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K. M. Rivat

jeudi 28 mai 2020

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 35

Résumé des précédents chapitres

Nos condamnés regagnent le maquis. Cependant, le typhus est sur le point d’emporter Mia. Andy prend alors la décision de l’emmener à son époque pour qu’elle bénéficie de soins… mais pour cela, ils doivent utiliser le dernier orbe, et ne pourront plus revenir en 1944.



LA CLÉ DE TOUT

Mercredi 9 avril 2014, 13h01

«  Dans l’actualité du jour, de nouveaux signaux acoustiques détectés dans l’Océan Indien : d’après les enquêteurs, l’épave du MH370 pourrait être localisée dans quelques jours.

Fusion des régions : pour quoi faire ? La Picardie risque d’être rayée de la carte, et des tensions éclatent en Alsace et en Lorraine, territoires historiques amenés à ne faire plus qu’un… »

Je soulève les lourds rideaux qui entravent ma vue. La lumière m’éblouit ; ils retombent. Il me faudra attendre un petit temps avant de retenter ma chance.

J’inspire. Expire. Accueille un rayon solaire sous mes paupières. Des tons clairs m’envahissent. Peu à peu, je suis en mesure d’apprécier les murs parés de jaune, l’odeur du désinfectant, la caresse de mes draps, puis la voix, douce, qui chuchote :

— Mia ? Mia, tu m’entends ?

Je dois tourner la tête de l’autre côté. J’aperçois, progressivement, un écran de télévision, une armoire et, plus près de moi, un visage poudré, sublimé par de courts cheveux bruns. Du mascara suffit à faire ressortir les prunelles qui m’observent. Azuréennes. Identiques à celles de mon père.

— Tatie Anne ? balbutié-je.

— Oh, ma chérie…

La femme m’étreint sans retenue. Mes yeux se closent. Son parfum floral me ramène en enfance.

— Oh je suis tellement, tellement, tellement soulagée, nasille-t-elle.

Coincée derrière mon cou, ma tante respire à grand-peine. Elle revient face à moi pour effleurer ma joue :

— Tu es entre de bonnes mains, maintenant.

Elle me semble très émue. Je tâche de lui sourire, jusqu’à ce qu’elle s’accroche à mon bras et se rasseye.

Je prends le temps de découvrir mon environnement. Deux sacs translucides, accrochés à une potence, transmettent au goutte-à-goutte leur contenu à de petits tuyaux. Ces derniers cheminent sur mon matelas puis, grâce à une aiguille, sous ma peau. Comme si ça ne suffisait pas, je remarque une pince au bout de mon index. Elle est reliée à une machine qui relève mes paramètres vitaux. Ça bipe de temps en temps.

— Comment tu te sens ? s’enquit ma visiteuse.

— Fatiguée.

Elle se redresse alors, à la recherche de la télécommande, et coupe le son du journal télévisé. Le silence m’enveloppe. Je remplis enfin mes poumons d’air frais.

J’ai toutefois la sensation que quelque chose me gêne. Mon nez me démange. Je le frôle du dos de ma main et…

Encore des tuyaux ?

— Qu-Qu’est-ce que j’ai, là ?

— Ce n’est rien, ma puce, rien qu’une sonde nasogastrique. Pour te donner des forces.

D’une main sous ma nuque, Anne invite ma tête à s’enfoncer dans un moelleux coussin.

— On est à l’hôpital, reprend-elle. Ça fait deux jours que tu es là. Les soignants s’occupent de toi, tu vas vite te rétablir.

Mon attention dérape sur la télé. Les grands titres défilent, en silence. Tous ces noms de politiques, ces questions d’économie et ces faits divers… ils passent sous mes yeux comme autant de choses sans importance. Je m’en sens complètement détachée. C’est comme s’ils ne nous concernaient en rien, moi et le monde que je connais.

— Tu voudras bien… me parler de ce qui t’est arrivé ?

Les sourcils de ma tante se sont froncés. Je crois que c’est pour se donner de la contenance, ainsi qu’un fond de sérieux.

— Mia, soupire-t-elle. Est-ce que tu sais où est Jules ?

La machine bipe. Je ravale un frisson et l’emballement de mon cœur.

— En sécurité, promets-je.

— Est-ce qu’ils… est-ce qu’ils lui ont fait ça, à lui aussi ?

— Non.

Mes poignets osseux s’enfoncent dans les couvertures… tout comme mon numéro, inscrit à l’encre bleue. Seul un chiffre demeure visible. Ma tante le camoufle du bout des doigts :

— Qui t’a fait ça ? Pourquoi, était-ce… une sorte de jeu de rôle sordide ?

Elle se tient la bouche, son coude posé sur ses genoux, pendant que je prétends que non. Elle ne saurait entendre la vérité.

— Des enquêteurs sont venus, avoue-t-elle. Tu étais si amaigrie, si malade que quand le médecin nous a fait remarquer ton tatouage, l’un des officiers a pensé que, peut-être, tu avais été maltraitée par des extrémistes : des gens qui auraient voulu reproduire, tu sais, ce qu’ont subi les Juifs dans les camps…

Mes souvenirs, indigérables, vomissent sur la réalité. Je revois les nuées d’hommes, de femmes et d’enfants à l’étoile jaune, entrer en ligne dans les douches et en ressortir par brouettes. Je revois la honte instillée dans le cœur des triangles roses, l’errance des apatrides, le désespoir des têtes trop bien pensantes et des personnes jugées déficientes.

Je ne vous oublie pas. Je ne vous oublie pas… je ne permettrai jamais qu’on vous oublie.

— Mia, reprend ma tante, tu m’entends ? Qu’est-ce qu’on t’a fait, exactement ?

Je jauge les données de la machine, cherche la trace de l’étau qui me broie toute entière. Ma douleur lui est invisible. Elle est si perfide que moi seule peux la sentir, pendant qu’on me torture encore et encore en estimant que je suis apte à répondre, à encaisser, à témoigner.

— Et Jules, insiste-t-elle, où est-il ?

Je regarde ailleurs. À travers la fenêtre.

— Écoute-moi : il me suffit d’appeler la gendarmerie et dans l’heure qui suit, ton frère sera auprès de nous. Tu as juste à me dire où il est. Personne ne lui fera de mal.

— Il est chez ceux qui m’ont sortie d’affaire, débité-je, en parfaite santé. Je ne connais pas leur adresse par cœur.

— Ce n’est pas grave, tu as au moins leur nom ?

Mes lèvres condamnent l’accès à ma mémoire. Je ne quitte pas le ciel des yeux.

— Mia, ce n’est pas raisonnable… qu’est-ce qui nous garantit qu’il ne court aucun risque ?

— Moi. Laisse-le auprès de ceux qui lui ont apporté de la joie ces dernières années.

Des oiseaux vont se percher sur un lampadaire. Ils tapotent leur bec dans leurs plumes.

Ma tante, difficilement, déglutit :

— Entendu. On en reparlera plus tard.

Et mon mensonge s’imprime.

Si seulement laisser Jules auprès des Durel avait été un choix… Si seulement j’avais la possibilité d’aller le chercher, là, à ma sortie d’hôpital, comme on va chercher son petit frère à la crèche après une rude journée.

Comment vais-je leur expliquer, désormais, que la seule distance nous séparant de lui est temporelle ? Comment vais-je faire sans lui…

— Je suis désolée, ma chérie. Je n’aurais pas dû t’assaillir de questions aussi tôt. Si Jules va bien, c’est le principal.

Je happe une goulée d’oxygène. Anne frictionne mon bras :

— Les gendarmes étaient persuadés que votre disparition avait un lien avec ce qui est arrivé à ta mère, et… on ne comprend pas bien pourquoi et comment tu as pu être malmenée ainsi.

— Tu auras tes réponses, soupiré-je en remettant ma tête droite. Les enquêteurs vont me passer à la moulinette.

Elle acquiesce :

— En attendant, repose-toi.

En attendant, oui. Que pourrai-je bien leur dire…

Je dois élaborer une histoire plausible, une toile de fausseté parfaite qu’ils ne pourraient mettre en doute. Quelque chose qui puisse tout justifier et m’accorder la paix.

Je n’en ai pas la foi. Le temps presse, pourtant. D’ici combien d’heures ou de jours va-t-on me considérer interrogeable ? L’excuse de la fatigue ou de l’amnésie ne fonctionnera pas éternellement.

Le nez baissé vers son téléphone portable, ma tante pianote. Je me passionne pour le numéro de claquettes que proposent ses ongles cliquetant contre l’écran. En se sentant observée, elle se redresse :

— Oups, pardonne-moi.

Elle range son mobile dans son sac et étire davantage ses lèvres :

— Je prévenais tes amis quant à ton réveil.

Mes amis…

— Ah oui ?

— Oui. Théo, Saman… non, mince, comment c’est son prénom, à la grande rousse, déjà ?

— Samuelle, pouffé-je.

— Oui, Samuelle ! Par contre, Romane a changé de carte sim ; je n’arrive plus à la joindre, mais… je suppose que les autres lui apprendront la nouvelle.

— Romane ? m’étonné-je.

— Oui, tu sais, la petite blonde très timide !

— Chloé Brandt ?

Un claquement de langue ; l’agacée reprend son téléphone. Elle s’embarque sur un réseau social et ouvre une page de profil :

— Romane Brandt.

Je découvre, dans un carré, le selfie sur lequel apparaît la fameuse Romane. Et mon esprit s’embrume. Cette jeune fille, semblable à ma tendre Chloé de bien des manières, ne porte ni son prénom, ni sa coiffure. Des atébas, ces mèches de laine, se mêlent à ses cheveux. Son nez paraît plus fin, aussi.

Où est passée ma Chloé ?

— Ça doit être la fatigue, se rassure ma tante.

— Est-ce que je peux t’emprunter ton mobile une minute ?

Elle accepte. Tremblante, j’hésite, mais tape finalement quelques noms. Samuelle Carrère apparaît sous le profil que je lui connais : rien n’a changé. Boucles rousses et confiance à toute épreuve.

Je songe que Basile n’a pas été cité. Sa photo de profil me surprend. Tout de noir et de blanc, en clair-obscur derrière un nuage de fumée, elle révèle une personnalité artistique très… torturée ?

En banderole sur sa page, des affiches de cinéastes français forment une mosaïque. Ça ne ressemble pas à Basile, pas au Basile que je connais, qui ne jure que par Star Wars ou par Indiana Jones, et qui n’a jamais vu un seul film d’auteur.

Je n’ose aller plus loin. Pourtant, mes pulpes martèlent les lettres menant à Théo Bensaïd. Le curseur tourne.

« Pas de résultat »

Théo… qu’es-tu devenu ?

— Tiens, lance subitement ma voisine, avant que j’oublie : je t’ai mis des vêtements dans le placard. Je les ai récupérés chez toi, et… j’espère qu’ils t’iront. Je t’ai pris un jeans et quelques pulls pour que tu aies de quoi faire le change. Je pense, malheureusement, que tu vas nager dedans.

— Ce n’est pas grave, assuré-je.

Depuis combien de temps n’ai-je pas passé mes jambes dans du denim ? Trois ans, c’est bien ça ?

Ma tante se lève et s’exclame joyeusement :

— On va tâcher de te remplumer !

— Ah, elle est réveillée ?

Cette voix retentit depuis le seuil : une infirmière a poussé la porte. Elle irradie de joie et se tourne vers la femme, debout devant moi, qui blêmit bêtement :

— Oui, oh ! Je suis désolée, sous le coup de l’émotion sans doute, je n’ai pas eu le réflexe de vous appeler…

La soignante fouette l’air de la paume et appelle ses collègues. Armées d’un chariot, elles s’immiscent auprès de nous. Elles me reconnaissent, moi, comme la fille qui avait disparu. Elles évoquent la presse nationale qui cherche à se faufiler dans les couloirs. Elles prennent ma température, me disent qu’elles vont m’ôter les sondes nasogastrique et urinaire, puis qu’on me préparera au premier lever.

Tout me dépasse. Et tandis que cette réalité, si différente de mon quotidien, m’emplit de tristesse, je comprends qu’il manque quelqu’un dans le large fauteuil de ma chambre.

Andy n’est nulle part.

***

Les jours se succèdent inutilement.

Les justifications me font défaut. Les mots me manquent. Ma voix m’échappe…

Je l’ai laissée s’envoler.

Ce qui m’apaise, c’est écouter la pluie battre contre les carreaux. Je cale mon menton dans mes bras, et mes bras contre la vitre. De la buée se forme sous mon nez.

— Non, ce n’est pas le moment de lui parler de son père.

Ma tante converse avec la psy comme si je ne les entendais pas. Leurs chuchotis, amenés par la marée du bruit ambiant, vont et viennent sur la plage de mes songes. Ils sont froids, emplis d’une écume dont je ne veux pas. Je préfère l’horizon à ces vagues instables qui, parfois, amènent sur le sable des coquilles abîmées. Je tâche de n’y prêter nulle attention. J’espère simplement que lorsque l’eau se retirera, elle emportera ses tristes vestiges avec elle, pour que je n’aie pas à leur faire face cette nuit.

Tout se tait. La mer recule.

Lentement, la fatigue m’éloigne de mon rivage mental pour me guider vers mon lit. Ma tante a laissé dessus un foulard neuf. Elle m’avait demandé si ça me ferait plaisir, pour couvrir ma tête. J’avais haussé les épaules. Elle l’a pris brun, et après de longs essais de nouage devant le miroir de ma salle de bains, je parviens à en faire quelque chose.

Est-ce que mes amis auront moins peur de moi, comme ça ? Mon reflet, cadavérique, suppose que non.

J’ignore pourquoi ils ne viennent pas me voir. Ma chambre n’est pas en isolement, je ne suis pas contagieuse, juste… fatiguée. Coincée là, dans cet hôpital, à ne pas oser mettre un pied dans la vie qui m’attend. L’accepter validerait la séparation avec cet autre monde dans lequel je me sentais si bien entourée. Dans lequel j’aurais aimé passer le restant de mes jours…

Je me rapproche du lavabo et arrose mon visage. Mes mains arachnoïdes partent en quête d’une serviette chaude, puis des boutons pressoirs qui retiennent ma chemise de nuit. Je la retire. Les yeux loin du miroir, j’enfile un pantalon, une ceinture, passe ma tête dans un pull en prenant garde à ma coiffe. Je tire bien sur la manche couvrant mon tatouage… puis j’observe mon reflet.

Une vague de tristesse frappe mes digues. Ce n’est que la première, je le sais. Je voudrais bien rester là pour m’y habituer, trouver une raison d’apprécier ce que je vois, fortifier mon cœur en prévision des tempêtes. Mais la pluie et le ressac menacent mes paupières. Je choisis de m’abandonner sur mon lit, jusqu’à la prochaine marée.

J’apprends, bien trop vite, que mon séjour hospitalier touche à sa fin. À ma dernière séance, la psy a demandé ce que je voulais. Comme il fallait absolument que je parle, j’ai dit :

— Aller où je veux.

Et, après une courte organisation avec ma tante, toutes les deux m’apprirent qu’une « permission » allait m’être accordée. Le jour de ma sortie. Je pourrai me promener, marcher en ville, choisir par moi-même mes activités. J’ai pensé que j’aimerais manger une glace avec Théo, et ma tante m’assura que, par SMS, il avait accepté. Même s’il était en pleins partiels. Suivis par quelques membres des forces de l’ordre, nous pourrons passer la journée ensemble, avant que ma tante ne me récupère à dix-sept heures, au centre-ville, afin de m’emmener en convalescence.

Je vais revoir Théo…

Désormais, je regarde l’horizon avec moins de nostalgie. Je regarde l’horloge à la place, et scrute la danse des aiguilles. Encore une nuit et je suis libre.

Encore une heure et je suis libre.

Quand j’aurai mis ma veste, je serai libre.



Jeudi 27 avril 2014, 10h20

Nous nous garons sur un parking, encadrées par la route et de beaux bâtiments. Le moteur se coupe.

Une plaquette m’apprend que nous stationnons dans la rue du Souvenir, et ce nom prend tout son sens lorsque, à travers le pare-brise, l’architecture de la rue me noue le ventre. Des arcades protègent les piétons qui cheminent sur le trottoir d’en face. Elles regagnent le sol en une rangée de colonnes, élégamment sculptées mais différentes selon le coin de la rue où l’on pose l’œil. Une pizzeria est née en son sein, ainsi qu’un magasin bio… et qu’une agence automobile. Derrière sa vitrine, finies les tables et les banquettes confortables, finie la clochette qui annonce l’entrée des clients. Le café d’Émile est, désormais, dédié à un service de cartes grises.

Tout a tellement changé.

Le menton dans une main, j’observe une façade de boulangerie. Ils ont peint une scène de récoltes dessus. Au beau milieu d’un champ de blés, un homme moissonne laborieusement, le dos voûté, la faucille à ras du sol… tandis que son coéquipier s’enfile une bonne bouteille de vin.

— Ça me fait plaisir de te voir joyeuse, murmure ma tante.

Penchée sur le volant, elle admire à son tour la façade qui m’amuse et secoue la tête de dépit. Elle en profite pour guetter l’arrivée de ceux qui sont censés assurer ma sécurité durant ces prochaines heures. Deux agents en civil, m’a-t-on dit. Je n’avais pas à m’inquiéter. Personne ne me ferait de mal.

Je le savais bien.

Ils rejoignent le parking une maigre minute après. Il ne manque que le plus important.

— Ah, s’exclame ma conductrice, le voilà !

La concentration neutralise mes peurs. Tout s’éteint autour de la silhouette qui se dessine sous les arcades. Et tandis que je supplie le Temps d’avoir conservé mon meilleur ami doué en informatique, passionné de poésie et de sport par procuration, je reconnais ses manies. Sa dégaine timidement nonchalante. Sa douceur lorsqu’il contemple le monde, et qu’il pense que personne ne le voit. Il s’appuie contre un pilier, et je retrouve son tic de frotter sa joue. C’est le même jeune homme aux cheveux bruns, aux traits tirés et à l’allure discrète, c’est… lui.

Je saisis la clenche.

— Rendez-vous ici à dix-sept heures pétantes, décrète ma voisine. Et tu fais attention à toi, entendu ?

— J’ai vingt ans, tu sais. Je suis majeure.

Elle secoue la tête, ses yeux rivés au plafond :

— Que ça ne te dispense pas de prudence !

Je promets, sors et claque la porte. Je n’attends pas que mes deux suiveurs soient prêts : je surveille brièvement l’absence de voiture et, le cœur dans la gorge, traverse la route en quelques foulées.

Théo se redresse pile à temps : il fait un pas et m’attrape au vol. Je n’ai pas encore les pieds au sol que je ferme déjà les yeux ; j’ai besoin d’enregistrer ce moment, de sentir mon ami contre moi, de savoir que c’est vrai, réel. Il ne dit rien. Pas un mot. Je suis tellement émue que je ne saurais lui en vouloir.

Il ne s’écarte que pour sourire. Il frôle mon foulard, mes joues osseuses, mon épaule, puis me presse à nouveau contre lui. Aucune remarque ne lui échappe. Je sais que c’est lui, à l’intérieur, et il sait que c’est moi. J’en suis persuadée quand il frictionne mon dos :

— Glace à la vanille ?

Ce puzzle mémoriel s’emboîte parfaitement. J’accepte son bras, grisée.

***

Installés en terrasse, sous le soleil de printemps, nous mettons du temps à ouvrir la bouche. À trouver quoi dire, et par quoi commencer. Théo préfère que je mène la danse – afin d’éviter les sujets malaisants, je suppose. Et pour aller à mon rythme, aussi. Je demande à ce qu’on parle de lui et, après avoir étouffé une mimique gênée, il se lance :

— Je suis en première année de Master SPIM. C’est… c’est sur les sciences de l’ingénieur, si tu préfères. Et après les cours, je bosse avec des ados via une petite boîte qui propose de l’aide aux devoirs. Ça me dégage un peu d’argent, et avec ça je peux me payer une chambre étudiante. Elle est toute proche de ma fac, insiste-t-il, j’en suis très content.

Il en a l’air, oui. Sa mine devient pourtant plus grave. Il s’éclaircit la voix :

— Si jamais tu souhaites reprendre tes études, mais que tu as peur d’être seule, on pourrait se faire une coloc. Je me suis amélioré en cocktails ; un bon point à prendre ! C’est sympa d’avoir une boisson rafraîchissante en rentrant. Et puis, je me suis mis à cuisiner… des pâtes. Et, d’autres trucs quand même, mais si tu viens, je ferai de supers choses. Tu pourras réviser tranquillement. La pharmacie t’intéresse toujours ?

— Je n’ai même pas mon bac.

Il pince ses lèvres :

— Il suffirait de le passer en candidat libre…

— Je pense que je n’ai pas la tête à ça. Ça ne m’intéresse plus.

— Qu’est-ce qui te plairait, alors ?

Contrôler la pousse des légumes. Attendre que les veaux aient tété leur mère, afin de récupérer juste ce dont on a besoin de lait sans les priver de rien. Les emmener au pré, rire avec Pauline, jouer aux dames avec Jules, aux cartes avec Simon, Solange et Mathieu, pendant qu’Andy fredonne un air de guitare. Compter les étoiles, allongée au milieu du champ. Dévaler les pentes à deux sur une luge. Améliorer mes compétences en escalade de cerisier. Caresser les poules et guider les canes jusqu’à l’étang…

— Ne plus être enfermée, réponds-je.

— Je comprends. Ça a dû être difficile.

On nous amène une petite coupe de glace chacun, avec une cigarette russe par-dessus. Je m’empare de cette dernière plutôt que de la perche tendue par Théo.

— J’espère que tu ne m’en voudras pas, poursuit-il, mais il y a une personne qui n’a pas cessé de penser à toi, et qui m’en aurait voulu à mort si je ne l’avais pas invitée à se joindre à nous…

— Qui ? m’enquis-je en croquant dans le biscuit.

Je devine qu’il passe aux aveux parce que la personne en question n’est plus très loin. Et lorsque je fais volte-face, les larmes d’Élisabeth Hägler me soulèvent de mon siège. Le dos voûté, les cheveux blanchis de tourment, elle tend ses mains mais a peur de me toucher. Je la laisse approcher doucement de mon visage, de l’émotion qui brûle mes yeux, avant de la prendre elle aussi dans mes bras.

Nous nous attablons tous les trois, avalons notre crème glacée, discutons suffisamment pour tenir jusqu’à l’heure du repas. Élisabeth est si heureuse qu’elle veut absolument nous inviter au restaurant. Nous la suivons, et le couple de fonctionnaires qui me garde à l’œil est bien obligé de faire de même. Moi aussi, j’aimerais être payée pour manger. Mais partager le bonheur indescriptible de Beth me convient aussi. Elle est ravie, car elle est en contact avec ma tante et qu’elle a obtenu le droit de me rendre visite durant ma convalescence. Elle propose à Théo de le prendre en chemin les fois où il sera disponible.

L’après-midi est déjà bien entamée.

Contrainte de retourner à la boutique où elle travaille désormais, Élisabeth ne tarde pas à nous quitter. Et je supposais que Théo, en pleine période de révisions, allait se retirer à son tour… or il n’en fait rien.

— Où veux-tu aller, maintenant ? m’interroge-t-il. Il nous reste trois heures.

Je cherche des idées d’activités intéressantes… les mêmes, sans cesse, me reviennent à l’esprit.

Passer devant l’atelier. Voir si Charles a fabriqué une nouvelle paire de skis. Monter chez Bonus pour l’inviter à danser. Trinquer tous ensemble dans la cave de la taverne, hurler de joie la nuit entière…

— Mia ?

Immobile au milieu du chemin, je ne peux marcher. Écarter ces pensées me coûte toute mon énergie.

— On va au prochain endroit auquel tu penseras ! déclare Théo.

Je le dévisage. J’ignore si c’est raisonnable et ce que je vais bien pouvoir y faire… seulement tout m’y attire.

— D’accord, bredouillé-je.

Et, suivis par ma garde rapprochée, nous débutons notre ascension vers les hauteurs. Je crois que mon ami soupçonne dès le départ quelle était ma destination. Il demeure silencieux durant le trajet. Je nous accorde quelques pauses, tant pour son souffle que pour mes jambes tremblantes, et nous reprenons notre marche.

Au fil de nos pas et après un virage, la maison de Ray entre dans notre champ de vision. Je ne vois qu’elle. Pourtant, loin de franchir les grilles, je nous entraîne plus haut sur la route des mines, et opte pour un chemin de terre. Je couve les prés du regard sans y voir Simon et sa vache préférée. J’ignore les arbres du verger cassés par les tempêtes, pour mieux nous guider vers les vestiges de la ferme.

Le jardin n’existe plus. Je grimpe tout de même sur la petite butte, et m’assieds là où il devrait se dresser. Les fonctionnaires, eux, s’arrêtent un peu plus bas sur le chemin. Théo s’installe dans l’herbe :

— C’est quoi cet endroit ?

Il fouille les décombres des yeux.

— Merde, gémit-il, t’as vu ça ?

— Quoi ?

Je tâche de suivre son index, pointé sur l’atelier, l’unique bâtiment ayant conservé son toit. Et ce que j’aperçois à travers les vitres m’électrise.

— Il y a un mec là-dedans, chuchote Théo.

Il n’ose plus bouger et je l’imite sans le vouloir, transie de joie.

Andy…

— Reste ici, soufflé-je. Je reviens.

— Quoi ? Mia, on ne sait même pas qui c’est !

— Moi, si. Et c’est grâce à lui que je suis revenue.

Il est perplexe. Son attention s’égare en direction des forces de l’ordre, et je me dois de la garder rivée sur moi le temps de le convaincre :

— Laisse-moi, j’en sais rien, une dizaine de minutes. S’il te plaît. C’est important pour moi, j’aimerais au moins le remercier.

— Tu ne veux pas me le présenter ?

Argh…

En quête d’inspiration, je presse mes paumes sur mon foulard :

— Il… je ne veux pas qu’il prenne peur. Je n’en ai pas pour longtemps, promis.

Malgré le peu d’assurance affichée, mon ami plante ses yeux comme des caméras de surveillance sur l’intérieur du bâtiment, et je m’approche prudemment de la façade. Mes deux suiveurs ne réagissent pas.

Alors je pousse la porte.

Ces outils… cette odeur.

Les résidus de bois flottent dans l’atmosphère. Je les laisse jouer avec le soleil, puis détaille les établis de Charles. La raboteuse n’a pas bougé, bien qu’elle soit recouverte d’une pellicule de poussière et… et à ses côtés, des pommes. Trois pommes patientent sur la table de travail. Je découvre des noix, juste à côté, et ce qui ressemble à des petits pois.

Il me suffit de baisser le nez pour voir Andy affalé sur le sol en chien de fusil. Il dort paisiblement. Je m’agenouille :

— Hé… hé, debout.

L’Anglais ouvre péniblement ses paupières. Sous sa grosse barbe, ses lèvres se tordent en une moue comique et, en se redressant, son coude tape un cadavre de bouteille. Il le couvait comme un dragon veille sur un tas d’or.

C’était donc là qu’il se terrait : dans les ruines de notre passé ?

— Oh, s’étire-t-il, Mia ?

Il s’assoit dos au mur et, tout doucement, émerge :

— Je… suis content de te voir.

— Moi aussi, avancé-je, mais qu’est-ce que tu fais ici ?

— Où voudrais-tu que je sois ?

La question n’appelle pas de réponse. Pourtant, j’en cherche une. Ça me fend le cœur.

Groggy, mon sauveur vagabond pousse sur ses bras et se met sur pied. Il se traîne jusqu’à l’établi pour piocher une rame de petits pois et, sans autre forme de procès, en engloutit le contenu. Il se hisse ensuite sur le meuble.

— J’imagine que tu es guérie, mâchonne-t-il.

— Oui…

Ses jambes remuent dans le vide. Je m’installe à côté de lui :

— … grâce à toi.

Il continue de mastiquer. Mes mots glissent sur lui comme de l’huile sur du marbre. Il a l’air tellement fatigué… ou ennuyé ?

Je soupire :

— Ce serait légitime que tu ne veuilles plus entendre parler de moi. Tu as le droit de m’en vouloir. Si tu veux que je m’en aille, je peux…

— Mia, si tu n’étais pas intervenue lors de mon crash, je ne serais même pas vivant.

Il prend une grande inspiration et avale ce qu’il mâchait :

— Je n’aurais pas connu tout ça, rien, personne. Je dois m’estimer chanceux d’avoir pu en profiter un peu.

Alors, il se sentait redevable ?

J’ignore comment il peut prendre autant de recul. Je me hais pour lui avoir infligé ça. Rien ne l’y obligeait, mais le lui rappeler ne ferait qu’augmenter sa douleur, et je ne le souhaite pas. Lui seul avait déjà voyagé plusieurs fois. Lui seul était en mesure de me faire traverser la faille sans s’évanouir, pour ensuite m’aider à bénéficier de soins. Or il avait déjà tant sacrifié pour nous…

Je pensais ce que je leur avais dit, pourtant. J’aurais préféré mourir à vingt ans entourée de tous ceux que j’aimais, plutôt qu’être condamnée à errer des décennies sans eux. Plutôt que contraindre Andy à végéter avec moi.

J’aurais dû lui dire qu’il ne me devait rien. On était très largement quittes.

— Crois-moi, assuré-je, j’aurais aimé que ça se finisse autrement.

— Je le sais.

Pour ne pas flancher, il s’appuie sur la multitude de trésors entassée sur l’étagère devant nous : je reconnais des petites sculptures d’animaux, des livres, l’écharpe de Pauline, des couvertures… Tout cela a forcément été repêché dans la maison.

Je saute de mon perchoir :

— Tu as retrouvé ta guitare ?

— Non, bougonne-t-il.

Dommage.

Il a mis tant de choses à l’abri dans l’atelier… Peut-être est-il là, finalement, le trésor du dragon : autour des affaires de sa bien-aimée. Je soulève l’écharpe de cette dernière et me raidis. En-dessous était cachée une boîte.

Mes mains frissonnent en l’attrapant. Son bois sombre m’est familier, tout comme ses dimensions lui permettant de tenir dans mes deux paumes ouvertes.

Je caresse le paysage sculpté sur son couvercle. Quelques trous fins le parsèment. Ça me rappelle mon premier passage ici, avec Raymond. Au boîtier sans serrure que j’avais tant voulu ouvrir.

— Oh, s’exclame Andy, la boîte à tout !

— La boîte à tout ? ris-je. Tu lui as donné un petit nom ?

— C’était Simon qui l’appelait comme ça. Parce qu’elle « mène à tout ce qu’on veut ». Tu peux y cacher plein de choses.

Cette nouvelle m’intrigue autant qu’elle me ramène à mon impuissance.

— Simon ne m’en a jamais parlé, avoué-je.

— Sûrement parce qu’il l’a fabriquée peu après votre dispute.

J’amène le nez au plus près du couvercle. Une inscription y figure toujours :

« Le plus petit des changements peut bouleverser le destin »

Mon cerveau chauffe tant qu’il s’enfume lui-même. Étrange de graver cette phrase, si importante dans nos recherches, sur un simple coffret…

— Et, tenté-je, tu aurais la clé de la boîte à tout ?

— La clé de tout ? s’esclaffe-t-il. Non, désolé.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ?

Je blêmis. Andy pâlit à son tour :

— Que j’étais désolé ?

— Non, avant. La clé de tout ?

— Oui, bafouille-t-il, Simon disait…

Je n’entends plus. Un bruit terrible m’emplit les oreilles. Mon esprit, pour trouver les images correspondantes, retourne tout sur son passage. Le vacarme se précise.

Des cris. Des portes que l’on ferme. Un coup de sifflet.

— Mia, c’est à ton tour de m’écouter.

Je sens à nouveau mes poings être tractés, et mon buste frapper la tôle. Je sens les mots de Simon se graver dans mon crâne.

— Souviens-t’en.

Je me focalise sur ses yeux pour qu’il répète dans le chaos de ma mémoire. Je ne peux pas me détourner ; je ne m’en sens pas capable. Simon est là, en vie, dans un souvenir si douloureux qu’il enflamme ma poitrine. Je n’ai pas pu oublier ce qu’il a dit. Ses mains tendues par l’ouverture comblent encore les miennes.

Répète, je t’en prie…

— Mia, c’est à ton tour de m’écouter.

Je neutralise le moindre souffle autour. Simon déglutit et, difficilement, assène, ses yeux droit dans les miens :

— La clé de tout, c’est vivre. Souviens-t’en.

Le train l’éloigne déjà et, confus, il ne peut offrir qu’un silence en guise d’adieux à sa mère.

Vivre.

Cette phrase me semblait si simple de prime abord… N’essayait-il pas de me dire qu’en acceptant d’affronter la vie, on finirait par surmonter nos problèmes ? Que vivre était la seule chose qui devait m’importer ? N’essayait-il pas d’apaiser notre chagrin en nous demandant de continuer sans lui ?

Du coin de l’œil, je capte la silhouette mouvante de Théo sur la butte. Il s’assure que tout va bien ici. J’aurais pourtant besoin d’aide…

Vivre.

J’étudie une fois de plus le couvercle. Et c’est alors que je repose la boîte qu’un sachet de tissu m’interpelle.

— Wow, s’écarte Andy, que regardes-tu ainsi ?

Je traverse brutalement la pièce et m’empare du sachet :

— Ça.

— Quoi, les jetons en bois ?

Je les éparpille sur la table. Les pièces carrées avec lesquelles Jules aimait apprendre à écrire et à compter sont nombreuses. Pour jouer, il lui fallait une planche regroupant ses questions ou ses devinettes.

Je remue les pièces munies de fins bâtonnets à enfoncer dans les planchettes. Puis, je détaille les trous qui parsèment le couvercle de la boîte.

V i v r e

Serait-ce… ma devinette ?

— Qu’est-ce que tu fais ? s’enquiert Andy.

Je ne réfléchis plus. J’empoche un jeton V et, lorsque ses bâtonnets s’enfoncent parfaitement dans la partie gauche du couvercle, mon cœur s’arrête.

Je consulte Andy. Il ne bouge plus.

Je continue de formuler ma réponse, et ajoute un I, suivi d’un V : tout rentre à merveille dans le bois.

— Andy, j’ai besoin d’un R.

— Un R ?

Il fouille parmi les pièces, en brandit une et me la cède : je l’enfonce sans même douter. Dès lors, sur la gravure, il n’y a de la place que pour une ultime lettre. Du bout des doigts, je positionne un jeton E au dernier emplacement… et le pousse au fond.

Un craquement. Le couvercle s’ouvre.

Lorsqu'Andy plonge sa main dans le coffret, ses prunelles scintillent de bleu avant de s’embuer.

Les poumons de mon ami lui jouent des tours. Il s’effondre sur le plan de travail, les doigts précautionneusement fermés sur l’orbe ; il peine à reprendre son souffle.

— Mia, je… je vais pouvoir… rentrer ?

Le soulagement le ravage. Plié en deux, Andy pleure. Son corps glisse au pied de l’établi et il se recroqueville sur son échappatoire.

C’était donc pour cela que la disparition d’une de mes billes n’inquiétait pas Simon. Il l’avait lui-même volée.

— Mia, ce n’est pas possible… ça ne… saurait être vrai.

Mes jambes ploient : je m’accroupis pour presser Andy contre moi.

— Je vais les revoir, gémit-il.

— Oui…

— Pour de vrai, je vais les revoir. On peut rentrer chez nous !

Mon âme tout entière l’envie. Je demeure au sol tandis que lui, frêle sur ses appuis, combat la gravité pour trouver un mur libre. Et il bondit, ivre de joie, ses billes grises flambantes d’allégresse :

— Je peux le casser, tu crois ? Oh, je ne peux plus attendre !

— Andy, non !

Il se glace. Je lutte pour articuler :

— Attends, je t’en prie. Juste une minute.

En couvrant ma bouche, je retiens ma peur. Je recule :

— Juste une minute… Ne pars pas.

Il semble décontenancé. J’ai brisé son élan. Je quitte l’atelier en m’assurant qu’il ne partira pas en mon absence, et en maintenant la porte ouverte.

Je cherche des mots, les bons, ceux qu’il me faut… et je ne trouve rien.

— Ça y est ? sourit Théo.

Mon cœur est lourd. À petits pas, je me hisse à côté de lui. Il me faut clore mes paupières pour, douloureusement, puiser la force de commencer :

— Il y a un poème d’Arthur Reginald Buller qui dit : «  Il était une jeune femme nommée Brillante. Elle était plus rapide que la Lumière : elle sortit un jour, de manière relative, et revint la nuit précédente  ». Je me reconnais un peu dans ces vers, parce que…

— Parce que t’es brillante ?

Je retiens un rire. Après inspection de ma peau, je lui prouve que non, puis reprends :

— Je vais partir.

— Oui. Chez ta tante.

Mon silence nous englue. Son sourire, écrasé par le doute, se déforme :

— Qu’est-ce que tu essaies de me dire ?

Je le sens s’inquiéter et j’ignore comment poursuivre, comment lui dire, comment partir sans tout foutre en l’air. Ses méninges tournent à plein régime en direction du couple de surveillants en civil, étalés dans l’herbe à une trentaine de mètres.

J’aurais pu partir sans rien dire. Ça m’aurait facilité les choses, or il ne l’aurait pas supporté. J’ancre mes prunelles dans les siennes :

— Théo, je veux que tu saches que je suis libre, et que peu importe où je suis, je ne crains rien. Je pensais le moindre mot que j’ai écrit dans ma lettre. Je rêverais d’être ici, auprès de vous… mais je ne peux pas rester en sachant que je laisse tant de choses inachevées ailleurs. J’y ai laissé des gens qui sont tout aussi chers à mon cœur que tu l’es. J’y ai laissé Jules…

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Je veux seulement te dire au revoir. Parce que la dernière fois, on m’en a empêchée, et ça m’a hantée chaque jour pendant les années passées loin de vous.

Sa paume se pose sur mon visage. Et, étrangement apaisé, il secoue la tête :

— Je vois. Faut pas avoir peur, tu sais. J’ignore si ce sont tes médicaments ou s’il s’agit là d’une phase de ta guérison, mais Mia : il y a des gens qui veillent sur toi, et ils ne laisseront jamais personne t’emmener où que ce soit. Tu vas rentrer chez toi, auprès de la famille qu’il te reste, et ça va aller. Tu ne regretteras plus jamais de ne pas avoir fait tes au revoir. Tu n’auras plus à en faire.

Il n’imagine pas à quel point ses paroles sonnent justes à mes oreilles :

— Tu as raison, opiné-je. Je vais retrouver ma famille et rentrer chez moi.

— Exactement.

— Tu me promets qu’on se reverra ?

Il se penche pour être pile à ma hauteur :

— Je n’ai aucun doute là-dessus.

Alors, rassurée, je m’écarte paisiblement. Sans brusquerie. Sans briser le contact visuel. Je ne l’abandonne qu’en retournant auprès de l’atelier et en franchissant le seuil.

— Bah, s’exclame-t-il, tu y retournes ?

Je l’observe une dernière fois, et encre le bonheur que me confère sa présence sur la page la plus brillante de ma mémoire.

— Où vas-tu ? s’enquit-il.

— Chercher quelqu’un.

Puis je tire la porte derrière moi.

Andy a ravalé son émotion pour se concentrer sur la perle bleue. Face à elle, je pense à Simon. Au manque qui creuse déjà ma poitrine à l’idée de ne pas le retrouver. Je soupire alors profondément, et lâche :

— Je viens avec toi, Andy.

Ma résolution se plante dans ses yeux encore rouges.

— C’est le dernier, rappelle-t-il. Plus de retour en arrière.

— Plus de retour en arrière.

Il sourit et m’offre sa main libre. Je la prends pour m’assurer que nous passerons bien la faille ensemble – son autre main se referme sur l’orbe… et il l’éclate sur une paroi.

La barrière miroitante me paraît plus belle que jamais.

— Prête ?

Je n’ai plus peur. Ces yeux bleu-gris qui m’ont tant de fois réconfortée étant petite seront toujours à mes côtés.

— Prête.

— Dans ce cas…

Il affermit sa prise sur ma paume et s’élance.

Pendant les trois pas qui nous séparent de nos projets, je jette un dernier coup d’œil à la boîte à tout... puis j'occlus mes paupières.

Tiens bon, Simon.

C'est à mon tour de te ramener à la maison.

Commentaires

Toujours aussi puissant de relire ce chapitre. Bravo pour tout <3
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jeudi 28 mai à 08h41
Merci Chimène ♡
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jeudi 28 mai à 10h07
Je croyais que la page facebook de Theo avait disparu ? J'ai cru qu'il était passé à la trappe du coup.
Très beau, le coup de la boîte.
Tu es vraiment la reine du Doux-Amer.
Superbe chapitre, comme toujours.
L'attente pour la suite va être dure !
(oh juste, elle ancre l'image, pas encre !)
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lundi 1 juin à 15h29
Théo n'a tout simplement pas Facebook, en fait :)
Ravie que ça t'ait pluuu !

Ah, pour encre, j'ai choisi cette orthographe parce que je parle d'encrer (... sur) une page. Tu penses que malgré tout, il vaut mieux changer ?
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lundi 1 juin à 16h58
Du coup j'ai relu et ça me choque pas le "encre" à la deuxième lecture ! J'avais lu un peu vite parce que j'étais trop prise dans l'ambiance ahahah
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mardi 2 juin à 13h19
D'accord, super ! Pas de souci, j'hésite toujours entre les deux, aha. Merci :)
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mercredi 3 juin à 23h37
Toujours autant d'émotion, c'est fou !
Cette fin me... je sais pas, en fait, mais c'est puissant !
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vendredi 5 juin à 09h18
Huhu, merci Julien !
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vendredi 5 juin à 11h08
Enfiiiin cette boîte qui me hante depuis le début ! Ohlala, c'était très très bien ficelé. Et je suis si contente qu'Andy puisse rentrer, et à la fois j'ai très peur de la suite aussi parce que bon le contexte est ce qu'il est. Je suis trop triste pour Théo, aussi, la façon dont il ne se rend pas compte qu'elle repart ça me brise le coeur, j'avais espoir que dans sa lettre elle lui explique un peu et que là il comprenne. Mais bon. Elle a pu lui dire au revoir, et il vit tout seul donc il est plus en danger.
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dimanche 14 juin à 00h51
Merci tout plein, Aloyse ! En effet, ils vont débarquer en plein branle-bas de combat, ça risque d'être mouvementé !
En effet, Théo est désormais en sécurité. Mais le pauvre, c'est la 3e fois que Mia se sauve... ^^' Croisons les doigts pour qu'il finisse par comprendre.
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dimanche 14 juin à 01h43
Encore un chapitre plein d'émotions... Je suis tellement contente qu'ils puissent rentrer, malgré le contexte. Chapeau Simon !
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vendredi 30 avril à 11h43