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K. M. Rivat

mercredi 13 mai 2020

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 34

Résumé des précédents chapitres

Après que sa voisine de couchette a succombé au typhus, Mia présente à son tour des symptômes. C’est lors de son transfert vers le mouroir que notre narratrice retrouve Mathieu, et que ce dernier tente le tout pour le tout : ensemble, ils fuient. Mais cela ne fonctionne pas comme prévu…

Pour leur tentative d’évasion, une punition les attend : le poteau.



Attention

Ce chapitre contient des scènes à caractère sensible. Pour en savoir plus, consultez la page d’avertissement.

MOURIR

Jeudi 6 avril 1944, 9h28

Je n’ai pas dormi de la nuit. Mathieu non plus ; il bougeait sans cesse, réfléchissait à voix haute. Sûrement à cause de ce qui le ronge, lui aussi : la fin. D’ici quelques heures.

Alors, c’est ça que ressentent les condamnés ? Condamnés à la mort et à voir les regrets démolir le peu de temps qui leur reste ? On a beau toutes et tous marcher vers le même sort, lorsqu’il se concrétise autant, lorsqu’on pourrait vivre si une seule personne n’en avait pas décidé autrement, ça remue les méninges. Tout se joue parfois à si peu de choses.

Ça ne sert à rien de se torturer. C’est du moins ce que j’essaye de me dire. Ça ne sert à rien. Et malgré tout, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi Kramer souhaite me trouer d’une balle alors que je suis malade. Ne craint-il donc pas que mon sang contamine ceux qui devront me ramasser ? Il s’en moque peut-être. Ou alors, il se peut qu’il refuse de laisser le typhus venir à bout d’une personne s’étant jouée de lui. Me tuer dans son camp, avant que l’infection ne s’en charge, laverait cet affront.

Mais s’il espère tuer ce que je représente, il n’y arrivera pas. Ce que j’ai fait, débuté et créé ne mourra pas avec moi. Je ne mourrai vraiment que lorsque Jules cessera de penser à moi. Lorsque nos petits moments partagés n’auront plus d’influence sur lui. Je ne saurais mourir s’il continue d’être sage comme il me l’a promis, et s’il vérifie toujours mon absence dans son dos avant de faire une bêtise. Je ne mourrai qu’au moment où les conseils que j’ai donnés à Pauline contre son anémie n’auront plus d’utilité. Et mieux encore, je ne mourrai pas tant qu’on saura que le matricule 4913, à l’image de tant d’autres, a fini ici, et que ça empêchera le mal de reprendre ses sombres desseins. Cette vision des choses, simple, me réconforte. Savoir qu’on continuera d’exister malgré tout est d’un réconfort inestimable.

La porte de la prison se met à grincer. À contre-jour, je reconnais la silhouette étroite de mon gardien. Le soldat qui lui a ouvert referme maintenant derrière lui.

Il n’y a plus un bruit.

Le Totenkopf nous observe. Je refuse de faire de même, et me concentre plutôt sur Mathieu. La fatigue l’a emporté pour quelques instants. Il est… serein.

— Vous me reconnaissez ? marmonne l’officier.

Bien sûr que je le reconnais, et je ne le laisserai pas gâcher la paix qui émane de Mathieu, d’autant plus qu’elle irradie assez pour me bercer tendrement. S’il parle plus fort, je lui dirai de partir. Ce sont peut-être les dernières minutes de sommeil de mon ami, et je refuse qu’une raclure de SS l’en prive.

Le Totenkopf se frotte la cuisse. Je l’entends s’asseoir sur sa chaise.

— Vous n’y seriez pas parvenus, soupire-t-il. Si je n’étais pas intervenu, nos sentinelles vous auraient descendus quelques mètres plus bas. Elles en avaient l’ordre.

Il prétend donc avoir agi pour notre bien. Venant de l’homme grâce à qui nous allons finir au poteau, c’est un peu paradoxal.

— Je n’ai pas…

Du coin de l’œil, je le vois se tourner vers le soldat qui garde la porte.

Est-ce sa présence qui le perturbe ? Se sent-il obligé de se censurer parce qu’il est là ? Ça ne devrait pas le freiner ; tout le monde nous crie dessus. Tout le monde nous bat, nous insulte ; c’est la norme. Personne ne le lui reprocherait. Et je ne vivrai pas assez pour lui en vouloir très longtemps.

— J’ai essayé de vous donner une deuxième chance, assure-t-il. Je prie pour que vous le compreniez.

Il secoue la tête, puis se décolle de son siège. Sa démarche ébrieuse me surprend, pourtant il parvient à s’éloigner avec un équilibre relatif. Je crois qu’il boîte. À contre-cœur, il actionne finalement la clenche.

— Qu’auriez-vous fait à notre place ? lâché-je.

Je ne sais pas pourquoi j’ai posé cette question. Peut-être parce que j’aimerais justifier notre erreur, afin de nous la pardonner. Le Totenkopf, songeur, prend le temps de me jauger avant de répondre :

— Je l’ignore. Mais si j’étais vous, je me tiendrais tranquille jusqu’au poteau.

Et la porte se referme sur lui.

***

L’huis s’est rouvert quelques heures plus tard. Des kapos nous ont jetés dans le chariot de la honte, nous ont menés hors du camp, et nous font maintenant défiler entre les rangs des Häftlinge massés pour le ravitaillement. Il y en a de tous types : des triangles verts blasés, des triangles rouges fiévreux, des juifs, des Tziganes, des « asociaux ». La musique lourde rythme notre ascension vers la route.

Les plus atteints sont les camarades de Block de Mathieu. Sans doute ne comprennent-ils pas pourquoi il a risqué sa vie pour une condamnée.

Nous longeons la Sablière, lieu d’exécution par excellence, mais ne la rejoignons pas. Va-t-on passer devant la carrière ? Tiennent-ils réellement à ce que tout le monde nous voie ?

Oui. Ils y tiennent. J’aperçois mon Kommando ; les montagnes de granit contre lesquelles je me suis démenée sans relâche ; les arbres au bord du chemin. Le ciel bleu. Et, dans une clairière encore perlée de neige, deux poteaux.

Alors que la mort prend enfin un visage, Mathieu empaume ma main.

Je ne pensais pas que les kapos nous sépareraient aussi vite. En réalité, nous ne nous débattons pas. Ils nous poussent simplement, chacun de notre côté, et nos doigts se détachent doucement.

Nos colonnes de bois sont distantes d’à peine un mètre, et pendant qu’on m’installe contre la mienne, le vent, malicieux, chuchote dans les branchages. Je crois qu’il chante pour nous. Il sait à quel point nous aimons la mélodie des bois, nous qui vivions dans les hauteurs. Et les arbres dans notre dos, harmonieusement, l’accompagnent.

Mon cœur se déchire sous leurs adieux. Ma fièvre est là, je n’en peux plus…

C’est terminé.

Mes jambes me lâchent. Je glisse mais les soldats s’en fichent : ils ligaturent mes poignets et s’écartent aussitôt.

Je ferme les yeux.

Une seconde.

Deux.

Trois. Juste le temps qu’ils s’en aillent.

Ils sont face à nous quand mes paupières se lèvent. Leurs manteaux sont épais ; leurs bottes, cirées. Ils s’éventent, semblent crever de chaud. Pourtant, jamais je n’ai eu aussi froid.

C’est à cause du soleil, je pense. Il ne prend pas la peine de nous réchauffer, nous, puisque d’ici peu, nos corps seront glacés pour toujours. On n’investit que dans ce qui en vaut la chandelle. Alors, il garde son énergie pour faire fondre la neige, et pour rosir la peau des bourreaux. Ils ont encore du sang à faire couler.

Je me redresse, maladroitement, et tourne la tête à gauche. Mathieu se tient droit. Sa figure est blafarde, amaigrie par les sévices. Il parvient à pivoter vers moi.

J’aimerais qu’on le relâche. J’aurais tout fait pour qu’on le relâche. Pour que son sourire illumine autre chose que mes yeux embués, pour qu’il retrouve Solange, qu’il la serre dans ses bras. Pour qu’il dise à son père que ce n’est pas de sa faute, que la vie est ainsi faite et que, si l’on peut modifier certaines pages de notre histoire, d’autres, elles, sont impossibles à changer. Même si on essaye de toutes nos forces.

Les soldats s’alignent, méthodiquement. Leurs respirations sont sourdes et leurs mouvements précis tant ils les ont répétés au fil des jours. Le Totenkopf barbu s’avance vers nous, de l’étoffe noire à la main. Son bandeau empeste la sueur et les larmes, et les miennes, bientôt orphelines, menacent de rouler sur mes joues… mais mon gardien ne leur en laisse pas le temps. Il noue le foulard sur mes paupières.

— Savez-vous, me demande-t-il, ce que j’ai vu dans ce masque ?

Je suis incapable de fournir une réponse, alors il la mijote lui-même. Sa voix se fait nostalgique quand il souffle à mon oreille :

— J’ai vu qu’il y aurait une fin à ce cauchemar.

Puis, après avoir frôlé mon bras, il s’en va en sifflant.

Son message bouscule mes souvenirs. Certains s’imposent à moi : le rire de mes amis, la tendresse de Jules, les soirées devant la cheminée. Je veux me fondre dedans et ne plus penser qu’à ça, partir sous un sourire de Pauline et un air de guitare, mais je n’ouïs que lui : le Totenkopf. Il doit faire des allers-retours entre Mathieu et moi car j’entends des pas au rythme inégal dans la poudreuse. Et ses fredonnements…

Se répand le bruit des fusils que l’on arme. C’est la fin, or mon corps le refuse ; je vibre sous une ultime poussée d’adrénaline. Ma mémoire, bruyante, calque sur les fredonnements de mon gardien les paroles d’une chanson…

« I’ve found a mask, in the Middle of Nowhere »

— PRÊTS À TIRER !

— BEREIT ZU SCHIEßEN !

« I’ve put it on my face and seen »

Mon gardien arme sa mitrailleuse et nos mélodies se rejoignent.

« There is an end to this nightmare… »

Une fin à ce cauchemar…

Je me redresse, haletante.

« If we don’t let you win »

Mon cœur bondit :

— Andy…

— ALLEZ-Y !

Une mitrailleuse se déchaîne ; mon bandeau tombe. Andy le Totenkopf abat les soldats armés et on arrache les liens à mes poignets – Klimt.

— Courez !

Je ne comprends plus. Klimt m’entraîne dans la forêt, loin du camp, et je remarque que Mathieu court aussi, tracté par son frère Henri…

Un coup d’œil vers le sol et j’aperçois Charles et son fusil ; les douilles volent ; il nous couvre. Un fourgon est stationné sur une route à une centaine de mètres et on fonce droit dessus.

Charles arrête soudain de tirer :

— On dégage, allez, allez !

Plus on s’enfonce parmi les troncs et plus je réalise qu’ils sont nombreux. Je discerne Guy dans la neige qu’il hait tant, armé d’un long calibre ; non loin de là, Bonus ; d’autres dont je ne connais pas le nom. Leurs rafales protectrices tracent derrière nous.

La porte du fourgon coulisse : c’est Solange. Elle se jette du camion pour bondir sur Mathieu et l’envelopper de ses bras, avant de le pousser dans le véhicule. Des maquisards s’y précipitent, et ils se heurtent parfois à la paroi d’en face tant ils ont pris d’élan.

— Continue ! m’ordonne Klimt.

Il dégaine un revolver. Mes jambes m’envoient dans le sous-bois, puis sur la route, et le bonheur m’envahit à l’instant où Solange m’amène contre elle.

— Monte, allez, vite.

Henri me hisse à l’arrière. Je rampe jusqu’au fond du transporteur pour laisser la place à d’autres. Mathieu a les joues trempées, ses larmes brillent d’incompréhension, et je file me blottir près de lui.

Le moteur tourne. Les tireurs regagnent un à un le camion. Des gémissements attirent notre attention : Klimt a été touché. Solange l’aide à grimper à nos côtés.

— Saloperie de bordel de merde…

Depuis mon coin, j’assiste aux régurgitations de sa main et de son flanc gauche, traversés par une même balle. Guy et Bonus rentrent à sa suite.

— Occupez-vous de lui ! bougonne quelqu’un dans l’habitacle.

Cette voix, cet accent vosgien, ils ne peuvent appartenir qu’à Alfred Chapelon, et une bolée d’espoir m’emporte quand il quitte la banquette du passager pour nous balancer une trousse de secours.

— Je m’en charge dans une minute, promet Solange.

— Reynolds est touché aussi !

Non…

De nouvelles têtes rappliquent. Je m’agenouille, la bouche béante, jusqu’à ce que Charles et Andy ferment la marche.

— Ce n’est rien, ce n’est rien ! assure ce dernier en s’octroyant de l’espace.

Il maintient son bras ; une balle a rasé son uniforme.

— Ce n’est rien…

— Édith ! s’écrie Solange.

La mère de famille saute aux côtés des retardataires et s’accroche à la porte :

— Roule !

Alors, je devine au volant l’incroyable Édith Chapelon. Le fourgon s’ébranle, la porte claque et nous partons aussitôt.

La tension nous écrase. Nous retenons notre souffle. Durant d’interminables secondes, tous chuchotent ou se taisent, Klimt y compris. Solange bande soigneusement son torse dans la pénombre. Et je me tais moi aussi, car une tête surmontée d’un couvre-chef nazi se faufile vers nous. Il tend les bras, même celui qui saigne, et je ne saurais dire s’il rit ou s’il pleure :

— Vous… vous me reconnaissez, maintenant ?

— Espèce d’andouille ! s’époumone Mathieu. On croyait que… on croyait que t’étais…

Il ne peut achever sa phrase : Andy, tremblant, le coupe en nous lovant contre lui.

— Vous m’avez fait tellement peur, bredouille-t-il.

Je savoure cette étreinte comme une entrée au paradis. Mes rêves eux-mêmes n’auraient pu être aussi lumineux. Les voici, mes anges gardiens. Le plus important d’eux tous, en fourrant sa barbe au creux de nos cous, recolle les morceaux délabrés de mon cœur.

Mathieu s’écarte de lui :

— Où t’étais passé ?

— Eh bien, j’ai été où j’ai pu, et… je suis tombé sur les bonnes personnes.

Klimt l’interrompt pour lui extorquer une énergique poignée de main droite et le congratuler… en lui arrachant sa casquette boche. Andy attend qu’il s’éloigne :

— Mia, je… je m’étais permis de te voler deux… deux trucs bleus. Et ta lettre, aussi.

Il marque un temps d’arrêt pour s’assurer que je comprends bien.

— Je l’ai livrée, sois sans crainte.

— À Théo ?

— Oui. La personne qui m’a recueilli « chez toi » savait où je trouverais ton ami. Elle m’a ensuite aidé à rejoindre l’endroit que j’avais quitté.

Il crypte son discours. Ça lui demande des efforts

— Tu es donc rentré ici, l’aidé-je.

— Oui, ici. Mais à mon retour, vous étiez partis, et elle m’a demandé d’entrer dans un réseau. Grâce à des faux papiers…

Il hausse les épaules et désigne sa tenue :

— … je suis devenu l’Unterscharführer Klemenz. Me remettre en contact avec Klimt fut difficile. Mais nous y voilà !

Je ne trouve pas les mots. Je suis incapable de décrire les différents sentiments qui m’assaillent et me bousculent ; je n’en reviens pas.

— Qui a bien pu t’aider de la sorte ?

— Ça y est, on les a semés ! exhorte Édith.

Les cris de joie secouent le fourgon. Tout le monde se félicite, s’éternise en accolades ; un attroupement s’agglutine près de nous. La réalité me rattrape :

— Andy, je risque de vous contaminer. Il vaudrait mieux que…

— Non, pas d’inquiétude. Les Américains nous ont ravitaillés en médicaments et vaccins en tous genres. Ils sont immunisés.

— Contre le typhus ?

— Contre le typhus et des tas d’autres cochonneries dont je n’ai pas retenu le nom !

De nous trois, celui que ça émeut le plus est bien Mathieu. Il m’embrasse sur le front. J’ai chaud, mais un sourire refait surface :

— Et, vous avez les antibiotiques ? Vous avez de quoi me soigner ?

Le minois d’Andy, si guilleret, s’éteint. Juste une fraction de seconde.

— Marie, ça n’existe pas… pas encore.

— Il y a une autre solution, non ? réagit Mathieu. On peut la guérir autrement, il doit bien y avoir un traitement.

Les maquisards alentour étouffent leurs conversations. L’ambiance devient lourde. Je dévie alors mon attention pour chercher un visage que je n’ai pas aperçu :

— Et Simon ? Vous l’avez récupéré ?

Il n’en fallait pas plus pour qu’Andy se décompose complètement. Il appelle Charles à la rescousse et, après s’être difficilement levés, les bras du père de famille se referment autour de son fils.

— On fera tout ce qu’on peut, jure Charles. Pour Simon, comme pour Marie. On fera tout ce qu’on peut.


Vendredi 7 avril 1944, 23h02

Le véhicule s’immobilise en fin de soirée. Il nous a ramenés au maquis. Chez nous…

Charles et Henri sont obligés d’aller chercher un brancard ; je ne tiens plus debout. Ils me portent et m’installent loin du feu pour faire tomber la fièvre. Et je revois Jules… Oh, Jules. Il a tellement grandi ! Ses mèches caramel n’ont rien perdu de leur éclat lorsque le feu s’y reflète. Il pleure parce que je n’ai plus les miennes, de mèches, et parce qu’on lui a interdit de m’approcher ; ils ont trop peur pour lui malgré le vaccin. Je ne peux qu’approuver cette mesure de sécurité. Je l’embrasse de loin et retiens tant bien que mal l’émotion qui me traverse.

Je contemple le ciel. Nous ne nous trouvons pas au même endroit qu’auparavant, pas dans les bois qui dominent la ferme. Bonus m’explique qu’ils ont bougé pour ne pas se faire coincer. On me donne à manger, quelques habits, et on me force à dormir. Je n’accepte que lorsque j’ai pu apercevoir Pauline. Elle ne tient plus en place.

— Reprends des forces, murmure Andy. Tu vas aller mieux.

***

La nausée me prend. Je me redresse en sursaut… et vomis. Le chant funèbre de mon estomac me plie en deux pour expulser tout ce qui s’y trouvait. Prise de panique, je m’écarte et distingue un soleil roux : c’est Bonus qui est de garde. Il me rejoint, hébété, et repart aussi vite :

— Je reviens !

Je compresse mes côtes. Mes ongles s’attaquent à ma peau malgré le mince gilet qu’on m’a donné. Il me faut cracher pour sortir le goût ignoble de la bile, et mon cœur bat vite, trop vite…

— Mia, ça ne va pas ?

C’est Andy. Il frotte sa paume le long de mon échine et me confie un verre d’eau :

— Rince-toi la bouche… ou bois, comme tu veux.

Je choisis la première option. Andy éclaire le sol de sa lampe électrique.

J’ai vomi du noir.

— C’est pas bon, grimace Bonus. Ça devrait pas être noir, hein ?

Sur ces mots, la nausée me prend. Je clos mes paupières aussi puissamment que possible et lutte de toutes mes forces…

— Va te coucher, souffle Andy à Bonus. Je m’en occupe.

Le jeune roux ne se fait pas prier une deuxième fois. Je ne lui en veux pas, ça ne doit pas être facile d’assister à ça. Mais Andy, lui, tient bon. Il s’assied et repose sa main dans mon dos :

— Ça va aller, ment-il. Je suis là.

***

À mon réveil, Solange m’a dépêché un médecin. Andy stagne à ses côtés. Charles est là, lui aussi ; il écoute attentivement. Quand la mère de famille se rend compte que j’ai émergé de mes songes, elle les entraîne à mon chevet et le docteur s’accroupit. C’est un vieux monsieur bedonnant, habillé comme n’importe qui parmi nous. Sans doute a-t-il laissé sa blouse chez lui pour ne pas éveiller les soupçons.

— Bonjour, sourit-il. J’ai besoin de vous examiner, ça ne prendra qu’une minute.

Je me rallonge en signe d’approbation. Concentré, le praticien soulève alors mon haut et inspecte mon buste, mes aisselles. Il ravale ses remarques mais rumine ; il tâte les muscles qui couvrent encore mes os.

— Quand les symptômes sont-ils apparus ?

Je ne sais plus. Il sort un bâtonnet de son veston et j’accepte de tirer la langue.

Solange pâlit.

En ma présence, le médecin ne pipe mot. Et lorsqu’il s’éloigne en compagnie de mes sauveurs, il n’est pas plus loquace : je le vois seulement écarter les bras en signe d’impuissance. Mathieu le rejoint avant d’être, à son tour, examiné à l’écart.

Mon ami se manifeste à mes côtés quelques minutes après. Il s’assied. En silence.

— Alors ? marmonné-je.

— Si ça peut te rassurer, soupire-t-il, il estime que je ne suis pas contaminé. Mais il faut attendre quelques jours ; ça peut ressortir d’ici là, apparemment.

J’ai du mal à croire qu’après tout ce temps auprès de moi, Mathieu n’ait rien. Se pourrait-il que, par chance, le crésyl m’ait véritablement débarrassée des poux, vecteurs de la contagion ? Que la maladie ait ainsi pu l’épargner ?

Pensif, il ramène ses genoux à lui.

— Mais, hésité-je, tu te sens bien ?

— Oui… oui, ne t’en fais pas.

Son inquiétude s’appuie ensuite sur moi. Je tente de détendre mon visage pour paraître moins fatiguée, et mes tricheries sont réduites à néant lorsqu’il place une main sur mon front.

D’un geste brusque, Mathieu ôte le linge qui me sert de couverture :

— T’auras moins chaud comme ça, grogne-t-il. Allonge-toi, essaye de te reposer.

Mais dès que mon corps se déplie totalement, la nausée revient, alors je fais non de la tête et entoure mon ventre de mes bras. Les frissons me transpercent et me remuent. Charles, les traits tirés, fait signe à Mathieu d’approcher. Son fils sourit tristement :

— Je me dépêche.

***

— Marie ? Marie, tu m’entends ?

J’entrouvre mes paupières. Solange me secoue.

Il y a du monde derrière elle : Andy et Pauline côte à côte, Charles… Je vois aussi Henri monter la garde, pour nous tenir éloignés de je-ne-sais-quoi.

Mathieu est sur ma droite. Il fixe un point imaginaire.

— Comment tu te sens ? poursuit Solange.

Je soupire. Pour l’instant, je ne souffre que de migraines et de ma soif intarissable.

Mon interlocutrice consulte Andy. Ce dernier acquiesce.

— Vous n’avez rien pour me soigner. C’est ça ?

Personne ne me répond.

— Ce n’est pas grave, déclaré-je. Vous n’y pouvez rien.

— Au contraire, m’interrompt Charles. Il y a bien un moyen.

Mathieu se mord les joues et s’éloigne ; Solange tente de le retenir. Sans résultat. Au bout de quelques mètres, son fils fait demi-tour pour se cacher derrière le Britannique.

— Il n’y en a qu’un, reprend Charles.

— Lequel ?

Andy crève les rangs. Il fouille un moment dans sa poche. À travers les interstices de ses doigts filtre une douce lumière bleue. Mon cœur rate un battement.

Le dernier orbe.

— Non.

— On n’a pas le choix, assure-t-il. Il n’y a que là-bas qu’ils pourront te guérir.

— Mais il ne nous en reste qu’un. Si j’y retourne, je ne pourrai plus revenir et…

— On le sait.

Mes yeux s’écarquillent. Mon souffle se coupe encore.

— Non. Je ne veux pas, je préfère rester ici.

— Et mourir ? lâche sèchement Charles. C’est ça que tu veux ?

— Vous ne comprenez pas : je n’ai plus rien, là-bas ! Ils vont me soigner, et puis quoi ? Jules est tout ce qui me reste, vous êtes ma seule famille. Je préfère mourir ici, demain, plutôt que seule là-bas dans trente ans. J’y survivrais, et ensuite ? À quoi ça rimerait ?

Mon pouls s’accélère et ma voix s’éraille. Des trombes d’impuissance me tombent dessus et tous me regardent couler, sans rien dire.

Au milieu de mon chaos mental, je vois Andy poser tendrement ses lèvres sur celles de Pauline. Dans le dos de l’Anglais, les mains de mon amie se tordent de douleur. Je ne réagis que lorsque, après l’avoir consolée au mieux, il se détache péniblement d’elle afin de secouer l’orbe devant un large tronc. Il l’y brise.

— Non… vous n’avez pas le droit !

Le regard de Mathieu m’atteint enfin mais je n’arrive pas à le soutenir, je panique. Je ne me calme pas. Je tente de me lever, de partir, de m’enfuir.

— Mathieu, murmuré-je, dis-leur…

— On trouvera un moyen, me coupe-t-il.

Andy se glisse derrière moi. Il me soulève et m’amène vers l’écran lumineux.

— Non, je t’en prie, Andy : lâche-moi, arrête !

Je me débats une fois de plus, comme lorsqu’on voulait me jeter au mouroir. Comme quand Mathieu était intervenu. Je me retourne, tétanisée, et il ne vient pas.

— Mathieu !

— On trouvera un moyen, répète-t-il.

Je hurle si fort que je ne m’entends plus ; Andy avance.

Le courant d’air froid et bleu nous traverse.

***

Mes genoux frappent la terre de 2014… et je vomis. Encore. Des flots noirs s’échappent de mon corps sans que je puisse les retenir. Je ne reprends mon souffle que bien plus tard, quand une main se pose sur mon épaule. Celle d’Andy.

— Je te déteste, craché-je. Je te déteste si fort que…

— Je sais. Tu me l’as déjà dit.

Il me redresse comme si je ne pesais rien, et je pose enfin mes deux pieds au sol. Ensuite, il me porte plus qu’il ne m’aide à marcher.

Nous descendons le massif. Andy se fige souvent, essaye de se repérer, mais plus aucun de nos repères de 1944 n’est valide. Toutefois il y a une route en contrebas. Des voitures passent à toute vitesse ; je reconnais l’endroit :

— Nous ne sommes pas loin du col des Croix.

— Et l’hôpital, s’enquit-il, c’est par où ?

D’un coup de menton, je lui indique qu’il faut encore descendre. La ville s’étend plus bas. On parvient à rejoindre le bas-côté, et nous décidons de suivre la route pour ne plus nous perdre, bien qu’elle soit dangereusement sinueuse ; un chauffard pourrait nous renverser sans trop d’efforts. C’est pourtant quelqu’un de prudent, au volant d’un pick-up, qui s’arrête devant nous. La conductrice en sort :

— Vous avez un problème ?

— Oui ! se lance Andy.

Du reste, je n’ouïs rien. Le sol s’est dérobé sous mes jambes.

Et je sombre.

Commentaires

La fin de ce chapitre est terrible. Nécessaire, mais terrible. Par contre son ouverture, elle, est d'une puissance, d'une jouissance, d'une émotion incroyable - j'en ai les larmes aux yeux à chaque lecture !
 1
mardi 19 mai à 01h54
Merci beaucoup Julien ! Ça fait super plaisir de lire ça, haha
 0
mercredi 20 mai à 10h36
Andy!
Ah!
La renvoyer sans Jules... Je me demande ce que Jules va devenir. Et comment on grandit avec une histoire pareille à porter.
Au moins ils sont vivants !
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lundi 1 juin à 15h11
C'est clair, tout est compliqué là !
C'est le point positif, oui.
 0
lundi 1 juin à 16h55
Ouiiiiiin T-T
J'espère qu'ils vont retrouver d'autres orbes T-T
 1
dimanche 14 juin à 00h29
Il va falloir bien fouiller alors, car Mia avait pillé le laboratoire souterrain de Sonia ^^'
 0
dimanche 14 juin à 01h35
Bon, voilà, tu as gagné, j'étais en larmes ! Je ne sais pas si tu te rends compte à quel point ton texte est incroyable, un vrai coup de cœur !
 1
vendredi 30 avril à 11h12
Ohlala, 1) Désolée ; 2) Merci tellement !
 0
samedi 8 mai à 15h10