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K. M. Rivat

mardi 28 avril 2020

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 33

Résumé des précédents chapitres

Mia fait la rencontre d’Agnès, une autre déportée française avec qui elle se lie d’amitié. Mais les privations, la douleur et les humiliations la broient peu à peu.

Au maquis, Charles apprend ce qu’il est advenu de ses enfants…



Attention

Ce chapitre contient des scènes à caractère sensible. Pour en savoir plus, consultez la page d’avertissement.

DERNIERE CHANCE

Mardi 4 avril 1944, 4h01

Le printemps s’installe. Les kapos nous réveillent plus tôt.

Tandis que je peine à m’extirper du sommeil, les femmes de mon Block sont déjà toutes levées, sauf ma voisine de couchette. Les autres la secouent.

— Elle est morte, murmurent-elles. Elle est morte.

Je me redresse et aperçois son teint blafard, ses mains trop fines et ses yeux arrimés au vide. Du sang a séché sous son nez.

Tout le monde s’écarte. Moi, je me rapproche. J’entrouvre ses lèvres. Ses dents coulent rouge…

Merde, non !

Je retire immédiatement mes doigts et cours, loin, en oubliant mon assiette. Je me jette sur les robinets déjà pris d’assaut et passe mes mains sous l’eau. Je frotte, vite, sous mes ongles qui poussent trop vite, sur mes paumes qui perdent leur peau. Je frotte, aussi fort que je le peux. Je remonte jusqu’aux avant-bras, jusqu’aux coudes.

Ma bouche tremble.

J’envoie de l’eau sur ma figure et m’accroche au lavabo pour reprendre mon souffle. Pas de panique. Surtout, pas de panique. Mon pouls s’accélère et je ne parviens pas à l’apaiser ; j’ai mal, plus que d’habitude…

Les femmes s’écartent et me regardent tomber.

Les kapos déboulent. Elles hurlent et m’attrapent par les épaules pour me foutre dehors. Il fait encore nuit ; elles s’en moquent, et le contact du vent sur mon corps humide amplifie mes frissons. Mais le pire se dessine quand les SS m’apparaissent…

— STEH AUF, SCHNELL !

Ils veulent que je me lève. Je n’y arrive pas. J’essaye, mes bras flageolent… ils lancent leur pied dans mes côtes. Une fois. Deux fois. Puis, ils continuent dans mon dos :

— STEH AUF !

Et je gémis. Je ne suis bonne qu’à ça, à gémir, pousser sur mes bras et m’écraser pour qu’on me frappe encore.

— SCHNELL !

— Arrêtez !

C’est la voix d’Agnès. Elle se faufile dans la masse et personne ne l’écoute. Elle tonne, elle s’époumone ; on ne l’entend pas. Alors elle saute sur une kapo. Elle n’a pas peur, Agnès, et elle crie :

— Arrêtez, elle a le typhus !

Mes vertèbres cessent d’être molestées. On m’accorde de l’espace.

— Qu’est-ce que tu racontes ? grogne un soldat.

— Le matricule 9008, sa voisine de couchette, elle est morte, elle… j’ai repéré des macules roses sur son buste, une hémorragie gingivale, une épistaxis… Venez voir, venez, vite !

Et ils partent à la suite de la soignante du Vercors.

Parmi les femmes qui me toisent à bonne distance, je croise des regards tétanisés. Elles sont effrayées. Je tousse, j’ai mal, mais je n’ai pas le typhus, non. C'est ridicule.

Oh, mes côtes…

Après un laborieux effort, je roule sur le dos. Mes yeux fusillent les cieux et, suffocante, je pars en quête d’oxygène. Et de calme.

Je reconnais le bruit des talons d’un officier avant de le voir. Il avance suffisamment pour se pencher au-dessus de moi, et il m’étudie ensuite, en silence. Il bouge ma tête du bout de sa botte :

— Qu’on l’amène à la désinfection. Tout de suite.

***

Ma voisine de couchette a été réduite en cendres dans l’heure. Elle avait des poux… et elle avait bien le typhus. Depuis au moins quinze jours. Et pendant tout ce temps, j’ai dormi contre elle.

Mon Block entier est placé en quarantaine – moi, en quarantaine surveillée. Je dois être la première NN à accéder au Ravier

Le médecin m’épouille. Ma tête grouille à ce qui paraît. Il a enfilé trois paires de gants et une combinaison spéciale.

— Paire de ciseaux et rasoir.

Je frémis. Sans trop attendre, on lui apporte ce qu’il veut et il s’attaque à mes cheveux. Il y a si peu à couper… quelques centimètres ? Trois, tout au plus. Étrangement, cela suffit à le décourager. Je sais bien qu’un éminent professeur de Strasbourg n’a pas passé sa thèse pour coiffer une moins que rien, et c’est sans doute pour ça qu’il se lamente.

— C’est inutile… désinfectez tout, on l’envoie ailleurs.

Ailleurs. Je m’attends à quatre planches et à un four bien chaud. Ainsi, lorsque les gardes m’emmènent vers un grand bain creusé à même le sol, le soulagement est immense. Avant que je ne reconnaisse le plan d’eau. L’acide qui m’avait accueillie à mon arrivée : le crésyl.

— Non…

Ils me portent, m’emportent vers le produit brun clair.

— Non, non pas là-dedans, s’il vous plaît !

Ils m’y jettent. Ma peau flambe ; mes coupures et mes ampoules se déchirent, le crésyl les creuse, les embrase et m’arrache des sursauts.

Je les supplie, nage vers un rebord pour me tirer de là, mais un SS presse son pied sur ma tête.

— Zwanzig Minuten !

Vingt minutes. Encore vingt minutes…

Je récupère mon souffle sans y croire. Cela fait à peine quelques secondes et j’ai déjà envie de mourir ; mon corps se tord sous les brûlures, et mes mains se bloquent désespérément entre mes cuisses pour empêcher le produit de les ronger jusqu’à l’os. Ça ne marche même pas… Mes yeux se réduisent à de minces feuillets enflammés par la puissance chimique, puissance que ma génération ne met à profit que dans ses désherbants. Et mes larmes ont beau jaillir, je sais qu’elles ne seront pas assez nombreuses pour diluer ce poison. Je n’ai aucune arme pour lutter. Rien n’y fait. Je suis en Enfer, et les minutes, assassines, avancent à reculons.

Je manque de me noyer. Lutte pour rester à la surface. Puis, quand plus rien ne vit en moi, on me somme de sortir.

Mes bourreaux remarquent que je ne le pourrai pas. Ça les oblige à le faire eux-mêmes, à l’aide d’une perche.

Pendant que mes gardes enfilent à nouveau leur tenue ridicule, un soignant allemand saute sur cette occasion et me propose de l’eau afin de rincer mes yeux. J’accepte. Cependant on me pousse dehors avant qu’il ne me l’apporte.

Au dehors, le moindre courant d’air est une bourrasque glaciale. Mes vêtements trempés adhèrent à ma peau tandis qu’on me fait traverser le camp.

J’aperçois Agnès. Ses prunelles se troublent ; elle m’attendait. Elle frappe ma gamelle contre la vitre et je devine qu’elle a hâte. Hâte qu’on se retrouve, au moins autant que moi. Je veux l’entendre parler comme si sa famille se tenait juste derrière les barrières. L’entendre s’égarer dans ses rêves pour oublier son quotidien. Je veux l’entendre chanter, aussi : elle m’a dit qu’elle savait, et qu’elle me montrerait cela quand sa gorge irait mieux.

Elle cogne mon assiette contre la fenêtre et, de loin, j’entends la kapo lui dire :

— Elle n’en aura plus besoin.

Alors je plonge mes yeux dans ceux d’Agnès. Longtemps. Je lui souris, mais elle se laisse glisser et se remet à pleurer.

Elle pleure souvent, Agnès. Pour un rien. Parce qu’elle a peur d’être seule.

Les soldats qui me flanquent parlent en allemand. Leurs mots écorchent le fil de mes pensées. Ils me font monter dans un camion, et je parviens à comprendre plusieurs phrases. Ils m’emmènent au camp central. J’imagine que c’est parce que, là-bas, le crématorium est à côté des cellules.

Je suis contente de ne pas avoir à gravir la route ; je ne l’aurais pas pu. Avec le fourgon, nous atteignons vite les grilles du Struthof et, devant les immenses marches d’escalier, nous mettons pied à terre.

Je craignais qu’on m’amène tout en bas. Et cette crainte se transforme en certitude : je suis forcée de descendre chaque marche. Elles sont cinq fois trop hautes ; je ne le peux pas ; mes genoux tremblotent. Alors, les SS emmitouflés dans leur combinaison me traînent, et ils laissent mes pieds râper contre les paliers en pierre.

La plupart des hommes sont partis travailler ; le soleil est levé… cependant ceux d’un Block stagnent toujours sur leur place d’appel. Ils se font crier dessus. Je n’ai même pas envie de regarder si Mathieu s’y trouve. La honte, ma douce complice, floute ma vue. À cause de moi, mon ami ne tiendra pas sa promesse. Nous ne rentrerons pas ensemble.

Durant les dix dernières marches, je ne pense plus qu’à ça. À ce que je vais rater parce que j’ai dormi au mauvais endroit. À tout ce que j’ai enduré pendant quatre mois sans broncher, aux privations, aux exactions et aux humiliations, au froid et à la souffrance psychologique, pour au final y passer à cause d’une morsure de pou.

Dernière marche.

Nous sommes maintenant au niveau le plus bas. À droite, le crématoire ; à gauche, la prison et ses cellules. On me jette dans l’une des plus petites. Ce sera plus facile à nettoyer quand je partirai.

Ce n’est pas non plus la cellule de torture, celle où les SS aiment tordre un déporté de leur choix en sachant qu’il ne pourra ni y tenir debout, ni s’asseoir complètement. Non, la mienne est de taille confortable. J’y rentre même en tendant les jambes. Le reste m’importe peu…

Je mourrai sans honneur. À cause d’une bestiole microscopique, alors qu’il y a peu, je brisais les codes temporels et voyageais à ma guise. J’aurais pu m’envoler de tant de manières utiles et importantes, offrir ma vie pour des gens à qui je tenais, donner un sens à ma mort… et au lieu de cela, c’est en vomissant dans une prison miteuse, sans doute entourée de mes propres immondices, que je vais devoir quitter ce monde. J’aurais préféré… je ne sais pas, perdre la vie lors d’une mutinerie. Me prouver que je valais mieux que cela. Que j’étais digne de Solange, de Charles et Pauline, de Ray, de celles et ceux que j’admire tant. Et je n’en aurai plus l’opportunité.

J’aurais voulu mourir avant.

Dans un claquement de métal, les hommes-combi referment derrière eux. Et je me laisse aller.

***

Quelque chose explose dans mon ventre. J’étouffe la douleur avec mes paumes et serre les dents pour qu’elle ne se manifeste pas dans ma gorge. Je ne veux pas l’entendre.

— Bonjour.

Mon cœur s’ébranle ; je plaque une main sur ma poitrine. À trois ou quatre mètres, de l’autre côté de ma grille, se trouve un homme sereinement installé sur une chaise. Il m’accorde un peu d’attention puis plonge dans un livre.

En plissant les paupières, je découvre sur sa tête la casquette des Totenkopfs.

— J’ai cru que vous ne vous réveilleriez pas, dit-il. Ça allait faire six heures que vous dormiez.

Il tourne délicatement la page de son bouquin et je saisis cette occasion pour le dévisager. Ce SS a pas mal de barbe, et les traits fatigués. Il décroche de sa lecture et pivote vers moi :

— Vous avez faim ? Il y a des lardons dans la soupe, aujourd’hui.

— C’est vous qui…

Il avale un morceau de pain mollement mâché avant d’ouvrir la bouche :

— C’est moi qui ?

— Est-ce que c’est vous… vous savez, le dernier SS à être arrivé. Celui qui nous surveille, à la carrière, avec…

— Ah ! Oui.

Je me frotte le visage. Un SS qui sourit, lance un dialogue et répond à mes questions… Je nage en plein délire. Il reprend pourtant la parole :

— Je vous ai marqué, à ce que je vois.

— C’est que vous êtes le seul… qui ne nous ait pas blessés. Vous êtes entouré de ceux qui nous font le plus souffrir, et pourtant je ne vous ai jamais vu lever la main sur nous.

— Dans ce cas, siffle-t-il, vous ne devez pas être très attentive.

Je perçois, devant la porte d’entrée, un autre garde. Mon interlocuteur le consulte rapidement, mais préfère remettre le nez dans son livre.

Aurais-je froissé son sentiment de toute-puissance, avec mes aveux ? Je n’aurais sûrement pas dû… le voilà qui va se sentir obligé de recourir à la violence pour qu’on ne le considère pas comme l’un des nôtres. Qu’il soit sans crainte ; ça n’arrivera jamais. On n’est pas promu SS en usant de gentillesses.

Ma tête tambourine. J’ai un de ces maux de crâne, et j’ai si soif…

Comme s’il feuilletait la bible de mes pensées, le Totenkopf s’approche. Il dépose un verre d’eau dans ma cellule et retourne s’asseoir.

Ça doit être une hallucination ante-mortem. Certains voient des divinités, d’autres des proches disparus : moi, je dois me contenter d’un SS barbu avec une auréole imaginaire. La Mort raffolerait-elle d’humour glauque ?

Doucement, je me glisse jusqu’à l’offrande de mon geôlier et la porte à mes lèvres. Son contenu frais dévale mon œsophage, fait frémir mon estomac. Je le bois, d’une traite, et décide de m’allonger un peu. Je maintiens toutefois le Totenkopf dans ma ligne de mire. Il paraît calme. Après une moue amusée, il change de page.

— Vous n’avez pas peur ? marmonné-je le plus simplement qui soit.

L’homme prend un air étonné :

— Peur de quoi ?

— De la maladie. Au Ravier, ils disent que j’ai contracté le typhus.

— Ah ! s’esclaffe-t-il. Ça, tout le monde le sait. Il y a même une plaquette sur la porte.

— Une plaquette ?

— Gefahr, Typhus, souffle-t-il dans un accent germanique parfait.

Je prends un instant pour me demander s’il n’est pas Mosellan. Ma main, ensuite, se cale sous mon oreille et mes sourcils se froncent :

— Si vous êtes au courant pour mes symptômes, pourquoi êtes-vous là ?

— Pour vous surveiller. Pourquoi serais-je là, sinon ?

Je hausse lentement mes épaules. Mes yeux, lourds, se ferment encore. Dans ma pénombre mentale, j’entends le SS siffloter et récupérer mon verre :

— Dormez, murmure-t-il. Je reviens demain.

***

Mathieu Durel vide sa dernière brouette de la journée. Le Kommando Kartoffelkeller, en charge des terrassements, est l’un des plus éprouvants. Comme tous les soirs, il se sépare de ses outils et, las, va s’aligner derrière ses camarades pour regagner le camp sous l’œil attentif des SS.

Il ne commande plus ses jambes. Chacun de ses mouvements est devenu réflexe.

Dans un sinistre grincement, des hommes leur ouvrent les grilles du camp et les referment dans leur sillage. Le grimacement est collectif. Si ce n’est le bruit, ce sont les pieds qui tordent les faciès ; leurs vieilles sandales n’empêchent pas les ampoules, et l’entrée du Lager, pleine de cailloux, n’améliore pas leurs blessures.

Au ravitaillement, les rumeurs vont bon train. Les prisonniers français redoublent d’effort pour sortir leurs compagnons de la routine.

— N’vous approchez plus des Tziganes, conseille un ancien. Certains ont la gale, d’autres le typhus… c’est pas bon, ça, c’est pas bon.

— Ça s’propage vite ces conneries-là !

— Y’a pas qu’eux, les coupe un triangle vert. À ce qui paraît, une Häftling d’un Kommando extérieur l’a chopé, et elle l’a refilé à tout son Block en une nuit !

Mathieu tend l’oreille en même temps que sa gamelle. On lui verse un peu de soupe à l’eau dans laquelle baignent quelques lardons, et il part s’asseoir non loin, de manière à les écouter.

— Faut les brûler, les contaminés, faut pas attendre…

— Et attendez, vous ne connaissez pas la meilleure ! La voisine de couchette de la contaminée, ils l’ont amenée ici ! Si, je vous assure ! Si elle claque d’ici demain : pouf, tout droit, four crématoire. Sinon, ils la bazarderont au mouroir.

— Au mouroir ? Où ça ?

— Je ne suis pas devin. Ils la jetteront dans le prochain convoi et elle disparaîtra, point.

— Mais c’est quoi d’cette bonne femme, rouspille un autre. Une Tzigane ?

— Non, je ne crois pas. Ceux du Block cinq l’ont vue passer ce matin : ce serait une triangle rouge. Une pas trop vieille, mais bien amochée. Elle n’arrivait même plus à marcher, ils ont dû la traîner dans les escaliers…



Mercredi 5 avril 1944, 9h17

— Comment vous sentez-vous ?

Le Totenkopf barbu, toujours assis à la même place, attend ma réponse. Je tâche de ne pas le froisser :

— Mieux.

Il secoue la tête. Ma soif ne s’estompe pas. Je m’empare d’un verre d’eau et laisse le liquide stagner dans ma bouche.

Tout à coup, la porte s’ouvre, et un nouveau SS franchit le seuil. Mon gardien blêmit. Il proteste, se redresse ; ils chuchotent et ma vue est trop trouble pour lire sur leurs lèvres. L'autre me facilite la tâche en s’adressant à moi :

— Prépare-toi !

Avant de claquer la porte en fer.

L’écho se propage. Mon pouls s’accélère. Je parviens à le ralentir un instant et à consulter mon gardien. Il actionne à son tour la poignée vers la sortie :

— Je reviens, assure-t-il. Ne bougez pas.

— Attendez, s’il vous plait…

Le battant se referme sur mes mots.

Le bruit métallique s’évapore et, véritablement seule pour la première fois depuis des mois, je presse mes paumes sur mes yeux. De toutes mes forces. Jusqu’à ce que quelqu’un passe à nouveau la porte.

Ce n’est pas mon gardien. Ce n’est pas un Totenkopf. Ce sont deux kapos en combinaison.

— STEH AUF ! beuglent-ils. STEH AUF, SCHNELL !

J’obéis difficilement. Je prends appui sur le mur à ma droite, pousse sur mes jambes. Impossible de me lever.

— GEH AUS !

Comment « sortir » de là alors que je n’arrive pas à tenir debout ? Mon cœur s’emballe, et les paroles du Totenkopf me reviennent en mémoire. Il m’a demandé de ne pas bouger.

— Je, bredouillé-je, je dois attendre le…

— SCHNELL !

L’un des deux brandit un bâton. Alors j’enfonce mes ongles dans les irrégularités des murs. Je sors, chancelante, m’accroche à la chaise encore chaude de mon surveillant. Les kapos n’en peuvent plus : ils m’attrapent par les bras et me conduisent dehors.

Le soleil m’éblouit, et durant une seconde, j’ai peur qu’ils m’emmènent au four crématoire. Mais ils amorcent un virage pour rejoindre des soldats. Je découvre les escaliers colossaux qu’il va me falloir gravir.

Les kapos montent les escaliers. Je n’ai pas le temps de poser mon pied sur la première marche qu’ils me hissent sur l’autre ; je déploie des efforts dans le vide… alors j'abandonne. Je baisse la tête, et je me laisse faire.

C’est probablement, et même sans nul doute possible, la toute dernière fois que je viens là. La toute dernière chance qui m’est donnée de voir Mathieu. De lui dire au revoir, et de lui faire promettre qu’il répètera ces mots à Jules.

Le sommet du camp se précise. Je distingue les miradors, je les maudis de tout mon être, pendant que des hommes s’occupent d’ouvrir les grilles. Depuis l’entrée, je devine mon Kommando, loin sur la gauche, à la carrière. Mais nous prenons à droite : direction la gare de Rothau. Un camion rempli de contaminés stationne sur la route.

Les femmes de mon Block et des Tziganes m’attendent pour un ultime départ.

***

Mathieu Durel creuse encore au bord de la route. C’est dangereux, le Totenkopf de surveillance rugit :

— Schnell, schnell !

Mathieu creuse, force sur ses bras et enfourne des pelletées de terre dans une brouette. Rapidement, un triangle rose empoigne le contenant rouillé et va le vider.

Le garçon profite de ce répit pour faire craquer son dos. À une trentaine de mètres, un camion rempli de malades est prêt à partir.

— Eux, souffle le matricule 3146, ils vont être balancés au mouroir.

Mathieu grogne en attendant sa brouette. Il époussette sa tenue, son étiquette numérotée, et presse ses poings sur ses hanches. Perdue à l’horizon, parmi les arbres qui bordent la chaussée, son attention trouve un point d’ancrage : deux hommes en tenue de désinfection qui traînent une femme. Cette dernière a des bandes rouges sur chaque jambe de son pantalon.

Une NN. Tout comme lui.

Des cheveux bruns trop courts encadrent son visage. Elle arrive encore à marcher, mais ses appuis semblent faibles, et rien ne dit qu’ils ne vont pas lui manquer d’une seconde à l’autre…

— Tiens, douze. Ta brouette.

Le matricule 4912 n’entend pas. Il comprime le manche de sa pelle et suit le corps du regard. Ni les interventions de son collègue, ni le bruit de son poing contre la brouette ne l’aident à se détourner ; il choisit de gagner la route. Un SS du convoi le rappelle à l’ordre mais ses pensées sont verrouillées.

La malade est encore loin et le SS crie trop fort. Mathieu avale donc davantage de distance, vite. Il court ; sa voix éclate :

— Mia !

La jeune femme réagit. Ses yeux verts, il les reconnaît. Elle reconnaît les siens, elle aussi, et elle se perd dedans tandis que Mathieu détaille ses matons.

Une crosse l’assomme. Il s’écroule avant de comprendre.

Le SS.

— ARBEIT !

Le détenu étouffe sur la route, sonné, tandis que des dizaines d’alertes s’allument dans sa tête. Son amie s’éloigne. Pendant qu’ils l’entraînent vers le camion, il distingue des geignements : des adieux au goût de sel.

Sa gorge se noue.

Le SS, entre eux, lui ordonne de ramasser sa pelle pour mieux le suivre. Le regard noir, Mathieu choisit d’obéir : il rejoint son bourreau. Plus vite que prévu. Il presse le pas, serre le manche de l’outil entre ses mains et, brusquement, le lève. Le Totenkopf ne se retourne que lorsque le métal oxydé heurte violemment son crâne.

Un cri ; le SS s’effondre. Mathieu lui prend son arme.

***

Mathieu est là, il m’a reconnue, il m’hurle qu’il arrive. Ses jambes le propulsent vers nous, et en repérant le pistolet dans sa main, les hommes-combi me repoussent. Je bascule ; ils s’enfuient en direction des miradors.

— Mia, lève-toi, vite !

J'écarte mon nez du sol : Mathieu me tend sa paume.

— Sauve-toi, lui intimé-je, je suis trop malade…

— Dis pas de bêtises, on s’en va !

Il glisse son épaule sous mon bras et m’aide à marcher, accélère l’allure, tente de me faire courir :

— Il faut qu’on rejoigne les arbres, qu’on se mette à couvert !

Mais je le ralentis. Je fais de mon mieux pour suivre, pour ignorer la douleur et nous précipiter dans les fourrés. Des Totenkopfs nous ont repérés…

Et le mirador sonne l’alarme.

C’est le déclic : l’adrénaline pulse dans mes artères. Je cours alors que je n’en ai plus la force, mes jambes se souviennent de chaque saut, de chaque réception ; on file entre les arbres. Mathieu tient fermement son revolver et nous esquivons les troncs et les obstacles. Jusqu’à ce qu’un groupe de soldats s’étale devant nous.

— Mathieu…

— Reste derrière moi !

Mon ami brandit son arme. Il vacille :

— Reculez !

Les soldats sont quatre et arment leur mitrailleuse, mais un officier les arrête. Il leur hurle dessus et s’interpose. C’est mon surveillant, le Totenkopf. Tel un gardien de la paix entre deux bandes rivales, l’homme halète.

Son regard croise le mien : il m’offre de l’espoir.

Est-ce de la peine qui ternit son visage ? Je vois, sous sa barbe, ses lèvres se pincer ; elles ont du mal à s’ouvrir et à donner des ordres.

— Je vous en prie, murmuré-je, aidez-nous.

Mon gardien observe une dernière fois la scène. Puis, il abrège l’insupportable silence :

— Stoppt diese Häftlinge

Ses hommes nous foncent dessus.

Mathieu me somme de courir ; trois soldats me l’arrachent. Le quatrième hésite à la simple idée de devoir me toucher. Il n’a pas besoin de s’en charger ; je tombe toute seule.

— Que fait-on d’elle, Unterscharführer ?

Il y a encore des Français parmi eux. Encore des pleutres qui nous condamnent au lieu de nous porter secours.

— On la renvoie au camion ?

— Non, proteste mon gardien.

D’autres gardes accourent ; il les congédie en clamant que la situation est sous contrôle.

— Kramer va vouloir leur tête, reprend son sbire. Ils ont essayé de s’enfuir et…

— Le Lagerkommandant n’aura rien d’eux. Envoyez-les en cellule ; ce sont mes Häftlinge ! Denn wer mir nicht gehorcht, muss damit rechnen, den Preis zu zahlen.

Sa dernière phrase tonne comme une menace. Je crois qu’elle s’adresse à ceux qui seraient tentés de lui désobéir. Prudemment, un soldat me relève et me force à avancer. Mathieu vibre d’impuissance.

Tandis qu’on nous ramène sur nos pas, qui auraient pu être ceux de la délivrance, le Totenkopf marche à mon rythme, moins d’un mètre devant moi. Ses doigts se tordent dans son dos.

Pourquoi… Pourquoi ai-je cru en lui ?

— Je vous déteste.

Je parie qu’il m’entend, qu’il perçoit les sanglots dans mes mots. Et il s’en moque. Il prend soin de ne plus nous regarder et de nous ramener, sans détour, vers les portes.

***

Je retrouve les cailloux, les escaliers, la prison. On nous enferme côte à côte, chacun dans une cellule bien plus petite que celle à laquelle j’ai eu droit. Et les kapos, forts de nous voir accablés, nous rient au nez.

Mon voisin les démolit d’une œillade. Il patiente un instant, le temps que le SS mette dehors les opportuns, puis se blottit contre la grille nous séparant. Il me propose d’approcher.

— Non, bredouillé-je. Je ne veux pas que tu sois malade.

— Je ne serai pas malade. Tout ça me passe au-dessus.

Mes paupières s’occluent. Je garde mes distances, collée aux barreaux les plus éloignés de lui.

— Mia ?

L’entendre est une torture. Je ne voulais pas que sa voix résonne à mes oreilles dans ces conditions, encore moins qu’il croupisse ici par ma faute…

— Mia, insiste-t-il. Ça va ?

— Je me sens mal, avoué-je. Vraiment très mal, j’ai… j’ai envie de vomir, de boire, de dormir, et ma tête est sur le point d’exploser.

Je me recroqueville pour protéger mon visage de la lumière.

— Je suis tellement désolée…

Mathieu bouge, et les cliquetis de ses os contre le métal attirent mon attention. Il fait désormais face à ma cage.

Je me rends compte qu’il n’a plus de joues. Il ne lui reste que ses yeux marron, presque noirs, qui me rappellent terriblement ceux de Simon et de Charles. Même ses lèvres bleuies semblent avoir fondu. Il les écarte l’une de l’autre :

— Écoute.

Je devine qu’il se moque éperdument du garde, devant la porte du bâtiment, qui risque de nous frapper pour qu’on se taise.

— Je m’en fous de ce qu’ils disent, assure-t-il. Tu ne me contamineras pas. On va s’en sortir.

— Arrête…

— Quoi ?

— Tu le sais très bien : c’est fini ! C’est fini, on n’aura plus aucune chance, plus aucune occasion de s’enfuir… ils vont vouloir notre peau.

— Dans ce cas, quelle importance que tu me contamines ou non ?

Le jeune homme m’offre ses mains entre les cylindres métalliques. Je l’observe depuis mon coin. Il s’est immobilisé, complètement. Ses paumes tournées vers le plafond attendent les miennes.

Je ne bouge pas.

J’ignore comment il fait pour rester stoïque. Les secondes s’égrènent avant qu’il daigne marmonner :

— Tu t'en doutes, mais… tout ce que je voulais, c’était rentrer. Rejoindre ma famille. Finir ma vie auprès d’elle.

Il dresse le menton, et je décèle ainsi l’un des nombreux tics de sa mère :

— Mais je crois, grimace-t-il, que peu importe ce qui allait se produire, je n’aurais pas tenu jusqu’à la fin. Pas même deux mois de plus ; je n’en peux plus de… de tout ce cinéma, de leurs coups et de cette putain de fatigue. Puisqu’on nous a envoyés mourir ici, je suis content de t’avoir retrouvée légèrement avant.

Un sourire, timide, fissure peu à peu son masque émacié. Alors, quand il s’allonge et se tortille pour que ses bras puissent balayer ma cellule, je cède. Je me réfugie dans leur cocon, passe mes propres mains de son côté, et entoure son cou jusqu’à ce que le sommeil m’emporte.

***

— STEH AUF !

Je sursaute. Mathieu se lève péniblement et, à travers la grille, il m’aide à faire de même.

Devant nos cellules se tient un homme grand et carré, le front haut. Ses yeux enfoncés au plus profond de son squelette sont surmontés par d’épais sourcils. L’air sévère, il beugle, et deux SS passent devant lui :

— Lagerkommandant Kramer !

C’est donc une visite officielle à laquelle nous avons droit. À travers mes pensées embuées, il me reste suffisamment de jugeote pour comprendre que ça ne présage rien de bon.

Le fameux Herr Kramer avance, sans toutefois frôler nos geôles. Il nous contemple avec une joie calculée, nous et nos genoux qui s’entrechoquent. Je crois que mon nez saigne ; ça l’amuse.

— Pensiez-vous réellement pouvoir vous échapper de mon camp ?

Nous nous taisons. Je m’appuie aux barreaux pour ne pas chuter.

— Vous n’êtes que des inconscients, peste-t-il. Croyiez-vous vraiment qu’on vous laisserait faire, et qu’il n’y aurait pas de réprimande ? Que parce que vous essayez de partir avec une malade, on vous remerciera ?

Mathieu respire plus fort ; la pique est personnelle et Kramer en semble satisfait.

— Mes hommes juraient qu’ici, tout le monde était au courant : si un Häftling doit partir, il le fait par les cheminées. Vous allez rafraîchir la mémoire collective.

Un sourire bouffe son large visage.

— Demain, assène-t-il, vous montrerez l’exemple. Le poteau vous attend.

Je n’ouïs plus. Devant nous, les bottes de Joseph Kramer se tournent vers la sortie. Celles des SS frappent le sol avant de s’engager à leur suite.

La porte claque. Mon cœur ne se desserre pas.

La déception m’entraîne au sol et celle de Mathieu lui cloue le bec. Livide, sans s’embarrasser de la moindre phrase, il s’adosse au mur et glisse une fois de plus ses doigts sous notre grille. Je les attrape d’une main et garde l’autre pour retenir le sang, ainsi que l’espoir qui quitte silencieusement mon corps.

Demain, jeudi 6 avril 1944, tout s’éteindra pour de bon.

Commentaires

Mia...
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mercredi 29 avril à 23h58
Ça sent le sapin, hin hin.
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jeudi 30 avril à 02h25
Han, la cruauté :'(((
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dimanche 3 mai à 10h41
Mais Mathieuuuu c'était tellement con de faire ça. Bon ca aurait été la merde qu'elle soit envoyée ailleurs alors que la résistance vient de capter qu'ils sont là ensemble. Ils ont intérêt à se dépêcher d'intervenir d'ailleurs. J'imagine que le ss un peu trop gentil est un infiltré. Mais il est obligé de tenir son rôle pour pas griller sa couverture. Ça doit être atroce d'être dans cette position.
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lundi 1 juin à 14h59
Oui clairement, c'était stupide ! Savoir que le camion partait au mouroir n'a pas dû éclairer tous les étages de sa jugeote.
Et oui pour le SS, si ta théorie se confirme. Quand on pense aux quelques personnes qui ont infiltré le système concentrationnaire et qui devaient protéger leur couverture...
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lundi 1 juin à 16h53
Bon, on a au moins l'apparition d'un personnage potentiellement gentil dans cette mer noire ^^'
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dimanche 14 juin à 00h16
Ça reste un SS, mais en effet, il peut sembler moins pire. Tâchons de voir le bon côté des choses, ha ha !
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dimanche 14 juin à 01h28
Encore un chapitre terrible. On ne sait même pas s'il faut se réjouir de leurs retrouvailles ou au contraire se dire que Mathieu a fait une bêtise monumentale...
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vendredi 30 avril à 10h46