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K. M. Rivat

samedi 28 mars 2020

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 31

Résumé des précédents chapitres

Simon est parvenu à sortir Jules du train avant leur départ. Toutefois, lui, malgré tous les efforts déployés par les siens, n’a pas pu être libéré.

Si Germain Lecomte n’était pas intervenu, la liste se serait sans doute arrêtée là. Mais le rival des Durel a tenu à profiter de la situation. Mathieu a été arrêté. Et lorsqu’il a fallu rafler Pauline, Mia, consciente que son amie ne survivrait jamais à la déportation, s’est livrée à sa place.



Attention

Ce chapitre contient des scènes à caractère sensible. Pour en savoir plus, consultez la page d’avertissement.

SANS RETOUR

Jeudi 18 Novembre 1943, 18h49

On nous avait fouillés. Mathieu, devant moi, passait au questionnement. Je répondais au nom de Pauline Durel, j’étais complètement perdue et j’attendais mon tour.

Assise sur le banc d’un couloir, j’ignorais mon groupe d’hommes et de femmes menottés pour mieux fixer une lampe. La seule ampoule de ces quatre murs. Sa lumière, parfois, grésillait. Elle avait grésillé quarante-et-une fois depuis que Mathieu était détenu dans la pièce du fond.

Il en sortit à la quarante-deuxième.

Soutenu de part et d’autre, il traversa le corridor, et les soldats me firent lever pour l’asseoir à ma place, comme s’il n’avait plus la force de le faire lui-même : en échange, ils me guidèrent jusqu’à sa chaise encore chaude.

Je détestais les salles borgnes. Nulle fenêtre, rien que la puanteur, des éclairages fatigués, une table et une lourde porte, qu’ils claquèrent dans mon dos. Ainsi que quatre paires de poings. Je ne voyais pas les hommes ; l’ampoule du couloir m’avait perforé les rétines. C’était peut-être mieux comme ça.

Quelqu’un baragouina. Je dis :

— Pauline Durel.

Et la table trembla. Ce n’étaient pas les mots attendus. Afin de ne plus faire d’erreur, je me tus à la question suivante, sans que cela débouche sur un meilleur résultat. Une paume martyrisait le bois ; elle le heurtait non loin de moi, de plus en plus près. Son propriétaire hurlait des choses en allemand et un autre traduisait :

— Avec qui agissais-tu ? Qui étaient tes complices ?

Je n’écoutai pas davantage. Je devais ne songer à rien. Il ne fallait pas que des noms ou des souvenirs m’envahissent, au risque de me les faire extorquer par la ruse ou la violence. Je cherchai un moyen de trouer ma mémoire comme j’avais troué ma vue, pendant quarante grésillements. Le temps de quelques baffes douloureuses. Durant une poignée d’humiliations. Bientôt, mes oreilles bourdonnèrent, et je fus capable de décrire avec précision où chaque doigt de mon bourreau avait enserré mon cou.

Puis ils rouvrirent la porte et m’abandonnèrent sur le banc.

Ils prirent un homme, et enfin une femme à parti, avant de nous pousser tous hors de l’interminable couloir. On nous escorta jusqu’au dehors, dans la nuit noire, sous le vent d’hiver, avec pour unique point de repère les phares du camion qui stationnait sur la chaussée : ils nous ordonnèrent de grimper à l’arrière. Personne n’opposa de résistance. Pourtant, les Boches nous éloignaient de nos villes.

Peut-être craignaient-ils qu’on nous exfiltre.

Les ombres et la lune nous accompagnèrent tout au long du chemin, jusqu’à notre destination : le camp de Vittel. Un lieu de transit discret à l’autre bout des Vosges. Avec des chiens et des gardes armés en comité d’accueil, je voulus rentrer au plus vite dans un bâtiment, mais Mathieu se mouvait difficilement.

Je ralentis l’allure.

Il boitait. Je l’avais vu, dans le camion, mettre ses doigts dans sa bouche et chahuter ses dents, et je n’avais pas pu m’empêcher de me demander quelle tête il aurait le lendemain, en pleine lumière. Son faciès gonflait déjà.

S’il y avait eu de la glace sur notre chemin, j’en aurais ramassé afin qu’il apaise ses œdèmes. Or sous nos pieds se succédaient la boue et les graviers.

Nous finîmes par pénétrer dans la plus grande tour des environs. Je la reconnaissais : celle de l’Hôtel Continental. Et ça me fit froid dans le dos de songer que des gens, très bientôt, allaient étouffer notre passage sous des liasses de billets. Ils allaient réserver ici des chambres luxueuses, siroter leur champagne sur de somptueux fauteuils. Ils allaient se régaler dans nos salles de torture, rire là où nous avions pleuré, flâner là où nous avions dormi recroquevillés sur le sol. Et ils seront drapés de leur plus belle indifférence.

Ce fut dans le hall qu’on nous ôta les menottes. Mathieu en profita pour se frotter les poignets et quémander un peu d’équilibre, puis nous suivîmes les Allemands jusqu'à une pièce sans eau, sans électricité et dépourvue de lits. Notre dortoir.

Avancer. Esquiver celles et ceux qui dorment déjà. S'allonger contre un mur.

Mathieu essaya de parler. Je n’arrivais plus à ouvrir la bouche. Alors, chaque soir, nous nous placions au même endroit, et je le laissais s’exprimer. Je fermais les yeux, l’écoutais et serrais sa main.

***

On nous plaça dans la file pour les trains au bout de trois jours. La gare n’était qu’à quelques pas : l’escorte s’avéra de taille raisonnable, toutefois des nuées de soldats la renforcèrent sur les quais. Ce fut, littéralement, un bain de sang. Face aux wagons annotés NN, quelques prisonniers avalèrent du poison, et ça occupa suffisamment les surveillants pour que d’autres se tranchent les veines. Les gendarmes n’osèrent pas les toucher. Ils avaient trop peur de la gale, des poux et des puces. Ils les laissèrent donc se vider de leur sang, attendirent que le poison fasse effet, ensuite on appela un pasteur et les corps disparurent.

NN. Je fixai longuement l’inscription. Mes coups d’œil ne me permirent pas d’apprendre notre destination, et je montai à bord sans savoir à quel enfer me préparer. L’enfer débutait sans doute à cet instant ; aucune ouverture n’aérait notre compartiment. Mathieu nous choisit un nouveau coin, et le train s’ébranla.

Il s'arrêta pour de bon dès le lever du jour. Nous ne devions pas être très loin.

Du fond du wagon, je plissais désormais les yeux afin de comprendre ce qui se passait. On forçait les gens à descendre. Il fallait être en rangs par deux. Je me levai maladroitement et voulus aider Mathieu à faire de même, cependant il refusa. Il était blême.

— Debout, murmurai-je. S’il te plaît…

Il regarda les Boches pousser nos camarades au-dehors. Puis, il accepta mon bras pour se traîner hors de la rame. Nous ne devions pas nous perdre, pas nous lâcher. À deux, on avait au moins une raison de tenir.

Je commençai à mieux supporter la luminosité. Je m’empressai de lire la pancarte qui nous faisait face.

« Rothau »

Elle était accrochée à une façade ; tous les volets étaient fermés. Je me dépêchai de reprendre la route, car un grand SS cherchait ses prochaines cibles. Dans sa main droite pendait un nerf de bœuf. Il frappa un homme avec :

— SCHNELL !

Mathieu courba l’échine. Quelques rangs derrière, le rabatteur effrayait les plus faibles avec son chien, suivi par trois géants qui brandissaient des fusils. Ils nous hurlaient dessus et le cabot tirait sur la laisse : ça nous donna l’énergie de percer la foule pour les garder à distance.

Déjà, trois lignes se formaient : trois fourgons, gueule ouverte, étaient prêts à nous avaler et il fallait monter dedans, vite, schnell : le chemin était trop pentu pour être fait à pied. Les véhicules eux-mêmes suffoquaient. Ils tournaient sans cesse, nous donnaient la nausée, et les SS armés de gourdins nous aboyaient dessus. Je me rendis compte que, occupés à crier, ils n’avaient pas remarqué le vieil homme qui claquait des dents. Il gémissait, misérable dans sa chemise déchirée, avant de trouver la force d’attraper la manche d’un Allemand :

— Froid… bredouilla-t-il. Kalt.

Le SS le frappa jusqu’à ce qu’il s’écroule. Il n’y eut plus un mot jusqu’à notre arrivée.

— SCHNELL !

Le moteur n’était pas coupé qu’il fallait d’ores et déjà se glisser hors du camion. J'en sautai et baissai le regard. La neige m’emprisonnait. Elle brûlait mes mollets. Il y en avait tant…

— SCHNELL !

Me retourner, trouver Mathieu, prendre son bras, avancer. Suivre. Fendre la poudreuse pour mettre un pied devant l’autre, et se glacer devant le paysage. Les lieux avaient été organisés pour épouser le versant de la montagne. Une infinité de paliers nous guidait vers les profondeurs de la terre ; on aurait dit des escaliers pour colosses. Les baraques, noires, étalées sur deux rangs, semblaient debout les unes sur les autres tant l’inclinaison de la pente était forte. Des projecteurs les tapissaient d’une lumière crue. Des râles se faisaient écho. Nous étions entourés de huit miradors et d’une clôture électrifiée, doublée de barbelés. Impossible de s’échapper.

Je considérai l’escalier pour colosses. Celui qui se jetterait d’en haut finirait mort en bas.

— SCHNELL !

Schnell. Ils n’avaient que ce mot à la bouche. Du reste je ne comprenais rien. Nous devions clamer « Jawohl ! » à chacune de leurs interventions, et c’était tout ce qu’il y avait à retenir.

On nous poussa dans une baraque sur la gauche, les uns derrière les autres ; Mathieu insista pour passer devant moi. On faisait la queue pour parler à un bureaucrate. Un bureaucrate vêtu de rayé… un déporté, tout comme nous. Cet homme, attablé, demanda son nom à Mathieu, puis lui fit signe d’aller vers un de ses collègues. Il ajouta :

— Matricule 4912.

Et ce fut suffisant pour que le collègue enfonce une aiguille dans l’avant-bras gauche de mon ami. Mathieu ne réalisa pas tout de suite qu’on le tatouait. La pointe était sortie puis enfoncée à de nombreuses reprises sous sa peau, en y injectant de l’encre à chaque fois.

— Nom ?

Cette fois la question m’était posée.

J’hésitai. Malgré tout, une voix que je ne connaissais pas lâcha :

— Pauline Durel.

Le Schreiber nota consciencieusement, mais ne m’envoya pas à la suite de Mathieu ; il avait repéré quelque chose, à mon cou. Je ne fus conviée à l’atelier suivant qu’une fois qu’ils m’eurent, brutalement, arraché le collier de Ray, pour l’abandonner au milieu de tant d’autres effets personnels.

Je n’avais plus rien. Même plus le courage de lutter.

— Matricule 4913.

Ce fut à mon tour d’être tatouée. Une fouille humiliante s’ensuivit, avant qu’on m’épouille et qu’on m’envoie à la douche. Je scrutai le plafond en y entrant ; j’avais appris, à l’école, que dans les chambres à gaz, les ongles des martyrs le labouraient toujours. Or à l’intérieur le plafond semblait lisse. Je laissai donc l’eau s’abattre sur ma peau, avec un calme relatif. Elle devait être chauffée par le four crématoire.

— Oui, en Alsace annexée, je t’assure…

— Pas possible.

Les chuchotis se mêlaient aux clapotis. Je me focalisai sur les phrases en français :

— C’était à l’entrée, au-dessus des grilles : Konzentrationlager, Natzweiller-Struthof.

— Ça veut dire quoi, ça ?

— Un Lager, s’approcha une troisième femme, peut désigner un entrepôt, ou un centre de stockage.

— Alors c’est vrai, ils nous ont emmenés bosser dans leurs usines…

— Non ; il n’y a pas d’usine dans cette vallée. Je crois que la marchandise, c’est nous.

— SCHNELL !

Je pris le temps de digérer leurs dires. Je ne gagnai la sortie qu’une fois mon visage frictionné et ma respiration reprise.

Le camp du Struthof…

Je n’avais effectivement rien à craindre des chambres à gaz ; ici, on exterminait par le travail.

Un boucan monstre faisait vibrer la salle suivante. On y rasait nos têtes. Violemment. Les gestes ne s’adaptaient pas à la courbe des crânes : ils se résumaient à des coups, et plus ces derniers semaient des égratignures dans leur sillage, plus les SS se gorgeaient de fierté ; ils adoraient matraquer ceux qui geignaient. Mais ce qu’ils préféraient, c’était nous envoyer coupés de partout, perlants de sang, à la désinfection. Les bains débordaient d’un produit sombre qu’ils appelaient crésyl : moi, j’aurais juré que c’était du sel, ou de l’acide. La brûlure due au tatouage me déchira les tripes, sans parvenir à camoufler l’incendie de douleur lorsque le produit s’infiltra au cœur de mes plaies de rasage. Les hommes pleuraient pour sortir. Je ne pus faire taire leurs supplications qu’en m’éloignant de mon bain, lorsqu’on m’en donna l’autorisation.

— Prends ça.

J’enfilai prestement une chemise abîmée. Les lettres NN, rouge vif, dans mon dos, trônaient au-dessus d’une croix. Des bandes latérales pourpres elles aussi dévalaient mes jambes.

Pour mieux nous repérer.

Nous, les déportés politiques, les « Nacht und Nebel Häftlinge », étions des cibles privilégiées pour les kapos. Nous étions moins nourris, affectés aux travaux les plus difficiles et aux tortures les plus atrocement longues. Parce que nous avions choisi de nous rebeller.

Ce ne fut qu’en regagnant la neige que je retrouvai Mathieu. Il se tenait face à la vallée, immobile. Lui aussi portait la tenue aux symboles écarlates. Ses yeux, vitreux, roulèrent jusqu’à trouver les miens.

— Tu vas partir, souffla-t-il.

Je ne répondis pas. Il fixa les kapos qui arrivaient vers nous.

— Tu vas partir vers un autre Kommando. Ils séparent les hommes des femmes.

Je déglutis, voulus trouver une solution dans la brume de nos soupirs, mais Mathieu reprit :

— Combien de temps ?

— Pour quoi ?

— Tu as dit à Simon que la guerre se terminait. On doit tenir combien de temps ?

J’aurais payé cher pour me contenter de parcourir sa face violacée et ses griffures. Pour attendre que le temps le soigne, et nous éloigne de ce destin qui me faisait perdre tout espoir. Pourtant, j’articulai :

— Un peu plus d’un an.

Il carra sa mâchoire, perdu dans d’invisibles calculs :

— Et, on a une chance de s’en sortir ?

Il comprit rapidement que je ne pouvais plus rien murmurer. Mais j’aurais voulu lui dire que oui. Je lui chuchotai un « peut-être » dans l’oreille lorsque, calmement, il me prit dans ses bras :

— On ne s’arrêtera pas ici. Pense à la maison, pense à Jules. On se retrouvera et on rentrera chez nous…

— Pas de contact !

Je fus écartée, Mathieu bondit en arrière : le kapo en chef s’époumonait. Le nerf de bœuf fut brandi et je me pressai par réflexe vers le groupe de femmes. Un camion était déjà là pour nous.

Pendant qu’on nous amassait à l’intérieur, je ne quittai pas Mathieu des yeux. Je le regardai serrer les poings et se tenir bien droit. Seul, noyé parmi ces corps qui bientôt ne seraient plus.

Commentaires

Pauvre Mia, pauvre Simon, plongés dans ce que l'humanité a pu faire de plus ignoble... La suite fait froid dans le dos.
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lundi 6 avril à 15h19
En effet... ça risque de ne pas être très réjouissant par la suite !
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lundi 6 avril à 22h27
Je ne sais pas ce qui est pire entre ne pas savoir ce qui va nous arriver, ou bien comme Mia, connaître la suite de l'histoire...
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lundi 1 juin à 14h28
C'est clair... les deux sont terribles à leur manière.
 0
lundi 1 juin à 16h47
Eh bien, au moins on est directement dans l'ambiance. Difficile de se dire qu'iels vont s'en sortir, d'un autre côté on sait qu'il y a une toute petite petite chance alors on veut s'y accrocher T-T
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samedi 13 juin à 19h56
Oui hein, il y a plus cosy comme ambiance...
Courage !
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dimanche 14 juin à 01h07
Un peu plus d'un an ? Autant dire une éternité dans ce contexte... Ça fait tellement mal au cœur.
 1
mercredi 28 avril à 14h39