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K. M. Rivat

vendredi 13 mars 2020

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 30

Résumé des précédents chapitres

La Gestapo intervient en force au pied du maquis. Simon et Jules sont emportés. Prêts à tout pour les sortir de là, Solange, Mathieu, Pauline et Mia se jettent dans la gueule du loup, direction la gare de la ville. En priant pour qu’il soit encore temps.



Attention

Ce chapitre contient des scènes à caractère sensible. Pour en savoir plus, consultez la page d’avertissement.

TOUT TENTER

Jeudi 18 novembre 1943, 16h24

— Patronyme ?

Le sang coulait sur les lèvres de l’interrogé. Il les ouvrit et réussit à murmurer :

— Durel…

— Prénom ?

Simon voulut reprendre son souffle. Le bureaucrate français, indifférent, insista :

— Prénom ?

Un genou percuta les côtes du silencieux.

Les occupants de la pièce se lassaient du spectacle. Ils en avaient marre des terroristes muets, de tous ceux qu’il faudrait encore arrêter, et des sanglots juvéniles qui résonnaient à chaque coup de pied ou de crosse sur cet homme.

Le blessé pivota vers Jules, et annonça :

— Simon.

— Et le gosse ?

— Touchez-le et je vous tue de mes propres mains.

Un garde le frappa dans la colonne ; il s’aplatit au sol. Depuis le carrelage, Simon reconnaissait quelques visages. Des camarades de classe. Des connaissances. Ce n’étaient pas même des Boches, rien que des collaborateurs. Les Allemands n’avaient qu’à demander pour que les Français s’exécutent poliment, en ne lésinant pas sur le zèle. Il fallait croire que recevoir du pouvoir, peu en importait l’origine, était affriolant.

— Wagon numéro quatre, lâcha le bureaucrate.

— Les deux ?

— Les deux.

Simon comprit qu’ils sautaient par-dessus la case prison. Il ignorait toutefois si c’était de bon augure.

Le soleil froid transperça son crâne à la seconde où il sortit. Jules dans son sillage, on le traîna sur les quais, là où résistants, communistes, homosexuels et autres rejetés du système nazi attendaient leur tour. Des camions venus du département entier vomissaient des carcasses humaines, abîmées par le transport et les poings, qu’on transférait sans tarder dans des wagons à bestiaux. Les prisonniers y tenaient à trente, trente pour une boîte de vingt mètres carrés couverte de paille. Ces boîtes ressemblaient plutôt à des cercueils, avec des ouvertures fines au-dessus de leurs portes.

Simon fut poussé dans celle portant le numéro quatre. Jules alla se caler dans ses bras.

— Simon, qu’est-ce qu’ils font ?

Le noir se fit ; la barricade coulissante s’était refermée sur eux. Un trait de lumière se faufilait au plafond.

Jules colla sa tête contre le torse de Simon, qui observait les passagers. Les enfants criaient, les parents s’apitoyaient, le brouhaha pourrissait l’atmosphère. Certains s’écartèrent soudain, et un inconnu s’accroupit pour déféquer. L’odeur leur remua l’estomac. Simon pressa sa main sur le nez de Jules, et ses lèvres sur son front.

— J’ai peur, pleura le garçon à travers les doigts.

Son aîné déglutit. Allaient-ils vers l’Allemagne ? Vers un endroit lointain où ils peineraient à se défendre comme à rester ensemble ?

— J’ai peur, répéta Jules.

Simon le blottit plus fermement contre lui. Il se leva peu de temps après, et le porta pour qu’il respire à travers l’ouverture.

L’activité sur les quais s’intensifiait…

Cela lui donna une idée. Une idée dangereuse, mais qu’il devait tenter. Il attendit que les gardes s’agglutinent une poignée de wagons plus loin et s’assura que nul ne surveillait l’autre façade du train. Résolu, il tourna Jules face à lui :

— Mon bonhomme, j’ai besoin de ton aide.

Le petit se pencha, comme attendant un secret.

— Je vais te hisser là-haut, au niveau de la fente qui donne sur les rails. C’est pas très large, mais tu vas essayer de sortir, d’accord ? Ensuite, tu prendras garde à ne pas te faire prendre, et tu iras vite te cacher dans la gare.

— Pourquoi ?

Le tacticien se gratta la tête.

— Tu ne viens pas avec moi ? demanda l’enfant.

— Je suis trop grand, Jules. Mais toi, tu peux passer.

Le bambin abattit ses paupières. Lorsque son complice lui frictionna le dos, il les leva sur deux prunelles brillantes :

— C’est parce que tu m’aimes que tu n’as pas peur ?

Simon le plaqua douloureusement contre son cœur. Il entendit le petit murmurer à travers son étreinte :

— Tu te sauves après moi, hein Sim ?

— Ne m’attends pas. Je serai toujours derrière toi.

Le chérubin fut hissé jusqu’à l’ouverture. Il sortit ses jambes avec difficulté. Simon sentit l’espoir renaître en le voyant s’extraire totalement : il l’aida à rentrer sa tête dans ses épaules, et le lâcha.

Quand les chaussures de Jules frappèrent les cailloux de la voie ferrée, son sauveur fut bousculé par des parents ; tous tentèrent de faire de même, et des agents ferroviaires, surpris par le vacarme, accoururent ; ils furent tant focalisés sur les passagers fous qu’ils ne prêtèrent nulle attention à celui qui, sous les roues, s’était caché à des dizaines de mètres de là.

Lorsque le jeune fugitif prit pour de bon la poudre d’escampette, Simon se laissa choir dans son compartiment. L’obscurité ne le dérangeait pas. Ni les cris ni les odeurs ne l’importunèrent plus.

Il avait réussi.

***

Mathieu laissa l’automobile au milieu de la route. Solange nous ordonna de rester dans l’habitacle mais nous en sortîmes en trombe. C’était l’effervescence dans le hall, et je ne connaissais pas ces bâtiments : où devais-je courir, où devais-je aller ? Où les avaient-ils emmenés ?

— Viens !

Mathieu me héla et nous força un passage : nous dévisageâmes chaque homme de chaque salle, sans jamais reconnaître les deux seuls pour qui nous étions là. Je me perdis à travers les vitres, sur les quais…

— Les quais, m’écriai-je, par là !

Je bondis sur le sol bétonné et me figeai. Une monstrueuse locomotive obstruait les rails. Je tanguai face à elle, parée de sa robe noire, terrifiante de hauteur et de symboles. Les effluves qui s’échappaient de sa cheminée me firent déguerpir.

Pauline ne quittait pas le bras de sa mère. Elle ne voyait pas tous ces gens qu’on entassait, jetait comme des malpropres dans les wagons, pourtant j’étais sûre qu’elle les devinait. On entendait leurs voix frapper la tôle. D’autres provenaient de l’intérieur de la gare et des fourgons, qui débarquaient les gens comme du bétail. Mathieu inspectait nos voisins mais je l’entraînai le long des voies : il fallait qu’on les retrouve, avant que le train parte.

Il allait partir. Ils étaient peut-être dedans.

Je retins mes larmes avec difficulté, et ces dernières m’échappèrent lorsqu’un enfant attira mon regard. Un enfant aux cheveux caramel. Il évitait les passants à la recherche d’un accès à la gare et s’apprêtait à disparaître, alors je me précipitai sur lui ; il leva les yeux.

Ma cage thoracique frôla l’implosion.

— Mia !

Jules se jeta contre. Il l’empêcha de se morceler. J’enlaçai son petit tronc et l’embrassai sur tout son visage humide. C’étaient bien ses cheveux fins, c’était bien lui ; je lui soufflai à l’oreille combien j’avais eu peur. Mathieu posa une main sur mon épaule.

Vite.

— Jules, où est Simon ?

— Dans le train.

— Où ça ?

Il ne savait plus. Sa main dans la mienne, je commençai à courir le long du quai :

— Simon !

Mathieu tabassait les portes. Des cris presque humains résonnaient ; on n’abandonna pas. Un wagon passa, puis deux, puis trois.

— Simon !

Au quatrième, deux mains abîmées se détachèrent des ombres. Un visage apparut. Je n’eus nul besoin de me mettre sur la pointe des pieds, ou de douter, d’attendre pour vérifier.

C’était lui.

— Mia ? Mathieu, mais…

Solange fonça sur la porte coulissante : elle tira dessus, s’acharna sur son mécanisme d’ouverture ; elle forçait de tout son soûl. Je vis un soldat approcher mais elle ne cessa point.

— Un problème, Madame ?

La mère de famille perdit toute haine envers l’uniforme ; l’affolement nous hurlait que cet homme était notre seule aide possible, notre unique chance.

— Oui, suffoqua-t-elle, c’est mon fils ! Je vous en supplie, il n’a rien à faire là, ce doit être une erreur, il faut… il faut le faire sortir.

— Madame…

— Il y a méprise !

Je profitai de la diversion pour attraper les doigts de Simon et me concentrer sur ses yeux, ses yeux vides que je voyais à peine :

— T’en fais pas, on va y arriver, on va te sortir de là !

— Non, vous ne pourrez pas.

— Tu as vérifié s’il y avait un levier pour débloquer la porte, de ton côté ? Cherche, il doit bien y avoir quelque chose…

— Mia.

— Et l’ouverture, au-dessus, tu…

— Mia, non. J’peux pas sortir.

— Ferme-la, aboya son frère, et essaye !

Le poing de Mathieu cognait nerveusement le métal, bien trop épais pour être corrompu :

— Essaye !

— Mathieu, je… je ne passerais pas. Sauvez-vous, reprit-il, vous allez vous faire repérer.

Le soldat avait attrapé Solange. Il la somma de donner son nom, et Pauline, tout près de nous, dut s’agenouiller pour ne pas tomber.

— J’ignore où ils m’envoient, trembla Simon. Apparemment pas en prison, mais je ne sais pas à quoi m’attendre. Peut-être à des usines ?

Il lut la peur dans mes prunelles :

— Je trouverai un moyen de vous contacter.

— Tu ne vas pas pouvoir, bredouillai-je. Je doute que tu y parviennes.

Il m’interrogea. Mes lèvres, douloureusement, s’ouvrirent :

— Simon, écoute-moi bien. Il va falloir que tu tiennes le coup. Le voyage va être dur, sans doute interminable, mais tu vas y arriver. Garde tes forces. Où que tu ailles, ne révèle à personne que tu es asthmatique ; tu es en bonne santé, tu m’entends ? Tu es… tu vas t’en sortir…

Une déferlante de chagrin me plia en deux.

— Oh je t’en supplie, dis-moi que ce n’est pas vrai, dis-moi que tu peux t’extraire de là…

Ses mains tirèrent sur les miennes. Il se plaqua contre la tôle :

— Où est-ce qu’on m’emmène ?

Il dut s’agiter pour conserver mon attention ; je ne cherchais plus qu’à démolir cette dimension, à tuer le fil du temps et à broyer sa mécanique ; tout partait en vrille et je le refusais. Je le refusais.

— Ousqu’on l’emmène, me malmena Mathieu, réponds !

— Ce serait trop long à expliquer. Simon, on viendra te chercher, je te le promets ; on ne te laissera pas tomber. Tiens le coup, la guerre se termine.

Les arguments de Solange s’amenuisaient : le soldat, surmené, appelait des renforts. Pauline se tenait le crâne. Jules pleurait, bras tendus vers Simon, et aucun d’entre nous n’avait plus en lui la moindre goutte de sang-froid.

Ce fut à cette seconde précise, pendant que tout s’écroulait, que les sifflets entamèrent leur chant macabre. La locomotive régurgita une fumée dense. Je me liquéfiais, sourde à ce monde dont je ne voulais plus. Mes poings furent brutalement levés par Simon.

— Mia, débita-t-il, c’est à ton tour de m’écouter. La clé de tout, c’est vivre. Souviens-t’en.

Mathieu agrippa son bras et l’insulta. Il lui hurlait de prendre soin de lui en l’engueulant, c’était paradoxal. C’était sans doute nerveux, aussi. Depuis son piège de plomb, l’aîné des frères Durel, blême, entendait sa mère clamer son nom. Il ne put lui dire au revoir que d’un regard confus.

— Je vous en prie, consolez-la.

Le train se mit en branle. L’inimaginable bruit s’échappant des roues nous scia les tympans, mais je m’accrochai à la seule paume encore à ma portée :

— Ne perds jamais espoir : on viendra, je te le promets. On viendra !

Les paupières de Simon se plissèrent. Une perle salée lui avait échappé :

— Sauvez-vous.

Et sa main lâcha la mienne.

Le convoi s’éloigna. Le compartiment de Simon, puis l’ouverture par laquelle il respirait, rapetissa. Elle se mêla aux autres, au chapelet de wagons et de vies qui, par simple décret, étaient arrachées à la ville. Et à mesure que Simon s’éloignait, je sentis que nul fil ne serait plus jamais assez grand pour nous ramener l’un vers l’autre.

Il partait. Pour toujours.

Si je cessais de scruter son train, je n’aurais plus l’occasion de reposer mes yeux sur lui. Je ne pourrais plus regarder nulle part sans être certaine qu’il fût bien en cette direction. Il était encore là, visible, pour quelques secondes. Je n’avais pas le droit de flancher. Pas le droit de me détourner, alors que c’était sans doute la dernière fois. Pas le droit de gâcher ça…

Le chagrin, puis les arbres, firent barrage à ma vue. Et je me perdis vers le ciel. Je sus que c’était fini.

Les sons communs réapparurent. La réalité frappait de toutes parts. Je fermai mes paupières.

— Que se passe-t-il ?

— La dame, son fils est dans le train. Elle assure que c’est une erreur.

Jules prit ma main. Un officier à casquette, fraîchement arrivé, nous dévisageait. Il avait une longue liste sous le nez :

— Son nom ?

— Inutile de chercher, lieutenant Strauss, intervint un autre.

Solange se redressa. Derrière le soldat, un jeune homme sortait de sa cachette. Il portait l’uniforme des agents des chemins de fer et fit danser son index au-dessus du papier. Je ne réalisai que lorsque ses traits particuliers heurtèrent mes souvenirs. Je connaissais ses iris vairons. La rumeur qui l’entourait. Ses lèvres s’étirèrent trop à mon goût :

— Ici : Simon Durel. Je me trompe ? demanda-t-il plus fort. C’est bien ce brave Simon que vous cherchez à blanchir de ses crimes ?

L’air s’alourdit. Je glissai Jules dans mon dos.

— Que lui reprochez-vous ? frémit Solange.

— Moi personnellement, ou l’État français ?

— Putain d’enfoiré, gémit Mathieu.

Je lui saisis le poignet avant qu’il ose faire un pas. Je le sentais bouillir, tout comme je sentais le sol disparaître sous nos pieds. Solange nous interrogea en silence. Ses sourcils levés m’apprirent qu’elle aussi, avait compris. Elle aussi, savait à qui nous avions affaire.

Le fonctionnaire français monopolisait l’attention de ses pairs, des soldats et Feldgendarmes : tous étaient pendus à ses mots. Il s’en délectait, et Solange, dans son infinie tristesse, ne se déroba point à son emprise :

— Je te connais…

Pauline tractait ma manche. Elle ne bougeait plus la tête ; son dos était voûté comme dans l’attente du châtiment. L’aura de celui qui l’avait malmenée, celui qu’elle haïssait tant et à qui ses frères avaient réglé son compte, me glaçait le sang. Je ne voulais pas qu’il atteigne Pauline une fois de plus. Je ne voulais plus qu'il lui cause du tort.

— Je te connais, répéta sa mère.

Le boucan du train s’épuisait déjà à l’horizon. Il n’y avait plus que le son abîmé des mots de Solange et de nos respirations ténues. Tandis que le nouveau venu s’immobilisait, elle avança :

— Tu es le fils d’Adeline Lecomte. N’est-ce pas ?

— Étrange que vous évoquiez ma mère en premier lieu, vous qui…

Elle le coupa en prononçant son nom. En exhalant sept petites lettres, qui semblaient pourtant peser lourd en son cœur :

— Germain.

— Maman, rugit Mathieu, ne t’approche pas de lui !

Je ne pus plus le retenir ; Solange s’en chargea. Elle s’accrocha au coude de son fils et, dignement, refit face :

— Ne gâche pas ta vie en brisant celle des autres, Germain. Tu vaux mieux que ça. Mieux que toutes les rumeurs, et que ceux qui ont voulu vous causer du tort, à toi et à ta mère. Elle a eu l’admirable courage de se démener pour que vous vous en sortiez, elle a fait fi des remarques et des sales coups, seule. J’imagine aisément ce que tu représentes pour elle. Imagine alors ce que mes enfants représentent pour moi, moi qui suis cinq fois mère.

Personne ne la coupait. Ils contemplaient tous cette femme à la robe rapiécée, abîmée par quarante ans de labeur, mais qui gardait malgré tout son dos bien droit. Quelque chose chevrotait dans sa gorge.

— Après seulement deux années… deux brèves années auprès de la plus jeune de mes filles, Dieu l’a rappelée à lui… et je ne supporterais pas qu’un malentendu me prive aussi injustement du plus grand de mes fils.

Elle dut sentir la douleur de Mathieu, car elle empoigna son bras comme pour la lui puiser, et ne la garder que pour elle :

— Mon très cher Germain, je le demande avec tout mon cœur, à toi et aux estimables soldats qui t’entourent et qui ont une famille : confirmez-moi que Simon Jean Louis Durel, né le 9 mai 1920, n’avait pas sa place dans ce train, que c’était une erreur administrative, et qu’il sera légitimement libéré à la prochaine halte.

Un silence lui répondit. Silence, suivi d’un sourire. Un sourire de Germain :

— Alors c’est ça, la Solange Schäffer dont on m’a si souvent fait l’éloge ? Dieu et les années vous ont ramollie. Vous ne valez pas mieux que ma mère, dit-il en la toisant. Vous ne valez, en réalité, pas un clou.

Je crus que Mathieu allait le massacrer. Le lieutenant les somma de se taire, et celle qui, devant moi, luttait pour garder sa tête haute, insista pourtant :

— Lieutenant, s’il vous plaît : ce ne devait pas être mon enfant que vous cherchiez. Les Durel fourmillent dans la région, et il est probable qu’un autre Simon ait commis des actes répréhensibles.

— Foutaises ! cracha Germain.

— Votre prénom, Madame, requit l’officier.

— Solange, souffla-t-elle en se détachant de Mathieu.

Je demeurais en retrait, aux côtés de Pauline et au plus près de Jules. La jeune blonde suffoquait, noyée dans un mélange de colère et de peur terrible, et elle pressait ses lèvres sur mon épaule pour qu’on ne l’entende pas.

— Il faut qu’on s’en aille, m’intima-t-elle, vite.

— Reste calme.

— Non, Mia, je t’en conjure, dis à ma mère de s’en aller ! Ils vont nous…

— Tout est en ordre, assura la voix du lieutenant.

Je replongeai dans leur discussion. Au moment où Solange, haletante, récupérait son papier d’identité, elle osa presque nous couvrir d’une œillade pleine d’espérance. Puis, le soldat tonna :

— Suivant, votre nom !

Et l’espérance se fissura.

Mathieu nous consulta. Dos à la foule, il réalisa lentement que l’ordre lui était adressé. Il inspira profondément.

— Suivant !

Ses bottes le firent pivoter, pas après pas, vers ceux qui nous menaçaient désormais de leurs armes. Je reculai et vis que nous n’avions aucune échappatoire : nous étions encerclés. Mon appréhension se mêla à celle de Solange, incapable de quitter son benjamin.

— J’ai pas mes papiers, grommela-t-il.

— C’est un autre de vos fils, Madame ?

— Bien sûr que c’en est un, grimaça Germain. Vous avez face à vous Mathieu Durel ! Tenez : deux lignes en-dessous, là. Recherché lui aussi.

Il continuait de parler mais Mathieu n’écoutait plus. Trois hommes approchaient. Ils rangèrent leurs armes dans leur uniforme vert-de-gris pour mieux venir vers lui.

— Ne le touchez pas, s’interposa Solange.

On l’écarta, alors elle repoussa les soldats et hurla :

— Non, non ne le touchez pas !

— Deux malentendus à la suite, nota Germain, cela commence à faire beaucoup. Ça vaut la peine de vérifier s’il y a d’autres Durel dans l’assemblée, vous ne croyez pas ?

— Espèce de salopard ! asséna Mathieu.

Je ne pouvais rester de marbre, la hargne me brûlait vive. Mathieu se débattit et je bousculai l’un des gardes, tentai d’empêcher les autres de prendre mon ami et de l’emmener, d’endiguer leur force avec Solange, mais bientôt d’autres soldats intervinrent. Le lieutenant Strauss s’imposa :

— Bien, on va les faire un par un. Charles Durel ? Absent, on continue de chercher. Henri Durel ?

— Pas d’autre homme, lui indiqua-t-on.

— Entendu. Pauline Durel ?

Je perdis mes appuis.

Pauline… ?

— Dégagez ! beugla Mathieu.

Un coup m’étala sur le béton mais je ne pensai qu’à elle. À la silhouette blonde, tordue à une poignée de mètres de là, hermétique à la vue de la menace qui pouvait fondre sur elle d’un instant à l’autre. Elle s’agenouilla contre Jules. Elle avait entendu. Germain aussi. Les Allemands furent heureux d’apprendre de sa bouche que celle dont ils venaient de prononcer le nom se tenait parmi nous. Ils le laissèrent approcher.

Ils ont leurs noms… tous leurs noms.

— Arrêtez ! s’étrangla Mathieu.

Comment est-ce possible ?

Les bottes du maquisard, tantôt brutalement soulevées, tantôt fortement ancrées au sol, ne cessaient de chercher des cibles d’os et de chair. Les petites chausses de sa mère ne le lâchaient pas d’une semelle. Elles oscillaient entre ceux qui lui prenaient Mathieu, et l’envie de se dresser en rempart face à quiconque se dirigerait vers Pauline. Elles ne savaient où aller.

— Pauline est là ! promit Germain.

Sa phrase fut étouffée dans sa dernière syllabe. Je compris pourquoi lorsqu’il tomba comme une pierre, ses deux mains sur son nez et des filets de sang entre ses doigts. Un crachat de Mathieu s’échoua sur son torse. Il ne s’écoula pas une seconde avant qu’un soldat n’emporte Germain à l’intérieur, en lieu sûr.

Mais le lieutenant n’en démordit pas :

— Pauline Durel !

J’observai la scène. Ce n’était pas une liste, que l’ennemi avait entre ses gants. C’était un écarteleur. La famille allait être fracturée, détruite, et Pauline, aveugle, ne survivrait jamais dans le système nazi…

— Qui est Pauline Durel ?

Je sentis l’attention de tous se braquer sur le visage de Pauline, et sur le mien. Alors, après avoir recruté mes dernières sources d’énergie, je me remis debout. Je goûtai à nouveau aux larmes de Solange, au désespoir de Mathieu, et à l’odeur du train qui avait emporté Simon. Je goûtai à nouveau au chaos dont les graines commençaient seulement à germer.

Je pensai à Andy.

Et quand ils crièrent encore le nom de Pauline, je levai les paumes :

— C’est moi.

Je cherchai mon souffle. L’oxygène m’évita.

Avant que les hommes me saisissent, je me tournai vers mon frère. Puis vers Solange. Terrassée, la femme qui m’inspirait tant par son courage soutenait mon regard. Les gardes la repoussaient.

On me traîna, dans la foule. Les matons comprimaient mes bras, comme si après m’être rendue aussi calmement, j’allais changer d’avis et leur fausser compagnie.

J’en mourais d’envie.

— Bien, s’apaisa leur supérieur.

Il replongea dans sa longue liste où trônait le nom Durel :

— Enfin : une de leurs cousines d’une vingtaine d’années… brune ?

Un frisson dévala mon dos. Ce portrait-robot aurait tout à fait pu être le mien. Sans doute l’était-il. Je pris soin de jeter un ultime œil en arrière, là où le lieutenant dévisageait la seule femme qui restait : la vraie Pauline. Blonde.

Il fouetta l’air de la main et, dans la perplexité générale, les obligea à déguerpir. Les hurlements de Jules résonnaient encore dans ma tête lorsque, depuis la pièce où l’on nous avait emmenés, je ne pus plus le voir.

On nous traînait dans un grand hall.

— Cours !

Cet ordre frôla mes oreilles. Mathieu, deux pas devant, s’était arraché à ses bourreaux pour bondir sur les miens : il les cognait, m’extirpait de leurs prises :

— Cours, va-t’en !

Il déployait tant de moyens, luttait si fort dans le vide, que je ne trouvai plus même la force de me détourner de lui. Je n’aurais pas pu fuir d’un seul mètre, pourtant il tira encore sur un bras qui me coinçait et fut jeté sur les dalles. Des jurons étrangers plurent sur lui, aussi rapidement que des bottes. Et ses cris m’étaient insupportables.

On me maintint plus fort et on me fit contourner la troupe qui se déchaînait sur lui. Des miroirs me forcèrent à garder la scène dans mon champ de vision. Et je me vis, flanquée des soldats. Je ne me ressemblais plus.

Je n’étais plus Mia Starck. Je n’étais plus Marie Durel, et la « cousine d’une vingtaine d’années, brune » n’était plus.

Nul ne chercherait plus Pauline. Je l’espérais hors de danger aux côtés de mon frère totalement orphelin.

Dans un coin du miroir, Mathieu n’essayait plus de se relever. Il s’en doutait, lui aussi.

Il n’y avait plus rien à tenter.

Commentaires

Et dire que je trouvais le chapitre précédent terrible...
Solange est admirable. Tous les Durel en fait.
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vendredi 20 mars à 11h43
Merci :)
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samedi 21 mars à 18h41
Mais j'avais l'espoir que ça s'arrange T-T Enfin c'est la guerre, bien sûr que ça s'arrange pas, mais ils auraient pu arriver à s'échapper encore une fois. C'est terrible et la suite est forcément terrible aussi...
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dimanche 22 mars à 22h30
En effet, si quelques petites choses s'étaient déroulées différemment, ils auraient pu s'enfuir...
Désolée !
 0
lundi 23 mars à 03h12
Qu'est-ce que tu veux que je commente ? À part des smileys qui pleurent ?????!!!!
Bon, je continue.
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lundi 1 juin à 14h20
Pardon :')))
 0
lundi 1 juin à 16h44
Ouch... Bon, pour le coup, je ne sais même plus quoi dire, c'est trop trop triste. :(
 1
lundi 26 avril à 17h37