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Karole Schifferling

mercredi 13 février 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 3

DÉCOUVERTES

Mardi 8 juin 2010, 8h24

Un bruit.

Il y avait du bruit à l’étage du dessous. Des sons relativement brutaux que, fort heureusement, mes oreillers étouffaient pour moi.

Évidemment, il faut qu’ils bricolent le seul jour où je m’octroie une grasse mat’.

Je soupirai. S’ils avaient cru me faire lever, c’était raté. L’amour qui nous unissait, mon lit et moi, était bien trop puissant pour céder sous leurs fourberies. Il fallait chaque jour une sacrée dose d’énergie pour nous arracher l’un à l’autre, alors s’ils croyaient s’en tirer comme ça, juste en maltraitant les murs, ils… Bon sang mais qu’est-ce qu’ils fichent ?

Je sortis la tête des couvertures. Huit heures vingt-quatre.

Un vrombissement provenait de dehors. Une voiture. Mais il y avait autre chose… Ça ne semblait pas être le tambour abîmé de la machine à laver. Pas même le ramdam d’Élisabeth lorsqu’elle cognait l’aspirateur dans les angles. Et puis, vue l’heure, Jules devait déjà être à l’école. À moins que ce ne soit sa voix, en fond, depuis tout à l’heure ?

Non. La voix de Jules n’était pas aussi grave.

Je me levai, m’habillai, enfilai mes chaussons. Je ne compris qu’une fois en bas des escaliers :

— Marquez et signez : « Sachant que je puis m’y opposer, je consens expressément à ce que vous opériez les perquisitions et saisies que vous jugerez utiles à l’enquête en cours ».

— Bien.

— Papa ?

Quelques hommes se tournèrent vers moi, mais je ne voyais que lui : mon père, livide, assailli par les forces de l’ordre. Il se détourna pour continuer d’écrire.

— Papa ?

— Viens, Mia, viens là.

La main de Raymond m’attira à l’écart. Je ne pouvais quitter du regard tous ces gens, prêts à bondir dans chaque pièce comme s’il y avait là un trésor à dénicher. Aucun bonjour ne quitta leurs lèvres.

Face à mon paternel, je reconnus le capitaine Garlet et ses grosses mains. Aubert, impatient, le doubla et s’introduisit dans la cuisine. Deux autres suivirent.

— Qu’est-ce qu’ils font ? demandai-je.

Je voulus leur emboîter le pas mais Ray ne lâcha pas mon bras. Un officier et son chien entraient dans le salon. On entendait les tiroirs claquer et les chaussures marteler le sol. Ma gorge était serrée ; ce devait être pire pour mon vieil ami. Il s’agissait de sa maison, après tout. Il n’avait rien à voir avec tout ça…

Mon père se tourna vers lui. Il lui tendit une feuille et un stylo :

— Je m’en occupe. Sortez.

Et, une fois sa signature apposée sur le document, Ray m’entraîna dehors. La porte claqua derrière nous.

— Eh bien, soupira-t-il après une grande goulée d’air frais. Ça aurait pu être pire.

— Pire ?

— Il aurait pu pleuvoir !

— Ah…

— Quoique, vu le nuage noir, là-bas, ça ne devrait pas tarder. Si ça passe au-dessus du col des Croix, tu peux être sûre que c’est pour notre pomme !

— Vas-y, porte-nous la poisse.

Ça le fit sourire. Et un sourire de Ray, cela valait bien un millier de soleils.

Je m’assis sur le seuil. J’avais rarement connu un tel réveil.

— Qu’est-ce qu’on a fait de mal ? m’enquis-je.

— Rien, ils fouillent juste.

— Ils cherchent quelque chose ?

Je n’eus droit qu’à un hochement de tête.

Mon regard dériva jusqu’à heurter mes pieds… mes chaussons, plus précisément. Ils donnaient l’impression de sortir de la Troisième Guerre mondiale, et je savais qu’ils ne me protégeraient plus longtemps de l’humidité :

— On est obligés d’être dehors ?

— D’après le grand crispé, grogna-t-il, oui. Ils aimeraient ne pas nous avoir dans leurs pattes.

Le grand crispé…

— Il s’appelle Aubert, l’informai-je.

Les invités n’étaient pourvus d’aucun semblant de discrétion. Le bruit émanant de l’intérieur devait être perçu à des dizaines de mètres à la ronde.

Pourvu qu’ils ne cassent rien.

Raymond dut craindre la même chose, car il passa devant la cuisine pour les épier. Il approcha son nez de la vitre, et se fit prendre la main dans le sac par Garlet. Ce dernier ouvrit la fenêtre.

— Oh, euh, bégaya Ray, vous pensez en avoir pour longtemps ?

— Ça dépend de ce qu’on trouvera, répondit le capitaine. Trois heures tout au plus.

— Ah. Et s’il pleut, vous nous laisserez rentrer ? Parce que, loin de moi l’idée de jouer sur la corde sensible, mais un ancien, dehors par temps pluvieux, ça ne fait pas de vieux os !

— Évidemment. S’il y a un souci, on vous fera rentrer.

Et Garlet referma la fenêtre.

Son interlocuteur resta pensif une seconde. Puis deux. Enfin, sa patience s’émietta :

— On s’en va.

Je n’eus pas besoin de lui demander . Il se dirigeait vers la forêt.

— Je n’ai que mes chaussons…

— Ôte-les. Marcher dans l’herbe ne te tuera pas, je t’assure.

— Et s’ils ont besoin de toi ?

— Ils n’avaient qu’à pas me foutre dehors !

***

— Je n’ai jamais compris d’où venait tout ce brouillard.

Raymond suivit mon regard. Dans les montagnes d’en face, entre les sapins, naissait une nuée trouble qui ne cessait de grimper, grimper en étalant son manteau gris. L’on aurait dit de la fumée, comme si un feu brûlait sur les terrains pentus et libérait des tonnes de nuages. Même mille barbecues à plein régime n’auraient pas fait le poids.

— C’est de la condensation, dit-il. L’air humide refroidit en gagnant en altitude. Et quand ça refroidit, ça donne de la brume.

— Il y en a beaucoup.

— C’est normal ; l’eau des sommets s’évapore aussi.

C’était beau. Inquiétant pour certains, mais moi, je trouvais cela beau. Découvrir des guirlandes de coton dans les hauteurs était une belle manière d’entamer une journée.

Petite, j’aimais la version de maman. Elle disait que les filles montagnes étaient pudiques, et qu’après une nuit passée sous les yeux des étoiles, elles avaient besoin d’un peu d’intimité. Un voile de brume formait la plus belle des parures, après tout.

— Pas trop froid, petite ?

Il fixait mes pieds.

— Non, le sol est tiède. C’est juste mouillé.

— On peut continuer dans ce cas ?

— Bien sûr.

Un sourire plus tard, nous nous remîmes en marche.

Depuis que je le connaissais, Raymond s’était toujours inquiété pour moi. Quand j’étais malade, que je n’avais pas faim. Quand j’étais triste ou en retard à la sortie des cours.

« C’est normal », disait-il.

Il n’avait que ça à la bouche et, involontairement peut-être, j’avais toujours considéré cet homme comme mon grand-père, et tenu à lui beaucoup plus que l’on est censé tenir au co-propriétaire de sa maison. Il avait toujours pris soin de moi…

… et peut-être était-il temps que les rôles s’inversent.

Je pris son bras. Il ne ronchonna pas.

Nous montâmes un peu plus haut, dans la forêt. Ces sentiers, je les parcourais depuis ma plus tendre enfance. J’en connaissais le moindre virage, la moindre racine qui en perçait le sol. Et, peu à peu, le précipice qui flanquait notre chemin disparut.

À la place du fossé se dessinait maintenant un champ avec vue sur la ville. Un immense terrain, sur lequel trônait une ferme abandonnée. Mon ami voulut continuer mais je restai là, béate.

— Le toit. Regarde : il s’est effondré.

Il s’arrêta. Cela faisait longtemps que la charpente montrait des signes de fatigue, d’après lui, mais je n’avais pas prêté attention à ce genre de détails. Quand on croise la même bâtisse seize ans de suite, toujours dans le même état, il est difficile d’imaginer que cela puisse changer un jour.

— Ça fait drôle, marmonnai-je.

Je fis un pas en direction des ruines. Le vieux domaine se trouvait désormais entre les griffes de Mère Nature. Du lierre grignotait les murs, et la friche qui couvrait le champ n’allait plus tarder à s’infiltrer derrière les portes.

Imagine l’intérieur. Le trou béant dans le toit. Les souvenirs chéris depuis tant d’années et maintenant privés de protection. Tous ces bibelots seront ensevelis à jamais, offerts à la pluie et à l’oubli.

Et tu vas leur tourner le dos ?

— Je reviens, Raymond.

Chaussons en main, je m’éloignai du sentier. Il réagit aussitôt :

— Où vas-tu ?

— Jeter un œil, je n’en ai pas pour longtemps.

Ou peut-être que si. J’aimais les vieilleries pleines de valeur sentimentale. Ce que les gens laissaient de côté en niant que chaque chose avait un vécu, une histoire. Je pouvais passer des heures à imaginer des fantômes se servir d’objets abîmés, et je voulais m’imprégner un peu de ces lieux avant que… avant que tout ne s’écroule.

J’arrivai devant l’un des bâtiments. Il avait l’air vraiment très abîmé ; par endroits, le crépi se détachait, et il était possible d’apercevoir les pierres qui se dissimulaient dessous.

Je contournai un tas de tuiles et atteignis la porte.

— Remets tes patins. Si tu te plantes un clou dans le pied, je ne te porterai pas jusqu’à chez nous.

Je fis volte-face pour sourire à un Ray faussement fâché, puis, chaussons aux pieds, je repris mon inspection. La porte était entrouverte :

— Ça appartient encore à quelqu’un, tu crois ?

— Sans doute, bougonna-t-il. On ferait mieux de…

Ce qu’il dit ensuite, je ne l’entendis pas ; les gonds avaient grincé trop fort.

La première chose qui me marqua fut le fait que, ainsi écroulée, l’habitation était réduite à une et même pièce. Une montagne de débris se dressait en son centre, et des bouts de toiture l’écrasaient de part en part. Même la lumière du ciel tombait dessus.

Pourtant, sur le côté, la cheminée et quelques meubles demeuraient intacts. Et il y avait de la porcelaine sur une armoire.

Je longeai les murs pour m’en approcher.

— Mia…

— Ne t’en fais pas, je regarde juste un truc.

Je pris garde à là où je posais les pieds. Le reste du toit tenait le coup.

— Tu entends comme ça craque ? Le plancher est pourri, tu vas te retrouver trois mètres en dessous sans rien comprendre !

— Mais non.

Il ne se détendit que lorsque je parvins à la cheminée.

J’en avais déjà vu des pareilles. C’était le genre à être si imposante que l’on aurait pu y cuire un bœuf… Enfin, non, peut-être pas quand même. Mais elle était vraiment grande. Pour sûr, en me penchant un peu – et s’il n’y avait pas eu de marmite en son âtre – j’aurais pu y entrer.

Je me dirigeai ensuite vers l’armoire.

Ce fut moins facile. Se frayer un chemin jusqu’à elle tenait du parcours du combattant, car les débris s’amassaient davantage de ce côté. Pourtant, après quelques instants de galère, j’accédai à ses portes. Et lorsque je tirai dessus, des rats en sortirent.

— Aaah, non !

Je n’avais jamais vraiment vu de rats, des vrais, des trucs qui couinaient et couraient partout, qui frôlaient les chevilles et donnaient envie de se carapater six-cents mètres plus loin. Des frissons crispèrent mes bras, mes pieds se prirent dans les gravats et je basculai. Un gros crac s’ensuivit.

— Mia ! Mia, ça va ?

J’entendais Ray mais je n’écoutais que les rongeurs, leurs couinements terrifiants et leurs mouvements rapides. Mon cœur explosait déjà à l’idée qu’ils puissent me sauter dessus mais, par bonheur, en quelques secondes, tous avaient disparu.

— Ça va ? répéta-t-il.

— Ça va, je vais bien. Mais je crois… j’ai la main coincée.

Je pivotai. Mon bras avait complètement traversé le couvercle d’un coffre. S’il est rempli d’araignées, c’est la totale.

Heureusement non : je l’extrayai de là et aucun arachnide au compteur. Le bilan de cette aventure s’avérait donc positif. Je n’avais rien d’écorché, à peine quelques griffures… On ne pouvait pas en dire autant du coffre.

— Ah oui, t’as fait fort.

Depuis l’entrée, mon accompagnateur pouvait apprécier l’ampleur des dégâts.

— Je te félicite, tu l’as éclaté.

— Arrête, tu sais très bien que je ne l’ai pas fait exprès.

— Tu ne t’es pas fait mal au moins ?

— Non. Ça va.

Simplement mal au cœur. J’avais désiré sauver des objets de la pluie et, au final, je venais de détruire l’abri de pauvres choses entreposées au sec. Je suis vraiment nulle.

À l’intérieur de la carcasse se cachaient des papiers délavés. Un bon nombre de photographies, aussi. J’en admirai quelques-unes, remplies de jeunes gens, avant de trouver parmi elles une sculpture : un petit lièvre.

D’autres jouets du même type patientaient : des vaches, des chevaux, un écureuil, et même un bonhomme sur des skis. Plus au fond, il y avait des journaux. Et une boîte.

Je la sortis de là.

Pas plus grosse que mes mains, en bois sombre, elle avait dû être vernie par son confectionneur. Divers reliefs en ornaient les angles, et son dessus comportait la gravure d’un paysage, ainsi que quelques mots.

Je passai mes doigts sous le couvercle et tentai de l’ouvrir. Cela se révéla impossible.

Je m’y repris une deuxième fois. Et une troisième, avec plus de force…

… mais bon sang, ouvre-toi !

Elle n’était ni cadenassée, ni trouée par une quelconque serrure. Pourtant, accéder à son contenu s’avérait impossible. C’était idiot, on remarquait même la démarcation entre socle et couvercle !

— Raymond ?

— Oui ?

Je levai la farceuse au-dessus de ma tête :

— Tu serais capable d’ouvrir ça ?

Il contourna les débris autant que possible et je la lui passai. Sa moustache remua.

Une seconde plus tard, il dit :

— Non.

Et ce fut tout.

— « Non ». Tu es sûr ?

— Il n’y a pas de serrure, comment voudrais-tu que je fasse ?

Je ne savais pas vraiment, mais je ne voyais pas ce qui nous empêchait d’utiliser les grands moyens. On avait bien une scie, non ?

— Si c’était vraiment une boîte, poursuivit-il, ça s’ouvrirait.

— Mais c’est bizarre, tu ne trouves pas ?

— Quoi ?

— On dirait vraiment qu’il y a un couvercle. Ou alors c’est très bien sculpté.

Il examina une nouvelle fois ma trouvaille. Sous tous les angles. Il la tourna, la retourna, la secoua…

— Alors ? trépignai-je.

— Je pencherais plutôt pour un jouet.

Il paraissait sûr de lui.

Dommage.

— Tu as peut-être raison, admis-je. Il y a pas mal de sculptures en bois, avec.

— Tu vois ! C’est peut-être, mh, une table de poupée. Ou alors une commode, une armoire, un cercueil…

— Un cercueil, sérieusement ?

J’éclatai de rire. Qui aurait l’idée de faire un cercueil en bois pour son enfant ? Quel drôle de cadeau ! Il fallait être sacrément amoché pour avoir des idées pareilles.

Raymond gloussait, lui aussi :

— Allez, reviens, fit-t-il en me rendant le « cercueil ». Cette maison est vieille ; je ne suis pas rassuré.

J’acquiesçai et récupérai l’objet. Mon calme revint.

La simple perspective de laisser cette chose ici me frustrait au plus haut point. Elle m’intriguait. Découvrir un trésor aurait sans doute égayé ma journée.

Je passai mes doigts sur sa surface, admirai une ultime fois le travail de l’artiste et les quelques mots dessous. Il me suffit d’avancer le nez pour lire :

Le plus petit des changements peut bouleverser le destin.

Drôle de phrase pour un jouet d’enfant.

***

L’orage grondait, au loin. Le ciel s’était finalement éclairci pour chasser les nuages, et nous pûmes marcher encore un peu avant de rebrousser chemin.

Nous longions la forêt. Autrefois, les ruisseaux qui dévalaient les pentes traversaient notre sentier. C’était avant que la mairie ne décide de bétonner des passages pour les recouvrir. Je trouvais cela triste.

Au point où j’en étais, au vu de la terre sous mes pieds, j’aurais apprécié les plonger dans l’eau des monts. Ça les aurait un peu nettoyés.

— C’est par là-bas ! s’exclama Ray.

Il avait le doigt pointé vers la source du cours d’eau.

— Par là-bas quoi ?

— L’entrée de la Rouge-Montagne, tu sais bien !

J’étouffai un soupir. La Rouge-Montagne. Les sous-sols chaotiques du quatorzième siècle. Il me tendait une énième perche pour m’y entraîner.

Hors de question.

— Tu n’y es jamais allée, n’est-ce pas ?

— Non, j’irai une autre fois.

Note à moi-même : ne plus fouler ce chemin avec lui. Plus jamais.

— Ah. Tu rates quelque chose, crois-moi. Je suis certain qu’au premier pas sous terre, tu aurais le coup de foudre !

— C’était Raymond Gauthier, sponsor officiel des mines de la ville, en direct de Lorraine-TV…

— Mais c’est qu’elle est moqueuse !

Je profitai qu’il n’insiste point pour presser le pas.

Je savais précisément pourquoi il souhaitait m’emmener là-dessous. C’était une gentille attention dont je me serais volontiers passée.

Mon grand-père maternel avait été guide dans les mines de cuivre. Né au Luxembourg, il en était tombé amoureux dès son arrivée ici. Son second amour l’avait, cependant, contraint à une retraite prématurée.

La cigarette. Une mort bien bête à mes yeux.

Ainsi donc, Ray devait être déçu de ne pas me voir m’intéresser à la passion de mon aïeul. Beaucoup, comme lui, jugeaient l’exploration des galeries excitante. Pour moi, ce n’était qu’un hobby de kamikaze.

Mon désintérêt avait toujours dépité maman. Elle aussi connaissait parfaitement la Rouge-Montagne ; elle s’y était rendue avec son père depuis qu’elle avait été en âge de marcher. D’où son côté aventurier.

Trop risqué à mon goût. Heureuse de ne pas en avoir hérité.

Perdue dans mes pensées, je ne remarquai pas le silence de mon voisin. Il boitait. Sa canne devait trôner dans l’entrée au lieu d’être dans sa paume. Je lui prêtai à nouveau mon bras, ainsi qu’une oreille attentive.

— J’espère que les enquêteurs ont fini. J’aimerais rentrer, me poser. Me reposer, aussi.

J’opinai. Ce qui m’effrayait le plus, en cet instant, était de savoir dans quel état serait mon père.

Et la maison. Mais mon père, surtout.

J’avais l’impression d’être lâche ; il ne méritait pas une fille lâche. Pour la première fois de ma vie, je me surpris à le vouloir parfaitement à l’abri. Sincèrement. J’espérais du plus profond de mes tripes qu’il existait un moyen, une solution quelconque qui résoudrait tous ses problèmes et arracherait la moindre once de chagrin osant s’approcher de lui.

Je n’avais pas envie que les gendarmes l’abîment. Jules et moi avions encore besoin de lui, et je souhaitais qu’un jour, peut-être, il ait besoin de nous. Afin qu’on puisse lui rendre la pareille.

Raymond s’arrêta sur la route. L’on apercevait son terrain, et les forces de l’ordre n’avaient pas quitté les lieux.

— On fait quoi ? l’interrogeai-je.

— Regarde. Ils remballent.

Je braquai mon attention vers la porte d’entrée. En effet, le chien et son maître se dirigeaient vers leur fourgon. Des hommes les suivaient, les bras pleins de…

Ma nuque frissonna.

Je ne voyais pas bien. J’interprétais peut-être mal. Cette scène pouvait se jouer dans des centaines de lieux à un instant T, sans qu’aucune n’ait la même signification. Des déménageurs qui chargent un camion prêt à partir ? Des gens qui déposent des valises dans leur voiture, pressés d’entamer leurs vacances ? Des voleurs qui pillent une maison et cachent leur butin au fond d’un coffre ?

Je m’étais rapprochée plus vite que prévu. Les frissons se répandaient dans tout mon corps sans que je puisse lutter, et ce fut pire lorsque je distinguai ce qu’ils emportaient. Des affaires de maman.

— Pardon, mademoiselle.

Je ne vis Miller qu’après qu’il eut parlé. Le gratte-papier du gros Garlet avait des carnets dans les mains.

Ce n’est pas à vous…

C’aurait été la seule chose capable de quitter ma gorge. Plantée au milieu du chemin, entre la maison et leurs fourgons, je ne savais pourtant plus où je me trouvais.

Je reconnus mon père devant le garage. Les portes étaient levées. Il semblait aussi perdu que moi.

Des aboiements me firent sursauter.

L’arrivée d’un de mes repères en chair, en os et en moustache me détendit à peine.

Dis quelque chose de drôle, Raymond. S’il te plaît…

— Qu’est-ce qu’ils ont trouvé ?

Tu ne m’aides pas.

— Je ne sais pas, avouai-je. J’ai vu des papiers, mais le reste est dans des boîtes.

Il croisa les bras.

Le lieutenant Aubert apparut dans un coin du garage. Il échangea quelques mots avec mon père – des mots courtois.

Ils se serrèrent la main.

Le propriétaire de la maison, lui, n’y faisait pas attention : il avait les yeux rivés sur les objets qui passaient sa porte.

— On parie qu’ils ont fait mes tiroirs ?

Il avait dit cela assez fort pour que l’un des hommes en bleu se retourne. Un sourire manqua de naître sur mon visage.

— Tu parles, reprit-il. Ce n’est pas avec ma fortune qu’ils vont être riches.

Il m’accorda une œillade plus lasse que badine.

Oui. Il est grand temps qu’ils nous fichent la paix.

Tout dans l’attitude du vieil homme prouvait qu’il était agacé. Sa démarche, tout d’abord. Ses bougonnements envers ceux qui avaient sali ses sols de leurs chaussures. Et surtout, son regard fixé sur la maison comme pour dire : « Ils sont encore là, eux ? ».

Il eut l’air soulagé lorsque les deux officiers que tout le monde attendait se montrèrent. Ils portaient une et même caisse, et se mouvaient difficilement.

Soit c’était lourd, soit c’était très fragile.

Leur sortie fut délicate, d’autant plus qu’ils choisirent de se glisser entre la sacro-sainte automobile et les établis de bricolage. Le passage n’étant pas très large, je ne fus pas surprise lorsque le passionné de voitures à mes côtés crispa poings et mâchoire :

— S’ils rayent, ils remboursent.

— Arrête.

— Pourquoi ? S’ils ne sont pas contents, tu n’as qu’à dire que je suis séni…

Les yeux de Ray s’exorbitèrent. Des tintements aigus se répercutèrent jusqu’à nous.

Les gendarmes venaient de renverser la caisse.

— Abrutis ! s’écria Aubert. Ne marchez pas dessus, ramassez ça et vite !

Ses braillements m’échappaient. Je ne bougeais plus. Mes pupilles étaient verrouillées sur les billes bleues qui roulaient sur le béton : les « perles de bain ». Les prétendues drogues de maman. Ils les récupérèrent aussi vite que possible. Je cherchai de l’oxygène dans la contemplation des arbres et, lorsque j’en eus trouvé, ils avaient déposé le tout dans leur véhicule.

Le lieutenant se pencha pour vérifier qu’aucune boule ne leur avait échappé avant de rejoindre le capitaine.

Ils s’en étaient allés plus lentement que prévu. S’en était suivi un entretien avec mon père, accompagné d’autres signatures à griffonner. C’était long. Affreusement long. Et pendant tout ce temps, Élisabeth se mourait d’inquiétude derrière les grilles. Ils ne l’avaient pas laissée entrer.

Même une fois que tous furent partis, l’ambiance resta morne. La maison était le champ de bataille que nul n’osait plus approcher, de peur d’en découvrir les sinistres détails.

Papa, lui, regagna l’étage en premier. J’aurais aimé lui dire un mot gentil. Cependant, la seule chose qui hantait mon esprit était qu’il allait être en retard au travail, et que son patron ne le lui pardonnerait pas. L’horloge au-dessus de l’établi annonçait dix heures cinquante-cinq.

Raymond d’abord, puis Elisabeth, le suivirent. On aurait dit deux condamnés qui montaient à l’échafaud. Moi, je n’eus pas l’envie de rentrer avant un moment. De toute manière, il me fallait d’abord laver mes pieds avec le tuyau d’arrosage.

C’est en refermant le garage qu’une chose m’interpella. Entre le moment où les portes s’étaient closes et celui où j’avais allumé les lumières, il m’avait semblé… dans le noir…

Je pressai l’interrupteur pour éteindre les lampes. Une lueur filtrait sous les établis.

J’avançai. Je frôlai l’automobile de Raymond et, deux pas plus tard, m’agenouillai. La clarté provenait de derrière les bottes en caoutchouc. Je décalai ces dernières et y passai ma main. Elle en ressortit avec une boule froide, phosphorescente et fissurée.

Dans ma paume gisait une « perle de bain ».

Commentaires

juste une petite remarque avant de courir au chapitre suivant qui est sorti aussi. "sans que je ne puisse lutter", il y a un "ne " en trop non, sinon je peux lutter il me semble.
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dimanche 17 février à 21h37
Oh oui en effet ! Très juste. Merci !
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dimanche 17 février à 22h55
Coucou ! Encore une fois, j'aime beaucoup ce chapitre ! La relation entre Mia et son père est vraiment complexe, et je trouve la façon dont tu la décris assez fine pour ne pas tomber dans l'excès. Et pour l'intrigue, franchement, j'adore ! Je suis très curieuse de connaître la suite !
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mardi 16 avril à 09h09
Merci Léane ! Tes compliments me vont droit au cœur.
La véritable intrigue ne commence qu'au chapitre suivant, alors... j'espère que la suite ne te décevra pas !
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mardi 16 avril à 12h03
Il m'aura fallu voir les lieux deux fois. De mes yeux, pour comprendre à quel point tes observations sont sensibles :)
« Découvrir des guirlandes de coton dans les hauteurs était une belle manière d’entamer une journée » : j'ai le même type de vue depuis ma fenêtre chez mes parents, avec les collines alentour. Et c'est vraiment beau
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mardi 30 avril à 19h37
Merci Julien :) Ce genre de vue nous en met... plein la vue, justement, en effet. Je suis d'accord.
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mercredi 1 mai à 11h50