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K. M. Rivat

vendredi 28 février 2020

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 29

Résumé des précédents chapitres

Si Ray est décédé, Andy, sa version plus jeune, n’a pas pu mourir. C’est la conclusion à laquelle aboutissent Simon et Mia après analyse des conséquences. Et deux orbes ont disparu.

De son côté, Théo apprend la mort de Ray et est convoqué par les enquêteurs. Il fait la rencontre d’un homme étrange qui lui cède une lettre, visiblement rédigée par Mia…

Quelque part en 1943, Joseph Mérault décide que ses voisins en ont assez fait.



L'ALERTE

Jeudi 18 novembre 1943, 14h50

J’abandonnai l’eau de vaisselle, grasse, aux cochons. La cuvette vide en main, je sortis de leur enclos et profitai de l’air frais. Les températures hivernales étaient devenues supportables.

Je marchais dans la cour sans plus avoir de neige à me mettre sous les bottes ; l’herbe et la terre épousaient mes semelles. Si quelques reliques de poudreuse demeuraient çà et là, tantôt boueuses, tantôt brillantes, je ne m’attardai pas sur elles : je poussai la porte de la maison et m’engouffrai à l’intérieur.

— Je compte jusqu’à trente !

La jeune Sophie, souriante, plaqua ses mains sur ses yeux et se tourna face à la cheminée. Ça sembla être le signal pour que Jules coure se cacher je-ne-savais-où. Il frappa du poing contre les marches menant à l’étage et, fier de son leurre, partit plutôt vers la cave.

J’ôtai mon manteau en le regardant descendre tout doucement. Les deux enfants avaient trouvé la joie de vivre à travers des défis en tous genres. Cela me faisait plaisir que la méfiance se soit rapidement estompée, pour l’un comme pour l’autre. Ils méritaient bien une pause dans tout ce cirque.

Attablée, Solange serrait les dents. Le compte-à-rebours de Sophie, en plus de me couvrir de frissons, perturbait la gestionnaire du maquis dans ses calculs. Elle conserva pourtant son mutisme, et préféra patienter jusqu’à ce que l’enfant s’éloigne. Je tirai une chaise :

— De quoi va-t-on manquer, cette fois ?

Elle posa son crayon. Son chignon avait été maltraité par des heures d’inquiétude.

— De bois de chauffe, soupira-t-elle, et visiblement d’argent pour dédommager ceux qui voudront bien nous ravitailler.

Elle épongea son front. Rivée sur la table, son attention était alourdie par l’absence de solution :

— Si les Boches continuent d’aggraver notre rationnement, je crains qu’on doive prendre davantage de risques…

— De l’argent, rappelai-je, j’en ai. Bien plus que nécessaire. On pourra tenir l’hiver sans encombre.

— Je le sais.

Elle se gratta la tête. Sous l’attaque de ses doigts, une mèche blanche quitta la blondeur de ses cheveux.

— Pour ce qui est du bois, songea-t-elle, ce n’est pas ça qui manque là-haut, cependant il est humide à souhait. Il me faudrait trouver quelques stères entreposés au sec. À défaut…

Elle reprit son crayon de papier et griffonna :

— … il serait utile de leur apporter des haches. Trois. Ça fera l’affaire. On en a deux dans la grange.

— J’irai demander à Édith Chapelon si elle pourrait nous dégoter la troisième.

— Entendu.

Ça nous ôtait une épine du pied.

— J’ai mis deux stères de côté pour eux, m’avertit Solange.

— On en aura assez pour la maison ?

— En réduisant notre consommation, oui. J’y veillerai. On leur apportera les bûches au fur et à mesure, afin qu’ils n’aient pas à s’en embarrasser s’ils doivent migrer.

J’acquiesçai. Un étage plus bas, les cris juvéniles nous annoncèrent que la cachette de Jules n’était pas si parfaite que cela. Leurs rôles s’échangèrent, et nous entendîmes mon frère compter à son tour. Solange jeta un œil à l’âtre.

— Je peux leur apporter du bois aujourd’hui, proposai-je.

Elle me remercia d’un sourire. Lourdement, la mère de famille se leva, et déposa devant moi une caisse profonde :

— Je leur ai pris du savon et quelques vêtements de rechange. Tu mettras le bois avec, et quand vous l’aurez déchargé, dis aux garçons de glisser leurs habits abîmés dans la caisse. Je les raccommoderai à ton retour.

Elle baissa d’un ton. Dans mon dos, je devinai l’apparition d’Auguste, le père de Sophie. Cet homme se sentait toujours de trop, partout où il passait ; heureusement pour lui, Klimt avait promis de le guider jusqu’au point de chute suivant dans la nuit. Il commençait déjà à rassembler ses affaires.

— Madame Durel, se lança-t-il.

Il ahanait, comme si parler lui coûtait une énergie considérable :

— Croyez-vous qu’il serait possible de vous emprunter une couverture, pour notre périple ? Je ne souhaiterais pas vous dépouiller, néanmoins…

Solange, les traits inexpressifs, le coupa en se décollant simplement de sa chaise. Elle se dirigea vers la paillasse :

— Une pour vous deux, ça suffirait ?

Auguste tendit les bras. La femme lui confia, sans ciller, l’une de nos précieuses possessions, et il la posa sur sa valise.

Je lui cédai ma place à table, et il conta à Solange ses peurs et ses espoirs, tandis qu’elle comprenait ce que j’allais faire ; j’emportais la caisse au-dehors.

Le bois de chauffage était entreposé dans l’étable. Les mains prises, j’ouvris la porte d’un coup d’épaule, et trouvai Charles à l’intérieur. Il paillait le sol, en silence.

Je me focalisai sur lui pendant que je chargeais la caisse. Il ne laissait filtrer nulle angoisse, nulle émotion de sa situation. J’ignorais même comment il parvenait à surmonter tout cela ; il fallait dire qu’il n’était pas très bavard.

Sauf quand je le sollicitais…

J’aurais aimé en avoir eu le courage plus souvent ; il m’impressionnait. C’était, dans le brouillard de ces années sombres, quelqu’un dont le chemin semblait éclairé. De l’extérieur, on aurait pu jurer Charles dépourvu de doutes. Comment faisait-il pour être certain qu’il actait pour les bonnes personnes, que sa loyauté animait le bon camp ? Comment pouvait-il ne pas trembler, alors que son sang avait déjà coulé dans les locaux de la Feldgendarmerie ?

— Tout va bien, Marie ?

Je quittai mes pensées. Immobile, armée d’une bûche, je dus lâcher mon hôte des yeux pour me rappeler que je devais remplir la caisse.

— Oui, assurai-je.

Je rougis bêtement :

— Je me suis perdue dans mes réflexions.

Il m’avait appelée Marie. Il n’y avait pourtant personne autour. Pas d’inconnu à qui cacher mon identité. Était-ce par prudence, ou afin de prendre le pli en prévision des futurs réfugiés, qu’il me nommait ainsi ?

Je songeai que c’était peut-être difficile, pour lui, de prononcer le nom de sa fille disparue.

Lentement, je me remis au travail. Je cessai d’observer Charles, son arcade sourcilière encore marquée par les coups nazis, son réflexe de stationner de préférence sur sa jambe gauche. Il s’appuyait volontiers sur la droite, cependant par instants, on pouvait deviner qu’il y prenait davantage garde que…

Je m’égarais encore. Je remplis ma cassette et me pressai vers la sortie.

— C’est pour le maquis ? m’arrêta Charles.

Je voltai, et opinai du chef :

— Je vais leur apporter ça. Vous pensez qu’ils en auront assez jusqu’à demain ?

Il approcha, fourche sous le bras, et remua mon stock :

— Oui, s’ils ne font pas les imbéciles.

Mon regard tomba sur sa main. Plus aucune chevalière n’habillait ses doigts.

— Tu as l’air soucieuse, me confia-t-il.

— Oh, non, je remarquais seulement… enfin, vous n’avez plus votre bague.

Il scruta lui-même ses phalanges, avant de remuer celles de son autre main :

— Mon auriculaire est un peu déformé : je me suis contenté de la changer de place.

Il s’adossa à une barrière et ôta le bijou pour mieux l’admirer. Les questions me brûlaient les lèvres, et ce moment me parut propice à l’obtention de réponses :

— Vous la tenez de votre père ?

— De ma mère, en réalité.

Il prit son bien entre deux pulpes et l’amena sous mes yeux.

Je me séparai du bois afin de l’accepter. Cette chevalière était très légère, toute en or et en gravures. La première fois que je l’avais vue, son chaton m’avait intriguée. Je détaillai alors les lettres qui s’y entremêlaient :

— Un J… et un C ?

— On peut y lire ce que l’on veut.

Je tâchai de me concentrer. Les deux lettres étaient collées, si bien qu’elles en formaient une troisième, magnifiquement calligraphiée.

— Ma mère, expliqua Charles, s’appelait Katherine : c’est un K majuscule que tu vois là. La bague se transmet de génération en génération, à chaque aîné de fratrie. On doit donc trouver des prénoms en conséquence… des prénoms qui commencent par les bonnes lettres. En observant bien, on pourrait deviner un C, comme tu l’as justement fait…

— C, comme Charles.

— … ou un J. Cela laisse davantage de choix pour baptiser l’enfant.

Si cette coutume familiale me plaisait beaucoup, je ne pouvais m’empêcher d’y voir un problème :

— Vous avez dérogé à la tradition avec Simon, non ?

De la malice naquit au fond de ses prunelles. Du bout de l’ongle, il serpenta de part et d’autre du K stylisé, en diagonale, de droite à gauche :

— Pas si l’on considère les lignes de cette manière. Le S se cache dans un bras et dans une jambe du K.

Il récupéra son trésor. Je ne pus m’empêcher de prolonger ses confidences :

— Dites-moi, quand reviendra-t-elle à Simon ? Y a-t-il une date précise à laquelle vous devez la lui transmettre ?

À en juger par son indécision, ce devait être assez subjectif. Il frôla pensivement les gravures.

— Bientôt, promit-il.

Alors, comme parcouru d’une énergie nouvelle, le visage de Charles s’adoucit, avant que je sorte de l’étable avec mes kilos de bois sec. Le père de famille me héla de justesse :

— Ajoute de la mirabelle à ton butin ! Ça leur réchauffera le cœur, et ça empêchera leur eau de geler.

— D’accord, je m’en charge.

— Et… Pauline est là ?

— Pas au salon, l’informai-je. Elle se repose sûrement à l’étage.

Le trop-plein d’émois la fatiguait plus que d’ordinaire, Charles le savait mieux que moi. Il me salua et, pour de bon, je lui faussai compagnie. Pleine d’entrain, je traversai la maison pour rejoindre la cave. Les bouteilles jouaient avec la lumière. J’en récupérai une transparente. L’étiquette, sur laquelle figurait l’écriture de Charles, indiquait l’année de la mise en bouteille clandestine.

« 1927 »

— Psst, Mia…

Je me redressai. Jules, caché parmi les pommes de terre, me dédia un petit signe. Il chuchota :

— Tu fais quoi ?

— Je vais voir les garçons, au maquis.

— Ah… je peux venir ?

— Trouvé ! s’écria soudain une voix.

Sophie avait surgi depuis la salle des fromages. Ses cheveux décoiffés prouvaient qu’elle aussi avait cherché de saugrenues cachettes afin de venir à bout de son adversaire.

— Steuplait, me marmonna Jules. J’aimerais t’accompagner.

Pour une fois qu’il avait une camarade de jeu, ç’aurait été dommage de l’emmener dans un monde d’adultes. Il s’extirpa des patates, l’espoir au cœur.

— Un autre jour, lui répondis-je.

Il fit la moue ; j’insistai :

— Sophie s’en va cette nuit. Profitez ; demain, vous ne pourrez plus jouer ensemble.

— Allez Jules, s’exclama-t-elle, à toi de compter !

Mon frère soupira. Je frictionnai son cuir chevelu et l’embrassai sur le front.

Il m’avait alors souri comme n’importe quel enfant sourit à sa grande sœur. Avec des étoiles plein les mirettes et une confiance sans faille. J’étais pourtant sur le point de commettre la plus grosse erreur de ma vie.

— À tout à l’heure, vous deux !

Le laisser ici.

***

— Hé, M-Marie !

Je repris gauchement mon souffle avant de chercher qui me réservait cet accueil. Un béret vissé sur sa tignasse aux reflets fauve, un jeune homme d’allure enfantine courait. Mon chargement pesait lourd, aussi m’empressai-je de le poser avant de dévisager celui qui fonçait sur moi :

— Marie, je su-suis content d-de te voir !

Ses deux billes grises ne me lâchaient plus. Armé d’une louche, tout droit venu du coin aux marmites, Guy, le cuisinier par défaut, se planta devant moi. Ses lèvres béaient pour m’offrir un gigantesque sourire :

— Tu vas b-bien ? Tu amènes quoi ?

— Rien qui puisse remplir tes casseroles, m’excusai-je. En revanche, j’ai du bois pour que tu fasses chauffer la neige et ce qui vous reste dans le garde-manger. Et de la goutte pour vous requinquer, et empêcher l’eau de se transformer en glace.

— Oh, ch-chic alors. Merci.

— Où pourrais-je décharger ça ?

Henri Durel passa dans mon champ de vision. Une épaisse barbe mangeait ses joues – ça le rendait moins engageant encore. Heureuse qu’il ne m’ait pas aperçue, je lui tournai le dos… et vis son grand frère, Simon.

Guy m’invita à le suivre. Je récupérai ma caisse et, tout en le talonnant, cherchai à comprendre ce que faisait Simon, assis sur une souche, un fusil entre ses genoux, lorsqu’il en bascula le canon.

Un nettoyage général ?

— On va r-ran-ranger le bois ici, s’essouffla Guy.

Il posa la mirabelle et prit la caisse. Une bâche avait été tendue entre deux branches hautes : elle était suffisamment grande pour retomber de part et d’autre de leur réserve. Il souleva un pan de toile, puis nous alignâmes les bûches au cœur de ce cocon.

— Il faudra rationner vos dépenses de bois, expliquai-je. Je vous en rapporterai demain, mais mieux vaut ne pas gâcher.

— B-Bien sûr, c’est… c’est prévu. Je vais a-all-aller ramasser d-des brindilles.

Je pris le temps de lui sourire. C’était important de lui apporter un minimum de réconfort :

— Solange a prévu de vous fournir des haches. Il n’y a pas de bûcheron, parmi vous ?

— J-Je ne sais pas, mais… on se d-dé-débrouillera.

— J’en suis sûre.

Il sourit à son tour. Je récupérai ensuite ce qui restait de ma cargaison, à savoir un bloc de savon et des vêtements chauds, et m’éloignai en direction d’un bras de ruisseau. C’était à l’abri, quelque part au bord de l’eau, que trois petits miroirs abîmés leur permettaient d’effectuer leurs ablutions, et de se raser. Je mis le savon dans un tronc creux qui servait d’étagère et m’en allai vers les tentes. Ils les avaient dressées au sommet du campement, sans doute pour avoir le temps de fuir en cas d’attaque nocturne.

Deux pieds dépassaient de l’une d’entre elles. Leur propriétaire n’avait pas pris la peine de se déchausser avant de se jeter sous son abri. Ma curiosité m’incita à ralentir à son approche.

Quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir l’incorrigible Bonus, en pleine sieste…

S’il occupe celle-ci, celles des frères Durel doivent être ses voisines. Mais lesquelles ?

J’inspectai les tentes. D’après le récit de Simon, ils se serraient à deux dans chacune. L’un des trois frères s’était donc probablement sacrifié, en partageant sa couche avec le fils Chapelon…

Plutôt que de jouer à pile ou face en déposant le linge au mauvais endroit, je choisis de l’abandonner dans un coin sec, sous la toile de Bonus. L’un des trois tomberait forcément dessus.

Fiou. Mission accomplie.

Je levai le nez vers les cimes. Une ou deux goulées d’air m’avaient manqué durant mon ascension. La froideur des monts était dure pour les poumons, et les ronces n’aimaient que trop griffer mes collants et la jupe longue que j’étais contrainte de porter. Rien n’était fait pour nous faciliter la tâche. Pas même les racines qui espéraient nous faire des croche-pieds.

Tandis que mon esprit vagabondait, je distinguai, dans l’un des arbres, l’ombre d’un ami. Je chassai la fatigue qui suintait sur mon front et partis à sa rencontre.

***

— Salut Mathieu !

Le guetteur abaissa ses jumelles pour me dire bonjour. Il n’était pas très haut perché, et je n’eus pas besoin de mille acrobaties pour le rejoindre : grimper de trois branches me suffit. Sa sérénité compensa le manque de soleil.

— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il.

— Je vous ai amené du bois, et deux ou trois trucs en plus. Du savon, de la mirabelle, des habits propres…

Il semblait ravi. Au fil de ma liste, ses jambes osèrent remuer dans le vide.

— Oh et, ajoutai-je, j’ai laissé une caisse sous la tente de Bonus. C’est pour vos vêtements ; ta mère propose de raccommoder ceux qui en ont besoin.

— D’accord, c’est gentil.

Je profitai de sa concentration pour l’examiner. Son pantalon souffrait au niveau des genoux. Impossible de vérifier l’état de son pull, caché sous un tel manteau, cependant, vu le peu de change à leur disposition, j’imaginais que son haut devait en baver depuis des mois…

Il se gratta la barbe – avait-il la flemme de se raser, ou alors tentait-il d’imiter Henri ? Manifestement, ses joues n’avaient pas frôlé une lame depuis quatre ou cinq jours. Pas grand-chose, au final. Mais ses cheveux avaient tant poussé…

— Tu voudras que je t’apporte des ciseaux ?

Ses sourcils m’interrogèrent.

— Pour tes cheveux, poursuivis-je.

— Ah ! Non merci. Pourquoi, ils sont trop longs ?

— Non… plus longs que d’habitude, c’est tout.

Si longs qu’ils n’avaient plus le courage de se dresser sur sa tête. Finies les mèches hirsutes : elles commençaient, à la manière de celles de Simon, à partir tantôt à droite, tantôt à gauche, pour former une raie au sommet de son crâne.

— C’est laid à ce point ?

— Je n’ai pas dit ça !

Son rire étira mes lèvres. Je suivis son regard et perdis le mien dans la vallée. Les conifères, devant nous, étaient trop bas pour nous barrer la vue.

— Il est quelle heure ? s’enquit-il soudain.

— Je l’ignore. Trois heures, trois heures dix, dans ces eaux-là.

Un grognement. Ses jumelles montèrent à nouveau vers ses yeux.

— Tu n’as pas mangé, c’est ça ?

Il nia, néanmoins je ne le connaissais que trop bien pour savoir quand il mentait.

— Tu sais quoi ? Je vais demander à Guy de te préparer quelque chose.

— Non…

Je fus tout d’abord surprise qu’il réagisse ainsi pour une cuillère de lentilles. Et puis, je le vis se redresser, l’œil rivé sur la ville. Il comprima ses jumelles. Ce ne fut que lorsqu’il les lâcha que je croisai une expression inédite dans ses globes.

L’horreur.

— GESTAPO ! LA GESTAPO ARRIVE !

L’écho me percuta. Me fissura. Je m’accrochais à l’écorce, assommée, le souffle court, quand Mathieu se retourna. Je ne l’entendais pas, il me parlait et rien ne me venait, alors il hurla :

— Qui reste-t-il à la ferme !

— Je ne sais plus… ta sœur, tes parents, les réfugiés, Jules…

La peur m’éjecta de la branche vers le sol, vers le camp ; des gens accouraient et Mathieu passa devant.

— Combien de temps ? hurla Henri.

— Quelques minutes, ils sont à l’entrée de la ville et se dirigent droit sur nous ; le vélo est sous la fenêtre pour deux des cinq maisons…

Bonus débarqua à la suite de deux hommes, et Mathieu ne sut plus où donner de la tête.

— Tu les as vus ? le pressa Klimt.

— Oui, un convoi, deux camions, je n’ai pas eu le temps de compter le reste…

À ces mots, Bonus se précipita au centre du camp : il s’empara du cor et sonna l’alerte.

Trop de gens étaient encore dehors.

***

Un son grave fit trembler la montagne.

Dans un frisson, Charles se tourna vers la forêt. Le chant funeste se répéta. Inlassablement.

L’alerte.

Ni une ni deux, il ouvrit les barrières à bovins et courut vers la maison ; Solange en sortit brusquement :

— Charles !

— Sauve-toi, je m’occupe de Pauline.

À l’intérieur, les cris et les poings de la jeune aveugle frappaient les murs de l’étage, à la recherche d’un chemin, d’une aide, d’une sortie à son cauchemar. Sa mère se propulsa en haut des marches et lui prit le bras ; Charles se planta devant elles :

— Solange, je m’en occupe, va !

— Non ; ils vont peut-être brûler la maison et c’est toi qu’ils veulent.

— Qu’est-ce que tu…

Elle le fit taire d’un index sur le torse, aussi terrifiée que résolue, et ne ploya pas :

— Nous ne représentons rien pour eux, nous ne sommes pas leurs cibles prioritaires, nous aurons notre chance même avec du retard, mais toi…

— Qu’en sais-tu ?

— Ne perds pas plus de temps, je t’en prie.

En retrait, la petite Sophie se pencha sous la paillasse. Elle alla ensuite ouvrir le coffre, jeta un œil sur l’escalier de la cave, et frémit quand son père poussa la porte d’entrée.

— Vous devez partir, le brusqua Solange.

Elle lui mit sa valise dans les bras :

— Partez, allez ! Les Allemands arrivent !

Électrisé, Auguste fondit sur sa fille et lui fit traverser la pièce en écartant tout le monde sur leur passage :

— Suis-moi, vite.

— Papa, attends !

Ils furent bientôt hors de la maison, de la cour et du domaine, tandis que Charles reculait à petits pas sur le seuil, incapable de quitter sa femme :

— Ne reste pas là…

Elle s’activait pour récupérer des papiers, des photos en lui hurlant de partir, pendant que Pauline se perdait dans le néant de ses paupières closes.

— Solange, on s’en moque de la maison, d’accord ? Jure-moi que tu t’en iras !

— Papa, cours.

— Jure-le-moi, Solange !

— Je m’en irai, jura-t-elle, maintenant pars !

La femme se redressa pour voir son époux s’enfuir. Elle enfourna ses biens dans un sac, mit un plaid sur les épaules de sa fille, puis claqua la porte derrière elles.

Dans la noirceur de la cave, la tête hors de sa cachette, Jules Starck comprit que plus personne ne le cherchait.

***

Mathieu et moi avions gagné un autre point de vue. À travers les jumelles, nous vîmes Auguste et Sophie Weissman courir vers nous ; mon sang se glaçait davantage à chaque seconde. Charles s’échappa d’interminables instants plus tard, suivi tardivement par Pauline et Solange.

— Jules, étouffai-je, où est Jules ?

— Quoi ?

Mathieu agrippa les lunettes. Au loin, la mère de famille entraînait sa fille vers la forêt.

— Il n’est pas avec eux, confirma-t-il, tu es sûre qu’il était là-bas ?

La peur me poussa dans la pente.

— Mia, reviens !

Je dévalai les lieux. Je filai entre les tentes, coupai à travers le campement, les attroupements, les outillages, jusqu’à ce que Simon surgisse :

— Bon sang Mia, tu es là…

Je m’arrachai à sa prise pour ne pas m’arrêter, pour ne pas perdre les précieuses secondes qui me manquaient déjà. J’ignorais combien de temps il me restait. Mais ce temps était compté et je n’en avais que trop peu. Mathieu déboula en retard :

— Qu’est-ce qui se passe ? le stoppa Simon.

— Faut l’arrêter, elle… Jules, ils ont oublié Jules à la ferme ! Ils vont se faire prendre tous les deux !

Simon dut réagir, car j’entendis Mathieu partir à la renverse avant que son aîné se jette à ma suite. Ses pas martelaient la terre et les pierres derrière moi, leur bruit camouflait à peine les cris de Mathieu et de l’horreur qui me secouait.

Jules, mon tout petit Jules…

La pente allait à pic ; les feuilles étaient glissantes. Tandis que je perdais l’équilibre, deux mains frappèrent mes épaules ; je m’écrasai dans l’humus.

Depuis mon lit de ronces et de feuilles, je vis Simon s’éloigner.

— Non !

Mathieu me doubla lui aussi. C’était hors de question ; j’avais fait assez de dégâts ; c’était mon devoir, pas le leur : je devais courir plus vite !

J’agrandis mes foulées, choisis des passages plus ardus mais plus courts, dérapai, me relevai, gagnai du terrain. Mathieu arrivait à ma portée. Alors, quand je fus assez près, je forçai l’allure et le bousculai de toutes mes forces. Il s’effondra, la gorge emplie de désespoir.

Je ne flanchai pas. Son frère avait encore de l’avance. Beaucoup trop.

Je hurlai à en perdre la voix, permis au vent de perforer mes poumons dans l’espoir que cela le ralentisse, mais il filait plus vite. Il allait y arriver.

— Simon, non, je t’en supplie !

Et il quitta la forêt.

Il n’y eut pas de coup de feu. Pourtant, l’effroi implosa dans ma cage thoracique quand Guy, les poches pleines de brindilles, me fit chuter. Je me débattis aussi puissamment que je le pouvais – il tenait bon :

— Ça ne sert à r-ri-rien, Marie ; c’est du suicide…

***

Simon foulait ses terres. Cela faisait longtemps qu’il ne les avait pas traversées aussi vite ! Sans perdre une miette d’élan, il scruta les routes en contrebas. Des fourgons assaillaient le chemin des mines.

Il accrut son effort.

Ses jambes l’envoyèrent contre les portes de l’étable, de l’établi, de la maisonnée :

— Jules !

Les flammes dans l’âtre dévoraient son sang-froid. Il sonda la pièce, s’accrocha à la rampe menant à l’étage mais préféra gagner la cave. Les lampes s’allumèrent. Elles dévoilèrent un garçon, les joues trempées de larmes, recroquevillé près d’un meuble.

— Simon ?

Simon le plaqua contre lui. Il perdit sa main dans ses cheveux, voulut apaiser son cœur auprès du sien, mais la peur le forçait déjà à quitter la cave. Il prit Jules dans ses bras.

— Simon, qu’est-ce qui se passe ?

— Ne t’en fais pas, mon grand ; ça va aller.

Jules baissa la tête au passage de la porte ; son porteur s’époumonait. Le vent soufflait dans son dos. Ils se ruaient vers la forêt et, en sentant l’haleine hivernale des cieux sur son visage, l’enfant en fut certain : la brise les poussait. Elle les aidait. Il y aurait mis ses doudous à couper. Alors, pour mieux communier avec elle, Jules entoura le cou de Simon et ignora les secousses. Ignora les nuages. Ignora les soldats, tout juste descendus des camions, qui pointaient leurs fusils sur eux.

Des « Halte » furent criés et Simon, après quelques mètres, s’arrêta. Quand il tourna sur lui-même, Jules put voir le nombre d’hommes qui les tenaient en joue. D’autres camions montaient vers les mines. Avaient-ils rendez-vous chez Édith et Alfred ? Simon ne semblait voir que ceux qui avaient envahi son terrain.

— Ça va aller, Jules.

Lentement, le garçon fut privé de la chaleur de son aîné et glissa le long de son corps. Ses petites semelles touchèrent la terre. Il voulut regarder son ami, mais ce dernier le cacha dans son dos :

— Ça va aller.

Jules détailla les couleurs de son treillis. Ça n’en était peut-être pas un, au bout du compte. C’était plutôt un pantalon taché, très sale. Un pantalon qu’il avait dû voir auparavant. Les larmes de Simon, elles, lui étaient inédites. Elles ne coulaient pas. Elles se contentaient de faire rougir ses yeux pendant que, agenouillé, il cherchait ses mots. Caressait le minois de son protégé.

Ses lèvres se tordirent. Puis les soldats l’emportèrent.

Jules Starck, isolé, leva les mirettes vers l’homme qui approchait. Ce n’était pas un vrai Allemand. Il parlait bien français. Il l’agrippa pourtant aussi violemment qu’un ennemi l’aurait fait quand son chef siffla :

— Le môme aussi. Les chiens n’font pas des chats.

***

Ils les avaient embarqués. Hésitants, certains policiers avaient osé s’aventurer dans la maison avant d’en ressortir bredouilles. Un autre groupe, pendant ce temps, avait fouillé l’atelier.

Je sentis peu à peu que mes forces se perdaient. Ma douleur, liquide, me noyait, et les mains de Guy enfermaient ma bouche dans leur prison brûlante.

Pas Jules… Pas Simon.

Je ruai une fois de plus, et Guy tint bon.

— J-Je suis désolé, Marie…

Je les voyais encore, par-delà la ridelle du camion. Je devinais leur silhouette et les crosses qui s’abattaient sur le plus grand.

Andy. Jules. Simon.

Un foyer de colère embrasa mon ventre.

Maman, papa, Ray.

Andy, Jules, Simon.

Deux d’entre eux étaient encore là, à portée de main. Et mon tout petit frère…

Guy m’étreignit plus fort. Je ne respirais plus.

Jules n’avait plus que nous, il me faisait confiance et j’étais là, plaquée au sol, à regarder sa chute. À regarder des inconnus le brusquer pour disparaître dans un camion bâché, loin de nous tous. Ce n’était pas là sa place, pas à l’arrière d’une bétaillère, pas au milieu de tant de bourreaux, pas là où je ne pourrais plus l’atteindre.

Je gémis son prénom derrière mes bâillons de chair. Le foyer de colère, sourdement, sinua dans mes veines. Je le sentais progresser – il devait progresser plus vite, m’aider, m’ébranler, ébranler Guy et le moindre des obstacles !

L’un des camions s’éloigna, les autres tremblèrent et je vibrai plus encore, recrutai mes muscles et toute la force du monde

Guy bascula avant que je ne jaillisse devant lui. Mon corps se retourna : son oppresseur gisait au sol, et Mathieu, maintenu par Bonus et un autre compère, me foudroya des yeux. Une ligne de personnes accourait depuis le maquis…

— Marie ! s’exclama Guy.

Je lui volai son revolver et quittai la forêt.

— Q-Qu’est-ce que tu fais ?

J’étais à tant de mètres de Jules, de Simon, à tant de lieues de savoir tirer, que je sus au départ de leur camion qu’il était trop tard. Pourtant mes jambes s’emballèrent.

— Marie !

Je voulais un miracle, qu’ils fassent demi-tour pour me prendre moi aussi et que je puisse embrasser Jules une dernière fois ; pour me donner une ultime chance d’agir ; pour que plus personne ne meure par ma faute.

Je brandis l’arme et tirai. Sous les roues du convoi, les gravillons crachaient leur poussière, mais on aurait dû me voir, m’entendre ! Alors je libérai ma rage, vidai le barillet dans le ciel. Toutefois, la Gestapo, mon frère et Simon dans ses filets, ne s’arrêta pas.

Elle les déroba à ma vue.

Je cessai de les poursuivre. La réalité s’écrasa sur mon dos et me priva de mes mouvements, pendant que Guy remontait à ma hauteur. Je le fixai, lui et tous ceux qui nous avaient entravés.

— On avait des armes, tremblai-je. Des putains d’armes ! Pourquoi vous n’avez pas bougé, on aurait pu aller les chercher, les couvrir, se battre !

— Marie, blêmit Bonus, tu ne te rends pas compte…

Le groupe de nouveaux venus se scinda et, au cœur de leur haie d’honneur, Solange m’apparut. Mon propre chagrin me quitta pour reluire dans ses yeux.

Je crus qu’elle parla ; elle dut essayer. Ses pas étaient lourds, incertains, et à mesure de son errance, son visage entier se déformait. Le désespoir le plus pur écorcha son être, nos âmes et nos oreilles, alors qu’elle s’écroulait dans les bras de Mathieu.

— Je t-te comprends, assura Guy. Marie, j-je sais ce que…

— Non, non : tu ne sais pas !

Ma furie envoya le pistolet heurter sa poitrine :

— Vous n’avez pas le droit de les abandonner ; il n’est pas trop tard. On peut encore aller les chercher !

— Andy disait…

Je reconnus Pauline dès ces premiers mots. Elle happa tout le courage et annonça :

— Andy disait que les raflés étaient systématiquement triés à la gare de Bussang. Et que de là-bas, ils partaient pour l’Europe de l’Est.

La gare. Les trains. Les camps.

La moindre hésitation fut abattue par ma panique et cette dernière me guida vers la vallée. Je n’allai toutefois pas bien loin ; Mathieu passa devant :

— Tu vas où ?

— Les retrouver.

— Mais comment…

— Par n’importe quel moyen, on n’a pas le choix, il faut à tout prix qu’on les sorte de là.

Je me dégageai. Sa voix était éraillée, alors il chuchota :

— L’automobile d’Andy est derrière la maison brûlée. C’est à dix minutes d’ici : si on la prend, on aura peut-être une chance.

— Je viens avec vous.

Solange stagnait à quelques mètres seulement, Pauline à ses côtés. Son air ferme ne nous laissa pas le choix.

— Il faut prévenir Charles, contestai-je.

— Il mène l’évacuation du maquis et je ne suis pas à sa botte. On n’a pas le temps de discuter.

Commentaires

En plus Simon avec son asthme doit être entrain de cracher ses poumons. J'ai si peur pour la suite T-T
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vendredi 28 février à 15h50
En effet... Ils ont connu de meilleurs jours.
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mardi 3 mars à 01h24
Ce chapitre est terrible.
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vendredi 13 mars à 07h58
Pas JULES ! T.T
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lundi 1 juin à 14h09
Oui hein ? Ce serait trop horrible...
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lundi 1 juin à 16h43
Il fallait bien que ça finisse par arriver, mais là, avec Jules, tu tapes très fort... :(
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mardi 20 avril à 13h46
Désolée, en effet. Heureuse que ce soit efficace !
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samedi 24 avril à 23h16