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K. M. Rivat

jeudi 13 février 2020

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 28

Résumé des précédents chapitres

Ray, alias Andy Reynolds, est mort sous les yeux de Mia. Si l’équipe 3TAM à l’origine de la mort de Sonia semble avoir été neutralisée dans l’entreprise, les conséquences demeurent insupportables. Et cela fait beaucoup de choses à digérer pour notre narratrice, comme pour les Durel…



DISPARITION

Samedi 14 novembre 1943, 14h25

Je sentis les rainures de la table s’imprimer contre mon front. Les rides du vieux bois devenir miennes.

Installée devant la cheminée, je profitais de l’obscurité offerte par mes bras, et par mon crâne lourdement posé à l’intérieur de leur cocon. Mon esprit avait besoin de répit. Les coups de feu, l’horreur et les questions sans réponses allaient avoir raison de moi.

Aloïs Beckett. Les boucles à boucler, les fusils, leurs fichues piqûres, le C.E.T., Ray, Andy…

Rien de tout cela ne voulait plus me quitter. Moi, la pauvre aveugle qui n’avait rien deviné. Qui n’avait pas été capable de comprendre, de se méfier, d’épargner ceux qui avaient tant fait pour elle.

Je revoyais la gentillesse d’Andy. J’entendais son rire, ses chansons, et le bruit qui l’avait réduit au silence.

Devant moi, Pauline ne disait plus rien. Peut-être dormait-elle sur sa chaise. Peut-être, aussi, luttait-elle contre des larmes qui, derrière des paupières à tout jamais closes, ne pourraient couler sur ses joues.

Une fois de plus, ceux à qui je tenais se voyaient emportés par le train du malheur. Et dans leur douloureux sillage, ceux qui restaient à quai me rappelaient les dures conséquences de mes actes.

« Comment le vieux pourrait-il être vivant s’il est mort plus jeune ? »

« Ce sera… comme s’il n’avait jamais existé. »

Mes ongles se plantèrent dans mes paumes ; je ne voulais pas oublier Ray. Je refusais qu’on me prive de lui, de ce qu’on avait vécu. Je ne voulais pas concevoir que toute notre temporalité, en un claquement de doigts, pourrait échapper à ma mémoire. Je m’y accrochais aussi fort que j’empaumai son médaillon, aussi fort que je serrais les dents, aussi fort que j’aurais voulu implorer le pardon de Pauline.

— Ça a dû être… quelqu’un d’exceptionnel.

Éplorée, la jeune blonde gardait l’écharpe de l’aviateur contre sa poitrine.

— Il devait avoir beaucoup d’amis… des tas. Des tas de personnes pour l’aimer et prendre soin de lui, il devait… être très heureux.

Elle tapota ses narines avec un mouchoir :

— Est-ce qu’il vivait seul ? Hormis tes parents, et Jules, est-ce qu’il… avait quelqu’un dans sa vie ?

Son minois fixa le plafond, sans doute pour que la tristesse quitte ses yeux sans issue. J’aurais voulu répondre. Seulement, j’avais compris le sens de sa question.

— Écoute…

— Je t’en prie, Mia ; j’aimerais seulement connaître l’Andy qui a eu le droit de vieillir. Savoir ce qu’il serait devenu, quels auraient été ses goûts, ses peines et ses joies. On ignore comment fonctionne le temps et ses paradoxes, tu auras peut-être oublié jusqu’à l’existence de Ray d’une minute à l’autre, alors… s’il te plaît. Permets-moi de le connaître, rien qu’un instant.

La silhouette de Ray se dessine au creux d’un souvenir. Je la vois s’engager dans un couloir, boiter.

— Mia, s’il te plaît.

Raymond nous regarde toutes les deux. Il attend. Tandis que j’hésite à parler, il ouvre la porte qui protège sa petite chambre simple.

— Que veux-tu savoir ? murmurai-je.

La lumière me parvient. Le vieil homme, sur le seuil, me tend la main.

— Qui il est devenu, demanda Pauline.

J’avance. Je le rejoins devant la porte. La paume de mon ami se cale dans mon dos, pendant que je m’imprègne des lieux.

Je vois sa commode poussiéreuse, la montagne de livres et de disques sur son étagère. Il y a tant de choses, et si peu de souvenirs…

— Il n’avait pas beaucoup de photos, décrivis-je. Je ne me souviens que d’un portrait, celui de sa mère, qu’il conservait précieusement sur sa commode. Il… Il aimait toujours autant les voitures.

Je ne pus m’empêcher de rire.

Les yeux de Ray se posent sur sa vieille auto. L’air de rien, il attrape le lave-vitre et, tel un cow-boy du far-west, m’en vaporise dans la figure.

— C’était un vieux monsieur taquin. Grand et moustachu, avec suffisamment de cheveux pour qu’il doive les peigner tous les matins avant de boire son café. Il prenait soin de ne pas tacher ses chemises, et, malgré sa jambe douloureuse, d’aller se promener régulièrement. Avec sa canne, bien entendu.

Son sourire faiblit.

— Sa canne… Il la détestait autant qu’il avait besoin d’elle. C’était à cause d’une faiblesse à la cuisse que le métier qu’il convoitait lui était passé sous le nez.

— Quel métier, exactement ?

— Guide au cœur des Hautes-Mines. Crapahuter dans les galeries aurait été compliqué, voire dangereux en cas de problème. Mais ça, il ne voulait pas l’entendre… Ce fut mon grand-père maternel qui décrocha ce boulot, tandis que Ray, déçu, se voyait obligé d’accepter le poste de guide au musée minier. C’est comme ça qu’ils se sont connus.

Je me demande aujourd’hui si cela était réellement le fruit du hasard, ou si Ray s’était débrouillé pour tomber sur mon aïeul. Même si j’ignore par quel miracle il aurait pu deviner que Christian Müller, un Luxembourgeois discret, serait deux décennies plus tard mon grand-père et celui de Jules.

Je plante mon attention sur Ray. Je sais qu’il ne veut pas répondre. Il préfère s’enfuir dans un coin sombre du salon de mon esprit… pour mieux m’écouter.

Il aime qu’on parle de lui. Il a beau le nier, ses joues rosissent, ses iris brillent. Je crois, simplement, qu’il aime que je sois fière de lui. Il aime que je présente la beauté de son âme à Pauline. Même si sa douce amie tremble, même si elle broie sa douleur entre ses poings, Ray semble heureux qu’elle le découvre. Par l’interface de ma mémoire, je souhaiterais que leurs cœurs ne se quittent jamais.

— Tu aurais dû me dire quelque chose, Ray. Avant que tu partes. Tu aurais dû me passer un message pour Pauline.

Ses yeux s’embuent, pourtant j’insiste :

— Pourquoi ne m’as-tu rien laissé pour elle ? Je n’ai rien de toi à lui transmettre, et tu aurais eu tellement de choses à lui avouer, j’en suis sûre…

— Je pense que je le savais, souffla Pauline.

Ray et moi haussâmes les sourcils. Je me redressai.

— Je savais qui il était, reprit-elle. Qui il était pour toi.

Elle renifla profondément :

— Andy me parlait beaucoup de ton pendentif. Il prétendait que c’était une réplique du sien, une reproduction parfaitement identique, et pourtant elle lui était personnalisée. On ne voyait plus correctement l’inscription, mais il soutenait mordicus qu’il avait lu sur la tienne celle qui ornait sa propre médaille. Ça n’a eu de cesse de lui remuer les méninges. J’avais fini par lui dire que… que ce devait être un modèle similaire, car tu tenais la tienne d’un vieil homme qui avait veillé sur toi.

Elle se calma, et baissa la tête :

— Il a vu comment tu tenais à son médaillon. Combien tu tenais à « Ray ». J’ignore à quelle date il a recueilli suffisamment d’indices pour le comprendre, mais il savait, lui aussi. Il savait. Et peut-être… peut-être qu’en apprenant qu’il avait vécu jusqu’à un certain âge, il s’est pensé invincible.

Le grincement de la trappe interrompit son aveu. Solange remontait de la cave, accompagnée par les voix de ceux qui y logeaient désormais.

Bercée par le bruit des sabots, je clos mes paupières. La mère de famille n’attendit pas mon accord pour me servir un verre d’eau :

— Il faut que tu boives. Dieu seul sait quelles horreurs ils t’ont injectées.

— Ce ne devaient être que des calmants, assurai-je en portant le gobelet à ma bouche.

Ils avaient souhaité que je me tienne tranquille, mais surtout que je parle. Ils n’auraient pas pris davantage de risques. Solange, pourtant, n’était pas sereine :

— Si tu veux que les effets se dissipent, chasse vite ça de ton sang.

J’eus à peine le temps de reposer mon godet qu’elle le remplit à nouveau :

— Bois.

— J’ai l’air si fatiguée que cela ?

Mon interlocutrice, ses doigts fermement arrimés à l’anse de la carafe d’eau, me toisa. Je n’étais pas idiote : je sentais bien que mes paupières étaient gonflées, et mes cernes tiraillaient tant ma peau que je ne doutais pas de leur importance.

Cependant j’étais responsable. Coupable. Je ne méritais pas d’exprimer ma douleur. J’espérais qu’elle me rongerait assez pour me rendre insensible et pour qu’Andy, où qu’il fût, trouve la force de me pardonner.

Alors que je me détournais, la paume fraîche de Solange se posa sur ma joue. Elle ne pipa mot. Son masque distant ne tomba pas, mais je parvins à deviner, derrière, ce qui ressemblait à de la compassion.

Mathieu tenait d’elle là-dessus. Était-ce pour se protéger que mère et fils tenaient minutieusement le monde à l’écart ? Mon attention se perdit par la fenêtre, et je me demandai si je ne devais pas, moi aussi, fabriquer mon propre masque. Pour leur épargner une fin tragique, comme pour ne m’attacher à rien que le temps ou la mort pourraient me prendre.

« I’ve found a mask, in the middle of nowhere »

Un air de guitare m’aéra l’esprit. Au-dehors, les flocons dansaient.

C’était une bonne chose, ces flocons. Charles et Simon avaient passé la nuit à égaliser la neige, afin que personne ne remonte la trace de nos invités clandestins. Dorénavant, une couche supplémentaire de blancheur scellera leur anonymat.

Leurs noms n’avaient été que murmurés : Auguste et Sophie Weissman. Un père effrayé et sa fille de onze ans. La mère aurait été envoyée au camp de Ravensbrück une semaine auparavant, parce que juive.

Auguste Weissman espérait encore pouvoir sauver sa fille. Il ne vivait plus que pour la faire sortir de France ; il cherchait à rejoindre la Suisse, coûte que coûte. Klimt avait promis de les confier à un nouvel intermédiaire dans quelques jours, de manière à les rapprocher de leur but.

J’entendis Auguste remonter de la cave, chercher où se trouvaient les latrines, puis s’éclipser à l’extérieur. Il traversa mon champ de vision lorsqu’il passa devant la fenêtre.

Il n’était qu’un petit homme, maigrichon. Il ajusta sa paire de lunettes et disparut.

Je n’aimais plus voir qui que ce fût à travers les vitres. La peur, à chaque fois, me nouait le ventre. Allaient-ils revenir, ces chercheurs obnubilés ? Avions-nous réduit leurs effectifs à néant, ou restait-il des survivants capables de poursuivre l’œuvre d’Antoine Necker ? De nous poursuivre…

Je ne me sentais plus en sécurité, ici ; personne n’était plus en sécurité. La trouille m’ébranlait à l’idée qu’ils puissent finir le travail et nous liquider tous. Je ne voulais plus qu’on meure pour cette cause, plus qu’on nous fasse du mal. Je n’avais pas voulu que maman meure. Je n’avais pas voulu que mon père, ou qu’Andy, meurent. Je ne voulais pas que l’ombre de Ray m’échappe…

— Ça va, Mia ?

Mon petit frère s’appuyait sur la table. Son minois chassa tout repli sur moi et me ramena à mon rôle de grande sœur :

— Oui, petit chat. Tu veux boire un peu d’eau ?

Il hocha la tête. Un ange passa, puis il osa se lover contre moi.

— Quand est-ce que Simon va arriver ? maugréa-t-il.

— Je ne sais pas. Bientôt.

Un coup d’œil à l’horloge m’en persuada :

— Il ne devrait plus tarder. Pourquoi, tu ne veux plus jouer avec Sophie, dans la cave ?

La fillette m’avait semblé timide. Cependant, d’après Solange, ils s’amusaient bien ensemble.

— J’aime pas trop ses jeux, avoua-t-il. Elle veut que je ferme les yeux pendant qu’elle se cache, mais elle ne se cache pas. Et quand je me suis retourné par surprise, j’ai vu qu’elle fouillait dans la commode pendant que je comptais.

— Dans la commode ?

— Oui. Je lui ai pourtant dit, tu sais. Andy il peut revenir après avoir montré à son papa qu’il allait bien. Il n’est pas obligé de rester dans son pays, et si à son retour il lui manque des affaires, il ne sera pas très content. Moi, j’aimerais pas qu’on regarde dans mes affaires sans me le demander.

— Ce n’est rien, le coupai-je en sentant la panique s’instiller dans les veines de Pauline, je suis certaine qu’elle n’a rien abîmé.

Quand Simon, la veille, avait pris son courage à deux mains pour expliquer à Jules qu’Andy ne rentrerait pas, il avait particulièrement cherché ses mots. Et Jules, après un long acquiescement, était tristement retourné près de la cheminée. Les départs étaient-ils si différents de la mort, à ses yeux ? Après l’absence de maman, celle de mon père et de tous ceux dont on lui cachait le trépas, avait-il fini par penser que chaque éloignement était un adieu ?

La commode de la cave, remplie des possessions du Britannique et des miennes, avait été vidée, retournée, maltraitée par nos ennemis. Solange avait trouvé le courage de tout remettre en ordre, et Jules, au coucher, s’était dirigé vers le meuble. Il avait longuement détaillé la guitare. Frôlé les tiroirs fermés. Puis, religieusement, il s’était mis au lit.

C’était peut-être parce qu’il avait fait de la commode un autel à la mémoire d’Andy, que Jules refusait que l’on en consulte l’intérieur.

Je posai plus clairement ma question :

— Jules, est-ce qu’elle a abîmé quelque chose ?

— Non…

Pauline, face à nous, décrispa son visage.

— Alors ne t’en fais pas, poursuivis-je. Sophie cherche simplement des repères, ou des choses amusantes à faire avec toi.

— Oui, mais il… il y a toutes les chansons à l’intérieur.

— Dans ce cas, montre-les-lui. Elle comprendra leur valeur.

— Non, bouda-t-il, je ne veux pas, elle ne fait pas doucement, j’ai pas envie que quelque chose casse…

Ça ne servait à rien de forcer. Je soupirai, hochai la tête, et arrangeai quelques-unes de ses mèches :

— Je vais aller voir. D’accord ?

— D’accord, souffla-t-il sans plus me regarder.

Il avait remarqué l’écharpe que Pauline, figée dans le deuil, gardait tout contre elle. Une écharpe grise et épaisse, comme seule Solange savait les tricoter.

Mon frère finit par fixer ses chaussettes. Il alla vers Pauline pour, en douceur, la consoler entre ses deux petits bras. Et tandis que je me dirigeais vers la trappe, moi aussi, je pensai à Andy.

Nous avions cherché son corps, la veille. Ses pas s’arrêtaient au bout d’un chemin de neige sombre. Puis, la poudreuse avait tout recouvert. Je refusais tout, qu’il soit mort, qu’il soit introuvable ; après l’avoir regardé mourir, je ne supportais pas l’idée d’abandonner son corps.

Il y était, forcément. Là, quelque part.

Je n’avais toutefois pas eu la force d’empêcher Charles et Mathieu de nous éloigner. Ils avaient examiné les lacs gelés qui perçaient les sols, la fragilité de leur glace et, à contrecœur, avaient rebroussé chemin jusqu’à la ferme. Ma conscience ne s’était réveillée que devant l’âtre, entourée de Solange, Jules et Simon. À la portée des cris déchirants de Pauline, que seul Mathieu avait empêchée de se tordre de douleur sur le parquet.

Ils résonnaient encore en moi. Faisaient écho à mon propre chagrin, détenu si fermement qu’il massacrait tout ce qu’il trouvait dans la cellule de mon corps. Il brûlait mes yeux. Frappait mon estomac. Perforait mon cœur.

Nous étions restés ensemble jusqu’à la nuit, avant que les deux frères regagnent le maquis au clair de lune. À l’aube, Charles les avait rejoints afin de prévenir Klimt. Andy aurait permis le sauvetage d’une famille prise dans les filets de la milice. Il devait être mort de ses blessures après s’être enfui dans la montagne. Son corps serait découvert au printemps, une fois la neige fondue.

***

«  Elle ne fait pas doucement, j’ai pas envie que quelque chose casse… »

Moi non plus.

Marche après marche, je retrouvai la cave. Ce souterrain discret ne ressemblait plus à ma chambre à coucher. Je dormais désormais dans un lit, celui que Simon avait laissé vide en gagnant le maquis. Jules avait choisi celui d’Henri, proche de la fenêtre, tandis que le sommier de Mathieu accueillait les bandages et les onguents nécessaires aux soins de Pauline. Nous avions tourné le dos à la pièce à pommes de terre, quitté sa fraîcheur et les reflets colorés des bouteilles lorsque nos bougies s’insinuaient dans leur verre. Deux lourdes valises n’avaient pas tardé à prendre notre place.

Je m’éloignai de l’escalier, hésitante.

Les patates, remuées sans ménagement par nos cambrioleurs, avaient eu raison de notre patience ; Charles et Solange les avaient toutes entreposées en un même tas, dans un coin de la pièce, en attendant de réparer les caisses qui les avaient conservées. Je découvris au sol ce que l’on avait fait du matelas de Mathieu : un lit de fortune pour les Weissman, prêt à être camouflé à la moindre venue suspecte. Ça ne payait pas de mine, mais ce devait toujours être plus confortable que les couches bosselées qui avaient été les nôtres, à Jules, moi et…

« Je les durcis assez comme ça, les r ? »

… Andy.

« Où est ce putain d’Aloïs Beckett ! »

La voix d’Antoine me heurta en plein ventre. Je m’appuyai au mur.

« Où est-il ! »

Ma tête remua pour chasser les blâmes, les coups et la vision de Ray tremblant dans la neige, du visage sanglant d’Andy et de ses yeux, terrorisés, de sa course folle…

— Il faut que je me cache ?

La crainte de la jeune Sophie me réveilla du cauchemar. Je la consultai.

— Il y a un problème ? insista-t-elle.

— Non, la rassurai-je, non, tout va bien. Je venais simplement voir si tu avais besoin de quelque chose.

Derrière le rideau noir de ses cheveux, l’enfant me dévisageait. Elle s’était installée au fond de la pièce, en tailleur, des jouets entre ses genoux. Elle glissa une mèche derrière son oreille et fronça les sourcils :

— Non, ça va.

— Tu ne veux pas un verre d’eau, ou… un gilet peut-être ? La chaleur descend mal par ici.

Elle hésita, mais se ravisa :

— Non merci, madame Marie.

Je rapprochai les pans de mon propre gilet et m’enfonçai dans la salle. Tenus à l’écart par mes œillères, les souvenirs de notre agression frappaient à la porte du présent. Par chance, celles et ceux qui avaient fouillé ici n’avaient rien emporté d’important. Solange m’avait assuré que les orbes répondaient toujours présents au fond des protections hygiéniques, cachées dans le dernier tiroir. Ma mémoire en dénombrait trois.

Il s’en était fallu de peu. Comment avaient-ils pu passer à côté des orbes ? N’en avaient-ils vraiment plus cure ? Les avaient-ils aperçus, avant de s’en détourner ? En me rappelant le carnage qu’ils avaient causé, les flaques de sang et l’état des meubles, je peinais à les imaginer dédaigner une simple ceinture en caoutchouc.

Ma réflexion me mena jusqu’à la commode. Sous l’œil attentif de Sophie, j’ouvris un premier tiroir.

— J’ai longtemps dormi dans cette cave, expliquai-je.

Mes doigts caressèrent les vêtements.

— C’était ici qu’on rangeait nos affaires.

Les coins de ma bouche tremblèrent. J’apaisai les frissons qui me parcouraient l’échine, et repoussai le tiroir.

— L’un de nos amis est mort, hier. Tu comprends ce que ça veut dire ?

Elle baissa le menton. Bien sûr, qu’elle comprenait.

— Ses affaires sont entreposées ici. Ce sont les dernières choses qui nous restent de lui, on y tient beaucoup. Tu vois, dis-je en sortant un papier griffonné, il n’y a rien d’amusant ici, et rien qui puisse être utile à toi ou à ton père. Mais, pour nous… pour nous, ces objets sont inestimables.

Je voulus ouvrir un autre compartiment, mais il se bloqua. Je tentai de le dégager, tirai. Sa poignée me resta dans la main.

Respire. Retiens-toi. Respire…

— Madame Marie ?

L’enfant se tenait à mes côtés. L’autel de ses paumes, levé haut, me tendait son offrande.

— Désolée, cafouilla-t-elle. Je ne pensais pas à mal.

Toute douleur s’évapora de mes yeux pour faire place au vide le plus glacial. Je m’accrochai au bois. Sophie me rendait une perle bleutée.

Ma fragile incompréhension fut chassée par la peur :

— Où sont les autres ?

La fillette recula.

— Où sont les autres, Sophie ?

— Mais je… je ne sais pas, c’est pas moi ! Ça brillait.

— Pourquoi l’as-tu pris ?

— Je voulais juste regarder…

Je lui arrachai l’orbe et le serrai contre moi, contre mon ventre, tressaillis à son contact sans pouvoir lâcher la gamine du regard.

Les autres…

Mes genoux me jetèrent au sol. Il y en avait trois, trois orbes, trois voyages qui dormaient patiemment là-dedans. Trois voyages qu’elle aurait pu déclencher et gâcher sans le vouloir.

Je sortis le compartiment le plus bas et repoussai les couches de coton, écartai les chiffons et les lanières de caoutchouc.

— S’il vous plaît, ne me disputez pas !

Je palpai les tissus et mon cœur s’accéléra. Ils ne contenaient plus rien…

— Ne le dites pas à mon père, je vous en prie !

— Où sont les autres, Sophie ?

Alors que l’horreur abîmait ma gorge, l’enfant pleura. Un soupçon de culpabilité acidifia mon poison, et il me fallut lutter plus fort afin de me reprendre :

— Écoute, si tu rends tout ce que tu as sorti, il n’y aura pas de problème et je n’en parlerai à personne.

— Mais je vous le jure, je… je n’ai ramassé que ça.

— Et les deux autres bulles brillantes ? Sophie, la repris-je, il y en avait trois, je le sais. Si tu me les donnes immédiatement, ton père n’en saura rien.

Ses sanglots érodèrent mon sang-froid :

— Dépêche-toi, il va vite revenir.

— Je… je ne sais pas, vous pouvez fouiller toutes mes affaires, je vous le jure, ce n’est pas moi ! Je n’en ai vu qu’une et j’ai juste… juste voulu la regarder.

Le chagrin hachait ses mots. Je la contournai pour scruter ses jouets et ses maigres effets. La panique amocha mes sens, si bien que je n’entendis pas Simon, à peine revenu du maquis, se dresser derrière moi. Ses sourcils ébouriffés ployèrent :

— Hé, qu’est-ce qu’il y a ?

— J’en ai encore perdu, bredouillai-je tandis qu’il me serrait contre lui. J’en ai encore perdu deux…

***

Assise sur un seau, devant la porte de l’établi, j’attendais que Simon termine ses ablutions. J’avais préféré grelotter sur le seuil plutôt que rater sa sortie. Une buée épaisse couvrait les carreaux. Ce qu’il doit faire chaud, à l’intérieur… J’apercevais tout juste son ombre. Il était en train de se raser.

Ça devait lui faire du bien, et le changer de la glace qui collait à sa peau, là-haut, dans les massifs. Lorsqu’il poussa l’huis, les cheveux encore imbibés d’eau, il abandonna sa serviette à l’intérieur et m’invita à le suivre dans l’étable. Nous y serions au calme. L’amour qui l’irradia lorsqu’il retrouva ses vaches mit du baume sur ma peur. Il s’installa dans la paille, auprès d’une amie noire et blanche, et je me hissai sur une barrière :

— Je n’en ai plus qu’un, annonçai-je alors.

— Plus qu’un orbe ?

— Oui.

Un silence. Il passa sa main entre les oreilles de sa voisine tachetée.

— J’en suis certaine, il y en avait trois, avant. Il en restait quatre quand on s’est disputés ; j’en ai égaré un quelques semaines plus tard, et maintenant deux autres. On n’en a plus qu’un. Un, ça veut dire un aller possible, mais sans retour.

— Pourquoi est-ce que tu voudrais utiliser un orbe, de toute façon ?

J’humectai mes lèvres et entrecroisai mes doigts. Ils remuaient nerveusement sur mes genoux.

— Simon, ce que j’essaye de te dire, c’est qu’il y a deux billes remplies de tachyons qui se promènent dans la nature. Et ces tachyons, ces tachyons dont on essaye de déposséder les gens malveillants, pourraient être entre n’importe quelles mains. Et nous, il ne nous reste plus rien. Y’a tout qui m’échappe. Tout. Je perds le contrôle sur le peu de choses que je devais protéger… tout part en vrille à cause de moi.

Tandis que mes paumes glissaient sur mon visage, je vis l’une des siennes avancer vers moi. Simon écarta les bras, juste assez pour que je comprenne ce langage réconfortant.

J’allai me blottir contre lui. Sa peau me communiquait un peu de chaleur.

— Ils ont réussi à venir une fois sans nos orbes, rappela-t-il. Qu’ils en aient volé ou non, ça n’influera en rien sur la possibilité de leur retour. Ils n’ont pas besoin de ça pour nous rendre visite.

— Ça ne me fait pas moins peur… Je ne veux plus que ça recommence.

Je calai ma tête sur son épaule.

— Je ne comprends toujours pas certaines images qui me reviennent, c’était… fou. Il s’est produit des choses inconcevables.

— Ce doit être leur drogue. Tu as sûrement déliré.

— Non… non, je n’en ai pas eu l’impression. Mes sensations étaient altérées, mais je… j’ai gardé toute ma tête, du début à la fin.

Je puisai encore un peu dans son étreinte avant de fouiller dans ma mémoire :

— J’ai vu Raymond disparaître comme de l’eau sur du feu. Il est parti dans une évaporation de particules lumineuses, je… j’avais jamais vu ça.

Simon s’écarta suffisamment pour se tourner vers moi :

— Lumineuses, comme les tachyons ?

— Oui ; ça m’a marquée. Et les hommes que ton père a tués se sont évaporés de la même manière.

Il pouvait bien me prendre pour une illuminée, une chose était certaine : aucun mort n’avait été retrouvé. Charles et Mathieu s’étaient figés en découvrant des tas de neige rougis dépourvus de cadavres, là où les balles avaient touché une cible.

— Ça pourrait expliquer pourquoi on n’a retrouvé aucun corps, admis-je.

— Et donc…

Son crâne partit en arrière et laissa quelques instants sa nuque se dénouer. Il revint à lui complètement perdu :

— Mia, tu penses que ce pourrait être le Temps ?

— Comment ça, le Temps ?

— Et si ta mère était morte de ce côté de l’Histoire, elle aussi, et qu’à son dernier souffle, le Mécanicien l’avait ramenée à votre époque ?

— Comment ce serait possible ?

— Je ne sais pas… le facteur mort a l’air d’être le dénominateur commun. Je ne dis pas qu’elle est morte ici, cependant les intrus à qui mon père a réglé leur compte ont tous disparu. Et si c’était parce qu’ils étaient morts du mauvais côté du Temps ?

Ces données tentèrent de se connecter dans mon cerveau. Ce fut relativement difficile.

— Ainsi, résumai-je, tu penses qu’à leur décès, ils ne se sont pas évaporés, mais plutôt qu’ils ont été emportés vers leur époque d’origine ? Pourquoi, par qui ?

Il joua des mâchoires :

— Par un phénomène de réparation ? Afin d’éviter les paradoxes, peut-être.

Une vache meugla. Ça couvrit le bruit de mon esprit en perdition, et de la fatigue quittant mes poumons :

— Comment le Temps pourrait-il réparer quoi que ce soit, alors qu’il n’est même pas capable de stabiliser une faille qui devrait être constante…

— T’as dit quoi ?

Je patientai jusqu’à ce que le bruit de fond soit convenablement bas.

— Il y a quelque chose qui ne colle pas avec la faille, lui confiai-je. Ou en tous cas, avec Andy et Raymond. Tu sais, l’espace entre nos époques respectives est de soixante-dix ans ?

— Comme toujours en ce qui concerne la faille, oui.

— Eh bien figure-toi que non. Si c’était le cas, puisque Andy avait une vingtaine d’années, Raymond aurait dû en avoir plus de quatre-vingt-dix.

Simon demeura de marbre.

— Il en avait à peine plus de soixante-dix, précisai-je. Seules cinquante années les séparaient.

— Bah, ce n’est pas possible, ça. Comment tu l’expliquerais ?

Je laissai les vaches meugler le temps de mettre un peu d’ordre dans mes souvenirs. Il me fallait, alors, remuer le plus douloureux.

— Quand Raymond est mort, bredouillai-je, il… juste avant, il m’a parlé de « vingt ans ». Il les a décrits comme vingt ans de silence et de vide, ou d’obscurité, je ne sais plus exactement. Il se disait coincé dans un entre-deux, et il avait toute sa tête. Il m’a parlé de personnes que nous connaissions, de ma mère, de mon père ; il était lucide, toutefois j’ignore complètement à quoi il faisait allusion. Et là, en repensant aux soixante-dix ans de la faille qui se réduisent de deux décennies…

Il comprit où je voulais en venir. Hésitante, je haussai les épaules.

— Mia, est-ce qu’en furetant dans les travaux de Sonia, tu as vu passer ses notes sur le C.E.T. ?

— Ses notes sur le quoi ?

— Le champ d’énergie tachyonique.

Il me vit m’égarer sur le chemin du savoir. Des échos du passé me poussaient au fossé. Avait-ce été Antoine Necker, qui avait prononcé cela ? Ou Ray ?

— Je suis persuadée d’en avoir entendu parler, rien de plus.

— D’accord. Alors sache que tout ce qui suit est purement théorique, jamais Sonia n’a réussi à démontrer quoi que ce soit. Elle pensait qu’il existait… comment illustrer ça ? Disons qu’entre nos deux dimensions, elle imaginait l’existence d’un espace, similaire à une bulle, à l’intérieur de laquelle la notion de temps serait nulle. Un espace hors du temps.

— Wow.

— Ouais. Et ce C.E.T., donc, cette bulle hors du temps, conserverait la mémoire de tout ce qui fut, qui est, et qui sera. Tu peux voir ça comme une interface entre deux époques dans laquelle tu es aux manettes : tu peux choisir de voir ce qui se passe à l’an mille d’un côté, ou à l’an deux mille de l’autre. Et toi, tu n’es nulle part. La conscience humaine elle-même y serait stockée, ce qui permettrait à ton corps de voguer d’une dimension à l’autre sans jamais perdre…

— C’est impressionnant, le coupai-je, seulement, quel est le rapport avec Ray ?

— Les vingt ans de silence, coincé dans l’entre-deux.

Il avait répété mes mots avec un ton mystique, presque moqueur. Il semblait pourtant ébahi.

— Simon, on n’est même pas sûrs que ça existe !

— Mais rien ne justifierait mieux la bizarrerie que tu as soulevée. Si ça se trouve, Raymond a eu la chance de s’y trouver. Il y serait resté vingt ans, sans y vieillir puisque…

— … la temporalité serait nulle dans le C.E.T., grimaçai-je.

— Tout à fait. Et en ressortant, sa dimension aurait avancé de vingt ans, pendant que lui n’aurait pas pris une ride ! Il aurait donc pu fêter ses soixante-dix ans, et ce, quatre-vingt-dix années après sa naissance.

L’effet gueule de bois ne tarda pas à se faire sentir. Il m’était difficile d’imaginer une chose pareille. Plus compliqué encore, je ne concevais pas la possibilité que Raymond y soit mêlé. Ça lui ressemblait si peu… et comment y aurait-il eu accès ?

— La science peut tout expliquer, assura Simon. Chaque fait étrange a son explication. S’il n’y en a aucune, c’est qu’on ne l’a pas encore trouvée.

— Mais, il y a même des choses moins surnaturelles que je ne m’explique pas. Ils cherchaient un certain Aloïs Beckett. Ils ont insisté comme si leur vie en dépendait, ils n’avaient que son nom à la bouche. Ils voulaient nous arracher des informations, mais… je n’ai jamais, jamais entendu parler de lui. Ils demandaient où il était, et nous frappaient si on ne donnait pas de réponse.

— Aloïs Beckett ?

— Oui. Ça te parle ?

Il s’égara dans son brouillard intérieur :

— Je n’en suis pas sûr. Il faudra que je vérifie.

— Quoi ?

— J’ai peut-être… non, oublie.

— Arrête, ne joue pas à ça ; ils auraient pu nous tuer pour en apprendre plus sur lui ! J’ai besoin de savoir.

— Je ne suis sûr de rien. J’ai peut-être aperçu ce prénom dans les notes de ta mère, mais…

Il m’arrêta tout de suite d’une main, avant que je ne m’emballe :

— … mais même si on y trouvait ce prénom, rien ne nous assurerait qu’elle parlait bien du même Aloïs.

— Bien sûr, comme s’il y avait cent Aloïs impliqués dans la recherche des voyages temporels. Simon, il faut absolument qu’on aille voir ça.

— J’irai. J’irai ce soir en remontant au maquis.

— Et moi ?

— Si je trouve quelque chose, je viendrai aussitôt vers toi. Promis, se sentit-il obligé d’ajouter.

Il me ramena contre lui. Étrangement apaisée, je voyais désormais des pistes de réponses devant mes fossés de questions. Même harassé, même amaigri, accaparé par mille et un problèmes, Simon trouvait toujours la force de démêler les miens. Et pourtant…

— J’ai tellement peur que ça se reproduise, marmonnai-je.

— La peur n’évite pas le danger. Et on veille sur vous.

— Je sais, mais j’ai un mauvais pressentiment. Un très, très mauvais.

Je m’interrompis lorsqu’Auguste Weissman, l’œil hagard, fit irruption dans le bâtiment. Il nous vit, parut gêné, et repartit en s’excusant. La tristesse gonfla ma gorge quand je préparai mes mots :

— Je m’en veux pour Andy. Je m’en veux tellement, pour tout, pour vous avoir entraînés là-dedans, pour les conséquences de ma présence.

— Mia…

— Je ne veux pas vous perdre.

Il soupira.

— Écoute… je ne sais pas ce qu’on va devenir, ni combien de temps ça va encore durer. Mais on se battra toutes et tous pour rester ensemble. Je ferais n’importe quoi pour qu’il n’arrive rien à ma famille, à Jules, ou à toi. On vous protègera. Et même s’il venait à vous arriver quelque chose, n’oubliez jamais que, où que vous soyez, quel que soit l’état de la situation et même si le combat vous paraît sans espoir, on viendra vous chercher. Je te le promets, Mia. Jamais personne ne vous laissera tomber.

Son visage avait pris un air grave. Il répéta plus doucement sa dernière phrase, et je l’assimilai une nouvelle fois.

— Moi non plus, je ne vous laisserai pas tomber.

Son sourire bâillonna mes angoisses. Je m’y accrochai. Son regard, quant à lui, glissa vers mon cou. La carnation de Simon perdit une teinte :

— Bon sang de bois.

— Quoi ?

— Ton collier.

Ma main frappa le médaillon. Ses prunelles se plantèrent dans les miennes.

— Il ne devrait plus être là, chuchota-t-il comme à lui-même.

Il frémit tant qu’il ne me vit pas blêmir.

— Ça veut dire que cette bribe du passé reste inchangée, souffla-t-il, seulement ses actions auraient dû être effacées. Pourquoi ?

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Il ne me parlait pas, ne s’exprimait que pour lui-même et se répondait seul.

— C’est simple, m’expliqua-t-il : si t’es en possession de ce bijou, ça veut dire qu’Andy a vécu assez longtemps pour te le confier. Il a été vivant après ses vingt-trois ans, afin de te trouver en 2010.

— Ou alors c’est parce que le Temps ne l’a pas encore effacé…

— Non, non ; le Mécanicien n’octroie jamais aux paradoxes le loisir de s’installer. Il régule tout automatiquement, sans quoi au premier pas de travers, notre ligne temporelle n’existerait plus. Et si ce que tu m’as dit à propos de la balafre causée à Andy, apparue instantanément dans la barbe de Ray, est vrai, c’est donc que l’Andy que nous connaissons est réellement la version plus jeune du Ray qui t’a offert ce collier. Donc…

— Simon, c’est impossible.

Ma voix s’éteignit. Simon secoua la tête :

— Si le Temps a conservé ton pendentif, il n’y a qu’une seule explication possible.

J’étais pendue à ses mots. La conclusion s’imposait :

— Andy n’est pas mort, Mia. Ray a bel et bien existé.

Théo Bensaïd fut réveillé par la sonnerie de son téléphone portable. La photo de Samuelle Carrère et de son sourire éclatant, entouré de boucles rousses, monopolisait l’écran. Le garçon décrocha.

—  Théo ? Théo, c’est Sam ! Tu… ils l’ont retrouvé.

— Wow, attends, moins vite. Quoi ?

Il allait demander « qui » mais son sang se glaça. Il reprit ses esprits avant d’oser reprendre :

— Mia ? Ils ont…

— Non. Non : Raymond.

Son cœur battait à tout rompre. Se sentant étouffer, Théo avala de grandes goulées d’air. Il passa ses jambes hors du lit et se maintint la tête :

— C’est pas vrai… Comment il va ? Est-ce qu’il a dit quelque chose à propos de Mia, ou de Jules ?

Il se traîna jusqu’à son armoire pour enfiler une chemise :

— Où est-il ?

Il y avait un silence à l’autre bout du fil. Un silence trop long, trop douloureux :

— Théo… Raymond est mort.

Samuelle dut répéter.

— Élisabeth Hägler a tenté de m’appeler cette nuit, expliqua-t-elle, elle a laissé un message sur mon répondeur et elle a dit que… elle a dit…

Elle sanglotait :

— S’il te plaît, Théo, parle-moi.

Les doigts du jeune brun s’accrochèrent à son mobile. Au fond de ses yeux, la tristesse tentait de couler.

— Je sais plus quoi penser, reprit Sam, Élisabeth… elle m’a dit de ne pas baisser les bras. Il était vieux, ils pensent qu’il a longtemps été enfermé et maltraité : ça doit être pour ça que…

Théo raccrocha.

Seul dans la pénombre de sa petite chambre universitaire, il ignora son téléphone qui, vibrant, se déplaçait sur sa table de nuit. Le garçon préféra presser ses poings sur ses yeux pour retenir ses larmes. Pour retenir sa peur, et tout cet espoir qui foutait le camp.

Tel un automate, il pénétra dans sa salle de bains et, d’une main tremblante, saisit sa boîte de médicaments.

Dans le miroir, son reflet le dégoûtait.

Il ouvrit un premier flacon. La gélule quotidienne tomba dans sa paume. Pourtant, après un nouveau regard vers le miroir, cinq autres capsules s’y réfugièrent. Il remua son poignet jusqu’à avoir la main pleine, puis ses paupières churent.

Une éternité passa.

Les dents de Théo étaient serrées. La crispation de ses joues se répandit jusqu’à ses yeux : elle déforma ses sourcils, tordit ses lèvres, fripa son front.

Lorsque sa bouche chassa bruyamment son chagrin, sa porte trembla par trois fois.

Trois coups. On avait frappé. Théo se reprit et attendit : quelqu’un cogna encore. Les gélules colorées, au fond du lavabo, ne roulaient plus au moment où le locataire ouvrit la porte. Trois officiers des forces de l’ordre apparurent sur le paillasson :

— Monsieur Bensaïd ?

Le plus imposant des officiers se présenta comme étant le capitaine Garlet :

— Veuillez nous suivre, s’il vous plaît.

Le capitaine lui accorda le temps d’enfiler un pantalon, puis tous les quatre montèrent dans la voiture qui les attendait, au bas de l’immeuble.

L’étudiant, blafard, cacha à grand peine ses yeux rougis. Il vit sur la montre de son voisin qu’il était à peine huit heures du matin, avant de se rendre compte qu’ils roulaient vers la ville de ses parents. Vers la brigade. Ils y parvinrent une poignée de minutes plus tard, et leur invité fut entraîné dans un vieux bureau.

Théo détestait ces lieux. Il savait que ces hommes n’avaient besoin d’aucune excuse pour pousser quiconque dans une salle d’interrogatoire, et il ne comptait plus les récits de bavures et de violences à huis clos. Il fut donc agréablement surpris lorsque Garlet posa sa première question :

— Thé ou café ?

Le garçon, perplexe, ne battit plus d’un cil.

— Alors ? le pressa l’officier.

— Euh, un thé… s’il vous plaît.

Pendant que l’homme s’éloignait, Théo se retourna :

— Je suis là pour l’affaire Starck, c’est ça ?

— En effet ! Asseyez-vous, on n’attend plus que Miller pour commencer.

Le capitaine céda sa place à un homme le dépassant d’une tête, visiblement bien plus strict, et qui salua le garçon d’un coup de menton :

— Lieutenant Aubert. Installez-vous.

Théo s’exécuta. Il sortit ses papiers d’identité et, quand toutes les chaises furent prises, Garlet posa un thé et un café sur la table, puis fit grincer son fauteuil :

— Bien, donc, monsieur Bensaïd. Avant toute chose, est-ce bien vous qui figurez sur cette photo ?

Un carré de papier glacé lui parvint. Entre les reflets des néons qui clignotaient au-dessus de sa tête, l’interrogé reconnut les lieux de la prise de vue. Les forêts des Hautes-Mines. Il reconnut aussi la silhouette frêle, assise dans l’herbe, entre deux recueils de poèmes. La sienne.

Oui, c’était bien lui. Ce fut cependant un tout autre aveu qui l’électrisa :

— Cette photo appartient à Mia. À Mia Starck, qui…

— Et il s’agit bien de vous sur ce cliché ?

— Où l’avez-vous trouvé ?

Nul ne répondit à sa question. Jusqu’à ce que Garlet cède :

— Plusieurs corps ont été ramassés il y a quelques jours, sur le Plateau des Mille Étangs. L’un d’eux avait ce cliché dans sa veste.

Le lieutenant lui fit passer un trombinoscope :

— Reconnaissez-vous l’un de ces hommes, ou l’une de ces femmes ?

— Non, assura Théo après un premier coup d’œil.

Il vérifia une deuxième fois avant d’assurer :

— Non, personne. Y avait-il Jules ou Mia Starck parmi… parmi ceux que vous…

— Non, déclara Aubert.

Le jeune brun entoura son ventre de ses bras. Puis, il réfugia son menton contre son torse. Il chassa l’air acide de ses poumons.

— Buvez votre thé, compatit Garlet. Ça vous fera du bien.

Théo remarqua qu’ils s’abstenaient d’évoquer Raymond et, effrayé à l’idée qu’ils cachent d’autres choses, il s’évada parmi ses peurs. Il s’y évada tant et si bien que les fonctionnaires, face à son état de choc, durent écourter leur entrevue. Ils lui laissèrent le soin de rentrer seul chez lui.

Ce fut donc sans garde rapprochée que le garçon quitta la brigade. Il récupéra l’artère principale de la ville et, vidé de toutes ses forces, s’effondra entre deux personnes sur le banc de l’abribus.

Onze minutes d’attente.

Las, il passa une main dans ses cheveux.

— C’est long, n’est-ce pas ?

Théo libéra à peine son cuir chevelu. Son voisin de gauche, affublé d’un pansement sur le visage, avait décidé d’entamer la conversation.

— J’ai connu pire, tenta d’abréger le garçon.

Son voisin rit. Il fit tourner maladroitement l’une de ses béquilles entre ses doigts. Après avoir repris son souffle, le bavard ajusta son béret, s’appuya sur ses aides de marche et pointa le ciel du nez :

— Bon courage tout de même.

Ensuite, il faussa compagnie au petit groupe qui attendait sous l’abribus. Il avait semé sur le banc une lettre, que Théo attrapa tout d’abord pour aller la lui rendre… avant d’en lire les premiers mots :

« Mon cher Théo… »

Quand il s’en détacha, l’homme aux béquilles avait disparu.

Joseph Mérault écarta un pan de ses rideaux. Il observa, par-delà ses carreaux salis, le domaine de ses voisins. Fatigué par une nuit de bouteilles et de cauchemars, il s’installa finalement sur une chaise, et poursuivit son observation.

Il patienta de longues minutes. Une pleine heure. Puis il sortit son plus beau crayon. Armé de feuilles de papier, il ne cherchait plus ses mots. L’encre coulait vite sur la page :

« Monsieur le commandant de la Feldgendarmerie,

Les dénommés :

—  Durel Charles, agriculteur et ancien combattant de l’armée française

— Durel Simon, déserteur et officiellement recherché

— Durel Henri, déserteur et officiellement recherché

— Durel Mathieu, déserteur et officiellement recherché

— Durel Pauline

—  ainsi qu’une de leurs cousines d’une vingtaine d’années, brune

Mais aussi :

— Chapelon Alfred, mécanicien et ancien combattant de l’armée française

—  et Chapelon Benoît, dit Bonus, déserteur et officiellement recherché

font partie de la résistance, donnent le ravitaillement et servent d’agents de liaison pour les terroristes de la zone occupée.

Vous savez ce qu’il vous reste à faire. En agissant vite, vous enrayerez le mouvement. »

Commentaires

Donc ils seraient rapatriés vers leur époque d'origine, intéressant. Je me demande toujours comment Mia a pu voir sa mère. Et du coup, c'est Andy qui aurait eu les deux orbes, quand il est tombé peut-être qu'une s'est déclenchée et que du coup il est allé à l'époque de Mia, mais alors la question c'est est-ce qu'il lui en reste une ou pas ? D'un autre côté si il lui en reste une, il peut pas l'utiliser vu que ce serait un aller-simple et il doit rester dans le monde de Mia pour la rencontrer. Est-ce que sa dernière il ne la donne pas à Mia au moment où elle et son frère s'échappe la première fois ? Argh je me souviens plus et je me fais des nœuds.
En tout cas, ça consolera peut-être un peu Pauline de savoir qu'il est toujours vivant et qu'il va bien.
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vendredi 28 février à 15h36
Ah aaah -- que de bonnes questions, merci !
Comment Mia a pu voir sa mère : pour être franche, tu ne l'apprendras que dans le tome 2. Mais ce chapitre te donne un indice assez important.
Andy qui aurait les deux orbes : c'est, en effet, fort probable... mais c'est qu'il avait plus ou moins compris ce à quoi ça servait, alors, non ? Il n'aurait donc pas voyagé sans le faire exprès :)

Je te rassure, tu as une super mémoire !
Je me permets juste d'éclaircir un point : il y avait plusieurs orbes dans le sac que Raymond a cédé à Mia, lorsqu'elle a fui "définitivement".

Ça ne serait pas de trop pour consoler Pauline, oui !
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mardi 3 mars à 01h24
« Au fond de ses yeux, la tristesse tentait de couler. » : tu as toujours de superbes phrases, les plus terribles en sont foudroyantes
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mardi 10 mars à 16h16
Merci Julien :)
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mardi 10 mars à 17h17
J'allais dire "oh je suis soulagée pour Ray, ce chapitre fait du bien" MAIS NON IL FAIT TOUJOURS QUE TU NOUS FASSES DU MAL T.T
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dimanche 31 mai à 22h58
... c'est vrai. J'avais même pas fait attention, mais l'ambiance est toujours plombée à un moment ou à un autre haha
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lundi 1 juin à 16h42
Donc, si Andy n'est pas mort et que son corps a disparu, c'est qu'il a réussi à voyager (avec les orbes disparus ?), mais est-il allé directement dans cet entre-deux ou à l'époque de Mia et Jules ? Ne s'agirait-il pas du livreur de lettre aux béquilles ?
Et ce mystérieux Aloïs, se trouve-t-il aussi dans le C.E.T ?
Et cette fin ! Tu es impitoyable !
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mardi 13 avril à 17h54
Héhé, tout à fait... ça semble fort probable.
C'est gentiiiil, j'en suis heureuse !
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samedi 24 avril à 23h15