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K. M. Rivat

lundi 13 janvier 2020

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 27

Résumé des précédents chapitres

Les maquisards frappent un grand coup : ils décident de célébrer le 11 novembre en pleine ville. Cette manifestation est un triomphe.

Au maquis, la peur de l’hiver se lit sur les visages. Et Mathieu, terrorisé à l’idée de laisser sa famille à la ferme pendant que la répression s’accentue, fait promettre à Mia de tout faire pour la protéger.



AND NOW WE DIE

Vendredi 12 novembre 1943

— À ce soir, Mia !

— Travaille bien !

Je regardai mon frère s’éloigner derrière les grilles. Son sourire, gigantesque, me réchauffa tant que je n’eus pas besoin de rapprocher les pans de ma veste. Mes bottes tassaient la neige. J’abritai mes mains dans mes poches et, une fois que Jules quitta mon champ de vision, me résolus à rentrer à la ferme.

Solange avait prévu de passer la journée à la Mouline, avec Pauline. Il était question qu’on cache provisoirement des réfugiés, alors afin d’anticiper, les deux femmes comptaient sur la solidarité des tantes et cousines pour récupérer quelques couvertures supplémentaires.

Le peu que nous avions était parti au maquis.

C’était cette même nouvelle qui avait poussé Charles hors de son fief : les Américains désiraient en savoir plus sur l’organisation des filières d’évasion. Sans doute était-ce mieux, en effet, de pousser les réseaux à communiquer, plutôt que les laisser se développer isolément.

La perspective de retrouver un foyer vide ne m’enchantait guère. J’exhalai un nuage de brume.

Les garçons passeront peut-être. On leur a acheté du pain.

J’ajustai mon écharpe. Plus j’approchais des sommets, plus il y avait de poudreuse ; elle gagnait déjà mes mollets.

Combien de neige est-il tombé, au campement ?

Je songeai à placer quelques vêtements devant l’âtre, au cas où l’un de mes amis voudrait se changer en venant. Ça leur serait agréable d’enfiler un bon pull bien chaud. D’autres idées m’apparurent en même temps que le bout du chemin des mines… et que le père Mérault.

Depuis quelque temps, il nous guettait par ses fenêtres. On apercevait son nez large et sa moustache touffue. Il dut vouloir affronter le froid terrible de la matinée, ce jour-là, car ce fut devant sa porte que je le trouvai. Je le saluai poliment. Il rentra chez lui un instant plus tard.

Le temps que je fouille dans mon manteau à la recherche du trousseau, j’avais atteint la maison. À peine eus-je engagé la clé dans la serrure que la porte s’ouvrit.

Tiens ?

La douce chaleur de l’intérieur me happa. Il était rare que l’on ne ferme pas derrière nous lorsque personne ne surveillait la maison. Cependant, la trappe menant à la cave était béante. Cela me rassura :

— Déjà rentré, Andy ?

Je pouffai. Après un rapide tour dans leur mécanisme, mes clés glissèrent sur la table.

— T’as pas eu l’impression d’oublier quelque chose ?

Si ç’avait été moi, il m’aurait passé un savon quant à notre sécurité ! J’accrochai mon écharpe dans l’entrée et m’approchai distraitement du sous-sol.

— Dis voir, tu sais si les garçons vont…

Un choc me paralysa, me brûla, me tétanisa. Un bruit de mitrailleuse m’assourdit et mon corps convulsa.

Mon dos !

Une douleur fulgurante m’empêchait de réagir. Le bruit finit par se taire et je m’effondrai, crispée, sur le coffre en bois, avant de glisser au sol.

Ma salive et mes larmes coulèrent. Alors que ma vue déclinait, je remarquai un homme, sous l’escalier, un shocker électrique dans ses mains.

— Couvrez-lui les yeux. On l’embarque.

Et le néant m’aveugla.

***

Andy Reynolds dévalait la forêt, le pas rapide, l’œil fatigué et le maquis derrière lui. Des branches hautes se séparaient parfois de leur chargement de neige et le faisaient choir sur la tête ou les épaules de l’espion. Il quitta les sous-bois au profit du domaine des Durel… et s’immobilisa.

Des silhouettes, engoncées dans de trop grands manteaux, quittaient la maison.

Aucune ne lui était familière.

Il les observa s’éloigner de lui, de la ville et des champs, vers des terrains abandonnés. Ses sourcils se froncèrent.

Prudemment, Andy chemina jusqu’à la porte : il n’eut qu’à la pousser, très délicatement, pour s’immiscer en silence dans le rez-de-chaussée.

Une écharpe verte pendait au porte-manteau. Mais ni la veste, ni les chaussures de leur propriétaire ne l’accompagnaient…

— C’est quoi, ça ?

— Une photo. On prend.

— En quoi ça nous intéresserait ?

Le Britannique se figea. Ces voix provenaient de la cave.

— Regarde au dos : elle est datée.

— Deux-mille-neuf ? Putain. Elle a ramené ça ici.

— Prends-la, continue de fouiller.

Une botte après l’autre, le nouveau venu progressa vers la trappe. Au moindre caprice du parquet, il s’arrêtait, patientait jusqu’à ce que la conversation reprenne, et poursuivait.

Ils étaient deux en bas. Un homme, et une femme :

—  Cherche plutôt un vortex ; Necker aimerait mettre la main sur ceux que fabriquait Sonia Starck.

Un tiroir cogna le sol. La voix féminine ajouta :

— Il voudrait les comparer aux nôtres.

— Pourquoi ? Tant que ça nous fait changer d’époque, la formule importe peu.

— On n’a pas encore assez de recul, nous. Les tachyons sont à peine stabilisés. Alors que les siens : si l’vieux a survécu depuis le temps, c’est qu’ils ne doivent pas être très nocifs !

Andy voulut dégainer son revolver, mais se ravisa. Il tenta de garder son calme. D’analyser les dires.

—  Ses vortex n’étaient pas plus gros que le cadran de ta montre. Cherche des boules bleues, brillantes quand tu les secoues.

— Ha, elle avait intégré un petit effet de son cru ?

— Aucune idée. Dépêchons-nous.

—  Relax ; la fille Starck est sonnée pour un moment. Le temps qu’ils l’amènent au plateau et qu’ils appâtent Beckett…

Un craquement. Andy maudit sa curiosité.

Il retint son souffle durant une éternité, rentra son ventre comme si cela pouvait le rendre invisible… et respira. Les deux intrus ne semblaient pas perturbés.

— Pourquoi ils ont amené l’otage ? enchaîna l’homme.

— Ça ne nous regarde pas.

— J’ai discuté avec Ian, hier. Il dit que Necker est persuadé que le vieux travaillait pour Beckett. Et qu’il a beaucoup voyagé.

— Ian est complètement paumé. S’il n’avait pas été emprisonné dans le C.E.T., et s’il n’avait pas que le nom de Beckett à la bouche, on ne lui accorderait pas autant de crédit. Ce n’est pas pour rien que les psychiatres l’ont écar…

— Wow, Béa, mate-moi tout ce fric !

Andy perdait patience. Il sonda la pièce dans l’espoir d’y trouver une solution. Son regard tomba finalement devant lui. Vers un interrupteur.

« Béa » soupira :

—  En supposant qu’Aloïs Beckett ait pu survivre à l’irradiation, tu l’imagines franchement en train de nous mettre des bâtons dans les roues ? C’est ridicule ; il n’apparaît sur aucun de nos radars. Il a dû claquer, depuis le…

— Mais wow ! Eh, il y a une dizaine de milliers de francs, là-dedans.

— On n’en a rien à cirer de ce fric, merde ! Trouve-moi ces putains de boules avec lesquelles Mia Starck nous faussait compagnie !

La cave fut aussitôt plongée dans le noir.

Alors que les complices se disputaient, l’homme décida de gravir les marches jusqu’à la salle de vie, là où se trouvait le commutateur :

— Attends, j’vais rallumer !

Ses pas fracassèrent le bois. Il grimpa :

— Putain d’époque à la con, avec ses réseaux électriques pourr…

À peine eut-il actionné la lampe qu’Andy lui saisit le bras. L’homme ne put réagir : il s’étala sur le parquet et son agresseur logea une balle dans sa tête.

Le coup fit sursauter sa collègue. Elle se plaça dans l’axe de la trappe et aperçut le canon du revolver avant de subir le même sort.

De l’autre côté de l’arme, Andy, tremblant, se pétrifia. Haleta. Il coinça son crâne dans l’étau de ses mains, frissonnant, le tronc plié en deux.

Dans un coin de son champ de vision, le corps de l’homme se décomposa en d’innombrables particules bleues. Il s’évaporait.

— What the hell is…

Un troisième intrus propulsa l’Anglais dans les escaliers. La victime gémit, jura, percuta les marches et atterrit dans le souterrain. Son arme glissa loin de sa main. Un étage plus haut, l’assaillant refermait la trappe et la condamnait en poussant le coffre dessus. Andy put juste entendre l’intrus quitter la maison. Le corps de la femme, à son tour, disparut sous ses yeux dans une ébullition de paillettes bleues.

***

On ôta le sac noir qui me couvrait la tête. La neige, plus éblouissante que le soleil lui-même, me creva les rétines.

Peu à peu, je m’accommodai aux lieux.

On m’avait lâchée au beau milieu d’un champ. Agenouillée dans la poudreuse, j’examinai le terrain. Une étendue à découvert, sur un léger relief qui surplombait un verger.

Impossible de bouger mes jambes. De déglutir, de me dégager…

Mes poignets semblaient ligotés devant moi. Je plissai les yeux et, dans un frémissement, croisai ceux d’Antoine Necker.

— Bonjour, Mia. Ça faisait longtemps.

Une peine sourde s’empara de moi. Face à l’incarnation de tous mes maux, elle se teinta de colère. Le chercheur de l’équipe 3TAM, protégé par un épais manteau et deux gardes armés, se planta devant moi. Ses prunelles d’acier me glacèrent le cœur :

— On t’a beaucoup cherchée. Il faut croire que tu n’étais pas décidée à nous aider.

Je distinguai d’autres personnes alentour. Ça l’aida à prendre confiance :

— Je peux comprendre que choisir un camp, à ton âge, ne soit pas aisé. Tu as, quoi, dix-neuf ans ?

— Vingt ans, souffla un homme en lisant un dossier. Née le dix-sept juillet 1993.

Mon sang pulsa plus fort. Je transperçai leurs feuillets du regard. Antoine reprit :

— Vingt ans, soit. Nous ne t’en voulons pas. Il faut dire que nous ne sommes pas partis sur les meilleures bases qui soient, après le malheureux événement qui a coûté la vie de ta mère… mais je suis là pour te donner une chance de te racheter. Je n’ai qu’une question, très simple.

Il fit un pas en avant :

— Où est Aloïs Beckett ?

Aloïs Beckett ?

Sous la réflexion, mes traits se tordirent. Le nom tourna dans mes souvenirs. Il n’heurta que du vide.

— Où est-il ?

Antoine avait pris soin d’articuler. Le poids de sa requête m’écrasait. Il secoua la tête :

— Hmpf. Je m’en doutais.

L’index levé, il héla ses sbires.

— N’aie pas d’inquiétude : nous allons t’aider à t’en rappeler.

Il avait suffi d’une poignée de secondes. Une poignée de secondes pour que ses gardes s’éloignent et reviennent avec un corps amaigri. Ils le traînèrent. Tirèrent sur ses bras. Le vieil homme peina à écarter son visage de la poudreuse, et lorsque ses bourreaux le lâchèrent, il s’y abandonna.

Sa vue me fit l’effet d’une bombe.

Je tressaillis, recrutai tous mes muscles ; une vague d’émotions me submergea. On me retint et j’aurais voulu me précipiter sur lui, sur cet homme qui hantait mes rêves et mes cauchemars, qui avait illuminé ma vie et que je n’aurais jamais espéré revoir. Il était là, vivant ; ses yeux gris me brûlaient de l’intérieur.

— Raymond !

— Mia… sauve-toi.

***

Andy Reynolds continua de frapper contre la trappe. Il avait beau y mettre toute sa force, toute sa rage, elle ne se soulevait pas. Pas même d’un centimètre.

— Ouvrez-moi !

Ses cris retentissaient dans la maison déserte. Il serra les poings et cogna plus fort contre son unique porte de sortie.

Il sentit ses jambes lâcher.

Comment avait-il pu baisser sa garde à ce point ? Comment avait-il pu négliger le risque d’ameuter d’autres menaces, après avoir usé de son arme ?

Il tomba sur les premières marches.

Comment avait-il pu échouer… encore une fois ?

Andy Reynolds n’avait jamais fait ce qu’on attendait de lui. Être un étudiant brillant. Remplir de fierté ses parents. Maîtriser les langues eurasiennes aussi bien que son père… Il s’était avéré incapable de reprendre le domaine familial, de servir sa patrie, et surtout, surtout, de veiller sur ceux qui lui étaient chers. Sa mère, que la maladie consumait. Son frère, que la guerre avait pris. Pauline.

Non, jamais Andy Reynolds n’avait trouvé le moyen de réaliser tout cela, de voir un éclair de satisfaction sincère dans le regard de ses proches.

Sa vue se troubla. Il grinça les dents. Et, quand l’aigreur ne put plus être jugulée, elle le déchira : ses jambes furent propulsées vers l’avant. Sa dextre alla s’encastrer contre la commode avant qu’il ne s’écroule devant ses tiroirs ouverts.

Tandis que la conversation des intrus repassait dans sa tête, l’Anglais posa les yeux sur le contenu du meuble. Il réfléchit. Longuement. Puis ses mains plongèrent dans le compartiment le plus bas.

La porte d’entrée de la maison vibra ; il n’y croyait plus. Andy se précipita dans l’escalier :

— Hé ! Il y a quelqu’un ?

Un silence. Puis trois coups furent frappés. L’espoir reprit le pouvoir et Andy, stupéfié, hurla. Toutes ses tripes. Il cria à s’en arracher la gorge jusqu’à ce que le souffle lui manque, que son écho résonne, et qu’une personne réponde :

— Reynolds ?

— Mathieu ? Sors-moi de là !

Mathieu Durel, sous le choc, traversa le rez-de-chaussée. Le coffre bloquait la trappe. Il le poussa et l’aviateur se hissa près de lui, paniqué :

— Vérifie qu’il n’y a personne à l’étage, vite !

— Bon sang mais qu’est-ce que tu foutais là-dessous ?

L’Anglais se jeta dans les escaliers menant aux chambres.

— Andy ! Qui t’a fait ça ?

Les pas précipités parcoururent le parquet de long en large, et redescendirent plus rapidement encore :

— C’étaient… c’étaient des Français, ils cherchaient des choses dans nos affaires et ils… ils ont dit qu’ils emmenaient Mia sur un plateau, ils parlaient de vortex, de voyages…

— Quoi ?

— C’étaient des fous ! Je le jure, ils se sont effacés devant moi ! Je les avais… je les avais tués, et ils ont disparu.

Mathieu frotta ses joues salies par la terre et blanchies par la peur. Il retourna la pièce du regard :

— Où est Mia ?

— Ils ont dit qu’ils…

— Tu l’as vue ?

Mathieu désigna l’écharpe verte, pendue dans l’entrée.

— Non, avoua Andy.

— Tu sais s’ils étaient armés ? Ils ont emporté des choses ?

— Non, non je n’en sais rien, je n’ai pas eu le temps de voir.

Le benjamin poussa l’huis. La neige avait conservé les empreintes. Il s’engagea dehors :

— J’y vais.

— Non : Mathieu, il faut prévenir Charles !

— Alors va chercher mon père ; on n’a pas de temps à perdre.

Andy se jeta dehors et cogna le maquisard contre la façade :

— Tu ne comprends pas ? Il se passe quelque chose, quelque chose de grave, et c’est plus fort que nous !

— Donc on doit se tourner les pouces, c’est ça ?

Andy le coinça davantage.

— Reynolds, écoute : ces enfoirés n’en sont pas à leur première tentative. Ils auraient pu flinguer Jules, et Mia leur a échappé deux fois, de justesse. On ne peut pas attendre qu’ils réessayent !

Mathieu vit les certitudes de son ami s’affaisser. Il insista :

— Il y a des traces qui partent en direction du plateau des Mille Étangs. Ils ont évoqué un plateau, c’est ça ? Ils sont forcément là-haut. On peut les rattraper.

Andy relâcha timidement sa prise. Le jeune brun ne bougeait plus :

— On doit y aller. Tout de suite !

L’agent du W Board le libéra. Vacilla. Résigné, il s’obligea à ouvrir ses lèvres :

— J’ai oublié mon pistolet dans la cave. Prends-le et vas-y, sois prudent. Je m’occupe de retrouver Charles.

S’il avait réfléchi avant de foncer, Mathieu aurait remarqué que le pistolet d’Andy était visible sous son manteau. Toutefois il dévala les escaliers, fouilla le sous-sol du regard, et le piège de l’Anglais se referma sur lui.

— Oh non non non… Andy ! Andy, laisse-moi sortir, fais pas le con… Andy !

Son geôlier resta sourd à ses appels.

Andy le savait : Charles n’allait pas tarder. Et il redoublerait d’efforts pour son amie si le tireur d’élite arrivait trop tard. Il était toutefois hors de question de laisser quiconque lui voler les réponses qu’il attendait depuis si longtemps.

Mia ne l’avait pas reconnu. Lui, n’avait réalisé qu’après quelques semaines. Quand elle avait fait tomber son collier devant lui.

Il élargit son col pour admirer le pendentif qu’il cachait soigneusement depuis lors : un petit ange, gravé sur une surface carrée. Il contempla ensuite le dos de la médaille, pourvu d’une inscription presque illisible : To my beloved son.

« À mon fils bien-aimé »

L’ultime cadeau d’une femme entre les griffes de la mort. Andy se rappelait parfaitement des derniers mots de sa mère, de sa promesse de veiller sur lui à travers ce bijou. De son ordre de ne jamais le perdre. Les yeux rivés sur les traces menant au plateau, il inspira profondément. Puis, celui que les patriotes surnommaient Rey répéta après sa mère :

— Now, it’s my turn to protect you.

***

« Maintenant, c’est moi qui te protège. »

La scène d’adieux avec Ray inondait ma mémoire. Je tâchai de m’en libérer, mais le froid m’ankylosait. Il me condamnait à l’affronter, encore et encore, sans que je puisse me défendre.

Je crois… qu’ils m’ont droguée.

Une piqûre vive, bouillante, avait mordu mon cou. Sa chaleur s’était ensuite répandue dans mes veines, et désormais, mon corps ne répondait plus.

Sans les forces nécessaires pour protester, je partis en arrière.

Ça n’avait pas dû leur plaire, que je me débatte. Que je n’offre pas d’information. Même si je l’avais voulu, j’en aurais été incapable.

« Maintenant, c’est moi qui te protège. »

J’aurais aimé que les souvenirs se taisent pour que je puisse raisonner. Le ciel, bientôt, absorba ma concentration. Il s’étendait partout. Ne reculait nulle part. Il était aussi clair qu’il devait l’être en début de matinée, et même le soleil n’entachait pas son prestige. Je compris qu’on me déplaçait sans mon consentement lorsque l’astre lumineux parcourut mon champ de vision.

Est-ce qu’ils me tirent par les cheveux ?

Je n’en étais pas certaine. Cependant je n’avais pas mal. Avait-ce donc une quelconque importance ?

— Réponds, ou elle trinque !

« Maintenant, c’est moi qui te protège. »

Antoine avait l’air furax. Il s’énervait après Ray. La même question qui m’avait été servie, et qui lui avait valu de se faire violenter à chacune de mes erreurs, lui fut posée.

— Où est ce putain d’Aloïs Beckett ?

Je me demandai si Raymond savait de qui l’autre parlait. Pourquoi on nous questionnait pour quelque chose d’aussi bête. S’ils n’avaient pas dépensé tant d’énergie à me retrouver, peut-être auraient-ils eu l’occasion de lui mettre le grappin dessus, non ? Et pourquoi me chercher si c’était lui qu’ils voulaient ?

— Je pensais… que c’étaient les orbes, qui vous intéressaient…

Venais-je de songer tout haut ? Probablement. Les lèvres du meneur se retroussèrent :

— On n’en a plus rien à faire, des recherches de ta mère. On s’en contrefout : ça y est ! On a la faille ! On n’a plus besoin de vous, on la tient. On pourrait avancer sans problème…

Il serra les poings :

— … mais cet enfoiré nous bloque la route !

Son pied percuta mon ventre ; l’air me quitta.

Il criait décidément de plus en plus fort. Ça ne lui allait pas ; ça le défigurait. Et ça transformait Ray en un enfant terrifié par le courroux de son père.

On devrait s’enfuir. Comme j’aurais dû m’enfuir avec Théo, quand sa mère le battait. Je devrais me lever et emmener Ray en sécurité, là où personne ne nous crierait dessus.

Monsieur Necker allait sûrement avoir un beau mal de gorge, le lendemain. Il hurlait encore, mais ses mots s’entrechoquaient et disparaissaient dans un brouillard inconnu.

— Tu m’écoutes, oui ?

Pas vraiment. Mieux valait ne pas l’évoquer tout haut. L’un de ses sbires me replaça sur mes genoux.

— Vous n’avez jamais pensé qu’à vous, prétendit Antoine. À boucler vos conneries de boucles, peu importait le prix, simplement pour l’égoïste survie de ce qui vous arrangeait. Tout s’est toujours fait aux dépens des autres.

Ça devenait tarabiscoté. Je préférai regarder Raymond. On ne lui avait pas confié de manteau : il n’avait que sa chemise sur le dos, et un vieux pantalon abîmé. Une barbe touffue avait englouti sa moustache. Necker brailla :

— Vous rendez-vous compte de tout ce que vous avez causé ? Du nombre de personnes que vous avez fait souffrir, hein ? Non… Vous préférez suivre aveuglément un homme qui assure votre maintien dans votre ligne temporelle, plutôt qu’oser la plus petite remise en question.

Et, d’un coup, il se calma :

— À votre tour de payer.

Antoine s’éloigna. L’un des gardes souleva Ray. J’aurais voulu le prier de faire doucement, mais ma langue était lourde et mon nez piqua vers l’avant. Quelqu’un accourut :

— Oh que non, tu ne louperas pas ça, promit Antoine en me redressant.

Ses doigts enserraient mon menton.

— Vous avez privé les miens d’une vie paisible. Vous avez participé à un système qui les a broyés… Si vous ne comprenez pas ce que ça fait, on va vous le montrer.

Ses lèvres chatouillèrent mon oreille :

— Je vais t’ôter tout ce qui compte pour toi, moi aussi… à commencer par ce vieux morceau, là-bas. Ensuite, mes collègues iront attendre la sortie des classes. Sois sans crainte ; ils s’occuperont bien de ton frère.

Le froid de la neige me parvint.

— Jules, c’est ça ? Il n’aura rien contre une promenade, je présume. S’il est comme ta mère, il doit aimer ça. Les hauteurs. Les chemins escarpés. Leurs profonds fossés…

Les muscles de mon visage se raidirent. La colère les réveilla, m’enflamma ; mes poignets tentèrent de briser leur étau.

— Tu as peur ? Tu ne devrais pas, pourtant.

Et il se leva, se remit à vociférer et à faire de larges gestes, aussi puissamment que le ferait le plus grand dramaturge :

— Si Beckett est aussi moral que cela, il ne permettra jamais qu’une telle chose se produise ! N’est-ce pas ? Il surgira de sa cachette ! À moins qu’il se moque éperdument de vous ?

Il gonfla sa poitrine à l’extrême, et beugla :

— Pas vrai, Aloïs ? Tu n’en as jamais rien eu à foutre des autres ! Mais serais-tu vraiment prêt à laisser tes petits pantins mourir, juste pour protéger ta sale gueule ?

Le silence des montagnes lui répondit. Le vent, véhément, lui cracha son haleine au visage. Antoine baissa les bras :

— Dire que vous êtes prêts à donner votre vie pour lui, alors qu’il ne volerait jamais à votre secours.

— J’ignore… qui il est, assurai-je.

— Je pourrais presque te croire.

Il fut pourtant d’avis de se détourner pour ordonner à ses hommes de tenir Raymond en joue. Trois fusils furent pointés sur lui. Mon vieil ami soutenait mon regard : mes tripes se tordirent.

— Ce n’est pas de ta faute, me murmura-t-il.

— Boris, asséna Antoine, à toi l’honneur.

J’identifiai en la personne de Boris celle qui m’avait attrapée et poursuivie dans la forêt, qui avait traversé la faille avec moi. J’entendis à nouveau sa folie, la sus toute entière centrée sur Ray…

— Non !

Mon cri fut interrompu par un tir. Un tir qui ne venait pas de Boris. Cela venait de derrière.

— Allez voir, grogna Necker, tout de suite !

Deux des sous-fifres se pressèrent vers l’origine du bruit, à l’autre bout du terrain. Un silence passa.

Puis, deux nouveaux coups de feu.

La panique gagna mes tortionnaires : un canon de gros calibre frôla mon oreille. Je rivai mon attention au loin, là où le binôme s’était volatilisé. Là où une silhouette apparut.

Je distinguai des cheveux blonds. Un visage doux. Et cette démarche rapide. Ces traits, ces…

Comment…

… Andy ?

— Qui c’est ?

L’espoir me prit et se mua en terreur.

Andy avançait, sans peur, les épaules encombrées. Nous comprîmes bien vite ce qu’il transportait. C’étaient les armes des deux éclaireurs.

— Me dites pas qu’il les a…

— Mains en l’air ! exigea Antoine. Tout de suite, ou on tire !

Que faisait-il là, pourquoi ? Je refusais qu’il soit mêlé à ça, que l’on s’en prenne à lui par ma faute ; il n’avait rien à faire ici !

Je t’en prie, va-t’en !

Il s’arrêta à une vingtaine de mètres pour inspecter la scène. Hors du temps. Personne ne bougeait plus. Jusqu’à ce qu’il reprenne sa marche.

Plus que dix-sept mètres.

Seize.

Quinze.

— Halte !

Treize.

Une déflagration le figea. L’arme qui m’avait menacée, après avoir tiré en l’air, vint brûler ma tempe. Alors, Andy hésita. Sonda nos bourreaux. Il se sépara des fusils, de son pistolet et, lentement, écarta les bras.

Il offrit ses paumes au ciel. Les sbires d’Antoine lui sautèrent dessus dans la seconde suivante.

Mon cœur se morcela.

— Arrête de bouger, ordonnaient-ils, arrête, bouge plus !

L’attacher prit du temps ; il se débattait. J’errais dans une mare d’incompréhension, de désespoir et de fatigue, mare dans laquelle Raymond coulait lui aussi. Il était livide. Peut-être avait-il froid ?

— Amenez-le ici !

Andy fut poussé sans ménagement à côté de nous. Le scientifique aux dossiers jonglait entre ses papiers. Boris s’impatientait :

— Qu’est-ce qu’on a, sur lui ?

— Je… c’est l’un de ceux qui partagent le logement.

— Et ? le pressa Antoine.

Il dévisageait Andy. Leur archiviste balbutia :

— Ses… ses papiers ont été falsifiés un nombre incalculable de fois. Il ne serait même pas français.

— C’est pas vrai…

— Je l’ai sous le nom d’André Reynaud, mais il n’apparaît nulle part dans nos données. Pas non plus de date de décès.

Je chassai l’épuisement par une bolée d’adrénaline ; j’étais en nage, dégoulinante de peur. Je m’accrochai au visage de mes amis pour tenir bon, cherchai dans ma boue cérébrale une idée pour nous sortir de là.

Andy se tordait les méninges, lui aussi ; il paraissait déchiffrer un message sur les rides de Ray, dépouiller sa peau de la moindre de ses cellules…

— Pourquoi es-tu venu ? balbutiai-je.

Il décala ses iris bleu-gris vers moi. J’y discernai la maladresse qui l’habitait parfois, son impulsivité, son amitié.

— Pourquoi… Je suis tellement désolée…

— Ton nom, nous coupa Antoine.

L’Anglais choisit de soutenir son regard. Il demeura cependant silencieux. Son interrogateur se vit confier un revolver.

— Ton nom, répéta-t-il.

Andy ne cilla point. Le choc qui lui fracassa le nez me coupa le souffle. Il geignit, haleta et, comme si rien ne s’était produit, se redressa. Et on le frappa encore avec une arme.

C’est un foutu cauchemar.

Je crus mourir. Mes organes se gorgeaient de larmes, et Raymond baissait la tête. Mais le coup suivant fut le dernier…

— Attendez ! Vous avez vu ?

Un homme désigna Ray du doigt. Les autres le consultèrent.

— Son arcade sourcilière. Celle du vieux, regardez.

— Quoi ?

Je n’entendis plus rien. L’assourdissant chaos qui me ravageait me força à lire sur leurs lèvres. Le visage d’Andy perlait de sang. L’apostropheur tâta les poches de ses compères, pressé, intenable, et quand on lui tendit une lame, il pivota face à l’Anglais.

Non…

Andy voulut s’écarter ; on l’empoigna.

— Non, gémis-je, ne le touchez pas !

Ils le maintinrent pour mieux approcher la lame de ses joues, et tout hurla en moi lorsque la pointe s’enfonça dans sa chair. Il se débattit dans une détresse insoutenable et ne cessa point de crier ; le tracé vomissait un mélange écarlate qui roulait vers son menton…

— Putain, qu’est-ce que ça veut dire ?

Ils finirent par se pencher sur Raymond et ma voix arrachée explosa, les insulta, les supplia :

— Lâchez-le !

— Fouille dans sa barbe, je suis sûr qu’il y en a une.

— Là, là ! Une cicatrice.

— Impossible, marmonna Antoine.

Je lus dans ses iris une lueur d’extase. Il nous passait en revue. Ne parvenait plus à parler.

— C’est… Alors, en le tuant jeune, on annulera l’existence du vieux ainsi que toute l’aide qu’il a apportée à Beckett. C’est bien comme ça que ça marche ?

Aux prises avec l’effroi, je ne pus réagir quand Necker loua ma naïveté. Puis, il déclara :

— Ma chère petite Starck, tu n’as donc jamais fait le rapprochement entre eux deux ?

La brise eut le temps de m’arracher un frisson. L’humidité, d’atteindre ma cornée.

Je fixai l’homme qui s’était occupé de moi depuis ma plus tendre enfance. Qui m’avait chérie comme sa propre petite fille. Qui avait supporté les humeurs de mon père et été mon chauffeur ; celui qui avait toujours su me consoler et m’épauler, qui m’avait sauvé la vie. Je refusai en bloc les souvenirs et glissai sur la face ensanglantée de mon colocataire de cave, cet ami si précieux que le hasard m’avait parachuté. J’oscillai entre leurs yeux, autrefois rieurs, d’un bleu si nuageux qu’ils viraient au gris. Je songeai à leur caractère, à leur humour, à des choses aussi futiles que leur amour des voitures.

La conclusion me terrassa.

Ma raison surchauffait ; ça ne concordait pas. Les dates, la faille, les années… si Andy en avait plus de vingt, Ray aurait dû dépasser les quatre-vingt-dix. Et ça ne collait pas.

— Vous vous trompez.

— Oh que non…

— Soixante-dix ans devraient les séparer. Et ça… ça n’est pas le cas !

— Tu ignores donc un grand nombre de choses, railla Antoine. Les tachyons recèlent d’innombrables possibilités. Surtout lorsqu’on sert les bonnes personnes.

Il baissa sèchement le chef. L’un de ses trois derniers collègues emporta Andy de force. Je me cramponnai à sa vue :

— Lâchez-le !

— Beckett ne supporterait pas ça. Perdre l’un de ses jouets favoris lors d’un gigantesque paradoxe…

Necker susurrait son poison et mon cœur s’ébranlait.

— Nous n’aurons jamais une plus belle occasion de l’appâter.

Le sbire à la lame écarta Andy qui, les mains liées, se prépara à se défendre… et en fut dissuadé. Deux fusils l’encadraient.

— Alors, André, s’amusa Antoine en le rejoignant. Tu vois le verger en bas, de ce côté-ci ?

L’Anglais observa l’endroit. Une rangée d’arbres abandonnés, à des centaines de mètres.

— Tu as quinze secondes pour y parvenir. À zéro, nous tirerons.

— Quoi ? Non, Andy, non ! Ne te laisse pas faire, ne les laisse pas…

On m’immobilisa ; je me liquéfiais. Mes prunelles harponnèrent celles de mon ami, chassèrent leur écran trouble pour ne pas le perdre de vue, pour ne pas céder, pour me réveiller. J’aurais voulu broyer les tripes d’Antoine, lui arracher le visage aussi cruellement que possible, mais cela ne changea rien. Le bourreau annonça :

— Commence à courir.

— Non, cracha Andy.

— Soit. Comme il te plaira.

— Quinze, entama Boris, quatorze. Treize.

Andy blêmit ; la menace des armes se fit insoutenable. Il nous couva une dernière fois des yeux, désemparé, et s’élança.

Par-dessus mes cris, la voix tonitruante d’Antoine ajouta :

— Aloïs ! Tu as dix secondes pour intervenir !

***

Andy courait. Encore, toujours plus vite. Ses pieds s’enfonçaient dans la neige et en ressortaient aussitôt, il ne se retournait pas.

— Neuf, huit, sept !

Il dévalait la pente et rapetissait dans notre paysage.

— Six !

Mais pas assez vite.

— Cinq.

Les deux gardes le maintenaient dans leur ligne de mire ; il demeurait à leur portée.

Pitié, non…

— Quatre.

Andy slalomait et j’essayai de me détacher.

— Trois.

— Dernière chance, Aloïs, asséna Antoine.

— Deux. Un.

La fin du compte-à-rebours me vrilla l’estomac. Je pivotai vers Andy les yeux grands ouverts. Priai pour qu’il quitte la portée de leurs tirs…

— Zéro.

Le ciel fut déchiré par deux coups de feu. Je n’osais plus respirer… mais le vis continuer de courir.

Tandis que l’espoir me soulevait, l’écho d’une troisième balle le projeta au sol.

— Touché à la cuisse, assura Boris.

— Bravo.

Mon cerveau cessa de fonctionner. Je repassai cet instant dans ma tête. Attendis qu’il se relève.

Il se releva. Difficilement.

À la vue de la neige rouge, mon instinct, ma peur et ma colère me secouèrent jusqu’à me jeter sur les bourreaux. Antoine me saisit ; je luttai, l’empêchai de m’écarter, je frappai son ventre à coups de poings liés avant que l’archiviste ne m’injecte une nouvelle dose de tranquillisant.

Ainsi occupés, aucun des quatre hommes n’avait vu Raymond se redresser. Marcher vers nous. Le meneur ne l’aperçut que bien tard. Alors que le produit ramollissait mes jambes, Antoine récupéra son revolver et le dirigea vers Ray :

— Qu’est-ce que tu voulais faire, hein ?

Le vieil homme, à bout, chut dans la poudreuse.

Un quatrième tir nous figea.

Boris patienta quelques secondes avant d’exulter. Au loin, Andy gisait. À plat ventre. Immobile.

Mon cœur devint miettes. Mon sang devint glace, et mes larmes torrents. À deux petits pas de moi, Raymond ne bougeait plus.

Non…

— Tu comprends ? reprit Antoine. Comment le vieux pourrait-il être vivant s’il est mort plus jeune ?

Ses paroles se heurtaient au coton qui émoussait mes sens.

— C’est ça, changer le cours du temps. Créer un bouleversement que rien ne pourra compenser. Tous les actes réalisés après cette date seront caducs. Ce sera… comme s’il n’avait jamais existé.

Et il me lâcha.

La gravité, en douceur, m’allongea auprès de Ray. Je fixais sa chemise. Son nez abîmé, tourné vers les arbres. Ses paupières closes… quand un sifflement retentit.

Boris tomba. Le sbire d’à côté fut brutalement traversé par un bruit glauque et s’écroula à son tour, devant une giclée sombre et rectiligne. Les feuilles de l’archiviste volèrent : il bondit au-dessus de nous, courut, et tomba net. J’ignorai si Antoine, esseulé, put comprendre ce qu’il se passait avant que son sang ne m’éclabousse. Il s’écrasa sur mes jambes, le thorax troué. Un flot se déversait sur mes pieds et il toussait, crachait, se noyait dans ses propres poumons. Je le cognai du pied pour m’en dégager et ramper vers l’unique personne qui comptait alors.

— Raymond…

Son épaule remua. Je redoublai d’efforts pour le placer sur le dos. Tout mon être tremblait :

— Ça va aller. Ça va aller, tiens bon.

Mon ami, dans un sourire, prit ma main. Il la pressa contre sa poitrine. Je ne pus empêcher une énième vague douloureuse de nettoyer mes joues pour finir sur son torse. Son cœur battait lentement. On aurait cru un petit tambour rythmant fébrilement la fin d’une chanson.

— Je suis heureux, bredouilla-t-il, que tu sois sauve.

— Non, chut, repose-toi ; garde tes forces.

— N’aie pas peur.

Il voulut lever sa tête, mais son crâne retomba dans la neige.

— Ils ne vous feront plus aucun mal, promit-il.

Ses doigts se cramponnaient à ma paume. J’oubliai l’hémoglobine, me détournai des cadavres qui semblaient disparaître autour de nous : je me concentrai sur lui, son maigre visage et l’éclat de ses iris.

— Je suis tellement, tellement désolée, soufflai-je, je te demande pardon… je ne comprends pas. Comment c’est possible ?

— Il a fallu… vingt ans. Vingt ans de lumière, et de silence. Vingt années, perdu. Dans l’entre-deux. Avant qu’il ne m’en fasse sortir.

— De quoi tu parles ?

— Le C.E.T. est cruel, poursuivit-il, cependant…

Il hissa son autre main jusqu’à ma joue.

— … cependant, vous rencontrer, ta mère, ton père, Beth, Jules et toi… vous revoir. Si petits.

Il se tut ; je l’embrassai sur le front. Ses prunelles grises me quittèrent, timidement, pour se suspendre au médaillon qui pendait à mon cou.

— N’oublie pas que je te l’ai donné. Je vous aime, tous les deux. Maintenant, c’est moi…

Son regard dévia. Sa prise s’amoindrit :

— C’est moi qui vous protège.

— Raymond, ne me laisse pas.

Il sourit. Se laissa aller.

— Ray ? Ray, ne me laisse pas, s’il te plaît… ne me laisse pas.

La bise berça ses cils avant qu’ils ne glissent vers le bas.

Il me sembla alors que, à l’image de la neige réverbérant les rayons du jour, la peau de Ray brillait à son tour. Je m’accrochai à lui. Lui décrivis combien je l’aimais. Combien j’étais désolée.

Et un instant plus tard, ma main serrait du vide.

Affalée dans la neige, devant l’empreinte d’une silhouette familière, mes forces s’évaporèrent. Sans un son. Mon chagrin se répandait silencieusement, de veine en veine, de soubresaut en soubresaut. Je ne pus juguler ces spasmes, pas même lorsqu’on m’étreignit. Une voix lointaine creva mon coton. Celle de Mathieu, qui m’assurait que c’était fini.

Mais je le savais. Oui, c’était fini.

Raymond n’était plus.

Derrière mon rideau trouble, je distinguai Charles et son fusil, pourvu d’une lunette de visée. Si Andy n’avait pas gagné du temps, peut-être serait-il arrivé trop tard. Le choc et les produits faisant leur effet, je m’effondrai face à eux sans articuler quoi que ce fût.

Je n’eus rien besoin de dire. Toute absence parle d’elle-même.

Commentaires

La douleur de ce chapitre T_T
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mardi 14 janvier à 07h19
Contente que ça ait fonctionné. J'aimerais te dire "t'inquiète ça ira mieux ensuite" maaaais... :p
 1
mardi 14 janvier à 18h00
T-T
 1
vendredi 28 février à 15h14
(Pardon)
 0
mardi 3 mars à 01h17
« On aurait cru un petit tambour rythmant fébrilement la fin d’une chanson. » T_T'
 1
mardi 10 mars à 11h46
!!!!! Ahdbzksnfbzkdndvr !!!!
J'avais oublié cette histoire avec Andy et... Aaaah. Tu nous tortures.
 1
dimanche 31 mai à 22h39
Désolée ! Mais oui, l'identité d'Andy était super importante pour l'histoire, huhu
 0
lundi 1 juin à 16h39
Alors là, je tombe des nues, je ne l'ai pas vu venir une seule seconde ! Comme c'est habile de ta part et super bien fait, je ne m'en remets pas. Et je suis très inquiète de la suite. Andy est-il vraiment mort ? Toute la réalité de Mia et Jules a-t-elle été changée ? Je tremble pour eux...
 1
mardi 6 avril à 16h05
Hahaha je suis siii contente ! Ravie que ça ait eu son petit effet !
Ton inquiétude est fondée et guidera les prochains chapitres...
Merci encore de prendre le temps de laisser ton ressenti :)
 0
mardi 6 avril à 19h20