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K. M. Rivat

jeudi 2 janvier 2020

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 26

Résumé des précédents chapitres

Pour échapper au STO, Simon, Bonus, Henri et bien d’autres entrent dans la clandestinité. Ainsi naît le maquis de l’Ognon, dont Charles prend la tête en l’absence du commandant Lucien.

Pendant ce temps-là, un certain Ian bataille pour que Ray survive à sa captivité. Et ses collègues s’apprêteraient à frapper…



WE ONCE LIVED…

Jeudi 11 novembre 1943

Le ciel se couvrait d’épais nuages.

Ils étaient trente-et-un, regroupés entre les arbres, vêtus d’un uniforme vert et d’un béret. Le même sourire inquiet écrasait leurs lèvres. Les rangs se resserrèrent au passage d’un homme aux cheveux gris, les traits creusés par quarante longues années de réflexion, qui avait embrassé le nom de Klimt en tombant dans la clandestinité. Bien qu’envoyé trois ans auparavant par les services secrets britanniques, il vérifiait la troupe de maquisards aux côtés de leur meneur, que les communications cryptées avaient baptisé « Charlie ».

Charles Durel fit quelques pas d’écart, puis croisa les bras. Il apprécia les visages rasés de près, le parfait cirage des lourdes bottes. Un regard, particulier, attira le sien – deux billes brunes et soucieuses. Celles de son fils aîné.

Au milieu de son groupe, Simon eut droit à une seconde d’attention paternelle avant de replonger dans l’anonymat.

Le bruit ambiant s’amplifiait ; un fourgon se garait derrière eux. Ils reconnurent un modèle Renault, semblable à une bétaillère, bâché pour mieux camoufler sa marchandise ; ils admirèrent ses roues aussi hautes que fines ainsi que la femme qui le manœuvrait habilement : Edith Chapelon. Elle aussi avait revêtu un uniforme, celui qu’elle couvrait d’huile de moteur et de graisse chaque jour, dans l’ombre de son mari, sous le tablier de maîtresse de maison. Comme pour être assortis au plateau du camion, ses cheveux étaient couverts d’un voile épais.

Le frein à main fut tiré. La conductrice ouvrit sa porte. Elle foula le marchepied, le sol meuble, et alla baisser la ridelle arrière. L’intérieur du véhicule apparut.

— Il nous manque cinq gars, Charlie.

Klimt avait dû parler assez fort pour couvrir le bruit du moteur encore en route. Il soupira :

— Combien sont partis avec Reynolds ?

— Trois, répondit Charles, ils nous retrouvent là-bas. Et Alfred avait demandé deux jeunes pour l’accompagner.

— Donc le compte est bon ?

Son complice acquiesça :

— On y va.

***

Andy roulait prudemment. Sur la banquette arrière, nous étions trois au lieu de deux. Mathieu et moi, chacun à une extrémité, nous collions contre la porte afin que Bonus ne soit pas trop aplati au milieu.

— Passe plutôt par la rue, là, conseilla Henri.

Nous connaissions très peu cette grande ville du département, et encore moins ses routes : l’Anglais écouta donc son passager. Un changement de vitesse plus tard, nous empruntions un chemin plus étroit. C’était peut-être plus sage.

Comment justifier la présence d’hommes censés être en Allemagne – et pire encore, recherchés activement – en pleine rue et aux yeux de tous ?

Malgré la tension, nous passâmes devant la Feldgendarmerie. Tous les camions d’intervention étaient stationnés dans la cour. Il aurait suffi d’une dénonciation, et chacun de ces véhicules se serait élancé en dehors des grilles.

Mais c’était sans compter sur Alfred Chapelon. Lui et ses compères, chacun à une entrée, enroulaient d’énormes chaînes autour des barreaux en fer forgé. Ils dégainèrent des cadenas démesurés, et lorsque nous les dépassâmes, nous vîmes la victoire danser sur leurs joues.

L’habitacle bondit ; Bonus hurla, Andy explosa de joie :

— Woohoo !

— Beau boulot, ha ha ! jubila Bonus. Enfermés !

— Ces salauds, renchérit Henri, le temps qu’ils s’en rendent compte, qu’ils appellent quelqu’un de l’extérieur et qu’on parvienne à leur ouvrir, on aura fini depuis longtemps !

Mon cœur frappait, cognait, se jetait contre mes côtes, et je sentais des morceaux d’extase déchirer ma gorge. On s’enfonça encore au sein de la ville, ivres de bonheur, jusqu’à une ruelle où l’on décida de cacher la voiture. Le carrefour principal n’était pas loin.

Mathieu respira à pleins poumons. Nous l’imitâmes : que pouvait-il bien nous arriver ? La Feldgendarmerie était sous verrous, et la Gestapo, si elle était appelée, mettrait plusieurs heures à arriver.

Nous étions légers. Libres.

Bonus nous proposa de patienter sur un banc humide : j’acceptai, Henri choisit le dossier pour assise, et Andy préféra rester debout pendant que Mathieu s’installait sur le trottoir.

Nous entendîmes la joyeuse précipitation d’Alfred et des deux jeunes avant qu’ils n’entrent dans notre champ de vision.

— Ah, s’exclama Bonus, v’là les geôliers des Boches !

— On les a enfermés, jura son père. Ils y étaient tous, c’est certain : ces cons ne sortiront pas de sitôt !

Des passants nous jaugèrent, mais repartirent aussi sec. Puis le bruit des tambours se fit entendre. Il résonna. De plus en plus fort.

Lorsque les volets s’ouvrirent, j’avais déjà retenu mon souffle.

Cinq camions bâchés déboulèrent : remplis à craquer, ils libérèrent des maquisards venus de toute la région. Des jeunes et des moins jeunes, surpris par ce tintamarre, se penchèrent aux fenêtres. Des enfants coururent hors des maisons, les yeux rivés sur le convoi qui approchait :

— Maman, maman ! s’écria l’un. Un défilé, viens vite !

Nous nous levâmes droits comme des i.

Le quatrième groupement des Forces Françaises de l’Intérieur, dirigé par le commandant Lucien, marchait au pas, l’allure rythmée par les percussions. En tête de cortège avançait un garçon au minois poupin. Je frémis en découvrant l’immensité du drapeau qu’il brandissait : les couleurs de la France, levées aussi haut qu’il en était capable, crevaient le ciel morose. Elles figèrent les badauds, appelèrent la stupéfaction. J’aperçus un éclair d’incompréhension dans les yeux d’un vieux monsieur, à sa fenêtre. L’instant d’après, il se dressait devant sa porte.

Derrière Guy – c’était le nom du porte-drapeau – le Groupe Mobile d’Alsace-Vosges défilait en rangs par trois. Les tambours et les clairons suivaient, quelques mètres devant Charles et Klimt, qui fermaient la marche.

Mes amis les rejoignirent. Je m’élançai dans leur sillage.

Tout d’abord, les curieux affluèrent en masse. La rumeur dut se répandre vite, car quelques rues plus loin, c’était un quartier entier qui nous accueillit, et bientôt la troupe dut traverser une mer d’applaudissements. Sous les cris d’encouragements jaillissait l’émotion qui, parfois, poussait un spectateur à se jeter au cou des maquisards, à les étreindre si fort et si longuement qu’ils déstabilisaient deux lignes à la fois. Des familles entières cheminaient derrière nous. La crainte de l’occupant forçait certains à se retourner, à surveiller, et à se fondre de nouveau dans la foule, incrédules. Un vieillard attrapa soudain le bras de Mathieu :

— Qu’est-ce qui se passe ? chevrota-t-il. Qui êtes-vous, qu’est-ce que…

— Nous sommes le onze novembre, monsieur. Nous honorons les hommes qui se sont battus pour nous. Pour nous léguer une France libre.

Le vieillard baissa la tête. Lorsqu’il trouva la force de la relever, ses yeux scintillaient.

— Merci, bredouilla-t-il. Merci…

Je souris à mon ami, et nous hissâmes notre attention sur les façades : aux fenêtres étaient penchés de nombreux spectateurs. Un timide drapeau tricolore fut pendu à un balcon.

La marée humaine que nous formions grossissait à chaque mètre. Certains en venaient même à pleurer.

Vous voyez, avais-je envie de crier , ils sont là ! Ils vous sont peut-être invisibles, ces battants de l’ombre, mais ils existent : ne perdez pas espoir !

Au lieu de cela, l’émoi me rendit muette. Nous laissions l’allégresse illuminer nos visages, ignorions ceux qui ne se joignaient pas à nous, et encouragions les autres à nous suivre.

Il nous fallut une vingtaine de minutes pour atteindre notre destination : le monument aux morts. La troupe se scinda en deux et Lucien, face à tous, attendit que les deux hommes en queue de peloton le rejoignent. Ce fut donc en traversant une haie d’honneur que Klimt et Charles accédèrent à l’imposante structure, pour mieux déposer ce qu’ils transportaient.

— Présentez armes !

Les maquisards obéirent. Et, une seconde plus tard, Klimt déposa la croix de Lorraine au pied du monument, avant que Charles se sépare d’une gerbe de fleurs préparée avec grand soin. Une banderole l’entourait.

« Les vainqueurs de demain à ceux de 14-18 »

Ils cédèrent ensuite leur place au chef d’orchestre. La Marseillaise, refoulée depuis des années, retentit enfin, devant un public ému aux larmes.

Je m’écartai ; une fillette se frayait un chemin parmi nous. Elle et d’autres enfants gagnèrent tout doucement le devant de la scène, des pissenlits plein les poings.

L’édifice commémoratif se para de jaune, pendant que nos voix, mêlées pour n’en faire qu’une, réchauffaient les cœurs.

Une fois le silence revenu, les gens se mirent sur la pointe des pieds : sans doute espéraient-ils reconnaître quelqu’un parmi les courageux soldats. Cependant, aussitôt la cérémonie terminée, les camions revinrent et les maquisards disparurent.

Personne ne se doutait encore que l’audace dont ils venaient de faire preuve allait changer la donne. Ils ne pensaient pas que l’événement, préparé depuis des lustres, allait remonter jusqu’à Churchill, ni jusqu’à Roosevelt, encore moins qu’il allait les persuader de larguer des vivres et des armes. Le vent du changement s’apprêtait à souffler.

Le lendemain, dans tous les journaux étrangers, les gens libres purent apprendre que l’âme de la France vibrait encore.

***

Les fleurs et les messages s’amassèrent devant le monument aux morts. Il fallut attendre midi pour que la Feldgendarmerie, bouillonnante, soit délivrée de ses chaînes. La Gestapo ordonna aux fonctionnaires français des alentours de mener l’enquête pour trouver les coupables.

— D’accord, fit Stanislas.

Puis, l’ami d’Andy libéra ses subalternes afin qu’ils passent leur journée en famille.

***

Je poussai la porte des Durel avec une gaieté folle. Je retrouvai Pauline et Jules, regroupés au coin du feu.

— Alors ? demanda Solange en levant la tête de ses papiers.

Elle vit mon sourire mais attendit tout de même une réponse. Il me fallut reprendre mon souffle avant d’exhaler :

— C’était magistral ! Tout le monde a été parfait, vos idées étaient grandioses.

— Pas d’accroc ?

— Aucun. Oh et Pauline, ta phrase d’hommage sur la gerbe de fleurs, tout le monde l’a adorée.

Mon frère la contempla avec fierté. Sur le visage de sa voisine, un sourire faisait plier les cicatrices.

***

— Je te réserve une surprise, murmurai-je.

— C’est vrai ?

Jules sautillait : c’était la première fois que je l’emmenais au maquis. Il se dandinait tant qu’il perdit l’un des plaids que je lui avais confiés. Munie de deux cageots de légumes secs sous huit couvertures, à peine capable de voir où je posais les pieds, je dus lui laisser le temps de le ramasser lui-même avant que nous puissions reprendre notre chemin.

— C’est encore loin ?

Je lui assurai que non : le maquisard que je cherchais était déjà visible. Il nous attendait, assis sur une souche, non loin de ses camarades. Lorsque Jules l’aperçut, il courut à sa rencontre :

— Oh, Simon ! Simon !

Simon se leva pile à temps pour recevoir mon frère – et ses plaids – de plein fouet. Il secoua la tête :

— Bah alors ?

— Tu m’avais tellement manqué…

Il se rassit pour être à sa hauteur, et accepta un nouveau câlin.

— Toi aussi tu m’as manqué, bonhomme.

Il remua les mèches caramel du garçon de maintenant sept ans.

— Tes cheveux ont poussé ! constata Jules.

— Et toi tu as drôlement grandi ! J’espère que tu travailles bien à l’école.

— Oui, mais aujourd’hui c’est jeudi alors je ne veux pas en parler, bouda-t-il. Tu as un grand fusil, dis-donc. C’est un vrai ?

Ça le fit rire. Voir mon frère frôler l’arme et la comparer aux pistolets des Feldgendarmes l’amusait grandement. Malgré l’éloignement, ils n’avaient rien perdu de leur complicité. Simon s’était tant occupé de lui depuis notre arrivée… Il lui apprenait des tas de choses, savait le reprendre sans le vexer ; il s’était rapidement imposé comme modèle et, instinctivement, Jules voyait en lui un grand frère drôle et rassurant. Les savoir réunis après de longs mois, même pour un petit temps, me comblait de bonheur.

— Je vais lui faire visiter !

Simon me sortit de ma rêverie. J’acquiesçai, les laissai s’éloigner et récupérai les couvertures de mon frère. Je m’enfonçai dans le campement après un regard vers le ciel.

Plus aucun nuage. Il allait geler.

Le tintement de la marmite m’attira au fond du campement. Guy, le porte-drapeau de la matinée, cuisait des pommes de terre : il dispersait fougueusement la fumée lorsque j’obtins son attention. Son faciès fin et anguleux était assombri par des cernes et de larges traînées de cendres. Il cessa de gesticuler et essuya quelques gouttes de sueur perlant sur son menton :

— Oh, b-bon-bonjour, tu… tu ap-portes quoi ?

— Des lentilles et des couvertures.

— A-Ah, m… merci.

Il me libéra des plaids et m’arracha – un peu maladroitement – les cageots des mains pour vérifier ma marchandise. Il aperçut les lentilles sous les couches de journaux, et s’empressa d’aller les ranger pour qu’elles ne subissent pas l’humidité.

Je profitai du répit pour dégourdir mes bras devant la pente abrupte. Depuis notre position, nous ne voyions rien ; les arbres monumentaux, bien que nus, nous cachaient totalement. Guy revint bien vite et reprit sa danse étrange :

— I-Il ne faut pas qu-qu’ils sachent qu’on est là, parce que s-si-sinon, bégaya-t-il, on va avoir des p-pro-problèmes.

— Tu as peur qu’ils vous localisent avec la fumée ?

— Oui, ce… c’est ça.

D’un coup de bâton, il sortit les pommes de terre des flammes. Fripées et noires comme du charbon. Il les emballa soigneusement dans du papier et étouffa le feu avant de s’asseoir à côté.

— T’es la-la-la cousine des Durel, c’est ça ?

— C’est ça.

— Alors… c’est toi qu-qui avait eu la… l’idée de l’é-l’évasion depuis les trains ?

Il semblait essoufflé. Je lui laissai une pause avant de répondre que oui. Installé comme il l’était, les jambes dans la pente, Guy me tournait le dos. Je remarquai toutefois qu’il me cherchait du regard, avant de me fuir par instants. Je me posai près de lui.

— Tu crois qu’on va gagner ? lâcha-t-il sans buter sur ses mots.

Son intonation enfantine me surprit.

— Oui.

— Mh… Je mourrai avant. D-De toute manière, je mourrai avant.

Ses iris gris, enfoncés dans la surface osseuse de son visage, se plantèrent au plus profond de moi. Ils me firent basculer dans un état second.

Pourquoi penser de telles choses ? Tout le monde est si heureux, aujourd’hui…

— Tu sais, poursuivit-il, je ne suis p-pas bien fort. Il neigera bientôt. Demain, p-peut-être.

Il tordit tant ses doigts qu’ils me parurent désarticulés. Plus il les déformait, plus il parvenait à neutraliser ses bégaiements :

— Ce n’est p-pas grave ; c’est bien, la neige. Ça te tue doucement. Tu as ju-juste à fermer les yeux, et à rêver. Tout est très net. Plein de couleurs éclatantes…

Ses paupières tombèrent. Il ne bafouillait presque plus. Sa voix se contentait de trembler :

— La neige, ça te recouvre et ça t’engourdit. Et toi, t-tu dis rien, parce qu’en attendant tu n’as plus mal. Tu repenses à tes parents. À tes sœurs, peut-être. Et leur souvenir, c'est… c'est la-la plus belle chose qu'il te reste.

» Tu souris, bêtement. T’oublies tes doigts qui sont en train de geler. T’oublies tes amis qui sont en train de crever. Tu repenses ju-juste à eux, à ta vie, à tout ce qui aurait pu t’arriver… et tu t’endors. Paisiblement. Sans bruit. S-Sans douleur. Tu te dis que tu es au chaud, avec eux Que ton lit douillet et la vie te tendent les bras. Qu’en ouvrant la porte, tu-tu retrouveras-ton frère, qui était parti pour ne jamais revenir, et tous tes proches que t’avais vus m-mou-mourir.

» Alors, après avoir senti ton cœur se serrer une dernière fois, après avoir revu toutes ces pe-personnes qui… qui te poussaient à te battre, quelque chose se dépose sur ta joue. Tu penses que c’est un baiser de ta mère, m-mais c’est juste la morsure du froid qui vient t’enterrer à jamais. Et tu te laisses aller. P-Parce que c’est trompeur, le froid. Et aussi, parce qu’au fond, tu n’attends que ça.

Guy rouvrit doucement ses yeux rouges. Je n’avais pas vu que ses mains s’étaient rapprochées de son cœur, pour tirer de sa veste un morceau de papier. Il le contempla avant de me le tendre :

— J’aurais dû p-partir avec eux.

Il s’agissait d’une toute petite photo. Un homme posait face à l’objectif, aux côtés de sa femme, assise, un garçon sur ses genoux. Un autre bambin, dont je reconnus l’angulation du visage, se tenait debout auprès d’elle.

Je retournai l’image. Au dos avait été inscrite l’année : 1932.

— Je… J’étais juste allé chercher d-du pain. À mon retour, tout était pillé, ils… ils n’étaient plus là.

Je posai une main sur son bras et lui rendis sa photo. Je lui promis aussi qu’il s’en sortirait, qu’il les retrouverait.

C’est seulement maintenant que je comprends que j’avais tort.

De Dachau, personne ne ressort.

***

Je m’empressai de chercher Mathieu. J’avais besoin de lui parler, même pour ne rien dire ; je voulais juste le voir et m’assurer qu’il était encore là, que tout allait bien. Les paroles de Guy m’avaient trop retournée pour que je parte sans en être certaine.

Ce fut en suivant l’herbe déjà tassée par de larges bottes que je trouvai mon ami, assis à un point de vue. Mathieu sourit sans vraiment le faire exprès. Il nettoyait des jumelles et observait le paysage.

— Donc c’est ça, ton travail ? plaisantai-je en m’installant près de lui. Dérégler les instruments et profiter de la vue ?

— Si seulement.

Le jeune guetteur désigna du doigt des bâtisses, lointaines, visibles à travers le trou créé en l’absence de gros arbres.

— Y’a cinq points-clé. Cinq maisons. On a une sorte de code avec leurs occupants : s’il y a un problème, ils doivent mettre une bicyclette sous leur deuxième fenêtre.

— Un problème, du genre ?

— Le maquis est en danger.

Je secouai la tête. Mathieu amena les jumelles devant ses yeux fatigués – et les reposa sans tarder. Il avait compris :

— Qu’est-ce qui te tracasse ?

— Je… j’en sais rien.

J’observai les nuages blancs, poussés par le vent d’est.

— Il va neiger, repris-je.

— Y’a de grandes chances, oui. Il va aussi geler, donc ça tiendra au sol… mais c’est pas plus mal. Les Boches n’aiment pas monter la route des mines dans ces conditions. On sera en sécurité.

— Il n’empêche que vous allez avoir froid.

— Froid, avec toutes les couvertures que ma mère nous dégote ?

Son air malicieux n’effaça pas son mensonge. Ce n’étaient pas des carrés de laine qui allaient chasser le gel et la brise, ou qui allaient leur permettre de fermer les yeux sans craindre qu’on les tue dans leur sommeil…

Je me réfugiai dans mes pensées. Durant une éternité. Je songeai à leur manque de confort, leurs rhumes, leurs peurs. Je ressassai leurs dires et leurs vaines tentatives de cacher la misère.

Comment vont-ils faire pour passer l’hiver…

— Mia, j’aimerais que tu me promettes un truc.

Je me redressai, confuse.

— Quoi ?

— À la ferme, il faut que vous vous prépariez à déguerpir. Je ne plaisante pas. Si ça tourne mal au maquis, partez, coupez les ponts avec nous, n’essayez pas de nous retrouver.

Un courant froid s’immisça dans mes veines :

— Qu’est-ce que tu…

— Foncez à la Piquante-Pierre, cherchez d’autres patriotes, demandez-leur un abri. Si les Boches prennent le maquis, ils prendront mon père ; et s’ils prennent mon père, ils voudront ma mère. Je refuse de penser à ce qu’ils pourraient vous faire à cause de nous. Pendant qu’on se planque ici, vous restez à la merci de ces connards, et…

— Mathieu, il n’y a aucune raison pour que ça « tourne mal ». On va s’en sortir, tous ensemble.

— Regarde Simon, ils sont là !

Mon petit frère se dégagea des branchages, à une vingtaine de mètres de nous, son Grand Sim dans son sillage. Mathieu carra la mâchoire :

— Andy est souvent en vadrouille, ma mère est débordée, Pauline ne pourrait s’enfuir seule et ils ont votre adresse…

— Eh Mia, t’as vu ce qu’on a trouvé ?

Avant que Jules saute sur mes cuisses, Mathieu souffla :

— S’il te plaît, ne laisse personne s’en prendre à eux.

Une paume d’enfant glissa sous mon nez. Cependant, je ne pouvais me détourner de mon ami. La gravité, en ses yeux, neutralisait ma volonté.

— Miaaa, t’as vu ?

Je ne voulais pas penser à cela. Pas évoquer la possibilité qu’il leur arrive du mal. Pas prévoir un plan B alors qu’eux, n’en auraient jamais aucun.

Je brisai le contact visuel. Mon attention s’effondra sur un bouton de métal que Jules avait déterré :

— C’était près de la grotte de l’Enchanta !

Je vis Simon rire. À côté, Mathieu avait rabattu les jumelles sur son visage.

— Il y a une ancre gravée dessus ! Mia, pourquoi tu ne…

— Eh, mon grand, ta sœur a l’air fatigué.

Simon récupéra lourdement mon frère et le mit au sol :

— C’était une journée riche en émotions. Vous feriez mieux de rentrer avant la nuit.

Je chassai le brouillard de mon esprit. À la recherche de mes repères, je me levai et sondai les alentours.

— Je t’accompagne ? me proposa Simon.

Je fis non de la tête. Il s’approcha tout de même. Étourdie, je passai mes mains dans mes poches, et lui tendis ce que je comptais lui donner.

Un tube rouge, et un tube bleu.

Il les considéra tristement.

— Mia, grimaça-t-il, j’peux pas. Je ne pourrais pas les cacher correctement. Si les gars les voient, ça risque de changer…

— Je m’en moque.

J’écartai les pans de sa veste et rangeai Ventoline et Bécotide à l’intérieur :

— Prends soin de toi.

Il m’accueillit contre lui. Je peinai à me défaire de son étreinte, à les quitter, à redescendre au cœur du camp sans une tonne d’appréhension. Tout le monde s’activait. La nuit allait être froide.

— Eh Mia, tu sais qu’ils dorment dans des tentes ?

Les bras de mon frère se balançaient au rythme de nos pas.

— Ah oui ?

— Oui, et même qu’ils sont au sec. Pourquoi maman, papa et Ray ne viendraient pas se cacher ici ?

Un litre de plomb dévala mon estomac. Je m’arrêtai.

— Andy… bredouilla Jules. Andy m’a dit que Tatie Anne est peut-être malade, et que c’est pour ça qu’ils restent avec elle.

— Peut-être.

— Tu crois qu’ils nous aiment encore ?

Je m’agenouillai devant lui :

— Oui, Jules. Où qu’ils soient, papa, maman et Ray nous aiment plus que tout. Ils nous aimeront pour toujours.

Des perles salées m’envahirent. Jules me serra contre lui. Son petit torse, pressé contre ma poitrine, plaqua le pendentif de Raymond sur ma peau.

— Ai-je moi aussi le droit à un câlin ?

Andy débarqua et je ne pus m’empêcher de pouffer ; il nous rejoignit vraiment. La séance de réconfort collective fut, par chance, plus efficace que prévue, même si la tignasse blonde de l’Anglais me chatouillait le nez.

— Allez ! nous stimula-t-il. Ce soir, on dîne et on chante !

Malgré ce beau programme, mon cœur était gros. Laisser les garçons dehors me culpabilisait. Et, sans le savoir, cette soirée de novembre 1943 symbolisait le crépuscule de mes espérances. Car même si on repousse l’évidence, tout a une fin. Tout a un prix. Tout, mais surtout la vie.

Commentaires

Pauvre Guy...
La phrase « Les vainqueurs de demain à ceux de 14-18 » est parfaite, bravo Pauline !
 1
jeudi 2 janvier à 11h25
Ah ah, oui, merci !
 0
dimanche 5 janvier à 15h31
Quelle bonne énergie dans ce chapitre, la cérémonie du 11 novembre est d’une grande puissance ! Ça se finit sur une note plus angoissante mais malgré ça, Jules est si mignon...
 1
vendredi 3 janvier à 08h29
Ravie que ça t'ait plu avant la touche douce-amère !
 1
dimanche 5 janvier à 15h32
Tu l'annonces joliment, cruelle que tu es T_T
 1
dimanche 5 janvier à 16h44
Madame, pourriez-vous, s'il-vous-plaît, arrêter d'écrire des chapitres où l'on pleure tout du long. Merci bien.
Entre l'émotion du défilé, Guy, Mathieu, et la suite qui, j'ai ouïe dire, est pas des plus réjouissantes, je vais jamais survivre à ton roman moi !
 1
vendredi 28 février à 14h58
Je ne promets rien... si ce n'est que tu survivras :)
Merci beaucoup !
 1
mardi 3 mars à 01h08
Alors je me rends compte que je lis avec en permanence les larmes aux yeux, mais pour plein d'émotions différentes en fonction des chapitres.
Celui-là est si sombre... Et vraiment prenant, comme d'habitude. L'histoire de Guy... J'ai pas les mots.
 1
dimanche 31 mai à 22h06
Oh... Quelque part, ça me fait plaisir que ça te touche autant, et en même temps je suis désolée pour tout ce qui est triste !
 0
lundi 1 juin à 16h37
La menace qui pèse sur ce chapitre fait vraiment froid dans le dos. Pourtant, le début est assez jubilatoire, mais je ne peux m'empêcher de craindre que tout ne dérape pour de bon dans la suite... :(
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mardi 30 mars à 12h10