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K. M. Rivat

vendredi 13 décembre 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 25

Résumé des précédents chapitres

Le visage ravagé de Pauline peine à cicatriser et la jeune femme devient aveugle.

Bonus, Mathieu et Mia accompagnent Claire, la fille du cafetier, en ville pour chercher un ersatz de café. Cette banale aventure aboutit à une grosse querelle entre Mathieu et Bonus. Mia, en partie responsable, culpabilise. Elle ne s’attendait toutefois pas à ce que Simon vienne la rassurer. Encore moins à ce qu’il vienne lui présenter des excuses.

Sur les conseils d’Andy, notre narratrice met le nez dans le livret de famille des Durel. Elle apprend alors que Mathieu avait une sœur jumelle. Marie. Décédée dans l’enfance…



LES REFRACTAIRES

Vendredi 26 février 1943, 21h40

L’hiver se déroula presque sans encombre. Charles et Simon avaient réalisé de grandes luges et elles furent prêtes à temps pour l’arrivée de la neige. Ce fut parfait à l’occasion des fêtes ; pour Noël, soixante centimètres de poudreuse nous accueillirent devant la porte. Jules était aux anges.

Par deux, nous descendions à toute vitesse le champ de pommes de terre, organisions des courses et des paris… je n’avais jamais autant ri depuis mon arrivée. Mais le printemps pointa le bout de son nez. Son chapelet de mauvaises nouvelles glissait dans son sillage…

Laval n’avait pas tenu tête à Sauckel, l’organisateur des déportations de travailleurs en Allemagne. Ce qui était tout d’abord un échange volontaire pour libérer des prisonniers français, devint dès lors obligatoire. Ils appelèrent ça le STO, et le souvenir de mes cours d’Histoire ne laissait rien présager de bon.

Tout homme âgé de vingt à vingt-deux ans se verrait envoyé en Allemagne – Simon, Bonus et Henri étaient donc concernés. Du haut de ses dix-neuf ans, Mathieu le serait dans les mois à venir, et Andy, tout juste trop âgé, y échappait de peu. Stanislas l’avait cependant averti : mieux valait rester prudent. Il suffisait d’un mot de la part des autorités pour que son nom soit ajouté à la liste.

Le tintement des verres ne me sortit pas de ma réflexion. Mes pensées se dévoilaient sur un écran liquide : celui de la soupe qui refroidissait dans mon assiette.

— Mia ?

Je levai la tête. Ça venait de l’autre bout de la table. Je passai de visage en visage jusqu’à m’arrêter sur Simon.

— Mia, répéta-t-il, tu peux me passer du pain ?

Je confiai une tranche à Andy, et en bon voisin, il se chargea de faire la commission. Ensuite, il servit de l’eau à Pauline.

Là se trouvait ma famille, au milieu de ces gens portés par les mêmes valeurs. Là se trouvait ma famille, auprès de Simon qui donna la moitié de son pain à mon frère, auprès de la courageuse Solange qui dédiait ses nuits au travail pour que l’on ait à manger, auprès de Mathieu, d’Henri, de Charles, et avec l’amitié précieuse que je vouais à Pauline et Andy. Là se trouvait ma famille. Et on souhaitait me la prendre.

Tandis que ses frères maudissaient leur sort, Mathieu, face à moi, tentait de capter mon attention. Il finit par se pencher pour l’obtenir :

— T’as une idée ?

J’étais effrayée. Pourtant, je murmurai que oui.

S’il y avait bien une chose que j’avais retenue de mes cours, c’était qu’il existait un moyen d’échapper au STO…


Dimanche 21 mars 1943, 7h12

Je consultai l’horloge de la gare. Sept heures douze.

Mon cœur faiblissait en voyant la foule de jeunes condamnés au départ, direction l’Allemagne et ses usines. Je ne lâchais pas Simon :

— Dis-moi que ça va marcher.

Il n’osa rien répondre. À côté de nous, Henri avait vissé sa casquette sur sa tête et s’était assis sur le dossier d’un banc libre. Lui aussi, tremblait. Il ne parvenait plus à démonter les peurs que Bonus partageait depuis l’aube.

— N’oublie pas, repris-je pour Simon, tu montes dans les derniers, d’accord ?

Il ferma les yeux :

— Entendu.

Je frictionnai son bras pour le réchauffer. Dans notre dos, Mathieu se mordait les lèvres. Si ses frères échouaient aujourd’hui, plus aucun espoir ne lui serait permis. Non seulement la famille en subirait les conséquences, mais les instances nazies le priveraient de toute chance de fuir. Il fusilla du regard le milicien qui faisait les cent pas.

Bientôt, le train se fit entendre ; les embrassades fusèrent. Simon me quitta. Je demeurai à quai tandis qu’il se fondait dans la masse. Paralysée…

— Viens, insista Mathieu. Ne restons pas là.

J’ancrai le visage de Simon au plus profond de ma mémoire et me laissai entraîner loin des wagons, de la fumée et des sifflets, la boule au ventre.

Le carrelage de la gare me glaça, tant par sa brillance froide que par les reflets du ciel gris. J’ignorai les boiseries, les comptoirs et les luminaires : je ne marchais que pour rejoindre la sortie, l’air libre, les bonnes nouvelles, et Andy. Il nous attendait au volant d’une voiture. C’était l’un des rares citoyens à pouvoir se vanter d’en avoir une – ou plutôt, d’en avoir emprunté une. Avoir un mécanicien comme Alfred Chapelon dans notre poche avait ses avantages.

Andy passa la tête par la fenêtre :

— Montez, vite : on a du pain sur la planche !

***

Pauline et Jules discutaient près de la cheminée. L’enfant, à mesure de ses réflexions, sortait des carrés de bois d’un sac en tissu. Chacun possédait, au dos, de petits bâtonnets destinés à être enfoncés aux bons emplacements d’une planchette trouée.

— Trois fois sept… mh… vingt-et-un.

Jules piocha le 2 et le 1, et les disposa à droite du signe égal. Les bâtonnets s’y emboîtèrent parfaitement.

— Oh ! J’ai réussi, c’était ça !

— Bravo, mon grand.

La jeune femme le félicita, et se tut. Elle perçut les cliquetis du bois remué dans le sac, puis le petit bruit qui frottait l’air lorsque Jules grattait pensivement ses cheveux. Un murmure lointain remua l’air :

«  … êtes avec nous, et je place mes enfants sous votre protection.  »

Pauline n’y prit pas garde. Elle tâtonna jusqu’à l’épaule de Jules :

— Tu tentes une autre multiplication ?

— Mh…

— Tu es très doué. Tu peux le faire.

Le mutisme enfantin révéla les chuchotis :

«  Veillez-les et bénissez-les. En ce jour plus qu’en aucun autre, Sainte Marie, mère de Dieu, je vous en conjure, ayez pitié de mes fils… »

— Neuf fois quatre.

Le visage de Pauline chercha les escaliers. Réfugiée à l’étage, sa mère priait. Son désespoir perforait les murs.

***

Serré dans le train comme au fond d’un cercueil, Simon déchantait. Les occupants de son compartiment se bousculaient sans cesse. Il se hissa sur la pointe des pieds et analysa les faciès sans voir celui de Henri.

Tant pis.

— Hé… Hé, Simon ?

Un petit gars famélique lui tapota le dos. Il le reconnut : un tanneur de son âge, qui s’était présenté aux diverses réunions clandestines. Il le tracta vers lui, au plus près de la porte coulissante.

— T’es prêt ? lui demanda le garçon après l’avoir remercié.

— On n’a pas vraiment le choix…

***

Charles Durel vérifia son compte de munitions. Depuis les hauteurs de Saint-Maurice-sur-Moselle, le tireur d’élite humait l’air pour garder son sang-froid.

À quelques pas, Alfred Chapelon armait son fusil.

Les rangs de la résistance grossissaient depuis le début de l’année ; plus un jour ne s’écoulait sans attentat. Toutefois, c’était un autre type de désobéissance civile qu’ils s’apprêtaient à commettre.

Devant eux, les rails qui risquaient d’emporter leurs enfants, leurs frères et leurs amis.

Charles tourna la tête. À une centaine de mètres, caché par les sous-bois, se trouvait l’un des premiers Américains parachutés à qui il avait eu affaire : James Moore. Il logeait dans des hameaux autour de la circonscription, tantôt au-dessus de Château-Lambert, tantôt vers Le Ménil et, en une longue année, une confiance à toute épreuve était née entre ces deux hommes.

James posa un index sur sa tempe et l’en décolla solennellement. Le père de famille l’imita.

Tout le monde était prêt.

***

— Non non non, gémit Mathieu depuis la place du mort, moins vite !

Il put à peine s’accrocher avant qu’Andy écrase la pédale d’accélération. Je traversai la banquette, comme à chaque virage, et me cognai à la porte. L’Anglais surveillait la coloration verdâtre de son voisin :

— Ah, les voitures… les plus beaux jouets du monde !

L’autre ne parut pas du même avis. En lorgnant sur le précipice, il nous était possible de surveiller la voie de chemin de fer. Le conducteur, après d’innombrables lacets, gara sagement le véhicule dans l’herbe.

Nous retînmes tous les trois notre souffle. Et soudain…

— Les voilà ! m’écriai-je.

Quand il aperçut à son tour la tête de la locomotive, Andy enclencha le klaxon. Une fois, deux fois ; une troisième et dernière fois, longuement.

Le code strident parcourut la vallée.

***

Simon observa le mécanisme d’ouverture des portes. Le train bougeait trop : il empoigna une barre métallique. Son compère fit de même. Il leur fallait encore patienter jusqu’à ce que leur vitesse soit suffisante, et que le convoi se soit complètement enfoncé dans les massifs.

Encore cinq minutes.

Ils n’avaient pas le droit à l’erreur.

***

Les secondes s’écoulaient sur la montre à gousset d’Alfred. Il observa Charles prendre place en hauteur. Scruter les alentours. Caler son Lebel sur la roche qui l’abritait, avant de diriger son œil vers la lunette.

Un bruit de klaxon résonna. Deux signaux courts, un long.

— Préparez-vous, ordonna-t-il.

La ribambelle d’hommes et de femmes présents étaient sur le qui-vive. Ils resserrèrent leur étreinte sur leurs armes. Éparpillés le long du chemin de fer, à raison d’une personne tous les trente mètres, ils se fondirent parmi les arbres.

Le hurlement du train surgit.

La locomotive déboula : deux de ses portes coulissantes béaient, une autre se déverrouilla ; les passagers réagirent. Une première silhouette roula hors de sa rame et se jeta dans un bosquet.

— Boches armés en queue de train ! alerta Alfred.

Alors, pendant que sept jeunes du pays s’échappaient, pendant qu’ils signaient par cet acte leur entrée dans la clandestinité, leurs protecteurs placèrent le bout du convoi dans leur ligne de mire.

***

Simon frappa douloureusement la terre mais se retourna aussitôt. Il lui fallait se jeter au fossé, vite, avant que les Allemands du dernier wagon le repèrent.

Il se mêla à la verdure.

Le train passa.

Fébrile, l’épaule en miettes, il n’osa y croire. Il glissa sur le dos. Reprit son souffle. Et, lorsque le convoi disparut pour de bon, il prit le risque de s’élancer vers la forêt.

Non loin, Henri remontait, lui aussi. La vue de son frère sain et sauf lui arracha un sourire.

Encore dix mètres, cinq, un. Une paume se tendit vers Simon et l’emporta à l’abri des arbres. Il en reconnut le propriétaire :

— Sa… Salut, Stanislas.

— Ha !

Le gendarme explosait de joie :

— C’est si bon de te revoir, mon gars !

***

Andy immobilisa l’auto devant la ferme des Durel. J’en sortis d’un bond et courus à en perdre haleine vers la forêt.

Des nouvelles, vite !

Je me retournai une fraction de seconde, le temps de voir Andy s’engouffrer dans la maison et Mathieu s’engager à ma suite.

— C’est par là ! souffla-t-il alors que je commençais déjà à me perdre.

Il me dépassa et s’enfonça davantage dans l’amas dense de chênes et de pins, au sein duquel se repérer devenait un calvaire. Le point de rendez-vous était situé bien plus haut. Mon pantalon de toile s’arrachait dans les ronces, mais voyant que je me hissais difficilement, mon guide tendit son bras.

— Fais gaffe, c’est pas mieux après.

Nous débouchâmes sur un sentier. Il se frotta la joue avant de pointer l’est du doigt. La forêt départementale avait tout d’un vrai labyrinthe pour qui ne la connaissait pas parfaitement ; elle s’étalait sur les crêtes et le moindre relief pour former une barrière aussi large qu’impénétrable.

Un mouvement ; nous nous figeâmes.

Des voix. De l’inquiétude… Mathieu nous en débarrassa bien vite :

— Ce sont eux.

***

Une quarantaine de personnes s’était regroupée en arc de cercle autour d’un homme solide, debout sur une caisse. Depuis le sol, je n’aurais su deviner sa taille, mais il me paraissait dans la moyenne. J’aurais juré voir ici un citoyen sans histoire, aux bras musclés par le labeur des champs ou par des travaux de voirie. Un commerçant, pourquoi pas, mais un homme lambda. Celui qui, au milieu de la foule, n’attirerait jamais l’attention.

Il obtint ce jour celle de tous.

Son nom voyageait dans toutes les bouches : Lucien. Envoyé par les chefs de la Résistance. Par Rex lui-même.

Un boucan fou anima l’assemblée lorsque les treize hommes remontèrent enfin. Et je les vis, je les vis moi aussi, mon cœur hurla de joie à la vue de ces visages familiers, flanqués de Klimt, Charles, Édith Chapelon et Stanislas, et protégés en bout de file par Alfred et d’autres dont j’ignorais le nom.

Lucien applaudissait depuis son estrade :

— Mes amis… je suis heureux de vous voir auprès de nous ! Mais, il semble évident que, comme nous tous, vous mesurez la gravité de la situation. Soyez certains que la Gestapo mènera son enquête ; votre absence à destination ne tardera pas à se faire savoir. À moins que vous recherchiez la mort, il vous sera, désormais, impossible regagner vos foyers.

Il déglutit :

— Mais c’est ici, mes amis, ici qu’est votre nouveau foyer ! C’est ici que nous nous battrons ! Cette forêt sera notre abri, notre maquis, et votre chez-vous. Nous devrons la défendre coûte que coûte. La mission qui nous est confiée est simple. Elle tient en deux points : démoraliser l’ennemi nazi, et compromettre ses plans. L’aide extérieure dépendra de notre détermination.

Il posa ses yeux sur Charles avant de continuer :

— Nous avons des armes ! En très bon état, volées aux Boches il y a de cela deux ans. Il nous sera indispensable de nous en servir à bon escient.

Sur ses ordres, Charles ouvrit une caisse de matériel. Je me rappelai de cette nuit où lui, ses fils et amis étaient revenus les bras chargés, après avoir dévalisé l’entrepôt de la gare… et me rappelai aussi des conséquences que cela avait eu.

Le public dévora son contenu du regard.

— Si je suis là, enchaîna Lucien, c’est pour vous assurer que tous les espoirs de la France libre sont portés par des gens comme vous. Ensemble, nous libèrerons notre pays du joug hitlérien. Et grâce à vous, il s’en relèvera plus fort.

Nous retînmes un soulagement immense, un espoir prématuré et pourtant délectable. L’orateur nous jaugea un instant :

— Chers amis : je vous informe que, sous la direction du Général de Gaulle, je prends avec honneur la tête du maquis dit « de l’Ognon » !

Une ovation couvrit sa voix. Il n’avait pourtant pas fini…

— Je me devrai, malheureusement, de faire entendre nos revendications à un plus haut niveau. Ainsi, le maquis sera sous le commandement du sous-secteur du Thillot.

« Pour ses actes patriotiques dès la première heure ; pour avoir tenté de retarder l’invasion allemande ; pour les risques et les services rendus à la France comme à la Grande-Bretagne, c’est à Charles Durel que je confie, en mon absence, notre combat.

Mon âme vibra. Tous se tournèrent vers lui : lui, l’agriculteur vétéran de la Grande Guerre, qui se voyait en un éclair propulsé à un niveau de responsabilités qu’il n’imaginait pas. Malgré sa grande taille, il se noya sous la pluie de félicitations, de joie et d’extase.

Il remercia Lucien en baissant timidement le menton. Jamais je n’avais applaudi aussi fort.

***

Le discours se termina dans la liesse. Je perçai pourtant les groupes fraîchement formés, jouai des coudes parmi la foule sans perdre ma cible du regard :

— Simon !

Je m’extrayai de la masse à grand-peine, et toute la tension retomba au moment où je pus le prendre dans mes bras.

— Admire, rit-il, ça a marché comme sur des roulettes !

Je me contentai de serrer mon étreinte. S’il savait combien j’avais eu peur de les condamner…

— Tu vois, plaisanta-t-il, toi qui craignais d’avoir oublié tes cours ! Quel nom nous donnent-ils, dans tes livres ?

Mes lèvres s’étirèrent :

— Les réfractaires.

***

À chaque convoi, une poignée de jeunes sautait des trains pour se réfugier au maquis. Toutefois – et il fallait s’y attendre – les Allemands comprirent le stratagème. La surveillance fut renforcée.

Le 21 juin, Mathieu passa la barre symbolique des vingt ans ; une lettre ne tarda pas à lui annoncer que son tour était venu. Et les risques étaient trop importants pour qu’il s’échappe de la même manière que ses frères.

Alors, la veille du départ, il entra dans la clandestinité. Et deux jours plus tard, la ferme fut fouillée. De fond en comble. Ils ne trouvèrent rien ; toutes les armes avaient été rapatriées au maquis.

Ce fut sans doute pourquoi ils emmenèrent Charles.

Privé de sa tête, le maquis évolua sous la guidance de Klimt, avant que son chef réapparaisse cinq interminables jours plus tard.

Réapparaisse est un bien grand mot…

Ce fut la population qui nous annonça l’avoir trouvé, sanglant, au pied des locaux de la Feldgendarmerie. Solange alla le chercher elle-même. Seule. La haine au fond du cœur, elle mit plusieurs heures à le hisser jusqu’à chez nous, et plusieurs jours à faire dégonfler son visage.

À coups de crosse, ils avaient brisé ses orteils. Amoché sa mâchoire, des doigts et une arcade sourcilière. Sa chevalière, toujours en place à son auriculaire, ressemblait à un garrot sur un boudin noirâtre. En peu de temps, le maquis emmagasina une colère sombre, profondément enracinée : il jura de la convertir en force.

Nous, dénommés Durel, devions décupler notre prudence. Il était vital d’agir dans le secret et la discrétion les plus absolus.

Pour éviter de nouveaux « hors-la-loi », la Feldgendarmerie commandita l’enlèvement des jeunes destinés au STO quelques jours à l’avance, directement sur leur lieu de travail, afin qu’ils n’aient pas le temps de préparer leur fuite. Les familles outrées se multiplièrent alors et, au compte-gouttes, rejoignirent le mouvement. Leur être cher s’enfuyait au maquis à la première permission accordée. Quelques villageois haut-perchés assuraient à tour de rôle le ravitaillement en eau potable et en nourriture, ainsi qu’en couvertures pour l’hiver. Solange se démenait tant pour qu’ils ne manquent de rien que Lucien, rapidement, la nomma gestionnaire des ressources. Les maquisards ne pouvaient rêver d’un meilleur ange-gardien.

Sauckel réservait aux réfractaires une peine très simple : la déportation. La population comprit tristement les risques qu’encouraient ses fils et ses frères. «  Les réfractaires seront traqués, nous emprisonnerons leurs femmes et leurs enfants, nous brûlerons leurs maisons ! ». Telle fut l’annonce en représailles. Cependant, Stanislas ayant une certaine influence à la gendarmerie, personne ne s’en prit à nous. Il monta même en grade…

Le mouvement fit sauter les voies de chemin de fer. Des V peints à la va-vite recouvrirent les murs de la ville, et la croix de Lorraine colla vite à notre peau ; les chants partisans résonnèrent dans nos bouches, et Andy ne cessa point de chanter :

One day, the truth
Another, a lie
You once lived
And then you died

— Antoine… Antoine, ramène-toi, et vite !

— Quoi ?

— C’est l’vieux, il ne respire plus !

Antoine Necker entra en trombe. Grise et terne, située en sous-sol, la pièce ne permettait aucune échappatoire. Il se précipita vers le vieil homme étalé sur le sol. Ray.

— Putain de merde, Paul, qu’est-ce que t’as foutu ?

— Rien, aide-moi !

Ils redressèrent le corps amaigri mais ses yeux demeurèrent clos, et sa peau, incroyablement plus flétrie que trois ans auparavant, semblait donner le tragique pronostic.

Un troisième homme se figea sur le seuil.

— Que lui avez-vous fait ?

— C’est pas le moment, Ian, grommela Antoine.

— Que lui avez-vous fait !

Ian fondit sur eux. Du haut de sa trentaine d’années, il les écarta et allongea correctement leur otage ; il débuta le massage cardiaque.

— T’es fou, le retint Paul, t’as vu son état ?

Il n’en eut cure ; ses paumes enfoncèrent le thorax immobile.

— On va lui exploser des côtes !

— Laisse-le faire.

Antoine attrapa le poignet du vieillard. Il planta méthodiquement deux doigts sous son pouce : aucune vibration ne leur fut communiquée.

— Il va le tuer !

— Ferme-la, Paul.

Leur jeune recrue transpirait d’effroi. Ils étudièrent sa ténacité, de longues minutes.

Dans un sursaut, le vieil homme ouvrit ses lèvres.

— Ça y est, il respire !

Ils soufflèrent enfin. Raymond, égaré, à bout de forces, découvrait à nouveau le plafond blafard de ce qui était devenu sa prison. Sa tombe.

Après avoir apaisé celui qu’il venait de sauver, Ian se tourna vers son supérieur :

— Il n’en a plus pour longtemps…

— On n’a pas le choix, insista Antoine. La formule chimique sera bientôt prête. Faites en sorte qu’il tienne d’ici-là.

Incrédule, Paul s’emporta :

— Et comment tu veux qu’on fasse, hein ? Il peut claquer d’une seconde à l’autre !

— Ce n’est qu’une question de jours. Une semaine, tout au plus. Un jour ou deux pour la formule, quelques heures pour la fabrication, un test et basta, on décolle. On n’a besoin que de sa carcasse.

Dans l’ombre, les poings du réanimateur se serrèrent :

— Vous oubliez une chose importante. Les voyages temporels sont éprouvants. Tous les premiers sauts font…

— Ne t’en fais pas pour ça, le coupa Antoine, ça ne lui fera absolument rien.

Le scientifique observa Ray avant de reprendre :

— Ça ne sera pas son premier voyage.

Commentaires

Les frissons sont encore là en relisant ce chapitre. Une belle dose d'action et le plaisir de retrouver Ray, même si ce n'est pas en très bon état... Il a des choses à cacher !
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vendredi 13 décembre à 17h04
Merci Chimène !
Et oui, Ray a quelques secrets bien gardés...
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vendredi 13 décembre à 23h13
Le rythme de ce chapitre est vraiment prenant :)

Courage, Ray, je sais que tu en as !
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samedi 14 décembre à 12h03
C'était la chose dont je doutais le plus, merci beaucoup !

Heureusement qu'il en a, oui, aha.
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dimanche 15 décembre à 11h02
Ouin j'étais trop stressée tout du long T-T D'un côté y a rien qui va, de l'autre ils arrivent à s'en sortir un peu quand même. Et cette révélation sur Ray là ! Déjà je suis contente de savoir qu'il est vivant même pour pas longtemps, et puis ça attise ma curiosité cette histoire de voyage. Il était donc au courant de tout !
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vendredi 28 février à 14h43
Merci tout plein, Aloyse ! J'espère que tu trouveras de quoi assouvir un tant soit peu ta curiosité dans les chapitres suivants :)
Et oui : Raymond savait pas mal de choses...
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mardi 3 mars à 01h11
Je crois que je m'étais arrêtée là ?
J'imagine pas la pression pour Mia, si j'étais à sa place et que je devais retrouver des détails dans mes cours pour aider la résistance je serais tellement stressée de faire une erreur T.T
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dimanche 31 mai à 21h46
Tellement ! On oublie le plus petit détail et tout tombe à l'eau...
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lundi 1 juin à 16h27
Eh ben, ça ne rigole pas ! Heureusement que les garçons sont passés entre les mailles du filet, mais pauvre Charles, et pauvre Ray aussi... :(
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jeudi 18 mars à 14h24
Voui ! Ils ont eu de la chance... contrairement à Raymond et Charles ^^'
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dimanche 21 mars à 14h05