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Karole Schifferling

lundi 2 décembre 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 24

REGLEMENTS DE COMPTE

Lundi 21 septembre 1942, 10h07

— Bonjour, Charles ! J’vends des photos, tu veux laquelle ?

René, le facteur, ouvrit sa sacoche et en sortit toute une plaquette. Charles appela Solange afin de choisir, jusqu’à ce qu’il aperçoive lesdites photos…

— C’est à l’effigie du Maréchal, mon vieux. Une par maison, au minimum !

Depuis le jardin, je vis mon hôte marquer une pause.

S’il n’en achète pas, on va être surveillés…

Une pensée similaire dut lui traverser l’esprit, car il soupira et passa une main dans sa poche :

— Elles sont à combien ?

— Sept francs l’une, douze les deux.

— Une, ça ira.

Son index s’abattit au hasard sur la plaquette, et René tendit la paume pour recevoir les sept francs. Je me dépêchai de placer la laitue tout juste cueillie dans mon panier afin d’aller voir. Charles s’écarta pour me laisser franchir le seuil. Entre ses mains, un portrait de Pétain.

«  Familles françaises, votre Maréchal agit pour vous ! »

Je devinais la sourde douleur qui griffait son estomac. Ce vieux monsieur, cet ancien Général qu’il avait tant admiré, pour qui il aurait donné sa vie et qu’il tenait en ce jour dans ses paumes, n’avait plus rien du Lion de Verdun.

La France, avec les années, avait perdu ses précieux héros. Ceux-là même qui la défendaient s’étaient vus offrir la hache du bourreau.

Je m’installai, sans bruit, devant la pierre à eau. Charles rentra derrière moi et abandonna l’image au fond du coffre.

— C’était qui, papa ?

— René, répondit-il en s’approchant de Pauline.

Mon amie était assise sur une chaise, près de la cheminée. Aucune source de chaleur ni aucune distraction ne lui tenait compagnie. Elle inspira profondément et, du bout des poings, défroissa sa robe.

Elle présenta son coude à son père, et ce dernier l’aida à se lever :

— Où veux-tu aller ?

— Au soleil. Il fait beau aujourd’hui, n’est-ce pas ?

Je me détournai pour me concentrai sur le nettoyage de la salade. Seules mes oreilles demeurèrent à l’affût. Elles perçurent les petits pas de Pauline. Sa lenteur, et sa prudence. Sa proximité.

Désormais à un cheveu de la porte, j’aperçus son profil recouvert de pansements, et les plaques épaisses qui dévoraient son cou. Elle dénoua difficilement son châle. Fidèle compagnon de ses épaules depuis son adolescence, elle le fixa un peu plus haut, pour qu’il tombe devant son masque de compresses.

Puis, elle déglutit et se laissa emporter dehors.

***

— J’aimerais essayer, murmura-t-elle.

Son père la guidait sur le petit chemin caillouteux qui menait au pré.

— Quoi donc ?

La jeune femme frôla ses tempes et retira un carré de coton. Elle sentit enfin la caresse du vent. La chaleur des rayons, filtrés par son foulard. Le cœur battant, elle en ôta un deuxième. Charles vit ses pansements chuter les uns après les autres, au profit des brûlures, profondes, qui cicatrisaient lentement. Les désinfectants avaient fait leur effet.

Auraient-ils pu, dans le même temps, empêcher ses paupières inférieures et supérieures de se souder ensemble ?

— Y a-t-il des nuages, papa ?

Il serra les dents en la regardant forcer, tenter d’ouvrir le pont de chair verrouillé sur ses yeux.

— Très peu.

— Blancs ou gris ?

Les secondes, interminables, le forcèrent à abdiquer :

— Blancs…

Ce fut tout, tout ce que sa gorge fut capable de lâcher. Il l’écouta profiter, plaisanter, espérer. Il sourit lorsqu’elle apprécia l’odeur de l’herbe coupée qui se faufilait jusqu’à leurs narines, puis lorsqu’elle rumina :

— Il est encore en retard, hein ?

— Non, assura-t-il. Il arrive.

La silhouette d’Andy, éreintée, remontait la route des mines. Il coupa à travers champ pour rentrer plus vite et, quand Charles fut certain que l’Anglais se dirigeait bien vers eux, il repartit travailler.

Les pas du Brittanique devinrent audibles ; les lèvres de la jeune femme s’étirèrent. Davantage lorsqu’elle sentit qu’on lui prenait les coudes.

— Ça a été ? demanda-t-elle.

— Tu m’as manqué.

Il s’immobilisa ; Pauline passait le dos de ses mains sur son visage. C’était sa façon de le voir ; ni ses prunelles, ni la pulpe de ses doigts ne pouvaient lui confier des informations, alors elle compensait ainsi. Andy inspecta ses plaies :

— Tu veux qu’on aille mettre la pommade ?

— Pas déjà. Profitons un peu du soleil.

Triste, il fixa le ciel, puis reposa son regard sur elle. Sa peau cartonnée pliait sous son sourire. Elle soupira :

— Je suis heureuse qu’il fasse beau, ce mois-ci.

Et elle tendit son bras. Andy la guida jusqu’à la maison, en silence. Des perles de douleur bordaient encore ses yeux.

***

— Hé, mais ousqu’ils vont, ceux-là ?

Bonus parla si fort que, au pied de notre point de vue, les concernés nous cherchèrent du regard. Ils rentraient dans leur wagon à la file indienne. Mathieu se lamenta de la discrétion de notre ami avant de répondre :

— C’est ceux de l’échange travailleurs-prisonniers. Pour trois Français qu’on envoie bosser en Allemagne, ils font revenir un de nos soldats retenu là-bas.

— Ah, fit Bonus. Mais ils sont volontaires, quand même ?

Pour l’instant .

— Ouais.

— Je m’disais aussi. Ils ne sont pas très nombreux.

J’eus du mal à lâcher ces hommes devenus monnaie d’échange. Pourtant, nous dûmes reprendre notre route.

Nous errions dans les rues de la ville à la recherche de chicorée ou d’orge grillée, du moins de quelque chose pouvant remplacer le café. C’était le service que nous avait demandé Émile Lattwein. Sa fille, Claire, nous accompagnait, aussi ravissante que d’habitude. Elle m’ignora superbement, là aussi comme à son habitude :

— Dites les garçons, vous ne croyez pas qu’on devrait plutôt chercher au centre-ville ?

— On a déjà cherché là-bas, rappelai-je, ils n’ont rien.

Elle se tourna vers les deux compères.

— Bah, ouais, osa Bonus, j’vois pas ce qu’on trouverait de plus…

Elle sourit à Mathieu.

— Entendu, trancha-t-il, on y retourne.

Je l’interrogeai du regard ; il fit de même. Claire accéléra, ses cheveux blonds gracieusement remués par la brise et, en se moquant parfaitement des claquements exagérés de ses talons sur la route, prit Mathieu par le bras :

— Dépêchons : si on en trouve assez tôt, je te préparerai une surprise !

Nous le vîmes se dérider puis forcer l’allure à son tour. Bonus en fut scié. Il préféra pester plutôt que les suivre :

— Mais qu’est-ce qu’elle est chiante, celle-là ! Ah que je te préparerai une surprise, ah que je minaude pour avoir ce que je veux !

Il tapa dans un caillou. Je dus admettre que son imitation, au niveau de la voix comme des mimiques, était plutôt réussie. Il s’égara dans les aigus et je ne pus m’empêcher de rire :

— Arrête, elle va t’entendre…

— Tu parles, ils ne font plus attention à nous, là. J’suis sûr que si on disparaissait, l’autre andouille ne s’en rendrait même pas compte.

— Qui, Mathieu ?

— Qui d’autre ? Guette voir comme il se laisse mener par le bout du nez !

Nous sondâmes en même temps les deux pressés. Ils allaient bien trop vite pour nos jambes agacées. Bonus grogna encore :

— On pourrait se faire embarquer par les Fritz, il mettrait dix minutes à s’en rendre compte.

— Non, quand même pas…

— On parie ?

Les yeux pleins de défi, il se planta devant moi. Sa main était tendue. Je m’en amusai avant de la serrer :

— Entendu. Moins de dix minutes.

— Prête à perdre ?

Il ricana, et nous les pistâmes depuis une rue parallèle.

***

— Oh, Mathieu, tu vois ce que je vois ?

Les deux jeunes s’arrêtèrent à un croisement, face à l’étal d’un confiseur. Des racines, semblables à des bâtonnets fins, tentaient les passants. Le garçon fronça les sourcils :

— Quoi, la réglisse ?

— Oui !

— C’est dégueulasse, j’mange pas ça, moi.

Le marchand et la jeune fille eurent la mine défaite. Cependant, après un bref coup d’œil à son portefeuille, Mathieu chassa leur déception :

— Un bâton de réglisse, s’il vous plaît.

Il réceptionna la confiserie et la confia à sa voisine. Ce simple geste illumina son visage :

— Merci… merci beaucoup.

Et ils reprirent leur marche. Assommé par le soleil, Mathieu plongea avec nostalgie dans les vitrines. La plupart des commerces avait tiré le rideau ; les Allemands les obligeaient à fermer quatre jours par semaine. La vitre du boulanger lui renvoya son air fatigué dans la figure.

Il se détourna avant de réagir.

Ses yeux sautèrent à nouveau sur son reflet. Claire croquait dans le bâtonnet, pendue à son bras. Elle plissa les yeux :

— Qu’y a-t-il ?

Il ne semblait pas savoir. Jusqu’à ce qu’il se retourne :

— Il n’y a personne.

Claire inspecta à son tour la petite rue. Elle ne sut que dire ; le calme alentour était appréciable. Mathieu le troubla toutefois pour vider ses poumons.

— Ousqu’ils sont passés, encore ?

***

— Sept minutes ! s’étrangla Bonus, caché à l’angle de la confiserie. Sept, tu te rends compte ? Il aurait pu nous arriver n’importe quoi pendant ce temps-là.

— Peu m’importe, j’ai gagné mon pari !

— Ouais, n’en fais pas une gloire… ça me sidère.

Il s’en laissa tomber par terre. À l’ombre des bâtiments, ses neurones cogitaient plus efficacement. Je croisai les bras :

— Bon, on les rejoint, maintenant ?

— Pour quoi, pour les suivre comme des matous dociles ? Ils ont drôlement l’air de chercher du café, en plus ! Rien à fiche, moi j’reste là. À eux de nous retrouver.

— Allez, Bonus, sérieusement…

Je n’étais même pas sûre qu’ils se lanceraient à notre recherche. Il fallait que l’on bouge. Bonus se releva, me maudit en silence et me fit signe de le suivre :

— Viens, on va lui montrer qu’il est à la ramasse !

Soudainement motivé, le fils Chapelon m’entraîna dans un enchevêtrement de passages étroits ; il connaissait mieux sa ville que sa mère. Nous nous coulâmes sous des fils à linge, évoluâmes dans l’ombre des hautes maisons, et en seulement quelques minutes, mon guide nous amena devant une vitre de cuisine. Il y frappa trois coups.

— Tu fais quoi ? m’inquiétai-je.

— Chuuut, admire.

Une vieille dame rabougrie ne tarda pas à soulever le rideau. Elle dévisagea l’opportun. La fenêtre s’ouvrit en même temps que sa bouche édentée :

— Qu’es’tu veux, encore ?

— De la chicorée !

— J’en ai pas.

Bonus dut bloquer la vitre de ses mains :

— Attends, froume pas ! T’as pas de l’orge grillée à la place ?

— Mh…

L’affaire fut faite en un temps record. L’ancienne s’enfonça dans les ténèbres de sa maison, et revint avec le sachet tant convoité. Bonus la remercia d’un billet et d’une poignée de pièces. Elle n’oublia pas de recompter la monnaie, et nous chassa d’un geste du poignet.

L’âge ne dépossède pas du caractère…

Ses paumes sur son ventre bedonnant, elle nous épia jusqu’à ce que nous disparaissions au croisement.

— Tu ne pouvais pas nous conduire chez elle avant ?

— Pour que le père Lattwein ait vent ma ravitailleuse personnelle ? Certainement pas !

Le temps que nous regagnions le café d’Émile, je grinçais des dents. L’idée d’avoir nourri le marché noir me révulsait…

— Ils en profitent, grimaçai-je. Ils se procurent ça en douce et te le revendent à prix d’or… Ces gens-là sont des escrocs.

— Hé, c’est pas une escroc ; c’est ma grand-mère !

Ah ? Oups…

— Elle n’aime pas le café, mais elle en achète tout de même quand il y a des ersatz. Elle sait bien qu’ma mère n’a pas toujours le temps de bondir à l’épicerie au bon moment.

— Oh, d’accord.

Après avoir dégringolé les marches de mon estime, Bonus les remontait doucement. J’éclatai de rire :

— Désolée…

— Mais t’as peut-être raison : il faudra que je vérifie si elle gonfle ses prix.

Il changea ensuite de conversation ; le café des arcades était en vue.

Nous nous dépêchâmes de donner à Émile ce qu’il cherchait, puis nous déguerpîmes.

— Allez, s’élança Bonus, maintenant on rentre !

Il paraissait joyeux à l’idée de quitter la ville.

— Hâte de voir la tête de Mathieu ce soir, après avoir tourné en rond toute la jour…

Et sa gaieté s’évapora.

Alors que nous marchions sous les arcades, une paire d’yeux vairons l’avait harponné. Il tenta de se défaire de leur emprise…

— Salut, Chapelon.

En vain. Les billes verte et brune appartenaient à un jeune homme. Parfumé à outrance, paré de vêtements tout aussi abîmés que les nôtres, il n’impressionnait que par sa taille et son arrogance. Le ton qu’il employait ne me plaisait pas du tout…

— Tes petits potes ne sont pas avec toi ?

— Pourquoi, beugla Bonus, tu voulais t’faire casser la gueule ?

L’autre plissa les paupières. Une mèche sombre glissait sous sa casquette. Il nous passa en revue, moi tout d’abord, puis mon ami qui, les poings serrés, ne cherchait pas à lui semer compagnie.

— On n’est plus en primaire, rouquin. Tout se paiera un jour.

— Et t’es pas plus inquiet que ça ?

Je sentais Bonus bouillir mais impossible de l’entraîner ailleurs…

— Si j’étais toi, reprit-il en s’éloignant enfin, je tâcherais de n’pas croiser leur route.

Aucunement apeuré, l’inconnu demeura là où nous l’avions laissé, ses iris perturbants rivés sur nous.

— Gros sac à merde, beugla Bonus.

Nous le distançâmes encore.

— Ah ça, bravo Charles, belle connerie. Il aurait mieux fait de rester chez lui le jour où il a engrossé la mère de cet abruti.

— Le jour où quoi ?

Un nom me revint en mémoire.

Une rumeur…

Je revis la colère noire de Pauline. Me rappelai de son récit, de ce gamin qui lui causait du tort… celui que Simon avait ficelé à un arbre, avant que Mathieu lui règle son compte.

— Germain Lecomte, bredouillai-je.

— Ouais. Lui-même.

Je me retournai. Germain sortait une cigarette. Il nous fixait toujours…

— Stanislas dit qu’il bosse aux chemins de fer, reprit Bonus. Ça m’étonne qu’aucun voyageur ne l’ait encore foutu sur les rails.

Il m’invita à prendre un autre chemin. Je restai tournée vers les yeux vairons, étourdie, jusqu’à ce qu’une façade nous en sépare.

***

Nous effectuâmes un crochet par l’école des garçons. Dix minutes plus tard, Jules débarquait dans la cour : il fut heureux de voir qu’il ne remonterait pas seul.

— Hé, Bonus ! T’as des chansons ?

— Si tu me prends par les sentiments…

Le bambin se cacha la bouche… mais peut-être aurait-il mieux valu couvrir celle du baryton. Entre son accent vosgien, son don pour attirer l’attention et son répertoire plus ou moins recommandable, j’eus le réflexe de vérifier qui se tenait autour de nous avant que le massacre ne commence :

« Un matin du printemps dernieeer
Dans une bourgadeuh lointai-neuh… »

Décidément, il y mettait tout son cœur.

« … un petit oiseau printanieeer
Vint montrer son aileuh d’ébè-neuh  »

Jules mourait déjà de rire, et j’agrandissais nos foulées pour nous dissimuler plus vite dans les sous-bois. Nous fûmes à couvert pile poil pour le refrain :

« Les cœurs pal’pitaient d’es’péraaan-ceuh
Et l’enfaaant disait aux soldats :
Sentinelles, ne tirez pas !
Sentinelles, ne tirez pas,
C’est un oiseau qui vient de Fran-an-ceuh !  »

En quelques virages, mon frère parvint à l’accompagner. Il désigna un moineau, sautilla, répéta au bon moment :

« Ne tirez pas,
C’est un oiseau qui vient de Fran-an-ceuh !  »

L’air allait me trotter dans la tête, c’était certain. Pourtant, si c’était le prix à payer pour le voir aussi guilleret, ça en valait la peine.

Où dormait le mensonge de Ray, papa et maman en vacances chez Tatie Anne ? Avait-il anesthésié si fort son esprit que rien ne parviendrait jamais à raviver leurs noms ?

Je contemplai ses joues rosies. Ses petits bonds. Et je priai pour que toutes les joies accumulées le protègent de l’avenir.

— Par contre, le coupa Bonus, ne va pas chanter ça à l’école !

— Ah bon ?

— Sauf si un pétainiste entonne « Maréchal, nous voilà ».

— Même si un pétainiste entonne « Maréchal, nous voilà » ! le corrigeai-je.

Le temps que le chef d’orchestre me traite de rabat-joie, Jules avait tiré sur ma manche :

— Ne t’en fais pas, chuchota-t-il à mon oreille. Je sais.

Ces mots chatouillèrent mon cœur. Il ajouta :

— C’est comme pour Pauline : il ne faut pas le dire.

Bonus était reparti dans un couplet, néanmoins je ne l’entendais plus. Mon monde se résumait à mon frère. À ce petit bout de six ans, à ses blessures, et à cette capacité qu’il avait de refouler des événements, de les garder pour lui, sans rien laisser paraître.

— C’est vrai, murmurai-je. Tu as raison.

Il parut fier.

— Tu ne peux pas en parler avec les autres. Mais avec moi, si. Et avec Simon aussi, ou Solange, Andy…

— Et avec Pauline, je peux ?

Il dut comprendre que cette question était délicate, car il la posa tout doucement, en se grattant les ongles.

— Tu peux toujours essayer. Peut-être qu’elle acceptera.

— Est-ce que son visage, ça va repousser comme avant ? Parce que c’est pas très… très…

—  Mais l’oiseau qui chantait là-baaas, Ne verra plus le ciel de France !

Je passai une main dans ses cheveux :

— Non, ça ne repoussera pas comme avant. Mais ça va devenir moins rouge.

— Et… et ses yeux, là ?

Je n’osais imaginer à quel point il devait être impressionné. Andy aussi, malgré tout l’amour qu’il portait à notre amie, eut besoin de plusieurs jours pour la regarder en face.

S’en est-il seulement remis ?

Il s’était lui-même chargé d’enterrer ce qui subsistait du Boche. Les cochons avaient refusé ses dents, alors il les avait ramassées, une par une, avait creusé un trou dans la forêt, et les y avait jetées. Impossible de ne pas y penser lorsqu’une nuée d’arbres se dessinait. C’était encore là, dans un coin de ma tête. Je ne pouvais cesser de me dire : « c’est peut-être ici ». Ici que ses restes sont enterrés. Ici que personne ne doit creuser. Puisque j’ignorais l’endroit précis qu’elles occupaient, je les voyais partout.

Qu’a dû penser la hiérarchie allemande en ne voyant pas revenir l’un de ses soldats ? A-t-elle ordonné des exactions dans les villes voisines, ou bien a-t-elle classé l’affaire comme une simple disparition, voire une désertion ?

Je n’en avais aucune fichue idée. Et Andy nous interdisait de nous renseigner auprès de Stanislas. Ce qui s’était passé ce jour-là devait demeurer dans le secret le plus absolu.

Les questions, portées par les chants, m’occupèrent jusqu’à notre arrivée à la ferme. Le ciel se couvrait de nuages, légers, qui montaient haut et ne semblaient pas vouloir percer. L’idée que nous puissions échapper à la pluie me ravit. Mon frère courut vers les poules et mon voisin se racla la gorge :

— Ça te dit d’grailler chez moi, ce soir ?

Je fronçai les sourcils. Patientai une seconde. C’était bien à moi que Bonus proposait cela.

— Pourquoi ?

— Ben, j’sais pas… ma mère cuisine bien. Et puis j’avais déjà demandé à Charles l’autorisation de t’inviter, et il avait eu l’air d’accord.

Alors qu’un épais brouillard engluait ma conscience, il continua d’argumenter. Un rire nerveux me secoua.

Dans quoi est-ce qu’ils m’embarquent…

— Alors ? T’es d’accord ?

— Désolée, Benoît, on a du travail. Avant le couvre-feu, je dois donner un coup de main à Mathieu pour rentrer le foin.

— Quoi ? Non seulement on lui sert de larbins, mais en plus il va bénéficier de ton aide ?

Je soupirai.

— Et moi qui t’ai tenu compagnie l’après-midi entière, je vais finir tout seul… c’est pas juste ! Allez, viens : t’arriveras un peu en retard, c’est tout. Ça lui fera des jambes.

— Mais…

— Tu comptes vraiment faire le boulot de celui qui nous a laissés tomber pour la casse-burnes en chef ?

Je guettai l’apparition de cornes parmi sa touffe de cheveux. Il ne manquait plus qu’il rétrécisse et se perche sur mon épaule… mais il n’en eut pas besoin. Rien qu’en lisant dans mes yeux, il comprit que son plaidoyer avait fait mouche :

— Génial… Ha, tu ne le regretteras pas !

Et il se précipita sur mon frère. Son empressement effraya les volailles : il eut droit à un regard noir de la part de celui qui, dans un océan de bonheur, les avait rassemblées autour de lui. J’étais incapable d’entendre leur conversation, aussi me rapprochai-je d’eux à l’instant où Jules se leva, les bras lourds :

— Mais Mia, c’est ce soir qu’on devait faire griller le lard sur le feu…

— Ce n’est pas grave, on fera ça demain.

— Pourquoi ?

— Tu ne restes pas manger ? résonna une autre voix.

Je reconnus Solange avant de me tourner vers elle. Elle sortait de l’étable. D’un signe de tête, elle salua Bonus, puis attendit ma réponse.

— Eh bien, si ça ne vous pose pas de souci, les Chapelon m’invitent pour le souper. Je rentrerai avant le couvre-feu.

Elle haussa les épaules. Son attention s’égara :

— Mathieu n’était pas avec vous ?

— Si, s’exclama Bonus, mais il est parti avec Claire. Donc j’suis resté avec Marie, pour pas qu’elle soit toute seule…

Quelle bonne âme ; à son discours, on jurerait qu’il a accompli une corvée…

Je n’eus pas le temps de le lui faire remarquer, car Solange expira longuement :

— Je vois. Alors à plus tard.

— Oui, à ce soir !

J’embrassai le front de Jules et lui proposai d’aller faire ses devoirs sur les tas de foin, avant qu’on n’emporte ceux-ci à la fin de la journée.

— Tu remercieras Mathieu, lui lança Bonus.

Ni mon frère ni moi ne comprîmes, cependant Jules promit de faire passer le message.

***

Mathieu Durel rentra peu avant sept heures, le visage crispé et les mains dans les poches. Il posa son portefeuille sur la table et finit par s’asseoir à côté de Pauline. En sentant sa présence, elle tira sur ses paupières. Le fin voile de peau se plissa, puis tomba à nouveau.

— Ça va ? s’inquiéta son frère.

— Mes paumes ne sentent plus rien…

Son front, abîmé, pointa le sol :

— Je ne sens plus ni la fraîcheur des légumes, ni le tranchant du couteau. Je suis incapable d’éplucher quoi que ce soit.

— Ça reviendra peut-être.

Il remarqua alors que les mains de sa sœur, sur ses genoux, étaient bandées. Sa dextre virait au rouge.

— Tu as besoin de quelque chose ? Je peux changer tes pansements, ou… tu veux que je te mette de la pommade ?

— Andy m’en a déjà mis. Il est dans la cave ; je lui ai demandé de me laisser seule.

Un silence. Il comprit. Pauline entendit la trappe grincer avant que, dans son dos, les chaussures de son petit frère martèlent les marches menant au sous-sol.

Un étage plus bas, il trouva l’Anglais et Jules, attablés autour d’une commode. L’enfant se grattait la tête. Ils lisaient une poésie.

— Depuis quand c’est toi qui l’aides à faire son français ?

Peu réceptif à son humour, l’ancien étudiant d’Oxford haussa un sourcil. Mathieu sonda la pièce :

— Les autres ne sont pas là ?

— Les autres ?

— Simon, Mia, Bonus…

— Non, maugréa Jules.

— Ils ne sont pas rentrés ?

Le garçon s’était replongé dans ses devoirs. Andy fit signe qu’il n’en savait rien, et tous deux laissèrent leur perturbateur, troublé, regagner le rez-de-chaussée. Solange venait d’y faire irruption :

— Ah, siffla-t-elle, te voilà enfin !

— Tu as besoin d’aide ?

— Mets voir la table, si tu veux vraiment m’avancer.

Surpris par sa réaction, Mathieu hocha la tête et sortit les neuf assiettes habituelles. Sa mère alla ranger celle qui trônait en haut de la pile :

— On n’est que huit, ce soir.

— Andy ne reste pas ?

— Bien sûr que si.

Elle disposa ensuite les couverts. Son fils réfléchit un instant, une soucoupe toujours dans les mains.

— Qui alors ?

— Mia. Elle dîne chez Edith et Alfred.

Pendant qu’elle se retournait pour attraper des verres, son fils ruminait trop pour être efficace. Il comprit – un peu tard – qu’il aurait dû s’abstenir de jurer lorsqu’un verre frappa le bois. Il recula ; Solange avait abattu ses poings sur ses hanches :

— Ça t’apprendra ; tu n’avais qu’à rester avec eux, au lieu de t’enfuir comme un voleur ! Quand on a des amis, on ne s’en débarrasse pas quand ça nous arrange, Mathieu.

— Mais…

— Je te connais !

Argumenter aurait été vain ; nul n’aurait jamais le dernier mot face à sa mère. Il préféra grogner entre ses dents. Lâcher mécaniquement le pain sur la table. Récupérer son portefeuille. Faire brutalement volte-face… et manquer de trébucher sur l’enfant de six ans :

— Vindieu, Jules ! Va voir ailleurs ou tu vas te faire marcher dessus.

Le petit garçon partit bouder auprès de Pauline, sa poésie entre ses mains. Lorsqu’il regretta sa dureté – ou parce que sa mère le fusillait des yeux – Mathieu chercha du calme parmi les poutres du plafond, avant de se diriger vers Jules :

— Désolé. J’aurais pas dû m’énerver.

Un ricanement – sa sœur n’avait pas pu s’en empêcher. Elle accepta l’étreinte de l’enfant, et Mathieu poursuivit :

— Je te présente mes excuses.

— Mathieu ne recommencera plus, avança Pauline.

Si cela parut insurmontable, il promit tout de même :

— Je ne recommencerai plus.

— D’accord…

Mathieu s’accroupit. L’hésitation brouillait sa gorge :

— Dis, Jules, ta sœur avait l’air fâchée ?

Méfiant, le petit secoua négativement la tête.

— Elle t’a expliqué pourquoi elle ne restait pas ce soir ?

— Non.

— Tiens donc, tu as quelque chose à te reprocher ? s’enquit Pauline.

— Bah, non.

Il fouilla dans les recoins de sa mémoire.

— Et Bonus ? tenta-t-il. Il a dit quelque chose ?

— Non… enfin, si. Il te remercie.

— Il me remercie ? Pourquoi ?

— Je ne sais pas, chuchota-t-il. Il est parti, après.

***

— Tu viens d’où ?

— Comment ça ?

Bonus m’avait proposé de manger de la toffaille dans son jardin, et nous avait installés dans l’herbe. Le mélange de pommes de terre et de viande fumée s’avérait délicieux ; pendant que je le savourais aussi précieusement que possible, mon attention vagabondait sur le terrain. Dans le bâtiment d’en face, Alfred Chapelon, en bon mécanicien, retapait une camionnette. Je me perdis au milieu des bruits d’outillage.

— J’me souviens, déclara Bonus, quand on a fait tes papiers il y a deux ans. Charles t’a inventé un prénom et un lieu de naissance. T’es quoi, Belge, Luxembourgeoise ? T’as des expressions pas franchement communes, parfois.

— Ah, comme quoi ?

— Euh… je n’sais plus. Une fois, tu t’étais réjouie pour Pauline, et tu avais lâché un truc comme « c’est géant », « c’est gros »…

« C’est énorme ? »

Mea culpa.

— … ou alors… eh, mais tu changes de sujet !

Je pouffai de rire. Il partait si facilement dans toutes les directions que le faire dévier de sa route ne demandait pas beaucoup d’efforts. Malheureusement, il demeurait têtu :

— Je t’écoute ! Il doit bien y avoir une raison pour que…

— Je suis née au Luxembourg. Si Charles m’a inventé un prénom, c’est tout simplement parce que faire de faux-papiers avec nos vrais noms ne sert à rien. Je suis la petite-fille de la tante de Solange, le reste ne te regarde pas.

Avec une généalogie aussi tordue, j’avais de quoi le faire cogiter toute la soirée. C’était du moins ce que je croyais…

— C’est ça, je sais que t’es pas de leur famille, c’est Henri qui me l’a dit.

— Henri ne me supporte pas.

— Peut-être, ça n’fait pas de lui un menteur.

Bon… « Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat » ? Dommage qu’il n’ait sans doute pas passé son enfance devant des séries policières.

— Tu ne me croirais pas, assurai-je.

— T’es mon amie, j’te fais confiance.

Je le dévisageai. Son sourire était gêné, et ses yeux minuscules me transmirent rapidement du malaise. Je posai mon regard plus loin.

Une silhouette nous fit l’effet d’un électrochoc. Fraîchement jaillie de l’établi d’Alfred, elle chercha son chemin, serra les poings, fondit sur nous.

Mathieu.

— C’est moi ou il n’a pas l’air avenant ? bredouillai-je.

— Moins que d’habitude, tu veux dire ?

Oui. Clairement moins.

Alors que je ne savais pas encore s’il fallait qu’on se lève, Bonus prit une dernière bouchée de toffaille. Il fut sur pieds une demi-seconde avant que Mathieu le pointe du doigt :

— Espèce de manipulateur, qu’est-ce que t’es allé raconter à ma mère ?

— Moi ?

C’est parti…

J’abandonnai mon assiette et les rejoignis.

— J’lui ai rien dit, assura Bonus. On est juste allés la prévenir que Marie était invitée chez nous.

— Tu te fous vraiment de moi ! Je vous ai cherchés toute l’après-midi, alors que c’est vous qui n’aviez pas suivi, et tu…

— Pardon, les interrompis-je, on ne pensait pas que…

— On en avait marre de tenir la chandelle ! brailla Bonus.

— Quoi ?

Le rouquin opta pour le ton de l’accusation. Je les voyais s’envoyer des reproches à la figure, étouffer toutes mes tentatives d’intervention. Rien à faire, impossible d’en placer une. J’avais été totalement éjectée de leur engueulade, bien qu’elle fût en partie de ma faute. Je tentai de les séparer et ils m’écartèrent sans même s’arrêter de crier.

D’accord, très bien. Débrouillez-vous.

— Marie, s’étonna Bonus, tu vas où ?

— Fiche-lui un peu la paix, et arrête de semer la zizanie dans notre famille !

— Oh, ça va toi, je sais que c’est pas ta cousine. T’en as pas eu assez de nous prendre pour des cons aujourd’hui ?

Mathieu n’eut pas le temps d’encaisser. Bonus enchaîna :

— Tu crois qu’on se serait barrés si tu ne nous gavais pas ? On a bien compris que t’en avais rien à foutre de nous. Et le pire, c’est que t’essayais même pas de le cacher. Tu nous saoules pour tout, tout le temps, à faire la tronche en permanence sauf avec Claire ! Qu’on soit là où pas, ça change rien pour toi. Alors nous, maintenant, c’est pareil : trouve-toi d’autres larbins.

Mon estomac s’alourdit. Écrasés par une chape de silence, nul n’osa plus prononcer un mot.

Mathieu, sonné, s’éloigna.

Nous le regardâmes partir. Je me résignai à rester immobile, le temps que la tension retombe. Et elle ne retomba pas. Elle imbiba mes organes de sa texture de plomb, me détourna des assiettes et du doux ciel d’été.

Mon hôte m’invita à finir mon plat. Je n’en eus pas la force. Je possédais tout juste celle de débarrasser ma part et de prendre le chemin du retour.

***

Sous les dernières lueurs du jour, les terrains brillaient d’or et Mathieu se démenait seul, à une extrémité du domaine, pour ficeler le foin en des paquets transportables.

Je récupérai une fourche et allai m’occuper de l’autre bout des champs. Bizarrement, ce fut à la seconde où je passai à découvert que Mathieu, pourtant loin, traça dans ma direction.

La technique de l’autruche ne servit à rien : j’eus beau m’éloigner, il me rattrapa tout de même. Seulement, aucunement véhément, il reprit sa respiration et tendit ses mains :

— Tiens.

Je ne compris pas, mais cédai. Il échangea nos fourches :

— J’avais pris la plus maniable ; je pensais que tu resterais là-haut.

— Ah. D’accord, merci.

Ensuite, il repartit de son côté.

L’engueulade retentissait encore entre mes murs cérébraux. Elle retentit jusqu’à ce qu’il délaisse les champs. Jusqu’à ce que je me blottisse contre le fenil. Jusqu’à ce que la nuit vienne.

Peut-être qu’on aurait dû les rejoindre. Peut-être qu’on n’aurait pas dû parier. Peut-être que Bonus a raison… Hormis Claire, personne n’est capable de rendre le sourire à Mathieu.

On fait de pitoyables amis…

— Tu comptes rester là jusqu’à l’aube ?

Andy m’avait aperçue depuis la salle d’eau. Il avait dû se sentir obligé de venir voir si ça allait.

— Peut-être, plaisantai-je.

Du bout des ongles, j’essayais d’ôter l’écharde qui meurtrissait ma paume. L’Anglais prit place à ma droite :

— Qu’est-ce qu’il a encore fait, Bonus ?

— Rien de spécial. Mathieu et Claire restaient dans leur coin, alors Bonus et moi sommes partis de notre côté… On s’est séparés et on a trouvé ce pour quoi Émile nous avait missionnés. Bref, tout va bien.

Mon ami cala sa nuque contre le bois du bâtiment. Il coinça ses doigts dans ses mèches blondes, comme pour aérer son cuir chevelu :

— Quand il a appris que vous mangiez chez les Chapelon, Mathieu était assez… énervé.

— Je te le confirme. Même si je ne vois pas où est le problème.

— Je crois qu’il s’est fait remonter les bretelles à son retour. Et comme il ne se sent pas à la hauteur, ça n’a rien arrangé.

— Pas à la hauteur de quoi ?

— De ses frères. Et des autres en général.

Je toisai Andy. Il ne se démontait pas.

— Je vois que j’ai affaire à un fin psychologue. Venu tout droit de Grande-Bretagne, si je ne m’abuse. La fuite des cerveaux ?

— Moi, un cerveau ? Plutôt le perroquet de Pauline !

Je ris. C’était certain ; un tel examen comportemental ne pouvait venir que d’elle. Elle était très douée pour appréhender les gens. Toutefois, suite à cette analyse, la fatigue entra puis sortit de mes poumons :

— Je ne comprends pas trop ce complexe d’infériorité.

— C’est le petit dernier ; ses parents ont pris ses frères comme modèles.

— Et alors ? C’est ridicule, tous les trois ont leur caractère, on ne peut pas les comparer. J’ai l’impression qu’il se met lui-même de côté.

Je contemplai une minute les étoiles. Elles contrastaient davantage au fil de mes pensées :

— Tu n’as jamais trouvé ça bizarre qu’ils ne fêtent pas son anniversaire ? Je me demande si c’est lui qui refuse bêtement.

Une théorie allait fleurir au bout de ses lèvres, mais Andy choisit de pivoter vers la ferme. Simon le hélait. Une bonne distance nous séparait encore, et l’aîné de la fratrie décida de marcher vers nous pour mieux crier :

— Andy, Pauline t’appelle !

Je baissai le chef. D’un coup d’ongle supplémentaire, je parvins enfin à me débarrasser de l’écharde.

— Allez, marmonnai-je, file, le perroquet est atten…

— Jette un œil à leur livret de famille, me coupa-t-il tout bas.

Il se leva d’un bond. Je restai coite :

— Quoi, t’as fouillé jusque dans leurs papiers familiaux ?

Simon approchait, alors je chuchotai :

— Pourquoi je ferais ça, d’ailleurs ?

— Il est au fond de leur coffre, précisa-t-il. Lis-le.

Il remercia Simon comme si de rien n’était et rentra d’un bon pas.

La tranquillité revint. Je m’adossai au mur de planches, atone, et mon esprit dansa entre les paillettes célestes. Quelque chose cependant l’empêchait de s’y fondre complètement : la tache noire dans un recoin de mon champ de vision. Simon ne bougeait pas. Au risque de me faire remballer, je finis par l’observer. Il appuyait son épaule contre le fenil.

— Tout va bien ? demandai-je.

Je n’étais plus à une tentative de discussion près. Celle-ci, toutefois, aboutit presque normalement. Il frictionna ses mains :

— Tu devrais rentrer ; il commence à faire froid.

— Je ne suis pas frileuse.

Pas de réponse. Je pris sur moi afin de respirer posément. Sa surveillance me donnait mal au ventre. Était-il là pour vérifier ma présence ? Pour s’assurer que je n’allais pas casser un orbe en douce ?

Toujours ces mises à l’épreuve. Toujours cette impression d’être une criminelle à garder en ligne de mire.

— Simon, écoute…

Un vieux pull se balança alors devant mes yeux.

Eh, je le connais, lui !

Je frôlai ses mailles rêches mais familières, ses manches trop longues, les morceaux de paille coincés de part et d’autre… avant que Simon me le confie.

Un soupir : je mobilisai mes forces et me postai face à lui. Son vêtement piqua mes doigts le temps que je cherche mes mots :

— Écoute, Simon, je… je veux juste que tu saches que je m’en veux. Je ne concevais pas le fait que ça puisse tourner de la sorte. Pire encore, j’ai trahi ta confiance, et je le regrette tous les jours.

Il ne réagissait pas.

— C’était pour dire adieu une bonne fois pour toutes, pour mieux rester ici, pas pour te blesser…

— Tu nous as tous mis en danger.

— Oui, crois-moi, j’en ai conscience ; j’ai eu ma dose de frayeurs. Si j’avais su, si j’avais réalisé quels étaient les risques encourus, ça ne me serait même pas venu à l’esprit. Je ne pensais pas à mal, et je n’aurai pas assez d’une vie pour te dire combien j’en suis désolée.

Les idées se télescopaient dans ma tête. Sans doute étais-je en train de me répéter, de radoter, de lui servir un discours déconstruit… je choisis de me taire.

— Je pensais qu’après ça, tu retournerais quand même chez toi, avoua-t-il.

— Oh non. Pas une seule fois. Ça a été une bonne leçon pour un sevrage brutal.

Il opina. À demi caché par la pénombre, il rasa les murs pour rester invisible. Il semblait songeur.

— Et tes amis, hésita-t-il, ils te manquent ?

— Bien sûr… bien sûr qu’ils me manquent. Mais je ne peux pas me permettre de les voir. Ils pourraient être impactés par les changements ; nos détracteurs ne souhaitent que ça.

Mon pendentif me confia sa fraîcheur. Je la puisai :

— Je garde l’espoir qu’un jour, dans cette ligne temporelle, nos chemins puissent se croiser à nouveau. En attendant je sais qu’ils vivent, quelque part. Dans une dimension ou dans une autre. Ils sont ensemble, en vie, je le sens… et ça me suffit. À moi de veiller sur le monde qui deviendra le leur.

Je clos momentanément mes paupières. À leur réouverture, Simon souriait.

— Tu t’en veux suffisamment pour ne plus voyager ?

— Et mille fois plus encore.

— Tu sauras donc t’en dissuader toi-même.

— Sans aucun problème.

— Bien… parfait.

— « Parfait » ? Parce que tu me crois, maintenant ?

Il avait dans les iris une étincelle dont j’avais été privée durant plusieurs mois. Un éclair bienveillant que je rêvais chaque jour de voir.

Il fut si rassuré que ses bras s’écartèrent un peu, et je me réfugiai dans leur cocon avant qu’il ait le temps de changer d’avis.

— Je te demande pardon, bredouilla-t-il. Je ne savais plus comment gérer ça, je n’ai pas été correct. J’arrêtais pas de penser que quoi que je fasse, tu partirais quand même et… et j’ignorais de quelle manière te faire comprendre que…

J’accentuai mon étreinte afin de lui clouer le bec. Son menton chut au sommet de mon crâne, et l’étau qui écrasait mon cœur depuis si longtemps, brutalement, fut emporté loin de moi.

***

Cinq heures du matin. Le silence. Je profitai d’un moment seule au rez-de-chaussée pour feuilleter le livret de famille. Sur les indications d’Andy, je m’installai au pied du coffre, l’ouvris, et y trouvai le précieux document.

Allez. Voyons ce qu’il y a à voir.

« Mariage célébré à : Le Thillot
Le : 23 mars 1919

Nom et prénom : Durel Charles Auguste Désiré

Nom et prénom : Schäffer Solange Eda Léonie »

Wow, ces prénoms…

Après avoir sondé les alentours, je poursuivis ma lecture. Les pages suivantes concernaient les naissances.

Commençons par l’aîné.

« Nom : Durel
Prénoms : Simon Jean Louis
Né le : 09 mai 1920
À : Le Thillot
Décédé le : /  »

Venaient ensuite les informations concernant Henri, puis celles de Pauline.

J’examinai la porte. Personne à l’horizon. J’avais choisi le bon moment : Simon s’occupait de la traite avec sa mère, Mathieu avait pris le chemin de la salle d’eau, et les autres dormaient encore. Je remis le nez dans les pages jaunies et sautai quelques encarts.

Qu’est-ce qu’Andy voulait me faire lire ?

Je dévalai la partie réservée à Mathieu :

« Nom : Durel
Prénoms : Mathieu Gabriel André
Né le : 21 juin 1923
À : Le Thillot
Décédé le : / »

Voilà. Fini pour les enfants du couple.

Je tournai la page du benjamin de la fratrie… et m’arrêtai net. Une dernière case avait été noircie.

« Nom : Durel
Prénoms : Marie Jeanne Lucie
Née le : 21 juin 1923
À : Le Thillot
Décédée le : 11 janvier 1926 »

Je relus sa date de naissance. Vérifiai celle de Mathieu. Puis, je frôlai l’encre qui, de manière imprévue, m’amenait à la rencontre du dernier membre de la famille.

Marie ?

Son prénom résonnait dans ma tête. Je mettais un âge, des dates sur sa personne, mais aucune image. Elle n’était qu’un paragraphe abandonné au fond d’un coffre. Mon esprit passait et repassait les lignes en revue, comme pour y puiser d’invisibles informations, pour enfin pouvoir offrir un visage à la deuxième fille de Solange et Charles. Une voix rauque fit avorter mes tentatives :

— Moi qui croyais que l’Anglais était le seul à fouiner…

Henri me toisait depuis les escaliers, avachi sur la rampe. Son menton reposait sur ses mains. Je rangeai prestement le livret, cependant les yeux perçants de mon spectateur ne me quittaient plus.

Ne te démonte pas. C’est l’occasion ou jamais.

— Vous aviez une deuxième sœur. Marie.

— On avait, oui.

Sa gorge avait tremblé. Il reprit pourtant contenance avant mon intervention suivante :

— Que lui est-il arrivé ?

Il se redressa. En silence. Les marches ne grincèrent pas lorsqu’il les descendit.

— Une pneumonie, annonça-t-il en foulant le rez-de-chaussée.

Son attention fuit un instant par la fenêtre, avant de regagner la pièce :

— On a les poumons fragiles, c’est dans notre sang. Et quand on est gamin, ça ne pardonne pas.

Je restai agenouillée sur le parquet, interdite. Les questions se succédaient et mon regard ne sut plus où s’accrocher. Il erra à l’intérieur de la caisse parmi les petites sculptures, les photos, les coupures de presse, et finit par se lever :

— C’est pour cela que vous ne fêtez pas l’anniversaire de Mathieu ?

— Nous, non. Mais il se rattrape à côté ; la fille Lattwein nous le monopolise chaque année à cette période.

— Claire ?

— Ouais.

Il frotta ses joues, là où un semblant de barbe se devinait, et jeta un œil à la vitre pour surveiller son reflet. S’il avait trop peu de cheveux pour les peigner, il les épousseta tout de même.

— Faut dire qu’elle a perdu sa mère à cause de la même saloperie, lâcha-t-il.

En une poignée de secondes, il avait enfilé ses chaussures et ouvert la porte :

— Un conseil, « Marie » : jarte de là. On remue rarement ce qui est dans ce coffre.

Et sans m’en dire plus, il disparut à l’extérieur.

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