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Karole Schifferling

mercredi 13 novembre 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 23

Attention

Ce chapitre contient des scènes à caractère sensible. Pour en savoir plus, consultez la page d’avertissement.

PAR LE FEU

Vendredi 15 mai 1942, 16h38

Le sabotage de la voie de chemin de fer avait marché à merveille. Les sept wagons allemands, lancés à pleine vitesse, s’étaient écrasés contre un mur d’arbres et de poteaux téléphoniques. Bilan : six morts, onze blessés graves, et un train boche hors service. Pendant que les responsables avaient fièrement fêté cette nouvelle, l’Occupant, lui, avait maudit l’hiver lorrain.

Seulement, abîmer une paire d’officiers ne suffisait pas à délivrer la France, et tandis que de petites victoires s’amoncelaient, la déportation vers Auschwitz calmait les plus enjoués.

Le gouvernement avait donné son accord en début d’année. Quelques semaines plus tard, la Gestapo s'était dépêchée de faire un tour dans nos hauteurs… nous avions été contraints de fuir, des jours durant, de survivre au fond des cachettes souterraines, assis dans de la paille et l’obscurité pour ne pas rejoindre les camps. Ceux qui n’avaient pas eu le temps de se cacher disparurent brutalement.

Ainsi, nous n’eûmes plus de nouvelles d’Eugène, le vieil ami de Charles. Le décret Nacht und Nebel permettait de rafler n’importe quel individu soupçonné d’être anti-nazi, même sans preuve. Et ce, dans la nuit et le brouillard…

Seule dans la maison, à ressasser les derniers événements, je regardais le soleil briller et ma confiture cuire. L’odorant mélange de fraises et de sucre me collait au palais. Armée d’une large cuillère en bois, je me penchai au-dessus de la marmite pour remuer son contenu.

Un coup de sonnette me fit lever la tête : Pauline, les deux pieds sur la même pédale de son vélo, revenait de sa course.

— Hé oh, y’a quelqu’un ?

— Dans la cuisine ! me manifestai-je.

Une fois son panier décroché du guidon, elle s’engouffra dans la pièce.

— Ah, Mia ! J’ai eu peur, il y avait un groupe d’Allemands dans les cols. J’ai cru qu’ils allaient… mh, ça sent bon !

Elle vint à côté de moi après avoir rangé des torchons. Ils lui avaient servi, ces dernières heures, à cacher des faux papiers ainsi qu’un pistolet.

— Tes contacts étaient au rendez-vous ? m’enquis-je.

— Oui, ils ont tout réceptionné. C’est entre de bonnes mains.

D’un coup de poignet, l’agent de liaison guida le fumet fruité vers ses narines :

— Ça doit être pour un parachuté américain. J’imagine qu’Andy aura une énième entrevue. Il n’est toujours pas rentré ?

— Non.

Déçue, elle dévisagea l’horloge. Notre ami, parti à la rencontre d’un espion d’outre-Atlantique réfugié à Ferdrupt, avait du pain sur la planche. Si l’on craignait tout d’abord qu’il se laisse déborder par ses missions, il avait, au contraire, redoublé d’efforts : il les prenait très à cœur. Nul n’aurait pu lui reprocher maladresse ou fainéantise : rien, à ses yeux, ne comptait alors plus que la félicité d’avoir été utile. Rien, à part peut-être…

— Il est en retard.

… Pauline qui, sans trop l’avouer, l’attendait impatiemment.

— À mon avis, supposai-je, s’il avait le choix, il serait déjà là.

Cela ne lui arracha qu’un demi-sourire.

Depuis décembre dernier, les sorties d’Andy avaient été multipliées. Cela coïncidait parfaitement avec l’attaque de Pearl Harbor. De nouveaux alliés entraient dans la guerre…

— Tu ne devais pas récupérer Jules à l’école ? s’étonna-t-elle.

— Pourquoi, il est quelle heure ?

L’horloge à coucou désignait bientôt le chiffre cinq. Oups. J’essuyai mes paumes sur mon tablier et le jetai sur une chaise :

— Heureusement que tu es là !

— Prends ton temps, rit-elle, je m’occuperai de la confiture.

Je la remerciai en nouant un voile sur mes épaules. Pauvre Jules, où avais-je la tête ? Il fallait dire qu’entre Solange en visite chez ses parents ; Simon et Mathieu partis donner un coup de main à Émile ; Henri à l’usine ; et Charles à une réunion pour représenter les rebelles locaux, tout le monde était décidément trop occupé… et pas très en avance !

— Oh et, m’arrêta Pauline, si tu croises mes frères en chemin, dis-leur de ne pas faire les bourrins ; j’ai étalé les noyaux de cerise sur un plateau, dehors.

— Crois-moi, ils feront attention.

Je veillai à avoir mes papiers d’identité sur moi et poussai la porte :

— À tout à l’heure !

Elle me salua et je fermai derrière moi.

Ah, l’air libre…

J’aperçus ledit plateau, en équilibre précaire. Henri avait eu le malheur de taper dedans quelques jours plus tôt. Autant dire qu’en voyant le courroux de sa sœur déchaîné sur sa personne, nul mortel n’oserait jamais reproduire son erreur.

Pauline tenait à ces noyaux de cerise ; une fois séchés et engouffrés dans un sac de tissu, ils faisaient office d’excellente bouillotte. De quoi apaiser, entre autres, les douleurs d’une dure journée aux champs.

Allez, active-toi !

Je cessai de divaguer et pressai le pas vers la ville.

***

Pauline Durel renifla avidement les effluves qui s’échappaient de la marmite, avant de se diriger vers la pierre à eau. Elle lava ses mains. Ce fut à ce moment qu’elle remarqua, sous les plis de sa robe, une salissure : la chaîne de son vélo avait laissé des traînées de graisse contre son mollet.

— Mince…

Trois fois rien ; tout partit après d’énergiques passages de brosse. Elle n’eut que faire de sa peau rougie : elle préféra remuer la préparation brûlante. Le rez-de-chaussée, en vase clos, se remplissait de parfums alléchants. Elle attacha ses cheveux afin d’avoir moins chaud et inspecta les aiguilles au-dessus de la cheminée.

Un bruit sourd retentit.

Cela provenait du dehors. Pauline, intriguée, ajusta ses vêtements et s’accouda à la fenêtre.

Rien.

La fatigue était en embuscade ; la jeune femme clôt ses paupières, tourna, valsa pour l’éviter. Ses pas mesurés la menèrent loin de l’ennui et du silence, loin de ses maigres repas, là où plus rien n’avait d’emprise sur elle. La musique de son cœur battait le rythme ; petit à petit, elle atterrit au pied de l’âtre. La confiture bouillait presque. Rapide, la danseuse ôta la marmite du feu et, alors qu’elle s’apprêtait à éteindre les flammes, un nouveau bruit lui parvint.

Elle fut surprise par sa puissance. Timidement, elle alla pousser l’huis :

— Mia ?

Ses yeux se plissèrent.

— Eh oh ? Andy, si c’est toi, cesse de faire le guignol et viens par là…

Son invitation flotta dans le vide. Elle se posta sur le seuil, les bras croisés, de longs instants. Et abandonna.

Le bruit reparut à la seconde-même où elle retrouva l’intérieur.

— C’est pas vrai, quelle bande de gamins !

Elle ouvrit une énième fois la porte.

Devant elle se tenait une montagne. Une montagne à la mâchoire carrée, aux bottes noires et à l’uniforme vert-de-gris.

Un Allemand.

***

Je m’enfonçais dans les rues, l’allure rapide pour ne pas rater Jules. On me héla une fois ; je n’y pris pas garde. Je me retournai la deuxième fois en reconnaissant la voix de Mathieu. Simon, à son côté, ne s’arrêta pas.

— Ma mère est rentrée ? cria-t-il seulement.

— Pas encore !

Il me remercia d’un signe de la main et rattrapa son frère. Il me suffit de tourner au croisement pour tomber, cette fois-ci, sur Andy.

— En retard, me charria-t-il.

— Toi aussi ; Pauline t’attend !

Il haussa les épaules, un bête sourire au bout des lèvres.

***

— Je… je vais chercher mes papiers, ils sont là-bas.

Pauline tremblait. Un masque inexpressif habillait son visage, cependant elle manqua de perdre l’équilibre, se rattrapa à une chaise, atteignit fébrilement le coffre. Ses doigts en remuèrent le contenu jusqu’à piocher une carte d’identité. Une haleine terrifiante s’abattait dans son cou. Elle serra les dents et, sans faire face, tendit ses papiers.

L’officier les frôla. Dérapa dans les cheveux clairs.

Puis s’éloigna.

Il marchait, lentement. Le parquet craquait de peur sous ses talons. Il s’immobilisa un instant près de l’escalier, le regard haut perché, et se nourrit du mutisme ambiant. Alors que son poing s’abattait trois fois contre le bois, Pauline assura :

— Il y a mon frère. À l’étage. Mein Bruder

— Nein.

— Si, il…

Elle se mit debout. Reprit contenance :

— Simon ? tonna-t-elle.

Elle tangua. Poursuivit :

— Simon, descends s’il te plaît, il y a un soldat qui aimerait voir nos papiers.

Alors qu’elle tâchait d’être convaincante, chaque seconde de silence l’emplissait de poison. Elle enfonçait aussi profondément que possible son attention dans le plafond, tentait de l’y camper solidement, mais elle finit, peu à peu, par glisser, griffer les poutres, les paniers, les crochets qui autrefois supportaient le fusil. Désespéré, son regard s’échoua sur l’horloge.

Une éternité de douleur coula dans ses veines, avant que le soldat avance encore. Elle sursauta et, d’instinct, contourna la table pour s’emparer de la carafe :

— Voulez-vous boire un verre ? Mon père va…

La montagne prit sa nuque ; elle se rattrapa au vide et à la peur, ses jambes plaquées contre la chaleur folle de la marmite ; son cœur hurla encore :

— Simon ! Simon, descends, s’il te plaît !

— Es ist niemand hier.

L’homme projeta sa proie au sol. Il n’eut toutefois pas le temps de la toucher une seconde fois ; Pauline Durel avait bondi, empoigné la marmite et franchi le point de non-retour.

Une vague de sirop brûlant engloutit son agresseur.

Elle n’écouta pas son cri ; elle se jeta hors de la maison et courut, propulsée par l’horreur vers d’autres bâtiments.

— Le pistolet, dans l’étable ! s’ordonna-t-elle.

Pauline avala la distance en repensant au Luger P08, à la prudence de son père, aux vingt vies françaises pour un Allemand. Ses bras frappèrent les portes du hangar et elle le retourna du regard, se faufila entre les vaches, paniqua ; les cris se rapprochaient. Elle renversa des seaux et vit alors le pistolet. Au-dessus de la porte. Elle se précipita à sa rencontre.

Un coup de crosse la cloua au sol.

Sonnée, elle cligna des yeux, plusieurs fois. Elle distingua la lumière, la paille, des bottes. Avant qu’elle ne puisse fuir, le pied du soldat fracassa ses côtes.

Percuta son ventre.

Frappa.

Des larmes coulaient. C’étaient celles de la jeune femme, à demi-consciente dans la poussière.

L’intrus déchira sa robe.

***

Andy avait rattrapé les frères Durel. Leur ferme, au sommet de la côte, se profilait.

Ils parlaient ensemble de leur journée respective. De l’aide apportée à Émile Lattwein, dans son café, comme – à demi-mot – de la réunion avec les autres branches de la résistance. Chacun se satisfaisait des nouvelles et des projets pour la soirée.

Ils rirent. Les bâtiments se rapprochaient.

***

Le froid, la douleur. La honte.

Pauline roula péniblement sur le flanc. Elle appelait un air que son thorax, broyé, refusait d’avaler ; rassemblait des forces dont elle ne disposait plus ; pleurait son impuissance.

L’homme était parti. Il allait revenir, c’était certain : elle se traîna jusqu’à un mur où elle parvint à se mettre à genoux. Ses jambes tremblotaient, alors ses ongles se plantèrent dans les briques : son espoir était rivé sur le chambranle de la porte. Sur le pistolet. Il fallait juste qu’elle se lève. Qu’elle tende la main.

Elle posa, difficilement, un pied au sol. Hissa l’autre à côté.

Des pas se rapprochaient.

***

Les trois garçons arrivèrent à l’atelier. Ils longèrent ses vitres abîmées. La quiétude habituelle des lieux se trouvait couverte par le meuglement des vaches, persistant, assommant.

— C’est quoi ce bordel ? jura Mathieu.

Simon braqua son attention sur l’étable ; son jeune frère, perplexe, comptait les noyaux de cerise éparpillés à même le sol. La planche était retournée :

— Quel est le suicidaire qui…

— Papa est rentré ? le coupa Simon.

— Euh… ben, non. Il a une autre réunion ce soir.

— Qui est à la maison alors ?

Un silence. Comblé par les plaintes animales.

Andy eut un large frisson. Le benjamin peinait à remettre ses idées en place :

— Pauline, pourquoi ?

— Qu’y a-t-il ? les pressa l’Anglais.

— Je, balbutia Simon, j’ai cru voir quelqu’un rentrer dans l’étable. Avec une marmite.

***

Le dos de Pauline craqua lorsque le soldat, fou de rage, la renvoya à terre d’un pied dans le plexus. Elle était là, pétrifiée, assaillie sous les cris de son corps, incapable de contracter le moindre de ses muscles.

L’Allemand s’en réjouit. Il porta la marmite au-dessus de sa victime, et versa ce qui restait de sucre bouillant sur son visage.

***

Un hurlement.

Les trois compères ne bougèrent plus. Le ciel s’écrasa sur eux.

— Pauline !

Andy se rua vers l’étable, Mathieu le doubla : il entra le premier dans le bâtiment. Un homme gigantesque lui tournait le dos et renversait un liquide fumant sur le visage de sa grande sœur.

Sa grande sœur…

Sous sa détresse, son cœur cessa de battre. L’odeur de la chair et la vue de l’uniforme, véritables pieux rouillés, transpercèrent la poitrine du garçon : il bondit. Le poing serré, Mathieu heurta l’homme et le plaqua au sol pour le rouer de coups.

Derrière lui, l’Anglais s’était figé. Simon renversa tous les seaux jusqu’à trouver le P08 et pointer l’Allemand :

— Mathieu, écarte-toi !

— Non… non, non, non !

Aveuglé par sa colère, il vit tout de même la main de l’officier cheminer vers sa ceinture : il lui brisa le nez avant de se débarrasser du parabellum qui s’y trouvait.

— Sale Boche de merde, j’vais te crever !

— Mathieu, dégage !

Imperméable à leur échange, Andy chancela auprès de Pauline. Les longs doigts fins de cette dernière se tordaient dans l’air. Couverts d’un rouge visqueux, ils cherchaient à attraper un sauveur, un remède, un miracle à cette seconde peau brûlante qui rongeait son minois, ses iris, son buste, ses bras. L’Anglais remarqua ses vêtements en lambeaux. Il prit sa main ; elle la retira.

— Pauline ?

Elle gémissait. La lutte épuisait ses cordes vocales. Engloutie sous des flots de souffrance, elle s’était égarée.

— Pauline !

Elle ne le voyait plus.

Invisible, Andy inspecta la scène. L’Allemand, qui évitait de justesse le sabot d’une vache, était toujours tenu en joue par Simon. Mathieu s’arrachait la gorge, les veines de son front saillaient ; il ordonnait à son frère de tuer. Ses cris le défiguraient.

Hors de leur portée, Andy décrocha une fourche. Il arriva derrière la montagne.

— Behind you, bastard.

Il lui déboîta la mâchoire d’un coup de manche et l’envoya dans la paille. L’Allemand n’eut plus aucune chance : les tranchants de la fourche s’abattirent dans ses tripes.

Le tissu vert-de-gris, progressivement, vira au noir.

Son bourreau laissa son arme en place, le temps de s’emparer du pistolet qu’il portait en permanence. Il en ôta la sécurité.

— Andy, le coupa Simon, qu’est-ce que tu fais ?

L’Anglais tira dans la cheville droite. Enfin, dans la gauche ; il fit sauter les grosses articulations, genoux, épaules, sous un torrent de supplications.

— Andy, ça suffit…

À court de balles, l’aviateur récupéra la fourche. Ses prunelles grises, glaçantes, foudroyèrent sa cible avant qu’il ne lui troue la cuisse. La poitrine. Le chagrin débordait de ses paupières.

— I hope you’re suffering.

— Arrêtez…

Cette voix le déstabilisa. Il fit volte-face : les mains de Pauline, abandonnées, dansaient douloureusement.

— Au secours, aidez-moi…

La fourche chuta. Sans plus se préoccuper de rien, il fondit sur elle. Il prit à nouveau sa main mais elle se libéra encore :

— Aidez-moi, répéta-t-elle.

— C’est fini, Pauline, c’est fini… je vais t’aider.

Il consulta les frères, mortifiés. Leurs bêtes se plaquaient dans les coins pour éviter la flaque grandissante, au cœur du troupeau, sous l’homme qui ne bougeait plus.

Aucun n’osait. Simon prit les devants :

— Amenez-la à l’intérieur. Je me charge de lui.

***

— … et après, paf, son avion il a tapé dans la tête du maître !

— Eh bah.

— C’était trop marrant !

Sa petite paume dans la mienne, Jules secouait les bras.

— Auguste s’est fait punir mais à la récré on a bien rigolé.

C’est ce que j’ai cru comprendre…

Les récits de mon frère rythmaient notre marche. Nous arrivions enfin à bon port. Depuis la route, j’aperçus, au loin, Mathieu et Andy traverser la cour. Ils portaient quelqu’un.

Ces cheveux blonds…

Je lâchai Jules pour presser le pas et rejoignis la maison, inquiète. L’intérieur était sens dessus dessous ; je ne sus plus où mettre les pieds :

— Qu’est-ce qui se passe ?

Je n’eus pas le réflexe d’empêcher mon frère de me suivre. Lui aussi, vit les deux hommes déposer un corps à moitié nu, la chair à vif et des pleurs plein la gorge, sur la couchette. Lui aussi vit les poignées de cheveux semées dans leur sillage, le chaos dans la pièce…

— Jules, va… reste dehors, s’il te plaît.

— Qu’est-ce qu’elle a, Pauline ?

Andy posa ses prunelles sur nous. J’ordonnai à mon frère de sortir et condamnai l’accès à la pièce. Mathieu tira une chaise.

Sa sœur perdait des mèches, des sourcils. Sa peau virait parfois au brun et son visage, chauffé jusqu’à l’écarlate, n’était plus qu’une plaie. Béante. Un passage vers les Enfers de l’âme humaine. À la recherche de repères, je ne voyais plus la démarcation entre ses lèvres et l’ancienne clarté de son teint : l’horreur me déchiqueta.

— Bon sang, qu’est-ce qui s’est passé ?

Mathieu ploya sous la question. Il amena une couverture sur les jambes de la blessée et enfourna sa tête dans ses paumes.

Alors que j’ahanais dans la pièce, la porte s’ouvrit sur Simon. Il avança, doucement, un fusil sur son épaule, et jeta dans la cheminée ce qui ressemblait à un uniforme.

On dirait… on dirait celui d’un…

— Je l’ai jeté aux cochons, dit-il. Ils le mangeront entier, même les os.

Jules était caché derrière lui. Il s’accrochait à son pantalon.

Je ne voulus pas comprendre, sondai les lieux à la recherche d’informations. Mathieu serrait les dents, grimaçait, geignait :

— Faut qu’on prévienne papa. Faut que quelqu’un aille le chercher…

— Non.

— Ils vont nous mettre la main dessus !

Ses yeux nous transpercèrent ; il éclata :

— Qu’est-ce qui te dit qu’il était seul, hein ? Qu’il n’était pas avec une putain de patrouille qui a remarqué son absence !

— Tu te calmes.

— Hitler aura pissé vingt fois sur nos cadavres avant que nos porcs aient bouffé ce salopard en entier !

Un cri les fit taire. Tous se tournèrent vers la femme étendue sur la couchette.

Ce n’était, en vérité, pas tout à fait un cri. C’était le bruit de ses pensées, noyées par la détresse. C’était le râle d’un millier de douleurs qui s’entassaient dans l’entonnoir de sa gorge. C’était le boulet d’une culpabilité acide qui, malgré ses efforts, peinait à sortir.

Quand Andy s’assit à son chevet, ses lèvres sanguinolentes se tordirent.

— Pardon, pleura-t-elle.

Et nos cœurs se brisèrent.

J’entendis les pas de Simon sur le plancher. Il empoigna le fusil et pressa Jules contre lui :

— On ne pourra ni transporter Pauline ni leur échapper s’ils finissent par comprendre. On n’a pas le choix. Il faut qu’on reste ensemble. On se défendra ici s’il le faut.

***

— Non !

Pauline se débattait, encore, toujours, avec une force désespérée. Andy essayait de nettoyer ses plaies, et tandis que je la maintenais, je me haïssais de la condamner à un supplice de plus.

— Andy, Andy, arrête !

Mon ami effleurait sa peau avec un soin infini. Il tentait de l’hydrater avec un linge humide, mais des morceaux de chair calcinée se décrochaient.

— Arrête je t’en supplie !

— Je suis désolé, il faut arrêter la brûlure, sinon…

Ses mots se perdirent dans le flot de souffrance. Le linge glissa dans le seau, et le soigneur, à bout, se recroquevilla. C’était la position dans laquelle s’était figé Mathieu une dizaine de minutes plus tôt. Prostré devant la porte, il n’avait plus non plus le courage d’assister à la scène.

Je surveillai la trappe menant à la cave. Il fallait toutefois être naïf pour croire que, cloîtré dessous, mon frère parviendrait à faire ses devoirs. La douleur de Pauline transperçait les murs.

L’eau lui faisait mal ; l’air brûlait ses plaies ; rien ne l’apaisait. Je priais pour que ses paupières aussi rouges qu’un rideau de théâtre ne se ferment pas à tout jamais, pour qu’elles se lèvent encore sur le spectacle de ses iris noisette, pour que demeure son regard malin sur le monde et que chaque personne sur cette Terre, un jour, ait la possibilité de ressentir l’incroyable cocon dans lequel cette femme pouvait nous isoler.

Privé de sa douceur, l’Anglais ne sut plus à quoi se raccrocher. Sa main chemina jusqu’à un genou libre.

— Pauline… qu’est-ce que je peux faire ?

Une ruade terrifiée chassa sa paume.

S’il ne l’était pas déjà, ce fut sans doute à cet instant qu’Andy se déchira. Il pressa son poing contre son estomac et, difficilement, quitta la maison.

Je ne sus plus quoi faire. Plus quoi dire. Je trouvai le sol, près du lit, et enserrai mon ventre. Mon attention prit la fuite sur le matelas.

— Je suis là, Pauline, assurai-je. Dis-moi ce qu’il faut faire…

Elle pressa ses paupières et, dans un spasme longuement ravalé, gémit :

— Pardon… je suis désolée, désolée.

Un tsunami d’émotions surgit en moi. Dépourvue de digues, je me dépêchai de m’éloigner, de prendre du recul ; il me fallait sortir.

Je retrouvai sur le seuil les noyaux de cerises étalés dans la terre, le chant des oiseaux… le vent estival.

— Y’a un orbe dans ta poche ?

Ça venait de plus haut. Simon, la mine sombre, effectuait sa ronde sur le toit de l’atelier.

Depuis quand m’adresse-t-il la parole ?

— Euh… non, répondis-je, je n’en ai pas. Pourquoi ?

Il s’assit au bord pour parler plus bas :

— Premièrement, parce qu’il y a un fichu cadavre boche dans l’enclos des cochons, et que si les Schleus le trouvent, non seulement on sera tous fusillés, mais ils se feront un plaisir de rafler deux ou trois familles en ville. Deuxièmement, parce qu’ils sont sans doute déjà en train de balayer la zone dans laquelle leur adjudant a disparu.

— Leur adjudant ?

— Cet enfoiré était adjudant. On peut se retrouver avec toute la Feldgendarmerie au cul dans la soirée… et la Gestapo avec.

Il siffla :

— Ce serait pour toi le moment idéal afin de reprendre la tangente.

Le choc me fit reculer. J’agrippai mon pendentif, me répétai ses mots pour être certaine de les comprendre. La déception me rongea :

— Si tu me crois capable de vous abandonner, je ne peux plus rien pour toi.

— Simple question.

— Non… non, ce n’est pas une « simple question » ; c’est une pique volontaire. Tu ne l’as toujours pas digéré et tu remets ça sur la table, sans jamais tenir compte de ce que je dis.

Il se releva ; je longeai la façade pour ne pas le perdre de vue :

— C’est peut-être difficile de concevoir ce que j’ai dû laisser là-bas. Tout me manque. Mes amis, ma famille, la simplicité de ma vie, des choses que je pourrais retrouver en un voyage, et d’autres dont je suis privée quoi qu’il advienne. Et malgré ce que tu peux penser, je fais de mon mieux. Parce que je tiens à vous autant que je tiens à eux.

Il passa sur un autre pan de tuiles.

— Oui, avouai-je, je me débrouille mal. J’ai eu des passages à vide, des envies de craquer, mais ça fait des mois maintenant, et je tiens. Sans ton soutien, mais je tiens. Et je tiendrai tant qu’on ne sera pas en sûreté.

Il daigna enfin croiser mes yeux. J’ignorais s’il me croyait ou non, s’il écoutait vraiment, pourtant je poursuivis :

— J’ai bien conscience de ce qu’on risque, de ce que vous risquez tous à la moindre de mes erreurs, et je suis immensément désolée que… que ça ait tourné comme ça, l’autre fois. Je m’en veux terriblement. Et même si ça t’importe peu, j’ai envie de réparer mes torts. La faille doit être refermée, peu importe ce que ça nous coûtera, à Jules et moi. J’imagine que tu n’as pas besoin de qui que ce soit pour avancer dans les recherches… seulement, si je pouvais plancher dessus, ça me donnerait l’impression de servir à quelque chose.

— C’est pas moi qui ai besoin d’aide, aujourd’hui.

Puis, il disparut de l’autre côté du toit.

Dans le silence des hauteurs, plus rien ne résonnait. Pas même la douleur de mon amie. Pas même le meuglement des vaches. La brise et son parfum reprenaient possession des tristes lieux, et cela me donna la nausée.

Il suffit toutefois de m’éloigner quelque peu pour qu’un nouveau son se fasse entendre. Vers l’établi…

Je trouvai Andy au pied d’un mur. Il avait la tête fourrée dans ses bras. En me voyant m’installer près de lui, il finit par décoller son front de ses genoux, et cala sa nuque contre les briques.

— Je n’étais pas là, lâcha-t-il.

Cette phrase lui ôta un poids. Il ne lui en restait que trop sur le cœur :

— Je n’étais pas là, je…

Sa vue s’embua. La mienne avec. Ma main s’échoua piètrement sur son épaule, mais ne put retenir ses spasmes :

— Qu’est-ce que j’ai fait ?

Sans un bruit, les larmes d’Andy glissaient sur ses joues, uniquement accompagnées par les soubresauts qu’il ne parvenait plus à juguler.

— J’aurais pu… arriver avant. Un tout petit peu avant. J’aurais pu arriver avant, la sauver, et c’est trop tard…

— Trop tard ?

Il sortit son visage de sa cachette.

— Andy, appuyai-je, Pauline se bat. Là, maintenant, en ce moment-même. C’est tout sauf le moment de déposer les armes. Sauver quelqu’un, ça ne se résume pas à un acte de bravoure. C’est aussi l’aider à surmonter les épreuves. C’est réveiller les forces qui dorment en lui, et dont il ne soupçonnait pas l’existence, c’est… c’est lui permettre de sourire.

Il garda les yeux fixés sur le ciel, le temps que le vent assèche ses paupières, puis il se mit sur pied. Je doutais qu’il tienne longtemps debout ; il ne tarda pas à s’adosser au bâtiment.

— Pauline va s’en sortir, promis-je. Elle est plus forte que nous tous réunis. Beaucoup plus forte que ce qu’on pouvait déjà croire.

— Mais elle… Pourquoi ?

Ni les sillons creusés par ses ongles sur ses tempes, ni ses jurons ne suffirent : il cogna du poing l’établi et se perdit dans sa colère. J’aurais souhaité l’en empêcher. J’aurais aimé pouvoir éloigner sa rage, son impuissance, tous les monstres qui s’attaquaient à lui, toutefois les miens hurlaient trop fort pour que je puisse en museler d’autres. Je me contentai de le serrer contre moi, et il se laissa faire.

— Ce n’est pas juste…

— Je sais. Ça ne l’est pas. Mais Pauline n’a pas besoin de notre colère. Pas maintenant.

Il s’écarta d’un pouce. Je repris :

— Si elle préfère la solitude, on la respectera. On lui offrira du calme si elle en veut, de l’espoir quand il en faudra. Mais aujourd’hui, montrons-lui qu’on est là. Rappelons-lui qu’on est à ses côtés, et qu’on ne l’abandonnera pas ; que si elle se sent trop faible pour affronter tout ça, peu importe quand, elle pourra compter sur nous.

Il acquiesça. Sa peine encore humide, il se dirigea vers la porte d’entrée et s’engouffra à l’intérieur. Mathieu avait pris notre relai : il s’affairait à rafraîchir les plaies de sa sœur lorsqu’Andy s’accroupit à côté :

— Je suis là, Pauline.

Les paupières closes, elle ne réagit pas.

— Je suis là si tu as besoin de moi. On va s’en sortir.

Trop concentré à ravaler ses sanglots, l’Anglais ne vit pas immédiatement la main rougie de la jeune femme, tremblotante, sortir de ses pansements. Il ne la remarqua qu’au moment où, après avoir tâtonné, elle le frôla enfin. Pauline glissa ses doigts parmi les siens, et il n’osa plus bouger.

— Je suis là, répéta-t-il.

Commentaires

Je pleure. C'est terrible, juste terrible. Je suppose qu'il faut louer ton talent d'autrice pour arriver à raconter des scènes aussi justes malgré les sentiments que ça nous cause ^^' Je suis contente qu'Andy soit près d'elle et ne la laisse pas. C'est facile de s'abîmer dans sa propre culpabilité et tristesse, c'est plus difficile de les mettre de côté pour être auprès de la personne qui en a le plus besoin, j'espère que ça va durer et qu'il sera toujours là.
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lundi 25 novembre à 16h51