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Karole Schifferling

samedi 2 novembre 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 22

DANS L'OMBRE

Mercredi 15 octobre 1941, 20h12

Les jours passaient, tous plus redoutables les uns que les autres. La Gestapo menait l’enquête sur les premiers terroristes – ceux qui s’étaient illustrés en retardant l’invasion allemande. Elle les jugeait responsables des actes violents depuis lors.

Elle n’avait pas tort, toutefois elle cherchait mal.

Contrairement à ce que pensaient les Français, la Police politique du Troisième Reich n’était pas aussi germanique que cela. Elle était dirigée, à l’échelle du département, par deux français – un homme de Gérardmer et un Alsacien.

Cocorico . De quoi alimenter la colère de mes logeurs.

— Tu veux boire un schlouk, Marie ?

Bonus se tenait, pour une fois, côté cuisine. Il était rare d’y trouver quelqu’un d’autre que sa mère lorsqu’on venait chez lui. Je parcourus encore un peu son buffet du bout des ongles et hochai la tête :

— Juste de l’eau, s’il te plaît.

Il pivota sur lui-même et partit remplir un verre. Je n’étais pas pressée qu’il s’exécute ; la porte qui nous isolait du reste de la maison étouffait les voix. Je ne voulais plus la franchir. Dans la salle à manger, c’était l’hécatombe. Un grincement m’informa toutefois que quelqu’un l’avait ouverte.

— Tiens ! l’apostropha Bonus. Qu’est-ce tu veux ?

— Du vin, si t’en as.

Simon se posta près de moi. Il prit garde à ne pas me prêter d’attention. Son ami lui tendit une bouteille, et il décampa aussitôt.

Je le regardai partir. Le pas lourd, les traits tirés et l’œil grave. Plus une once de douceur ni d’amitié ne brillait à l’intérieur.

Mon verre d’eau claqua derrière moi. Je le récupérai tristement.

Il était évident que Simon n’avait pas passé l’éponge sur les événements de juin. Je n’avais pas imaginé qu’il pourrait m’en vouloir à ce point ; je n’y avais pas réfléchi, pas…

— Youhou, tu rêves ?

Bonus me sortit de mes pensées. Je lui souris et portai le godet à mes lèvres.

Je voulais seulement arranger les choses. Si j’avais su qu’un voyage supplémentaire pouvait avoir de telles conséquences, je n’en aurais rien fait…

Comme si s’éloigner de moi et cacher les recherches de ma mère n’était pas suffisant, Simon se punissait aussi ; il avait cessé de prendre ses médicaments pour l’asthme. Le supplier de poursuivre son traitement n’eut aucun effet. Même l’évocation d’un orbe disparu le laissa de marbre.

J’avais paniqué, retourné la maison, cherché de fond en comble : lui, ne m’avait donné aucun coup de main. Une bille bleue s’était volatilisée quelques semaines après notre dispute. Une, rien qu’une, juste assez pour un aller simple… mais pour qui ? Je n’en savais rien, et par bonheur, personne chez nous ne manquait à l’appel. De peur qu’elle soit tombée entre des mains malhonnêtes ou anglaises, j’avais pris l’initiative de cacher les autres. L’endroit le plus sécurisé m’avait semblé être celui où le plus curieux d’entre nous ne penserait pas à fouiller : son propre coin de rangement. J’avais donc abandonné mes derniers orbes au fond d’un placard, dans un renfoncement de la cave. On m’avait assigné l’étagère du dessus, et le Britannique ne se penchait jamais suffisamment pour ouvrir le tiroir tout en bas, celui où il avait eu l’horreur de découvrir les ceintures en caoutchouc qui servaient aux femmes pendant leurs menstruations.

Quand je pense que je m’étais moquée de lui jusqu’à en hurler de rire, alors que Solange et Pauline s’étaient senties honteuses pendant des jours…

Les règles représentaient un tabou qui, par le silence qui l’entourait, mettait tout le monde mal à l’aise. Et mes quelques tentatives de débat n’y avaient rien changé. Après tout, cette ceinture n’était en rien dégoûtante ; il ne s’agissait que de l’ancêtre de la serviette hygiénique. Il suffisait de la passer autour de la taille, et d’accrocher des tissus absorbants de manière à ce qu’ils tiennent entre nos jambes. En quoi cela leur posait-il problème ? Et, de toute manière, en quoi cela les concernait-il ?

— Qu’est-ce qui te fait rire ?

Bonus ne me lâchait plus. J’éloignai ces souvenirs de mon esprit.

— Rien, avançai-je. Une bêtise qu’André avait dite.

— Pouah, soupira-t-il. André… j’galère toujours à faire le lien avec Andy.

— Tu devrais pourtant prendre le pli. Surtout quand il y a autant de monde sous ton toit.

— Ouais, j’sais, mais bon…

— Non, l’arrêtai-je. C’est bien la dernière chose à prendre à la légère.

Ce jeu de noms était notre armure. Notre ultime bouclier. Le corrompre revenait à nous exposer.

— Il s’appelle André Reynaud, rappelai-je.

J’engloutis mon eau et me dirigeai vers la porte. Penaud, mon ami suivit.

— Je ne ferai pas de gaffe, promit-il. En plus, il a fait d’beaux progrès en français, je trouve.

Je notai le compliment sur une page cérébrale, et me promis de la transmettre à l’aviateur. Puis, Bonus poussa l’huis. Il ne restait plus qu’à entrer dans l’arène.

Autour de la table des Chapelon, une vingtaine de personnes parlait à gorge déployée.

Je supposai que si l’Allemagne n’avait pas brisé le pacte de non-agression avec les communistes, quelques mois auparavant, cette salle aurait pu être emplie de calme. Malheureusement pour nos tympans, la guerre fut bien vite déclarée et, dès la mi-juin, un afflux important de francs-tireurs s’était armé. Son but : zigouiller autant d’Allemands que possible. Si cette « chasse aux Boches » aurait, de prime abord, pu grandement plaire à Charles et à Alfred Chapelon, il n’en fut rien. Ils ne voulaient pas plus d’une France communiste que d’une France nazie. Ils voulaient se battre pour leur pays, faire triompher la liberté et la paix, plutôt qu’installer un parti au pouvoir. Si, parmi les partisans du régime stalinien comme de la France libre, la majorité tentait de dialoguer posément, l’alcool et les quelques extrémistes des deux bords avaient semé un magnifique chaos.

La politique n’avait jamais été une grande amie de la quiétude.

Je m’installai un peu à l’écart, derrière Pauline. Attablée, elle se noyait parmi les gesticulations de ses voisins. Les nouvelles du jour avaient mis le feu à la poudrière…

En ville, une gigantesque rafle d’innocents, hommes femmes et enfants, de toute catégorie sociale et de toute religion, avait eu lieu. C’était la punition.

«  Désormais, pour tout officier allemand tué, vingt Français seront pris en otage. Cinq seront fusillés sur-le-champ et, en cas de non-dénonciation du coupable, les quinze autres seront eux aussi exécutés  ».

C’était ce qu’avaient déclaré les journalistes de Radio Londres. Vingt vies pour un Nazi. Un bien lourd tribut à assumer. Nous apprîmes dans la foulée à qui nous devions la liste des personnes à rafler en cas d’incident. Si certains suspectaient logiquement Pétain, il s’avérait que le vieil homme, qui avait vendu la France, refusait toutefois de vendre les Français. C’était à son cher ministre, Pierre Laval, que les personnes mortes les semaines précédentes devaient leur triste sort.

— Vous vous rendez compte ? s’indigna un homme. Si ça s’trouve, nos noms sont dans les vingt prochains !

Le brouhaha s’estompa. Je tâchai de ne pas compter combien nous étions exactement. La simple idée de nous savoir en sursis m’effrayait terriblement.

— En cas de problème, il faut quitter vos maisons.

Ce timbre, doux et rassurant, appartenait à Andy. Il trancha mes pensées sombres :

— Il y a des abris souterrains non loin de la rivière. Sept au total. Chacun peut accueillir entre cinq et quinze personnes.

— Et pourquoi on s’y planquerait ? se plaignit un certain Roger.

— Parce que les Allemands traquent ceux qui ne veulent pas rentrer dans le rang, continua l’Anglais. Si la Gestapo débarque, ces cachettes seront l’unique moyen d’y échapper.

Je ne pus m’empêcher de me gorger de fierté. Andy se démenait comme un beau diable au sein de son réseau, pour nous protéger et nous informer des quelques nouvelles qui filtraient depuis la hiérarchie britannique. Son accent, au fil des mois, s’était fondu dans une intonation régionale. Il la maîtrisait à merveille.

Mais il devrait rouler encore moins ses r.

La radio grésilla. Henri, affalé sur le poste de TSF comme s’il s’agissait du sien, aiguilla Bonus : le rouquin se focalisa alors sur la fréquence trente mètres quatre-vingt-cinq.

L’heure de l’émission Honneur et Patrie avait sonné.

De l’autre côté des ondes, on tâchait de rassurer les auditeurs, tout en prônant la vigilance. Et ce fut alors que la tablée s’enflammait à nouveau pour savoir si la vie d’un Allemand valait celle de vingt Français, qu’un message du Général de Gaulle fut repassé. À l’intérieur, une consigne claire :

« Il faut attendre ».

Les réactions fusèrent. Nombreux étaient ceux qui ne l’entendaient pas de cette oreille. Je ne sus plus où donner de la tête : n’était-il pas en effet plus sage d’attendre l’arrivée des renforts, avant de déclencher l’assaut final ? Que se passerait-il si une poignée de personnes se lançait dans un cache-cache mortel avec l’Occupant, à armes inégales et sans possibilité d’être épaulée ? C’était perdu d’avance. Je ne doutais ni du courage ni de la détermination de toutes celles et ceux assis sous mes yeux, et pourtant l’issue n’aurait pu leur être favorable. Les mouvements de résistance ne comptabilisaient déjà pas beaucoup de soutiens, alors que deviendraient-ils si on les tuait dans l’œuf ? Qui oserait ensuite se dresser face au nazisme, si les seuls courageux se voyaient fusillés ?

— Nous trouverons un moyen d’agir intelligemment, s’imposa Pauline. Mais pour ça, il faut absolument prendre le temps d’y réfléchir, ensemble !

— On a largement pris notre temps jusqu’ici, pesta un homme.

Je n’osai lever la voix pour demander ce qu’il entendait par là. Lui, fraîchement outré par les Allemands, n’avait encore jamais, à aucun moment, fait quoi que ce fût à leur encontre. Se croyait-il donc né dans la rébellion pour prendre ainsi de haut des gens qui, précautionneusement, avaient tâché de protéger la ville pendant qu’il batifolait avec les Boches ?

Quelques voix tentèrent de le retenir, cependant l’homme se leva. Il dressa son menton, alla chercher son manteau… et s’immobilisa devant le torse de Charles Durel. Il se pouvait qu’il ne l’ait pas vu avant. Il se pouvait aussi qu’il n’avait pas remarqué que le tireur d’élite le dépassait de deux têtes. Peut-être ne savait-il pas non plus à qui il avait affaire. Son assurance, néanmoins, en prit un coup. Les iris noirs de Charles lui étaient tombés dessus :

— Celui qui veut conduire vingt Français au poteau crèvera bien avant eux.

Ses mots s’ancrèrent dans nos crânes. Il reprit gravement la parole :

— Et si on les enlève, ces Schleus, ils prévoient quoi ?

— On n’en sait rien, répondit Andy. Mais… je pense voir où tu veux en venir…

— Quoi, s’esclaffa Alfred Chapelon, vous n’espérez quand même pas qu’on va en retenir prisonniers dans nos caves ?

— Eh bien, puisqu’on ne peut pas s’en prendre directement à eux…

Je dus me racler la gorge ; la pièce étouffait dans le tabac illégal et les suppositions interminables. À deux chaises de moi, Simon toussait. Grimaçait… Je pris mon courage à deux mains et en posai une sur son épaule :

— Tu veux aller prendre l’air ? Ça te ferait…

— Non.

Et il se détourna.

Une lourdeur envahit mon estomac. Pauline croisa mon regard ; le non l’avait fait tiquer.

Elle n’avait pas tardé, après l’altercation d’il y a quelques mois, à en apprendre la cause de ma bouche. Solange et Charles furent eux aussi plongés dans la confidence ; il faut dire que le courroux de Simon n’aurait pas pu passer inaperçu…

Je crois que l’idée que Mathieu et moi aurions tâché de l’écarter de ce projet le blesse plus que tout.

Ça n’avait heureusement pas eu de conséquences irréversibles entre les deux frères. Du moins, rien qu’une bonne mise au point n’ait pu atténuer. Solange aussi avait à cœur d’apaiser la rancune de l’aîné. Elle était parvenue à le raisonner suffisamment pour qu’il demeure courtois en la présence de Jules – Simon se cantonnait alors aux échanges les plus rudimentaires – afin que mon frère n’en pâtisse pas. Mais Jules était plus malin qu’espéré. Nous avions beau lui assurer que tout allait bien, il avait remarqué la distance prudente de Simon, la diminution drastique de son nombre de sourires, sa faculté à m’éviter aussi souvent que possible. Il avait aussi remarqué la satisfaction soudaine de Henri. Ses piques de plus en plus récurrentes se voyaient légitimées par le silence de son grand frère. Malheureusement pour lui, en l’absence de Pauline ou Solange, Simon l’empêchait lui-même d’aller trop loin. Il fallait croire qu’il désirait conserver le monopole des dents envers moi… ou alors, que la voix de Pauline heurtait par réminiscences les strates des plus hautes de sa colère, et le calmait un instant.

Je souhaitais que l’un de ces instants puisse s’éterniser. Juste assez pour qu’il voie, derrière son masque douloureux, que j’en souffrais autant que lui, et que je n’avais jamais cherché à le duper. Le Simon que je connaissais me manquait terriblement.

— Laisse-le, m’intima Pauline.

Puis, comme à chaque fois qu’elle avait tenté de nous rabibocher, comme à chaque fois qu’elle promettait qu’il finirait par comprendre, la tristesse qui m’habitait se refléta dans ses yeux.

Les conversations, à nouveau, m’engloutirent.

— C’est quoi votre plan, au juste ?

— Euh, j’ai peut-être une idée… ?

Un gars d’une trentaine d’années, grand et corpulent, leva la main comme s’il était à l’école. Il s’appelait Stanislas et travaillait à la gendarmerie de la ville.

— On t’écoute, lâcha Alfred.

— Bien, je… Il se trouve qu’on m’a demandé de patrouiller sur les voies de chemin de fer ces deux prochaines semaines…

— Continue, le pressa Henri.

— Ou-oui. La Feldgendarmerie et la Gestapo ont une grande réunion confidentielle prévue, à Reims. Si jamais leur train déraille « accidentellement », ça ne sera pas vu comme un assassinat terroriste… et pourtant ça nous rendrait service. N’est-ce pas ?

Sa fébrilité contrastait avec sa stature, et sa remarque en étonna plus d’un. Elle fit germer dans l’esprit de tous une petite chose, que l’on pouvait communément nommer une bonne idée.

***

Stanislas le gendarme était le nouveau meilleur ami d’Andy – pour les renseignements qu’il lui fournissait. Désormais âgé de 25 ans, « Stan » Wocklewski avait quitté tout jeune sa Pologne natale pour plonger dans la France des années vingt, que son père aidait à la reconstruction après-guerre. C’était sans hésiter qu’il communiquait à l’Anglais des informations, mais très souvent, il manquait d’apporter davantage d’ennuis à cause de sa maladresse…

Chaque semaine, il listait le tracé des patrouilles qu’était chargée d’effectuer la Feldgendarmerie. Cela permettait aux rebelles d’organiser – presque – sans crainte des réunions autour d’un poste de TSF.

***

Devant un chocolat chaud, Mathieu, Pauline et moi tentions de nous délivrer du froid. Cette nuit-là, les autorités avaient patrouillé autour de la ferme et volé le peu de légumes qui restait dans notre potager. Je ne réalisais toujours pas par quel miracle nous avions persuadé Charles de ne pas intervenir…

À l’aide d’une clé, Mathieu grattait le bois de la table d’Émile Lattwein, le cafetier des arcades. Il y avait déjà inscrit trois lettres.

LAV

— Regardez-moi ça, gémit Pauline en désignant de l’index la file d’attente, de l’autre côté de la rue.

Des dizaines de personnes faisaient la queue dans le vent mordant, tickets de rationnement à la main. L’épicerie demeurait pourtant à une vingtaine de mètres du café…

— Tout ça pour s’entendre dire qu’ils n’ont plus que des ersatz de café, des ersatz de farine, et que les autres rayons sont vides.

Mathieu semblait imperturbable. Tandis que nous jetions un œil au dehors, il grattait toujours contre la table.

LAVAL A

Il gravait un U lorsque la clochette de la porte d’entrée carillonna. Andy venait d’apparaître. Il chercha d’un mouvement de tête notre emplacement, et nous rejoignit vite, en commandant à Émile un semblant de café.

— Alors ? le questionna Mathieu sans défaire les yeux de son œuvre.

— L’information est remontée. Le voyage aura lieu début janvier. On s’occupera de maltraiter les rails, et Klimt a donné l’ordre de faire tomber un arbre en zone occupée. On n’en fera pas trop et ça passera. Mauvaises conditions climatiques. Stan nous tiendra au courant de la suite.

Émile lui apporta son breuvage ; il l’avala d’une traite en esquissant une grimace :

— Je vais tout de suite prévenir Charles. Pauline, tu remontes avec moi ?

Notre amie ne rata point cette occasion de renfiler son manteau : elle le suivit en abandonnant un billet de vingt francs sur la table. Émile vint aussitôt le ramasser et, dans un sursaut, Mathieu camoufla son graffiti à peine terminé.

LAVAL AU POTEAU

***

Simon Durel venait d’apporter le blé mensuel au meunier. Ainsi, la famille ne manquerait pas de pain pour les semaines à venir. Plutôt que de prendre du repos dans la maisonnée, il préféra s’isoler dans l’atelier de son père.

Il venait d’achever le montage d’une petite boîte, à peine plus haute qu’un pouce, dans laquelle il pouvait ranger des choses de taille réduite sur dix centimètres de long, pour cinq de large. Son système d’ouverture complexe permettait à son détenteur de ne l’ouvrir qu’à une condition : que les trous de son couvercle se voient correctement comblés.

Il piocha quelques carrés de bois, les plaça au sommet de l’ouvrage, et parvint ainsi à accéder à l’intérieur. Il y glissa un petit objet volé ainsi qu’un bout de papier. Enfin, il clôt le couvercle et se rendit dans la pièce à vivre, pour abandonner sa création au fond d’un coffre.

***

Andy offrit son bras à Pauline, et ils remontèrent ensemble jusqu’à la ferme. Ni l’un ni l’autre ne se plaignait plus du froid. Une fois arrivés dans le pré, l’Anglais proposa à son accompagnatrice de continuer leur route. Elle ne refusa pas et, curieuse, se laissa entraîner à travers les massifs. Ils avaient dès lors une vue imprenable sur la vallée.

— Je ne sais pas où tu m’emmènes, commença-t-elle, mais je comptais faire un tour à vélo au col des Croix, pour dire aux autres où se trouvent les Fritz. On sera revenus avant la nuit ?

— Oh, bien sûr !

Amusé, Andy consulta sa montre :

— Accorde-moi juste trois minutes.

Il ne répondit pas à sa question muette, alors elle suivit son regard : il levait les yeux vers le ciel.

— Regarde, murmura-t-il. Regarde bien.

La jeune femme coinça une mèche blonde derrière son oreille et fixa les nuages. Un pigeon volait tranquillement au-dessus d’eux.

— Que veux-tu me montrer ?

Un deuxième pigeon passa. Puis un troisième, cinq autres, une nuée. Le ciel perdit en luminosité et Pauline fronça les sourcils. Andy pouffa de rire lorsque l’un d’eux quitta son peloton et piqua chez le père Mérault :

— Il va avoir une belle surprise, celui-là !

Son amie secoua la tête sans trop comprendre, jusqu’à ce qu’un pigeon décroche pour venir à leur rencontre. Le petit oiseau les consulta, perplexe, mais choisit de sautiller jusqu’à l’Anglais. L’homme retira le drôle de tube brun qu’il transportait. Un carton roulé dormait à l’intérieur. Tandis qu’il le dépliait, Pauline lorgna par-dessus son épaule pour lire :

« VIVE LA PATRIE

À BAS LES BOCHES

Je vous dis à vous, qui avez la bonne fortune de trouver ce pigeon : vous avez ici une opportunité unique de servir votre patrie.

Cette opportunité peut ne pas se représenter : exploitez-la donc dans la plus large mesure de vos possibilités.

Pour nous aider à vous rendre votre liberté le plus rapidement possible, en battant les Boches, il est essentiel pour nous de bien être informés concernant leur situation et leurs intentions.

Aidez votre patrie en nous aidant.

Nous saurons comment vous récompenser, après que vous aurez retrouvé votre liberté.

Lisez attentivement les instructions et le questionnaire.

Vous pouvez réunir les informations.

Ce pigeon peut nous les apporter.

Nous saurons comment en faire usage.  »

— Mais, balbutia-t-elle, qu’est-ce que…

— C’est nous, jubila Andy. Ça y est, on a trouvé le moyen d’être aidés par les gens à manière anonyme !

— De manière anonyme, le corrigea-t-elle en l’embrassant sur la joue.

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