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Karole Schifferling

dimanche 13 octobre 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 21

TOUT PERDRE

Mardi 10 juin 1941, 10h24

Le nez de Mathieu ne saignait plus. Ce fut la première chose à laquelle mon esprit, terrifié, se raccrocha. J’ignorai scrupuleusement la raison de notre isolement, qui brillait pourtant dans ma paume, pour mieux suspendre mon attention à la cime des chênes, aux reniflements de mon ami, à tout ce qui pouvait retarder mon départ. Nous n’étions pas franchement enfoncés dans la forêt : juste assez pour être invisibles depuis la ferme. Andy jouait-il encore de sa guitare ?

— Bon, soupira Mathieu. Je t’attends là.

Il fourra ses mains dans ses poches et, silencieusement, inspecta les environs. Il m’avait prévenue : si quoi que ce fût clochait, si je soupçonnais un changement un peu trop important dans ma ligne temporelle, je devais revenir sur-le-champ. Hors de question de prendre des risques dont nous ne mesurions pas l’étendue…

Il pencha la tête :

— Ça va aller ?

Je contemplai une seconde encore la surface de mon orbe, et acquiesçai.

— Prends le temps qu’il faut, et reviens sans regret.

— Oui…

Les mots me manquèrent. Je le remerciai du bout des lèvres et brisai la bille contre un arbre.

*

À cet instant précis, sur un ordinateur et un téléphone portable, une sonnerie résonna.

« Perturbation tachyonique détectée.
Provenance inconnue »

*

La forêt était reconnaissable. Aucun changement à première vue. Je vérifiai une fois de plus les alentours, trouvai – comme dans mes souvenirs – un bras de ruisseau couvert de béton, et me faufilai parmi les arbres.

Impossible de repasser devant chez les Durel ; mon cœur ne l’aurait pas supporté. Je me contentai donc de marcher, rapidement, afin de rejoindre la route qui serpentait plus haut.

Un bruissement retentit.

Je me retournai. Tout était calme, paisible, et le vent d’ouest berçait tendrement les feuillages. Mes muscles se détendirent. Ils amenèrent simplement mes doigts vérifier la présence de la lettre et de l’orbe, dans ma poche, et je pus ensuite réfléchir à ce que j’allais faire. Parler à Théo, ou abandonner mon mot sous sa porte et m’enfuir comme une voleuse ? Je n’en savais fichtrement rien.

L’atmosphère s’alourdit. Sur les nerfs, je me retournai encore.

Zen. Tout va bien se passer.

J’avançai à petits pas. L’anxiété, véritable chape de plomb, écrasait mon crâne, me tordait le cou. D’innombrables bruits jaillissaient du silence : des cris d’animaux, le bruissement des feuilles, le craquement sourd des branches… un cliquetis.

Quelque chose ne tournait pas rond. J’épongeai mon visage, dévalé par des perles brûlantes. Pour me donner du courage, je songeai à Jules, qui ne tarderait pas à rentrer manger. Je pensai à sa joie en découvrant le cadeau de Simon. Je pensai aussi et surtout à Théo. Réussirai-je à garder mon sang-froid, à lui parler une minute, puis à lui tourner le dos pour toujours ?

Cette question s’envola lorsque le canon glacé d’un revolver se plaqua contre ma nuque. Une main glissa sur ma bouche.

— Tu te débats, j’te descends. C’est clair ?

La main sentait l’essence. Le bout du pistolet s’enfonça davantage dans ma peau et je me pétrifiai.

— Avance !

J’avançai ; mes pensées, glacées, ne permettaient aucune réflexion. Je n’étais plus capable que de vaciller, d’obéir, de trembler. Mes yeux s’embuèrent. Je les hissai vers le ciel, derrière la cime des arbres. Comment le monde pouvait-il être aussi beau lorsque je mourais de peur ?

Ce sont les scientifiques , me glissa ma conscience alors que toutes mes conclusions se voyaient censurées. Ils t’ont retrouvée.

La route se dévoila lentement. Je remarquai alors une voiture, familière.

— Regarde dans le rétroviseur.

Je revois la ville, un habitacle. J’entends les pleurs de mon frère. La voix de Ray :

— Ils nous encadrent.

Non, pas ça…

La sidération m’éventra. Je connaissais cette auto, je ne voulais pas la rejoindre, pas la revoir, pas y penser.

C’est celle-ci qui poursuivait Ray…

— Putain mais t’avances, oui ?

Je clos mes paupières pour mettre un pied devant l’autre. Raymond…

— Prépare-toi.

Non…

Je mets son collier autour de mon cou. Le sac sur mes épaules. La grille de chez nous m’apparaît, béante.

Pas ça, pitié…

La ligne électrique est au sol. Des hommes nous attendent : ils sont nombreux, nous bloquent la voie…

Raymond choisit le fossé. Le pied au plancher, il accélère, nous éloigne, nous sauve, puis freine et crie :

— Cours !

J’ouvris les yeux. Mon crâne renvoyait les échos.

— Cours !

Je les écoutai résonner. Raymond s’époumonait. Du sang envahissait sa cornée, sa moustache, sa chemise. Et il hurla encore :

— Cours !

Mes chaînes de peur sautèrent.

Lorsque la voix de Ray percuta à nouveau mes tympans, mon corps libéré répliqua.

L’un de mes coudes fracassa les côtes de mon agresseur ; je lui mordis les doigts ; mon pied percuta sa rotule. Il me lâcha un court instant – suffisant.

— Espèce de… Reviens ici tout de suite !

Je ne me retournai pas ; Raymond hurlait toujours dans ma tête.

— Cours !

Mes jambes distancèrent l’homme et la route ; m’enfonçaient dans les bois. Je bondis par-dessus un tronc et détalai à toute allure.

— Mia Starck !

L’écorce explosa à côté de moi : une balle. Trois autres sifflèrent et je me jetai au sol.

Il faut que je parte, maintenant !

Le souffle terrifiant se rapprochait : je dégageai l’orbe de ma poche, l’envoyai contre un tronc…

Vite !

… et sautai. L’homme avait saisi mon bras.

***

L’horreur déchira ma gorge avec la violence d’un coup de tonnerre. Je m’écartai, trébuchai dans des branchages : l’homme était passé avec moi. Je ne pouvais le quitter des yeux, il gisait au sol et je continuai d’hurler sans plus m’entendre, tétanisée, incapable de reprendre mon souffle. Je frôlai l’arrêt cardiaque lorsqu’on m’agrippa brutalement :

— Hé, ne crie pas, ne crie pas, tu vas rameuter toute la ville !

Mathieu me frictionnait les épaules :

— S’il te plaît, calme-toi. Qu’est-ce qui…

Il se tut lorsqu’il le vit à son tour. Mon suiveur, étalé face contre terre dans le parterre de ronces.

— D’où il sort, ce zig ?

Mon visage en surchauffe s’enfouit dans mes paumes ; les déflagrations explosaient dans mon crâne.

— Mia, réponds ! Qui c’est ?

— Il… je ne sais pas, il m’a suivie, pardon !

L’affolement avait beau hacher mes mots, Mathieu les comprit. Ses doigts empoignèrent ses cheveux et il dut s’éloigner pour ne frapper que l’air :

— Putain de merde !

Je voulus vomir. Des soubresauts me plièrent en deux, cependant la bile resta coincée.

Comment ai-je pu ne pas le voir, tomber dans son piège, comment… comment m’a-t-il trouvée ?

— Ça va aller, gesticulait Mathieu, ça va aller, on… On va trouver une solution.

Il le dévisagea et, les yeux exorbités par une idée, revint vers moi :

— Ne bouge pas, d’accord ? Reste ici, j’vais…

Il ne termina point sa phrase. Depuis l’atelier, quelqu’un accourait bruyamment en notre direction.

Les pas se rapprochèrent, et je reconnus le timbre empli d’inquiétude que je redoutais. Je m’érigeai en rempart avant que Simon ne perce les feuillages, à bout de souffle :

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien, le retins-je, c’est bon, c’était…

— Tout va bien ?

— Oui.

Il me serra dans ses bras. Je sentis au fil des secondes son dos se tendre. Son mutisme s’alourdir. Son regard, après avoir glissé sur Mathieu, était tombé au sol.

— Simon, bredouillai-je.

Il m’écarta. Son frère tendit la main, mais il la repoussa elle aussi pour s’approcher de l’intrus.

Il demeura longtemps à son chevet. Silencieux.

— Tu y es retournée ?

Ses yeux brûlaient de colère. Je perçus au milieu des flammes un brasier de déception, et il me tordit les tripes.

— Je croyais que tu étais sincère, murmura-t-il. Quand tu disais que tu n’irais plus là-bas, que c’était trop risqué. Que tu tenais à nous.

— Simon, c’était…

— Non, tais-toi !

Il braqua son index sur moi :

— Tu m’as menti, et en plus de ça, non seulement tu te mets en danger, mais tu nous rends tous vulnérables !

— Ça suffit, le coupa son frère, on n’a pas besoin de ça…

Simon n’en avait cure. Il m’empoigna.

— Ce type a un flingue. Un putain de flingue.

— Lâche-moi, s’il te plaît…

— Il aurait pu tous nous buter ! S’il avait été habitué aux voyages, t’aurais fait quoi, hein ? Tu crois… tu crois qu’on aurait pu faire quoi que ce soit ? Est-ce que tu as pensé à nous une seule seconde ?

Je perdis l’équilibre et il affirma ses prises.

— Y’a un comité d’attente rien que pour toi, là-bas, je me tue à te le dire depuis le début. Si tu y retournes, tu y passes ; si t’as le temps de revenir, on crève tous ! Alors puisque tu as tant envie de partir, va-t’en et ne nous implique plus jamais dans tes guêpiers à la con, c’est compris ?

Sa colère fracassait mes organes. Je les sentais se morceler et glisser dans mes jambes.

Il me lâcha. J’aurais voulu m’enfuir, disparaître ; j’avais honte. Honte de les avoir exposés. Honte de l’avoir déçu :

— Je te demande pardon…

— C’était mon idée, intervint Mathieu. On pouvait pas continuer comme ça, il fallait qu’elle y retourne.

Simon observa le corps inanimé, à quelques mètres seulement. Un douloureux sourire abîma ses lèvres :

— Brillante idée. Préparée dans mon dos.

— C’est parce que ça s’est fait très vite, nous défendis-je, on n’avait rien prémédité, on voulait juste…

— Ne te fatigue pas. J’en veux plus de tes promesses foireuses, ni de tes mensonges.

Il se hissa jusqu’à l’homme et écarta son arme du pied.

— N’attends plus rien de moi, Mia. C’est fini.

Je le regardai baisser la tête. Tenter de se calmer. Il n’y parvint pas. Alors, après de difficiles efforts, il s’effaça derrière les arbres, sans un mot de plus à notre attention.

Mes appuis, puis mes lèvres, tremblèrent.

Mes genoux cédèrent.

C’était sûrement ça, l’événement que j’attendais. Celui qui m’assommerait une fois pour toutes. Celui qui me ferait réaliser à quel point tout le reste était dérisoire. C’était le voir s’éloigner ainsi qui me démolit pour de bon.

Andy et Pauline se frayèrent un chemin à travers le rideau végétal. Je n’avais cependant pas la force de les tenir à l’écart…

— On a entendu crier ! paniqua l’Anglais. Qu’est-ce qui se passe ?

— Dégagez, l’interrompit Mathieu.

Pauline manqua de s’étrangler :

— Qu’est-ce qui te prend ? Est-ce que tout va bien ?

— Oui, c’est bon, allez…

— Mia ?

La jeune blonde m’avait aperçue. Elle essaya d’avancer.

— Mia, est-ce que ça va ?

— Oui elle va bien, s’emporta son frère, maintenant foutez le camp !

— Je ne bougerai pas de là, s’énerva Pauline. Si elle a besoin d’aide, je…

— Non, non, assurai-je, ça ira. S’il te plaît, ne reste pas là. Je te rejoins plus tard.

Elle inspira profondément. Andy ne l’entendait pas de cette oreille, pourtant après l’avoir consulté, Pauline céda : elle lui prit le bras et l’entraîna contre sa volonté. Elle se retourna tout de même. Par deux fois. Pour transpercer son frère du regard, et pour me dire :

— Je serai dans la grange. D’accord ?

J’articulai que oui.

Andy et elle finirent par ne plus être discernables. Je n’entendis plus leurs pas. Ils s’étaient évaporés.

Je sentis ma vue décliner. Je sentis mon corps lutter, mon ventre se gonfler par saccades pour prendre l’air au dépourvu et l’attirer dans ma trachée. Et cela fut vain. Tout ce que je voulais garder auprès de moi finissait par me quitter. Tout ce que je tentais de chérir, de protéger ; tout ce qui m’était précieux au-delà du raisonnable et pour quoi j’aurais tout donné, volait irrémédiablement en éclats…

Tu détruis tout ce que tu aimes !

La solitude me poignarda les poumons ; je m’adossai à un tronc pour qu’elle ne recommence plus. La vue de ma lettre pour Théo s’en chargea à sa place, de face, de plein fouet : sa lame invisible s’enfonça entre mes côtes et me plia en deux. Elle me cloua au sol.

Je suis tellement, tellement désolée…

Mes doigts entourèrent le morceau de papier. Ils le froissèrent.

Tellement désolée pour tout.

La dague s’arracha à mes côtes. Je perçus, alors, la coulure de tout ce qu’elle emportait. Le courage de Ray et les derniers rires de maman. La souffrance muette de mon père, les espoirs comme les cauchemars. Ils fuyaient à travers la plaie béante dans mon cœur.

« C’est fini. »

Deux jambes, puis un buste m’apparurent. Ceux de Mathieu.

— Ça va ?

Je remuai. Il se pencha donc davantage et, calmement, reposa sa question. Une seule phrase me nouait la gorge.

« C’est fini. »

— Bon, soupira-t-il. Reste là. Je suis de retour dans cinq minutes.

Il s’en alla, lui aussi. Je vis mon tourment s’engouffrer dans son sillage comme dans le lit abandonné d’une rivière, et semer sur son passage d’autres pensées, plus brillantes que les blagues de Basile, plus vives que les répliques de Sam. Plus pénibles que le manque que creusait leur absence. Et le rêve noyé des études supérieures, depuis longtemps coulé au fond de moi, ressortit à son tour, et sombra là où je ne pouvais plus l’atteindre.

Cette douleur liquide, agressive, n’aurait cependant pu me broyer davantage que les mots de Simon :

« C’est fini. »

Des bruissements, puis à nouveau, Mathieu. Un orbe scintillait dans sa main. Il le projeta contre un arbre et poussa le corps de l’intrus – ainsi que son arme – par le halo. Le jeune homme patienta jusqu’à ce que tout se referme et vint ensuite me rejoindre.

— Ça y est, il est parti. Y’a plus rien à craindre.

Sa main se tendit. Je peinais à l’attraper, plus encore à me mettre debout.

— Y’a plus rien à craindre, répéta-t-il.

Je lui offris un regard teinté de fatigue. Il souriait. Les traces de sang sous son nez n’étaient pas toutes parties.

— Je suis désolée, Mathieu.

— Bah, c’était mon idée. Je ne pensais pas que ça tournerait comme ça.

Moi non plus…

J’époussetai mes vêtements. Debout au milieu des bois, je n’avais plus le sentiment d’être à ma place. Je ne sus plus où aller, où me mettre, où pleurer.

— Tu sais, tout ce que Simon a dit, c’était sur le coup : il ne le pensait pas.

— Dit celui qui m’assurait que son frère ne broncherait pas si je partais à mon époque…

Mathieu eut un mouvement de recul. Je m’excusai rapidement.

C’est mon seul soutien, et je le remballe ainsi ?

— Désolée, réitérai-je en me frottant le front. C’est pas top pour le moral de rester avec une fille en plein coup de mou…

— De rester avec la fille qui vous a mis sa main dans la figure en plein coup de mou, me corrigea-t-il.

Retour de bâton. Mes lèvres s’étirèrent :

— Voleur de phrase.

— Chacun son tour.

Il fourra ses poings dans ses poches et, après une ultime vérification, fit un pas vers la ferme. Seuls régnaient les bruits du vent dans les feuilles, et celui de Mathieu qui ruminait :

— Simon ne pensait pas ce qu’il disait, je t’assure. Ça va s’arranger.

Samuelle Carrère patientait à la terrasse d’un glacier, téléphone à la main. Nerveuse, elle ne cessait de pianoter sur son écran que pour jeter parfois son attention dans la rue. Le vent emportait ses cheveux roux comme sa concentration. Celle-ci ne se remit en route que six minutes plus tard, à l’apparition de Basile Serault. Le jeune homme, fatigué, s’assit en face d’elle. Trois places restaient vacantes à leur table : Chloé Brandt vint occuper l’une d’elles, et il s’écoula un long moment avant que Théo Lautey ne tire l’une des chaises libres.

— Comment ça va ? lui demanda-t-on.

Il reconnut sans doute la voix de Samuelle, mais resta tourné vers le siège vide.

— Ça va, répondit-il.

Malgré le parasol, il ne retira pas ses lunettes de soleil ; ce fut à peine s’il leva les yeux vers les trois autres. On ne le lui reprocha pas. Basile brisa le silence à contrecœur :

— Bon, on fait quoi ?

Les épaules de Samuelle, à peine plus réactive, se haussèrent :

— Ça ne donne rien sur les réseaux sociaux.

— Et les affiches ? s’enquit-il.

— Rien non plus.

Cachée derrière sa tignasse d’or, Chloé se rongeait un ongle. Elle secoua la tête :

— Vous pensez qu’Anne Starck cherche encore ?

— Bien sûr qu’elle cherche, grimaça sa voisine, tu crois quoi ?

— Je n’en sais rien, je n’ose plus lui envoyer de message ; j’ai l’impression que je la dérange à chaque fois.

— Mets-toi un peu à sa place. C’est elle qui gère tout, tout repose sur elle.

La jeune blonde se renferma davantage. Elle maltraita ses joues et Samuelle reprit :

— Élisabeth m’a appelée hier.

— Ah ! sursauta Basile. Ça donne quoi son histoire de détective ?

— Pff, que dalle. C’était encore un escroc, il a empoché le fric et elle n’a plus de nouvelles.

— Merde…

— Elle hésite à faire appel à un troisième gars.

— Ça ne servirait à rien, gémit Chloé.

Elle s’enferma dans la cage de ses bras et souffla :

— On ne les retrouvera jamais…

Basile jeta un œil à Samuelle. Il la supplia de répliquer. De contrer Chloé avec son optimisme. Cependant, elle resta muette. La tristesse de leur amie déferla alors sur eux sans une barricade :

— Quand je pense à ce qu’ils ont fait à Sonia, à Louis, quand je pense au sang de Raymond… et on n’a même pas son corps.

— Qu’est-ce que tu insinues ? intervint Théo.

Son ton glacial les pétrifia tous.

— Théo, j’aimerais y croire, moi aussi. J’aimerais…

— Alors crois-y, continue de chercher, arrête de nous tirer vers le bas. Raymond est passé prendre Mia, ils ont très bien pu s’enfuir.

— Où ? Avec quelle voiture ?

Des larmes roulaient désormais sur les joues de Chloé Brandt :

— Théo, celle de Ray a été retrouvée fracassée.

— Je sais…

— Cette même voiture qui était venue récupérer Mia sous nos yeux. Cette même voiture dans laquelle on a retrouvé la peluche de Jules. Ils étaient dedans. Ils étaient dedans, c’est certain, ils étaient dedans quand ça s’est produit. Et après ce que les tueurs ont fait à Sonia, pourquoi seraient-ils venus s’en prendre à eux si c’était juste pour les enlever ? Pourquoi y aurait-il le sang de Raymond sur le sol du garage ? Pourquoi ne donnent-ils pas de nouvelles, pourquoi…

Un sanglot lui prit la gorge :

— Je n’ai plus la force d’espérer quoi que ce soit…

— Mais ils ne sont pas morts, merde !

Le poing de Théo s’était abattu avec force sur la table. Plus personne n’osa respirer.

— Ils ont disparu. Disparu, rien d’autre. Qu’est-ce qui vous prend ?

Il consulta ses amis, les sonda tour à tour :

— Ils ne sont pas morts !

— Dans ce cas, hésita Basile, où sont-ils ?

Théo se tourna vers Samuelle. La main de la jeune rousse se déposa sur son bras lacéré :

— Je suis désolée. Ça me dépasse. Ça nous dépasse tous.

Tandis qu’une énième vague de douleur glissait sur les joues de Chloé Brandt, celle de Théo, bien camouflée derrière les verres solaires, passa inaperçue. Elle muta. Devint amère.

Une serveuse vint se planter devant leur table et attira tous les regards :

— Bonjour ! Qu’est-ce que je vous sers ?

— On n’est pas encore au complet, siffla Théo.

Il s’arracha à la prise de Samuelle et, sans plus s’attarder sur qui que ce fût, quitta la terrasse. Trop de temps perdu. Trop de passivité qui risquait de mener les disparus vers une fin tragique. Pendant que la rage et l’espoir piétiné déchiraient son cœur, lui s’engageait dans une course contre-la-montre.

Raymond avait tenté d’agir. Tant qu’il n’était pas retrouvé mort, tout était possible : Théo en était convaincu.

Et s’il voulait retrouver Mia, il devait retrouver Ray.

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