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Karole Schifferling

mercredi 2 octobre 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 20

D’où viens-je ? Où suis-je ?

Qui suis-je ? Un prénom…

Non

une plaie

abîmée, un trou

dépourvu de peau, un bout de chair

à vif ;

je suis une douleur bien réelle

mais les douleurs

à l’intérieur, d’où viennent-elles, où

meurent-elles

quelles sont ces blessures

qui tuent

et qu’on ne voit jamais ?


Ce n’est pas le sang

Ce ne sont pas les balles, ce sont

les départs qui blessent, ce sont

les départs

qui laissent

des traces.


C’est moi qui suis partie.

Dites-moi seulement

si je sombrerai

dans l’oubli…


DÉPART FORCÉ

Mardi 10 juin 1941, 7h02

Cela faisait plusieurs mois que la famille ne pensait plus qu’à ça : le départ d’Andy.

Le Britannique aurait tout fait pour ne pas partir. Ici, il se sentait bien. Il ne croulait pas sous le travail, n’était pas trop stressé, et on se préoccupait de lui : en omettant ses premiers caprices, il n’avait jamais manqué de rien. Mais ce qui retenait Andy n’avait rien à voir avec tout ça. C’était même bien plus fort que tout cela. Et cette raison se nommait Pauline.

Ce matin-là, le garçon de vingt-deux ans resta muet. L’émotion lui clouait le bec.

Nous vivions en zone interdite, coincés entre la zone occupée et l’Allemagne. Nous ne pouvions ni sortir, ni revenir sans laissez-passer. En clair : nous étions piégés. La zone occupée, elle, permettait des déplacements jusqu’aux littoraux. C’était donc cette partie de la France qu’Andy devait rejoindre.

— Vous êtes prêts ? demanda Charles.

Le principal concerné baissa la tête. Le père de famille, ainsi que Simon et Mathieu, allaient l’accompagner. Henri ne pouvant pas se joindre à la mascarade, ils devaient se contenter d’être quatre : quatre hommes pour compléter une équipe de football à la frontière inter-zones. Tous les mardis matin, un match amateur s’y déroulait. Ce jour-ci ne faisait pas exception à la règle.

— Bon, allez, on y va.

Seul Charles bougea. Le reste de la pièce riva son attention sur l’aviateur, et sur celle qu’il n’observait plus. Si elle ne le lâchait pas, semblait le perforer de tout son soûl, sans cligner des yeux, sans trembler, sans tenter la moindre parole, lui, restait perdu. Pauline n’était plus qu’une statue fragile, et le moindre geste risquait de la réduire en poussière. Sans doute fut-ce pour cela que, hésitant, Andy se tourna d’abord vers Solange. Il tenta de gagner du temps, la remercia chaleureusement et, tandis qu’il se redressait, il prit son courage à deux mains et murmura à l’adresse de Pauline :

— Au revoir.

Il se pétrifia jusqu’à ce qu’elle réponde, le souffle court, par les deux mêmes mots :

— Au revoir.

L’air s’acidifia. La jeune femme occlut enfin ses paupières. Lorsqu’elle comprit que nos regards l’encerclaient, elle serra les dents et, vacillante, quitta la maison.

— Il faut y aller, rappela Charles.

Je poussai Jules vers l’aviateur pour abréger au plus vite son calvaire. Je ne souhaitais pas savoir à quel point il souffrait, j’en voulais à la bienséance, à ces règles qui les bâillonnaient, à cette époque et au temps qui leur avait manqué. Savaient-ils seulement ce qu’ils ressentaient l’un pour l’autre ? Avaient-ils trouvé la force, l’audace, le moment pour braver les discours et les surveillances fatigantes, et en parler enfin ? Ces petits riens qu’ils partageaient et qui crevaient les yeux, dès lors, me crevèrent le cœur.

— Au revoir, Andy !

Jules se mit sur la pointe des pieds pour le câliner. L’homme lui frotta les cheveux, et me fit face.

Au diable les mœurs.

Je le serrai contre moi.

— Tu leur écriras, lui fis-je promettre. Après la guerre. Tu leur écriras.

Il s’écarta un peu.

— Sois prudent, soufflai-je.

Désormais libéré, il tenta de rester de marbre. Il opina et, d’un index incertain, pointa mon pendentif :

— Ne le perds plus.

— Ça non : à qui m’en prendrais-je si tu n’es plus là ?

Un fond d’amusement naquit au fond de ses prunelles. Je m’accrochai encore un peu à elles, puis Andy trouva la porte. Un instant plus tard, il était parti.

Je pensai à Pauline. Loin de nous. Loin de la froideur de la pièce. Loin de la guitare d’Andy, qui plus jamais ne vibrerait sous ses doigts.

***

Charles Durel pressa le pas, et la troupe suivit. Simon, aidé par les bouffées de ventoline, marchait à bonne allure. Mathieu avait beau traîner les pieds, il ne pouvait espérer être aussi lent que le Britannique en bout de file.

Andy se retourna. La ferme était déjà hors de sa vue.

Il tâta ses poches. Dans la droite, ses papiers à sortir en zone interdite, le déclarant français de la zone interdite. Dans la gauche, ses papiers pour la zone occupée, le déclarant français de la zone occupée.

— Interdite, répéta-t-il en frôlant la droite, et occupée.

Il referma la poche gauche et n’y toucha plus.

Ils arrivèrent après deux heures de marche à travers les massifs, à éviter soigneusement les villes et les points stratégiques. Le stade se dessina sous leurs yeux. Il ne s’agissait que d’une pelouse entretenue, entourée par de frêles barrières en bois. Le lac des Perches, à peine plus loin, servait de poste de contrôle à l’armée allemande. Trois soldats y contrôlaient les papiers.

Le père de famille se dirigea vers les joueurs présents sur le terrain.

— Les vestiaires, c’est là-dedans !

On lui indiqua une vieille cabane, de plain-pied mais assez grande, probablement abandonnée par des gardes forestiers. Les quatre compagnons eurent à peine le temps de s’y engouffrer qu’un quadragénaire, les cheveux et la mine grisonnants, les accueillit. Il ferma la porte, leur fit signe de le suivre et se frictionna le visage. Il se frotta les mains en approchant d’eux :

— J’ai à vous parler.

Au beau milieu des maillots et des chaussures, les nouveaux venus ne réagirent pas. Leur hôte reprit :

— Tout est prêt pour vous faire remonter en Grande-Bretagne, monsieur Reynolds. Cependant, je souhaiterais que nous en rediscutions.

— Pourquoi ? s’indigna Mathieu.

Un silence. Sur le visage des Durel se succédaient inquiétude et désarroi. Sur celui d’Andy, pas grand-chose.

L’homme – Klimt de son nom de code – leur proposa de s’asseoir. Tous s’exécutèrent, mais lui resta debout :

— Comme vous vous en doutez certainement, le MI6, en collaboration avec le SOE, a envoyé de nombreux agents en France. Nous en avions deux reliés au secteur. Aucun ne donne plus signe de vie depuis désormais treize jours. Deux d’un coup, ce n’est pas une coïncidence, vous en conviendrez.

Klimt se tut. Il sonda les alentours avant de continuer :

— Il nous faut quelqu’un sur le terrain pour les remplacer au plus vite, sans quoi nous perdrons tout contact avec la zone interdite. Nous devons absolument savoir ce qui s’y passe, les réactions de la population et ses besoins. Certes, aucune intervention n’est possible tout de suite, mais si nous perdons le lien aujourd’hui, tout est fichu.

Charles frissonnait. Ainsi, on surveillait sa zone ?

— Monsieur Reynolds, poursuivit Klimt, ce que j’ai à vous dire est très important. Je sais que vous n’êtes pas formé, mais le W Board exige que je dépêche un nouvel agent avant demain. Et vous êtes ma dernière carte.

Andy ne cillait plus. Un lourd brouillard mental le coupait du monde. Au milieu du silence, noyé dans ses pensées, le jeune étudiant d’Oxford semblait loin, si loin qu’une main de Simon sur son bras ne suffit pas à le ramener.

Il vibrait.

— Monsieur Reynolds ?

Son cœur s’accélérait.

— La situation est délicate, souffla Klimt, et je comprendrais que vous souhaitiez retrouver les vôtres.

L’homme fut transpercé par le regard du Britannique. Il insista :

— Vous pouvez refuser.

Il ne prononça pas un mot de plus. Devant lui, la paire d’yeux gris s’était mise à briller.

***

J’allai étendre le linge à l’extérieur. Le vent, chaud et sec, ne mettrait pas longtemps à faire son travail.

— Mia, après ça, tu pourras sarcler le jardin ?

J’entendis la voix avant d’apercevoir Solange, une large cuvette dans les mains.

— Pas de problème !

Elle me remercia d’un coup de tête et partit en direction de l’enclos à cochons. Caché derrière la maison, ce dernier pouvait accueillir pratiquement tous nos déchets : les épluchures, les restes, l’eau de vaisselle… les porcs raffolaient de la graisse dont les assiettes, par le lavage à l’eau claire, se débarrassaient.

Encore un pull et deux pinces à linge : tâche terminée. J’essuyai mes mains humides sur mon tablier, profitai une seconde de la brise, et allai récupérer la binette dans l’établi.

Plus qu’à nettoyer le potager, maintenant.

Si de l’extérieur, cette corvée pouvait sembler simple, elle meurtrissait autant le dos que les rotules. Assise dans une allée, je ratissai soigneusement autour des légumes afin de retirer la moindre mauvaise herbe. De temps à autre, je scrutais la forêt.

Rien.

La fatigue me berçait. Sûrement une addition des derniers événements. Et des cauchemars nocturnes.

Bientôt midi ; je m’épongeai le front. Les garçons n’allaient pas tarder. Tandis que je dirigeais une énième fois mon attention vers les arbres, Pauline se dévoila. Elle noua plus étroitement le foulard qui couvrait son cou :

— Je peux t’aider ?

Un faux sourire dormait sur son visage. Elle croisa les bras pour se protéger du vent, et ignora les mèches qui frôlaient ses paupières rougies.

Elle veut sûrement se changer les idées.

— Oui, volontiers.

Elle enfonça ses genoux dans la terre. Son pantalon de toile pâle, presque intact jusqu’à ce jour, n’y survivrait pas.

— On est bientôt le dix-sept, murmurai-je. Le temps passe vite.

Elle ne sembla pas relever. Je repris :

— Ton anniversaire approche. Il y a un cadeau qui te ferait plaisir ?

— C’est gentil, Mia. Ne dépense pas d’argent pour moi.

Elle agrippa un outil et commença à sarcler. Née le 17 juin 1922, la troisième enfant de la famille Durel approchait de sa dix-neuvième année, sans encore s’être résignée à prendre soin d’elle-même. Elle n’était pas même majeure et se comportait pourtant comme celle qui, pour le bien commun, devait passer en dernier ; celle qui avait déjà vécu et préférait qu’on lui accorde moins d’importance. C’était peut-être, en réalité, ce qu’on attendait d’elle – ce qu’on attendait d’une femme.

Si seulement je pouvais lui montrer à quel point elle est précieuse…

— Et pour celui de Mathieu, tentai-je, tu as une idée ?

J’avais failli l’oublier ; il était venu au monde un an et quatre jours après elle. Pauline haussa un sourcil :

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Vous n’avez rien prévu ?

Elle planta ses doigts dans le sol pour en arracher des racines :

— On… non. On ne fête pas son anniversaire.

Monsieur serait rabat-joie même quand ça le concerne ?

— Pourquoi ? soucillai-je. Je veux dire : on a fêté normalement les vingt-et-un ans de Simon le mois dernier…

Mathieu pensait-il, tout comme ses parents, que ce genre de célébration était inutile ?

Alors que je m’apprêtais à insister, Pauline se crispa davantage. Elle sortit un mouchoir de poche et tamponna ses narines.

Mon cœur se serra. Je m’assis sur mes talons et cherchai mes mots :

— Je suis là si tu as besoin de parler.

Son « d’accord » chevrota. Bientôt remplacé par le chuchotis de la terre, nourrie par une larme discrète. Je la laissai travailler en paix, loin de mes questions, de mes coups d’œil briseurs d’intimité, et me remis à l’œuvre.

Première rangée de carottes : libérée de l’envahisseur ! Je passai à la suivante…

— Ohé, youhooou !

… quand l’entrain de Bonus déboula de nulle part. Le jeune homme traversa la cour à vélo, toutes jambes dehors, nous salua d’un grand geste et freina d’urgence avant de frapper l’étable de sa roue. Il sauta de sa selle :

— Ousqu’ils sont tous ? J’viens chercher du lait !

— Toujours aussi discret ! s’écria Solange.

Il sortit une bouteille vide de ses bagages ; le verre brilla au soleil. Sa ravitailleuse, amusée, profita de ce temps pour le rejoindre. Elle arracha le béret qui trônait sur les cheveux roux :

— On se découvre quand on est poli.

— Ah, ouais, pardon m’dame…

Le malheureux ne savait sans doute pas que notre dernière vache, isolée depuis près d’un an, ne produisait plus de lait. Privée de son petit, de ses compagnes et compagnons, sans la douceur inconditionnelle que Simon lui réservait, elle devait se sentir bien seule.

Solange dut lui expliquer, car il parla enfin moins fort :

— Mais… vous allez faire comment ?

La mère de famille entraîna le fils Chapelon vers la maison. Sans doute allait-elle lui vendre un jambon ou deux, en attendant que l’affaire laitière reprenne.

La semaine prochaine, dernier délai.

Elle était parvenue à un accord avec les vieux éleveurs du Haut-du-Them, à moins d’un kilomètre. Bourrés de chance, leur cheptel de huit têtes avait échappé à la main nazie. Cependant, depuis quelques mois, la fatigue et l’âge limitaient leurs activités. En confiant leurs clandestines à Solange, ils se délestaient non seulement du travail attenant, mais aussi et surtout de leur responsabilité en cas de visite intempestive de l’occupant.

Finis les réveils à l’aube, les traites méticuleuses, les nuits passées à surveiller la santé de leurs bêtes et le parfait affinage des fromages : Solange se chargerait de tout. Il lui suffirait de leur apporter deux litres de lait chaque semaine, un munster par mois, et elle pourrait garder le reste pour nourrir sa famille.

Nous avions hâte.

Le souffle court du rouquin résonna. Ses pas précipités firent trembler la terre derrière nous : il arrivait.

— E vo, très chères demoiselles ! Ou, comme disent les zigs aux beaux mots : bien l’bonjour !

Nous le saluâmes d’un sourire. D’une main, il se frotta la nuque, et de l’autre secoua un large morceau de jambon.

— Dites voir, vous v’nez au bal ce soir ?

— Quel bal ? m’étonnai-je.

Toute fatigue envolée, j’imaginai les plus beaux rendez-vous, les bars animés, la musique entraînante… j’ignorais que ces événements avaient lieu, qu’ils se tenaient par ici, que l’on pouvait y aller… Ça doit être tellement sympathique !

Pauline posa ses poings au sol :

— Depuis quand peut-on re-sortir les soirs ?

— Héhé, depuis que l’père Édouard a décidé d’ouvrir sa cave après le couvre-feu ! Elle est trop profonde – et ses murs trop épais – pour que les Schleus entendent quoi que ce soit. Henri n’vous en a pas parlé, à ce que je vois. On va s’faire une vraie chouille !

Il s’extasia à pleines dents :

— Alors, vous v’nez ?

Je ravalai ma curiosité : à mes côtés, Pauline préférait détourner le regard.

— Ben alors, la taquina Bonus, t’aimes plus danser ?

— On a du boulot, expliquai-je. On se lève tôt, tu sais, et…

— Pas d’excuse !

Alors que le jeune homme allait frôler son épaule, mon amie se leva. Interdite. Les yeux rivés sur la forêt.

Des silhouettes s’en détachaient. Elles quittaient les derniers arbres et s’engageaient dans la pente qui menait à l’étang. Quatre personnes revenaient.

Quatre ?

Je les recomptai.

Simon, Mathieu, Charles…

Pauline ouvrit les lèvres. Après une éternité de silence, les bras plaqués contre son ventre, elle comprit enfin.

***

— Il commençait à quelle heure, ce bal ?

— Bonus a dit vingt heures.

— Ha, Bonus et les horaires ! Tu le crois encore ?

Pauline ponctua sa question d’une œillade vers le ciel. Mathieu haussa les épaules. Il dut, ensuite, réajuster sa veste, que son dernier mouvement avait remontée.

Si j’espérais un jour les voir vêtus de la sorte ! Non pas qu’ils aient drastiquement modifié leurs habitudes, mais… l’ajout d’une veste, de chaussures propres, et le coup de brosse dans les cheveux n’étaient pas franchement déplaisants. Simon reboutonna sa chemise ; on arrivait. Encore deux croisements.

— Ça va ? me demanda-t-il.

Il dut comprendre à ma mine réjouie que je ne pouvais rêver mieux. Le rire de sa sœur, un pas derrière, faisait vibrer les rues. Je me retournai à temps ; Andy courait pour la rattraper :

— Pauline, att… ah, mes lacets !

— Allez, plus vite, plus vite !

Il enfourna fougueusement les cordons dans sa chaussure et, après avoir buté sur un trottoir, revint chaotiquement à notre hauteur.

Mathieu consulta sa montre. Il désigna la vitrine suivante : celle de la taverne.

— Eh bien, c’est parti ?

Il tira la porte et, un rare sourire sur le visage, nous invita à entrer. Je retirai doucement mon chapeau. Un large miroir reflétait les bouteilles et les nouveaux arrivants. Je me perdis dans la contemplation de ses ornements, de ses angles finement dorés et des petites taches noires que le temps avait déposées par endroits. Je m’y vis aussi. La partie haute de mes cheveux, soigneusement attachée, n’avait point souffert de mon couvre-chef. Pendant que Mathieu s’accoudait au bar, je la tâtai tout de même.

— Bonsoir, jeunes gens ! Qu’est-ce que j’vous sers ?

— Du kirsch et du ratafia.

Le tavernier avala joyeusement le mot de passe. Il nous fit traverser plusieurs salles, nous amena dans sa pièce annexe, jusqu’à un lourd tapis. Il le souleva à grand-peine :

— C’est pour l’insonorisation !

L’aîné lui donna un coup de main, et tous deux dévoilèrent une trappe dans le parquet. Elle ouvrait les portes d’un nouveau monde.

— Plus de sortie après vingt-et-une heure ; je froumerai. Et pas de grabuge.

— Pas de grabuge, promit Simon.

— Parfait. Dans ce cas, bienv’nue aux Caves !

Sous son énergie bienveillante, nous descendîmes les petites marches, en découvrant à mesure de nos pas la lumière tamisée, les jambes qui bougeaient, volaient, tournaient, le claquement des chaussures et la joie d’être ensemble. Le long des murs aux pierres apparentes, des tables et des bancs avaient été dressés.

Et cette musique endiablée ! Où est donc l’orchestre ?

Trombones, guitares, batterie, contrebasse et saxophones frappaient le rythme qui animait les danseurs fous au pied de l’estrade. C’était un ballet de bras et de tissu que même le vent n’aurait pu porter aussi haut.

— On dirait du swing ! s’extasia Andy.

Pauline marquait déjà les pas. Je suivis ses frères jusqu’à une table libre, près du comptoir, et m’installai vite autour. Ah, le vieux bois sombre ! Je le parcourus des doigts. Plus loin, des tonneaux faisaient office de plateau, autour duquel des couples s’étaient donné rendez-vous. Simon prit place sur mon banc.

— Vous buvez quoi ? s’enquit Mathieu.

— Je prends les commandes ! décida son frère.

Le bruit ambiant nous força à hausser la voix. Pauline et l’Anglais s’assirent côte à côte.

— Andy, une bière ? reprit Simon.

— Ils ont de l’alcool ?

Il jeta un œil ahuri alentour, et découvrit les verres mousseux qui trônaient çà et là. La clandestinité ne respectait en rien la politique antialcoolique de Vichy.

— Oui, avec joie !

— Mathieu ?

— Aussi.

— Tu crois qu’ils proposent de la suze ? réfléchit Pauline.

— Je leur demanderai. Tu la voudrais comment ?

— Avec du sirop de pêche !

Sur ma demande, Pauline m’expliqua que la suze était une liqueur de gentiane : un alcool doré, né de l’infusion de plantes macérées avec une touche de caramel.

Intéressant…

— Je voudrais bien goûter.

— Vendu ! acta Simon.

Il récapitula nos choix et, impatient, s’échappa en direction des serveurs.

Sur la scène, les instruments se turent. Les musiciens, sous une pluie d’applaudissements, s’octroyaient une gorgée d’eau. J’aperçus trois chanteuses se frayer un chemin jusqu’à eux. Allait-on avoir droit à des chansons, désormais ?

— Eh ! s’offusqua Pauline. C’est pas Henri, là-bas ?

Nous pivotâmes d’une seule traite. Du menton, elle désigna un garçon attablé un peu plus loin, auprès de…

Bonus.

Le duo de choc.

— Je croyais qu’Henri ne voulait pas venir, bredouillai-je.

— « Avec nous », précisa Andy. Il ne voulait pas venir avec nous.

La jeune blonde se força à se détourner. Elle observa tout de même la femme qui parlait avec lui. Pommettes saillantes, lèvres rouges, le rideau d’ébène qui tombait souplement sur ses épaules détonnait avec ses traits sévères. Son portrait ne tarda pas à lui rappeler un prénom :

— Madeleine Schwarz, mh ? Dites donc, monsieur ne se gêne pas.

— Roh, rumina Mathieu, fous-lui la paix…

— Hors de question. Vous m’étouffez et je n’ai pas voix au chapitre quand ça vous concerne ?

Ses prunelles débordaient de malice.

— Sois tranquille, se dandina-t-elle, je ne tiens pas à vous égaler.

Doucement, la musique reprit. Les danseurs qui s’étaient assis se remirent en selle. Nous étions nombreux, l’air de rien ! Je n’imaginais pas qu’autant de jeunes oseraient se réunir ici, en bravant les lois, pour une soirée loin de leurs préoccupations. Quelle pouvait bien être leur opinion quant à l’occupant ? Tous étaient-ils du même avis que nous, ou bien venaient-ils simplement pour s’amuser ?

Simon reparut avec un serveur.

— Trois bières, deux suzes !

Nous récupérâmes nos boissons… ainsi qu’un drôle de supplément. Un minuscule verre chacun. Qu’est-ce que… de la mirabelle ? Ce n’est pas plus gros qu’un dé à coudre ! Simon en porta un dans les airs :

— À nous !

Sa sœur, désabusée, attrapa le sien entre deux doigts :

— À nous, répéta-t-elle.

— À cette soirée à vos côtés, ajoutai-je.

— Santé !

— Et que la chiasse frappe les Boches ! intervint Bonus.

Fraîchement arrivé, il envoya une pinte à moitié vide à la rencontre de nos godets :

— À la vôtre, les copains !

Et nous jetâmes la gnole au fond de nos gosiers. Je reposai mon verre aussitôt. Me crispai.

Ow. Ohlala. Mon œsophage…

— Bwaaah, fit Andy.

— Ça désinfecte, ahanai-je.

Une chaleur incroyable m’enflamma. C’est que ça requinque ! Une bolée de bretzels nous fut apportée dans la seconde suivante, et j’avalai un biscuit pour apaiser mes organes.

Je fermai les yeux. M’imprégnai de l’ambiance, de cette réalité étrange et si agréable. J’ancrai cette vision de nous, tous les cinq, attablés et heureux. Rien n’aurait pu nous atteindre…

Pauline remuait, au fil des notes, en sirotant son breuvage. Bonus ne tarda pas à l’inviter à danser. Ils avaient choisi le bon moment ; les chanteuses entamaient leur prestation. Leurs voix bondissaient, jouaient avec le rythme saccadé de la musique pour accélérer chaque déhanché… Comment faisaient les gens sur la piste pour ne pas se marcher dessus ? Je goûtai ma boisson et les contemplai. Leurs pas semblaient millimétrés ! Ils se déplaçaient par sautillements tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, livraient leurs bras à des jeux de miroir, puis brisaient brutalement la glace en agrippant leur binôme afin de tourner, valser ; se rapprocher et s’éloigner, pour reprendre leur folle chorégraphie. Simon les rejoignit prudemment.

— Tu n’y vas pas ? interrogeai-je Andy en me penchant sur la table.

Il haussa les épaules, sans se départir de son gigantesque sourire. Ce qui emplissait les caves n’était pas du swing, certes, mais ça s’en rapprochait. Et s’il avait réagi aussi énergiquement à notre arrivée…

— Je suis certaine que tu sais danser, repris-je.

— Oh, oui, c’est juste… je…

Non : c’est pas le moment de te dégonfler !

— Debout !

Je me dégageai du banc sur-le-champ.

— Hop, tu me suis, on y va !

— Tu sais danser ? s’étrangla-t-il.

S’il fallait le prétendre pour qu’il se lâche un peu, alors ce n’était pas cher payé. Enfin, je crois ?

— Mieux que toi, bluffai-je.

Il pouffa ; je lui pris le bras. L’angoisse naquit dans ma gorge à mesure qu’on approchait. Cela crevait les yeux : je ne faisais pas le poids. Je ne connaissais rien à leurs mouvements spontanés, à leurs gestes qui se faisaient élégamment écho.

C’est quoi le plan, maintenant ?

— Tu… veux faire comment, alors ? bégayai-je.

— Tu me suis ?

Il prit le temps de se caler sur la chanson, se campa face à moi et, en une fraction de seconde, s’élança.

Les doigts d’Andy claquèrent à droite, à gauche ; il glissa d’un pied sur l’autre en claquant de plus en plus haut, puis me tendit la main.

À mon tour.

Mes pouces frottèrent mes majeurs, et tout mon corps reproduisit ce qu’il venait de voir, jusqu’à la paume tendue. Andy la saisit alors et m’emporta dans sa danse.

Finis les règles, le trac ; je devenais son reflet et toute mon âme se prit au jeu. Était-ce moi qui l’imitais, ou lui qui me copiait : je l’ignorais, remuais, ne réfléchissais plus, seulement portée par la musique et l’improvisation pure et complète.

— Regardez qui voilà ! entendis-je.

Nos amis tourbillonnaient près de nous. L’Anglais me libéra après une vrille, et Pauline vint à moi :

— Alors, c’est pas chic, tout ça ?

Elle était déchaînée ! Je l’acclamai, incapable de la suivre.

— C’est génial ! avouai-je.

Elle nous fit tourner à en perdre haleine avant de se couler dans mon dos ; elle bondissait, croisait et décroisait les jambes sans que jamais ses semelles restent longtemps au sol, et atterrit dans les bras de Simon.

— Allez, lui cria-t-elle, danse avec moi !

En un demi-tour, j’attrapai un autre cavalier.

Andy.

— Encore toi ? gloussai-je.

Il s’en amusa et, sans tarder, abandonna ma main pour celle de Pauline. À peine avais-je eu le temps de m’en réjouir que ma solitude laissait place à un Simon méconnaissable : possédé jusqu’aux orteils, il pivotait par à-coups sur l’un de ses genoux en laissant l’autre jambe remuer en l’air.

— Eh, tu m’avais caché ça !

— Quoi donc ?

Je le désignai lui, extasiée.

— C’est donc ça que tu fais dans l’étable : tu t’entraînes avec ta vache ?

— T’as tout compris, s’esclaffa-t-il.

L’orchestre déclencha le bouquet final. L’ovation fut générale. Au milieu de la foule, je profitai de l’accalmie pour reprendre ma respiration.

— Mesdames, mesdemoiselles, messieurs ! s’exclama soudain la voix du tavernier.

Il beuglait depuis les escaliers.

— Il est vingt-et-une heures : je ferme l’établissement. Merci de ne plus sortir et de ne pas allumer de lumière à l’étage, ni d’y faire du boucan ! S’il y a un problème, tournez-vous vers Gabin.

Ledit Gabin, occupé à remplir des verres derrière le comptoir, se contenta d’un petit signe de la main.

— Je rouvre les portes à cinq heures. Buvez, dansez, et… à d’main !

Un merci enfantin nous quitta en chœur. Le vieux bonhomme nous salua, tout fier, et claqua la trappe derrière lui.

La soirée ne faisait que commencer.

***

Les verres entrechoqués. Les éclats de rire, et le bruit de la mousse qui se répand sur les tables. Les discussions interminables, les confidences et les secrets. Et, enfin, la réouverture de la trappe, avant la remontée incertaine vers la ferme.

Oh, ma tête…

Ce n’était pas l’alcool, non. Ou alors, pas seulement lui. C’était le volume explosif de la musique qui tambourinait toujours dans mon crâne. C’était la fatigue. Je passai une main lasse sur ma joue et soulevai une paupière.

Mes genoux en guise d’oreiller, Pauline se reposait encore.

Affalées dans l’étable, à même la paille, nous campions à proximité de l’herbe et de l’air frais en cas de nausée. Henri, endormi sur le seuil, avait joyeusement vidé ses tripes. J’aperçus un pistolet Luger P08 au sommet de l’encadrement de la porte ; il émergeait tant de sa cachette qu’il aurait pu chuter et assommer le grand buveur. Ma vue se troubla.

Bon sang, quelle heure peut-il bien être ?

La vache meugla. Mathieu était là, à somnoler contre un mur, et Andy affalé près de nous, cependant plus une trace de Simon.

Je me dégageai délicatement, installai la joue de Pauline dans le fourrage et sortis du bâtiment.

Dans la maison, Solange avait laissé du pain à notre disposition. J’en avalai un morceau, me servis un verre d’eau et jetai un œil à la cheminée. Le sac à dos de Jules avait disparu.

Déjà parti à l’école ?

En effet, à bientôt neuf heures du matin, sa matinée scolaire avait de quoi être entamée. Il était temps que je me mette en route : après une telle nuit, un bon passage à la salle d’eau n’était pas de refus ! Quelqu’un avait laissé une marmite d’eau à chauffer. Sans doute Simon ; lorsqu’il allait travailler avant nous, il nous préparait parfois de quoi faire nos ablutions. Depuis combien de temps est-il levé ?

Je puisai de quoi remplir ma bassine et filai dans le local. Ce ne fut qu’une dizaine de minutes plus tard que, propre et rafraîchie, je partis à sa recherche. Tandis que je comptais, par réflexe, chercher mon ami vers le fenil, un bruit venant de l’atelier me retint.

Charles n’est pas là ce matin. Alors qui… ?

Je jetai un œil à travers les vitres. Simon entra dans mon champ de vision. Il découpait de petits carrés de bois, et enfonçait sur une de leurs faces de minuscules bâtonnets. Il s’empressait ensuite de tester ces pièces à embouts sur une planche pourvue de trous. Les bâtonnets s’y engouffraient parfaitement.

— Salut, bredouillai-je en passant la porte.

Il me remarqua. Je dus racler ma gorge enrouée avant de poursuivre :

— Déjà debout ?

— Je devrais être au travail depuis des heures.

— En temps normal, oui. Mais aujourd’hui…

Il remua du chef :

— On va bientôt moissonner. Après, je n’aurai plus le temps pour faire ce que je veux.

Je me rapprochai distraitement. En voyant que son ouvrage m’intriguait, il expliqua :

— C’est pour Jules. Pour lui apprendre à écrire les mots.

Il saisit un carré de bois entre deux doigts et désigna sa face lisse. Une lettre A y avait été gravée.

— Sur chaque jeton, il y a d’un côté une lettre de l’alphabet, et de l’autre son code en bâtonnets. Pour le A, c’est un embout au milieu. Pour le B, trois embouts verticaux sur la droite. C’est trop compliqué à retenir, alors Jules devra savoir lui-même comment s’écrit le mot qu’on cherche à lui faire deviner sur la planche, afin de placer les jetons aux bons endroits. Tiens, par exemple…

De l’index, il désigna une ligne sur la planche. Un gastropode était dessiné.

— … là, il devra correctement orthographier le mot « escargot ».

Une galaxie d’encoches constellait la tablette, à l’image de la partition cartonnée d’un orgue de barbarie. Simon piocha les pièces dont il avait besoin et, en poussant le jeton E au fond du premier espace, ses bâtonnets s’y emboîtèrent à merveille. Suivirent alors le S, le C, le A…

— Et s’il se trompe, poursuivit-il, ça ne rentre pas. Seule la bonne lettre voit ses bâtonnets rentrer parfaitement. Je pourrai faire pareil avec des calculs, pour lui faire réviser les additions, les multiplications…

— Wow.

— C’est chouette, non ?

— Mieux, je trouve ça carrément génial.

La satisfaction dérida son visage. Il gratouilla son cuir chevelu et retira les lettres de leur emplacement.

— C’est juste un essai. Il faudrait que je trouve une idée… quelque chose qui le motiverait suffisamment pour lui donner envie de jouer avec ça.

— Crois-moi : si j’avais eu un tel truc étant enfant, j’aurais passé ma vie dessus.

Il rangea soigneusement le S et le C au fond d’un sac de tissu. J’ajoutai :

— Jules a de la chance de t’avoir.

Il ne releva pas. Timidement, son nez pointa le sol, et il prit soin de ne plus se redresser. À l’instant où je m’apprêtais à le laisser seul, il marmonna :

— C’est moi qui suis chanceux.

***

Andy avait récupéré sa guitare et était retourné dans l’étable ; ses doigts grattaient les cordes. Il réveillait peu à peu ses voisins à l’aide de chants doux et positifs, mais depuis ma place, je ne l’entendais pas. Je me trouvais bien trop proche de la forêt pour que ses notes voyagent jusqu’à moi.

Je tentais pourtant de les deviner. Concentrée sur les bruits de la nature, et sur la mélopée qui pouvait peut-être me parvenir par moments, je permis à mon regard de voguer librement. Il tomba alors sur ma blouse : un bout de papier dépassait. C’était une lettre. Ma lettre, écrite il y avait presque quatre mois.

Je frôlai sa texture granuleuse. La dépliai. Parcourus ses premiers mots…

— Encore ici ?

Mathieu débarqua, encore groggy de la veille. Je rangeai soigneusement mon trésor.

— Tu ne l’as toujours pas postée ?

— Pardon ?

Mains dans les poches, sourcils levés, il avait pris l’air las qui le caractérisait tant. Un instant plus tard, il s’installait à côté de moi.

— J’peux voir ?

— Non.

Mh. Un peu brusque, peut-être.

— Désolée, c’est juste… privé.

Les pointes de ses cheveux gouttaient. Il devait à peine sortir de la salle d’eau. Ses épaules se haussèrent, puis retombèrent aussitôt :

— C’est pour qui ?

— Un ami. Un ami de 2010.

Je le vis plisser les yeux.

— Pourquoi tu ne la lui transmets pas ?

— Comment veux-tu que je m’y prenne ?

— Eh bien, tu pourrais la cacher là où il habite, pour qu’il la retrouve en deux mille et quelque chose, non ?

— Non. Il vit dans un immeuble construit dans les années… j’en sais rien, soixante ? Il n’existe pas aujourd’hui.

Alors que je me demandais pourquoi il se remuait tant les méninges, ses ongles martyrisaient ses paumes. Il carra la mâchoire.

— C’est donc pour ça, chuchota-t-il.

— Quoi donc ?

— Que tu as ramené des orbes.

Je me glaçai. Devins de marbre.

— Ça ne sert à rien de mentir, déclara-t-il, j’ai bien vu que tu en cachais dans des pots de sel.

L’assassiner du regard n’eut aucun effet. Il resta immobile, ses iris plantés droit dans les miens, imperturbable :

— Je comptais pas t’en parler. Ce sont tes affaires, je m’en moque, tu fais ce que tu veux… mais Andy les a repérés. C’est lui qui me les a montrés. Et maintenant qu’on sait qu’il va rester là pour un bon moment, je préfère t’avertir ; faudrait pas qu’il change d’époque en s’amusant avec…

— Vous avez fouillé dans mes affaires ?

Il se redressa, sur ses gardes.

— Tout ce qui s’y trouve est personnel, Mathieu.

— Eh, c’est lui qui a mis son nez là-dedans, pas moi. T’aurais préféré que je le laisse fureter tout seul, en voyant ce qu’il avait trouvé ?

— Tu pouvais très bien l’en empêcher.

— Roh… c’est bon, on a juste jeté un œil.

— Et alors quoi, vous avez aussi compté mon argent ? T’as vidé mon sac, regardé mes photos, lu ma lettre ?

Il ne répondit pas. Je compris que c’était le cas. La colère monta en moi comme un torrent de lave dans un volcan instable. Je bouillonnai, me levai, serrai les poings ; Mathieu insista :

— Ne me fais pas croire que t’as abandonné l’idée de voyager.

— Arrête, fiche-moi la paix…

— Tes orbes, t’aurais pu les laisser sous le fenil ou au labo de ta mère, mais non : tu préfères les avoir près de toi.

— Je l’ai promis à ton frère, je n’y retournerai pas !

— Même si « Théo » est mal en point ?

Évaporée, ma lave laissa place au néant. Le volcan s’effondrait sur lui-même. Noyé dans un océan de silence, mon cœur s’enfonça dans les abîmes.

— Oui, gémis-je. Même s’il est mal en point.

Je luttai pour le ramener à la surface, pour lui offrir de l’air, le protéger derrière mes côtes.

— Non, grogna Mathieu, c’est faux, j’te crois pas. T’es en train de tout mettre en place pour t’y rendre. Il… il existe sûrement un moyen de régler ça sans voyager !

— Non. Sinon ce serait déjà fait.

— Tu en es sûre ?

— Certaine.

Les abysses me happaient et je résistais de toutes mes forces, dévorais les cieux et les arbres pour me raccrocher à la réalité, me prouver que j’avais bien les pieds sur terre.

— Je sais ce qu’on risque si j’y retourne. Je t’assure, je le sais. Je fais de mon mieux, j’essaye de ne pas craquer, mais…

Une douleur naquit au creux de mon ventre.

J’aurais voulu tenir. J’aurais voulu tourner le dos facilement à tous ceux que j’aimais. J’aurais voulu oublier, pour mieux vivre dans ce monde qui n’était pas le leur. J’aurais voulu rester dans l’une de ces époques, sans perdre ceux que je connaissais dans l’autre.

Choisir m’était insupportable. Ça me rendait maîtresse de mes actes, responsable de mes maux.

Assis sur la rive de mes doutes, Mathieu pivota vers moi :

— Si tu devais y aller, ça te prendrait quoi, une heure ? Quelques minutes ?

— Je l’ignore, bredouillai-je en me rasseyant. Une heure, juste… juste le temps que je me rende là-bas, et que je dépose ce mot.

Il plaqua son visage dans ses mains. Était-il aux prises avec la gravité au fond des eaux ? Où qu’il errât, il peinait à en sortir. Lui aussi cherchait à s’accrocher aux nuages, aux branches. Ce ne fut qu’en ramenant son attention sur le sol qu’il trouva la force de revenir parmi nous.

— Dans ce cas, vas-y, lâchèrent ses lèvres.

Impossible. Que vient-il de dire ?

— Fais-le, que ça se finisse et qu’on n’en parle plus.

Je sondai ses traits à la recherche d’un dernier signe d’égarement : il n’en existait plus. La résignation avait pris les devants.

— Écoute, soupira-t-il, t’es en train de créer une bombe à retardement. Si c’est la seule solution, tu finiras par y retourner. Très certainement de manière imprudente. On doit désamorcer ça, avant que tu perdes le contrôle, avant qu’il soit trop tard.

— Trop tard pour quoi ?

La résignation devint hésitation. Il céda :

— T’étais sérieuse quand tu évoquais les balafres et les beugnes, dans ta lettre, ou c’était une image que je n’ai pas saisie ?

La douleur m’immergea. Lestée par la culpabilité, je dus fermer les vannes de ma patience pour ne point finir noyée :

— D’accord, ça suffit.

Je partis ; il suivit :

— Non, t’as pas désamorcé le…

— Laisse-moi tranquille, bon sang !

— Tu fais n’importe quoi !

Il empoigna mon bras :

— C’est quoi ton but, attendre qu’il se jette dans la Moselle afin d’avoir une bonne raison de t’en vouloir ?

Ma paume heurta son visage. Il fit un bond en arrière.

— Espèce d’enflure… de quel droit peux-tu dire une chose pareille ?

Il continua de reculer et des larmes d’impuissance ravagèrent mes joues. Elles me brûlaient, me punissaient enfin.

Il disait vrai. Je m’en voulais de ne pas être aux côtés de Théo. De n’avoir rien fait pour lui avant mon départ.

Lorsque mon voile de douleur se dissipa enfin, je vis l’état de Mathieu. Du sang inondait ses narines.

C’est moi qui viens de faire ça ?

Je l’ai… giflé ?

— Tout ce que je veux, nasilla-t-il, c’est éviter les…

— Je m’en fiche.

Nos voix vibrantes s’éteignirent en même temps. Je me mordis les lèvres et, vacillante, pressai le pas.

— Mia, tu t’en voudras toute ta vie si tu n’agis pas tout de suite, et tu finiras par faire une connerie.

— Je ne peux pas. Tu ne comprends pas que c’est déjà assez dur comme ça ? Est-ce que tu te rends compte du point auquel je suis malheureuse sans eux ?

Je n’avais même plus la force d’ajouter quoi que ce fût. L’innocence dont débordaient ses prunelles eut le don de m’enrager.

— Tu peux, souffla-t-il. C’est ça qui t’énerve : tu peux mettre un terme à tout ça. Mais t’oses pas.

Il s’arrêta un instant pour essuyer sa bouche d’un revers de la main.

— Simon comprendrait.

— Tu veux parier ?

— Eh, oh, c’est bon, tu me saoules. Fais-leur tes adieux. Sans ça, on vit tous avec une putain d’épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Il approcha calmement, et tira de ma blouse l’orbe que je conservais sur moi :

— Un voyage, un seul.

Je mourus d’envie de lui claquer la boule luisante au visage. Pour qu’il s’en aille. Qu’il arrête de me torturer. Cependant, son regard se fit insistant et sincère :

— C’est ça qui te paralyse. Remets tout à plat, pour qu’on puisse enfin avancer. Tous. Sans avoir peur que tu t’en ailles sans crier gare.

Il cessa presque de respirer pour entendre le verdict.

Peut-être avait-il raison. Un dernier voyage permettrait de fermer les portes que, dans mon exil précipité, j’avais laissées entrouvertes. Il bloquerait les courants d’air, ferait taire les échos venus du monde qui m’a vue naître. Après un tour de clé dans les serrures, il empêcherait les souvenirs douloureux de m’atteindre à nouveau.

Mon passé, reclus au fond d’oubliettes lointaines, ne surgirait plus dans mon présent. Je ne l’entendrais plus m’appeler à lui.

Et si Théo sait que je vais de l’avant, il avancera aussi.

— Un voyage, assénai-je. Un seul.

Mathieu sourit pour toute réponse.

Commentaires

Pauvre Andy, pauvre Pauline... C'est tellement dur de se séparer sans que tout soit dit :'(

Cette soirée donne TELLEMENT envie ! Et pourtant il en faut beaucoup pour me donner envie de danser^^'
Et bravo à Simon pour le bricolage pour Jules :)
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dimanche 24 novembre à 18h46