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Karole Schifferling

vendredi 13 septembre 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 19

CONSÉQUENCES

Dimanche 23 février 1941, 21h07

Simon restait sans voix. Son regard oscillait entre les médicaments. Il n’osait plus bouger :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un traitement, pour ton asthme. Si tu le prends régulièrement, je ne partirai plus à mon époque.

Il se passa une main sur le visage :

— Est-ce que tu te rends compte que…

— Oui. Je sais parfaitement ce que je fais et ce que je risque. Si tu en prends, ça peut changer tout ce que je connais, là-bas, et je n’aurai plus aucune raison d’y retourner.

J’approchai les tubes de lui. Il semblait complètement perdu. Mathieu, derrière lui, posa une main sur son épaule :

— Simon, accepte ; c’est pour ton bien…

— Tu ne comprends pas : elle risque de mourir si je fais ça !

— Pas si je reste, assurai-je. Tant que je ne voyage pas, les changements ne m’impacteront pas. N’est-ce pas ce que disait ma mère ?

— Ce n’étaient… que des théories.

— Tu doutes d’elle, maintenant ?

Andy, trop curieux, voulut descendre à son tour. Voyant que Simon bloquait déjà l’accès à Mathieu, il se contenta de passer sa tête dans l’ouverture.

Je dois le convaincre avant que tout le monde rapplique…

J’avançai d’un dernier pas vers lui. Calmement. Sa main tremblait, seule, sans appui : j’y glissai ventoline et bécotide, inspirai tout l’air du monde, et fermai ses doigts dessus.

— Je te jure, Simon, que je ne m’en irai plus. Parce que vivre auprès de vous, de toi en bonne santé, c’est tout ce qui m’importe.

Je croisai ses prunelles brunes. Ma gorge se noua :

— Je t’en prie, laisse-moi t’aider.

Une éternité de confusion s’écoulait dans ses yeux. Je ne les quittais pas, le suppliais de tout cœur, jusqu’à la chute de ses paupières.

Simon céda et me prit dans ses bras.

***

— Où as-tu trouvé ça ?

Andy ne se taisait plus. Il regardait par-dessus mes épaules, ouvrait les tiroirs que j’avais soigneusement verrouillés. Pauline tentait de l’éloigner, sans jamais parvenir à l’attirer bien loin, pendant que Simon restait vautré sur une caisse.

— C’est quoi ?

— Des médicaments, soupirai-je.

— Médicaments, ça ? Jamais vu des pareils.

Je claquai prestement la porte de l’armoire vers laquelle il tendait les doigts. Deux tours de clé, et la clé dans ma poche.

— C’est un étrange en… entourage.

— Emballage, le reprit Pauline.

— Oui, eh bien, c’est… ce n’est pas…

— Andy, gémis-je, s’il te plaît, laisse-moi tranquille. Tu me fais mal au crâne.

J’épongeai mon front et me concentrai. Où pourrai-je bien cacher tout ça une fois qu’il aura fichu le camp ? Où n’irait-il pas fouiller ?

— Non, Andy, non, donne-moi ça !

Je me retournai ; Pauline se débattait. Simon se leva :

— Andy !

— Deux-cents doses… date de pé-remp-tion…

Il montait les escaliers, une notice à la main. Son nez se retroussa :

— Hein ?

Pauline grimpa deux marches de plus et le priva de sa lecture. Elle redescendit aussi sec, enfourna les instructions dans la poche de son frère et refit face au Britannique. Il fronçait les sourcils :

— C’est quoi ?

— Des médicaments, qu’on t’a dit, réitéra Simon.

— Ils sont étranges. Et la date est…

— Produits français, dates françaises : désolé mon vieux, il va falloir que tu t’y fasses.

L’aîné rejoignit ensuite les caisses de pommes de terre. Merci de ton intervention, mais avant de t’asseoir, tu aurais aussi pu le faire sortir…

Je jetai un œil au fouineur. Il semblait se contenter de la dernière explication.

— On n’écrit pas les dates de la même manière, ajoutai-je tout de même.

— Je sais…

Bien.

— … mais c’est pour soigner quoi ?

Demi-tour. Ne plus le regarder. Ne pas exploser.

— Je sais que vous me cachez quelque chose !

J’aperçus la fatigue de Pauline et eus envie de me jeter dans mes draps, d’éteindre la lumière, de ne plus l’entendre chercher des réponses que je ne pouvais donner.

— T’as raison, Andy, souffla Simon. On te cache quelque chose.

Sa sœur le couvrit d’une œillade surprise. Il se gratta la tête :

— On devrait lui dire, non ? Vous en pensez quoi ?

— À quoi tu joues ? siffla-t-elle.

— Me dire quoi ?

— Il finira par l’apprendre tôt ou tard ; il est loin d’être beu-beu. On peut lui faire confiance.

Simon planta son attention sur moi. Je me liquéfiai. Perdis la force de respirer.

Non.

Il frictionna ses mains et se plaça devant Andy.

— Tu ne le répèteras pas, hein ?

Fais pas ça.

— Je le jure.

— Non, suffoquai-je, attendez…

Ma main n’eut pas le temps de les atteindre.

— Mia est une extra-terrestre. Les tubes que tu as vus, ce sont des morceaux de sa fusée spatiale ; elle s’est breillée en vol. On ne peut les retrouver que de nuit, quand la Terre est alignée avec la lune, Pluton et Uranus.

L’Anglais grinça des dents :

— Je suppose que ça, c’est l’humour français ?

— Ben quoi, ça y est, on te met dans la confidence et t’es toujours pas content ?

Il nous toisa, un à un, la bouche tordue, puis s’échappa à l’étage. Aussi médusée que rassurée, la jeune blonde empoigna la rampe pour s’en aller à son tour. Simon s’étouffait de rire :

— Ha ha, guettez voir vos tronches ! Je vous ai fait peur, hein ?

— C’est toi le beu-beu, lâchai-je en respirant enfin.

***

Andy ne resta pas vexé longtemps. Il cogita cependant la soirée entière, et nous ficha donc relativement la paix. Je passai une longue heure avec lui dans la cave, un paquet de feuilles sur mes genoux et un crayon à la main.

— Tu écris quoi ? s’enquit-il, perplexe.

— Une lettre.

— Une lettre, pour qui ?

— Ça ne te regarde pas.

Insatisfaite d’une tournure de phrase, je froissai mon brouillon et l’abandonnai au sol, pour mieux reprendre depuis le début.

— Alors l’objet de tout à l’heure, c’est vraiment un médicament ?

— Bien sûr, c’est un nouveau traitement de l’asthme. Je l’ai eu au marché noir. Pourquoi voudrais-tu qu’on te mente ?

Il haussa les épaules. Il n’eut pas le temps de développer ce qui le tracassait, car la trappe menant à notre refuge s’ouvrit : Jules sautillait, suivi de Simon et d’Henri. Mon petit frère bondit sur son lit :

— Simon tu dors ici, à côté de moi, et Henri tu peux aller près d’Andy !

Amusé, l’aîné prit sa place là où l’enfant lui avait dit de se mettre. Henri l’imita – avec moins d’enthousiasme. Comprenant qu’il était l’heure d’aller dormir, je mis mon projet entre parenthèses, et partis récupérer les couvertures dans l’armoire.

Nous grelottions, la nuit.

— Pourquoi vous dormez ici ? demanda Andy aux nouveaux venus.

— On doit laisser nos lits à Émile et Claire.

Je revins vers eux et procédai à la distribution des plaids. Je conservai religieusement la première pour l’étaler sur Jules :

— Tu voudras une petite brique, ce soir, pour avoir chaud ? murmurai-je en le bordant.

— Oui s’il te plaît…

Je regagnai donc l’étage où je retrouvai Solange, Charles et Émile en train de converser.

Une pile de briques patientait près de l’âtre. Je chipai l’une d’entre elles et la posai dans le feu. Une fois chauffée, il me suffit de l’enrouler dans plusieurs feuilles de journal, et d’aller la placer aux pieds de mon frère. Cela marchait encore mieux que les bouillottes de notre époque…

Avant de nous coucher, j’étais chargée d’une dernière mission : montrer à Simon comment prendre son traitement.

Pourvu que je ne fasse pas de gaffe…

Pendant qu’il scannait le moindre de mes gestes, je lui décrivis chaque étape, puis m’emparai du tube vert – la ventoline – en retirai le bouchon, et le secouai. Simon mit l’embout dans la bouche.

— Vas-y, inspire.

J’attendis qu’il inspire fortement pour appuyer sur le pressoir.

— Continue d’inspirer, encore, comme si tes poumons pouvaient se gonfler davantage. Cherche de l’air, allez, allez…

Il obéit. Henri et l’Anglais nous observèrent avec inquiétude : Simon galérait.

— … trois, comptai-je, quatre, et cinq : respire.

Il n’attendit pas que j’eus terminé ma phrase pour le faire. Son frère était tordu de rire et Andy, complètement incrédule.

— Ça marche ton… truc ? s’étonna-t-il.

— Normalement, oui.

Simon tirait la langue. Je connaissais cette sensation désagréable après avoir inhalé ce genre de choses. Je lui promis qu’il pourrait se rincer la bouche une fois qu’il aurait fait pareil avec la bécotide.

Cette fois-ci, il essaya de s’en occuper seul. Il ôta le capuchon, remua le spray doseur, l’amena à ses lèvres et pressa le bouton… retint difficilement sa respiration…

— Cinq secondes, rappelai-je.

Il manqua d’éclater :

— Pouah ! J’espère que c’est efficace, parce que… berk. Ça y est, je peux aller rincer ma bouche ?

— Oui, pouffai-je, file.

Il revint une minute plus tard, un sourire étourdi sur le visage :

— Je dois faire ça combien de fois, encore ?

— Matin et soir, tous les jours.

— Quoi ?

Ses spectateurs se gaussèrent de plus belle. Et, incrédule, il ne put s’empêcher de sourire.

Nous eûmes du mal à trouver le sommeil. Henri bougeait beaucoup ; Simon tâtonna au milieu de la nuit pour se dégotter une autre couverture… mais, malgré tout, Morphée nous emporta. Les uns après les autres.

***

Je suis assise, dans le champ. Il n’y a pas de neige, simplement du soleil. Il dore ma peau.

Ma mère est là. Elle approche à petits pas et finit par s’installer à mes côtés. Son parfum me chatouille les narines ; elle rit. Alors je la regarde.

Ses longs cheveux bruns, d’ordinaire coiffés en chignon, glissent sur ses bras. Elle a le nez fin et des taches de rousseur. Je l’envie.

Ses lèvres s’ouvrent :

— Tu sais, je suis morte.

— Je sais.

Elle plonge dans la contemplation de la ville, en contrebas. Sa longue robe rouge tremble avec le vent.

— Maman, pourquoi tu reviens me voir ?

— Tu voudrais que je parte ?

— Non…

Maman plante ses billes d’émeraude dans les miennes. Sa joie est si sincère qu’elle se reflète sur mon visage. Seulement, la sienne est étrange. Teintée de peine.

Je baisse les yeux ; des gouttes sombres perlent au niveau de sa poitrine. Elles glissent et tombent sur sa robe.

— Tu saignes.

— Je sais, ma chérie.

Plus je fixe l’endroit d’où ça provient, et plus j’ai l’impression qu’il s’agrandit. C’est maintenant une blessure profonde qui recrache un long filet d’hémoglobine.

— Pourquoi tu saignes tant, maman ?

— Parce que je vais mourir.

— Mais, je croyais que…

Je me tais. Ma mère s’allonge dans l’herbe et prend ma main. Le sang la quitte lentement, je crois qu’il vient de son cœur. Elle sourit encore :

— Le plus petit des changements peut bouleverser le destin.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que tu as changé certaines choses.

— En bien ou en mal ?

— Les deux, reprend-elle. Rien n’est ni noir ni blanc par ici.

Ses yeux se closent. Une goutte de sang s’échappe maintenant de son front. Puis une deuxième. Elles roulent et se perdent dans ses cheveux.

— Maman, est-ce que je suis morte, moi aussi ?

— Non, ma chérie : toi, tu es bien vivante.

— Mais, est-ce que j’ai empêché ma naissance ? Celle de Jules, ou ta rencontre avec papa ?

— Non.

— Alors, qu’est-ce que j’ai changé ?

Désormais, ses paupières se noient dans un flot incontrôlable qui ruisselle sur son visage, et celui-ci pâlit.

— Maman ? Maman, qu’est-ce que je peux faire ?

Elle se contente de lâcher ma main et de la poser sur son ventre, sur sa belle robe rouge.

— Vivre, ma chérie. Tu peux vivre.

***

Réveil.

La pièce baignait encore dans le noir. Les ronflements d’Henri confortèrent mon idée : ils dormaient encore.

Enveloppée dans ma couverture, je trouvai du bout des doigts mes feuilles et mon crayon, et me dirigeai vers la trappe, guidée par son fin halo de lumière.

Solange ne se trouvait pas à l’étage. À vrai dire, la pièce était vide. Je m’assis devant la cheminée, étalai mes affaires sur le sol : entre deux papiers, une photo apparut. Les flammes jouèrent sur sa surface brillante. Elles se reflétèrent dans le souvenir, sous le soleil d’été, parmi les arbres et les recueils de poèmes, puis se hissèrent jusqu’à celui qui, en tailleur, dévorait la moindre strophe à sa portée. Je soufflai sur la poussière couvrant le visage de Théo, et pris une feuille sur mes genoux. Les mots vinrent d’eux-mêmes.

***

La journée démarra lentement. Simon alla traire à cinq heures, après avoir sagement pris son traitement. Henri s’échappa dans la foulée : son travail à l’usine ne pouvait attendre… pas même pour le copieux petit déjeuner que Solange préparait. Elle refusait que nos invités doivent choisir entre du vieux pain et du faux café, alors elle se démena, ramena du fromage, vida ses placards et son énergie pour leur épargner nos difficultés. Je l’aidai à disposer les confitures sur la table pendant que ma lettre pour Théo attendait, patiemment, dans la poche de ma blouse.

Ils n’étaient pas tous levés lorsqu’on frappa à la porte. La mère de famille ouvrit avec prudence.

— Madame Durel ?

— C’est moi…

— Pourrais-je voir votre mari ?

J’allai chercher Charles. Il ajusta ses bretelles en dévalant l’escalier, s’empara d’un pull et rejoignit sa femme.

Ils parlaient tout bas. Je n’osais approcher.

— Et, demanda Charles en s’éclaircissant la gorge, ce serait pour quand ?

— D’ici quatre mois – le dix juin. Vous l’amènerez au lac des Perches, à la frontière entre nos zones. Il y a un stade là-bas : après le match, aux vestiaires, nous procèderons à un échange. Il passera hors de la zone interdite et nous le ferons remonter.

— Mais, ça fonctionne ? se méfia Solange.

— Madame, cela fait depuis décembre que nous évacuons des ressortissants britanniques de cette manière.

Mon cœur s’emballa. Je me précipitai sur la trappe, dévalai les marches et allai réveiller le concerné : il grogna lorsque je le secouai.

— Mhh, quoi ?

— Alors comme ça, tu vas partir ?

— Partir, où ? Je suis bien, ici…

— Chez toi, le coupai-je. Il y a un homme qui sait comment tu peux quitter la France.

Commentaires

L'anecdote des briques en bouillottes me fait toujours halluciner ! C'est bien astucieux^^
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vendredi 13 septembre à 13h01
Ah ah, ils avaient des idées plein la tête, oui !
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samedi 14 septembre à 01h41
« Produits français, dates françaises » : excellent xD
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dimanche 24 novembre à 18h16
Il a pris le premier argument en sa possession, ha ha
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dimanche 24 novembre à 18h19