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Karole Schifferling

lundi 2 septembre 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 18

SORTIE NOCTURNE

Dimanche 23 février 1941, 18h27

Nous n’avions prévenu personne de notre sortie nocturne. Dans mes souvenirs, la pharmacie fermait tous les soirs vers huit heures – par prudence, nous tablâmes sur neuf heures. Mathieu insista pour m’accompagner. Il m’attendrait tandis que je serais partie soixante-dix ans plus tard car, n’ayant jamais fait ce voyage, il lui faudrait plusieurs jours pour s’en remettre.

— C’est quoi comme médicament ?

Il commençait à s’inquiéter. Enfermés dans l’atelier, je le regardais assembler les différentes parties de sa luge.

— Ce sont des petits tubes, en forme de L. Tu mets une extrémité dans la bouche, tu presses l’embout de l’autre côté, et un gaz t’est délivré.

Il haussa les épaules. Puis, consulta l’horloge. Presque dix-huit heures trente. On partirait d’ici deux heures afin d’être sur place avant le couvre-feu. Il nous suffirait ensuite de patienter, cachés, et de lancer l’opération une fois que la voie serait libre.

Deux ombres passèrent soudain le long des fenêtres. L’une d’entre elles n’était autre qu’Émile, le cafetier, et la seconde… une jeune femme ?

Alors que je tentais de l’identifier, Mathieu se jeta sur la porte :

— Claire ?

Elle se retourna. Avec sa longue robe et son manteau cintré, sa toilette était digne des plus belles pièces de couture. Les douces ondulations de ses cheveux blonds, aucunement altérées par le vent, tombaient dans son dos de manière uniforme. Très pâle, son teint faisait ressortir la rougeur de ses lèvres et ses grands yeux bleus, tout à coup écarquillés :

— Oh, Mathieu !

Mon ami se lova dans ses bras. Émile sourit. Et lorsque Charles apparut, ce fut l’heure des retrouvailles.

***

Assise dos au mur, sur la paillasse du rez-de-chaussée, j’observais la famille et ses invités. Même Jules errait parmi eux, et piochait dès qu’il le pouvait dans les gâteaux salés disposés sur la table. Pourtant, Andy demeurait à côté de moi.

Il me donna un coup de coude.

Charles et Émile parlaient de tout et de rien, de leurs petits malheurs et de leurs plus grands espoirs. Ensemble, autour d’un verre, ils refaisaient le monde.

L’Anglais me donna un nouveau coup de coude.

Solange et Pauline s’affairaient à ce qu’ils ne manquent de rien. Ils allaient bientôt être à court d’apéritifs, et pour combler, elles se dépêchaient de préparer le repas.

Le coude d’Andy vint encore trouver mon bras.

— Quoi ?

Mon compagnon d’exil dévoila ses dents. Il pivota vers Claire et Mathieu, au fond de la pièce. Mon attention se reporta vite sur le feu qui crépitait tout près de nous. L’une des bûches était entièrement carbonisée…

Je reçus un nouveau coup.

— Bon sang, qu’est-ce qu’il y a ?

Comme quelques instants auparavant, l’Anglais m’incita à observer les deux personnes qui ne se lâchaient plus.

— Et donc, soupirai-je, qu’est-ce que tu veux ?

— Rien. Tu es jalouse et c’est drôle.

— Pardon ?

Je me redressai ; ses âneries ne m’amusaient pas. Comblé, Andy laissa retomber sa tête contre le mur. Je frappai contre son torse en représailles :

— Pff, t’as rien compris.

Je tâchai de me concentrer sur autre chose. Mon voisin ouvrit un œil, me vit bouillonner, et le referma en rigolant.

Il m’exaspérait.

Depuis qu’il parlait mieux français, il ouvrait sa bouche dès que l’occasion de se moquer de moi se présentait. Comme si j’allais me laisser faire.

— Ce n’est pas moi qui me suis énervée en voyant que Bonus tournait autour de Pauline…

— Eh, quoi ?

— Quoi, tu n’avais pas remarqué ?

Globes exorbités, il n’avait pas su empêcher ses lèvres de former un rictus ridicule :

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Absolument rien, jubilai-je. De toute manière ils s’accordent bien ensemble, tu ne trouves pas ?

— Q-Quoi ? Celui avec les moches cheveux orange ? Celui qui a un gros nez et un insupportable accent ?

— Toi aussi t’as un accent, lui fis-je remarquer.

C’en était trop : Andy devint écarlate – et c’était trop divertissant pour regretter. J’eus droit à un bougonnement avant qu’il décide de m’ignorer. Alors qu’il maudissait ses pieds depuis d’interminables secondes, il s’ébranla, se leva, et fila droit vers la cuisine… pour poser sa paume sur le dos de Pauline. Il lui dédia un large sourire, lui proposa son aide et m’offrit une grimace.

Si j’avais su, je l’aurais taquiné bien plus tôt.

Le voir aussi appliqué dans la confection du dîner me dérida… un bref instant.

Huit heures vingt. Je fourrai nerveusement mes mains dans mes poches, tâtai les orbes, et examinai Mathieu. Il allait visiblement être trop occupé pour m’accompagner. De plus, vu l’heure tardive, Émile et sa fille allaient sûrement rester ici pour la nuit.

Tant pis.

J’attrapai mon manteau et rejoignis l’entrée.

— Tu vas où ? me héla Simon.

— Prendre l’air. Ne t’en fais pas, je serai rapide. Ne m’attendez pas pour manger !

— Il va être neuf heures, rappela Henri. Si tu…

— C’est bon, ne vous faites pas de souci ; je peux me débrouiller toute seule.

Mathieu tiqua. Je ne lui accordai pas un regard ; j’enfilai mes bottes et fermai l’huis derrière moi.

Torrent glacé ; air hivernal. Le thermomètre accroché devant l’entrée indiquait moins onze degrés et cela ne m’étonna pas. Je remontai le col de mon duffle-coat, le boutonnai au maximum…

Insuffisant. Mais il faut y aller.

Je m’éloignai. La neige, au sol, était devenue dure. Mon nez glissa dans la doublure pour trouver une température respirable, et mes mains cherchèrent des cavernes de tissu dans lesquelles se réfugier.

— Mia !

Volte-face. Mathieu perdait l’équilibre en enfilant sa deuxième chaussure. Je secouai la tête et repris ma route.

— Mais attends !

Je compris qu’il courait et fus un brin déçue de ne pas l’entendre tomber. Ça glissait, pourtant. Il remonta à ma hauteur :

— Eh, tu comptais y aller sans moi ?

— Oui.

Il soupira, frigorifié.

— J’avais pas vu l’heure. Laisse-moi une minute ; je vais chercher un blouson. Au fait, tu veux un sac pour transporter le traitement ? De toute façon je t’aiderai à le ramener, mais…

— Je n’ai pas besoin de toi.

— Hein ?

Agacée, je sortis mon visage de mon manteau :

— Je te l’avais dit : avec ou sans ton renfort, je compte bien aider ton frère. Retourne discuter à l’intérieur si ça te préoccupe si peu.

Il s’arrêta alors. Moi, pas. Je le plantai là sans le moindre regret et pressai le pas.

Concentre-toi , me répétai-je. Concentre-toi : tu fais ça pour Simon.

***

Les rues s’effaçaient dans l’obscurité. Les Allemands les avaient désertées, sans doute pour se mettre au chaud, seulement j’étais convaincue qu’ils allaient ressortir faire leurs rondes. Je longeai un bar où j’en aperçus tout un groupe. Sur la porte, une ardoise.

Interdit aux Juifs.

Juifs, Tziganes, intellectuels ou opposants politiques… Je me détournai en songeant à ce qu’on faisait aux ennemis du Reich.

Ce ne fut qu’une éternité plus tard que j’atteignis le terrain vague, et retrouvai mon sommier, bien à la verticale. Les températures négatives avaient eu le mérite de solidifier sa base et de m’empêcher de buter sur les déchets enfouis : la poudreuse était devenue glace.

Ultime coup d’œil aux alentours. Volets, clos. Silence, absolu. Aucun Allemand en vue.

Je sortis un orbe et le brisai sur le mur de fortune.

*

Un sous-sol. Sa lumière crue. Derrière une porte, un homme. Coincé. Et dans la pièce voisine, un message sur un écran.

« Perturbation tachyonique détectée.
Provenance inconnue. »

*

Je débarquai derrière le comptoir. La tension retomba d’un coup ; il ne semblait pas y avoir de caméra. Si je me dépêchais, personne ne se rendrait compte de rien.

Je fonçai dans l’arrière-boutique. Une lueur faible m’éclairait dans mon errance, tout juste suffisante pour que mes yeux balayent les rayonnages. Trois tiroirs ouverts plus tard, j’aperçus l’emballage rouge et blanc que je cherchais.

BÉCOTIDE
Béclométasone

250 microgrammes / dose

Solution pour inhalation en flacon pressurisé

200 doses

Je m’emparai de son contenu et l’enfournai dans ma poche. Je vidai de la même manière toutes les boîtes présentes, en priant pour pouvoir tout emporter. Je ne mis pas longtemps à tomber sur le second traitement qui m’intéressait ; son bleu était si particulier…

VENTOLINE
Salbutamol

100 microgrammes / dose

Suspension pour inhalation en flacon pressurisé

200 doses

Avec tout ça, je pouvais aider Simon pour un long moment. Mon cœur battit plus vite à cette pensée. Je fermai soigneusement les tiroirs, vérifiai que je n’avais rien laissé tomber, et passai la main sous mon manteau pour sortir l’orbe du retour.

Quand un bruit me parvint.

Je me statufiai. Cela venait de l’entrée. Le vacarme reprit.

Derrière l’étagère, vite !

Ça ne pouvait pas être le pharmacien, non ; on frappait violemment au rideau de fer. C’était dehors, mais pour combien de temps ?

Va-t’en !

Je lançai l’orbe contre le premier mur venu et me jetai dans sa lumière.

***

L’assaut du froid ; la neige ; je m’accroupis aussitôt. Je cherchai le sommier et me cachai derrière.

Ne pas se précipiter. Rester calme…

Mes jambes cédèrent. Je glissai jusqu’à sentir la glace sous mes cuisses et détendis tous mes muscles. Chaque expiration emportait un nuage blanchâtre, véritable aveu de présence.

Je recouvris ma bouche et sondai les lieux.

Il y avait quelqu’un. Debout, devant moi. À une dizaine de mètres. Mon sang se congela, me pétrifia avec une telle violence que je ne pus cligner des yeux. Je n’avais pas à espérer, je le savais : j’étais trop fatiguée pour m’enfuir. Pourtant, les secondes s’égrenèrent et il resta immobile.

Je ne percevais pas son souffle. Ne discernais pas son visage. Seulement sa silhouette, sombre et statique. Peut-être me tournait-il le dos ? Peut-être…

Je me levai prudemment. Il ne bougea pas.

Je retins ma respiration. Fis un léger pas de côté.

Aucune réaction.

Il fallut que je recule pour qu’il se jette sur moi.

J’aurais voulu hurler. Je détalai aussi vite que possible vers la route mais il était juste là, derrière : j’entendais ses pas et ne voyais rien, aucune échappatoire, il y avait du verglas sur la route, de la glace sur une murette : j’en arrachai un bout et le lui claquai au visage.

Il étouffa un cri avant de m’empoigner. Ses doigts compressaient mes chairs, me remplirent d’horreur : il jurait derrière ses écharpes mais je n’avais pas le temps de décrypter ses dires, il me fallait rouer son torse de coups ; fracasser mes coudes contre ses côtes ; lui éclater un tibia de toutes mes forces. Il m’immobilisa.

Non !

Alors que je le repoussais, le verglas eut raison de lui : il bascula dans la neige et m’entraîna dans sa chute. Mon instinct détruisit mes oreilles, j’obéis à toutes mes pulsions et enfonçai mon poursuivant dans la poudreuse, encore, l’étouffai dans la neige dont il tentait de s’extraire… mais mon cœur fit un soubresaut.

Un grognement familier avait résonné.

— Mathieu ?

— Hmpf-mh, b’rd’l !

Il m’éjecta. Après une seconde d’incompréhension, je me levai et l’aidai à faire de même.

— Tu m’as fait peur, crétin !

— Moi ? Non mais je rêve : tu m’as agressé, tu… t’étais en train de m’asphyxier !

Je ne répondis pas. Je m’assurai de l’absence des autorités et allai ramasser la poignée de tubes que j’avais semée. Puis, là seulement, je le fusillai du regard. Il se secouait en tous sens pour faire tomber la neige qu’il avait dans le dos. J’en profitai pour reprendre la route.

— Mais c’est qu’elle ne m’attendrait même pas !

Je me dépêchais, inquiète. On risquait de croiser des Allemands d’une minute à l’autre… toutefois Mathieu s’en moquait ; il m’attrapa le bras et me retourna brusquement :

— Qu’est-ce qui te prend ?

— Tais-toi, tu vas nous faire repérer !

— Pff… ils ne peuvent rien nous faire, il est même pas neuf heures.

Je sourcillai.

— Quelle heure ?

— Moins cinq. Non, moins dix ; j’arrive même pas à voir l’église depuis que ces abrutis ont peint les lampadaires en bleu.

Incrédule, j’aurais pu réfléchir à cette chance quelques secondes de plus s’il n’avait pas fait aussi froid.

Le voyage m’avait pris moins de dix minutes.

— On peut rentrer tranquillement, reprit-il. Enfin, il ne faut pas râouer non plus, mais en marchant bien, on sera sur le chemin des mines quand ils sonneront le couvre-feu.

Je hochai la tête et avançai à bonne allure. La présence des médicaments, contre moi, me réconfortait.

— T’as réussi ? s’enquit-il.

Je distinguais à peine ses traits, mais crus y voir un brin de tension.

— Oui.

Il se hâta à son tour. Les rues défilèrent sans plus un mot.

***

Je poussai la première la porte de la maison, et tapai mes bottes dehors pour décrocher la neige de mes semelles. Comme je l’attendais, Émile et Claire étaient toujours là. Le bruit des cuillères contre l’émail des assiettes creuses, accompagné par le crépitement des flammes, apaisa mon esprit. Je leur souhaitai un bon appétit et ôtai mon manteau.

— Qu’est-ce que vous avez fichu ? s’étrangla Solange. Vous êtes couverts de… oh, Mathieu, ne me dis pas que tu t’es encore vautré !

Il avait saigné du nez. La plaque de glace dans la figure, sûrement. Je profitai de cette diversion pour descendre dans la cave, en allumant la lampe que Charles avait récemment installée. J’ouvris l’armoire et y rangeai mes acquisitions.

Simon apparut dans l’escalier.

— Tu avais dit que tu n’y retournerais pas.

Mathieu se précipita derrière lui. Néanmoins, triste, l’aîné ne lui permit pas de passer.

— Je sais pas comment te le dire pour que tu comprennes, bredouilla Simon. Explique-moi. Explique-moi ce qu’il faut faire pour que tu arrêtes de nous mettre en danger.

La lueur dans ses yeux me fit de la peine. Elle intensifiait son silence. Mes pensées. Alors, je baissai la tête. J’avalai la distance qui nous séparait :

— J’arrêterai d’y aller, promis-je, à une condition.

Il plissa les paupières.

— Ça dépend. Laquelle ?

Je fouillai encore une fois dans mes poches et lui tendis deux tubes colorés :

— Que tu te soignes.

Commentaires

Ugh j'avais tellement peur qu'elle se fasse attraper T-T Pfiou, j'espère que les méchants n'ont pas eu le temps de passer et qu'elle ne les a pas menés jusqu'à la maison. Au moins, elle a récupéré les médicaments ! Pauvre Mathieu, pour une fois qu'il était sympa il en prend plein la figure, ah ah, littéralement même x) En tout cas chouette chapitre :3
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jeudi 5 septembre à 18h57
Contente que ça t'ait un peu stressée, hin hin hin.
Pauvre Mathieu, oui, il n'a pas trop compris ce qui lui arrivait !
Merci beaucoup ♥
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samedi 7 septembre à 07h56