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Karole Schifferling

vendredi 2 août 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 16

LE PRIX À PAYER

Dimanche 27 octobre 1940, 20h36

Accroupie au fond de l’abri souterrain, je jetai un œil à l’intérieur du coffre de Simon. L’habituelle montagne de billes bleues était devenue plateau. Je chassai bien vite l’inquiétude sur mon visage : je sortis de mon sac une poignée de vortex, trouvés au cœur de la précieuse crypte de ma mère, et rendis un peu de sa superbe au relief érodé.

Ça m’apprendra à m’échapper en douce.

Cela faisait trois mois que je me rendais en 2010 à raison d’une fois par quinzaine de jours, et personne ne s’en était aperçu. À chacune de mes escapades, je passais en ville. Mon regard traînait dans les bars, évitait les passants, s’accrochait aux télévisions. Mouton égaré, j’errais en quête de sens parmi les loups endormis. N’était-ce pas ce que je désirais, finalement : que l’un d’entre eux s’éveille ? Ne passais-je pas volontairement là où l’on pouvait me trouver ? N’y avait-il vraiment aucun soupçon d’espoir en moi, lorsque, non loin des barres d’immeubles, je craignais de voir Théo ?

Tremblante, je caressai les neuf derniers orbes. Avais-je été aveuglée à ce point pour les dilapider ? Cela ne pouvait plus continuer. Je devais, au plus vite, cesser mes voyages, avant d’y être contrainte une fois le coffre vide.

Je tournai deux fois la clé dans sa serrure et m’extirpai de ma cachette : il ne fallait pas manquer ce que les autres tramaient. J’arrivai juste à temps pour voir mon frère sortir en courant de la salle d’eau :

— Hé, Mia, tu viens ?

Je le rejoignis à petites foulées. Un gigantesque sourire habillait son minois… ainsi qu’une petite trace d’encre noire. Je la frottai du pouce.

— Roh, soupira-t-il, j’en ai encore mis partout ?

— C’est le métier qui rentre.

Il se laissa faire.

Jules avait été inscrit à l’école. Les méthodes et l’ambiance l’avaient beaucoup chamboulé, mais il voulait faire plaisir, alors il travaillait bien et s’appliquait à connaître les leçons de morale et de calcul sans problème. Quant à moi, j’aidais autant que possible la famille, en ne m’éclipsant que lorsque j’étais certaine d’être dispensable. Une fois la peau de mon frère débarrassée des traces sombres, je lui tendis la main et nous rentrâmes tous deux à la maison.

La pièce grouillait de monde ; la tension s’abattit sur nous comme une chape de plomb. Ce n’est pas tous les soirs que l’on prépare l’attaque d’un entrepôt…

— Simon, Henri ! Venez voir, s’exclama Charles.

Chacun, même ceux qui n’étaient pas concernés, se rua autour de la table. Alfred – le père de Bonus – et Bonus lui-même ; le vieil homme de la dernière fois prénommé Eugène ; ainsi que Louis, un jeune trentenaire, qu’ils avaient recruté après l’avoir vu chanter la Marseillaise devant la Feldgendarmerie, fusil à la main.

Un vrai suicidaire. Une chance pour lui que les Boches étaient partis défiler.

Charles attendit que tous puissent voir le plan qu’il venait de dérouler pour reprendre la parole :

— Donc, on répète. Le train amènera les nouvelles armes à vingt heures. Les trois dernières fois, ça leur a pris deux heures pour le décharger. C’est après ça, lorsqu’ils sont partis, qu’on intervient : Alfred, tu t’occupes du garde à l’entrée. Toi, Henri, tu passes en éclaireur.

Du bout de l’index, Charles contourna le grand rectangle sur la carte.

— Si tu ne vois personne, tu siffles. Louis et moi on viendra… par là : on fera sauter les chaînes et on ouvrira les portes. Simon, Bonus, c’est à ce moment-là que vous entrez en jeu. Henri, t’as bien dit que tout était dans des boîtes ?

— Ouais, à ce que j’ai pu voir, tout était entreposé dans des caisses.

— D’accord… Bon, vous deux, vous prenez en priorité les armes à feu de moyenne portée. Les Boches doivent aussi stocker des munitions, mais ça, Louis s’en chargera. Mathieu, toi, tu restes en arrière avec Eugène. S’il arrive quoi que ce soit, tu sors le fusil et tu nous couvres : trouve un point de vue, un endroit où tu pourras…

— Papa, pourquoi tu prends pas ma place ?

— On a besoin de ton père pour décider de c’qu’on vole ou non, argua Louis. On n’est pas censés se faire surprendre par les Schleus pendant c’temps.

— Mais par prudence, enchaîna le tireur d’élite, je veux que tu gardes un œil sur nous. Eugène, si ça tourne au vinaigre, emportez avec Mathieu ce qu’on a eu le temps de sortir et foutez le camp.

À ces mots, le grognement de son plus jeune fils mourut. Le père de famille appuya du regard chacun des membres de l’opération. Ils acquiescèrent, les uns après les autres.

Solange les observait. Elle semblait aussi inquiète que s’ils partaient au poteau.

Et si c’était une mauvaise idée ? Après tout, c’est juste un entrepôt. Ce sont juste des armes : il est possible de faire marche arrière ; ce n’est pas vital…

— On y va.

Une longue inspiration, et les huit hommes se levèrent. Simon adressa un sourire à sa mère et à Pauline, tandis que Mathieu plaçait, en silence, le Lebel de son père sur son épaule. Je les fixais, l’estomac noué. Je vibrais tant de peur que je la transmis à Solange, et cette dernière rattrapa de justesse son mari.

— Un jour ou l’autre, murmura-t-il, ils s’en prendront à nous. Et ce jour-là, nous nous devrons d’être prêts. Il faut bien commencer quelque part, n’est-ce pas ?

Et ils disparurent, tous autant qu’ils étaient.

*

La nuit tomba et les complices se cachèrent dans les hauteurs. Ils visualisaient la voie de chemin de fer, plus bas, à une trentaine de mètres. Le stress les rongeait.

Dix heures et quart : le convoi, dépossédé de son chargement, s’en alla. Les Allemands verrouillèrent les portes de l’entrepôt, fermèrent les grilles et quittèrent les lieux. Seul le garde resta sur place, devant la barrière.

Pensait-il que les Français avaient trop peur ? Que s’ils s’étaient laissés envahir, ils ne tenteraient pas de cambrioler un entrepôt ? Un entrepôt, en plus ! Alfred Chapelon n’en savait rien et n’en avait cure : il lui asséna un grand coup dans la nuque.

Après un dur craquement, l’Allemand s’écroula.

Henri surgit alors de l’obscurité et bondit par-dessus la barrière. Il fit le tour du bâtiment pendant qu’Alfred traînait le corps sur la voie ferrée.

Un sifflement ; la voie était libre. Charles et Louis accoururent depuis leur cachette : il leur suffit, avec leurs grosses pinces, de sectionner un simple grillage pour atterrir dans l’enceinte sécurisée. Puis, ils fondirent sur les chaînes qui protégeaient le bâtiment.

Simon et Bonus attendaient, allongés près de Mathieu. Ils décryptaient le manège de leurs aînés avec difficulté : les lampadaires avaient été repeints en bleu afin que les avions bombardiers des alliés aient du mal à repérer la ville. Soudain, ils perçurent le grincement des portes.

C’était leur tour.

Ils s’extirpèrent de leurs ombres, franchirent ce qu’il restait du grillage, et pénétrèrent dans l’entrepôt. Grâce à leur barre-à-mine, la première caisse ne leur résista pas.

Des explosifs.

La deuxième, elle, était remplie de balles. D’un coup de tête, Simon invita le chanteur suicidaire à y jeter un œil, tout en se dirigeant vers un troisième couvercle.

Où étaient les fusils ? Pas dans celle-là, en tous cas.

Ce ne fut qu’en forçant la cinquième boîte que Simon trouva son bonheur. Des Luger P08 : les pistolets des officiers. Déjà ravi, il n’imaginait pas dénicher encore mieux dans la suivante ; son cœur cessa de battre en découvrant les MG 34. Les mitrailleuses anti-char et anti-aviation allemandes. Dévastatrices, et horriblement chères… Si on les leur retirait, les Allemands verraient leurs moyens offensifs très limités pour abattre les avions alliés, et devraient attendre un sacré bout de temps afin d’en ravoir. Un gâchis phénoménal pour eux.

Encore sous le choc, le jeune homme appela son père.

— Embarque-moi ça, souffla Charles.

Simon en prit deux, agglutina dans ses bras les paquets de munitions, et sortit du dépôt suivi par Bonus : ils se hissèrent jusqu’à la planque de Mathieu sous son air le plus incrédule.

— Vous avez trouvé ça… là-dedans ?

— Oui, il y en a toute une caisse, mais ils pèsent trois tonnes chacun. On revient !

Et ils repartirent à toute allure.

Charles cacha un nombre impressionnant de munitions dans son manteau et prit quatre Luger P08. Louis, lui, en vola trois, et alla en glisser trois autres dans les vêtements d’Alfred, ainsi que deux supplémentaires dans les poches d’Henri. Quinze minutes furent nécessaires pour vider sur les rails ce dont ils ne pouvaient s’emparer. C’était toujours ça qui ne tomberait pas aux mains de l’ennemi.

Ils refermèrent les portes puis s’enfoncèrent dans la nuit. À une telle distance du couvre-feu et avec de tels bagages, ils n’avaient pas intérêt à croiser des Feldgendarmes…

*

J’écoutais les secondes passer. L’attente devenait interminable. Pauline, devant moi, rassurait Jules à propos des clous rouillés disposés dans son verre.

— Notre corps, vulgarisa-t-elle, a besoin de ce qu’on appelle du fer. Et ce fer, on peut en trouver dans la nourriture, mais aussi et surtout dans ces petits clous, là. Ils en contiennent beaucoup. Le médecin a dit que moi, je n’en avais pas assez, alors je mets mes clous là-dedans afin qu’ils donnent plein de fer à mon eau.

— Tu leur piques leur fer ?

— C’est ça.

— Mais, eux, ils… ils peuvent te piquer la gorge, il faut pas faire ça.

— Non, mon grand, regarde : je serre tout fort mes dents. Je ne laisse passer que l’eau !

Elle lui fit une démonstration amusée. Jules pencha la tête :

— Tu ne les manges pas, alors ?

— Ce serait fou, pas vrai ?

Pauline caressa tendrement ses cheveux.

— Tu as bien raison, Jules : il faut rester vigilant. Merci de veiller sur moi.

Et, tout fier, le petit ange-gardien se laissa aller contre elle.

Un peu plus loin, sur la paillasse, Andy accordait sa guitare. Les vieilles cordes criaient sous les variations de tension. Quelques notes s’échappaient parfois, avant qu’il se gratte la tête et reprenne ses essais.

Il regrettait amèrement de ne pas avoir été inclus à l’opération et, à mon avis, tentait de nous le faire savoir. S’entraîner au tir auprès de Pauline n’avait pas suffi à convaincre les autres de son utilité. Envolée la bonne humeur, disparu le dédain : l’aviateur se résumait, ce soir-là, à une pâle copie des grognons de la fratrie. Il finit par jouer son morceau, lèvres closes. Il n’avait plus besoin de chanter ; je connaissais les paroles par cœur.

I’ve found a mask in the Middle of Nowhere
I’ve put it on my face and seen…

— Oh Andy, sursauta Jules, tu l’as réparée ?

— Ah non, ne la touche plus !

— Pourquoi ?

— Tu as… tout déréglé. Je n’ai pas envie de recommencer ce soir.

— Ah.

Le musicien surveilla notre réaction avant de reprendre sa mélodie.

There will be an end to this nightmare
If we don’t let you win

— Et elle veut dire quoi ta chanson ?

Je sentis l’Anglais s’agacer ; on aurait dit Mathieu lorsqu’il dut me guider jusqu’à la Dame des Neiges. Pour ne pas qu’il ait l’idée d’égarer mon frère dans les massifs, je décidai de prendre les devants, et amenai le curieux contre moi pour une rapide traduction :

— J’ai trouvé un masque au beau milieu de nulle part. Je l’ai mis sur mon visage, et j’ai vu… qu’il y aura une fin à ce cauchemar, si on ne vous laisse pas gagner.

— Pourquoi il met un masque ?

— Pour se cacher de la lumière, répondit Pauline.

Je continuai :

— Vous nous aveuglez avec votre soleil, avec du feu, des…

« With fire, bombs and guns »

— Avec des quoi ? me pressa Jules.

Mon amie s’inclina vers lui :

— C’est l’histoire d’une personne à qui il arrive des choses pas très drôles. Les autres essayent de lui faire peur, mais elle décide de ne pas se laisser abattre, et de tout faire pour qu’ils s’en aillent et qu’elle soit tranquille.

Jules écouta attentivement nos explications. Bercé par la musique, les vibrations des cordes et la lueur des bougies, il finit tout de même par me demander :

— Tu crois que si je trouve un masque, on arrêtera de m’embêter à l’école ?

— Quoi ?

Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

La jeune blonde s’accroupit. Je tournai Jules face à nous.

— Tu peux tout nous dire, tu sais ? Les grandes personnes savent toujours comment régler les problèmes.

Il se renferma. Même Andy, intrigué, cessa de jouer pour le couvrir d’un air grave. Pauline finit par s’agenouiller :

— Écoute… quand j’étais petite, il y avait un garçon très énervant. Germain. Il m’attendait à la sortie de mon école pour me casser les pieds. Tu sais ce que j’ai fait ?

— Tu ne t’es pas laissée faire ?

— Tout à fait… mais surtout, je l’ai dit à Simon. Le lendemain, sur le chemin de l’école, au niveau du petit bois, j’ai vu Germain. Et tu sais quoi ? Il était attaché à un arbre avec de la grosse corde, et il est resté là jusqu’à la fin de la matinée. Même ses idiots de copains avaient trop peur pour le détacher ! Plus jamais il ne m’a ennuyée.

Ce n’était pas vraiment le genre de solution que j’imaginais, mais cela eut le mérite de réconforter mon frère.

Sacré Simon. Je ne le pensais pas comme ça…

— Vous ne m’en aviez pas parlé ! réagit Solange. Germain… Germain Lecomte, tu veux dire ? Celui qui s’était battu avec Mathieu ?

— Mathieu s’est battu ? s’ébahit mon frère.

— Peut-être, mais ce n’est pas bien, le repris-je.

— Je n’ai jamais su pourquoi ils en étaient venus aux mains, insista Solange. Qu’est-ce qui s’était passé ?

Sa fille éluda la question :

— Il ne faut jamais que les grosses brutes s’en prennent à toi, Jules. Ce n’est pas normal. D’accord ?

Il acquiesça timidement.

— On demandera à Simon de t’accompagner demain. Tu pourras lui expliquer.

— Il s’appelle Paul…

— Il est dans ta classe ?

— Non. Il m’a volé la toupie que… que Simon m’a fabriquée… je voulais pas, mais…

— Ce n’est aucunement de ta faute, le consolai-je. Simon ne t’en voudra pas. On va régler ça.

— Crois-moi, ajouta Pauline : à compter de demain, cette brute de Paul n’osera plus jamais te causer du souci.

***

Onze heures du soir. Le coucou sonna, et Jules alla se coucher sans mutinerie. Je descendis le border et discuter une dernière fois pour qu’il s’endorme paisiblement. Pauline nous avait rejoints. Bras croisés. Contrariée.

— Ne t’inquiète pas, insista-t-elle lorsque Jules s’endormit enfin. Simon saura quoi faire.

— Sans attacher un gamin à un arbre, si possible.

Je lui souris en me redressant, et en déposant un baiser sur le front de mon frère.

— Peut-être sans en arriver là, oui, concéda-t-elle. Les situations sont différentes.

Elle passa devant moi et nous dirigea vers les escaliers. Je cédai à la curiosité :

— Qui c’est, ce Germain Lecomte ?

— Un abruti.

Outch.

Venant d’elle, c’était plutôt violent.

— Sa mère a longuement essayé de nous causer du tort. Elle vit seule, et prétendait que… elle disait que Germain était le fils de mon père. Germain s’en amusait à voix haute. Mathieu lui a réglé son compte à la première occasion…

Elle serra les dents :

— … et à la deuxième aussi. Ils étaient dans la même classe : autant te dire que l’ambiance était exceptionnelle.

— Mince. Désolée.

Elle grimpa les marches, mais bloqua la trappe un instant :

— Ma mère a assez souffert. N’en parle pas devant elle, s’il te plaît.

Je lui promis de me taire. Elle rouvrit alors, et nous retrouvâmes le rez-de-chaussée. Andy chantait pour Solange. Ce n’étaient pas ses fameuses paroles qui sortaient de sa bouche, mais d’autres, toujours dans la langue de Shakespeare, prononcées sur des airs plus doux. Son auditrice lui apporta un verre d’eau.

Ce fut à ce moment-là, alors que nous nous tenions tous au fond de la pièce, que la porte d’entrée grinça.

Henri débarqua le premier, les bras pleins de dynamite et des armes dans les poches. Bonus arriva ensuite, quatre énormes fusils mitrailleurs sur le dos. Il les posa lourdement sur la table pour mieux se débarrasser des boîtes de munitions qui encombraient ses vêtements. Quarante kilos d’armes sur le dos d’un adolescent, cela faisait beaucoup… Simon apparut à son tour et déposa la même chose. Lui, le jeune homme asthmatique, avait fait cet effort sans broncher. Puis, des grenades à cuillère dépassant de son manteau, le vieil Eugène se faufila parmi eux, un pistolet à la main et une canne dans l’autre. Alfred manqua de lui tomber dessus avec tout son chargement et se poussa pour faire de la place à Charles, qui ramenait plus de trente kilos d’explosifs. Louis, lui, courut presque pour rentrer avec son air candide… et trébucha. Son carton renversé, des dizaines de balles pour pistolet rebondirent sur le sol en des tas de clapotis sourds. Mathieu dut attendre que le maladroit se relève pour pouvoir, enfin, se faire une place à l’intérieur, le fusil de son père sur l’épaule et les mains encombrées. Il referma la porte du pied.

Solange ne bougeait pas. De là où j’étais, je sentais sa joie surgir, comme si elle illuminait mon propre visage. J’empruntai un coin de paillasse pour m’asseoir et ravaler mes émotions. Un silence de mort régnait parmi nous, et mon cœur tambourinait à en être assourdissant…

Une paume passa devant mes yeux. Simon me tendait sa main. J’acceptai cette dernière et enlaçai son propriétaire de toutes mes forces. Un sourire étirait sa bouche.

— Il va falloir qu’on aille cacher tout ça, soupira-t-il. Tu nous aides ?

— Ah, tiens, dès que la tâche devient ingrate, vous avez besoin de nous ?

Il comprit une seconde plus tard que c’était une semi-plaisanterie.

— Bien sûr que je vais vous aider. Vous voulez mettre ça où ?

— Dans du foin, lança Alfred comme si la question lui était posée.

— Direction le fenil, acquiesça Charles.

Afin de nous éviter les charges trop lourdes, Henri sortit la brouette. Nous y déposâmes d’abord la dynamite, avant de la caler avec les plus petites boîtes, et d’ajouter les fusils par-dessus, tout en pensant que ce serait facile à pousser.

Quelle grossière erreur…

Seuls Charles et Alfred, ensemble, réussirent à emmener la brouette jusqu’au fenil, en plein champ. Mathieu me confia une fourche et, au clair de lune, nous sortîmes le foin par kilos entiers. Une fois le plus gros du matériel entreposé au fond du bâtiment, nous le recouvrîmes.

Les munitions supplémentaires furent cachées dans l’étable, et la distribution des douze pistolets fut faite à notre retour à la ferme. Charles tendit le premier à Alfred, le deuxième à Bonus. Louis eut le sien juste après. Eugène se contenta de celui qu’il détenait déjà. Pour la sécurité de sa famille, le répartiteur en camoufla un dans l’étable.

— Je vais cacher les autres. Ça pourrait être dangereux si on a de la visite.

Il secoua la tête, longuement, en plein débat intérieur.

— Oui, conclut-il. Ça sera mieux ainsi.

Et il disparut dehors.

Mon avis s’avérait similaire au sien : nos vies n’étaient pas en danger. Pas directement, du moins. Mais si jamais l’un de nous se faisait prendre avec une arme, on n’aurait plus qu’à l’oublier – et à partir en prison. Pire encore : une arme allemande ! Ils feraient tout de suite le rapprochement, la famille entière serait anéantie… Ce risque fut toutefois oublié lorsque Charles partit dissimuler les intruses : en cas d’extrême urgence, on saurait peu ou prou où les trouver.

Une fois ses cachotteries accomplies, Charles salua ses compères. Tous partirent avec, en eux, un doux sentiment de réussite. Ce n’était qu’un début, seulement cela les confortait dans une idée importante : l’Allemagne nazie n’était pas invincible.

***

Cinq heures et quart, le matin. Le soleil n’était pas encore levé, notre petit-déjeuner venait à peine d’être entamé… et on tambourinait à notre porte.

Inquiète, Solange alla ouvrir. C’était le vieil Eugène qui, décomposé, frappait avec sa canne et ses poings. Sa bouche gondolait.

— Eugène ! Qu’y a-t-il ?

— Charles, pleura-t-il avant même de le voir, on… c’est leur vengeance…

Le vieillard plaqua son visage dans ses mains. Charles marcha vers l’entrée et nous suivîmes tous. Abasourdis.

Eugène s’accrocha à la main de son ami et partit en direction de l’étang. Charles ne se débattit pas. Ils montèrent avec difficulté la petite bute menant aux champs.

Il l’emmène… au fenil ?

Non, Eugène s’arrêta bien avant, juste après l’étable, sans nécessité d’aller bien loin.

Charles s’arrêta… et je compris. Je dus me faire violence pour retenir un hoquet de douleur. Pauline, sans se rendre compte de quoi que ce fût, avança davantage. Jusqu’à apercevoir, aux côtés des maisons bombardées, celles qui flambaient dans le jour naissant. Il suffit de cette vision, brève, pour que sa mine joviale se désagrège.

Eugène chevrota encore :

— C’est de notre faute… c’est leur vengeance, Charles, c’est… c’est leur vengeance.

De là où nous étions, nous ne voyions pas les corps. Nous entendions leurs cris, devinions les fourgons allemands débarquer des poignées de soldats dans les rues. Nous étions aux premières loges pour assister au pillage de la ville.

— Hé !

Cette voix ne me disait rien. Je puisai la force de faire volte-face et découvris leur voisin : le père Mérault. Dépourvu, cette fois-ci, de vin à offrir aux occupants, il accourait :

— Hé, qu’est-ce qui se passe ? Depuis chez moi, on dirait que la ville brûle !

Nul ne prit la peine de l’accueillir. L’horreur sous nos yeux se digérait bien trop mal pour ajouter une difficulté de plus à notre tâche.

Était-ce à ça, finalement, que se résumait un acte en vue de protéger la population ? Créer une répression sanglante ?

— Les Tommies nous ont encore bombardés ?

Pauline s’assura qu’Andy demeurait calme, tandis que Simon congratulait Mérault d’un regard noir :

— Les Anglais n’y sont pour rien. C’est là l’œuvre des Allemands.

— Oh ! Bah…

Il fouetta l’air du plat de la main :

— Les bonnes gens ne risquent rien ; les camarades nettoient la ville, rien de plus.

Les yeux de Charles roulèrent vers lui. Une effroyable colère en jaillissait. Inconscient de ce qu’il venait de provoquer, le père Mérault fit demi-tour… trop tard.

Solange saisit le bras de son mari ; Eugène tenta de le retenir. Dans le regard du vétéran se succédaient horreur et incompréhension, rage et dégoût, et tout se mélangea si brutalement qu’il serra les poings. Mathieu s’interposa mais rien ne suffit : son père empoigna Mérault et le fracassa contre l’étable :

— Les camarades ! Les camarades, tu dis ? Tu parles de ceux qui sont, à l’instant-même, en train de tuer nos frères ? Ceux qui sont en train de violer nos femmes et nos enfants ? Ceux qui s’approprient nos terres, qui veulent nous faire tomber à genoux, et qui nous traîneront dans la boue après nous avoir torturés, après avoir anéanti toute notre famille, après avoir volé nos maisons et saccagé nos vies et notre honneur ? Ce sont eux, d’après toi, les camarades ?

Solange lui hurlait d’arrêter, sans résultat ; à l’intérieur de lui, tout semblait se noyer dans la tristesse et l’impuissance. Les globes de celui qu’il soulevait de plus de dix centimètres s’écarquillèrent.

En l’entendant gémir, Charles fut pris de nausée. Il relâcha son étau, laissa le voisin s’enfuir, et s’écroula.

Je n’osais plus respirer.

Eugène boita jusqu’à lui. Il posa une main ridée sur son épaule :

— On ne peut plus… On ne peut plus continuer, je… je suis désolé ; c’est trop de vies perdues pour rien.

— Eugène, si on ne bouge pas, ils…

— Il faut attendre, le coupa-t-il, on ne peut rien faire : on est obligés d’attendre ! Regarde ce qu’ils nous font.

Le père de famille tourna simplement la tête. Eugène répéta :

— Il faut attendre…

— Attendre quoi ?

Le doyen leva les yeux. Il chercha la réponse, mais finit par se mordre les lèvres :

— Je l’ignore.

Ce jour-là, ce fut tout un monde qui s’effondra. Tout l’espoir qu’ils avaient bâti solidement, tout ce en quoi ils croyaient dur comme fer : tout tomba en ruines, comme ça, d’un claquement de doigts. Leurs illusions, belles et inspirantes, devinrent sang et poussière.

***

La boule au ventre, je retournai à l’intérieur. Les bols de café et les tartines, à moitié grignotées, ne me donnèrent plus faim. Je préférai rejoindre mon frère au sous-sol : il dormait encore. J’en profitai pour admirer ses traits poupins, les caresser aussi doucement qu’on modèle une statue de cire.

— Mh… Mia ?

Je ramenai la couverture par-dessus ses épaules pour qu’il n’ait pas froid.

— C’est l’heure d’aller à l’école ?

— Non, mon bonhomme. Aujourd’hui, je ne t’y emmènerai pas.

Jules secoua la tête et se rendormit tranquillement.

Il était tout à fait hors de question que je lui fasse prendre un risque aussi inconsidéré. Je remontai donc, sans lui, dans la pièce principale. Pauline devina mes pensées :

— C’est plus prudent s’il reste avec nous.

Autour d’elle, mutisme de mort. La tablée semblait endeuillée. Je m’assis sur la paillasse auprès de Simon, et plus aucun son ne se fit entendre durant de longues minutes. Ce fut Charles qui quitta la maison le premier. Mathieu partit le rejoindre. La mine renfrognée, Henri attrapa ses habits de travail : il nous promit d’être prudent en se rendant à l’usine. L’impression d’étouffement était tellement écrasante que, enfouie sous son poids, je ne remarquai pas immédiatement l’état de Simon.

Sa respiration…

— Viens, lâchai-je.

— Où-Où ?

Je verrouillai mon bras autour de lui et l’entraînai dehors. Il tenait à peine debout : je l’aidai à s’asseoir sous une fenêtre.

— Ça va ? m’inquiétai-je.

Son crâne roula en arrière.

Pas encore, s’il vous plaît…

— Simon, qu’est-ce que…

Qu’est-ce que je peux faire, bon sang ?

Il me dédia un geste rassurant de la main. Le sifflement de ses poumons ne me plaisait pas, or il semblait le contrôler. Je frictionnai son bras :

— Détends-toi, ça va aller. Je suis là si…

Des éclats de voix.

Je me détournai de mon ami. Derrière nous, cachés entre la maison et l’atelier, son père et Mathieu haussaient le ton.

— On n’y est pour rien, papa ! C’est eux qui tuent, pas nous. On a fait ce qu’il fallait.

— Tout ça pour quoi ? Hein, dis-moi ! Pour qu’ils se vengent sur des pauvres gens qui n’ont rien demandé ? C’est ça pour toi, aider les autres ? Les condamner en pensant faire du bien ?

Ils se turent en m’apercevant. Tout à coup honteuse de mon indiscrétion, je redirigeai mon attention sur Simon. J’écoutai avec crainte le chant strident de son corps, entrant et quittant sa gorge de la même manière. Je tentais de l’analyser, de comprendre s’il s’aggravait ou s’estompait, quand Mathieu se posta près de nous. Mains dans les poches, aussi renfrogné que de coutume. Je croisai les bras pour me réchauffer et lui fit signe de me suivre à l’écart :

— Qu’est-ce qu’on peut faire pour ton frère ?

— Quoi, pour son asthme ?

J’acquiesçai. Il se concentra sur Simon, adossé à la façade. L’air frais l’abîmait, mais la tension à l’intérieur ne lui était pas bénéfique non plus.

— Pourquoi, reprit Mathieu, qu’est-ce que tu veux faire ?

— J’en sais rien… on ne va tout de même pas le regarder lutter éternellement ; il doit bien y avoir quelque chose pour le soigner, non ?

Il secoua la tête. Ses yeux voyagèrent le long des cimes, perdus. Ce ne fut qu’en s’appuyant sur son frère qu’il put continuer :

— Il n’y a rien à faire, Mia. Rien. Il faut juste espérer qu’il ne soit pas atteint d’une crise grave, un jour.

— Ah parce que d’après toi, ça, ce n’est pas grave ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit, se défendit-il. Simplement, faut pas rêver : ça ne va pas aller en s’améliorant.

Il croisa les bras à son tour et hésita avant de rouvrir la bouche :

— Ce que je veux te faire comprendre, c’est qu’un de ces quatre, au moment où on s’y attendra le moins, il risque d’être frappé par beaucoup plus dur que ça. Et s’il ne parvient pas à lutter, on pourra rien faire. Il ne peut que vivre et prier pour être assez fort quand ça viendra.

Je ne répondis pas. Je fixai Simon, les mains aussi tremblantes que mon cœur.

Pourtant, l’asthme, ce n’est pas… ce n’est pas la mucoviscidose, le cancer pulmonaire. On n’en meurt pas de nos jours… je me trompe ? Comment une pathologie si commune peut-elle être aussi grave ?

Alors qu’il s’efforçait à reprendre son souffle, ce fut Théo que je crus voir. À mendier en silence pour une petite goulée d’oxygène…

— Il, bégayai-je, il ne faut pas qu’il fasse d’effort. Il faut qu’il évite de courir ou de porter des charges trop lourdes. J’ai un ami qui… qui encourt plus ou moins les mêmes choses, et…

— Mais, Mia : va lui dire. Va essayer de lui faire comprendre ça. Tu crois qu’il accepterait de paraître plus frêle qu’un autre, de nous laisser travailler seuls ? Tu le penses vraiment capable de se ménager sans s’imaginer à notre crochet ?

— C’est pour son bien.

— Tu sais qu’il ne le supporterait pas.

Pourtant, si j’en avais conscience, je ne lâchai pas son frère des yeux, comme si je pouvais influer sur ses décisions en m’immisçant dans son esprit.

Des images me ramenèrent à mon enfance. Aux sprays doseurs qu’on me plaçait dans la bouche. Aux innombrables bronchites asthmatiformes. Aux séances de clapping pour dégager mes voies respiratoires, aux incessants rendez-vous chez la pédiatre, à cette immunité qui tardait à se faire en moi… et, finalement, à la liberté. Six ans de traitement plus tard, les douleurs thoraciques étaient derrière moi.

Les bronchites asthmatiformes, c’est différent de l’asthme, mais…

Simon plongea ses deux pupilles sombres dans les miennes.

… mais ça pourrait lui venir en aide ?

— Mathieu ?

Un grognement plus tard, je cherchai le courage de poursuivre :

— Est-ce que… à ton avis, je pourrais importer un traitement de mon époque ? Pour Simon.

Mon interlocuteur se figea. Il dut secouer son chef pour remettre de l’ordre dans ses idées. Je fronçai les sourcils :

— C’est mal, tu crois ?

— Mais enfin ! Tu crois que c’est prudent de jouer avec ce genre de choses ?

Il passa une main sur son visage. Ses sermons sonnaient faux. Il s’obstina pourtant :

— Imagine que cette simple action change à jamais le monde qui t’a vue naître ! Qu’est-ce qui te dit que ça n’enclenchera pas des modifications irréversibles ? L’Histoire s’est fréquemment jouée autour de la vie d’un seul Homme… Imagine. Imagine si un jour, par exemple, une femme rate son réveil. Elle ne rencontrera pas son mari qu’elle était censée croiser par accident, au beau milieu de la rue. Elle n’aura pas les enfants qu’elle aurait dû avoir, et… et imagine que parmi ces enfants, il y avait Louis Pasteur, ou Napoléon, Robespierre… voire même cette enflure d’Adolf Hitler. Tu vois ce que je veux dire ? Ce sont des concours de circonstances qui tombent à l’eau, et souvent, des milliers de vies se jouent autour d’un seul choix. Le plus petit des changements peut bouleverser le destin.

— Qu’est-ce qui te dit que, justement, le monde que je connais ne dépend pas du fait que j’ai ramené le traitement ? Si ça se trouve, il est prévu que je fasse cela !

Mathieu s’assit lourdement, le menton calé dans le vase de ses paumes. Je m’installai à ses côtés.

L’une de ses phrases tourna dans mon esprit. « Le plus petit des changements peut bouleverser le destin. ». Je l’avais déjà vue, ou entendue… de la bouche de ma mère ?

— Mia, insista-t-il, la question que tu dois te poser, c’est pas « Est-ce prévu », mais « Suis-je prête à prendre ce risque ». Est-ce que tu serais capable, réellement, sans regrets, de mettre en danger ton monde pour essayer de sauver une vie ?

Son regard changeait d’appui entre mon œil droit et mon œil gauche. Je baissai le mien.

« Le plus petit des changements peut bouleverser le destin. »

Cette phrase résumait tout. Il suffisait que mes parents ne se rencontrent pas, ou pas au même instant. Qu’ils aient d’autres habitudes. Je pourrais même impacter la vie de mes amis. Prendre le risque de modifier mon monde. Prendre le risque de mourir, et d’entraîner mon frère dans ma chute.

— Je ne te demande pas d’y répondre, intervint Mathieu. Mais si tu comptes agir, peu importe comment, il faut que tu gardes ça en tête. Ne prends pas ce genre de décisions à la légère. Si ça ne tenait qu’à moi, plus personne ne jouerait jamais à l’apprenti sorcier.

Il poussa sur ses mains et s’en alla, en me laissant me noyer parmi mes peurs.

Qu’est-ce que je suis censée faire…

Influer sur le cours du temps. En bien, en mal.

Voir Simon mourir ? Peut-être qu’il survivrait, après tout.

Ou voir mon époque changer. Peut-être en bien, en fait.

Des bons et des mauvais côtés, pour toute situation. Choisir entre deux choses auxquelles on tient. Un ami, notre vie. La peur de vivre dans les remords, ou dans les regrets. Choisir entre la peste et le choléra.

Choisir…

Mon cœur battait à tout rompre, cognait mes côtes, comprimait mes poumons, rebondissait en moi pour mieux détruire mes organes alors que je cherchais une solution.

Choisir.

Mon front s’abattit sur mes cuisses.

J’ai pas envie, bon sang…

La porte de la maison s’ouvrit soudain, et Jules apparut, emmitouflé dans un gilet bien trop grand. En trouvant Simon, il bondit contre lui. Leurs rires me paralysèrent.

Jamais je ne pourrais me résoudre à les perdre. Ni l’un, ni l’autre.

***

L’inquiétude, au même titre que la curiosité, nous poussa vers le fenil. Alors que Simon descendait allumer le poste de transmission sans fil, Pauline, Andy et moi nous assîmes contre la façade. Et, une fois le volume monté suffisamment haut, nous eûmes le loisir d’entendre les nouvelles sans encombrer le petit souterrain.

Au bout de quelques minutes d’informations banales, nous apprîmes que la veille, une loi était passée :

«  À partir de la loi du 27 octobre 1940, tout citoyen de plus de seize ans sera tenu de se faire délivrer par les autorités une carte personnelle, comportant son portrait et ses empreintes digitales  ».

Cela tombait bien : il nous suffirait de montrer nos faux-papiers pour en avoir des vrais. Andy sourit béatement, et lâcha un « Vive la France ! » presque sincère.

Nous restâmes là jusqu’en milieu de matinée, entre deux eaux. Les tâches s’amenuisaient à l’approche de l’hiver, et la vue de la fumée en contrebas nous sciait les jambes. Une chose se devait toutefois d’être menée aujourd’hui : la récupération de nos cartes de rationnement. Et il fallait, pour cela, nous rendre à la mairie. Jules, Andy et moi n’y avions pas droit, car nous n’avions pas été déclarés avant le mois d’avril, cependant nous devions réceptionner celle des autres membres de la maisonnée.

Solange et Pauline décidèrent de s’en charger. Elles se parèrent de vaillance et quittèrent nos hauteurs protectrices, pour le silence pétrifiant qui régnait désormais dans les rues.

— On fera une demande pour ton frère et toi, avait précisé Solange.

En ce qui concernait Andy, la solution n’était pas encore trouvée. Charles avait été recontacté pour assurer son rapatriement jusqu’à la limite de la zone interdite. Une fois passé en zone « simplement » occupée, l’aviateur serait pris en charge par une autre organisation.

Les deux femmes s’en allèrent donc, en me laissant seule parmi des bouches fermées et des gorges nouées. L’abattement, même camouflé, empoisonnait ma conscience.

Je peinais déjà à me concentrer ; je ne pouvais pas prendre de décision. Dans chaque choix, la mort trouverait son compte. Et je ne supportais pas l’idée d’en être responsable.

Je levai la tête. Jules tripotait la guitare d’Andy, et ce dernier, étrangement, ne protestait pas. Des mots gentils lui échappaient dans sa langue maternelle. Mon frère ne comprenait pas, toutefois à cet instant, j’étais certaine qu’il sentait, lui aussi, l’aura bienveillante qui filtrait du musicien. Le cœur au bord des yeux, je me perdis dans leur contemplation.

Puis, la question de Mathieu tira le rideau : mes paupières s’effondrèrent. Je n’y trouvais pas de réponse. En agissant ou non, l’Histoire suivrait son chemin, et il m’était impossible d’en deviner la fin.

Commentaires

« Ce n’était pas vraiment le genre de solution que j’imaginais » : tu m'étonnes !
Jules est trop mignon, que ce soit avec Pauline ou avec Simon :)
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vendredi 2 août à 21h17
Ha ha, ça n'avait pourtant pas choqué Pauline, cette manière de faire :p
Merci !
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lundi 5 août à 22h57
Un peu plus et elle aurait vengé Jules de la même manière, j'imagine^^
 1
mardi 6 août à 07h55
Clairement ! Y'aurait pas eu besoin d'argumenter davantage, oui, ha ha
 0
mardi 6 août à 16h22