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Karole Schifferling

samedi 13 juillet 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 15

DANGEREUX VOYAGES

Mercredi 21 juillet 2010, 18h42

Le soleil régnait encore.

En contrebas, la ville était française.

J’admirai un instant le ballet des voitures, les maisons nombreuses sur les versants d’en face, et leur tournai le dos ; seule celle de Raymond m’importait.

Elle se tenait là, oui. En dessous des prés, de l’autre côté de la route. À la place du champ de pommes de terre. Haute, domptant la pente rude et la vallée. Identique à mes souvenirs.

J’espérais, à une fenêtre, distinguer son propriétaire. Assis dans son fauteuil, une tasse à la main. Remuant sa large moustache au fil de ses lectures. J’espérais voir Élisabeth aux carreaux du salon, mon père à ceux de sa chambre. Je repensai à lui, et mon estomac se broya.

Faites qu’il s’en soit sorti. Qu’il n’ait été que blessé, que rien ne lui soit arrivé de mal…

Je happai une goulée de courage et pressai le pas jusqu’à la porte du garage.

Mise sous-scellé.

Fichtre .

Je fis le tour jusqu’à l’entrée. Condamnée. Vomissant bougies, lettres et bouquets.

Non… Ils n’en avaient pas le droit. La maison appartenait à Raymond, à mes parents ; ni les forces de l’ordre ni ceux qui avaient osé fleurir notre perron ne pouvaient tirer un trait sur nous comme ça !

Je la frappai du pied ; elle trembla vainement.

Hors de question : je veux rentrer.

Je pivotai vers la fenêtre de la cuisine, réfléchis, mais choisis finalement une façade de la maison non-exposée. Les vitres du garage, toutes en longueur et dépourvues de volets, me tendaient les bras. Je récupérai le parpaing qui lestait une bâche, le projetai dans le vitrage, et la pluie de verre tant attendue écorcha mes oreilles. Prudemment, j’escaladai pour entrer à l’intérieur. Les éclats coupants crissaient sous mes chaussures. Je me statufiai en levant les yeux.

Un ouragan. Seul un ouragan aurait pu faire tant de dégâts.

Je découvris, le cœur vibrant, l’état de la pièce favorite du propriétaire : l’entièreté de sa caisse à outils abandonnée au sol ; sa vieille voiture à moitié désossée ; ses établis dépossédés de leurs tiroirs ; l’immense tas de bois renversé. Dans le mur qui le soutenait, une petite porte métallique béait.

Il y avait un coffre-fort, ici ?

Je perdis mes mots devant le champ de bataille, et peinai à rejoindre l’escalier. Je gravis les marches, tache de sang après tache de sang, accédai au rez-de-chaussée, et me brisai devant l’ampleur du désastre.

Rien n’était plus à sa place.

Je déambulai parmi les feuilles et les bouts de souvenirs, amassés au sol comme autant de morceaux de vie gâchés. Mon cœur se meurtrissait à chaque photo que mon regard croisait, hurlait à mes larmes de jaillir et à mes jambes de céder, mais je tins. Je luttai jusqu’à la chambre de Raymond et ne m’effondrai qu’au pied de son lit.

Ce n’était plus sa maison, ni la mienne, ni celle dans laquelle j’avais grandi. Des flots de souffrance l’avaient dévastée ; ils avaient abîmé son âme, détrempé les murs qui avaient un jour abrité tant de joies. Ils l’avaient, en un passage, défigurée, pour n’y laisser que leur sinistre empreinte.

Je m’attardai un instant sur les cadres qui, sur la moquette, me tenaient compagnie, et sortis de sa cage ce qui ressemblait le plus à une photo de famille. L’image d’un beau pique-nique, sous le soleil estival de 2009, avec Raymond, mon père, maman et Jules sur ses genoux…

Je les frôlai du bout des doigts.

Je ne vous laisserai pas pourrir ici.

J’emportai la photo et sortis de la pièce pour mieux gagner l’étage, puis ma chambre. Elle n’avait pas échappé à l’ouragan, mais je parvins à retrouver la boîte qui contenait tous mes clichés. Je caressai le papier glacé là où les visages de Chloé, Basile, Théo et Samuelle apparaissaient, maintins les fragments de mon cœur en place le temps de leur dire au revoir, et conservai précieusement l’un des tirages. Un dernier adieu à mes livres, à tout ce qui jonchait le sol, et je m’éclipsai, le sourire de mon meilleur ami en main.

Aucune trace de vie. Ma mère n’était plus là.

Elle n’était plus nulle part.

***

Des claquements résonnèrent. Sourds, à peine décelables. Debout au milieu du pré, en direction de la ferme, je sondai les alentours.

Rien à l’horizon. Un nouveau bruit cliqueta pourtant dans les airs.

— Putain, grommela un homme.

— Bravo, œil de lynx ; tu l’as encore ratée.

Je reconnus dans cette provocation la voix de Pauline. Elle m’apparut enfin. À plat ventre dans le verger, sa silhouette ne se discernait qu’entre deux vagues d’herbe. Henri était allongé à ses côtés. À contre-cœur, il lui céda un énorme fusil.

Je choisis de les contourner, soigneusement, en passant derrière eux et à bonne distance.

Qu’est-ce qu’ils font ?

La jeune femme poussa le levier d’armement puis l’éleva sèchement. Je profitai de leur concentration pour me glisser contre l’atelier. Là, à l’abri des regards, le mien se focalisa sur eux.

Pauline répondait gaiement aux piques de son frère. Elle ne perdait toutefois rien de son sérieux : derrière la lunette de visée, son œil droit cherchait sa cible. Je ne remarquai la bouteille de vin dans le cerisier que lorsqu’une balle fit exploser son goulot.

Wow…

— Alors ? susurra-t-elle.

— T’as failli la rater.

— C’est parce que j’ai visé l’endroit le plus fin. Sinon, c’est trop facile.

— Bien sûr…

— Moi au moins, je l’ai touchée !

Depuis mon angle de façade, j’hésitais entre stupéfaction et admiration. Henri, lui, ne chavira pour aucun des deux : il arracha le fusil des mains de sa sœur et, quelques secondes plus tard, fit éclater la bouteille.

— Ils pourraient vous apprendre si vous alliez les voir.

Je bondis loin du mur. Un peu plus haut, Charles était accoudé à une fenêtre de l’atelier. L’incompréhension chassa vite mon bégaiement.

« Vous » ?

Il me suffit d’un demi-tour pour découvrir Andy, dissimulé derrière un arbre.

— Je sais tirer, se défendit-il en quittant sa cachette.

— Aussi bien qu’eux ? répondit Charles. J’en doute.

L’Anglais fit la moue et je replongeai dans la compétition. Quelle distance séparait les tireurs de leurs cibles ? Vingt, vingt-cinq mètres ?

— Éloignez-vous ! s’écria leur père. Vous êtes trop proches.

— C’est déjà trop loin pour Henri, plaisanta Pauline en se levant.

Elle fut gratifiée d’une bourrade, et nous eûmes droit à un signe de sa main lorsqu’elle nous remarqua. Ils reculèrent chacun d’une dizaine de pas avant de commencer une série de tirs debout. Cela ne produisait pas beaucoup de bruit… sans doute grâce au silencieux qui trônait au bout du canon.

— Vous les laissez jouer avec vos armes ? m’étonnai-je.

— Ils ne jouent pas, me reprit Charles. Ils s’entraînent.

— Même Pauline ? sourcilla Andy.

Il semblait décontenancé – je l’étais aussi. Si je résume bien, pour Charles, inviter une femme à travailler le bois est quelque chose de surprenant, mais encourager sa fille lorsqu’elle manie une arme va de soi ? J’eus envie d’en débattre, cependant Andy brisa mon élan :

— Pourquoi ?

— Parce que c’est important pour sa sécurité. Nous n’avons pas tous la chance de vivre loin des guerres, mon cher ami – là où l’on troque aisément un moyen de survie contre une guitare.

Le musicien eut un mouvement de recul. Je le vis serrer les dents.

— Ne le prends pas mal, reprit Charles, ce n’est qu’une constatation. Moi aussi, j’aurais aimé élever mes enfants autrement.

Et, à ces mots, il retourna à ses machines. Andy n’eut pas le temps de faire grise mine ; Pauline accourut pour nous proposer de tirer avec eux. La présence d’Henri ne lui fit pas suffisamment peur : l’Anglais accepta. Je choisis, pour ma part, de décliner cette offre. Tout d’abord parce que ce n’était pas le genre de propositions qui me mettait à l’aise, et ensuite… parce que j’avais quelque chose à vérifier.

Je passai en coup de vent dans la maison. La mère de famille surveillait la cuisson de la soupe et octroyait à mon frère une bouchée de pain. Le lit des blessés, au fond, était vide.

— Mathieu va mieux ? les interrogeai-je.

— Oui, assura Solange, il est à l’atelier avec son père. Sa tête le fait souffrir, mais ça lui passera… Dis voir, dans cinq ou dix minutes, tu pourras fermer les volets ? Il va être neuf heures.

Je promis de le faire. Puis, libre pour quelques instants encore, je rejoignis mon objectif : le fenil et son sous-sol. Mon message gisait à l’endroit précis du bureau où je l’avais abandonné.

« Désolée, je dois y retourner. Je ne serai pas longue . »

Je le froissai et le mis dans ma blouse.

***

La porte de l’étable couinait au gré du vent. Je pensais, dans l’entrebâillement, voir Simon en train de traire, mais ce ne fut pas le cas : il était allongé dans la paille, contre sa vache. Je me permis de les déranger.

— Tiens, émergea-t-il doucement. Tu as besoin d’aide ?

— Non, je venais voir si tout allait bien.

Il caressa le ventre de l’animal.

— Elle n’est pas très en forme. C’est à cause des bombardements ; le stress lui fait beaucoup de mal.

— Elle s’en remettra ?

— Oui, murmura-t-il. Oui, j’espère.

Il se leva pour lui donner du foin et retourna ensuite auprès d’elle :

— Tu voudras bien m’appeler quand le repas sera prêt ?

— Compte sur moi. Prends soin d’elle.

Je les observai encore un peu. Aussi perdus l’un que l’autre, un meuglement fatigué fut l’unique bruit qui perça leur mutisme.

J’ignorais depuis combien de temps Simon la surveillait… mais personne n’avait remarqué mon absence. J’aurais pu rester là-bas plus longtemps. Faire davantage de choses. M’imprégner quelques minutes supplémentaires de ce monde qui me manquait.

J’inspirai profondément.

J’y retournerai.

***

La soirée se déroula sans incident. Charles était parti avant le couvre-feu chez les Chapelon, la famille au fort accent vosgien, afin de mettre en place une « intervention ». Son but : dévaliser l’entrepôt de la gare. L’envahisseur s’était contenté de le crayonner en rouge à la Feldgendarmerie, mais Henri travaillait à l’usine juste à côté et avait pu apprendre ce qu’ils y stockaient.

Des armes.

Comme à son habitude, Solange passa une grande partie de la nuit à veiller. Son mari allait-il rentrer avant l’aube ? Elle n’en savait rien. Je restai avec elle aussi tard que possible, tant pour lui tenir compagnie que pour repousser l’inévitable.

Quand le sommeil m’emportait, les cauchemars reprenaient.

Élisabeth Hägler alluma la télévision. Sans s’asseoir sur le canapé, elle fixa l’écran et changea de chaîne. Encore. À nouveau. Plusieurs fois de suite, jusqu’à tomber sur ce qui l’intéressait. Le reportage touchait à sa fin.

Épuisée, elle s’écroula d’une traite sur le sofa. Elle abandonna le poste au profit du téléphone et composa un numéro qu’on lui avait confié.

Quatre tonalités, puis :

— Capitaine Garlet, j’écoute.

— Oui, bonjour, pardonnez-moi, c’est madame Hägler. Je vous appelle au sujet de…

— Ah, oui. L’affaire Starck ? Non, je suis désolé : nous faisons passer régulièrement le portrait des enfants, mais les témoignages qu’on a recueillis n’ont rien apporté.

— Oh… d’accord. Et, en ce qui concerne monsieur Gauthier, vous avez cherché ?

— Vous savez, madame, pour l’instant…

— Ce n’est pas lui. J’en suis certaine.

Elle contint les tremblements dans sa voix :

— Il ne ferait jamais ça.

— Je comprends.

La femme se laissa aller contre le dossier. Ses paupières tombèrent.

— Si vous avez du nouveau, vous m’appellerez, n’est-ce pas ?

— Oui, vous et madame Starck-Fioretti serez tenues au courant.

Elle le remercia, inspira profondément, et raccrocha. Les doutes, lentement, dévoraient ses espoirs.

*

Théo Lautey méditait à sa fenêtre. Chaque jour lui paraissait plus long que le précédent. Il observa, sans vraiment le vouloir, son reflet dans la vitre… un reflet blafard, sans vie.

Au dehors, les nuages grandissaient.

Il marqua la page où apparaissait un poème d’Aimé Césaire, et passa une main sur sa joue : le coup que sa mère lui avait infligé était encore douloureux. Il glissa sa langue sur ses dents, vérifia qu’elles tenaient toutes, et ferma les yeux.

Quand il les rouvrit, il pleuvait. Les fines gouttes rebondissaient sur les trottoirs de son quartier, comme autant de danseuses enfin libérées de leur chambre céleste. Leur ballet aurait presque pu être joyeux, si Théo ne pensait pas à autre chose. Il comptait les passants. Peu nombreux, il disposait de suffisamment de temps pour les étudier. La vieille dame au panier passait devant sa fenêtre chaque jeudi, pour aller faire ses courses. Un poireau dépassait souvent de son sac, et ce fut aussi le cas ce jour-là. Elle arriva doucement, passa le trottoir, et ses semelles frottèrent le macadam en fouettant l’eau de pluie. Une mère et son fils la croisèrent. Ils se dirigeaient vers le terrain de football lorsqu’un homme les bouscula : le malotru, pressé, traversa la route avec tout autant de brutalité et s’engouffra dans sa voiture. Il démarra, recula, une jeune femme passait derrière lui…

Théo frémit. L’homme pila juste à temps.

Il fit hurler le moteur et s’excita dans l’habitacle, cependant la passante ne s’écartait pas. Elle était pétrifiée.

Théo la regarda plus précisément. Aucune capuche ne protégeait ses cheveux bruns. Elle mit du temps à s’éloigner, mais poursuivit sa route, droit vers l’entrée du bâtiment où logeait le spectateur glacé de ses mésaventures.

Il cessa de respirer lorsqu’elle leva la tête.

Théo bondit de sa chaise. Ses yeux s’écarquillèrent autant que son cœur s’écrasa. L’absence de thyroïde l’empêchait de camoufler ses émotions, et celle-ci l’aurait presque tué s’il ne s’était pas fait violence pour tenir encore un peu. Juste une seconde supplémentaire.

Sa vue devint floue.

Avant même de reprendre son souffle, il s’était jeté hors de sa chambre, hors de chez lui : il dévalait les escaliers à en perdre haleine :

— Mia !

Encore une volée de marche : il hurla et les engloutit plus vite encore que les précédentes pour accéder au hall d’entrée.

Il ne vit pas immédiatement le visage de la jeune femme ; elle était tournée vers les boîtes aux lettres. Ce ne fut que d’interminables instants après qu’il remarqua la petitesse de ses yeux. Ses taches de rousseur. Le brun de ses iris…

La locataire, timide, récupéra son courrier et évita le garçon pour atteindre les escaliers.

*

L’homme ne bougeait pas. La nature l’horripilait. Une rumeur récente l’avait, malheureusement, contraint à s’attarder ici, à la lisière de la forêt : sa cible aurait été aperçue dans les parages. Certes, elle avait aussi été vue en Écosse et en Amérique Latine, mais ça ne semblait pas le décourager. Alors il attendait.

Après tout, il était payé pour ça.

Cela allait bientôt faire trois heures qu’il était planté là. À bout de nerfs, il s’apprêtait à s’asseoir sur un rocher lorsqu’un craquement sec l’éperonna. Il sursauta. Le bruit s’amplifia ; avec l’agilité d’un félin, il se faufila dans la bruyère et scruta les fourrés, se fondit parmi les troncs. Il passa la main sous sa veste. Un rayon de lumière frappa le canon de son revolver.

Il pointa la source de son dérangement… quand son mobile vibra. Un écureuil en profita pour échapper précipitamment à l’angle de tir et regagner les arbres.

L’homme renifla avant d’accepter l’appel :

— Quoi ?

— T’en es où ?

Il balaya avec prudence le périmètre :

— Introuvable.

—  Écoute, elle est revenue ici, les données sont formelles. Il faut que…

— Je la trouverai si elle se pointe. Là, c’est pas le cas.

Un silence.

Le chasseur alla, enfin, s’asseoir sur son rocher.

— T’appelais juste pour ça ?

—  Non. Il nous manque une arme. Un de nos gars t’a vu partir avec.

— Ha… « Un de nos gars », tu crois que j’ai pas saisi ?

— On avait dit entière, Boris.

— C’est l’autre enfoiré de Ian, hein ? Bordel !

— On avait un accord…

— Vous auriez dû le laisser pourrir dans son C.E.T. !

—  Grâce à lui, on a une chance de retrouver Beckett. Ne viens pas tout gâcher.

Il se crispa. Sa respiration devint lourde.

—  Fais ce que tu veux, colle-lui une balle dans le bras si ça te chante, mais ramène-la en vie. C’est tout ce qu’on te demande. Tu auras ta récompense.

Il ne prit pas la peine de répondre. Le nez pointé vers le ciel, il sentit une goutte tomber. Son interlocuteur s’impatienta :

— Alors, ça marche toujours ?

— T’en fais pas. La prochaine fois qu’elle vient, je la chope.

Commentaires

« En contrebas, la ville était française. » : c'est ce genre de phrase qui, hors contexte, paraîtrait anodine mais qui ici fait toute la beauté de ton texte :)
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samedi 13 juillet à 10h12
Merci, c'est gentil :)
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samedi 13 juillet à 11h11