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Karole Schifferling

mardi 2 juillet 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 14

POUR PROTÉGER LES SIENS

Dimanche 21 juillet 1940, 01h08

Andy cessa de jouer.

Tour à tour, chacun esquissa un geste. Le père de famille gravit le petit escalier et souleva la trappe avec précaution. Qu’allions-nous trouver au-dessus de nos têtes ? Des débris ? Des flammes ? Une multitude de scénarios catastrophes tous plus pessimistes les uns que les autres dévoraient mon esprit. Mais la maison tenait debout.

— On peut remonter.

À grand peine, nous rejoignîmes le rez-de-chaussée. Tous. Andy, Jules et moi compris ; on avait besoin d’air. Besoin d’ancrer à nouveau la réalité dans nos crânes afin d’en chasser les bruits et la peur.

Solange soupira. Contrairement à d’habitude, elle s’était permis de lâcher ses cheveux : ses mèches pâles, tordues par les épingles durant le jour, atteignaient le milieu de son dos. Était-ce la solitude nocturne qui lui avait valu ce changement ? Elle se dirigeait vers la cuisine lorsque Simon écarta tout le monde :

— Papa, l’étable, la grange !

Les deux hommes se précipitèrent à l’extérieur, tournèrent à droite et s’immobilisèrent ; leurs bâtiments avaient été épargnés. Simon s’engouffra tout de même dans l’étable – les poules jaillirent à l’ouverture de la porte – et il se rua sur leur dernière vache.

Pas un dégât matériel. Pas un blessé.

Nous nous regroupâmes sur le seuil, l’œil tourné vers le ciel. Henri, lui, s’aventura dans les champs. Il marcha jusqu’à pouvoir discerner la ville en contrebas.

Et se figea.

Lorsque nous nous approchâmes de lui, nous vîmes que des quartiers brûlaient. Le feu s’élevait à une dizaine de mètres de haut, et rongeait davantage chaque mètre carré à chaque seconde. Pauline hoqueta, mais son frère, la poitrine écrasée sous le choc, ne respirait même plus. Andy avança encore :

— Il y a des personnes que vous connaissez, là-bas ?

— Tu sais, lui répondit Mathieu, ici, tout le monde se connaît.

Le jeune homme se tenait en retrait. Lui aussi avait la gorge serrée. Il se retourna, observa les alentours, puis offrit son visage à l’obscurité. La fumée s’élevait, liait ciel et terre, et grossissait au fil des âmes qu’elle dérobait. Si on tendait l’oreille, on percevait les cris. C’était insupportable.

Je pris Jules dans mes bras et calai son menton sur mon épaule. Il ne devait pas voir ça.

Simon vint, tristement, se poster près de nous. Nous demeurâmes muets. En haut de notre versant, aux premières loges de ce funèbre spectacle, nous nous gorgions d’impuissance. Solange nous ordonna de rentrer.

— Je vais voir comment va Bonus, refusa Henri.

Elle ne chercha pas à répliquer. Un chignon strict à nouveau dressé sur son crâne, elle nous jeta un regard lourd.

— Je vais sous le fenil, décida Simon.

— Alors prends garde aux Fritz. S’ils font un tour, ne te fais pas voir.

— Ne t’inquiète pas.

Et il prit la direction de son bureau souterrain.

Il va encore potasser les recherches de ma mère ?

— Attends, Simon, je peux venir avec toi ?

Je laissai Jules retrouver le sol et attraper la main de Solange. Mon ami fit volte-face :

— Si tu veux…

— Je vous accompagne, grogna Mathieu.

À peine éclairé par la lune, le benjamin enfonça ses mains dans ses poches et suivit nos traces.

— Pour quoi faire ? protesta son grand frère.

— Tu crois vraiment que je vais réussir à pioncer après tout ce câillon ?

— Tu devrais, pourtant. Demain va être une dure journée. Et tu ferais mieux de rester avec Pauline.

— Oh, ça va, elle est avec l’Anglais…

— Justement.

La légèreté de Mathieu s’évapora soudain. Il plissa les yeux, serra les dents… et fit demi-tour. Je n’eus pas même le temps de réagir que Simon avait déjà pris la tangente !

Eh bien, monsieur le fourbe, on est pressé d’éloigner le dernier sujet de conversation ?

Je pressai le pas ; hors de question de l’épargner.

— Alors comme ça, ta sœur a besoin d’un garde du corps ?

Je cachai mon rictus dans la pénombre :

— Elle est plus maligne que tu le crois. C’est plutôt pour Andy que tu devrais t’inquiéter.

— Je ne m’inquiète pas.

— Nooon, du tout.

Il lutta pour garder son sérieux, mais finit par rire. Jaune.

— Il ne la lâche plus d’une semelle. Tu l’as remarqué, toi aussi, non ? Il a de la chance que mon père n’ait rien vu…

— Tu sais, entre Henri qui le méprise, Mathieu qui fait la gueule et toi qui te méfies, le pauvre n’a pas grand monde à qui se raccrocher. Pauline, elle, elle est adorable, patiente, elle l’emmène en ville et l’aide à apprendre le français… c’est normal qu’il la suive partout ; c’est la seule qui ne l’a jamais envoyé paître.

Il rumina. Nous contournâmes une gerbe de blé : encore vingt mètres avant d’atteindre le fenil.

Mon ami se retourna. Son frère était bel et bien rentré.

Tant que j’y pense…

— Tu t’es engueulé avec Mathieu, récemment ?

— Pourquoi ?

Je haussai les épaules.

— T’as été assez sec avec lui. D’habitude, c’est moins… enfin, c’est plutôt lui qui… est désagréable.

Un lourd soupir. Il baissa la tête :

— Je l’ai surpris en train de se débarrasser d’un feuillet. Un truc de ta mère. Je dois tout planquer, maintenant.

— Débarrasser, c’est-à-dire ?

— Il l’a cramé avec mes allumettes.

Oh. Carrément.

— Il doit avoir peur que ça t’attire des ennuis, supposai-je.

— C’est si on ne ferme pas la faille qu’on va en avoir. Mais ça, vous ne voulez pas le comprendre.

Il traça jusqu’au bâtiment et, du pied, écarta les planches qui recouvraient le passage.

— Je te comprends, Simon, je t’assure. C’est juste que je n’ai aucune connaissance dans ce domaine ; vos notes, c’est du charabia. Si même ma mère a échoué, alors pourquoi on réussirait ?

Il glissa dans le tunnel :

— Si on ne tente pas, on ne risque pas de réussir quoi que ce soit.

— Je sais, mais…

— On doit essayer.

Je plaquai mes poings sur mes hanches. La brise semblait plus agréable que ce qui m’attendait là-dessous.

— Bon, tu viens ?

Je me coulai au fond du trou et, sceptique, refermai derrière moi.

Le noir total. L’odeur du foin au-dessus de nos têtes. Des pas. Simon craqua une allumette, et la lumière fut.

Il la partagea entre les bougeoirs répartis çà et là dans des alcôves pour éclairer timidement l’endroit. Il n’oublia pas celui près du bureau.

— Libre à toi d’allumer le poste de TSF. Pas trop fort, c’est tout.

Le temps que je cherche de quoi m’asseoir, il avait ouvert la trappe cachée sous la paille mais, au lieu de se saisir d’un vortex – l’unique objet la peuplant d’ordinaire –, il récupéra une pile de feuilles. Il la claqua sous son nez… et sembla surpris de me voir attablée au plus près.

— Ben, quoi, me défendis-je. T’as besoin d’aide, non ?

Ça le fit sourire.

***

— Attends, attends, bredouillai-je. Du coup, en fait, ce que j’appelle le portail, ce qui se crée quand on brise un orbe, c’est…

— … un champ tachyonique, oui.

Je vidai lassement mes poumons. Tant de termes scientifiques, de noms de molécules, de… bon sang, pourquoi toujours tout compliquer ?

— Ce sont des particules dont la vitesse est toujours supérieure à celle de la lumière dans le vide, reprit-il calmement. C’est ce qu’on appelle la vitesse supra-luminique. Son existence même est à la base de tous les voyages que tu as pu faire.

Il déblatérait sans le moindre signe de migraine. Moi, j’avais l’impression d’avoir trop bu. Je l’entendais parler, parler, m’expliquer des choses sans que plus aucune force ne soit disponible en moi pour les ranger quelque part.

Comment a-t-il pu tout retenir aussi bien ? J’ai survécu à une terminale S ; je devrais y arriver mieux que lui !

— Tu m’écoutes ?

— Oui…

Ce n’est pas de ma faute si ma tête déborde.

— C’est tout, déclara-t-il. On ne les dompte pas. C’est elles qui t’emportent ; toi, tu ne choisis pas. Tu es amenée d’un bout à l’autre de la faille si tu entres en contact avec elles.

Il se gratta la tête ; je profitai de son inattention pour écraser un bâillement. Si nous nous couchions sur-le-champ, il nous resterait à peine quatre heures pour dormir – et ce n’était pas envisageable de faire la grasse matinée. Nous devions encore faucher et livrer du blé à la première heure.

— Tu sais, Mia, si tu veux aller te reposer, je ne t’en voudrai pas.

— Non, non ça va…

Visiblement, il en doutait :

— J’ai un poème pour toi, si ça t’intéresse.

— Ah oui ?

— Un poème sur la vitesse supra-luminique.

Génial .

De la malice recouvrit son impatience. Une malice similaire à celle de… de Théo. Quand il trouvait une strophe à son goût. Une strophe qui illustrait nos journées. Je me tendis sur ma chaise, cherchai mon souffle. Simon me confia une feuille griffonnée.

« Il était une jeune femme nommée Brillante
Elle était beaucoup plus rapide que la Lumière
Elle sortit un jour
De manière relative
Et revint la nuit précédente. »

– Arthur Henry Reginald Buller

— Sympa. Tu l’as eu où ? m’enquis-je.

— C’est Sonia qui me l’a montré.

Il émanait de sa voix des bribes de douceur apaisantes. Par peur de ma réaction, sans doute, il semblait vouloir les camoufler, atténuer la joie des moments partagés avec elle. Ce n’était cependant pas parce que j’avais souffert de ses absences qu’il devait garder ces souvenirs enfouis dans sa mémoire, sans jamais les sortir au grand jour.

— Elle devait être heureuse que tu apprécies ses trouvailles à leur juste valeur, assurai-je.

Il me consulta un instant. Je poursuivis :

— T’avoir à ses côtés a dû beaucoup compter pour elle. Elle n’aurait pas pu rêver d’un meilleur élève.

— Élève ? Tu me surestimes. Je suis juste celui qui l’a découverte dans un champ de pommes de terre…

Il se gratta la tête, penaud. Décidément, il devait avoir un don pour détecter les voyageuses en détresse.

— Tu ne m’as toujours pas raconté, l’encourageai-je.

— Oh, je ne sais même pas par où commencer… C’était il y a quatre, ou cinq ans. Elle et certains de ses collègues avaient subi une irradiation aux tachyons pendant une expérience. Atterrir ici n’était pas prévu : elle ignorait complètement comment rentrer chez elle.

— Comment vous vous êtes débrouillés ?

— On n’a eu besoin de rien faire ; par chance, une fois les effets de l’exposition dissipés, elle s’est volatilisée. Elle a retrouvé son époque en un battement de cils.

Ainsi, les tachyons qui lui ont offert sa première traversée n’auraient eu qu’une efficacité temporaire ? Pour que les orbes en notre possession fonctionnent, elle a dû les retravailler, modifier leur composition… Étrange, pour une femme qui ne comptait "absolument pas" voyager de prime abord.

Je me penchai sur le bureau :

— Pourquoi est-elle revenue, si remonter le temps n’était pas le but recherché ?

— Parce que l’un de ses amis manquait à l’appel.

Je lisais dans les yeux de Simon le reflet timide de ce qu’avait dû ressentir ma génitrice. Sa peur. Son impuissance…

— Tu veux dire, bredouillai-je, qu’il n’est jamais revenu ?

— Ses autres collègues ont voyagé, comme elle, plus ou moins longtemps et à plus ou moins de distance de leur laboratoire. Mais lui… c’est celui qui a subi la plus grosse irradiation. Elle espérait qu’un jour, à défaut de croiser sa route, il croiserait la nôtre. Qu’il réapparaîtrait, quelque part. Alors, au cas où…

— Elle t’a mis dans la confidence. Pour que tu puisses l’avertir si tu tombais sur lui.

Son regard trouva le mien. Il haussa les épaules :

— J’y étais déjà, dans cette confidence, de toute manière. Elle a paniqué lors de son premier voyage… un peu comme toi : elle s’imaginait qu’on mentait, qu’on essayait de la duper. Elle ne voulait pas entendre qu’elle avait changé d’époque, et elle a tenté de nous faire entendre raison. Plusieurs jours ont passé, comme ça. Plusieurs jours durant lesquels elle ne savait plus où donner de la tête, et où elle nous a demandé de l’aide. Je crois, pouffa-t-il, je crois qu’elle devait être vraiment zonée pour vouloir notre avis sur ses théories.

— Elle ne craignait pas les paradoxes ?

— Sur le coup, c’était le dernier de ses problèmes. Mais après oui, elle s’en est beaucoup voulu… même si, au final, ça n’a pas changé graillette. C’est pour ça qu’elle a commencé à parler du mécanicien.

— Du mécanicien ?

— Oui. Celui qui boucle les boucles, et qui empêche les paradoxes.

Ok, là je ne le suis plus du tout…

Heureusement, il se cala au fond de sa chaise et développa :

— Ta mère pensait que, pour la stabilité des lignes temporelles, il devait y avoir un système de correction qui assurait – ou forçait, plutôt – le bon déroulement des choses. Une sorte d’aiguillage, qui nous inciterait à suivre le bon chemin, ou à le rejoindre, et qui nous laisserait une chance de réparer nos erreurs en cas de besoin. À défaut d’en comprendre la nature, elle l’a imaginé comme un grand Homme, un dieu… un mécanicien, quoi, quelqu’un qui huilerait la mécanique du temps ; un ange-gardien qui veillerait sur l’Histoire. Se dire qu’on était protégés par un être supérieur, ça devait la réconforter face au manque de réponses.

Je me redressai. Il avait éveillé mon intérêt :

— Et, ce mécanicien, comment il procède ?

— J’en sais rien. D’après Sonia, des gens ont cherché la réponse. Ils ont provoqué des paradoxes pour comprendre le mécanisme de correction, des paradoxes si énormes que tu ne pourrais même pas les imaginer.

— Et ?

— On n’a plus de nouvelles d’eux.

Il récupéra le petit poème. Il le parcourut du bout des doigts, puis le rangea avec les autres feuilles. Des brins de foin tombèrent du plafond.

— C’est comme ça, c’est tout. Il faut éviter de jouer avec le temps. Du moins, si tu tiens à retrouver ton monde dans le même état que…

Des craquements retentirent. Au-dessus de nos têtes. Simon s’interrompit et je fronçai les sourcils :

— Il y a des chats, dans le… ?

Sa main se plaqua sur ma bouche. Il se jeta sur les bougies et les éteignit toutes. Quelqu’un marchait, là-haut, dans le fenil, et je n’y voyais plus rien, ne savais plus où j’étais, commençais à…

On me touche le bras !

— Chut…

Simon tira sur mon poignet ; m’emmena à l’autre bout de l’abri ; s’arrêta. Je sentais mon cœur battre dans tous mes membres.

Tout à coup, un grincement ; un filet de lumière.

Le tunnel est en train de s’ouvrir !

La panique me secoua ; Simon me lâcha, et j’aurais voulu lui hurler de ne pas bouger, de rester caché, mais mes yeux ne lâchaient plus les rayons lunaires. Bâillonnée par l’effroi, je vis mon ami, caché devant l’entrée, attraper un grand bout de bois. L’intrus s’immisça dans le tunnel, approcha, fit un pas dans la pièce :

— Bah merde, vous êtes…

Simon lui avait déjà fracassé le crâne. Mon cœur implosa.

— Oh putain, s’écria-t-il, c’est pas vrai. Mia, les bougies !

Je me ruai à l’aveuglette sur le bureau, tâtai les tiroirs jusqu’à retrouver les allumettes. J’en craquai une, sautai sur la mèche… Simon se tenait le visage.

— Mais quel con !

Je baissai les yeux. Mathieu gisait au sol.

***

Mathieu se redressa un bref instant, avant de retomber. Il n’avait plus assez de forces pour lever ses paupières.

— Oooh, bordel… ma… tête, espèce de…

Son frère ne réagissait pas. Il lâcha son arme et s’accroupit :

— Oh, Mathieu, merde, tu sais bien que si tu veux venir, il faut d’abord parler et ensuite entrer. Comment tu veux que je fasse la différence entre toi et un Boche ?

Sa victime ne répondit pas. Du sang s’écoulait de son nez. Simon étouffa la peur au plus profond de sa gorge, bascula en arrière, trembla…

Je secouai l’épaule du blessé. Aucune réaction. Électrisée, je m’assis rapidement près de lui et calai sa tête sur mes genoux. Je compressai ensuite sa narine. Des filets sombres dégoulinèrent sur mes doigts.

— Simon, tu pourrais me trouver un mouchoir ou quelque chose du genre ?

— Euh ou-ouais.

Il retourna sans succès ses poches et fouilla celles de son frère :

— Tiens !

J’essuyai ce qui avait ruisselé sur la bouche et le nez de sa victime, épongeai rapidement ma peau et bloquai l’écoulement avec le mouchoir. Le dos de ma main se posa sur son front : il était bouillant.

Tu ne vas quand même pas nous lâcher, hein ?

— Je, balbutia Simon, je vais chercher de la toile de jute, pour… pour le brancarder.

— Fais vite.

— Ça ira ?

— Oui, dépêche-toi.

Ni une ni deux, il bondit dans le tunnel et disparut. Le silence qui suivit me retourna le ventre.

Je fixai Mathieu. Hésitante, je le laissai tout de même seul quelques secondes, le temps de récupérer une petite caisse pour surélever sa tête. Son mouchoir, poisseux, saturait bientôt.

Il sourcilla.

— Eh, tu m’entends ?

Aucune réaction. Je passai ma paume dans la sienne :

— Si tu m’entends, dis quelque chose ou serre ma main.

Une éternité passa, mais ses doigts, gourds, finirent par attraper les miens. Je frémis ; c’était alors le poids du monde, des montagnes et de la peur qui s’envolait de mes épaules.

— Simon va revenir, murmurai-je. On va te ramener à la ferme, ça va aller.

Je n’ajoutai pas un mot de plus ; je me liquéfiais, et l’angoisse rendait ma respiration et mon équilibre chaotiques. Il ne manquerait plus que je m’évanouisse. Mathieu raffermit sa prise, et je fermai les yeux. Me concentrai sur le chant des grillons, dans les champs. Tout paraissait si calme, si paisible, que je sursautai presque lorsqu’il se mit à tousser.

— Je suis sonné, nasilla-t-il, pas mourant.

Je ne pus retenir un rire ; l’entendre baragouiner avec son nez bouché suffisait à le rendre ridicule. Je repris toutefois mon sérieux. Difficilement. Appuyé sur son oreiller de fortune, le blessé me fusillait des yeux, paupières semi-closes. Elles chutèrent bien vite :

— Si vous comptiez m’envoyer six pieds sous terre, vous vous y êtes mal pris.

— Tu es six pieds sous terre. Enfin, deux mètres et quelques sous la surface, plutôt, mais…

Un haussement de sourcil de sa part, et je ravalai ma blague. Je mourrais d’envie de rire… Et mes mains, elles devenaient moites, si moites : était-ce l’humidité du mouchoir ? Il ne retenait plus rien. Je comprimai davantage sa narine.

— Eh ben vas-y, se plaignit-il, empêche-moi de respirer…

— Je t’empêche de te vider de ton sang, crétin.

— Crétin ?

— À moins que tu préfères idiot, ou imprudent dans ton cas.

Surpris, il ouvrit un œil. Il se redressa, lentement, un fin sourire au bout des lèvres :

— Voleuse de phrase.

— Non : toi, tu avais utilisé « gourde » et « estropiée ».

Il rappuya sa nuque contre la caisse. Manifestement, il n’avait pas non plus oublié ses propos désagréables prononcés au pied de Notre-Dame des Neiges, après la crise d’asthme de son frère.

— Alors comme ça, t’es rancunière…

— Tout bien réfléchi, Simon aurait dû frapper plus fort. Tu ne m’as pas l’air amnésique.

— Je ne suis pas assez beugné au goût de madame ?

— Si tu peux parler, c’est que ça va.

Il me jaugea du regard. Cependant, son masque de lassitude, au niveau de ses pommettes, craquela. Il fissura aussi aux coins de ses yeux, là où des rides rieuses se dessinaient. Méconnaissable. Il scruta ensuite la pièce, ses murs, fixa les restes de cire qui nous éclairaient encore. Il resta ainsi de longues minutes. Jusqu’au retour précipité de Simon :

— Je suis là ! I-Il va bien ?

— Oh ouais, je pète la forme. Tu veux essayer ?

L’aîné recula, avant de comprendre que son frère s’essayait à l’humour.

En effet : il avait dû taper sacrément fort.

Sa respiration à peine reprise, Simon me fit signe de remonter à l’air libre. Tandis qu’il soufflait sur la mèche enflammée, je lâchai la main du blessé, libérai sa narine, et obéis.

En unissant nos forces, nous parvînmes à l’extraire du souterrain. Ensuite, grâce au sac de toile, le brancardage fut facilité. Nous transportâmes notre grand fardeau à travers champs, sous la bienveillance de la lune, et sous les grognements du porté. Arrivés devant la porte de la ferme, je posai ses pieds au sol et actionnai la poignée ; Simon se chargea de le traîner à l’intérieur…

— Seigneur, qu’est-ce que !

… sous la stupéfaction de leur mère.

— Maman, t’es pas couchée ?

Les prunelles de Mathieu se levèrent au ciel. Solange fondit sur lui :

— Oh mon Dieu, ce sang, que s’est-il passé ?

— Rien, je me suis vautré devant l’étable. J’avais les mains dans mes poches, j’ai pas pu m’rattraper.

— Mais… oh, Mathieu, tu ne pouvais donc pas faire attention ?

Simon me consulta. Il calma sa mère, qui gesticulait sans arrêt, un chiffon humide dans les mains : tantôt dans les airs, tantôt sur le visage du plus jeune. L’hémorragie avait cessé. Cela relevait presque du miracle qu’il n’ait que le nez d’abîmé !

Allongé sur le lit de fortune, près de la cheminée, il fuyait les soins comme la peste :

— Han, maman, non…

— Allons, tu vas ouvrir tes yeux, oui ?

— Mais arrête bon sang ; la lumière me fait mal au crâne ! Laisse-moi une minute.

C’était mal connaître Solange. Elle décida, par prudence, de le veiller toute la nuit. Son petit protégé grommela en signe de protestation.

— Vous aurez besoin qu’on vous relaye ? m’inquiétai-je.

— Non, ça ira. Allez vous coucher : vous n’avez que trop tardé.

Les aiguilles du coucou lui donnaient raison. Je leur souhaitai bonne nuit, empruntai une bougie et descendis dans la cave après avoir lavé mes mains de tout ce qui les imprégnait. Andy, sur son tas, dormait à poings fermés, et Jules avait été soigneusement installé. Je m’allongeai à côté de lui. La nuit allait être courte.

***

Le soleil brille à travers les vitres de la voiture. Je me tourne vers le conducteur. Ray est là, en chair et en os. De son œil tuméfié s’échappe un mélange rougeâtre. Je baisse la tête. Il me tend un collier.

— Maintenant, c’est moi qui te protège.

Il y a un ange sur le pendentif. Je serre plus fort Jules contre moi et fourre un instant mon visage dans ses cheveux. Puis, je me redresse. J’attrape le collier et le passe autour de mon cou.

Le portail et ses grilles, pliées, sorties de leurs gonds, m’apparaissent.

— Ray…

Il me regarde.

— Ray, je t’en supplie, ne me laisse pas t’abandonner…

Il pleure. Jamais je ne l’ai vu pleurer, et cela me fend le cœur.

— Maintenant, répète-t-il, c’est moi qui te protège.

***

— Debout, Mia, de-bout ! Il va être sept heures et tu n’es toujours pas levée !

Andy me criait dessus. Je marmonnai un « bonjour » ironique à celui qui, de coutume, ronflait jusqu’à huit heures, puis me frottai les yeux. Jules me sauta sur le ventre :

— Allez Mia, dépêche-toi !

— Mh, deux secondes, j’arrive…

Je m’assis difficilement, le dos meurtri. Andy retournait bruyamment l’armoire à la recherche d’une tenue propre :

— Mais c’est la journée ! Simon, Mathieu, toi… Partez dormir plus tôt !

Je me retins pour ne pas me moquer de sa prononciation horrible. Il quitta la pièce : le soulagement jaillit de ma trachée.

Bon. Quand il faut y aller…

Je me traînai, chancelante, jusqu’au rez-de-chaussée, et jusqu’au lit de fortune. Andy s’attelait désormais à réveiller la colère de Mathieu :

— Debout, on se lève !

— Que quelqu’un l’étrangle, par pitié…

J’optai pour une option pacifique. Je narrai à l’Anglais les événements de la veille – du moins, la version de Mathieu – et expliquai qu’il avait besoin de repos. L’aviateur hocha la tête. Il croisa enfin la face gonflée du pauvre dormeur qu’il harcelait. Il fut pensif un petit temps, mais présenta ses excuses.

Ma vue se troubla.

Pouah. J’ai le cerveau en vrac.

Dans l’espoir de me réveiller, mes jambes me guidèrent au dehors, à l’air libre. La brise me salua. Je m’abandonnai à elle, à sa douceur, à ses jeux malicieux parmi mes mèches. Elle s’en alla bien vite danser dans les cerisiers au bord de l’étang. Simon s’y trouvait. Il nettoyait quelque chose dans l’eau, mais… quoi ?

La brouette de fumier.

S’ils croient que j’irai me baigner avec eux, après ça…

— Hé, Mia !

Le jeune homme rapporta la brouette ; je lui rendis son salut. Il rentra dans l’établi, en ressortit débarrassé, et accourut.

— Dis voir, j’ai besoin d’aide. Tu veux bien m’accompagner au moulin ? Je dois livrer le blé, et Mathieu n’est pas vraiment opérationnel.

— Ouais, d’accord. Tu me laisses le temps de me changer ?

— Je t’attends !

Je chipai une tartine sur la table et me préparai vite. Les milliers de grains de blé, destinés à la fabrication de farine, remplissaient de profonds paniers. C’était grâce à cette livraison que nous avions du pain frais toutes les semaines. Alors, afin de ne pas en manquer, et puisque les chevaux avaient été réquisitionnés, nous tournâmes le dos à la charrette et nous mîmes rapidement en route, notre chargement sur nos épaules.

***

Nous fûmes de retour deux heures plus tard. Le meunier était ravi ; en cette période, les prix explosaient. Heureusement, plusieurs cultivateurs avaient passé des marchés avec lui. Ça lui permettait de ne pas mettre la clé sous la porte…

Alors que nous remontions, dans une petite ruelle, notre arrivée fit déguerpir trois gamins. Ils écrivaient aux murs. «  Cocorico ». Des cocorico, partout, à hauteur d’enfant. Des cocorico tracés à la craie, qui partiraient à l’averse suivante. Un peu plus loin, une inscription à la peinture noire recouvrait les affiches de propagande :

« Liberté, Égalité, Fraternité. Mort aux Boches : debout la France ! »

Simon secoua le chef :

— Bravo Bonus…

***

Jules s’occupait d’une dinde quand je le retrouvai. J’ébouriffai ses cheveux caramel et obtins ainsi son attention.

— Nous on mange pas encore, m’informa-t-il, mais les poules elles ont faim.

— Tu as ce qu’il faut pour les rassasier ?

Il fouilla au fond de ses petites poches et en tira une poignée de grains. Il la jeta loin devant : aussitôt, cinq ou six poules se précipitèrent dessus. Plein de malice, Jules attendit qu’elles soient toutes occupées pour rouvrir sa paume : il lui restait un peu de nourriture. La dinde comprit que c’était pour elle ; elle vint caler ses plumes contre lui, et picora goulument. J’ignorais lequel des deux complices cela rendait le plus joyeux.

— Tu as bien dormi, cette nuit ?

— Oui, assura-t-il sans me regarder.

Les bombardements l’avaient légèrement secoué, mais il n’en comprenait pas la gravité. Il avait paru, cette nuit-là, totalement imperméable à notre terreur.

Tant mieux.

Je l’embrassai sur le front et pris le chemin de la maison.

— Maman !

Un trou dans ma poitrine. Volte-face.

Jules s’élançait. Une femme nous observait depuis le champ, souriante.

Je l’aurais juré. Elle souriait.

Mon corps me propulsa vers elle. Je ne flanchai pas, durcit l’allure, empoignai la main de Jules. Elle nous tourna le dos et mes poumons s’arrachèrent :

— Non, arrête !

Elle fuyait encore et Jules hurlait, il hurlait plus fort que moi :

— Maman, attends-nous !

Mes foulées s’agrandirent ; je lâchai sa main pour accélérer encore.

Je t’en supplie, ne me refais pas ça !

Néanmoins, arrivée au sommet du terrain, à l’entrée du champ, à bout de souffle, je me retrouvai seule. Elle avait disparu.

Mes genoux frappèrent le sol. Jules continua sa course :

— Maman ?

Quelque chose, au fond de sa gorge, s’était cassé.

Je priai pour qu’il oublie. Pour qu’il cesse d’y croire. Qu’il dise avoir rêvé, qu’il affirme :

—  C’est pas grave, Mia : maman ne me manque pas, après tout.

Mais il martelait toujours le sol de ses minces chaussures. Il esquivait les gerbes de blé, rapidement, sans perdre un gramme d’espoir.

— Dis-moi où tu es… s’il te plaît ! Je suis là, moi !

Il se hissa jusqu’à une botte de foin et en fit le tour. Lorsqu’il revint, perdu, de l’autre côté, il s’immobilisa. Tomba, assis. Et se délesta de lourdes larmes. Il enfonça son minois dans ses mains terreuses, emporté dans un engrenage de soubresauts qui me fracassa toute entière.

Ainsi, je n’étais pas la seule à rêver. Le cœur de Jules aussi était brisé.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Simon arrivait. Je ne pris pas la peine de lever les yeux : il se précipita vers Jules. Mon frère enlaça son cou.

— Ma… man, j’ai… Ma… ma… man…

Le regard de Simon chercha le mien. Il contenait la même incompréhension qui m’habitait, quelques instants plus tôt.

Je laissai mes paupières s’effondrer. Mon ami finit par me rejoindre et, alors qu’il consolait déjà Jules, me pressa aussi contre lui.

***

Je terminai la journée dans ce champ, assise sur une botte de foin. Muette. Un orbe dans la paume, vide de toute pensée. Seule ma respiration rompait l’inertie qui m’envoûtait.

Je déglutis et quittai mon perchoir.

Je passai sous le fenil, crayonnai quelques mots sur un bout de papier. Et, sans une seconde de plus, je jetai ma bille bleue contre un mur.

Je devais en avoir le cœur net.

Commentaires

Mais Andy, bordel !
Mia a raison, il en aura fallu du traumatisme pour dérider Mathieu x)
Pauvre Jules, par contre, c'est vraiment déchirant...
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dimanche 7 juillet à 18h49
Bordel devrait être son deuxième prénom haha.
Clairement oui, il en faut des efforts pour voir sourire Mathieu !
Oui, il n'est pas aidé...
 1
lundi 8 juillet à 00h52