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Karole Schifferling

dimanche 2 juin 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 12

ONE DAY, THE TRUTH

Mardi 2 juillet 1940, 21h00

C’était l’heure du couvre-feu. Les Feldgendarmes patrouillaient dans la ville, et même dans les champs au-dessus de la ferme. La famille entière se précipita aux fenêtres pour les couvrir d’un tissu de coton bleu, fourni par les autorités, et Simon se dépêcha d’aller clore les volets. Le moindre filet de lumière émanant d’une habitation exposait ses habitants à une lourde amende.

Assise auprès de Jules, j’observais Pauline qui allumait des bougies. Elle élut ensuite domicile aux côtés de ses frères : Henri fouillait les ondes avec le poste de TSF. Il s’arrêtait à chaque information, le visage grave… mais un morceau de chanson, parfois, l’apaisait, et nous avions le temps d’en entendre un couplet avant que les grésillements ne reprennent.

La porte d’entrée s’ouvrit sur Mathieu :

— Alors, demanda-t-il, quelque chose ?

— Que dalle, pesta Henri.

Et l’huis se referma.

Au dehors, le benjamin se devait de surveiller un probable passage de l’Occupant. Si on nous trouvait sur les ondes de Radio Londres, avec un aviateur ennemi supposé mort et deux intrus, ils auraient fait de nous des exemples. La population, déjà terrorisée, n’avait pas besoin de ça. La lutte antinazie, non plus. Les Durel, encore moins…

Paisiblement installée devant la table, Solange raccommodait un pantalon à la lueur des chandelles. Elle cessa soudain son travail :

— À quelle heure commences-tu, demain, Henri ?

Le deuxième de ses fils émergea difficilement des ondes. Il ne bougea pas même les yeux :

— À six heures. T’auras fini ?

— Avant même que tu sois endormi. Ne tarde pas.

Le jeune homme étouffa un grognement et poursuivit son balayage radio. Il fut poussé au chômage technique lorsque Mathieu déserta son poste pour rejoindre son lit. Trop dangereux de poursuivre sans guetteur. Ce dernier expédia un « bonne nuit » et s’éclipsa.

Un silence presque complet nous enveloppa. Doux, il accompagna ses caresses muettes de miettes de fatigue qui, une à une, pesèrent sur nos paupières. Pauline ne tarda pas à se lever :

— Je vais vous abandonner, moi aussi.

Elle se dirigea tout d’abord vers la pierre à eau ; l’Anglais, vissé à sa chaise, la contempla. Il arqua un sourcil en la voyant glisser de vieux clous dans un verre. Elle patienta une minute, puis but l’entièreté du liquide qu’il contenait. Parce qu’elle manque de fer ? C’est… étrange, comme procédé. Solange soupira :

— Je t’en prépare une cruche ?

— Non merci, maman. Ça ira.

D’une main, Pauline épongea l’épuisement qui abîmait ses traits. La voir fébrile, indécise sur ses appuis, me troubla : manquait-elle de sommeil à ce point ?

Simon secoua la tête : alors que sa sœur s’approchait de moi, il alla discrètement immerger des clous au fond de la carafe. Elle n’y vit que du feu :

— Je te souhaite une bonne nuit, Mia. Et pardon de ne pas avoir trouvé mieux comme chambre à coucher. Tu es certaine de ne pas vouloir dormir à ma place ?

— Oui, certaine ; il n’y a aucun problème.

En mon absence, Andy passait ses nuits sur cette paillasse. Mais désormais, au vu du nombre d’intrus peuplant la maison, la prudence était de mise : il fut convenu que lesdits intrus dormiraient dans la cave. Inutile de préciser quelle fut la réaction de l’aviateur, déjà choqué de ne pas avoir accès à une baignoire…

Malgré la salubrité du sous-sol et son aménagement, la jeune blonde ne supportait pas l’idée de nous laisser là-dessous. Elle enroula ses bras autour de moi. Puis, ses prunelles, l’espace d’une seconde, brillèrent devant les miennes :

— Tu sais où me trouver en cas de besoin.

— Merci…

Elle serra fort ma main et, lorsqu’elle la lâcha, un afflux de panique m’envahit. Mon attention la harponna, ne la quitta pas alors qu’elle allait enlacer ses frères et embrasser sa mère. Charles revint trop tard de l’atelier pour avoir droit à sa dose de tendresse : son unique fille était, depuis longtemps, montée se coucher. Il disparut, Henri et Simon dans son sillage, en laissant Solange sous la garde incertaine de l’aviateur.

La femme posa son ouvrage pour resserrer son chignon. Elle offrit une œillade lasse au coucou derrière elle, puis à Andy.

— Toujours pas fatigué ?

Elle devait avoir hâte qu’il débarrasse le plancher. Penaud, l’Anglais gratouilla ses cheveux blonds :

— Un peu…

— Alors va voir dormir. Demain tu nous aideras.

Comme s’il exécutait l’ordre du plus grand général que la Terre ait vu naître, Andy octroya à sa chaise le droit de respirer. Il poussa une caisse ainsi que le poste de TSF sous l’escalier, pour dévoiler une trappe. Solange m’incita à prendre du repos, moi aussi.

— Vous aurez besoin d’une couverture ? s’enquit-elle.

L’Anglais en réclama deux ; j’eus droit à la plus grande. Jules étant dans mes bras, la femme tendit à Andy l’une des bougies pour nous permettre de nous retrouver en bas sans problème. Lorsque nous arrivâmes à destination, elle referma la trappe et le noir se fit.

Andy brandit sa bougie ; sa lueur se refléta dans les innombrables bouteilles stockées contre les murs. On distinguait, dans cette pièce toute en longueur, cinq larges caisses de pommes de terre dépourvues de couvercle : deux d’un côté, et trois de l’autre. Comme si ça avait son importance, l’Anglais se précipita sur celle au fond à gauche.

Je ne pus m’empêcher de me remémorer la visite des lieux. Sa réaction en comprenant ce qui lui était annoncé…

— Dormir ? s’était-il étonné avec son accent épouvantable. Directement sur les pommes de terre ?

— Ouais, avait lâché Mathieu, ou par terre si tu préfères. Ma mère fait le munster dans la pièce d’à côté, donc j’te propose pas, mais si tu changes d’avis…

La flamme m’éclaira plus vivement ; Andy avait fait volte-face. Sans doute m’avait-il entendue rire… Pas plus perturbé que ça, mon colocataire fonça dans son coin en nous laissant, mon frère et moi, à la merci de l’obscurité. Retrouver mon matelas bosselé me prit d’innombrables secondes.

— Aide ? proposa-t-il soudain.

— Euh, ouais, volontiers.

Il posa notre source de lumière au sol, puis prit délicatement Jules contre lui. J’en profitai pour m’allonger, étendre la couverture et, une fois correctement placée, il me rendit mon petit frère.

— Merci. C’est gentil.

Il s’éloigna en souriant. Exigera-t-il, demain, que je me lève à sa place afin de lui rendre la pareille ? Je n’en avais, au final, pas cure. La seule chose qui m’importait alors se tenait dans mes bras. Andy, lui, se jeta mollement sur ses pommes de terre et souffla sur la flamme.

***

Le paysage défile devant moi. Jules est à mes pieds. Il pleure, et je suis incapable de contrer ses larmes. J’aperçois une boîte à gants, une portière.

Je me retourne. Maman meurt sur la banquette arrière.

— Raymond, arrête-toi ; elle a besoin d’aide…

Le vieil homme ne répond pas. Ses mains sont ligotées au volant, son pied collé au plancher. Sur la route, à une centaine de mètres, papa avance, les yeux bandés.

— Il aurait dû monter en voiture, gémit Maman.

Il marche vers nous et nous roulons vite.

— Raymond…

Le moteur rugit.

— Raymond, il faut freiner.

Il ne réagit pas ; du sang couvre son vieux visage ; l’hémoglobine ruisselle sur ses paupières et ces dernières ne se soulèvent pas ; papa se rapproche, se rapproche…

— RAYMOND !

Sursaut.

Je touchai mes joues. Brûlantes, humides. Impossible de tarir les flots de douleur qui enflammaient ma peau.

Respire.

Je me noyais dans le néant de la pièce, plus vide que l’intérieur de ma poitrine. Mes mains partirent à la recherche de Jules. Ni sa présence, ni mes efforts ne me calmèrent ; le cauchemar tournait en boucle sur la toile noire de l’obscurité.

De l’air, vite.

Je m’arrachai à la couverture, tremblante ; des relents de panique me criaient de sortir. Caisses, contournées ; cave, traversée ; escaliers, trouvés : je grimpai. Mon crâne frappa la trappe, et je l’écartai pour me précipiter sur la porte d’entrée. La liberté me souffla son haleine froide au visage. La sensation des flaques sous mes pieds nus ne fit que me ralentir, en ajoutant une atroce coulée de doutes à ma détresse.

De quoi me sécher, me rafraîchir, me cacher, hurler…

Je longeai la maison jusqu’à atteindre, derrière, l’accès à la salle d’eau. Un interrupteur, quelque part ! Je tâtonnai sur les murs et butai contre des meubles.

L’interrupteur…

Avant même de trouver une lueur, mes larmes me clouèrent au sol.

***

De la lumière.

Je plissai les paupières. Recroquevillée dans la pénombre, je vis le jour se faufiler dans l’entrebâillement de la porte. Il glissa sur le sol, frôla le tonneau percé qui servait de toilettes, puis s’étendit jusqu’à la console, au fond, surmontée de sa bassine et de quelques serviettes propres.

Je m’assis ; mes cuisses baignaient dans le trait de soleil. Ce dernier s’épaissit, et en analysant sa provenance, j’aperçus deux pieds. Deux jambes, un tronc ; un homme. Son visage me parut de suite plus anguleux que celui de Simon, et ses cheveux encore plus courts que ceux de Mathieu. Un bleu de travail pendait sur ses avant-bras…

— J’aimerais pisser. Et me laver, si tu permets.

Voix rauque, grave. Pas vraiment chaleureuse…

… mince, Henri !

Je déguerpis en catastrophe. Il pivota, me suivit du coin de l’œil, et prit le temps nécessaire afin de me transpercer de toute sa hauteur.

— Désolée, haletai-je.

Levée trop rapidement ; ma tête tourna.

— Désolée, répétai-je, je ne voulais pas te retar…

Le claquement de porte surpassa mes excuses. Je leur permis, lentement, de descendre le long de ma gorge ; je les digèrerais plus tard. En attendant, elles pesaient lourd.

Nuit pourrie. Réveil pourri.

Je montrai mon dos à l’aurore et exhalai des kilos de lassitude. Les lueurs du petit matin agressaient mes yeux, probablement bouffis. Tout est pourtant si beau, à cette heure-ci. En contrebas, la ville s’éveillait sous un panache de fumée. Les cheminées des usines, accompagnées par la brume, tâchaient quelques instants encore de cacher la réalité nazie de la vue des habitants. Je contemplai les arbres, les feuillages qui ondulaient. Et la Dame des Neiges, debout, intacte.

Un meuglement. Un coup d’œil vers l’étable, et il fut clair que Simon travaillait déjà. Je choisis d’aller faire dégonfler mes paupières dans la maison ; il m’y rejoindrait bien assez vite.

À peine avais-je poussé la porte qu’une agréable mélodie me parvint : celle des bols et des couverts. Solange dressait la table.

— Oh, bonjour, Mia. Promenade matinale ?

— En quelque sorte.

Elle sortit le beurre du buffet et alla le poser près du pain. Pas un signe de fatigue ne la trahissait.

— Votre nuit a été bonne ? m’enquis-je.

— Oh, commença-t-elle, je ne dors pratiquement pas, tu sais. Je n’aime pas ça.

Je retins tant bien que mal mon haussement de sourcils. Quel être humain digne de ce nom pouvait repousser le sommeil ? Elle paraissait sérieuse ; une mèche raccrochée à son chignon plus tard, elle reprit :

— Et toi ?

— Ça a été.

— Parfait. Tiens, si tu cherches ton sac, je l’ai rangé dans la malle, sous l’escalier. Juste à côté du poste de TSF.

Un brin de vie secoua mes artères. J’allai ouvrir le coffre en question.

— Tu l’as trouvé ? demanda-t-elle.

— Oui, oui : je l’ai.

Le sac, confié par Raymond, était pour moi un trésor. Remettre la main dessus éclaira chaque étage abîmé de ma mémoire. Sans plus attendre, j’allai m’installer sur la paillasse, et fis grincer la fermeture Éclair. Mes mains s’aventurèrent dedans, et en ressortirent avec un étrange carton de chaussures. Je défis ses bouts de scotch, retirai ses élastiques en caoutchouc… l’ouvris.

Je plongeai mes doigts dans la boîte.

Aucun mot ne put sortir de ma bouche.

— Tout va bien, Mia ?

Je hissai mon regard perdu vers la mère de famille. Comme elle ne comprenait pas, je finis par lever mes mains. Deux énormes liasses cherchaient à s’en échapper.

— Qu’est-ce que ça vaut, tout ça ?

La femme plaqua ses paumes sur sa poitrine avant d’oser approcher. Elle finit par s’asseoir sur le lit :

— Des billets… Seigneur ! On en a eu pendant la guerre, mais autant ?

Elle les effleura, et son attention oscillait entre eux et moi.

— Ça représente beaucoup d’argent ? tremblai-je.

Ses yeux étaient si ronds qu’ils eurent du mal à cligner. Du bout des doigts, elle parcourut les dessins imprimés : sous la bannière de la Banque de France, on devinait une femme couronnée de lauriers, drapée dans une grande robe blanche, la main posée sur un cercle de vignes. Et auprès de ces vignes, un enfant, avec l’inscription 100 dans les coins supérieurs.

Tandis que j’admirais les portraits, Solange vérifiait la qualité du papier-monnaie. Pas suffisamment propre pour être tout à fait neuf, mais trop récent pour avoir eu le temps de s’abîmer. Elle murmura d’une voix lointaine :

— Nous devrions compter…

***

Les chaises trouvèrent preneurs. Chacun son tour, les membres de la famille prirent place autour de la table. Henri, lui, chipa une pomme et s’éclipsa pour l’usine – j’en profitai pour m’asseoir à sa place. Ma contemplation m’emmena dans les bols ; la chicorée avait visiblement remplacé le café. N’aimant ni l’un ni l’autre, je me contentai d’un godet et me nourris de mes pensées. Simon, à ma droite, se coupa une tranche de pain et me passa le beurre. Je n’eus pas la concentration nécessaire pour le remercier.

Comment leur dire ?

Les mots avaient beau tourbillonner, se doubler, s’adapter, aucun phrasé ne me convenait. Je me redressai. Inspirai. Et, en lorgnant le verre de Pauline, je me jetai à l’eau :

— J’ai dix-sept-mille francs dans un carton et je vous les donne.

Les cuillères claquèrent contre la faïence. Simon s’étouffa avec son café…

— Pardon ? intervint Charles.

Solange, qui semblait s’y attendre, m’invita à réitérer :

— J’ai dix-sept-mille francs dans un carton… et je vous les donne.

— Combien ? s’écria Pauline.

— Nous les donner ? s’étonna Charles.

— T’es sûre ? vibra Mathieu.

Simon, lui, s’étranglait toujours avec son café. Il réussit à libérer sa gorge, avant de m’inviter à répéter le chiffre exact. Je m’exécutai donc, très doucement.

— Tu devrais les garder, réagit tout de même Solange. Ne te sens pas obligée de nous en faire cadeau.

— À quoi me serviraient-ils ? Je souhaite vous aider du mieux que je le peux.

— Mais, s’estomaqua sa fille, tu peux nous aider sans vider tes poches ! Où as-tu pu dénicher une telle somme ?

— C’est… un cadeau. Un cadeau qui ne peut m’être utile qu’ici. Et puisque mon sort dépend désormais du vôtre, j’estime qu’il vous revient. Vous en aurez besoin… nous en aurons tous besoin.

Ils se turent. Les Durel ne pouvaient pas cracher sur une telle somme, je le savais : Solange m’avait expliqué ce que ça représentait. Le nombre de pains, de journaux et de kilos de viande que ça pouvait nous offrir dépassait mes espérances. Il me paraissait concevable qu’ils hésitent, mais qu’ils refusent ? Ça n’aurait pas été raisonnable.

— Écoute, Mia…

Charles secouait la tête.

— … cet argent, poursuivit-il, tu vas le garder caché. Cela ne sert à rien de nous en faire don, et une partie de cette fortune pourrait t’ôter une épine du pied.

— Comment ça ?

Il consulta sa femme.

— On va avoir besoin de vous faire des papiers officiels… si tu vois ce que je veux dire. Je connais quelques personnes qui feraient n’importe quoi pour une belle somme, et qui gardent leurs marchés secrets, quoi qu’il advienne. Vous auriez des papiers en règle, Jules et toi… et l’Anglais, en attendant une meilleure solution. Qu’est-ce que tu en dis ?

Acheter notre sécurité ? Quel meilleur investissement existe-t-il au monde ?

— Je suis partante.


Vendredi 5 juillet 1940, 12h23

— C’est moi, Jules. Tout va bien.

— Papa…

Le souffle de mon frère se précipita. Ses mains accrochées à mon corsage, il retenait à grand peine les vagues d’incompréhension qui le submergeaient.

— Papa, Ray…

— Ils vont bien, assurai-je, ils sont allés voir tatie Anne. Tu as fait de gros cauchemars.

Andy se tendit. À bonne distance du lit de fortune, les Durel et lui nous observaient. Ils n’osaient plus rien dire. Jules émergeait progressivement de ses songes, et l’absence de repères le terrorisait.

— Il a drôlement chaud, remarquai-je.

Pauline remplit rapidement une carafe dans l’évier et nous rejoignit, un verre dans sa seconde main. Le liquide coula mélodieusement jusqu’au fond du verre avant qu’elle ne s’accroupisse au pied du lit :

— Hé, salut, toi.

Jules la dévisagea. Il enfourna un pouce dans sa bouche.

— Je m’appelle Pauline, chuchota-t-elle comme si elle lui confiait un secret. Je ne viens pas t’embêter, c’est promis : je veux juste te donner un peu d’eau. Tu dois avoir soif, pas vrai ?

Comme il ne réagissait pas, je récupérai le verre pour lui.

— Bois, le priai-je. Ça va te faire du bien.

Les yeux de mon amie s’émerveillèrent lorsque le grand dormeur avala une gorgée d’eau. Puis deux, puis trois, et le gobelet entier.

— Wow, s’exclama-t-elle, tout ça ?

Les mirettes de Jules, brillantes, croisèrent les miennes. Il essuya maladroitement sa bouche et accepta de rendre le verre à la jeune femme.

— Qu’est-ce qu’on dit ? l’encourageai-je.

— M-merci.

Le sourire de Pauline s’étendit :

— Avec plaisir. Dis, tu veux bien me dire comment tu t’appelles ?

— Mh… Jules.

Il tira sur mes vêtements.

— Jules ? C’est un beau prénom ; il te va à ravir.

La gentillesse de Pauline avait l’avantage de mettre mon frère à l’aise… quoiqu’il semblait extrêmement impressionné. Ce n’était pas tous les jours qu’une personne aussi lumineuse entrait dans nos vies.

Peu à peu, Jules devint moins méfiant. Il détailla le plafond boisé, puis les plats qui trônaient encore sur la table. Ce fut ensuite Simon, en train de préparer une petite assiette, qui attira son attention. Il le vit s’approcher et s’accroupir devant nous :

— Bonjour, Jules.

Je ne sus dire lequel des deux était le moins en confiance. L’aîné se frotta les cheveux.

— Euh… tu as faim ?

L’enfant ne bougea point.

— Bon. Euh… c’est du poulet. Avec un peu de légumes. Et, euh… j’espère que tu aimeras. Moi, c’est Simon.

— Siméon ?

Jules se redressa. Sa voix enfantine chevrotait :

— Siméon ?

— Euh… ouais, enfin presque, mais…

— Han !

Simon n’eut pas le temps de s’expliquer ; mon frère se jeta dans ses bras, et le porteur de nourriture en tomba sur les fesses. Je les fixai. Sondai ensuite les témoins de la scène. Personne n’y comprenait quoi que ce fût. Juste sous mon nez, Jules renforça son étreinte :

— Je suis si content… je savais que tu étais un vrai humain, Petit Sim.

Petit Sim ?

— Oh, soupirai-je. Je crois que j’ai saisi.

Je libérai Simon de l’assiette qu’il s’apprêtait à lâcher.

— Désolée, c’est… une vieille histoire.

Mon frère s’écarta une seconde pour respirer, et cala sa joue sur une épaule à disposition. Je ne savais par où commencer.

— Jules a une peluche préférée, depuis tout petit. Un lapin, pour être précise. Élisabeth, une amie à nous, en le voyant avec son doudou, répétait sans cesse « C’est si mignon ! ». Elle s’émerveillait toujours face à eux, si bien qu’à force, Jules a cru que le lapin s’appelait Simignon.

— Simignon ?

— Oui… enfin, c’est ce qu’on suppose, parce qu’il a commencé par le prénommer Simillon. Parfois, ça devenait Siméon, jusqu’au jour où il l’a surnommé Petit Sim.

Mon public opina. Jules fronçait les sourcils.

— Tu sais, poursuivis-je en m’asseyant auprès de lui, Simon n’est pas vraiment Petit Sim. Tiens, tu vois : ils n’ont pas tout à fait les mêmes oreilles…

— Hé.

Mon frère pouffa. Il tâta les lobes de l’aîné et se remit face à lui :

— Oui ; elles sont plus petites, les tiennes.

— Ah, ouf…

— Et puis tu piques !

— Je pique, s’offusqua-t-il, moi ? Où ça, au niveau de mes joues ?

Simon saisit la petite paume et la frotta contre sa peau.

— Ou alors, tu parles de mon pull ?

Une chaleur immense m’envahit. Je m’abandonnai aux éclats de rire de mon frère, aussi inattendus que magnifiques ; je m’abandonnai à eux jusqu’à en perdre la notion du temps. Mes peurs, insidieuses, se voyaient chassées des moindres recoins de mon esprit par une pluie de bonheur indescriptible.

Solange fut accueillie par une nuée de sourires : elle n’eut aucun mal à les inviter à table. Jules grignota, l’amusement au bout des lèvres, et je sus, instantanément, que cette journée serait belle.

***

Après avoir déjeuné, nous filâmes en ville avec Pauline et Andy : il nous fallait des photos pour compléter nos papiers d’identité. Au vu de l’entrain dont Jules faisait preuve, il était préférable d’en profiter pour effectuer les tâches importantes.

Sa main dans la mienne, mon frère marchait paisiblement ; il reconnaissait cette ville dynamique et ses chemins de traverse. La présence de maisons à la place de notre supermarché fétiche ne le perturba pas : il était bien trop occupé à admirer les vitrines, les trottoirs et la place que nous pouvions prendre sur la route sans craindre les voitures. De temps à autre, il riait de ses chaussettes trop hautes et tirait sur son petit short.

— Il est troué, là, dit-il en pointant la couture au bas d’une cuisse.

— Ce n’est rien, mon ange. Solange t’arrangera ça si tu lui en parles gentiment.

— Et on t’achètera d’autres habits bientôt, promit Pauline.

Les chaussures de notre meneuse, en claquant, rythmaient nos pas. Il était possible de constater une irrégularité dans ces derniers : par moments, Pauline ralentissait, sur ses gardes… puis nous entraînait de plus belle dans un dédale de rues. Elle modéra à nouveau son allure.

— Quelque chose te tracasse ?

— Demande ça à mes frères, sourit-elle. Mathieu est très mauvais en filature.

Je finis par me retourner. La démarche nonchalante de son benjamin, poings dans les poches, sans une once d’attention pour les vitrines, crevait le décor dans un espace aussi restreint.

— Enfin bon, ajouta-t-elle, je suppose que son objectif n’est pas de se cacher de moi. Et puis ce n’est peut-être pas une mauvaise chose qu’il soit dans les parages. On n’est…

Elle s’immobilisa. Au bout de la rue, des soldats patrouillaient.

— On n’est jamais trop prudents, termina-t-elle. Par ici.

Discrètement, la jeune femme s’engouffra entre deux bâtiments, et nous disparûmes de leur champ de vision. Finies les larges artères ; dans cette venelle d’à peine deux mètres de large, des fils à linge zigzaguaient d’une fenêtre à l’autre. Parfois, des draps étaient suspendus assez bas, et nous devions nous couler agilement pour les éviter.

Je contrôlai les environs : l’Anglais suivait toujours. Une heure plus tôt, Charles l’avait chargé d’une mission cruciale, et une concentration ultime s’avérait nécessaire à son bon déroulement. À première vue, il s’agissait d’une tâche des plus délicate, et il se devait de la remplir, coûte que coûte, avec un sérieux implacable : quoi qu’il arrivait et en toutes circonstances, Andy était prié de se taire.

Il ne se débrouille pas trop mal, pour l’instant.

Alors que nous débouchions sur la rue désirée, Pauline se plaça devant lui :

— Bien, monsieur Reynolds. Je vous confie notre argent : c’est vous qui paierez.

Il accepta les billets – les miens de surcroît – et les rangea soigneusement, sans quitter la jeune femme des yeux. Elle tordit ses lèvres :

— Je ne suis pas censée gérer les comptes ; ça paraîtra moins louche.

— Pauline, bredouilla-t-il, puis-je…

Le beau visage qui lui faisait face s’assombrit violemment. Un masque lourd de gravité l’avait remplacé :

— Pas. Un. Mot.

Pauline articula suffisamment pour devenir intimidante. La menace de l’abandonner à l’Occupant n’eut pas même besoin d’être prononcée : l’Anglais promit de se tenir à carreaux, et nous nous dirigeâmes vers la boutique de photographie.

Un carillonnage, et le propriétaire des lieux parut. Petit, la quarantaine et la calvitie bien avancées, il vint rapidement à notre rencontre.

— Nous souhaiterions des photos d’identité, annonça Pauline en nous désignant d’un doux geste de la main. Pour deux adultes et un enfant.

— Bien sûr, venez, c’est par là.

Andy prit les devants. Le photographe, déjà derrière son appareil, l’invita à s’installer sur un banc. Il n’eut pas à attendre longtemps ; son client fut exemplaire. Il se plia aux consignes, ne fit aucune remarque quant à l’état pitoyable de l’assise et, par-dessus tout, se comporta comme un Français lambda : en faisant la gueule. Les clichés faits, il céda sa place à un Jules plus timide que d’ordinaire, puis à moi. Pas de sourire, tournée vers la droite, épaules en arrière et tête face à l’objectif. Je détestais les photos officielles. Andy lâcha cinquante francs sur le comptoir et s’échappa : nous déguerpîmes pour ne pas le perdre de vue.

— Attends, lui intima Pauline en bondissant hors de la boutique, ne t’éloigne pas ; il faut qu’on revienne pour récupérer les clichés !

Elle n’eut pas besoin de le courser ; le vacarme l’avait convaincu de rester sur le trottoir. Mon amie ajusta le châle qui protégeait son cou et s’immobilisa à son tour.

Sur la route de cette ville tant aimée, en rangs par trois, l’Occupant défilait. Ses grosses bottes sombres martelaient la chaussée, piétinaient notre quiétude. Jules pencha la tête.

— C’est carnaval ?

— Oh, non, mon cœur. C’est un défilé. Les gens que tu vois, là, sont des soldats. Des soldats allemands.

Leur uniforme vert-de-gris me donna des frissons. J’étais incapable de les ignorer, et leur vue comprimait mon cœur dans un étau immonde. Impossible de m’en dégager…

— Pourquoi ils font ça ? grigna Jules.

— Pour qu’on sache qu’ils sont là, souffla Pauline.

Ils étaient là, oui. Ils se montraient, s’imposaient. Nul ne pouvait plus le nier.

De l’autre côté des casques et des fusils, sur le trottoir d’en face, le regard de Mathieu virait au noir.

***

Solange jardinait. Elle surveillait les alentours, prête à prévenir la maisonnée de l’arrivée de personnes non-désirées. En effet, une réunion importante s’était déjà organisée dans la salle à manger. En nous voyant revenir, elle alla frapper cinq coups brefs à la porte, et nous laissa entrer, sans Pauline. Andy s’engagea à notre suite avec une dose de méfiance.

Autour de la table se tenaient sept personnes. Charles occupait l’une des extrémités. Je reconnus le dénommé Bonus, ami de la fratrie, qui avait été présent le 22 juin à mon réveil. Comment oublier une telle tignasse rousse ? Il était flanqué, de part et d’autre, par Simon et Mathieu. Près de Charles étaient assis deux hommes : l’un roux, d’environ son âge – le père de Bonus, je présume ? – et le second un peu plus vieux. L’autre bout de la tablée, elle, nageait dans une fumée odorante : un inconnu tirait sur une cigarette.

— Bien, annonça le père de famille. On est au complet.

Simon, qui se retenait à grand peine de tousser à cause du tabac, tapota une chaise à côté de lui : je filai m’y installer, mon frère sur mes genoux. Ils ne pourraient pas aérer ?

— Ils nous aident ou ils restent planqués ? lança le père de Bonus dans un accent fortement vosgien.

— Nous parlerons de cela plus tard, répondit Charles. Vous avez les photos ?

Andy sortit la sienne, et je déposai devant nous celles qui occupaient mes poches. Mathieu les fit parvenir à son père. Puis, les bouts de papier circulèrent jusqu’à l’homme à la cigarette.

— Trois, alors, fit-il en soufflant un nuage irritant. Je vais avoir besoin de vos infos.

Tout le monde avait les yeux rivés sur lui. Il claqua les clichés sur la table et nous fixa, Andy, Jules et moi. Chacun notre tour. Il dégaina enfin un carnet et un crayon, et demanda, son attention plantée sur le visage de l’Anglais :

— Nom ?

— Reynaud, prétendit Charles.

Andy Reynolds hocha la tête ; ça semblait le préoccuper autant que la vaisselle du jour. Pour le prénom, Simon proposa André. Dès lors, l’aviateur devenait André Reynaud, agriculteur de nationalité française, domicilié à Ferdrupt et né le 19 mars 1920 à Bussang. Nous passâmes au signalement. Après une brève conversion, Andy avoua mesurer peu ou prou un mètre quatre-vingt-deux. Il avait les cheveux blonds, pas de barbe et les yeux gris. Le fumeur nota que sa bouche était moyenne, son menton rond, son nez droit, et qualifia son teint de clair. Il ne prit pas la peine de trouver un signe particulier quelconque.

Le tour de Jules arriva. Nous pûmes conserver son prénom, plutôt commun pour l’époque. Un grand réconfort : il serait moins désorienté ainsi.

— Nom de famille ?

Charles attendit que j’acquiesce à sa question muette. Il assura alors :

— Durel.

— Hein ? s’étrangla Bonus. Ils sont de votre famille ?

— Ouais, mentit Simon, c’est… compliqué.

Le gratte-papier se concentra sur la danse de son crayon, et les explications suivirent tout bas :

— Ce sont les enfants de Joseph, le cousin de mon père. Leurs parents vivaient au Luxembourg, et ils… ils n’ont pas survécu au dernier bombardement.

— Oh, grimaça le jeune roux. Merde, désolé…

— La prochaine fois tu fermes ta gueule, siffla Mathieu.

— Quoi ?

— Arrête de brailler comme un veau ; tu sais que c’est pas l’endroit pour poser des questions.

— Mais…

Charles grogna. Je baissai la tête. Derrière son air pollué, le fumeur avait ses yeux minuscules rivés sur moi :

— Suivante. Nom ?

Je tentai de soutenir son regard.

— Durel, murmurai-je.

— Mh-hm. Prénom ?

— C’est…

Je cherchai de l’aide auprès des autres. Je n’avais pas eu le temps de m’y préparer…

— Son prénom est typiquement étranger, expédia Charles. Il va en falloir un nouveau.

— Juliette ? réfléchit Bonus. Liliane ?

— Non, autre chose, le coupa son père. Denise ?

— Ah, non ! Denise, c’est le nom de la folle d’au-dessus ! cria le vieillard.

— Il nous faut quand même quelque chose de courant. Alice ? suggéra Mathieu.

— Elle pourrait choisir elle-même, vous croyez pas ? C’est elle qui sera obligée de porter le prénom.

L’argument de Simon fit, rapidement, l’unanimité.

— Tu devrais quand même rester proche de l’original, reprit-il. Comme ça, si Jules a un lapsus, tu pourras te justifier.

J’acquiesçai… mais les idées ne vinrent pas. Au final, peut-être m’en souciais-je autant qu’Andy ; ce nom ne représenterait rien pour moi. Il resterait une tache d’encre sur un bout de papier.

Mon silence les plongea dans la réflexion. Tous, et surtout Charles :

— Marie. Ça pourrait coller, non ?

Ses fils pivotèrent vers lui. Je n’eus pas le temps de décrypter leur regard ; le reste de l’assemblée s’était tournée vers moi.

Marie, Mia… pourquoi pas.

— On part pour Marie ?

J’opinai et, sans plus de cérémonie, le fumeur reprit son carnet, avant de revenir avec la suite des questions :

— Profession ?

— Sans, déclarai-je.

Il sortit une deuxième cigarette de sa poche.

— Date et lieu de naissance ?

— Le dix-sept juillet mille neuf cent quat…

— Vingt-trois, mille neuf cent vingt trois, compléta Mathieu. À Bussang. T’as dix-sept ans, c’est ça ?

Je m’immobilisai. Mes yeux se figèrent de trouille.

— Oui…

— Alors vous pouvez noter, acheva-t-il.

L’homme, imperturbable, s’exécuta sans broncher.

— Taille ?

— Un mètre soixante-treize.

Puis, il posa par écrit le reste du signalement. Sous le chuchotement de sa mine, les secondes s’éternisaient. Il m’examinait, crachait son poison vaporeux, et rebaissait la tête.

— Bon, finit-il par lâcher. J’ai mis : visage allongé, teint ordinaire, yeux verts, nez droit, bouche moyenne, aucun signe particulier. Ça vous convient ?

— Oui, supposai-je.

Il n’en fallut pas plus pour que l’homme se lève. Il écrasa son mégot dans un récipient et défroissa sa veste, déjà prêt à partir.

Il annonça qu’il fallait recopier ces informations sur les cartons souples officiels, lesquels allaient recevoir l’équivalent de treize francs en timbres. Sa femme, travaillant à la préfecture, n’aurait aucun mal à s’en charger pour nous.

Nous étions bien entendus chargés de payer ce service : les deux tiers dans l’instant, et le reste à la réception des cartes. Je lui tendis donc, difficilement, une large enveloppe de deux-mille francs. C’était le prix à payer pour la légalité. Je serrai les dents et l’inconnu s’en alla comme s’il avait, tout ce temps, été seul dans la pièce.

Plus un bruit. Chacun vérifia que le fumeur s’était bien éloigné. La voix impatiente de Bonus ne tarda pas à prendre le dessus :

— Bon, et pour les Boches, on fait quoi ?

***

Il fut convenu, après une longue heure de débat qui n’eut de cesse de faire bailler mon frère, que nous ne pouvions pas avoir recours à des actes de grande ampleur. Au vu des représailles ayant suivi la défense de la ville, mieux valait agir prudemment. L’important était de rassembler un maximum de monde, dans une région où la peur avait fait fuir un quart de la population. Ce n’était pas à huit qu’on pouvait sauver la France.

— Mais on n’est pas tous seuls, se lamenta une fois de plus Bonus, je vous jure… Il faut juste qu’on se manifeste.

— Devant la Feldgendarmerie ? Belle idée, tiens…

— T’es lourd, Mathieu. Pas plus tard qu’hier soir, j’ai entendu des gars chanter des tas de trucs : La Française, L’Armistice, et même Cocorico !

Il entonna, à notre plus grand désespoir :

—  L’aigle a compris dans un long sursaut, Que devant ses vaines menaces…

— Benoît, intervint son père.

—  … le coq lançait, vibrant d’audace, Son appel à tous les échos : Debout les gars !

— Rassieds-toi…

— Debout les gars ! Cocorico !

— C’est bon, on a compris.

Andy en eut marre. Après s’être excusé, il partit prendre l’air. C’était déjà admirable qu’il ait suivi la conversation jusqu’ici.

— Et c’était où, tout ça ? se renseigna le vieillard.

— À la taverne.

Mes voisins ne purent s’empêcher de sourire. Simon se désola :

— Dommage qu’il faille de l’alcool pour que ça sorte de leur bouche.

— Patriotes à deux sous, renchérit son frère.

— Ce sont tout sauf des gens fiables…

— Mais puisque je vous assure qu’ils voulaient faire quelque chose ; y’en a même un qui avait récupéré un journal clandestin !

Nous nous redressâmes ; Bonus rougit. Pour la première fois de la discussion, il rapportait une donnée intéressante. Des journaux clandestins ? Qui pouvait bien en imprimer dans une si petite ville ?

— Dis-nous en plus, lui intima Charles.

— Eh bien… il paraît que deux gars en vendent. Où, par contre, j’en sais rien. Peut-être à l’intérieur de la taverne ?

— Et le zig qui en avait un, tu le connais ?

— Je crois, oui. Il me semble que c’était un Schmidt… vous savez, le frère de celui qui a perdu une jambe en dix-sept ? Chauve, une cinquantaine d’années…

— Ah, s’écria son père, Arnaud Schneider ?

— Ouais, c’est ça.

Simon bondit de sa chaise. Il attrapa une veste :

— Je sais où le trouver. Je reviens.

— Hé, attends, le héla Bonus ; je t’accompagne !

— Restez prudents, leur rappela Charles.

Les garçons s’agglutinèrent près de la porte. Alors qu’ils nous quittaient, Simon amena sa tête dans l’embrasure :

— À plus, Jules ! Sois sage.

Mon frère lui fit au revoir de la main, et son nouvel ami s’échappa. Nous ne fûmes plus que six. Charles, le vieillard, le père de Bonus, Mathieu, Jules et moi.

— Alors, résuma Mathieu, si j’ai compris, on ne va rien faire de concret. On va juste… écouter des types complètement bourrés chanter La Marseillaise de temps en temps, et rester bien tranquillement chez nous ? On ne va pas bouger, hein ?

— On a déjà bougé, répliqua le vieil homme. Tu crois que c’est passé inaperçu quand on a bloqué l’arrivée des Schleus ? Quand on a fait sauter les ponts, le passage à niveau et leur entrepôt ? N’essaye pas de nous donner des leçons, petit ; les gens savent qu’on existe. Les exactions qui ont suivi sont encore fraîches dans leurs esprits ; ils n’osent pas nous soutenir.

— Ou alors ils ne le veulent pas.

— Arrête. On n’accepte pas éternellement un régime aussi strict que celui qu’Hitler souhaite nous imposer.

— Et s’ils ne réagissent pas ? S’ils se laissent faire, si au contraire ils aident les Boches, on fera quoi ?

— On se battra.

— Et on tiendra combien de temps, vous pensez ? Un mois ? Deux, tout au plus ; on n’est même pas armés correctement !

— Mathieu, s’emporta Charles, ça suffit ! Ce n’est que le début, la réputation de Pétain finira par être salie. Ils ne le suivront pas aussi aveuglément que tu le crois. Il faut opérer discrètement : les gens nous rejoindront d’eux-mêmes.

— Quand, lorsqu’il sera trop tard ?

Alors que la tension atteignait son paroxysme, cinq coups furent frappés à la porte.

Pauline fit son apparition. Je n’aurais pu rêver meilleure entrée : nous avions grandement besoin de son calme exemplaire. Elle choisit de s’installer près du vieil homme, et, accueillie par un silence des plus religieux, prit la température de la pièce :

— Alors, où en êtes-vous ?

— À vrai dire, avoua son frère, on n’a pas avancé. Bonus et Simon sont en ville : ils vont essayer de…

— Oui, ils m’ont expliqué. Mais du côté des actes, qu’avez-vous prévu ?

— C’est pas vrai, soupira l’homme aux cheveux roux, ça r’commence… Qu’est-ce tu veux qu’on fasse, hein ? On sait même pas sur quel front les attaquer.

— Les attaquer ? Aujourd’hui, en si petit groupe ? Ce serait courir trop de risques pour de maigres résultats… Non : on doit absolument commencer par se familiariser avec leur organisation. Connaître leur routine, leurs plans, et en tirer des fenêtres d’action.

— On ne t’a pas attendue pour y réfléchir, grommela son vieux voisin. Si on avait eu une idée, on ne serait plus là, à se plaindre…

— Vous avez évoqué la possibilité d’obtenir des indices à la source ?

En lisant la confusion sur nos visages, les grands yeux noisette de la jeune femme pétillèrent.

— Les Allemands ont établi leur Feldgendarmerie dans l’ancienne caserne, nous rappela-t-elle, et ils défilent chaque jour dans les rues. Nous les avons vus cet après-midi ; on a donc l’heure approximative de leur sortie. S’ils sont aussi ponctuels qu’on le prétend, on a notre chance ; il faudrait infiltrer le bâtiment à ce moment-là, lorsqu’il y a moins de monde.

— Ouais mais, attends, s’exclama Mathieu, tu te rends compte de ce qu’on va prendre s’ils nous attrapent ? Ils nous exécuteront sans même réfléchir !

— Justement… il faut qu’on y soit invités.

Aucun d’entre nous ne voyait où elle voulait en venir, cependant la malice dont elle faisait preuve nous persuada qu’elle avait un plan. Et lorsque Pauline Durel avait une idée, elle ne pouvait qu’être d’excellente qualité…

— Mia, reprit-elle, j’aurai besoin de ton aide. Et uniquement de la tienne.

— Ah oui ?

— Oui. Dis-moi, à quel point sais-tu jouer la comédie ?

Commentaires

Pauline est merveilleuse.
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mercredi 15 mai à 15h13
Ravie que tu l'apprécies à ce point ! Et, oui, je trouve aussi qu'elle l'est.
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mercredi 15 mai à 15h30
La mignonnerie du réveil de Jules, je l'avais presque oubliée !
 2
dimanche 2 juin à 15h03
Moooh ! Contente que ce soit choupi.
 1
lundi 3 juin à 16h17