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Karole Schifferling

jeudi 2 mai 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 10

ADIEUX

Vendredi 2 juillet 2010, 8h41

Raymond Gauthier se servit un café. Il sortit ses médicaments de leur emballage, les déposa dans une soucoupe, et partit s’installer au salon.

Confortablement assis dans son fauteuil, il tourna la tête vers la vitre : dehors, Louis Starck partait au travail. Il démarra sa voiture, et elle s’éloigna parmi les arbres, sur la route des mines, en laissant derrière elle le portail et la porte du garage grands ouverts.

Le vieil homme souffla dans sa tasse et la porta à ses lèvres. Il eut le temps d’en prendre une gorgée avant que le téléphone ne l’interrompe. Sa sonnerie, stridente, résonnait dans tout l’étage depuis le couloir, mais le propriétaire des lieux ne bougea point : il patienta jusqu’au silence le plus parfait, et remit ensuite le nez dans son café.

Une fois ses comprimés avalés, il jeta un œil triste à l’horloge, puis aux valises qui encombraient la pièce. Sa moustache remua.

De nouveau, le téléphone retentit.

La tasse claqua sur la table. Raymond, engourdi, se leva et marcha difficilement jusqu’à l’origine du bruit. Alors que sa main approchait du combiné, la musique s’arrêta.

Il s’immobilisa. Ses doigts se recroquevillèrent pour ne plus trembler, et, suspendus dans l’air, ils attendirent. À la sonnerie suivante, ils décrochèrent.

— Allô ?

— … sorti, il arrive !

— Il est seul ?

— Oui.

— Ne le ratez pas.

Les sourcils de Raymond se froncèrent. Il garda l’appareil à son oreille.

— On est en place. Tenez-vous prêts.

— Tout est ouvert, coupez…

— Attention, il vient sur vous !

— C’est fait ?

—  Ouais. Les autres sont encore à l’intérieur. Préparez-vous, on coupe, on coupe…

—  Partez, Raymond, partez maintenant.

La bâtisse entière disjoncta.

Raymond se figea. Il osa un œil alentour. Ramena le combiné vers lui. Pas même une tonalité. Hésitant, il raccrocha pour tester le premier interrupteur. Hors d’usage. Le vieil homme pénétra alors dans la cuisine, ouvrit le réfrigérateur, tourna les boutons du four, tenta d’enclencher le grille-pain : en vain.

Il pivota vers le téléphone. Lorsque ses mains cessèrent de trembler, il se précipita dans l’entrée. Raymond sauta dans ses chaussures ; il attrapa ses clés et son mobile, courut vers l’étage. Ses jambes l’emmenèrent en haut des escaliers aussi vite qu’elles le purent, et il s’engouffra dans la première chambre ; Jules Starck dormait. L’enfant grimaça lorsqu’il fut arraché à son lit.

— Mh… Ray ?

Raymond coinça Petit Sim dans les bras de Jules et fondit dans la chambre suivante. Il se prit les pieds dans une pile de livres avant de trouver un sac, un grand : il engouffra une photo à l’intérieur et rejoignit le rez-de-chaussée.

— C’est l’heure du bain ?

Ils descendirent une nouvelle volée de marches et atterrirent au garage, offert aux vents. Le doyen se délesta de son précieux fardeau et s’activa sur un tas de bois : il le renversa ligne par ligne, se creusa un passage parmi les réserves hivernales et parvint à un coffre-fort, encastré dans le mur. Il ne revint auprès du garçon, debout devant la berline, qu’une fois son sac rempli.

— Tu fais quoi, Ray ?

— Je… Je prépare une surprise. Tu m’aides ?

Il l’invita à monter du côté passager de la voiture :

— Vas-y, grimpe. Vite.

— Devant ?

— Oui mais pas sur le siège, cache-toi là, sur le tapis.

Jules se cala sous le tableau de bord ; Raymond lui confia le sac. Il couvrit ensuite l’enfant avec le plaid sombre qui traînait sur la banquette arrière et lui ordonna de ne plus bouger. Alors qu’il allait s’installer au volant, deux véhicules s’engagèrent dans l’allée.

Debout devant sa voiture, il choisit de leur faire face.

***

J’arrivais enfin. Les barres d’immeubles, gigantesques, coupaient la vue des collines. Il n’y avait plus que des parkings, du goudron… et Théo, assis sur une murette. Pile devant son bâtiment.

Encore plus pâle que d’habitude.

— Eh bah, fit-il en guise de bonjour, t’es venue à pied…

— Ça t’étonne ?

— Un peu ; t’aurais pu prendre ton vélo.

— Et rayer la sacro-sainte voiture de Ray en le sortant du garage ? Je ne suis pas suicidaire.

Je pris place à côté de lui. La malice anima ses yeux :

— Toujours pas un grain de poussière sur sa carrosserie ?

— Oooh que non. Pfou…

Je secouai mon pull ; ma peau était une vraie fournaise. Je n’aurais pas craché sur un peu d’eau, et Théo le comprit bien vite : il me demanda de l’attendre le temps qu’il aille chercher un verre.

— Je peux t’accompagner, tu sais, rappelai-je.

— Comme tu veux. Mais il ne faut pas traîner ; Chloé arrive, et elle ne sait plus trop où j’habite.

Je suivis mon ami dans la cage d’escalier.

— Je leur ai dit neuf heures, donc ils… ils ne devraient pas tarder.

À peine un étage de gravi, et il haletait déjà. Sa main agrippa la rampe.

— Tu as pris tes médicaments ? m’inquiétai-je.

— Ouais.

Il s’immobilisa sur le palier suivant pour reprendre son souffle.

— Enfin, non, avoua-t-il. Plus tard.

Il me tourna le dos, et nous reprîmes notre ascension.

Si tu crois que je vais lâcher aussi facilement…

Arrivés au troisième, il s’engouffra dans un couloir. Se hissa jusqu’à la porte du fond. L’ouvrit. L’odeur de tabac froid me bondit au visage. En évitant soigneusement le salon, visiblement occupé, Théo m’emmena dans la cuisine et se pencha au-dessus de l’évier.

J’observai la pièce. La table recouverte de miettes et de cadavres de bouteilles. La lampe dépourvue d’ampoule. Le cendrier…

— Tiens.

Mon ami me tendit un verre. L’eau était bien fraîche, cependant je m’arrêtai en pleine désaltération pour le pointer du doigt :

— Sers-t’en un, et prends ton traitement.

— Ha… Oui, chef. Sinon, tu veux faire quoi ce matin ?

Tout en posant sa question, il alla chercher ses médicaments à la salle de bains.

— Je ne sais pas, répondis-je à travers l’embrasure. On pourrait retourner chez le glacier ? Ou aller marcher au bord de la Moselle.

Il reparut, des comprimés dans la main, et les engloutit avec une gorgée d’eau :

— Ou les deux ?

— Ou les deux, si tu y tiens.

Nous ne nous attardâmes pas à l’intérieur : un brin de vaisselle plus tard, nous évitâmes une fois de plus le salon pour sortir de l’appartement. Je fis mine de ne pas voir sa mère, en train de cuver sur le canapé, et le talonnai jusqu’au dehors.

Son mobile vibra une fois à l’air libre ; il décrocha :

— Allô ?

Sans s’en rendre compte, il ralentit l’allure. Je parvins tout de même à le faire rasseoir sur le muret.

— Ah non, tonna-t-il, ne commence pas. Allez, fais un effort !

Ses sourcils dégringolèrent ; il n’eut visiblement pas la réponse espérée. Son soupir passa dans le micro :

— Tu crains…

— C’est qui ? demandai-je.

— Samuelle. Elle ne pourra pas nous rejoindre ce matin.

— Quoi ?

Il replaça toute son attention sur son téléphone. Son interlocutrice n’arrêtait pas de parler.

— Sam… Sam, oui at… attends, je mets le haut-parleur.

—  … seulement de voir vos messages ! Ah, bon, ok. Vous m’entendez, là ? Mia, c’est quoi cette histoire ? Et pourquoi aujourd’hui, ton frère n’a pas école ?

Sa voix se perdait dans les aigus.

— Non, assurai-je, il n’a pas école. Mon père lui a fait une dispense. Et puis de toute manière, il est en vacances dès ce soir…

Elle se tut un moment. Le portable cracha sa déception avant qu’elle eût repris :

— Et vous partez à quelle heure ?

— En début d’aprem, normalement ; je dois être chez moi avant midi. Tu ne peux vraiment pas venir ce matin ?

—  Non, ma mère a pris la voiture pour aller bosser… Et Basile, il vient ?

— Il arrive, intervint Théo.

Il tourna la tête : au bout de la rue, la chevelure blonde de Chloé se profilait.

— Fait chier, grommela Sam. Tu seras quand même de retour pour les rattrapages, non ?

— Oui, je pense.

—  Et la fac ? Ne me dis pas que tu parles suffisamment allemand pour te taper une année de médecine là-bas !

— Clairement pas.

Elle étouffa un rire.

— Alors c’est pas la mort ; on se revoit bientôt.

— Bien sûr, j’aurais juste aimé passer du temps avec toi !

— Moh…

— T’imagines pas à quel point ça me gonfle ! insistai-je. Mon père ne m’a prévenue qu’hier, j’ai pas eu le temps de me préparer…

—  Parce que c’est mieux de prévenir ses potes le matin-même ?

Mon voisin acquiesça. J’avais eu beau l’avertir dans la nuit, il semblait m’en vouloir. Au moins un peu.

— Désolée…

—  Bon, allez, va pour cette fois. Tu m’appelleras de temps en temps ?

— Ma tante vit dans la Meuse, pas à Tokyo ; on s’appelle quand tu veux.

Les bras de Chloé enserrèrent mon cou. La nouvelle arrivante claqua une bise sur ma joue, sur celle de Théo, et s’installa en tailleur devant nous. Une fois l’appel terminé, elle inspira profondément… quand Basile surgit :

— La prochaine fois, Frau Apfelstrudel, trouve une excuse moins pourrie pour enterrer ma grasse mat’.

Il se hissa sur la murette et passa son sac sur ses genoux. Il en tira un grand pochon :

— Je nous ai pris des croissants. J’aurais bien voulu amener du champagne, mais Mia aurait capté qu’on fêtait son départ.

— Tu feras moins le malin quand je ne serai plus là pour rire à tes blagues, rétorquai-je.

Il m’offrit un large sourire, puis une viennoiserie. Là résidait le côté pratique d’avoir un ami logeant tout près d’une boulangerie : il avait les moyens de nous ravitailler dès le matin.

— Non mais je rigole, se rattrapa Basile. Si j’en ai acheté, c’est pour que Chloé n’ait pas à ramener une autre de ses… spécialités.

— Ça y est, grimaça la concernée, c’est reparti…

À côté de moi, Théo ne réagissait plus. Il mit du temps à voir ce qu’on lui tendait et rechigna à se servir.

— Bah alors, s’offusqua Basile, tu fais régime ?

— Non, je te le laisse.

— Oh, si c’est si gentiment proposé…

Je passai une main dans le dos de notre camarade morose. Des cernes plus profonds qu’à l’habitude se creusaient sur son visage – les traces de ma culpabilité. Je n’aurais pas dû l’appeler aussi tard. L’heure n’aidant pas, j’avais à coup sûr dramatisé la situation.

Je frictionnai énergiquement son t-shirt… et suspendis mon geste. Lorsque son col descendait, un hématome apparaissait.

— Ça va ? s’enquit-il.

Je pinçai mes lèvres, et, du bout du doigt, traçai le contour de la marque violacée.

Son regard tomba sur la route. Je posai ma tempe contre son épaule et, le ventre noué, me séparai de mon croissant.

J’appellerai. Je trouverai le bon numéro, et j’appellerai, pour de vrai…

— Ce n’est rien, chuchota-t-il.

… afin qu’on ne puisse plus lui faire de mal. J’ai beaucoup trop attendu.

— Alors du coup, m’interpella Chloé, tu reviens quand ?

Je me redressai tant bien que mal.

— J’en sais trop rien, dis-je en me frottant la tête. Au pire, en septembre.

— Et pourquoi tu ne restes pas ici pour les vacances ? Tu pourrais travailler, et Raymond serait content, en plus !

— Elle ne veut pas laisser Jules tout seul, expliqua Théo.

Je les lâchai des yeux ; mon portable vibrait.

Appel Raymond

Quand on parle du loup…

— Désolée, les prévins-je, je dois décrocher. Allô ?

— Mia, tu… tu es où ?

Mes sourcils s’affaissèrent.

— Devant chez Théo, pourquoi ?

— Ok. J’arrive.

— Quoi, déjà ?

Le bruit du clignotant se fit entendre.

— Je raccroche. Ne bouge pas, d’accord ?

— Mais… ben, d’accord, m’enfin…

Il coupa la communication. Basile écarta son oreille de mon téléphone pour que je puisse le ranger dans ma poche :

— C’était qui ?

— Raymond.

Je les laissai mordre dans leur petit-déjeuner.

— Il fa bfien ? s’enquit le curieux, la bouche pleine.

— Oui, mais il a dit qu’il venait.

— Où ça ?

— Ici.

Je croisai mes mains entre mes cuisses. Je les ai tous fait déplacer… pour une dizaine de minutes.

— Il passe te chercher ?

La question de Théo m’effleura ; j’ignorais si j’en connaissais la réponse, ou si j’avais mal interprété l’appel. Mais une poignée de minutes plus tard, la berline fit son apparition…

— Bon, bredouillai-je, désolée de vous avoir demandé de venir pour si peu.

— Au moins, tu ne partiras pas le ventre vide !

Je remerciai Basile. Je m’approchai ensuite de Chloé et lui accordai une étreinte.

— Mia !

Volte-face. Raymond me hélait depuis l’habitacle.

— Oui, criai-je, une seconde !

— On t’enverra nos résultats du bac par SMS, me promit Chloé.

— Vous avez plutôt intérêt, oui…

— Mia !

Haaaan…

Je négligeai les bougonnements de Ray et pris Théo dans mes bras. Je le pressai contre moi, l’enserrai si fort que j’aurais pu le briser.

— Ne la laisse plus te toucher, murmurai-je.

— T’en fais pas…

— Si elle recommence, sérieusement, appelle Raymond. Ou Sam, Basile, ou Chloé, peu importe.

— Oui.

— Ne la laisse plus faire.

Je vérifiai qu’il avait saisi le message. Enfin, je les saluai tous et courus vers la voiture.

***

— Me voilà !

— Monte, allez, vite.

J’obtempérai… difficilement ; c’était le cirque à mes pieds. Raymond démarra avant même que j’eusse fermé la portière.

Il est aussi pressé que ça ?

— Ma tante est arrivée ?

— Non.

Je me remis au fond de l’assise. Je n’avais pratiquement pas de place pour mes jambes ; la faute, visiblement, à une couverture et à un sac à dos. Je soulevai le plaid et trouvai…

— Jules ? Qu’est-ce que tu…

— Reste au sol, lui ordonna Raymond. Ne bouge pas ; personne ne doit te voir !

— Mia, ne pars pas, ne pars pas…

Mon tout petit frère gémit, recroquevillé dans le peu d’espace qu’il pouvait occuper, et ses yeux se remplirent de larmes. Je l’agrippai sans comprendre et l’amenai sur mes cuisses.

— Non, siffla Raymond, repose-le !

— Mais…

— Remets-le par terre.

— Arrête, bon sang ; c’est super dangereux !

Seulement, malgré ma volonté, Jules glissa pour mieux se réfugier sur le tapis. J’écartai le pan de tissu qui lui couvrait le nez.

— Qu’est-ce que vous fichez ?

Un feu rouge nous forçait à nous arrêter ; Ray préféra tourner à droite et prendre une autre rue.

— Ray ?

Il humecta ses lèvres, mais aucun mot n’en sortit. Il bifurqua dans une nouvelle direction.

— Raymond, je ne rigole pas, tu me fais carrément flipper…

— On a eu un appel.

Le conducteur resta focalisé sur la route.

— On a eu un appel, répéta-t-il, de quelqu’un qui nous sommait de fuir. Quelques minutes après, des véhicules débarquaient chez nous…

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Dans le téléphone, j’entendais, ça disait « coupez, coupez », et l’instant suivant, on n’avait plus de courant. Y’avait plus rien, plus rien qui s’allumait, plus rien qui fonctionnait…

— Raymond…

— Ils veulent s’en prendre à nous, Mia, pour de vrai ; ils sont complètement fous.

— De qui est-ce que tu parles ?

Les pleurs de Jules s’intensifièrent. Je m’accrochai à lui ; Raymond cherchait ses mots :

— Tu vois la voiture, juste devant nous ? Maintenant, regarde dans le rétroviseur.

Je m’exécutai. Il y avait derrière nous, une dizaine de mètres plus loin, un véhicule similaire.

— Ils nous encadrent.

— Ils… Comment ça ?

Le vieil homme se tourna vers moi, et alors je vis. Je vis l’état de sa lèvre supérieure. Les restes d’une coulure rouge qui s’était répandue sous son nez, et avait séché dans sa moustache. Je vis aussi, au fond de son œil gauche, un voile écarlate qui n’aurait jamais dû être là…

— C’est pour me surveiller, murmura-t-il. Ils veulent s’assurer que je rentre bien chez nous.

Ses doigts comprimèrent le volant. Nous quittions la ville.

— Qui ? soufflai-je. Qui t’a fait ça ?

— Ceux qui s’en sont pris à ta mère.

Le silence.

Une douleur, vive, puissante.

— Ils ont retourné la maison à la recherche de choses lui ayant appartenu, poursuivit-il, quelqu’un les a persuadés qu’elles étaient en ta possession. Je n’ai pas dit où tu te trouvais, alors ils ont décrété que si je n’allais pas immédiatement te chercher, ils… ils s’en prendraient à vous, Jules et toi, dès qu’ils vous auraient mis la main dessus.

Ces mots traversaient mon esprit sans que je les interprète. Ils traçaient des sillons douloureux dans mes pensées, ravivaient des images. Des peurs.

— Et papa, où est-il ?

Pas de réponse. Je sortis mon téléphone.

— Mia…

Je composai le numéro de mon père et lançai l’appel :

— Il faut le prévenir.

— Mia, il ne répondra pas.

— Tu as essayé ?

Tandis que je pivotais vers lui, un point clair attira mon regard vers la route des mines. Il y avait, au pied du ballon montagneux, plantée dans sa verdure, une épine – une épine qui avait dû tomber de bien haut. Des gens s’étaient massés autour d’elle. Entre ses bosses et son métal tordu, je devinai les restes d’un pare-brise. Reconnus les vitres fumées. Son allure.

Non…

J’enserrai mon ventre, étouffais.

— Il… c’est, on doit s’arrêter.

Le conducteur se contenta de pincer ses lèvres.

— Il faut qu’on l’aide, Raymond !

— On ne peut pas…

Mon cœur ne battait plus et je luttai pour le libérer de ses chaînes, lui permettre de vibrer, pomper, relancer mon souffle et mes organes, éclater sa cage odieusement étroite et respirer à nouveau.

— Arrête-toi, s’il te plaît, arrête-toi…

— On ne peut rien contre ces gens, se désola-t-il. Ce qu’ils font, ce qu’ils sont prêts à faire, et même leurs buts : tout nous dépasse. Nous ne sommes que des pions dont ils se servent pour accéder à ce qu’ils cherchent.

— Mais je n’ai pas ce qu’ils cherchent !

— Cela n’a pas d’importance ; eux, le croient dur comme fer. Si je suis venu, ce n’est pas pour te livrer, comprends-moi bien : c’est là ta dernière chance.

Il amorça un virage et arracha la carcasse fumante de mon champ de vision :

— Il faut que tu partes. Emmène Jules avec toi, loin.

— Où ? Où veux-tu que j’aille, je n’ai nulle part où aller !

Il me désigna le sac à dos et, sur ses consignes, j’en ouvris la poche extérieure. Mon regard s’embua en croisant un orbe bleuté.

— Tu savais ? articulai-je.

— Fais-moi confiance.

Raymond avait beau ralentir pour gratter quelques précieuses secondes, la situation m’échappait ; tout allait beaucoup trop vite.

— Écoute-moi, Mia, écoute-moi bien… Tu vas mettre ce vortex dans ta poche, et ce sac sur ton dos. Discrètement. Ensuite, tu prendras Jules dans tes bras. Une fois devant le portail de la maison, tu ouvriras ta portière et tu te mettras à courir aussi rapidement que tu le pourras. Il y a une vieille murette dans l’ancien pré : je ferai en sorte que vous y arriviez sains et saufs. Tu claqueras ton vortex dessus, et vous prendrez la route.

Une partie de moi, en cet instant, se morcela. Elle savait :

— Et toi ?

Alourdis par le silence, des flots de détresse cascadèrent sur mes joues.

— Raymond…

— Promets-moi que tu…

— Non, arrête, tout sauf ça !

Les sanglots de Jules redoublèrent, par ma faute. Raymond le couva des yeux.

— Regarde qui est devant toi. Tu vois dans quel état il est ? Il n’a plus que toi, tu ne peux pas te permettre de négocier.

Mes paupières tombèrent pour endiguer l’afflux de douleur ; je m’y noyais. Jules, cramponné à mes genoux, ne pouvait retenir la sienne, et elle coulait par marées brûlantes le long de mes jambes.

Nous commencions à gravir la route des mines. D’une main, Raymond ôta la chaîne qui pendait à son cou.

— Promets-moi tout de même. Promets-moi que tu feras attention à toi. Que tu prendras soin de ton frère, et que vous ne mettrez pas vos vies en danger. Promets-le-moi, Mia.

Il pleurait. Je ne l’avais jamais vu pleurer, et cela fendit le dernier morceau de moi qui tenait encore le coup.

Il déposa le bijou sur ma cuisse. Puis, il fixa la route. Ses paumes tremblantes sur le volant, il m’expliqua qu’il tenait ce collier de sa mère. Qu’à travers son pendentif, elle disait veiller sur lui.

— Porte-le et ne le perds jamais. Maintenant, c’est moi qui te protège.

— Arrête…

Sa mère avait peut-être été croyante, je ne voulais pas croire ; je refusais de croire en l’inévitable échéance de la mort. Je refusais de croire que nos chemins, d’une seconde à l’autre et après tant d’années, allaient devoir se séparer ; je voulais croire qu’il y avait encore une chance pour que l’on s’en sorte tous ensemble. Je tentai de rassurer Jules. Ses pleurs amplifièrent le fracas désespéré qui broyait mes organes.

Nous roulions doucement – trop ; on nous fit des appels de phares. Raymond se concentra :

— Prépare-toi.

J’enfilai son collier. Je glissai ensuite le sac sur mes épaules, l’orbe dans ma poche… Non, je ne peux pas ! Mes yeux dépouillèrent le ciel pour y puiser du courage lorsque j’aperçus la maison, la ligne électrique au sol et les véhicules qui comblaient l’allée. L’un d’eux se plaça soudain en travers du chemin des mines pour nous forcer à rejoindre notre garage…

Raymond choisit le fossé.

Il quitta le goudron, accéléra puissamment pour ne pas décrocher et resurgit sur la route des mines ; l’obstacle ainsi contourné n’eut pas le temps de réagir. Nous gagnâmes encore en vitesse, remontâmes la voie jusqu’à distancer nos suiveurs, quand Ray pila soudain :

— Cours !

J’obéis : je plaquai mon frère contre moi et bondis hors de la voiture. Deux hommes se lancèrent à nos trousses mais je me jetai dans les herbes, tous mes sens dirigés vers la murette que nous devions atteindre et l’âme déchirée par les cris de Jules :

— Ray, non !

***

Raymond Gauthier fit marche arrière : il percuta de plein fouet le véhicule derrière lui. Un autre tentait de passer par le champ : le vieil homme changea de vitesse et, pied au plancher, envoya sa voiture s’abîmer contre lui.

***

On y était, on y était presque ; plus qu’une trentaine de mètres ! Mon frère s’accrocha à mon cou alors que j’extirpais le vortex de ma poche.

— Ça va aller, Jules, je te le promets !

Je me retournai une dernière fois. Nos poursuivants avaient gagné du terrain ; d’autres s’en prenaient à la voiture de Ray.

Ils forcèrent sa portière… projetèrent le vieil homme au sol.

Raymond ne se releva pas.

Tandis que je lançais le vortex contre la pierre, tandis que notre échappatoire nous ouvrait grand les bras, je compris que jamais, de toute ma vie, jamais je ne saurais me le pardonner.

Je l’avais tué.

***

Raymond Gauthier se laissa faire. Depuis le goudron, ses yeux trouvèrent Petit Sim, délaissé sur le siège passager, avant qu’on ne l’en éloigne. Il eut à peine la possibilité de poser un ultime regard sur les enfants Starck.

L’aînée se tourna vers lui. Durant une éternité.

Puis, tous deux disparurent.

À cet instant, un sourire naquit sous la vieille moustache. Le cœur léger, Raymond Gauthier ferma les yeux, et oublia le reste. Les hommes qui le traînaient. Ceux qui juraient. La brûlure de ses cuisses sous le frottement du macadam. Un mot, un seul, voyageait désormais sur ses lèvres… et ne les quitta plus.

— Merci.

Commentaires

Mes aïeux ce chapitre, ça fait tout bizarre de le relire... C'est toujours aussi intense !
 1
vendredi 3 mai à 19h44
Merci Chimène ! Ravie qu'il ait conservé son petit effet :)
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samedi 4 mai à 18h56
C'est horrible.
 1
jeudi 9 mai à 14h23
Merci, hé hé hé !
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jeudi 9 mai à 16h10
Sadique ! Vile autrice !
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jeudi 9 mai à 17h18
À ton service !
 1
jeudi 9 mai à 21h26