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K. M. Rivat

mardi 5 février 2019

La Mécanique du Temps – Tome 1 : Promesse

Chapitre 1

LE DERNIER VOYAGE

Date et heure inconnues

Sonia courait. Vite. Ses pieds frappaient les pavés et la propulsaient plus loin à chaque fois. Elle n’osait pas se re­tourner.

Ils étaient là.

Les émissions nocturnes rendaient l’existence des habitants trop confortable pour qu’ils prêtent attention à une course-poursuite sur le pas de leur porte. Ici, on avait l’ha­bitude d’entendre les ados traîner dans les ruelles, les trafics allaient bon train et mieux valait ne pas s’en mê­ler ; c’étaient des affaires de jeunes. Compter sur le courage ou la curiosité des citadins relevait d’un luxe que Sonia ne pouvait s’octroyer. Alors, à l’approche de la première impasse, elle y envoya un orbe et se précipita dans un voile de lueurs.

Sa silhouette disparut.

Il pleuvait, soixante-dix ans plus tôt. Ses bras encais­sèrent le choc au fond du cul-de-sac, mais elle n’eut pas le loisir de reprendre son souffle. Elle se remit à courir.

Ne pas perdre de temps. Des vies étaient en jeu.

Sonia le savait mieux que n’importe qui. Le monde qu’elle connaissait ne tenait qu’à un fil, au trépas d’un tyran ou à la naissance d’un libérateur. Si un paramètre changeait, tout tomberait à l’eau : elle ne pouvait rien modifier, même pour sauver sa peau.

Des grésillements déchirèrent le ciel. Les voix de ses poursuivants, bientôt, les couvrirent.

Impossible.

Elle volta. La pluie ne suffisait pas à masquer l’immensité de leurs ombres, menaçantes et trop nombreuses sous les réverbères. Il fallait fuir.

Lorsqu’elle jeta un œil inquiet dans son sac, trois orbes éclairèrent son visage. Trois voyages. Elle n’attendit pas pour se glisser dans une nouvelle faille éphémère… qui se rouvrit, quelques instants plus tard.

Comment diable parvenaient-ils à la suivre ? Ils de­vaient avoir quelque chose pour forcer le passage derrière elle, mais quoi – depuis quand ? Ce n’était pas concevable qu’ils maîtrisent les tachyons, ils ne pouvaient en dompter l’énergie, tout du moins pas aussi bien qu’elle. Sinon pourquoi la traqueraient-ils ?

Sonia se jeta dans une énième ruelle avant de lancer l’un de ses derniers orbes, puis se précipita dans la lumière qu’il lui offrait. Retour dans le passé. Et elle reprit sa course en protégeant ses arrières.

Un flot de lumière se dégageait déjà dans son dos.

Elle sut. Où qu’elle aille, ils la retrouveraient toujours. Cette fois-ci, ils ne la lâcheraient pas. Et si elle ne pou­vait plus fuir, elle devait se cacher.

L’usine textile était droit devant.

Il ne lui restait qu’un orbe.

Dernière chance.

Surtout, ne pas la gâcher.

Elle passa la boule brillante dans sa poche et s’engouffra dans l’usine. Le gardien devait patrouiller à cette heure, alors elle agrandit ses foulées et traversa le plus silencieu­sement possible les salles grouillant de lainages.

Une porte claqua ; elle s’abrita derrière une table. Ils étaient là, tout près, dans l’usine. La peur lui aurait volontiers fait fermer les yeux si le gardien n’était pas apparu en percevant leur raffut. Et l’homme, armé de sa lampe torche, la vit aussitôt.

— Hé, vous, là !

Il agrippa Sonia aussitôt qu’il le put :

— Levez-vous !

— Non…

— Venez avec moi immédiatement ou je préviens la gendar­merie !

— Ce qu’elle craint, monsieur, n’a rien à voir avec vous.

Le gardien se retourna. Il enclencha une rangée d’éclairages faiblards et révéla un intrus, à quelques tables de là. D’autres, dans l’ombre des imposantes machines, se distinguèrent peu à peu.

— Vous n’avez rien à faire ici. Fichez-moi le camp, et vite !

Un cliquetis : une arme. Sonia se redressa d’une traite et passa devant le gardien. Les lèvres de son poursuivant s’ouvrirent alors.

— Bonsoir, Sonia…

Elle ne répondit ni ne baissa les yeux. À deux pas, celui qu’elle considérait comme son binôme était flanqué de molosses dont les canons brillaient dans le noir.

— Que voulez-vous ? souffla-t-elle.

— Tu le sais. Ils ont besoin du protocole, de la com­position… des derniers éléments.

— Beckett ne vous pas fait confiance, je ne vois pas pourquoi j’irais à l’encontre de sa décision.

— Peut-être parce que ça lui a coûté la vie ?

Elle peina à contenir les frissons qui lui ravagèrent le corps. D’un coup de tête, elle désigna le gardien incrédule.

— Laissez-le partir.

Son interlocuteur ne s’y opposa pas.

Le bon monsieur leur jeta un coup d’œil plein d’incom­préhension mais mit moins d’une seconde à détaler. Sonia écouta ses pas rapides doubler les battements de son cœur. Jusqu’à ce qu’un tir de revolver venu du fond de la salle ne fasse taire le monde et sa poitrine.

L’horreur fut telle en son crâne qu’elle ne se sentit pas empoignée sur l’instant. Elle ne le comprit qu’à l’instant où son dos frappa un mur et où le poing de son interlocuteur, fermement refermé sur sa veste, écrasa ses côtes. Les molosses couraient déjà en direction du cadavre, leur arme bien en main, lorsqu’il relâcha son entrave.

— Reprends-toi, je t’en prie. Sa vie n’avait pas d’importance.

— Chaque vie a son importance, Antoine !

— Alors donne-moi le protocole si tu souhaites en sauver d’autres.

Incrédule, Sonia le dévisagea.

— En sauver d’autresquoi, c’est ça, votre nouvelle lubie ? Antoine, tu ne le peux pas.

— Vraiment ?

— C’est contre les règles !

— Les règles, je m’en moque !

Il inspira plus fortement. Sonia plongea une main hési­tante dans sa poche jusqu’à frôler le dernier orbe, dans l’ombre, là où elle aurait pu le craquer et s’enfuir. Pourtant, elle refit face :

— Tu serais donc prêt à perdre tes parents, ta compagne, ta famille, tout ça pour modifier de petites choses déjà écrites ?

— Je n’ai pas le choix.

— C’est confortable de s’en persuader, n’est-ce pas ?

Il eut un rictus agacé, mais Sonia avança et avala le peu de distance qu’il tentait d’établir.

— Aide-moi, reprit-elle. Ne les laisse pas poursuivre. L’Antoine que je connais vaut tellement mieux que ça.

— Ne commence pas.

— Je ne peux pas croire que tu acceptes de transgresser un principe aussi élémentaire…

— Je veux juste que les choses rentrent dans l’ordre.

— Et tu imagines qu’ils s’en arrêteront là ? Que ça n’aura pas d’incidence ? On a fait suffisamment d’erreurs, et si on ne les assume pas, il est probable qu’on les aggrave.

Ses mots se morcelèrent au retour des hommes et des femmes de main car l’un d’eux, sur sa gauche, entreprit de réciter le nom de ses proches. Elle en perdit le souffle.

— Ils ne sont au courant de rien.

Il rechargea son arme.

— Ils ne sont au courant de rien ! répéta-t-elle. Pourquoi les aurais-je mêlés à ça ?

Sonia s’accrocha à la vue de son ancien collègue comme à un mât en pleine tempête. Droit, glacé, imperturbable. Incapable de soutenir son regard ou d’avoir un soupçon d’influence sur ses chiens de garde.

— Antoine…

— C’est ta dernière chance, la coupa-t-il : le protocole. C’est tout ce qu’on te demande.

Alors, Sonia Starck se laissa submerger par un sourire. Une grimace vaincue, fragile. Puis, en rassem­blant les miettes de courage qui lui restait, elle prononça le mot qui lui brûlait la gorge :

— Non.

Un claquement brutal lui répondit.

Assourdie, elle mit du temps à constater le long filet d’hé­moglobine s’échappant de son ventre. Ses mains trem­blaient en le recueillant. Elles ne pouvaient l’empêcher de couler. Antoine, en silence, l’approcha, sans prêter un œil au revolver qui la pointait de nouveau. Il l’accompagna à mesure qu’elle glissait vers le sol.

— Je suis désolé. Si tes proches doivent te rejoindre, je veillerai à ce qu’ils ne souffrent pas.

Sonia leva une ultime fois la tête. Elle oublia la douleur pour mieux le corriger, le plus doucement du monde :

— C’est moi qui les rejoindrai.

Antoine tressaillit lorsqu’une deuxième balle la traversa.

Commentaires

J'ai l'impression que Sonia en sait beaucoup, mais impossible de savoir quoi, rjrllemlsllsle djjddke zjziloz
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samedi 2 février à 10h18
Je ne dirai rien, mouhahahaha
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samedi 2 février à 10h38
Qu'est-ce que j'ai pu le relire celui-là pour essayer de tout comprendre ! Encore maintenant il y a des choses qui m'échappent x)
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mardi 5 février à 08h50
Haha ! S'il ne restait pas un chouïa de mystère pour le tome 2, ce ne serait pas drôle. Et encore, tu as quelques cartes en main pour démêler le tout...
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mardi 5 février à 13h11
Quel chapitre ! Beaucoup de questions, beaucoup de mystère, ça donne très envie d’en savoir plus. J’aime !
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vendredi 8 février à 11h28
Merci Julie ! J'espère que la suite sera à la hauteur.
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vendredi 8 février à 22h49
Je sens que je vais adorer ton histoire, mais que je vais te détester parce que j'ai l'impression que tu aimes bien te débarrasser de tes personnages ! Il y a tout plein de mystères, j'ai hâte d'en apprendre plus !
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vendredi 12 avril à 07h18
Je reconnais que ça fait déjà beaucoup de morts en peu de temps ! Et en effet, tu me cernes bien... hin hin.
Merci de prendre le temps de lire cette histoire, j'espère de tout cœur que ça ne te décevra pas !
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vendredi 12 avril à 17h04
Pauvre Sonia, elle savait ce qui allait lui arriver, et elle a tout accepté :'(
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samedi 27 avril à 21h05
Elle s'est résignée sur la fin... en effet.
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samedi 27 avril à 22h48
Fin du chapitre 1 et je suis déjà happée par cette histoire. C'est très fluide, plein de mystère et je suis super curieuse d'en apprendre plus. Du coup, à très vite ! ;)
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dimanche 8 novembre à 14h27
Un grand merci, Kahlan ! Ça me fait très plaisir si ça t'a plu et intriguée ♥
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mercredi 11 novembre à 22h08
WOW \o/

Ok si on rentrait directement dans l'action dans le prologue, là on passe un stade supérieur XD
J'avoue que, même si le personnage n'est pas resté longtemps, j'ai apprécié le personnage très mystérieux de Sonia qui nous permet d'introduire des éléments clés de l'histoire. Ces étranges orbes, cet ennemi certainement vêtu d'un complet impeccable et d'un sourire aussi charismatique que ravageur doublé de... Bon ok je m'égare. Toujours est-il qu'on voit énormément de chose dans ce petit chapitre et je demeure conquis ! Je m'empresse de lire la suite :D
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lundi 4 octobre à 03h47
Ah ah, les "ennemis" ne sont pas forcément aussi classes mais c'est une bonne manière de les voir !
Contente que ça ait eu son petit effet ^^
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mardi 5 octobre à 07h50