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Chimène Peucelle

dimanche 24 mars 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 9

Cryptides portés disparus, Amérique du Nord

Mothman – Héros ; affilié au Möbius

Coyote – Divinité ; indépendant

Cottontail – Divinité ; affilié au Möbius

Amoxoaque – Divinité ; indépendant

L’Hermaïque , édition du 13 janvier 2015.



«  Imperium nostrum invisibile est, et umbra quis orbem terrarum tegit.  »

Tarja sent le métal se modeler contre sa poitrine mais, autant qu’elle puisse en juger dans la faible lumière, le médaillon du cadavre n’accuse aucun changement. Sa face est vierge, pourtant son ruban expose le grade de son propriétaire ; normalement, les deux transformations devraient dépendre de la formule du Möbius. D’où peut bien provenir pareil dysfonctionnement ?

Elle prononce encore la devise, à voix basse, puis se penche et tâte le cou du cryptide pour s’assurer de son complet décès. Sans qu’elle ose se l’avouer, cette présence macabre brise le doux cauchemar dans lequel l’a plongée son exploration et la raccroche à un semblant de réalité.

Ce qui se cache dans Winchester s’en est déjà pris à un agent du Möbius. Tarja est peut-être sa prochaine victime.

Elle rengaine Durandal et fouille la pièce sans parvenir à déterminer l’origine du bruit mat qui l’a attirée ; sûrement à cause du manque de lumière. Une part de son cerveau refuse de reconnaître que ce son, le premier émis dans la Maison, était uniquement destiné à la mener au cadavre en guise d’avertissement. Elle tente de voir l’extérieur par la fente du volet mais seul lui apparaît ce qui semble être le bleu du ciel californien. Elle n’est définitivement pas dans une pièce du rez-de-chaussée. Le bois résiste à ses ongles ; elle finit par dénuder Durandal à nouveau pour se frayer plus rapidement un chemin vers la liberté.

Au moment où la lame allait mordre le volet, une mollesse étrange envahit les muscles de la valkyrie et l’épée pointe vers le sol, inerte. Tarja fait un rapide check-up de son corps, ne note aucune dégradation particulière, réitère avec plus d’effort : nouvel échec. Impossible de s’attaquer à la Maison, alors qu’elle a déjà brisé un loquet et mis des coups de pied dans d’innombrables bouts de bois depuis qu’elle a pénétré ses entrailles.

En plus d’être infesté de Décadence, Winchester est un monument à forte concentration magique, qui doit exceller à se protéger des intrus qui voudraient le blesser – et visiblement, surtout à l’arme blanche. Tarja finit par admettre que sa faiblesse, quelle qu’en soit la nature, ne lui permet pas de lutter contre l’instinct de préservation de la Maison… Les conséquences pourraient lui coûter cher.

Le message est d’une clarté limpide. Elle boit une gorgée d’eau, récupère le médaillon de son ex-collègue pour l’identification, puis quitte le salon sans regret. Une fois dans le couloir, elle recommence à respirer par le nez.

Winchester ne compte aucun sous-sol. Alors vite, trouver des escaliers qui descendent ou une fenêtre en état de marche pour s’échapper de l’enfer et voler au secours de Chulyen… avec de meilleures chances de réussite.

Elle repart.

Vraiment, il fait de plus en plus chaud.

Tarja marche. Une, deux, une, deux. Elle marche encore. Elle marche toujours. Tourne dès que l’occasion se présente, toujours à sa droite, et suit gauchement les parois des salles qu’elle traverse pour garder un semblant de contrôle sur son périple aux allures de fuite.

La magie de Winchester se fait collante, gluante contre sa peau, comme si elle cherchait à ralentir son erratique progression. Tarja en a connu, des environnements hostiles qui agressaient ses sens, mais cette Maison bat peu à peu tous les records qu’elle a déjà décernés. Il faut se préserver. La Décadence n’est pas quelque chose qu’elle peut affronter la tête haute, quelle que soit sa puissance physique ou magique. C’est une certitude. D’où la tient-elle déjà ? Est-ce que quelqu’un lui a dit ça ?

Une énième porte s’ouvre et des relents de brûlé giflent Tarja quand elle entre ; une chambre de fortune si elle se fie au matelas heurté par son pied. Mais ce n’est pas tout.

Pour la première fois depuis le début de sa mission, avec un luxe de précaution afin que la Maison ne croie pas à une agression, Tarja sort un briquet bon marché de son pantalon pour s’éclairer.

Des macchabées.

Elle en compte cinq, allongés sur les lits miteux, recroquevillés les uns contre les autres. Les vêtements flasques, les membres racornis, l’épiderme fripé et les visages déformés leur donnent des allures d’embaumés à peine exhumés. Pas de trace de lutte : sans être bien ancienne, leur mort doit davantage dater que celle de l’Enquêteur.

Tarja ravale sa bile et hume prudemment l’air autour d’eux : un peu de magie des grandes plaines subsiste sous celle de Winchester. À n’en point douter, elle est tombée sur les fameux autochtones que le Möbius n’arrivait plus à contacter.

Aucun bruit, quel qu’il soit, pour annoncer cette seconde découverte. Est-ce suffisant pour invalider sa théorie de l’avertissement et confirmer qu’elle a bel et bien perdu un indice décisif en passant son chemin la dernière fois ? Le constat reste le même : hors de question qu’elle rende l’âme comme une vieillerie flétrie dans l’une des pièces de cette odieuse demeure.

Sa montre indique onze heures moins le quart. Le temps passe à une vitesse alarmante. Si ça se trouve, Chulyen est déjà sorti de la Maison et il attend, deux cafés très noirs dans les mains, qu’elle daigne le rejoindre au bord de la mer…

S’enfuir. Comment, déjà ? Oui, une fenêtre. Une fenêtre à trouver, à ouvrir, à forcer, à briser. Si Winchester cesse de jouer avec ses nerfs et le fil de son épée.

C’est plus fort qu’elle, elle sort de la chambre à reculons. Durandal lui gueule de courir dans les corridors, d’enfoncer les portes à coups de pied, de vendre chèrement leurs peaux à ce prédateur invisible qui ébouillante leur sang-froid. Tarja résiste. La voix de l’épée n’a aucune valeur sous cette pression psychologique, par laquelle sa conscience primitive se laisse malgré elle submerger.

Ne pas lâcher le mur cette fois. Quitte à y perdre un ongle, à s’y écorcher les doigts. Rythmer son pas sur le chant de Durandal, respirer par la bouche et garder les yeux bien ouverts pour détecter la moindre source de lumière. Ce n’est pas si compliqué… Si elle ne s’y tient pas, qui sait ce qui l’attend. Contre sa hanche, Durandal gronde sa frustration.

Chaque centimètre carré de la Maison semble transpirer cet insoutenable fumet. À quoi ça lui fait penser exactement ? Qu’est-ce qui crame comme ça ? Du bois, du plastique ? De la chair, ça sentirait meilleur, même trop cuit. Elle a mangé du ragoût de bœuf ce matin mais son malaise de tout à l’heure lui a vidé l’estomac. Elle se rend compte qu’elle meurt de faim. Chulyen a intérêt à l’accueillir avec un bon plat de viande s’il a déjà réussi à s’échapper. Et avec un grand, grand verre d’eau ou de bière.

Le mur ! Elle s’y raccroche soudain, s’arrête une seconde pour réordonner ses pensées. Il y a une barre de céréales dans une poche de sa veste, elle résiste à la tentation de peur d’encore se distraire.

Elle renifle l’air par réflexe et se tord en deux sous l’assaut d’un violent haut-le-cœur. À quel mur elle vient de s’appuyer ? Celui qu’elle suivait, ou l’opposé ? Elle calme sa respiration et déploie ses autres sens pour se réorienter. Ça ne donne rien.

Winchester l’aveugle, la ligote et la bâillonne. Winchester ou la Décadence, à ce stade ça lui est bien égal. L’environne une magie filandreuse et chaotique, dont les onces désordonnées lui chatouillent le corps et brouillent le peu de certitudes qu’il lui reste.

Tarja recommence à marcher. Une, deux, une, deux

Une, deux, une, deux.

Durandal chasse comme elle peut les énergies parasites qui entravent leur trajectoire ; chaque enjambée de la Nocte résonne comme une nouvelle victoire sur leurs oppressantes geôlières.

Un bruit, derrière.

Tarja se retourne, scrute les ténèbres et revient sur ses pas, assoiffée d’indices, d’une porte de sortie à la torpeur qui l’empoisonne. Peu importe si ce sont d’autres cadavres qui l’attendent au détour d’un faux escalier : elle veut de l’imprévu, de la nouveauté. La conviction qu’elle n’est pas enfermée dans ce cycle cauchemardesque qui la fait errer dans la Maison hantée.

Des mots en pagaille se bousculent entre ses lèvres bourdonnantes, des tentatives vacillantes de qualifier ce qu’elle croit vivre pour mieux l’affronter. Elle pousse toutes les portes, teste toutes les fenêtres, même celles qui ornent le plafond. Plus un son.

L’a-t-elle vraiment entendu ?

Une caresse fantôme hérisse ses épaules nues ; depuis quand ne porte-t-elle plus sa veste militaire ? C’est cette température indécente qui l’étouffe et l’a poussée à s’en débarrasser. L’ire de Durandal ard désagréablement contre sa cuisse et il faut à Tarja des trésors de patience pour ne pas s’en délester : les Caciques seraient furieux si elle l’abandonnait… Pareil pour son médaillon qui rebondit avec régularité sur sa poitrine, comme une bille en fusion dont elle ne peut défaire le ruban. Elle voudrait refaire sa tresse, desserrer ses lacets, trouver quelque part dans cette fournaise une infime bouffée de fraîcheur, juste le temps de retrouver sa superbe, de se retrouver elle-même.

Des filets de sueur dévalent ses bras, ses jambes, son dos ; ces traîtres rôtissent sans se lasser tandis que l’air qu’elle aspire à grandes goulées lui glace la gorge. Chaleur ou terreur ? Les deux l’affolent et l’écœurent.

« Chulyen ! »

Elle a fini par le faire, par hurler. S’il parvenait à l’entendre, la Décadence laisserait-elle passer sa réponse ?

Chulyen

Ce nom de guerrier devient un appel plaintif, désespéré. Elle déteste ça.

Chulyen

Elle entend mal sa propre voix.

Chu

Son pied s’égare dans le cadre d’une fenêtre donnant sur le plancher et cette fois-ci, rien n’arrête sa chute.


La rudesse des planches calme ses sangs.

Sa tresse a dégringolé son omoplate pour chatouiller le creux de son poignet. Le fourreau de Durandal a cogné contre le bois en protégeant l’épée.

Tarja a fermé les yeux. Elle reprend son souffle.

Que dirait-on en Europe, si on la voyait dans cet état ?

Sigrid aurait honte. Leur père aussi.

Elle se met à genoux avec un luxe de prudence, les coudes éraflés d’avoir amorti le choc. L’air est si lourd. Comme si elle respirait de la fumée.

La douleur lui a remis quelques idées en place. Elle savoure l’immobilité, étire ses orteils comprimés, fait craquer ses muscles. Toujours ça de pris. Chaque minute compte et dans très peu de temps, elle devra reprendre sa course effrénée. Son estomac se contracte : elle crache une bile âcre, avec le sentiment idiot d’exorciser les mauvaises énergies que Winchester lui impose.

Là. Ça va mieux, non ? Se redresser.


Il y a quelqu’un derrière elle.


Ce n’est pas une impression, une nouvelle farce jouée à ses sens épuisés. C’est son instinct de cryptide qui a enfin compris que de prédatrice, Tarja est devenue proie, et ce dès qu’elle a pénétré dans cette foutue Maison.

Une puissante chair de poule recouvre son corps et chacun de ses cheveux se hérisse sur son crâne. Un pas. Deux.

Un Nocte, non. Un local ?

Trois.

Le frisson d’un manteau. Le doux sifflement d’une respiration aussi légère qu’un courant d’air.

La Décadence n’est pas une entité pensante ?

Quatre.

Du silence. Chaque seconde qui passe est un véritable supplice. Ce qui avance dans son dos exhale une violence presque physique.

Un contact sur ses cheveux. La caresse se déplace. C’est presque un soulagement quand les doigts de l’inconnu deviennent enfin tangibles en se refermant comme un piège sur les hautes mailles de sa tresse. Le crâne de Tarja est irrésistiblement tracté en arrière et son dos se dresse, sa nuque se creuse, jusqu’à ce que son visage fiévreux soit face au plafond.

L’inconnu est un trou noir.

Elle parvient à distinguer une silhouette longiligne, un cou maigre comme celui d’un vautour, et les ténèbres de Winchester qui se foncent en lambeaux torturés dans son ombre plus sombre que l’obscurité.

Après, son regard la happe. Elle chute tête la première au fin fond des enfers.

« Ouvre-moi tes yeux. »

Il lui crame la rétine. Les appels à l’aide de Durandal s’assourdissent. Chaque muscle de son corps se détend dans une sidération de captive et le brûlé s’insinue à nouveau dans ses narines.

« Ouvre-moi tes yeux. Je veux voir ta lame. »

Elle cède. Disparaissent la fatigue, le plancher, la douleur, le brûlé.

Elle n’est plus qu’une pensée qui chavire dans le volcan de ses prunelles.


Fattige lille…

L’inconnu la recueille dans le creux de sa main et la cajole dans un danois chantant. Tarja s’abandonne sans remords et le laisse s’attendrir sur son pauvre sort. Ne mérite-t-elle pas un peu de repos ? N’a-t-elle pas assez souffert dans cette foutue Winchester ?

Pauvre, pauvre petite. Que fais-tu si loin de chez toi ? Qui t’a poussée dans mes bras ?

Sans qu’elle y prenne garde, une multitude d’images défile sous ses paupières désormais closes : elle se remémore en pagaille les réserves visitées avec Chulyen, leur première mission, leur rencontre à Washington, et avant cela son arrivée en Amérique, les onze heures passées à pleurer toutes les larmes de son corps dans l’avion… Le moment fatidique.

« Je pars. »

Pauvre petite. Il a dû t’en falloir, du courage, pour prendre le large. Ça se passait mal avec ta maman ? Ton papa ?

Tarja explique.

Dès que les jumelles sont nées, leur maman s’est suicidée de son épée, sous le regard ému de son dieu et de ses sœurs. Parce qu’une valkyrie entière n’est pas une mère, mais une guerrière. Il paraît que le Walhalla a honoré son sacrifice avec des feux, des parades et des banquets pendant plusieurs semaines ; Tarja et Sigrid étaient trop jeunes pour s’en souvenir.

Que c’est triste. Mais ce n’est pas à cause de ça. Ton papa ?

Son papa les a aimées. Enfin, pour un temps. Il l’a reniée quand elle est partie.

Un dieu comme lui, renier une fille comme toi ? Il doit s’en mordre les doigts.

Il s’est corrigé après, il s’est ravisé, il lui a assuré par messages interposés que si elle voulait revenir, les portes du Walhalla lui resteraient toujours ouvertes. Elle a refusé. Ça l’a mis dans une incroyable colère.

Tu ne les redoutes pas, ses colères ?

C’est aussi pour s’en protéger qu’elle a quitté l’Europe. Odin s’est toujours très bien entendu avec Sigrid. Mais avec elle, il n’y a jamais eu que des tensions, des disputes et des cauchemars.

Tu es un peu le mouton noir du Walhalla.

Voilà.

À cause d’une bête dissonance de caractères ? Ou est-ce qu’il y avait… autre chose ?

Y réfléchir est étonnamment douloureux. L’espace d’une seconde, Tarja se prend à résister à l’emprise de l’inconnu, à s’interroger sur sa promptitude à lui presser la tête pour en extraire ses plus substantifiques souvenirs. Puis il appuie sans scrupules sur sa conscience pour l’immerger à nouveau et elle cesse de renâcler.

Sigrid et elle ne sont pas des valkyries comme les autres.

Nous y voilà.

Ce n’est pas de leur faute. Elles sont nées avec une particularité, une conséquence malheureuse des pouvoirs de leur père et de la nature de leur mère.

Malheureuse, vraiment ? Ce n’est pas, au contraire, un extraordinaire coup de chance ?

Elle n’a jamais réussi à le voir comme un avantage sur les autres cryptides. D’ailleurs, si son père n’avait pas longuement parlementé avec les Caciques, les jumelles auraient été exécutées à la naissance, comme tous les hybrides contre-nature que certains ont le malheur d’engendrer.

Tu aurais préféré ça ? Mourir avant d’avoir existé ?

Elle l’ignore. Typiquement le genre de question qu’elle évite de se poser.

Moi je pense que tu as un incroyable potentiel.

Merci.

Et que tu gagnerais à le laisser s’exprimer davantage.

Non.

Allons.

Laisser cette partie d’elle s’exprimer davantage, ça serait s’y perdre, se faire gangrener par des forces qui la dépassent. Ça serait donner raison à ces imbéciles du Danemark.

Tu es ainsi faite. Ça devrait couler de source.

Elle n’a pas et n’aura jamais l’aplomb de Sigrid. Dans son cœur et dans sa tête, il n’y a de place que pour une seule nature cryptide.

L’inconnu se tait. Elle sent qu’il trafique dans les rouages de sa mémoire, qu’il renifle ses états d’âme, qu’il cherche une certaine piste. Ces réminiscences l’ont trop épuisée pour qu’elle tente de lutter.

Oh.

Quoi ?

J’ignorais tout ça…

Des cris de souffrance envahissent ses oreilles et une vague de panique la submerge. Qu’est-ce qu’il est allé exhumer ?

Fut-ce là le premier sursaut de ta volonté blessée ?

Elle comprend soudain dans quel secret il a fourré son nez. Elle aimerait rejeter en bloc cette intrusion perverse, éloigner de cette vilaine curiosité sa psyché trop fragile. Mais il est trop tard, bien trop tard. À peine la volonté de Tarja connaît-elle un infime soubresaut que l’inconnu est déjà retourné à son voyeurisme.

Elle s’en souvient si bien.


Elle et Sigrid avaient sept ans, huit peut-être ? Des jeunes pousses, des enfants. Des petites bêtes, comme les appelait leur grand frère quand il se bagarrait avec elles pour exalter leur caractère belliqueux.

C’était dans leur chambre au point d’ancrage terrestre du Walhalla, à Copenhague. Odin était absent, comme souvent. Les filles jouaient à la guerre en se chamaillant un peu, parce que Sigrid monopolisait la réplique miniature de Ridill alors que Tarja crevait d’envie de la manier.

Thor les surveillait en parlant au téléphone. Tarja n’avait jamais réussi à identifier la langue qu’il employait, mais il avait l’air profondément en colère ; comme souvent. Ils avaient le même caractère tous les trois, ils tenaient ça de leur père.

Les filles jouaient, Thor pestait. Puis il avait raccroché et Tarja, ulcérée par le manque de coopération de sa jumelle, avait décidé de mêler leur aîné au conflit pour obtenir gain de cause.

Quelle incorrigible connerie.

C’est à cause de ça que… ?

Il s’était assis dans un fauteuil. Elle s’était rapprochée à pas de loup, décidée à le surprendre, sans faire attention aux étincelles de mauvais augure qui piquetaient sa peau à chacune de ses respirations. Quand ça arrivait à leur père, les jumelles se terraient dans un coin de la maison en attendant que son humeur passe. Mais avec Thor, elles n’avaient jamais fait preuve de la même prudence.

Tarja s’était hissée comme une panthère sur le dossier du fauteuil puis, dans un savant jeu d’équilibre, elle s’était penchée au-dessus de Thor pour coller sur sa joue un baiser tout doux.

Des dizaines, des centaines de volts avaient traversé ses lèvres.

Ouille !

Ta gueule.

Elle a du mal à raconter. C’est trop douloureux.

Elle a hurlé, sûrement. Thor a beaucoup juré. Sigrid a rigolé pendant quoi, quelques secondes, avant de comprendre ce qui lui était arrivé.

Chaque inspiration amenait dans ses poumons l’odeur de sa propre chair brûlée.

On l’a soignée deux jours plus tard.

Deux jours entiers à pleurer toutes les larmes de son corps dans les bras de Sigrid, pour payer le prix de sa bêtise et apprendre à ne plus déranger les grands qui travaillent. Ça faisait tellement mal. Elle en était muette, muette de honte et d’une haine qui lui dévorait le corps. Les valkyries se moquaient de ses bouderies et de sa bouche tordue, toute bleue comme de la viande morte, crevassée et veinée d’une sale couleur cuir.

« Que tu es laide, lille ! »

La première phrase d’Odin en rentrant et en la voyant, avant de partir dans de grands éclats de rire.

Après, Sigrid lui a offert un tube de rouge à lèvres. Tarja lui a dit merci. C’était son premier mot depuis des mois.

La douleur est partie depuis longtemps. Ses commissures ont regagné en souplesse avec les décennies. Mais l’abandon et l’humiliation qu’on a laissé croître en elle, son cœur de valkyrie n’a jamais pu les oublier.

Parfait. C’est tout ce qu’il me fallait.

Tarja reprend son souffle. Elle sent des larmes ardentes dévaler ses joues.

Tu vois, je suis persuadé qu’avec un peu de bonne volonté, tu arriverais à faire des choses absolument formidables de toute la fureur qui dort dans tes entrailles. Seulement voilà : tu t’imposes des barrières qui l’étouffent. Tu as préféré fuir en Amérique plutôt que d’affronter cette bande d’hypocrites. Tu devrais arrêter de t’apitoyer sur ton sort et leur faire payer ce qu’ils t’ont infligé.

Réjouis-toi : je sais comment déclencher la glorieuse métamorphose qui t’attend ! Ne privons plus le monde de la fougueuse et vengeresse créature que tu es.

Ça grouille déjà en toi. Il me manquait juste une étincelle pour tout faire sauter.

Le pouce adroit de l’inconnu nettoie la bouche de Tarja ; le maquillage se liquéfie à son contact. Il dégage une chaleur de damné.

Effectivement. Je dirais même, viande avariée.

Elle laisse échapper un sanglot de frustration.

L’orgueil de la valkyrie, tu l’as déjà. Et si maintenant, tu donnais un peu de mou à la rage du berserker ?

Il plaque la paume sur sa bouche. Tarja rouvre les yeux.

Et elle hurle comme elle n’a jamais hurlé, pas même dans ses jeunes années. Les mots de l’inconnu lui déchirent le ventre et elle enfante d’une énergie qui envahit ses veines avec la force d’un raz-de-marée.

C’est si bon d’être soi !

Son rire se mêle à ses pleurs et elle croit l’entendre danser. Il lâche sa tresse et en une fraction de seconde, il se retire.


Le plancher lui frappe les jambes, puis tout son corps bascule et s’y étale avec fracas. L’air puant de Winchester reprend ses droits.

« Tarja ! »

Des fragrances d’huiles essentielles, la mélodie du bois et du métal d’une multitude de talismans. Le cri discordant de son Corbeau chasse les mauvaises énergies qui cherchaient encore à s’en prendre à elle. Enfin, l’entrechoc de ses pas.

Il a dû entendre son appel. Rassurée, elle s’est endormie.

Son Corbeau la secoue, la gifle, puis la hisse sur son dos et repart en sens inverse sans cesser de psalmodier. Durandal crie son angoisse dans son fourreau, mais Tarja n’arrive pas à la rassurer. Des Noctes ont envahi une partie de la Maison et les guident enfin jusqu’à la sortie. Là, d’autres prennent le relais. Ils l’hydratent, l’auscultent, la transportent dans un Foyer.

Jamais son Corbeau n’a lâché sa main. Elle s’y est agrippée de toutes ses forces en dormant.

Des palabres affolées sont parfois parvenues jusqu’à ses oreilles. Qu’est-ce qu’ils ont, ses cheveux ?


À son réveil, la nuit est tombée. L’air est d’une fraîcheur délicieuse. Chulyen s’anime dès qu’elle ouvre les yeux et couvre son visage de baisers. Elle parvient à l’enlacer et savoure le souffle du Trickster dans son cou, le moelleux de sa poitrine, les battements de son cœur tout contre elle.

« La prochaine fois que les Caciques voudront nous envoyer sur une mission décadente, et quoi que tu en penses, je déclinerai en notre nom. »

Elle acquiesce sans conviction. Avant d’approuver ou de s’opposer, il lui faudra mettre un peu d’ordre dans ses émotions. C’est trop proche, encore : il n’y a qu’un long sommeil entre Winchester et elle.

Elle se souvient de s’être perdue dans le rez-de-chaussée en cherchant Chulyen. Elle l’a appelée, puis elle est tombée, et là…

Quelqu’un lui a parlé ?

Elle a beau triturer les ressorts de sa mémoire éprouvée, rien ne lui revient, sinon une étrange mélancolie et des bouts de souvenirs abîmés par le temps et la douleur. Comment cette demeure miteuse et hantée en est-elle arrivée à lui évoquer pareilles horreurs d’enfance ?

Le reste de son corps s’éveille à son tour, et son estomac se tord sous l’assaut de la faim. Tarja met ses questionnements de côté et se redresse avec prudence.

Une évidence la frappe.

« J’ai dormi combien de temps ? Attila…

— Dix heures. Je l’ai eu au téléphone. Beaucoup de gens ont demandé de tes nouvelles… Tu n’es pas obligée de tous les rappeler. »

Elle imagine sans mal que genre de personnes indésirables a pu solliciter Chulyen. Inutile de leur accorder du temps pour le moment.

Alors qu’elle se lève avec un luxe de prudence, une mèche de cheveux tombe entre ses yeux et rebondit contre son front.

La stupeur la cloue sur place.

Sa blondeur nordique est devenue d’un noir d’encre.




Commentaires

... Serait-ce la sale bestiole qui trainait chez Attila quelques chapitres plus tôt ? Une vraie crevure celui-là, qu'on lui coupe la tête !!!

Sinon c'était une fois encore vraiment cool, hyper prenant. C'était cool d'en apprendre plus sur le passé de Tarja, la pauvre... Sacré traumatisme :(

J'en connais un outre Atlantique qui va tirer la gueule, je crois qu'il aura jamais son coup de fil !
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samedi 30 mars à 22h42
hm hm, va savoir ! Une bien sale engeance, en tout cas !

Alors là oui, il est fâché, bien fâché... on le tient jamais au courant de rien le pauvre !
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samedi 30 mars à 23h00
Pauvre Tarja TT
J'ai bien aimé le rythme du début quand elle est perdue, et aussi la description de la Decadence (ou l'autre truc qui semble être à l'origine de la Décadence). Et bersekeeeeeeeer ♡ trop cool cette légende ! C'est écossais non ?
Je vote pour qu'Attila et Tarja laissent parler leurs démons et mettent le monde à feu et à sang. Good plan.
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mercredi 3 avril à 17h58
Je crois bien que les berserkers sont aussi nordiques, puisque selon les légendes Odin en est un ! Et le... truc décadent là, eh bien je suis contente qu'il te plaise... malgré ce qu'il fait subir à mes petits !
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mercredi 3 avril à 21h33
Ah mais oui, ils sont liés à Odin, suis-je bête ! J'ai lu une histoire avec un berserker écossais, c'est pour ça xD
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mercredi 3 avril à 22h44