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Chimène Peucelle

mercredi 20 mars 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 8

En atteignant l’Amérique, les cryptides européens ont généré plusieurs conflits d’importance avec les locaux. Les Tricksters amérindiens en firent les frais : l’un d’eux périt tragiquement, assassiné par un berserker, en février 1497. Alors le dévoué Tabal-dak résolut, pour le sauver, de briser le cycle vital de ses ouailles pour leur permettre à tous d’accéder sans intermédiaire à la réincarnation.

Les Caciques acceptèrent ce compromis mais exécutèrent Tabal-dak, divinité d’Incarnation au même titre que ses homologues d’outre-Atlantique.

Chaque réincarnation de Trickster est suivie de près par le Möbius. Beaucoup ont mis leurs pouvoirs à son service pour remercier sa générosité.

Canaqueese Turner, Nocte Altier relié au Foyer principal de Montréal, Mondialisation cryptide : l’Amérique en faits et rêves, 1852.



Son rouge à lèvres déborde à la commissure. Tarja efface la bavure avec le coin d’un mouchoir et referme son miroir de poche dans un claquement sec. La chaleur grasse de San José perle déjà d’une sueur tiède ses tempes et sa nuque, empesées par ses cheveux. L’argent de son médaillon de Nocte, suspendu à son cou par le ruban, a perdu toute fraîcheur.

Les toits biscornus de l’étrange maison Winchester dentellent le bleu du ciel comme une forêt de lances. Au massif portal de fer forgé se sont ajoutées des barrières de sécurité qui achèvent de masquer le terrain aux curieux ; la pelouse fourmille de cryptides anxieux et affairés. Officiellement, il est question de réparer la conséquente panne d’électricité qui a plongé la Maison dans le noir hier matin. Officieusement, le Möbius a pris le contrôle des lieux – en versant une généreuse compensation au gouvernement californien – afin d’enquêter sur le nouveau cas de Décadence détecté par ses agents.

Tarja les a entendus discuter tout à l’heure : la Décadence provoque dans leurs appareils un dysfonctionnement spécifique qui permet, ironiquement, de la repérer. Une magie qu’on ne perçoit qu’à travers les dégâts qu’elle crée.

D’une inspiration, Chulyen finit de consumer la cigarette d’herbes rituelles qu’il s’était confectionnée. Il effrite le mégot entre ses doigts arachnéens ; le noir de ses pupilles a grignoté le reste de ses yeux. Les odeurs des plantes chatouillent le nez de Tarja et elle vole leurs ultimes effluves sur la bouche de son partenaire.

Pourvu que ça n’ait pas abîmé son rouge à lèvres.

« Ils m’ont donné des photos de la Maison. Tu veux voir ? »

Étonnants clichés : des chambres sans porte, des plafonds percés de fenêtres, des escaliers qui s’achèvent contre des murs. La lumière est tantôt chaleureuse, tantôt trop tamisée pour permettre de distinguer certains recoins. Tarja essaie de se concentrer sur les zones d’ombre, de déterminer la géographie ou l’orientation des salles les plus vastes. Chulyen lui met sous le nez une feuille A3, un plan de la Maison découpée selon ses ailes et ses étages. Un véritable labyrinthe.

« Tu sais t’orienter là-dedans ?

— Approximativement. Dans le pire des cas, on suivra un mur pour être sûrs de retomber sur nos pieds. D’autres Noctes feront des rondes autour de la Maison et on pourra leur demander de l’aide en cas de besoin… même si je doute que cette perspective réjouisse l’orgueilleuse guerrière que tu es. »

Elle lui tape sur l’épaule sans chercher à nier.

« D’après les superstitions humaines, poursuit-il, le fantôme de Sarah Winchester se baladerait dans la Maison. On remarquerait sa présence grâce à une odeur de rose venue de nulle part.

— Qu’en disent les cryptides ?

— Un Nocte passionné de post-mortem a étudié le phénomène il y a une trentaine d’années, sans réussir à prouver ou improuver quoi que ce soit. À mon avis, aucune senteur de ce genre ne pourra échapper à nos odorats combinés : ça sera l’occasion de vérifier cette croyance. »

Un Altier – un antipode, au vu de ses jambes inversées – vient à eux :

« Je dois récupérer les photos. Mais vous pouvez garder le plan pour votre mission. »

Il évite de regarder Tarja dans les yeux ; elle en tire une certaine satisfaction.

« J’attends toujours Durandal, fait-elle remarquer d’un ton acide. On devait me l’apporter il y a une demi-heure déjà.

— Mes excuses, Madame. Elle est en train de passer les derniers contrôles et nos équipes s’assurent que le changement de continent n’a pas perturbé sa magie. »

Un couple humain joue des coudes pour essayer de voir ce qu’il se trame devant la Maison ; des agents les empêchent de franchir les barrières et les repoussent fermement dans la rue.

« La Maison est restée ouverte aux visites jusqu’à hier midi, c’est bien ça ?

— Affirmatif, Madame. Tous les touristes qui y ont pénétré sont actuellement sous étroite surveillance. On ignore ce que la Décadence a eu le temps de leur faire, et après ce qui est arrivé en France et aux Balkans… D’ailleurs, d’après nos observations, l’intégralité des volets se sont mystérieusement clos, à absolument tous les étages. Ce n’était pas encore le cas hier matin. Impossible de trouver un témoin fiable pour savoir quand le changement a bien pu s’opérer. Mais physiquement parlant, ça a dû demander des heures de travail… À moins que le phénomène n’ait une origine décadente. »

L’antipode s’interrompt : une nymphe aux joues colorées par la chaleur trottine dans leur direction, chargée d’un grand sac de toile à la forme longiligne. Des vibrations familières parcourent les paumes de Tarja.

Chulyen s’empare du paquet sans un remerciement à l’intention de la petite, qui masse ses bras veinés de vert avec une légère grimace. Il le tend à Tarja et elle écarte précautionneusement les pans de tissu rêche. Il lui faut défaire une à une les lanières du fourreau, qu’on a nouées autour de la garde ; apparaît l’acier torsadé de sa poignée et l’ambre fauve qui orne son pommeau.

Un regard vers les barrières lui assure qu’aucun humain n’est en mesure de l’observer. Elle enroule les doigts autour du métal et tire lentement l’arme hors de son écrin de vair usé.

Une vague d’énergie traverse ses os et remonte le long de son bras. Elle encaisse en reculant d’un pas, la respiration coupée. La magie de Durandal coule dans ses veines, aussi bouillonnante qu’une coulée de lave en fusion ; elle atteint son cœur et le conquiert d’une pulsation en battant sa mesure et un glorieux chant de guerre. La lame au clair rougeoie comme au jour de sa forge.

Tarja expire un long souffle brûlant et remarque que les agents se sont écartés dès qu’elle a dégainé. Même si le poids de l’épée gonfle tous les muscles de son bras, elle devrait pouvoir la manier d’une seule main.

Depuis qu’elle est arrivée en Amérique et qu’on l’a privée de Ridill, elle n’a eu de cesse de chercher une nouvelle arme à brandir. Mais aucun artefact amérindien n’a supporté sa signature magique, si différente de celle des cryptides d’ici… Retrouver un peu de l’Europe à travers la mélodie de Durandal lui fait un bien fou. Peut-être que si elle parvient à la conserver après cette mission, elle réussira à l’apprivoiser et, qui sait, à communiquer avec sa conscience…

« Comment tu te sens ? »

Chulyen s’est rapproché. Elle laisse choir la toile et rengaine Durandal avec prudence.

« Ce n’est pas le genre d’arme qu’on maîtrise en une journée, répond-elle en nouant le fourreau dans les passants de son pantalon. Mais ça suffira pour Winchester.

— Madame Sørensen l’interpelle un collègue. Nos patrouilles sont en place. Vous pouvez entrer dans la Maison. »

Quelque part non loin d’eux, un agent crie qu’il est huit heures moins dix. Sans se concerter, le binôme traverse le jardin, contourne la fontaine serpentine et ses statues de pierre, s’engage sous l’auvent aux coquettes colonnes. On leur ouvre la double-porte. À l’intérieur, une pénombre sale : aucune fenêtre ne dévoile les reliefs du vestibule.

Une gourde et un tomahawk se balancent à la ceinture de Chulyen. Il a accroché dans ses mèches sombres des plumes porte-bonheur. Les multiples poches cousues dans sa chemise à carreaux sont ventrues de runes et d’incantations dont lui seul a le secret ; à son cou, d’autres breloques oscillent, recouvrant l’éclat de son médaillon. Des traits de peinture, tracés à l’ocre et au charbon, aiguisent l’arête de son nez, l’arrondi de ses pommettes, la noblesse de son front et son regard minéral.

Tarja a sa veste militaire, et Durandal.

Un jeune homme armé d’une caméra, dont la coupe au bol s’assortit d’une frange étonnamment longue, se glisse à leurs côtés et bafouille qu’il est chargé de les accompagner pour transmettre leur progression aux autres Foyers du monde. Personne ne lui fait l’aumône d’un regard.

« Sept heures cinquante-deux, heure de Californie. Entrée dans la Maison », finit-il par chuchoter au micro passé dans son teeshirt.

Ils pénètrent dans le couloir ; Chulyen se retourne à demi et fait signe au garçon de refermer derrière lui. À l’instant où se clôt le battant, le brouhaha des équipes de surveillance s’éteint comme par magie. Immédiatement lui succèdent le sifflement de mauvais augure émis par la caméra et le gémissement de son propriétaire.

« Monsieur… ? Je peux rouvrir une se… »

Tarja le coupe d’un « chht » impérieux et dégaine son portable : lui aussi, vidé de toute énergie.

« La faute de la Décadence. Sors et informes-en tes supérieurs. On se passera de vidéo. »

Une affirmation, un rai de lumière et un claquement de porte de plus tard, les voilà de retour dans la pénombre. Lentement, Tarja range son téléphone. Dans la Maison, la vue leur fera défaut ; aucune importance. Chulyen est nyctalope, et elle a d’autres sens auxquels se fier.

Elle retrousse les narines et inspire avec lenteur : une multitude d’odeurs s’engouffre dans ses poumons. Elle laisse de côté la poussière, le bois, la moquette, l’humidité, et se concentre sur une note d’arrière-plan qui n’a rien à faire là. Du brûlé.

Sa gorge se noue et elle effleure le pommeau de Durandal pour se donner du courage. Son autre main, tendue paume vers le ciel, capte une infinité d’infimes informations. Parmi elles, l’inhabituelle concentration magique de l’atmosphère picote agréablement la pulpe de ses doigts.

Chulyen fait un pas en avant.

« Deux mètres de hall d’entrée. Après, le premier carrefour. Si on continue tout droit jusqu’au bout du couloir, on finit sur un cul-de-sac avec un escalier qui ne mène nulle part. Mais on a trois autres embranchements pour éviter d’en arriver là. »

Un froissement de papier indique à Tarja qu’il a déployé la carte devant lui.

« La zone habitée par les cryptides se situe au premier étage. On peut commencer par explorer le rez-de-chaussée. En visitant chaque pièce, ça devrait nous prendre trois heures… quatre maximum. Si la Décadence est là depuis moins de vingt-quatre heures, aucun risque qu’elle gagne beaucoup de terrain le temps qu’on prenne nos repères. »

D’ordinaire, Chulyen est un taiseux. Elle lui caresse le dos pour étouffer le soupçon d’angoisse qui agite sa voix. Puis elle avance à son tour et c’est ainsi, à l’écoute l’un de l’autre, qu’ils commencent leur mission.


Dix minutes plus tard, Tarja comprend ce qui la dérange véritablement.

L’absence de bruit.

Une maison de cette taille et de cet âge devrait déborder de grincements, du doux foisonnement des pattes d’araignée, du couinement des souris. Mais Winchester ne s’exprime qu’à travers les breloques de Chulyen qui s’entrechoquent, et le frottement de leurs propres semelles sur les sols de marbre et de bois. Même quand ils passent près d’une fenêtre, nulle rumeur n’accompagne les silhouettes esquissées par le soleil dans les rais des volets. Des Noctes en patrouille, elle suppose. Les battants qu’ils ont tenté d’ouvrir se sont révélés impossibles à forcer ; rien d’étonnant dans cet environnement insidieusement hostile. Beaucoup d’humains visitaient les lieux en les pensant hantés. Ce silence surnaturel devait les conforter dans leurs craintes.

Ils explorent la partie sud du rez-de-chaussée selon les indications de Chulyen. Quand enfin ils atteignent la salle à manger, oblongue sur six bons mètres, Tarja veut allumer sa lampe torche, en vain. L’ouverture du boîtier à piles provoque un désagréable son de friture, ainsi qu’une écœurante odeur de métal et de plastique brûlé.

« Laisse, ordonne-t-elle à Chulyen en l’entendant l’imiter. Inutile de la provoquer davantage. »

Elle parle de la Décadence, évidemment.

L’odeur a pris Tarja à la gorge et elle met quelques secondes à retrouver son souffle. Elle dépose le cadavre de sa lampe à côté de la porte et contourne lentement la table en enjambant une fenêtre incrustée dans le plancher. Ses Rangers soulèvent des tourbillons de saleté. Parvenue à l’autre bout de la pièce, elle s’arrête et renifle. Un fond de magie dans un cocktail de vieilleries. La salle est infiniment plus glauque que sur les photos.

« Pas ici, déclare-t-elle. On devrait tenter les étages.

— On finit le rez-de-chaussée.

— Les parties réservées aux cryptides sont prioritaires.

— On finit le bas avant de commencer à monter. »

Pas de discussion possible : elle fait volte-face et revient vers l’entrée.

Le bout de son pied se prend dans une planche décollée, elle perd l’équilibre et se rattrape de justesse au dossier d’une chaise branlante.

« Tarja !

— C’est bon. »

Elle reste immobile, aux abois. L’espace d’une seconde elle a cru… Une vibration étrange a parcouru son dos sous sa veste. Tandis qu’elle rejoint Chulyen, elle presse le fourreau de Durandal contre sa cuisse pour profiter de ses immuables pulsations.

L’exploration reprend. Ils atteignent les jardins intérieurs et retrouvent d’un coup l’air pur, la chaleur du jour et l’infinité de petits bruits qui composent une atmosphère ordinaire. Chulyen s’intéresse aux herbes sauvages qui prospèrent dans les pelouses et les massifs floraux ; une autre fontaine, vierge de toute décoration, détonne de sobriété parmi leurs couleurs.

Bardés de fenêtres et de fausses portes, les murs de Winchester absorbent la fraîcheur des plantes ; Tarja n’aime pas le poids dont ils lestent sa nuque. Assise sur un coquet banc de pierre, elle laisse ses sens recouvrer leur acuité, puis elle essaie à nouveau d’allumer son portable, sans succès. Winchester a drainé l’intégralité de sa batterie.

« Mon téléphone est complètement mort. Le tien ? »

Le sien aussi. Chulyen tire de sa chevelure une plume noire et effilée, dont il décoiffe l’étendard en murmurant une incantation sioux.[1] Après quoi il lance la plume en l’air, dans un ample mouvement qui fait bruisser ses breloques : elle s’envole avec grâce et s’éloigne au-delà des toits de Winchester.

« Il y aura bien un agent pour la réceptionner. Elle indiquera que nous sommes encore en vie et que nous avons au moins atteint les jardins. »

Pour marquer son approbation, Tarja l’enlace et l’embrasse. Elle tente d’oublier un peu le danger en s’enivrant des huiles essentielles dont il s’est enduit le corps avant leur départ. Il a choisi des senteurs que les Crows réservent à leurs femmes. Malgré tout, personne n’aurait songé à les lui interdire : on ne refuse rien à un Trickster doublé d’un Deux-Esprits.

Elle emprunte sa gourde pour s’y désaltérer, déduit de la hauteur du Soleil que presque une heure est passée depuis le début de leur mission. Un corbeau croasse dans le lointain et Chulyen tend l’oreille.

« Notre message a été réceptionné. Rien à signaler pour les patrouilles. Nous devrions continuer. »

Il observe son plan pendant que sa compagne resserre les mailles de sa tresse.

« Plus qu’environ un tiers du rez-de-chaussée à explorer, au nord. Quelques pièces directement sous la zone occupée par les cryptides locaux. Les choses devraient s’animer un peu. »

Tarja n’attend que ça. Elle a déjà eu son content de poussière et d’antiquités. Contre sa jambe, Durandal aussi a soif d’action.

Les ténèbres opaques de la Maison les enveloppent à nouveau. Alors que Chulyen veut laisser la porte ouverte pour conserver un contact avec les énergies de l’extérieur, Tarja la claque et s’enfonce dans la pénombre. Son instinct lui chuchote que pour affronter ce qui se terre dans les tréfonds de Winchester, mieux vaut brosser la magie dans le sens du poil et accepter les entraves qu’on leur impose. Chulyen devrait le comprendre ; tout du moins, il aurait dû.

Il la dépasse et reprend la tête de leur exploration sans protester. Tandis qu’ils pénètrent dans un énième salon encombré de faux escaliers, Tarja s’aperçoit qu’elle n’a pas profité de leur pause pour vérifier son maquillage. Elle tâte ses lèvres d’un doigt inquiet et constate avec soulagement que rien ne semble dépasser.

La température monte doucement. Elle met ça sur le compte du Soleil qui se lève et réchauffe les vieux os de la bâtisse.

Alors qu’ils parcourent un corridor encombré de planches brisées, des voix retentissent derrière un mur. Chulyen s’immobilise ; Tarja repère une fausse porte dont elle brise le loquet rouillé d’une torsion du poignet. Il s’avère qu’en plus d’avoir une véritable utilité, le battant donne accès aux haies bien taillées qui bordent le coin nord-ouest de Winchester. Le fracas a fait taire les voix et a levé le malentendu : il s’agit à coup sûr d’une patrouille de Noctes.

« Tarja ? » appelle-t-on.

Un crépitement magique traverse l’atmosphère et une tête apparaît de l’autre côté de la haie. La valkyrie reconnaît l’un des agents qui l’a briefée avant la mission ; un Quidam, comme elle.

« Tout va bien pour le moment, assure-t-elle. Nos téléphones et nos lampes sont hors service mais on a presque fini de checker le rez-de-chaussée et aucune trace de la Décadence. On va bientôt attaquer les parties habitées par les cryptides.

— Pas croisé les agents envoyés hier soir ? »

Tarja les avait presque oubliés, ceux-là. Elle répond par la négative.

« Des Noctes spécialistes ont cerné la Maison en plus des patrouilles. Ils cherchent la source énergétique qui a perturbé l’électricité mais sans être à l’intérieur, c’est plutôt ardu.

— Vous auriez un instrument à nous passer ? On peut tenter l’expérience à leur place.

— Ils préfèrent que vous vous contentiez de ce qui entre directement dans vos compétences pour ne pas vous surcharger. Plus tard peut-être, quand le périmètre sera mieux sécurisé ? »

Pourquoi pas, se dit Tarja. Cette conversation l’ennuie déjà quand elle songe aux secondes qu’ils sont en train de perdre alors qu’il reste tant de pièces à visiter.

« On y retourne. »

La voix de l’agent est coupée en plein encouragement. Tarja prend en vain le temps de palper la porte : pas moyen d’identifier ce qui isole aussi efficacement la Maison du monde extérieur. Où est l’erreur qui trompe jusqu’à son toucher ? De frustration, elle tape dans un bout de planche avant de rattraper Chulyen.

« À partir de maintenant, nous sommes juste en-dessous de l’espace occupé par les locaux, annonce-t-il quelques minutes plus tard. Tu sens une différence ? »

Tarja penche la tête et remonte légèrement les manches de sa veste pour dégager ses mains.

« L’air… vibre. »

Il paraît plus épais qu’auparavant entre ses doigts. Elle ouvre et ferme les poings, éprouve sa densité, sort un bout de langue pour en tester la saveur.

« Forte concentration de magie, complète Chulyen, le regard levé. Le plafond en est tout imprégné. Mais ça n’a pas l’air très déca… »

Une puissante odeur de brûlé envahit le nez de Tarja.

Elle s’étouffe, s’affale contre un mur et vomit ses tripes.


Un étau brûlant enserre son crâne. Des hurlements enfantins percent ses tempes au fer rouge. Elle ouvre la bouche, cherche de l’oxygène, gémit de désespoir quand des éclairs de douleur réveillent ses anciennes blessures.

Elle perd pied. Un temps de néant.

La voix de Chulyen la tire de ses cauchemars : il entrecoupe ses prières d’appels angoissés. Elle se redresse, nauséeuse, et il essuie sa bouche d’un mouchoir imbibé d’eau.

« Ça a duré longtemps ? hasarde-t-elle en s’emparant de sa gourde pour y boire à grandes lampées.

— Une ou deux secondes. L’odeur ? »

Elle confirme et réprime un autre haut-le-cœur quand celle-ci s’immisce à nouveau dans ses narines.

« Est-ce que ça implique que…

— Ça n’implique rien du tout. J’ai toujours eu ce genre de réaction, Décadence ou pas. C’est cette atmosphère qui me fatigue et qui me… anyway. »

Elle s’écarte du mur, ulcérée de sentir son vieil accent danois chatouiller le fond de sa gorge.

« C’est passé, on reprend. »


Ce n’est pas vraiment passé.

Alors qu’ils progressent à pas prudents dans un étroit couloir, Tarja se résout à respirer par la bouche pour atténuer son malaise. Les agents mobilisés pour le traitement de la Décadence en ont tous fait l’expérience : cette odeur si typique devient vite écœurante quand on s’attarde trop longtemps dans sa zone d’influence.

Le dégoût s’assortit de réminiscences éparses qui flagellent l’esprit de Tarja avec une violence insoupçonnée. Nerfs et sens à fleur de peau, elle se laisse guider par Chulyen en priant pour que chaque nouvelle pièce visitée soit la dernière.

Ça n’en finit plus.

Ils butent de plus en plus régulièrement sur des rebords de fenêtres et des marches solitaires, mais aussi des planches hérissées de clous, des outils de chantier… La créatrice de la Maison, rendue folle par le décès de son mari, avait redoublé d’ingéniosité pour que jamais ne s’arrêtent les travaux de construction de Winchester. Pour empêcher des esprits de venir hanter le domaine achevé, paraît-il. Si elle avait su combien de cryptides ont élu domicile entre ses murs pour profiter de la monumentale énergie qu’ils dégagent…

« On en a terminé avec le rez-de-chaussée, finit par annoncer Chulyen. Plus que trois étages, sans compter les ruines qui composent la moitié supérieure de la Maison. J’espère que nous n’aurons pas à y pénétrer. »

Tarja s’aperçoit qu’elle agrippait fermement le pommeau de Durandal : ses doigts abandonnent à regret le chant de l’épée.

« On devrait retourner dans les jardins pour respirer un peu, suggère son compagnon. Ou retrouver la porte qu’on a ouverte tout à l’heure et prévenir une patrouille que le…

— On continue. »

Le regard de Chulyen pèse sur ses épaules en guise de protestatio C’est pour elle et sa santé qu’il propose cette échappée ; elle n’en a cure. Goûter à une liberté factice avant de replonger dans les suffocantes entrailles de la Maison serait le pire des désenchantements. Elle veut en finir avec chaque parcelle de Winchester avant de céder à l’appel de l’extérieur.

« J’ai localisé l’escalier le plus proche. Reste près de moi. »

Elle caresse son bras et le laisse repasser devant. Peut-être l’atroce senteur va-t-elle disparaître, pour un temps…

Quelle satisfaction d’emprunter un escalier jusqu’à sa dernière marche sans rencontrer ni plafond, ni mur, ni fenêtre condamnée.

« Environ deux tiers du bâtiment nord nous sont accessibles. Pour explorer le reste, il faudra redescendre et y parvenir par un autre chemin. »

Tarja ne dit rien. L’air est à nouveau respirable, mais avec l’odeur décadente est parti le peu d’adrénaline qu’elle avait senti parcourir ses veines.

« Nous restons proches de la partie habitée par les locaux. Sois extrêmement prudente. »

Elle n’aime pas que Chulyen lui parle comme à une débutante.

Est-ce parce qu’ils se rapprochent du toit ? Les degrés continuent de grimper. Elle transpire sous sa veste militaire et déplore en son for intérieur la lourdeur de ses cheveux. Pour s’occuper l’esprit pendant que ses sens se déploient, elle compte leurs pas sur le plancher. Une, deux, une deux…

À la mélodie de Durandal se mêlent des vibrations diffuses qui hérissent le duvet de sa poitrine. Une réaction à la magie toujours plus concentrée qui imbibe Winchester. Tarja s’interrompt le temps de tâter les murs, le sol, un bout de plafond en étirant les orteils. Verdict : le mur de gauche et le plafond lui brûlent presque la main. Le deuxième étage, et… l’ouest du premier ? Sans repère géographique, difficile de déterminer à quelle partie de la Maison ça correspond. Chulyen doit le savoir grâce à sa carte.

Une, deux, une, deux

Que c’est régulier. À croire qu’ils marchent exactement au même rythme. D’ailleurs, ses talismans ne font plus autant de bruit.

« Je meurs de soif. Tu me passerais la gourde ? »

Pas de réponse. Il s’est arrêté en même temps qu’elle : elle ne l’entend plus marcher.

« Chulyen ? »

Elle écarquille les yeux dans le noir. Plus qu’un corps, plus qu’un souffle dans le couloir : les siens.

Chulyen n’est plus là.

Comment est-ce possible ? La seconde d’avant, il ouvrait encore le chemin à un mètre d’elle.

L’air est moite. Elle n’ose pas crier. Il va s’apercevoir de son absence et revenir en arrière, alors ne pas bouger…

Les minutes passent. Le silence de la Maison saigne dans ses oreilles.

Lentement, Tarja fait demi-tour et retrace avec soin l’itinéraire qu’ils ont emprunté en suivant le mur droit du bout des doigts. Combien de temps ont-ils marché après avoir pris l’escalier ? Impossible de le savoir avec certitude.

Là, des marches qui descendent. Elle les emprunte avec soulagement et se retrouve au rez-de-chaussée. Surtout, fuir la moindre odeur de brûlé…

Chaque seconde compte. Elle doit trouver une sortie et avertir une patrouille qu’ils ont été séparés. Aveugle et sans repères, elle ne parviendra pas à retrouver Chulyen, mais d’autres Altiers sauront quoi faire ; il faudra qu’il se débrouille seul le temps qu’elle ramène des secours. Rien d’ardu pour un Trickster de son expérience. C’est le plus raisonnable ?

La Décadence n’est pas quelque chose qu’on peut affronter la tête haute, quelle que soit notre puissance physique ou magique. Il n’y a aucun mérite à t’acharner si ta vie est en péril.

Durandal semble penser le contraire. Tarja s’immobilise dans le couloir : peut-être n’a-t-elle pas attendu assez longtemps à l’étage. Et si Chulyen était déjà revenu sur ses pas pour la récupérer ? C’est lui, le cerveau de leur binôme. Tarja, elle, n’a jamais su affronter ses responsabilités.

Elle tente de se concentrer, lâche le pommeau de l’épée. Retrouver Chulyen, ramener des secours, trouver une fenêtre. Une fenêtre ?

Le rez-de-chaussée était plein de fenêtres. Pourquoi n’en a-t-elle croisé aucune depuis qu’elle est redescendue ?

Est-elle vraiment au rez-de-chaussée ?

Les couloirs, les boudoirs, les chambres et les salons se ressemblent tous. Tarja n’en reconnaît aucun. Elle erre, elle compte ses pas. Une, deux…

Ses doigts s’éloignent du mur et elle met bien plusieurs minutes à s’en apercevoir.

Quelle conne.

Pourquoi fait-il si chaud tout à coup ? Elle essuie son front, inspire à fond l’air usé pour calmer les battements de son cœur. Elle a l’impression de perdre contact avec la réalité ; comme si la Maison aspirait ses certitudes pour les remplacer par des sensations pures, qui accaparent ses capacités cognitives. C’est ça : elle n’arrive plus à réfléchir. Partagée entre la nécessité de faire des choix pour secourir Chulyen et la certitude qu’un danger rôde, dont aucun raisonnement ne la préservera.

Un bruit. Un petit son mat, comme un objet qui tombe sans rebondir ou le claquement d’une semelle.

Au diable le raisonnement. Tarja carre les épaules, baisse la tête et dégaine Durandal.

D’où ça venait ? De quelque part devant elle. Elle progresse lentement, les yeux mi-clos, toute torpeur évincée de son corps de chasseresse. Le bruit se répète une seconde fois, à sa gauche. Son pied cogne contre une porte ; le battant oscille, incertain sur ses gonds.

L’odeur est revenue.

Elle ouvre la bouche comme une noyée pour ne pas suffoquer et calque sa respiration sur Durandal. Certainement un local embusqué ; bien qu’il s’agisse d’un péril infectieux, la Décadence n’est pas une entité pensante.

« Tarja Sørensen, Nocte Altière de l’antenne de Washington. Qui est là ? »

Silence.

Elle pousse la porte et s’engage sur le seuil.

De la lumière ! Un filon à peine, une lueur faiblarde qui émane d’un bout de volet mal positionné en face de l’entrée. C’est suffisant pour que Tarja retrouve l’usage de ses yeux et regrette d’avoir haussé la voix.

Un cadavre sur le tapis. Jambes désordonnées, un bras pressé contre son torse. Il porte un jogging et un sweat à l’effigie d’une équipe de basket.

Sa peau est d’un noir terne, fripée et desséchée comme celle d’une momie. Sous ses paupières malmenées, deux globes oculaires d’un blanc sale, traversés d’échardes longues comme des aiguilles. Ses pieds nus et palmés sont étrangement recroquevillés ; son autre bras, brisé à plusieurs endroits, présente des accrocs irréguliers, comme s’il avait essuyé des tentatives de morsure. Les membranes qui reliaient ses doigts sont déchirées et suintent encore d’un sang sirupeux, à la couleur indéfinissable.

Il avait dû choisir Winchester pour la proximité de la mer. Un ondin sous métamorphose, un selkie peut-être ?

Qu’est-ce qui l’a tué ?

Tarja ose un pas dans la pièce. Alors elle comprend son erreur.

Serrée dans la main du mort, ornée d’un ruban rouge, c’est une médaille du Möbius ; une médaille de Nocte.



[1] Malgré les conflits territoriaux qui les opposent aux Sioux, les Crows parlent leur langue (à l’instar de beaucoup d’autres ethnies amérindiennes). [retour]


Commentaires

Comment ça craint pour Tarja...
 1
mercredi 20 mars à 09h53
Ce n'est que le début malheureusement...
 0
mercredi 20 mars à 11h14
Brrr fait froid dans le dos cette foutue maison. Bien flippant aussi comme chapitre, surtout la fin, quelle tension.

J'ai pas envie de le dire, mais... Attila l'avait bien dit !
 1
samedi 30 mars à 22h22
C'est chaud TT j'espère qu'il ne va rien arriver de grave à Tarja et Chulyen.
Dis, y a un truc avec les lèvres de la miss ? Ou elle est juste superficielle ? XD
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lundi 1 avril à 21h47
Pour le savoir, il faut lire le chapitre 9 :p
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mardi 2 avril à 07h38