6

Chimène Peucelle

dimanche 18 novembre 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 6

« Il semble que la magie de la Catrina suive une évolution cyclique en deux boucles : une quotidienne, de l’aube au crépuscule, et une annuelle à grande échelle. Elle atteint son apogée en octobre, lors de Samhain, et son nadir en mars, peu après Ostara. Le phénomène provient vraisemblablement de la proportion de foi humaine qui lui est adressée à l’approche du Día de Muertos. Cette Héroïne connaît donc une perte de puissance considérable avec l’arrivée du printemps. Chaque opération menée à son encontre devra tenir compte de ce calendrier pour majorer nos chances de succès. Le Catrin, son partenaire, partageait cette particularité.

[…] Le Catrin a été exécuté en 2002 par un Nocte au ruban blanc. Cependant, cette mission ne connut qu’un succès mitigé : malgré les lourdes blessures qui lui furent infligées, et qui selon des sources sûres l’ont handicapée à vie, la Catrina est parvenue à s’enfuir avant de recevoir un coup fatal. »

Patricia Herrera, Nocte reliée au Foyer principal de Washington : Étude thématique sur les Héros émergents du XXIe siècle, 2005.



Le ciel de Mérida délaisse enfin son azur aveuglant, arboré tout l’après-midi, au profit d’un dégradé d’orange plus conciliant.

Une foule de Mexicains en mal de verdure a envahi le parc San Juan pour une promenade avant le dîner. Beaucoup ont jeté leur blouson sur l’épaule, ouvert leur premier bouton de chemise. Des enfants courent dans les allées en faisant joyeusement rouler ballons et bicyclettes. Néanmoins, tous aiguillent leurs jouets de façon à contourner un couple étrange, dont l’allure les intrigue et hérisse instinctivement leur échine.

La plus chétive est assise dans le fauteuil roulant, un modèle manuel et bon marché. Sur ses genoux repose un sac de courses où s’empilent des ingrédients de fajitas. Sa robe colorée lui descend jusqu’aux pieds et effleure parfois la terre. Un chapeau de paille protège son visage et masque son regard aux inconnus.

Les sobres habits de la seconde capturent toute la lumière dont chatoie sa compagne. Elle pousse fermement le fauteuil en évitant les irrégularités du sentier ; sur ses doigts s’alignent des séries d’anneaux métalliques. Ses cheveux bruns, coupés ras sur les côtés, s’étoffent en une mèche épaisse qui retombe sur son front. Elle aussi entretient son mystère : des lunettes aux verres teintés lui épargnent les derniers rayons du Soleil.

Dans le centre de Mérida, les badauds empiètent sur la route pour leur ménager le trottoir et ils en sont remerciés par un indéchiffrable rictus de la conductrice. Elles finissent par s’engager dans la cour d’une maison traditionnelle, à deux pas de l’église du quartier, puis disparaissent dans un logement du rez-de-chaussée.

À peine la porte refermée, les dames abandonnent leur mascarade.

Celle au fauteuil roule dans le salon à la force de ses bras. Parvenue près d’une méridienne drapée de tissus soyeux, elle bande les muscles pour se hisser hors de l’assise, replie les genoux et lévite lentement jusqu’à s’étendre avec un soulagement manifeste en laissant le sac de provisions gésir au sol. Elle détache la chaîne ornée de pierres qui habillait son cou et l’air se brouille autour de son corps. La seconde d’après, des tatouages ont envahi son visage, son décolleté et ses bras : ils retracent les ombres et les douceurs d’une calavera traditionnelle et lui donnent des allures de mort-vivante. Un scintillement ranime le bourgeon doré de son front, puis traverse les pointillés le long de son nez et les pétales ardents autour de ses yeux. Il se répand sur sa peau comme une coulée de lumières.

Sa compagne ôte ses lunettes, glisse l’une des branches dans le décolleté de son tee-shirt. Ses cheveux se décolorent en quelques secondes et sa mèche, désormais d’un blond nacré, se dresse en une crête provocatrice au sommet de son crâne.

La chétive s’installe mieux sur sa méridienne et claque des doigts : une ronde de sempasuchiles éclot sur son chapeau de paille. Ses cheveux lisses, d’un noir intense, se tressent élégamment contre sa clavicule.

« Prepárame algo. Con el paseo me muero de hambre[1].  »

En guise de réponse, Greta se penche pour récupérer leurs emplettes et s’éclipse dans la cuisine. Ses canines ont doublé de volume.



L’appartement est modeste, taillé dans les vieilles pierres de Mérida. Une fenêtre étroite mais bien orientée l’inonde des lueurs ardentes du crépuscule. Elles arrosent de rouge sanglant un revolver posé dans l’entrée.

Les galettes de maïs patientent en pile à côté du feu, prêtes à accueillir leur farce. Greta découpe les poivrons d’une main experte, surveille la cuisson du poulet, mélange le guacamole. Elle doit régulièrement tourner la tête pour compenser la faiblesse de son œil gauche qui accuse encore une myopie assez handicapante – mais d’ici un ou deux ans il n’y paraîtra plus…

Aucun mur ne sépare la cuisine et le salon : depuis le plan de travail, elle entend Catrina déplorer la raideur de ses jambes sur la méridienne. La chaleur, l’humidité, tout y passe. C’est déjà appréciable qu’elle trouve encore la force de se plaindre en pleine période d’Ostara. Vivement Samhain… si Greta est encore à sa botte à ce moment-là.

« Tu t’en sors, Gretita ?

— Nickel, ma belle. »

Un tintement de verre lui parvient du salon, suivi d’un son liquide.

« C’est celle à l’agave ? Tu m’en sers un verre ? »

S’il y a bien une chose que Greta apprécie au Mexique, c’est la tequila d’agave bleue, la meilleure de la planète. Elle pourrait en boire plusieurs litres par jour si elle digérait mieux l’alcool.

Elle se dépêche d’achever les fajitas, d’en mettre trois au frigo et deux dans une assiette. Puis elle revient dans le salon pour servir l’affamée et déguster sa boisson. Catrina attaque les galettes roulées avec un appétit féroce et assortit sa dégustation de commentaires enthousiastes :« has cocido bien los pimientos », « el pollo es perfectamente tierno, querida »… Greta se contente de sourire en clignant de l’œil : elle n’a saisi qu’un mot sur deux, au mieux. Son espagnol est toujours rouillé, guère aidé par l’accent de Catrina et son élocution empâtée de nourriture.

Elle se laisse tomber dans un fauteuil d’occasion, étire sa nuque contre l’appuie-tête déchiré. La tequila picote son œsophage ; la saveur de l’agave agace ses papilles et lui arrache une furtive grimace. Une autre gorgée particulièrement généreuse n’en finit plus de déployer ses arômes dans sa bouche sans se laisser avaler.

Une voiture passe dans la rue. Dans le quartier d’à-côté, une bagarre éclate entre deux locaux ivres de bonne heure ; un chat escalade le toit du voisin – Greta entend le son mat de ses coussinets contre les tuiles. Elle s’abandonne, oublie le temps qui passe.

Le bruit de couverts qu’on repose lui fait rouvrir les yeux : Catrina essuie ses lèvres rayées de noir du bout des doigts.

« Alors ?

— C’était parfait. Bientôt, tu les cuisineras aussi bien que moi ! »

Le téléphone de Catrina émet une brève vibration ; elle le récupère dans son décolleté.

« C’est Otton ? demande Greta, avide de nouvelles.

— Du tout. Il est quatre heures du matin en Europe, la transaction doit être achevée depuis longtemps. »

Greta n’insiste pas. Elle fait craquer ses épaules en se levant, s’empare sèchement de l’assiette et retourne dans la cuisine pour faire la vaisselle.

Un simple “ok” aurait fait le job. Rien de bien sorcier. Son fichu instinct de chasseresse lui chatouille le nez à chaque fois qu’elle repense à ce qui se trame en Suède…

Un verre lui échappe ; elle le rattrape in extremis en lâchant un juron russe. Le rire de Catrina agite des papillons dans son ventre. Ça lui fait prendre conscience qu’elle crève de faim. Voilà bien trois jours qu’elle n’a rien avalé de véritablement… nourrissant. Elle coupe l’eau, s’essuie les mains et va s’asseoir sur le bord de la méridienne. Les sourcils froncés de Catrina déforment le bourgeon de son front.

« Vous deux et votre fierté. Tu te fais du mouron pour rien, Gretita.

— On verra quand il se souviendra de notre existence. »

Catrina roule des yeux en soupirant. Greta contient tant bien que mal son énervement.

« Vous misez tout sur le trafic de son sable, sans comprendre combien il peut être dangereux. Imagine que le Möbius lui fasse une offre plus alléchante, et qu’il arrête de travailler pour vous, voire qu’il vous dénonce ? Il est toujours allé là où le portaient ses intérêts. Je le connais depuis une éternité, je sais comment il fonctionne. Fanfaronnez moins ou sa trahison vous coûtera cher…

— Un Héros sans foi ne vaut pas plus qu’un leprechaun sans le sou, réplique sa compagne avec dureté. Sa légende était empoussiérée avant même que je vienne au monde. S’il avait vendu son âme au Möbius, il serait déjà parqué dans l’un de leurs postes de fonction, comme cet imbécile d’Ankou, et il le sait ! Il va trépasser dans quoi, vingt ans tout au plus, faute de croyances humaines pour l’entretenir ? Quel mal y a-t-il à vouloir profiter de son sable avant qu’il ne rende l’âme ? »

Greta a déjà abandonné la partie. Son ventre gronde, stimulé par l’alcool. Elle fait courir ses doigts sur la cuisse de Catrina ; ses ongles crissent contre la robe vaporeuse.

« C’est moi qui vais trépasser si tu ne songes pas bientôt à m’offrir un peu de ton nectar. »

Le Soleil s’est enfin couché. Un lampadaire solitaire éclaire faiblement l’appartement. Les yeux de Greta brillent d’un éclat fauve dans les lueurs mourantes qu’il dispense avec peine. Elle se coule dans le dos de Catrina, ôte son chapeau de paille, lui embrasse la nuque. La belle se laisse faire ; sa main fleurie s’enfonce dans la crête ivoirée de sa compagne.

Greta s’enivre des senteurs automnales emprisonnées dans sa tresse. Elle sème des baisers humides le long de son cou, éprouve la souplesse de sa peau du bout des dents, localise la bonne veine d’un habile coup de langue. Laisse passer deux, trois secondes, déjà haletante, pour retrouver le grisant sentiment de disposer d’une proie à entamer d’une pression de mâchoire.

Ses bras musclés immobilisent Catrina comme les anneaux d’un serpent – elle est si fine… Ses lèvres adhèrent à la peau cuivrée, ses canines s’enfoncent dans la chair tendre, prêtes à la percer…

Une vibration désagréable les secoue tout à coup. Une mélodie de jazz supplante la respiration saccadée de Greta.

Catrina s’empare du portable, décroche et se redresse sans accorder une miette d’attention à la vampiresse salivant dans son dos.

« ¿Dime Sat’ ? ¿ Pasó algo ?

— Blyat ! »

Greta se lève sur cet injurieux cri du cœur. Catrina débite un espagnol fou furieux dont elle ne saisit que quelques mots : «  huyendo », « alcanzado Fredrikstad  », « vendrá, el Möbius vendrá te lo juro  »… Elle se campe devant sa maîtresse, maussade, la langue frémissante d’avoir dû renoncer à son festin mais bien trop curieuse pour bouder. Catrina ne lui accorde aucune attention. Pas le choix : Greta détend le bras et lui chipe le téléphone.

« Saturday ? fanfaronne-t-elle. What went wrong ? »

Les nouvelles ne sont pas bonnes. Qui l’eût cru ?

Elle s’immobilise près de la cuisine, hors de portée de sa compagne qui rechigne à retourner dans son fauteuil pour la poursuivre. Dans son oreille se déversent les calamités débitées par la voix caverneuse de Samedi, entrecoupées de fuck intempestifs.

Il devait profiter de sa venue en Europe pour assister à une transaction de leurs marchandises entre deux groupuscules humains, sous la supervision d’Otton. Mais la présence d’un agent des services secrets suédois, qui avait infiltré les trafiquants et planifié un gros coup de filet le même soir, a tout fichu en l’air. Les humains se sont entretués, le désastre a alerté le Möbius suffisamment vite pour qu’une escouade de Noctes soit lancée à la poursuite des cryptides en présence.

« Dans l’heure qui a suivi ? Samedi, putain. Je vous avais dit qu’ils se doutaient de quelque chose. T’aurais dû laisser Otton dans sa merde et ne jamais te pointer à la transaction.

— Shut the fuck up !

— Ose encore une fois me parler sur ce ton et c’est tes restes de cervelle que je vais sucer pour mon prochain dîner. »

Samedi et Otton ont pris la fuite avant l’arrivée des Noctes, en vain. Ils leur ont collé au train jusqu’au franchissement miraculeux de la frontière norvégienne. Là, Samedi s’est carapaté en laissant leur partenaire dans Fredrikstad, une ville côtière.

« T’as bien fait. T’es sûr qu’ils ont pas continué de te suivre derrière ?

Catrina vitupère pour récupérer son téléphone. Greta l’ignore.

« S’il en reste, je vais les semer. Le pire est derrière nous… derrière moi, en tout cas. Je rentre en Amérique ? »

Il lui demande son avis ! C’est pas trop tôt. Si Catrina et lui l’avaient écoutée à temps, ils auraient évité cette humiliation.

« Surtout pas. Il y a beaucoup trop d’enjeux. Enchaîne sur les Balkans – en redoublant de prudence ! Le Möbius doit être sur les dents, bien plus qu’ici. »

Elle réfléchit un instant avant de continuer :

« On va partir de Mérida. Je vais emmener Cat à une autre adresse et a priori, on n’en bougera pas avant avril. Pas question de prendre des risques aussi près d’Ostara. On est tranquilles pour l’instant mais si le Möbius remonte jusqu’à nous, j’aurai du mal à assurer sa sécurité toute seule.

— Peut-être qu’elle supporterait mieux Ostara si tu t’accrochais pas à son cou comme une tique. Merde. »

Greta rétorquerait bien que c’est grâce à la tique et à ses relations que lui et Catrina ont pu étendre leur trafic mal ficelé jusqu’en Europe. Elle choisit de la fermer en attendant que passe la crise.

Une fois sa rage évacuée en injures et en reproches infondés, il finit par raccrocher au nez de la vampiresse. Le téléphone s’échappe d’entre ses doigts et s’envole dans la main d’une Catrina de très mauvaise humeur. Greta devine que son précieux dîner est indubitablement reporté. Elle fait contre mauvaise fortune bon cœur et se met aussitôt en action pour oublier les protestations de son estomac. Elle extirpe un sac à dos du dessous d’une commode et y fourre les maigres possessions qu’elles s’autorisent à emmener d’une cache à l’autre.

« Tu as entendu ? On s’en va. »

Elle relate sa discussion avec Samedi en courant d’un bout à l’autre de l’appartement pour mettre leurs affaires en ordre. Couper l’eau, l’électricité, ne surtout pas oublier la bouteille de tequila, mettre les fajitas dans une boîte de transport et les poches de sang qu’elle garde en cas d’urgence dans sa glacière. Probable que ça se perde quand même – quel gâchis…

L’affaire est pliée en une dizaine de minutes. Elles n’ont logé là que trois semaines, pas assez de temps pour réellement s’installer. Avant de se charger du sac, Greta tente le tout pour le tout :

« Je crève de soif, ma douce. Vu le trajet qu’on va se taper…

— Décongèle-toi une poche si c’est aussi urgent, réplique Catrina en accrochant à son cou le talisman qui lui donne figure humaine. Je suis trop fatiguée pour que tu me croques avant de partir. »

Blyat, blyat, blyat…

« Comme tu voudras. On y va ? »

À la lumière du lampadaire, elle l’aide à retourner dans son fauteuil. Catrina laisse échapper un soupir angoissé ; ses paupières papillonnantes font clignoter le rose changeant de ses yeux.

« Ils m’ont pris mon Catrin. Je ne les laisserai pas toucher à un seul de tes cheveux. »

Ce genre de déclaration, très peu pour Greta. Le Catrin n’était qu’un dandy de pacotille, qui se croyait plus puissant que Santa Claus ; elle vaut tellement mieux que ça.

Ses cheveux noircissent et retombent sur ses yeux. Elle s’empare du revolver dans l’entrée et le passe dans le holster à sa taille, dissimulé par son blouson. Après un claquement de porte, elle et Catrina disparaissent dans la nuit mexicaine.



Vaincre les dernières marches de l’escalier.

Le cliquetis des clés, le battant qui pivote puis se claque dans son dos ; l’odeur moisie de l’appartement, l’air glacé qui brûle ses poumons et ressort en fumerolles vers le plafond plongé dans le noir.

Son souffle finit par s’apaiser et il explore le mur jusqu’à trouver un interrupteur. Il allume le plafonnier, dont l’ampoule jaunie menace de se moucher – elle cède après plusieurs secondes d’intermittence, mais un claquement de doigts suffit à la rallumer dans un grésillement. Dans sa lueur vacillante s’esquissent une table en plastique et des chaises branlantes, un sommier sans matelas, les quelques mètres carrés d’une cuisine miteuse.

Otton se décolle de la porte et se laisse tomber sur l’une des chaises, encore haletant. Ses articulations demandent enfin des comptes après les kilomètres parcourus pour échapper au désastre de Göteborg.

Il lui suffit de fermer les yeux pour retrouver le cours du temps : peu ou prou, quatre heures et quart. La nuit a beau être son terrain de prédilection, les avantages octroyés par son expérience ne feront pas long feu si le Möbius est encore à ses trousses. Il lui faudrait une endurance qu’il n’a plus depuis des décennies…

Dans sa gorge râpent des grains de sable qu’il n’essaie même pas d’expulser d’une toux salvatrice. Son corps exténué en tomberait probablement de la chaise. Il trouve la force d’aller dans la cuisine pour se servir un verre d’eau fraîche et savoure le calme du studio. Des réminiscences de coups de feu hantent encore ses oreilles. Il ne peut pas rester ici trop longtemps : une ou deux heures de sommeil, tout au plus, avant de continuer vers le nord de la Norvège. Oslo peut-être, le temps de se refaire une santé… Une gorgée parvient à déloger les grains récalcitrants. Il retourne à sa chaise en déplorant la cacophonie de craquements jouée par son dos.

Les Noctes savent qui ils pourchassent. L’anonymat n’est plus de mise dans ce satané trafic bâti de guingois par Catrina et Samedi. C’est ce que lui a fait comprendre le Baron avec ses mots les plus durs, ceux qui empestent la mauvaise rage et le marécage. Otton l’a prié de ne plus jouer avec le feu et d’écouler le plus vite possible leurs dernières cargaisons de son sable. Même ce soir, miné par le désespoir, il n’a pas trouvé l’énergie d’aborder avec lui les sujets qui fâchent. Aussi puissant et ancien soit-il, Otton n’a jamais été un mauvais cryptide. Pas un fanfaron, pas un prédateur. Juste une bonne âme – il l’espère tout du moins – qui a fait de son mieux pour soulager la peine de certains humains.

En parler au passé lui noue la gorge.

Cette transaction dans un milieu humain était l’erreur de trop, comprend-il en sirotant son eau. Contrairement à Catrina, Samedi n’est pas né de la dernière pluie. C’est abruti de souffrance qu’il a choisi de s’en remettre à cette jeune, si jeune Héroïne ; elle l’a coupé de la réalité pour mieux satisfaire leur soif de vengeance. Un appétit légitime, qu’ils partagent dans une douloureuse descente aux enfers. Otton ne peut imaginer comment un cryptide comme eux, dont la nature même s’est construite sur un couple, peut supporter la mort de sa moitié. Mais la cruauté des Caciques ne saurait justifier leur inconscience. Samedi prétend qu’Otton s’accroche à des normes qui n’existent plus depuis des décennies. Qu’il devrait cesser de craindre les Noctes et chercher à les doubler.

Quelle naïveté. La croissance humaine a rendu le Möbius intouchable. La société cryptide dépend de lui pour perdurer, quoi qu’en pensent ses dissidents.

Il sort de la manche de son sweat un sachet en plastique. Quand il l’ouvre avec précaution, des grains fins et dorés s’en échappent et virevoltent dans un tourbillon scintillant jusqu’à la paume qu’il leur tend. Ils s’enroulent autour de ses ongles, dessinent des symboles archaïques devant ses yeux. Puis le Marchand entrouvre les lèvres et le sable s’engouffre dans sa bouche jusqu’à laisser le sachet vide. Il déglutit et savoure leur âcreté, le piquant de leur magie.

Son corps se détend dans un long soupir ; trois grains s’échappent de ses narines et dégringolent jusqu’au sol.

Quoi qu’il arrive, il ne quittera pas l’Europe du Nord. C’est quelque chose dont Catrina ne mesure pas encore l’importance, quelque chose que Samedi a fini par perdre de vue : l’attachement d’un cryptide à sa terre natale, aux humains qui l’ont vu grandir. C’est un instinct poussiéreux qui s’agite dans le cœur d’Otton et lui intime, maintenant plus que jamais, de ne plus se laisser berner par les rêves d’une autre génération que la sienne. Il n’abandonnera pas sa patrie alors que s’annonce l’un des virages les plus décisifs de sa vie. Le dernier, peut-être.

Que faire si les Noctes l’attrapent ? Sauver sa peau en échange d’informations sur Catrina, prétendre avoir livré son sable de force ? Il mordille machinalement le piercing qui orne sa lèvre inférieure. Ça serait tomber bien bas, même pour lui que beaucoup considèrent comme un être usé, dépassé. À peine plus respectable que l’Ankou, devenu loque des Caciques – et surtout, à ce qu’il paraît, larbin d’Attila…

Pour l’instant, l’heure n’est plus au crapahutage. Ses vieux os lui imposent un repos bien mérité. Demain il rejoindra Oslo, et selon ce qu’il apprendra des actions du Möbius… il avisera.

Le jour se lève. Otton éteint l’ampoule agonisante, examine le squelette du lit et décide de se coucher en chien de fusil sur le plancher. Ses inquiétudes se noient dans une somnolence torturée. Il va lui falloir se passer de sa chère Suède pour un temps conséquent. Elle lui manque déjà.




[1] « Prépare-moi quelque chose. Avec la promenade, je meurs de faim. » [retour]



Commentaires

Chapitre très cool encore une fois ! Tout commence à se mettre en place, et là ou on pataugeait un peu au début à voir ou tu voulais aller, on commence à entrevoir des pistes.

Ces personnages renégats m'ont l'air vachement chouette aussi, je veux en découvrir plus sur eux !
 1
dimanche 18 novembre à 15h16
Merci ! Greta est ma petite préférée, même si c'est pas bien de faire du favoritisme !
 0
dimanche 18 novembre à 15h39
Plein de nouveaux personnages ** trop cool de les rencontrer enfin ! J'ai hâte d'en savoir plus sur chacun, surtout Otton et Samedi !
 1
dimanche 24 mars à 12h30
Ouais ce chapitre est assez lourd en nouveaux persos^^ contente qu'ils te plaisent !
 0
dimanche 24 mars à 18h29
Chouette chapitre ! Je trouve que tu es bien arrivée à faire passer l'ambiance du Mexique, et de Catrina. Les couleurs du ciel et de la lumière traduisent bien ça, on a l'impression de voir le paysage devant nous, et on a pas le sentiment d'avoir une description clichée, ce qui n'est pas simple^^ Aussi, plein de personnages \o/ Et Greta, haute en couleur, y a pas à dire ! J'ai hâte de la voir évoluer, ainsi que les trois autres qu'on a rencontré ! Je ne connaissais pas du tout le Baron Samedi, mais tu m'as donné envie de me renseigner, du coup. Le marchand de sable est plus classique, mais sa magie du sable m'a l'air très intéressante. Plein de nouvelles choses à découvrir, yay !
 1
samedi 22 juin à 00h20
Merci beaucoup ! Contente que toutes ces nouvelles têtes te plaisent !
 1
dimanche 23 juin à 11h27