2

Chimène Peucelle

dimanche 18 novembre 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 6

« Il semble que la magie du Catrin et de la Catrina suive une boucle annuelle et cyclique. Elle atteint son apogée en octobre, lors de Samhain, et son nadir en mars, peu après Ostara. Le phénomène provient vraisemblablement de la proportion de foi humaine qui leur est adressée à l’approche du Día de Muertos.

L’un comme l’autre de ces Héros connaissent donc une perte de puissance considérable avec l’arrivée du printemps. Chaque opération menée à leur encontre devra tenir compte de ce calendrier pour majorer nos chances de succès. »

Patricia Herrera, Inventrice Altière reliée au Foyer principal de Washington : Étude thématique sur les Héros émergents du XXIe siècle, 1997.



Le ciel de Mérida délaisse enfin son azur aveuglant, arboré tout l’après-midi, au profit d’un dégradé d’orange plus conciliant.

Une foule de Mexicains en mal de verdure a envahi le parc San Juan pour une promenade avant le dîner. Beaucoup ont jeté le blouson sur l’épaule, ouvert le premier bouton de la chemise. Des enfants courent dans les allées en faisant joyeusement rouler ballons et bicyclettes. Néanmoins, tous aiguillent leurs jouets de façon à contourner un couple étrange, dont l’allure les intrigue et hérisse instinctivement leur échine.

La plus chétive est assise dans le fauteuil roulant, un modèle manuel et bon marché. Sa robe colorée lui descend jusqu’aux pieds et effleure parfois la terre ; des fleurs tatouées s’épanouissent sur ses avant-bras nus. Un chapeau de paille protège son visage et masque son regard aux inconnus.

Les habits sobres et masculins de la seconde capturent toute la lumière de ceux de sa compagne. La bouche boudeuse, elle pousse fermement le fauteuil en évitant les irrégularités du sentier ; sur ses doigts s’alignent des séries d’anneaux métalliques. Ses cheveux bruns, coupés ras sur les côtés, s’étoffent en une mèche épaisse qui retombe sur son front. Elle aussi entretient son mystère : des lunettes aux verres teintés lui épargnent les derniers rayons du Soleil.

Dans le centre de Mérida, les badauds empiètent sur la route pour leur ménager le trottoir ; ils en sont remerciés par un indéchiffrable rictus de la conductrice. Elles finissent par s’engager dans la cour d’une maison traditionnelle, à deux pas de l’église du quartier, puis disparaissent dans un logement du rez-de-chaussée.

À peine la porte refermée, les dames abandonnent leur mascarade.

La chétive bande les muscles pour se hisser hors du fauteuil, mais renonce en grimaçant de douleur. Elle roule dans le salon à la force de ses bras, puis replie les genoux et lévite lentement jusqu’à la méridienne qui trône en son centre ; elle s’y étend avec un soulagement manifeste. Les tatouages qui recouvrent son visage frémissent : l’espace d’un instant, les tracés noirs imitant les reliefs d’une calavera sur ses joues et son cou semblent se creuser. Ils lui donnent des allures de mort-vivante. Un scintillement ranime le bourgeon doré de son front, puis traverse les pointillés le long de son nez et les pétales ardents autour de ses yeux.

La conductrice ôte ses lunettes, glisse l’une des branches dans le décolleté de son tee-shirt. Ses cheveux se décolorent en quelques secondes et sa mèche, désormais d’un blond nacré, se dresse en une crête provocatrice au sommet de son crâne.

La chétive s’installe mieux sur sa méridienne et claque des doigts : une ronde de sempasuchiles éclot sur son chapeau de paille. Second claquement : ses cheveux lisses, d’un noir intense, se tressent élégamment contre sa clavicule.

« Prepárame algo. Con el paseo me muero de hambre.  »[1]

En guise de réponse, Greta passe une langue épaisse sur ses lèvres maigres. Ses canines ont doublé de volume.



L’appartement est modeste, taillé dans les vieilles pierres de Mérida. Une fenêtre étroite mais bien orientée l’inonde des lueurs ardentes du crépuscule. Elles arrosent de rouge sanglant un revolver posé dans l’entrée.

Aucun mur ne sépare la cuisine et le salon : depuis le plan de travail, Greta entend Catrina déplorer la raideur de ses jambes sur la méridienne. Elle découpe les poivrons d’une main experte, surveille la cuisson du poulet, mélange le guacamole. Les galettes de maïs patientent en pile à côté du feu, prêtes à être garnies de tous les ingrédients achetés au marché. Il lui faut régulièrement tourner la tête pour compenser la faiblesse de son œil gauche qui accuse encore une myopie assez handicapante – mais d’ici un ou deux ans il n’y paraîtra plus…

La voilà réduite à mitonner de bons petits plats pour la belle plante qui se lamente dans la pièce d’à côté. Comme si elle n’avait que ça à foutre. Surtout qu’elle n’y goûtera pas, même pas une lichée pour tester l’acidité du guacamole.

« Tu t’en sors, Gretita ?

— Nickel, ma belle. »

Un tintement de verre lui parvient du salon, suivi d’un son liquide.

« C’est celle à l’agave ? Tu m’en sers un verre ? »

S’il y a bien une chose que Greta apprécie au Mexique, c’est la tequila d’agave bleue, la meilleure de la planète. Elle pourrait en boire plusieurs litres par jour, si elle digérait mieux l’alcool.

Elle se dépêche d’achever les fajitas, d’en mettre trois au frigo et deux dans une assiette, pour revenir dans le salon et déguster sa boisson. Catrina attaque les galettes roulées avec un appétit féroce et assortit sa dégustation de commentaires enthousiastes :« has cocido bien los pimientos », « el pollo es perfectamente tierno, querida »… Greta se contente de sourire en clignant de l’œil : elle n’a saisi qu’un mot sur deux. Son espagnol est toujours rouillé, guère aidé par l’accent mexicain de Catrina et son élocution empâtée de nourriture.

Elle se laisse tomber dans le vétuste fauteuil qui côtoie la méridienne, étire sa nuque contre l’appuie-tête. La tequila picote son œsophage ; la saveur de l’agave agace ses papilles et lui arrache une furtive grimace. Une autre gorgée particulièrement généreuse n’en finit plus de déployer ses arômes dans sa bouche sans se laisser avaler.

Une voiture passe dans la rue. Dans le quartier d’à-côté, une bagarre éclate entre deux locaux ivres de bonne heure ; un chat escalade le toit du voisin – Greta entend le son mat de ses coussinets contre les tuiles. Elle s’abandonne, oublie le temps qui passe.

Le bruit de couverts qu’on repose lui fait rouvrir les yeux : Catrina essuie ses lèvres rayées de noir du bout des doigts.

« Assez cuit, le poulet ? s’enquiert la cuisinière.

— Parfait. Et on sentait enfin le jus de citron dans le guacamole. Que de progrès ! Bientôt, tu les cuisineras aussi bien que moi. »

Le téléphone de Catrina émet une brève vibration ; elle le récupère dans son décolleté.

« C’est Samedi ? demande Greta, avide de nouvelles.

— Du tout. Il est quatre heures du matin en Europe, la transaction doit être achevée depuis longtemps. »

Greta n’insiste pas. Elle fait craquer ses épaules en se levant, s’empare sèchement de l’assiette et retourne dans la cuisine pour faire la vaisselle.

Un sms tout con, un "terminado" ou juste "ok", aurait fait le job. Rien de bien sorcier. Son fichu instinct de chasseresse lui chatouille le nez à chaque fois qu’elle repense à ce qui se trame en Suède…

Un verre lui échappe ; elle le rattrape in extremis, jure en russe et le remet dans l’évier. Le rire de Catrina agite des papillons dans son ventre. Ça lui fait prendre conscience qu’elle crève de faim. Voilà bien trois jours qu’elle n’a rien avalé de véritablement… nourrissant.

« Je parie que Samedi fait le mort exprès pour me foutre les nerfs en boule », assène-t-elle en finissant de rincer l’assiette.

Elle coupe l’eau, s’essuie les mains et va s’asseoir sur le bord de la méridienne. Les sourcils froncés de Catrina déforment le bourgeon de son front.

« Vous deux et votre fierté. Tu te fais du mouron pour rien, Gretita.

— On verra ce que nous dira Samedi quand il sera rentré. Mais la fidélité d’Otton vous file déjà entre les doigts, je me tue à le répéter. Vous misez tout sur le trafic de son sable, sans comprendre combien il peut être dangereux. Imagine que le Möbius lui fasse une offre plus alléchante, et qu’il arrête de travailler pour vous, voire qu’il vous dénonce ? C’est un risque réel. Il est toujours allé là où le portaient ses intérêts, toujours, ça fait des siècles qu’il fonctionne comme ça. Arrêtez de l’exploiter autant ou sa trahison vous coûtera cher…

— Un Héros sans foi ne vaut pas plus qu’un leprechaun sans le sou. Sa légende était empoussiérée avant même que je vienne au monde. S’il avait vendu son âme au Möbius, il serait déjà parqué dans l’un de leurs postes de fonction, comme cet imbécile d’Ankou, et il le sait ! Il va trépasser dans quoi, vingt ans tout au plus, faute de croyances humaines pour l’entretenir ? Quel mal y a-t-il à vouloir profiter de son sable avant qu’il ne rende l’âme ? »

Greta a déjà abandonné la partie. Son ventre gronde, stimulé par l’alcool. Elle fait courir ses doigts le long de la cuisse de Catrina ; ses ongles crissent contre la robe vaporeuse.

« C’est moi qui vais trépasser si tu ne songes pas bientôt à m’offrir un peu de ton nectar. »

Le Soleil s’est enfin couché. Un lampadaire solitaire éclaire faiblement l’appartement. Les yeux de Greta brillent d’un éclat fauve dans les lueurs mourantes qu’il dispense avec peine. Elle se coule dans le dos de Catrina, ôte son chapeau de paille, lui embrasse la nuque. La belle se laisse faire ; sa main fleurie s’enfonce dans la crête ivoirée de sa compagne.

Greta s’enivre des senteurs automnales et épicées emprisonnées dans sa tresse. Elle sème des baisers humides le long de son cou, éprouve la souplesse de sa peau du bout des dents, localise la bonne veine d’un habile coup de langue. Laisse passer deux, trois secondes, déjà haletante, pour retrouver le grisant sentiment de disposer d’une proie à entamer d’une pression de mâchoire.

Ses bras musclés immobilisent Catrina comme les anneaux d’un serpent – elle est si fine… Ses lèvres adhèrent à la peau cuivrée, ses canines s’enfoncent dans la chair tendre, prêtes à la percer…

Une vibration désagréable les secoue tout à coup, et un air de jazz traditionnel supplante la respiration saccadée de Greta.

Catrina s’empare du portable, décroche et se redresse sans accorder une miette d’attention à la vampiresse salivant dans son dos.

« ¿Dime Sat’ ? ¿ Pasó algo ?

— Blyat, cyka blyat ! »

Greta se lève sur cet injurieux cri du cœur. Catrina débite un espagnol fou furieux dont elle ne saisit que quelques mots : «  huyendo », « alcanzado Fredrikstad  », « vendrá, el Möbius vendrá te lo juro  »… Elle se campe devant de sa maîtresse, maussade, la langue frémissante d’avoir dû renoncer à son festin mais bien trop curieuse pour bouder. Catrina ne lui accorde aucune attention. Pas le choix : Greta détend le bras et lui chipe le téléphone.

« Well, Saturday ? fanfaronne-t-elle. What went wrong ?

— Rends à Catrina ce que tu lui as volé, s’il te plaît, répond la voix caverneuse de Samedi.

— Tu m’avais pas manqué, mon cochon. Pourquoi tu nous appelles aussi tard, on était folles, folles d’inquiétude !

— Shut the fuck up ! »

Greta s’immobilise près de la cuisine, hors de portée de sa compagne, qui s’est péniblement mise debout mais rechigne à abandonner l’appui de sa méridienne.

« Ose encore une fois me parler sur ce ton, petit Héros vaseux, et c’est tes restes de cervelle que je vais sucer pour mon prochain dîner.

— Ça a merdé. Intégralement.

— Pas une surprise, ça. Je vous avais prévenus. Mais encore ?

— On aurait pas dû impliquer ces putains d’humains dans la transaction, rage Samedi. Un agent des services suédois était infiltré dans nos larbins, il a tout foutu en l’air. Il y a eu des morts, ça a alerté le putain de Möbius, on avait des agents au cul. M’en suis occupé, j’ai atteint Frenkristad avec Otton, pas loin de la frontière. Il se planque dans un immeuble et je fais un tour dehors pour vérifier qu’on n’a pas été suivis. Pas eu le temps de vous appeler avant. Putain !

— Putain, acquiesce la vampiresse en se mordant le bout du pouce. Laisse Otton dans sa merde et reviens en Amérique le plus vite possible. On est tranquilles ici, mais si le Möbius remonte jusqu’à nous, Catrina pourra pas se défendre… Elle arrive même plus à marcher. Je pourrais pas assurer sa sécurité toute seule.

— Peut-être qu’elle supporterait mieux le creux de son cycle si tu t’accrochais pas à son cou comme une tique. Merde. »

Greta lui rétorquerait bien que c’est grâce à la tique et à ses relations que lui et Catrina ont pu étendre leur trafic mal ficelé jusqu’en Europe. Elle choisit de la fermer en attendant que Samedi finisse sa crise.

« Le jour va plus tarder ici. Je vais m’occuper d’Otton. Bougez pas de Mérida tant que je vous ai pas rappelées, et restez sur vos gardes. M’étonnerait pas qu’un Cacique prenne notre affaire en charge, et si on a le malheur de finir face à l’un d’eux, alors… »

Il conclue sa phrase sur un « fuck » retentissant, puis raccroche au nez de la vampiresse. Le téléphone s’échappe d’entre ses doigts et s’envole dans la main d’une Catrina de très mauvaise humeur. Greta devine que son précieux dîner est indubitablement reporté : elle fait contre mauvaise fortune bon cœur et dégaine son plus large sourire pour oublier les protestations de son estomac.

« On reste là jusqu’à nouvel ordre, ma petite fleur. Samedi te rappellera dès qu’il aura réglé le cas de cet imbécile d’Otton.

— Ferme les rideaux. Et hors de ma vue ! Tu boiras demain… si je suis de meilleure humeur.

— Comme tu voudras, ma précieuse. »

Blyat, blyat, blyat…

Sans la lumière du lampadaire, le salon est plongé dans le noir. Catrina laisse échapper un soupir angoissé ; ses paupières papillonnantes font clignoter le rose changeant de ses yeux.

« S’il le faut, tu partiras toi aussi. Tu te feras oublier dans l’un de ces trous perdus dont toi seule as le secret.

— Si un agent pointe le bout de son nez, je lui ferais regretter son engagement à coups de dents, rigole la vampiresse.

— Ils m’ont pris mon Catrin. Je ne les laisserai pas toucher à un seul de tes cheveux. »

Ce genre de déclaration, très peu pour Greta. Elle n’aime pas être traitée comme une cryptide de seconde zone. Le Catrin n’était qu’un dandy de pacotille, qui se croyait plus puissant que Santa Claus ; elle vaut tellement mieux que ça.

Elle se rassoit dans son fauteuil et ferme les yeux, les doigts crispés sur les accoudoirs, en tentant d’oublier le délicat fumet que dégage Catrina. La faim se fait si forte…



Vaincre les dernières marches de l’escalier.

Le cliquetis des clés, le battant qui pivote puis se claque dans son dos ; l’odeur moisie de l’appartement, l’air glacé qui brûle ses poumons et ressort en fumerolles vers le plafond plongé dans le noir.

Son souffle finit par s’apaiser et il explore le mur jusqu’à trouver un interrupteur. Il allume le plafonnier, dont l’ampoule jaunie semble sur le point d’être mouchée. Dans sa lueur vacillante s’esquissent une table de plastique et des chaises assorties, un sommier sans matelas, les quelques mètres carrés d’une cuisine miteuse.

Otton se décolle de la porte et se laisse tomber sur l’une des chaises, encore haletant. Ses articulations demandent enfin des comptes après les kilomètres parcourus pour échapper au désastre de Göteborg.

Il lui suffit de fermer les yeux pour retrouver le cours du temps : peu ou prou, quatre heures et quart. La nuit a beau être son terrain de prédilection, les avantages octroyés par son expérience ne feront pas long feu si le Möbius est bel et bien lancé à leurs trousses. Il lui faudrait une endurance qu’il n’a plus depuis des décennies…

Dans sa gorge râpent des grains de sable qu’il n’a pas la force d’expulser d’une toux salvatrice – son corps exténué en tomberait probablement de la chaise. Il trouve la force d’aller dans la cuisine et de se servir un verre d’eau fraîche ; une gorgée parvient à les déloger.

Il revient dans la pièce principale et savoure le calme de l’appartement. Des réminiscences de coups de feu hantent encore ses oreilles. Il ne peut pas rester ici trop longtemps : dès que Samedi lui aura assuré que leur fuite a fonctionné, il repartira vers le nord de la Norvège. Oslo peut-être, le temps de refaire ses forces…

Il porte son verre à ses lèvres.

Trois coups de poing ébranlent la porte.

Une odeur de terre monte du plancher, lourde et humide comme celle d’un marécage. Des jurons chuchotés contre la serrure achèvent de rassurer Otton quant à l’identité de son visiteur. Il pose sa tasse par terre et se dépêche d’aller ouvrir.

Le battant pivote dans un grincement de fin du monde. Le haut-de-forme cabossé de Samedi cogne contre l’ampoule, qui s’éteint pendant plusieurs secondes – un grognement de sa part, un claquement de doigts et elle se rallume en grésillant. En deux pas de géant, il se campe au milieu de la pièce, le visage luisant de sueur et de magie.

Plusieurs boutons de sa redingote ont disparu, emportés par le poids de sa bedaine ; sa respiration évoque le grondement d’une forge surchauffée. Ses yeux phosphorescents rencontrent le gris passé de ceux d’Otton. Le Marchand de Sable se lève en déplorant la cacophonie de craquements jouée par son dos. Même debout, il n’arrive qu’à l’épaule du Baron.

« Merci de ta vigilance, mon ami. Rien à signaler ?

— Aucun Enquêteur dans le quartier. »

Ils conversent dans un anglais mâtiné de leurs accents respectifs. Samedi gratte une croûte sur son front, large comme une balle de revolver, qui rougit l’albâtre de son front tatoué : les os d’une tête de mort brillent d’une blancheur fluorescente sur sa peau d’ébène.

« Je vais retourner aux États-Unis le plus vite possible pour veiller sur Catrina. Honnêtement, il est très probable que les agents du Möbius aient récupéré du sable à Göteborg et qu’ils remontent jusqu’à toi. À ce stade, c’est plus mon souci. Chacun pour sa pomme le temps que tout se calme, si ça arrive à se calmer. Fais-toi discret, évite de leur tomber entre les pattes, et si ça arrive… »

Un feu menaçant s’allume au fond de ses yeux.

« … t’as pas intérêt à lâcher un seul mot sur nous. Compris ?

— J’espère surtout que votre implication n’est pas déjà ébruitée. Cette transaction dans un milieu humain, c’était l’erreur de trop. Catrina et toi, vous n’avez pas l’air de comprendre à quel point les Caciques ont affiné la puissance de leur armée ces dernières années. Contrairement à elle, tu n’es pas né de la dernière pluie. Mais son influence t’a complètement coupé de la réalité.

— Je fais que m’adapter à notre réalité. »

Les lattes du lit gémissent quand le Baron s’installe avec précaution sur leurs ressorts usés. Il sort de sa redingote une flasque ambrée, qu’il débouche et tète pendant plusieurs secondes.

« Toi, tu t’accroches à des normes qui n’existent plus depuis des décennies, reprend-il. Les Enquêteurs innovent, faut évoluer avec eux. Pas craindre leur présence sans chercher à les doubler. »

Otton refuse de se laisser dominer par sa suffisance.

« Tu as choisi de placer tes pouvoirs entre les mains de Catrina, contre-t-il, alors que c’est encore une très jeune Héroïne. Sa soif de puissance te fait tourner la tête. Je ne vous dis pas de vous abaisser au niveau de l’Ankou…

— L’Ankou ! »

Et Samedi d’éclater d’un rire moqueur et caverneux.

« Il a jamais eu de fierté, l’Ankou. C’est devenu une pauvre loque tout juste bonne à faire de la lèche aux agents. Surtout à cette saloperie d’Attila, à ce qui se raconte. Que ma Brigitte me damne si je finis dans le même état que lui. »

Évoquer Maman Brigitte lui arrache un soupir nostalgique. Il sort un mouchoir usé de sa manche ; en tombe un épais sachet de plastique. Il le lance vers Otton, qui l’attrape au vol.

« Ah, j’ai récupéré ça en quittant Göteborg. Ça te revient de droit, j’imagine. »

Otton ouvre le sachet. Des grains de sable fin et doré s’en échappent et virevoltent dans un tourbillon scintillant jusqu’à ses doigts. Ils s’enroulent autour de ses ongles, dessinent des symboles archaïques devant ses yeux. Puis le Marchand entrouvre les lèvres et le sable s’engouffre dans sa bouche en laissant le sachet complètement vide. Il déglutit et savoure leur âcreté, le piquant de leur magie.

« Dis à Catrina de ne plus jouer avec le feu et d’écouler le plus vite possible ses dernières cargaisons de mon sable. Je vais rester en Norvège le temps que l’affaire se tasse. Nous pourrons nous revoir une fois le gros du danger passé. »

Le Baron ricane de plus belle.

« Me prends pas pour un dragon qui vient de naître, vieillard. Je suis venu à Göteborg pour m’assurer de ton obéissance, et je suis pas du tout satisfait. Tu crois que j’ai pas remarqué l’insolence de tes sous-fifres, la baisse de qualité de ce que tu nous vends ? Alors n’essaie pas de te comporter comme si notre accord appartenait déjà au passé, parce que Catrina et moi, on n’a pas l’intention de te lâcher la grappe de sitôt.

— Quoi qu’il arrive, je ne quitterai pas l’Europe du Nord. C’est quelque chose que tu as perdu, Baron : l’attachement d’un Héros à sa terre natale, aux humains qui l’ont fait naître. Ta Lousiane natale te manque-t-elle encore, parfois ? Je n’abandonnerai pas ma patrie alors que s’annonce l’un des virages les plus décisifs de ma vie. Le dernier, peut-être. »

Samedi renifle. Il se remet sur ses pieds en grognant :

« Tu pues la mort. On dirait que tu te prépares déjà à offrir ta tête à la Faucheuse. »

Otton préfère garder le silence. C’est un instinct poussiéreux qui s’agite dans son cœur et lui intime, maintenant plus que jamais, de ne plus se laisser berner par les rêves d’une autre génération que la sienne. Il finit son verre d’eau, songe qu’il s’en servirait bien un deuxième.

« Agis à ta guise, et pense pareillement. Quand tu reviendras en Europe pour me demander des comptes, je t’attendrai.

— Il y a intérêt. Catrina et moi voyons les choses en grand, Göteborg ou pas. N’oublie pas, vieux débris… »

Samedi se penche et le surplombe, haut-de-forme oscillant comme une massue prête à frapper.

« Tu confines ton potentiel à ton petit paradis européen. C’est pas notre cas. Alors t’avise pas de gâcher ce qu’on a mis des années à construire sous prétexte que nos affaires te lassent.

« Je m’en souviendrai.

— Adjö, comme on dit là d’où tu viens.

— Adjö », répond Otton.

Sa prononciation du suédois est parfaite.

Samedi fait volte-face et rouvre la porte. Il pince son haut-de-forme en guise de salut et disparaît dans le couloir ; le battant claque sèchement dans son dos.

Le corps d’Otton se détend dans un long soupir ; trois grains de sable s’échappent de ses narines et volettent jusqu’au sol. Il se sert un autre verre d’eau et retourne sur sa chaise, le regard dans le vague.

Il espère de tout son cœur que Samedi a raison. Que le Möbius n’a pu les poursuivre au-delà des frontières suédoises, que la Norvège saura l’accueillir le temps que les choses se tassent. Mais comment faire, si le Möbius l’a bel et bien identifié à Göteborg ? Comment échapper à ses agents désormais ; sauver sa peau en échange d’informations sur Catrina, prétendre avoir livré son sable de force ?

Il mordille machinalement le piercing qui orne sa lèvre inférieure. Considérant que les Caciques ont perdu sa trace, et supposant qu’ils prennent le temps de remonter plusieurs pistes sur le trafic de sable avant d’essayer de le coincer… . Une foule de possibilités s’offre à lui dans ce bon vieux Nord, quoi qu’en dise Samedi.

Mais l’heure n’est pas encore au crapahutage. Ses vieux os lui imposent un repos bien mérité. Demain il rejoindra Oslo, et selon ce qu’il apprendra sur les actions du Möbius… il avisera.

Le jour se lève, ses premières lueurs surpassent celle du plafonnier à travers l’unique fenêtre du studio. Otton l’éteint, puis examine le lit et décide de se coucher en chien de fusil sur le plancher. Ses inquiétudes se noient dans une somnolence torturée. Il va lui falloir se passer de sa chère Suède pour un temps conséquent. Elle lui manque déjà.



[1] « Prépare-moi quelque chose. Avec la promenade, je meurs de faim. » [retour]

Commentaires

Chapitre très cool encore une fois ! Tout commence à se mettre en place, et là ou on pataugeait un peu au début à voir ou tu voulais aller, on commence à entrevoir des pistes.

Ces personnages renégats m'ont l'air vachement chouette aussi, je veux en découvrir plus sur eux !
 1
dimanche 18 novembre à 15h16
Merci ! Greta est ma petite préférée, même si c'est pas bien de faire du favoritisme !
 0
dimanche 18 novembre à 15h39