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Chimène Peucelle

mardi 18 septembre 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 5

Attila

Envoyé à 11 : 13

On se dit 12h pour le restau

t’amenes la vouivre du coup ?

Liam viendra pas il a des exams au foyer


La bruine matinale a cédé la place à un ciel plus clair, parfois traversé par un bref rayon de soleil. L’Ankou patientait devant son taxi quand ils sont sortis du Foyer. Il a abordé Jaspe avec une pléthore de questions empressées, la voix enrouée et les yeux ardents. Elle a poliment éconduit chacune de ses indiscrétions, l’une après l’autre, jusqu’à ce qu’Attila lui sauve la mise en intimant au chauffeur de la laisser se reposer.

L’Ankou, chauffeur de taxi ? Un cryptide de sa trempe réduit à ce genre de servitude par le Möbius ?

Jaspe ne laisse pas cette pensée dérangeante monopoliser son esprit, excitée mais angoissée à l’idée de découvrir Paris. Ses rêves de campagnarde ont rempli ses yeux d’étoiles : elle visualise une ville dix fois plus grande qu’Épinal, des avenues longues comme des vallées, des gratte-ciels plus hauts que des montagnes. Et il s’agit de la capitale française ! Alors… des parcs fleuris à chaque coin de rue, des monuments célèbres dans le monde entier, des amoureux dans les cafés… Beaucoup de cryptides, des milliers certainement, Parisiens eux aussi, des espèces qu’elle n’a jamais rencontrées… Et des senteurs fraîches, celles de la Seine, des pâtisseries, des pierres chargées d’Histoire, et des tas d’autres qu’elle n’est même pas capable d’imaginer !

Elle se cale mieux contre son dossier ; Attila s’approprie l’habitacle du taxi avec sa cigarette. La fumée et son parfum mentholé plongent la vouivre dans une douce rêverie. Quand ils entrent enfin dans les arrondissements les plus éloignés du centre, elle se refuse à regarder par la fenêtre : sa première impression doit être la plus forte.

L’Ankou les dépose près du pont Alexandre III. Jaspe bondit hors du taxi, impatiente de vérifier des décennies de légendes sur les merveilles de Paris… C’est un ouragan de sons et d’odeurs agressives qui la submerge et la fait tituber de surprise. Elle s’agrippe au toit du taxi, décontenancée ; Attila sort à son tour en éteignant sa cigarette.

« À ton rythme, demoiselle. La pollution et les relents d’urine imposent toujours un temps d’adaptation aux cryptides trop sensibles. »

Ses paroles parviennent à peine à ses oreilles bourdonnantes ; son nez brûle sous l’assaut des particules olfactives qui se bousculent par dizaines dans ses sinus.

« J’aurais dû te prendre des boules Quiès. Et nous faire déposer plus près du Gabriel. Mais comment résister à la tentation de te faire traverser un pont aussi fréquenté à l’heure du déjeuner ? »

Il passe d’autorité un bras sous le sien et la force à avancer. Elle s’accroche à lui comme à une bouée de sauvetage ; ses sens se confondent, leurs messages se mélangent et la font errer dans un chaos d’images, d’odeurs et de sons où elle n’arrive pas à reprendre pied. Elle aperçoit la tour Eiffel au loin : l’auguste Dame de Fer émerge d’entre les immeubles, comme un pic solitaire entre deux monts acérés – Jaspe l’imaginait plus cuivrée.

Attila lui décrit l’architecture du pont avec force jargon. Le vrombissement des voitures étouffe ses explications, la puanteur des moteurs se noie dans celle de la Seine. Dans sa confusion, Jaspe discerne les colonnes couronnées d’or, les péniches qui se succèdent à la queue-leu-leu sur le fleuve, les immeubles blancs et gris hauts comme plusieurs chênes, les cadenas clos à jamais sur les grillages : elle prend la pleine mesure de ce qu’est réellement Paris. Une capitale grandiose, mais pas de la grandeur sereine de ses montagnes. Démesurément humaine.

Ils traversent les Champs-Elysées, des jardins dont elle ne retient pas le nom. Attila fait une blague sur l’heure de pointe aux Enfers, qu’elle ne relève pas, concentrée sur ses perceptions qui commencent enfin à se réguler. Des humains la dévisagent avec insistance et elle laisse ses cheveux couler sur ses tempes dans l’espoir de dissimuler son visage entaché.

À Villenval, Jaspe se sentait comme une déesse. Ici, elle n’est qu’une vouivre inadaptée et perdue dans le monde moderne ; les supermarchés et les businessmen ont remplacé les temples et les dieux.

Une douleur sourde envahit son ventre quand, après un bon quart d’heure de marche, ils s’engagent dans l’avenue Gabriel. Pour rien au monde elle n’aurait ralenti le rythme : sa fierté l’exige vaillante, et chaque pas arraché à son corps convalescent la rapproche du restaurant.

« Nous y sommes. »

La devanture de l’immeuble devant lequel ils s’arrêtent indique « La réserve » ; elle s’en étonne.

« Ce bâtiment abrite avant tout un hôtel – cinq étoiles s’il te plaît. Le restaurant est à l’intérieur. Certains agents du Möbius ont des goûts exigeants et y séjournent officieusement pour échapper à ce… taudis qu’est le Foyer de banlieue. »

Un employé leur ouvre la porte vitrée, une hôtesse les salue dans le hall d’entrée. C’est avec un soulagement sans mesure que Jaspe abandonne Paris et ses nocifs atours pour ce havre de bonne société.

Les sons feutrés du restaurant apaisent Jaspe dès qu’ils pénètrent dans la salle. Une entêtante odeur de viande chasse les pestilences de la ville – combien vaut la nourriture dans un endroit pareil ? Un serveur salue Attila qui lui répond en l’appelant par son prénom.

« Nous sommes des habitués : même en saison haute, nous pouvons réserver moins de deux jours à l’avance », se vante l’Enquêteur en la guidant vers leur table.

Là, dos au mur entre deux fenêtres, la collègue d’Attila les attend. Cette fois-ci, Jaspe peut se fier à ses préjugés : Sigrid réunit tous les clichés qu’elle avait imaginés pour une valkyrie contemporaine. Sa crinière blonde est difficilement contenue dans une tresse irrégulière, dont l’extrémité effleure le parquet du restaurant comme la queue d’un fauve. Sa silhouette carrée, tout en épaules et en biceps, semble à l’étroit dans sa chemise noire à pois blancs et son blouson au cuir râpé. Un rouge martien recouvre ses ongles et ses lèvres. Absorbés par l’écran du téléphone, ses yeux n’ont nul aspect cryptide, sinon l’intensité de leur bleu, plus foncé que celui d’Attila.

Elle délaisse son appareil pour se lever et leur serrer la main.

« Presque en retard, mon gars. Enchantée, toi ! »

Jaspe s’efforce de ne pas trahir sa douleur : la poigne de Sigrid n’a rien à envier à celle d’Eiréné.

« Tu es bien frêle pour une vouivre. Je veux dire, j’en ai connu quelques-unes dans les Alpes, c’étaient des forts gabarits, alors que toi tu ne soulèverais pas une vache même avec tes deux bras !

— Elle est en convalescence, souligne Attila en s’asseyant. Tu jugeras par toi-même l’aura qu’elle dégage quand son escarboucle sera rétablie.

— Comme si une valkyrie comme moi était fichue de percevoir une aura correctement. »

Elle attend que Jaspe soit installée pour enchaîner :

« Je suis Sigrid Sørensen, Enquêtrice Altière, Norvégienne d’origine, mais les lumières de Paris m’ont attirée dans le sud. Il faut voir ce qu’ils cuisinent ici, rien à voir avec notre poiscaille. »

Jaspe croit identifier un soupçon d’accent nordique dans sa voix de stentor, noyé dans l’aisance de son verbe et son langage argotique. Cette valkyrie, une amie d’Attila ? Pourtant, ils sont aussi différents l’un de l’autre qu’une licorne l’est d’un kelpie.

On leur apporte des cartes. Jaspe fronce le nez devant les prix, dont plusieurs atteignent les trois chiffres.

Une sensation d’inconfort lui fait relever la tête : Sigrid fixe les taches de ses mains.

« C’est magnifique, ce truc. Dommage que ça soit pas très naturel comme phénomène. Je peux toucher ? »

Les joues de Jaspe se consument tandis que la valkyrie caresse sa peau avec un luxe de précautions.

« Trop beau. Imagine des tatouages abstraits comme ça, le succès que ça aurait. Tu vas inspirer plein de jeunes en manque d’originalité. »

Elle se tourne vers Attila :

« Liam me rejoint cet aprèm. Vous resterez avec nous ?

— Je dois ramener Jaspe rapidement après manger : qui sait comment elle supportera l’air vicié du centre. Liam a encore des examens de santé, c’est ça ?

— Affirmatif. Ils le convoquent n’importe quand et mes gueulantes n’y changent rien. Au moins, j’aurai que trois repas à payer ! Te restreins pas par rapport aux prix, Jaspe. Je sais déjà qu’Attila va faire chauffer mon compte en banque avec ses goûts de princesse.

— Un pari est un pari ! Il n’y a pas beaucoup de choix, mais chacun de leurs plats est une bénédiction, continue-t-il à l’intention de la vouivre. Quoi que tu choisisses, tu ne risques pas de regretter. »

Jaspe préfère rester prudente et calque son menu sur celui de Sigrid : du saumon de Norvège confit en entrée, un cochon de lait accompagné de Kimchi en plat de résistance. Attila commande du caviar avec du panini de haddock et des langoustines de Bretagne. Ils prennent une carafe d’eau plutôt qu’un grand vin :

« Boisson de fragiles, justifie la valkyrie une fois le serveur reparti. C’est amer pour se donner du corps et ça n’a rien à voir avec la force d’une vraie bière.

— J’en boirais bien, moi, rétorque Attila. Leur carte vend du rêve. Je ne m’abstiens que par égard pour ton porte-monnaie.

— Déjà que t’as choisi les plats les plus chers ! Attends que je prenne ma revanche.

— Si c’était toi qu’on avait envoyée à Villenval, tu nous aurais aussi payé ce repas, parce qu’incapable d’achever la mission en vingt-quatre heures. Et tu n’aurais pas réussi non plus à nous ramener cette demoiselle en un seul morceau. »

Jaspe sert de l’eau à la tablée pour atténuer sa gêne. Les agents s’affrontent du regard. Il suffit de quelques secondes pour que Sigrid se déconcentre et chuchote ce qui ressemble fort à une suite d’insultes, dont pas une seule en français.

« Je sais, je sais, ricane-t-elle devant la mine intriguée de son invitée. Je suis un cliché ambulant. Je parle fort, avec plein de gros mots, je ne jure que par la bière, je suis blonde comme une Aryenne du XX e siècle. Pour voir un spécimen de valkyrie plus original, petite vouivre, c’est ma sœur jumelle qu’il faut consulter. Elle s’est expatriée aux USA juste pour emmerder notre famille.

— Tu simplifies beaucoup, je trouve… »

À la fatigue de Jaspe se mêle une multitude de questions qu’elle peine à ordonner pour clarifier ses priorités.

« Qui est Liam ? commence-t-elle, certaine d’obtenir une réponse à peu près claire.

— Mon binôme. Tous les Enquêteurs travaillent par paire sur le terrain, à part ce vieux loup d’Attila qui peut agir en solo grâce à ses liens avec les Caciques. Liam a une condition physique… unique, qui nécessite une surveillance particulière. Par contre sur le terrain, c’est un monstre.

— Au figuré ! précise Attila.

— Liam est un Enquêteur Quidam, je suis Altière. Les binômes mixtes poussent les moins gradés à concrétiser leurs rêves de promotion.

— Je ne savais pas que des valkyries pouvaient être jumelles.

— Tarja et moi, on a une ascendance à part. On n’est pas exactement comme le commun des valkyries. Par exemple, ce qu’on est jeunes ! Même pas cent ans, en fait. Des bébés. »

Jaspe n’a pas le temps de demander plus d’informations : un serveur apporte leurs entrées.

« Déjà ?

— Clients privilégiés, demoiselle.

— Tu parles, sourit Sigrid. C’est mon scandale de la dernière fois qui les aide à se bouger. »

Le silence envahit leur tablée tandis qu’ils entament leurs plats. Le saumon est délicieux. Jaspe pêchait parfois du poisson aux alentours de Villenval, mais la saveur de celui-ci dépasse ses souvenirs. Elle identifie du radis et de la prune dans l’accompagnement, ainsi qu’un goût acide complètement inconnu. Manger autre chose que les plats industriels du Foyer lui fait un bien fou : elle est la première à finir son assiette.

« Là, je sens la vouivre qui sommeille dans tes entrailles ! Tu fais honneur au Gabriel. Et attends de goûter le cochon… »

Attila déguste son caviar serviette à la main, le petit doigt levé. Jaspe s’amuse de le voir manœuvrer chaque bouchée pour ne perdre aucun œuf au coin des lèvres.

« Vous parliez de votre sœur jumelle ?

— Pas de vouvoiement entre nous, ma jolie. Tarja, oui ! Elle a toujours eu des relations compliquées avec notre paternel. Alors dès qu’elle a pu, elle a fui en Amérique pour taffer comme agente loin de nous avec un Enquêteur local. Quand elle revient en Europe nous faire coucou, je te dis pas l’ambiance avec Papa et nos sœurs…

— Tarja n’apprécierait pas que tu déballes votre vie de famille à une vouivre qu’elle ne rencontrera sans doute jamais, la coupe Attila en reposant ses couverts. J’espère que tu n’as pas ce genre d’initiative à chaque rencontre, ou je devrais lui en toucher un mot.

— Ne mords pas la main qui te nourrit. Et c’est pas de ma faute, Jaspe suscite la confidence, c’est tout.

— C’est sa chétivité qui attendrit. Hein, ma belle ? »

La gorge de Jaspe se noue et elle baisse les yeux sur son assiette vide ; le sourire d’Attila lui rappelle celui, un rien moins moqueur, de Babel…

« Je ne sais pas si l’endroit est approprié, finit par murmurer Sigrid, mais j’aimerais beaucoup en savoir plus sur la Décadence de Villenval…

— Secret défense. Je ne peux en discuter qu’avec des Confidents ou des Caciques.

— T’es pas drôle. Ça m’intrigue ! C’était pire qu’aux Balkans ?

— Pire, je ne pense pas. Au moins aussi alarmant. La Décadence s’est manifestée dans une ville roumaine il y a six mois, développe-t-il pour Jaspe. Dégâts monstrueux, même résultat que chez toi. Il me semble qu’une colonie de vouivres vivait dans les environs – aucune victime à déplorer parmi elles, fort heureusement. Tu pourrais en connaître certaines.

— Je ne pense pas. En dehors de mon propre clan, je n’en fréquentais pas beaucoup. Comme dans chaque communauté, nous avions des ambassadrices et de nouvelles venues parfois, quand un clan se dissolvait… Ça arrive de plus en plus souvent.

— Il y a une raison particulière ? demande Sigrid.

— Plusieurs. Les braconniers principalement, attirés par nos escarboucles, qui se multiplient malgré les efforts du Möbius. Les dérèglements environnementaux : on n’en souffre pas trop dans les Vosges, contrairement à d’autres régions, qui se sont dépeuplées progressivement. Et de rares vouivres partent explorer le monde, en petits groupes ou en solitaire… Généralement, on ne les revoit plus.

— Triste situation que celle des vouivres. Ce ne sont pas les seules à plaindre, cependant. Sais-tu quelle proportion de la population cryptide s’est éteinte depuis les premières heures de l’Antiquité ? »

Jaspe secoue la tête et Attila se penche jusqu’à son oreille :

« Quarante pourcent. »

Sigrid marmonne quelque chose en norvégien et consulte son téléphone.

« Presque la moitié des cryptides a déjà disparu de la surface du globe, demoiselle, chuchote-t-il. Des individus censés vivre des siècles, voire à jamais pour les plus chanceux d’entre nous. Au moins dix pourcent de ces pertes datent des vingt dernières années et les chiffres sont en croissance constante. La société humaine pousse la nôtre à la ruine, comme deux plateaux d’une balance qui ont définitivement perdu leur équilibre.

— Les humains ont leur rôle à jouer dans ces extinctions successives mais ça serait une grave erreur de leur faire porter le chapeau, siffle la valkyrie en tapotant son écran. On s’esquinte très bien tous seuls, entre nous, comme des grands. La guerre fratricide qui a provoqué la quasi-extinction de deux espèces en mille neuf cent trente-trois, c’était à cause des humains peut-être ? Et le chef de la récréation, c’est le Möbius. Tu veux jouer l’érudit ? Donne-lui tous les chiffres ! Des dizaines de milliers d’individus assassinés par les Enquêteurs depuis les années trente ; créatures, divinités et Héros compris. Tu m’étonnes que certains prennent la poudre d’escampette avant de nous tomber entre les pattes. »

Attila ne réplique pas. Néanmoins, Jaspe remarque qu’il se recoiffe avec une sécheresse inhabituelle et que sa main droite erre une seconde près de sa poche de costume ; à deux doigts de sa cigarette électronique.

« Ne profite pas de notre camaraderie pour cracher dans le dos des Caciques. Ceux qui prennent la poudre d’escampette, comme tu dis, ont souvent quelque chose à se reprocher. Du point de vue du Möbius, en tout cas… »

Ils passent si vite de la taquinerie à la menace que Jaspe ne sait quel parti prendre. Un coup d’œil vers Sigrid lui apprend qu’elle est en train d’écrire un SMS, sans plus se préoccuper de donner la réplique à son collègue. Une mèche s’est échappée de sa tresse et se balance devant son nez.

« Les années trente ? Je croyais que le Möbius datait davantage.

— Il existait sous un autre nom depuis le XVe siècle, reprend Attila. C’était la Confrérie des Invisibles. Un franc échec, si tu veux mon avis. Je suivais leur activité de loin à l’époque. Beaucoup de bruit pour pas grand-chose et personne ne leur prêtait vraiment attention… Ils ont tenté de se renouveler après la Première Guerre mondiale, de trouver une véritable utilité à leur projet d’harmonisation globale. On peut dire que ça a eu davantage de succès… J’ai été recruté en mille neuf cent vingt-deux, au début de cet âge d’or. Depuis, je sers fidèlement le Möbius en échange d’un coquet salaire.

— Âge d’or, carrément, mais toujours sur le dos des autres. Les Caciques ont plein de têtes à faire tomber ! Ils tiennent des listes de vilains à trucider et ils nous envoient faire les courses. Certains gagnent des places, passent en priorité, c’est précis : un classement à l’envers, dans lequel il faut reculer au lieu d’avancer.

— Tu parles d’eux comme si tu les méprisais, intervient Jaspe.

— J’irais pas jusque-là… Disons que leurs méthodes sont un peu rudes parfois. Mais c’est ça qui rend leur organisation efficace. »

Alors arrivent les plats de résistance. Sigrid pianote des ongles sur le bord de la table – le sourire qui étire ses lèvres écarlates évoque à Jaspe la voracité d’un animal.

« Pourquoi parler de ceux qui nous fâchent au milieu d’un si bon repas ? se désole Attila en s’armant d’une fourchette pour dépecer ses langoustines. Bon appétit, mesdames.

— Attila aime beaucoup critiquer autrui, tu en as sûrement déjà fait les frais, petite vouivre. À deux exceptions près : les Caciques et leurs pires ennemis ! Beaucoup de bêtes noires du Möbius sont d’anciens amis à lui.

— Beaucoup ? Quelques-uns des plus en vue, certes…

— Vous dites que les Caciques tiennent à jour une liste de cryptides à éliminer, selon leur dangerosité et à l’échelle mondiale, résume Jaspe. Mais comment peuvent-ils avoir un fonctionnement aussi précis ?

— Ce sont des perfectionnistes… et ils ont eu le temps d’apprendre à les connaître, lui répond Attila. Le Möbius juge ses antagonistes sur des siècles de nuisance, il est rare qu’un nom inconnu dépasse les cinquante premières places de notre classement. Greta, Catrina, Samedi, Claure…

— Surtout Claure, grands dieux… soupire sa collègue.

— … autant de figures célèbres et redoutées par les agents du Möbius, et dans la société cryptide au sens plus large. Ceci dit, j’imagine qu’aucun de ces noms n’est parvenu jusqu’au fond de tes montagnes, demoiselle.

— Les anciennes de mon clan racontaient que du temps de Mélusine, Claure visitait parfois nos montagnes. Des rumeurs plus que des faits vérifiables. Il paraît qu’il fréquente davantage les humains imprudents que les êtres surnaturels de nos jours. »

Attila la dévisage étrangement et, pour mettre un terme à son malaise, Jaspe enfourne une première bouchée de viande. Aussi exquise que le saumon.

« Les habitudes de Claure ont changé, répond-il en baissant d’un ton. Il est devenu plus discret encore qu’auparavant, excessivement prudent. Un danger de grande ampleur, la fomentation d’un crime d’envergure ? Je pencherais plutôt pour… une simple lassitude. Un être aussi vieux que lui doit connaître d’importantes phases de doute.

— Tant que les Caciques ne cherchent plus à lancer leurs Altiers sur sa piste ! gronde Sigrid après avoir dégluti. La seule expédition qu’ils ont montée, dans les années soixante, s’est soldée sur un mémorable fiasco… À ce qu’on m’en a raconté. J’étais encore une gamine à l’époque.

— Claure ne figure pas dans mon carnet d’adresses, malgré ce qu’essaie de sous-entendre Sigrid. Catrina non plus, Samedi encore moins. Sacrés emmerdeurs que ces deux-là. Il m’arrive parfois d’échanger quelques mots avec Legba et Lugus, toujours trop souvent à mon goût. Quant à Greta… un cas particulier.

— Et on aura le bon goût de pas s’attarder dessus, vu ce que ça pourrait engendrer si elle refaisait surface, hein Attila ?

— Qui est Greta ?

— Et voilà, piquée, la curiosité de la vouivre. Oublie ce nom, ma chérie. C’est l’un des nombreux nœuds du passé de notre Enquêteur national, et ça embête suffisamment les Caciques sans que des cryptides lambda comme toi et moi y mettions le nez. »

Ils poursuivent leur déjeuner en silence. Jaspe ose quelques regards au-delà de leur table, vers les autres clients, de fiers humains en tenue des grands jours. Elle s’abîme dans la contemplation de leurs visages, soudain nostalgique des traits familiers des Villenvalois. Il lui faut réorienter ses pensées , pour ne pas s’étrangler dans la mélancolie insidieuse qui lui serre la gorge : le salut lui vient de la serviette en cuir d’Attila, appuyée aux pieds de sa chaise.

« Pourquoi tu n’as pas envoyé ton rapport par mail ? Eiréné a tapé le mien sur ordinateur et ne l’a imprimé qu’au tout dernier moment.

— Il est de la vieille école, se moque Sigrid. Si tu le voyais râler quand on l’oblige à dactylographier…

— Je n’ai pas besoin de réécrire trois fois la même phrase pour trouver une formulation décente, contrairement à toi. Je suis moins familier des technologies numériques : posséder un seul exemplaire bien palpable de mes documents importants me rassure.

— Pire que mon père. Il faut vivre avec son temps, les gars. D’ailleurs, jolie vouivre, tu as un 06 ? »

Jaspe connaît un instant de doute avant de comprendre ce que Sigrid lui demande.

« Oh non, non. Il n’y avait aucun réseau à Villenval et j’ai appris à me débrouiller sans.

— Dans tes montagnes peut-être. Mais dans une ville comme Paris, où tu vas sûrement passer plusieurs semaines, ça va être compliqué de t’en passer. Attila te dégotera ça ! Et un beau modèle, hein ? Avec l’argent que t’aurais dû dépenser dans ce déjeuner. »

La valkyrie brandit son appareil au-dessus de son plat à moitié vide.

« Nos Inventeurs ont créé un système téléphonique exclusif aux cryptides, il y a quoi, trente ans ? Une petite révolution !

— Les humains ne monopolisent pas les satellites ? Ou il y a eu… des cryptides dans l’espace ?

— Oh non, on leur laisse toujours le vide comme terrain de jeu. Ça va les occuper plusieurs décennies encore. Figure-toi que notre système fonctionne à l’énergie magique, avec les lignes de Ley comme canaux. Tu connais, les Ley ?

— Oui, il y a une ligne sous Villenval, d’où la présence de mon clan à proximité. Ce genre de ressources n’a pas de prix pour les cryptides qui manipulent la magie.

— On a un réseau complètement sous-terrain d’envergure mondiale, contrôlé par le Möbius – on se fait un sacré blé avec, pour sûr. Les dryades localisent les lignes, les tordent un peu pour couvrir un max de surface, puis les gremlins les exploitent et fabriquent le matériel qui s’y relie. On achète des téléphones humains, les Inventeurs leur ouvrent le ventre pour mettre des cartes SIM du réseau cryptide à l’intérieur. Évidemment, certaines se sont retrouvées au marché noir : on travaille à démanteler le circuit.

— Tes explications valent de l’or, ma chère. Cependant, je pense qu’il manque à Jaspe quelques informations des plus basiques pour les assimiler », glousse Attila.

La demoiselle cache son embarras en déglutissant sa bouchée de Kimchi.

« Retiens juste qu’Attila va t’offrir un portable avec sa paye de Villenval, et que tu pourras l’utiliser pour contacter tous les cryptides dont tu auras le numéro. À commencer par moi !

— Plusieurs agents refusent d’employer cette technologie en-dehors de leurs missions. Ils trouvent qu’en usant de leurs outils, nous nous confondons avec les humains. Comme si une résistance aussi dérisoire pouvait suffire à endiguer le mouvement… L’ordre surnaturel regorge de fiertés mises à mal par leur règne. »

Sigrid lève les yeux au ciel avec une moue goguenarde. Jaspe trouve l’expression d’Attila trop mélancolique pour un trait d’ironie.

L’ambiance raffinée du restaurant la détend. Ses oreilles s’allongent sous ses cheveux. Chaque éclat de voix, de couvert ou de mastication est décortiqué sous forme vibratoire par son oreille interne. Elle se perd dans leur diversité pour les apprivoiser… Une carte sensorielle se dessine petit à petit dans son esprit avide de nouveaux repères.

« Notre beauté rêvasse. Encore avec nous, Jaspe ? »

Elle papillonne des paupières et sourit poliment à Sigrid. Attila se tamponne les lèvres d’un air absent avec sa serviette ; il ne reste qu’une demi-langoustine dans son assiette.

« Délicieux, comme toujours. Du fromage, un dessert ? »

Jaspe décline. Les deux Enquêteurs commandent des douceurs aux noms mystérieux : une « texture chocolatée et son soufflé » pour Sigrid, une « fine feuille Mekonga, ganache gingembre et citron vert » pour Attila.

« Une photo pour Tarja ! s’enthousiasme la valkyrie en saisissant son téléphone.

— C’est ce genre de comportement que les cryptides puristes répudient », râle son collègue en avançant sa chaise pour apparaître dans le champ.

Elle prend cinq clichés et les trie avec minutie. Jaspe songe qu’elle aimerait bien recevoir la photo, elle aussi, en souvenir. Les rares portraits de ses amies vouivres ont disparu avec Villenval.

« Putain. »

Un serveur se retourne une fraction de seconde pour gratifier Sigrid d’une œillade critique – elle n’y prend pas garde. Elle laisse tomber son téléphone sur la table, saisit précipitamment son sac à main. Une épine de douleur réveille l’escarboucle de Jaspe : un sentiment de danger a ranimé son instinct.

« Mission ? demande Attila à voix basse.

— Norvège. Otton a déconné. Un faux règlement de comptes en Suède, fusillade à Göteborg, puis une fuite… Sacré bordel. »

Elle sort plusieurs billets de cinquante euros de son porte-monnaie et les lui fourre dans la main.

« Tu me rendras la différence si t’es assez honnête pour ça. J’ai un avion privé à Orly dans une demi-heure, Liam m’y retrouve. Jaspe, à la prochaine !

— Otton en Norvège, tu es sûre ? Et pourquoi c’est toi qu’ils envoient ? »

Sigrid se lève et chuchote, en rajustant son blouson :

« J’ai eu que des infos d’urgence. La fusillade c’était hier soir, ils devaient s’en occuper entre locaux, mais ils ont découvert que Samedi est sur place – y a deux Altiers déjà cuits. On vient de retrouver leurs corps. Alors place à l’élite, comme tu dis ! »

Elle leur lance un baiser par-dessus son épaule et s’éclipse entre les tables.

« Samedi, l’un des premiers noms de votre liste d’ennemis ?

— Lui-même, demoiselle. »

Si Attila compte les billets avec une apparente nonchalance, l’arc tendu de ses sourcils trahit son appréhension.

« Un déchet de Héros qui nous vient d’outre-Atlantique. C’est moi qu’ils auraient dû mandater.

— Et Otton ? »

Il soupire ; ses doigts se perdent dans ses mèches bien cirées.

« L’une de mes vieilles connaissances, celles que Sigrid condamne. Un Héros aussi : celui-là, son titre doit t’être familier. Si je te dis… Marchand de Sable ? Ne tire pas cette tête ! »



Le jour se lève bientôt.

La réserve ne dort plus : dans un silence que seule trouble la respiration des chevaux dans les écuries voisines, les locaux attendent déjà le soleil devant chez eux. Ils savourent le vent de la plaine sur leurs paupières et la quiétude de la nature qui s’éveille.

La Blanche quitte sa cabane sur la pointe des pieds, téléphone à la main. Elle doit baisser la tête pour passer le perron sans effleurer les plumes des attrape-rêves. Ses cheveux blonds, grossièrement tressés, se balancent contre ses chevilles et accrochent quelques poussières d’ocre.

Les Crows la voient passer sans dissimuler leur hostilité. Sa simple présence rompt le fragile équilibre maintenu dans la réserve ; c’est une insulte à leurs convictions les mieux ancrées. Elle leur retourne chaque regard désobligeant. Ses lèvres maigres, bleuies comme celles d’une morte, esquissent un rictus d’ostensible mépris.

Elle emprunte le chemin de terre qui mène à l’entrée du territoire. Deux guerriers la suivent de concert à quelques mètres de distance : la Blanche n’a pas le droit de se déplacer dans la réserve sans être accompagnée du Corbeau, mais elle n’a jamais respecté cet accord tacite.

Elle quitte le chemin pour se rapprocher du grillage et consulte son téléphone. L’un des locaux distingue un cliché sur l’écran. Elle agrandit l’image du bout des doigts pour en observer chaque détail. Un décor rouge. Un visage, deux, trois.

La terre crisse sous le pied de l’autre guerrier. La Blanche redresse la tête, glisse l’appareil dans l’élastique de son pantalon et se retourne avec lenteur, une lueur bestiale dans le regard. Il lui rappelle sèchement, dans la langue des Crows, qu’utiliser ce genre de technologie met en péril l’harmonie de leurs terres. Qu’elle avait promis, à son arrivée ici, de ne les employer qu’au-delà de leurs frontières, et que c’est une concession essentielle à son acceptation au sein de leur communauté.

Elle lui répond qu’elle s’en fout avec un accent états-unien à couper au couteau. Ils dégainent les tomahawks pendant à leur ceinture.

Une dizaine de secondes s’écoule. La Blanche courbe la nuque et ferme les poings. Ses yeux s’assombrissent : leur bleu céleste se veine de l’argent brûlant des orages. L’aura qu’elle dégage oppresse l’esprit des guerriers, fait trembler leurs haches et voûte leurs épaules. Elle les renvoie à leur condition de mortels, à leur existence de fourmi sous la fournaise de son regard.

La Blanche ne sait dialoguer qu’avec sa force brute, à l’instar de toutes les créatures de sa famille.

« Tarja. »

Les guerriers parviennent à se retourner et osent enfin reculer sans mettre leur courage en doute : le Corbeau est venu les tirer de ce mauvais pas.

La Blanche le rejoint sur le chemin et ils discutent à voix basse, en anglais. Le Corbeau la sermonne, ce dont tous les Crows alentour se réjouissent.

Le soleil s’est levé. Le calme revient progressivement sur la réserve.

La Blanche et le Corbeau sont retournés dans leur cabane.

Commentaires

Wow wow wow c'est quoi ce chapitre, c'est du lourd ! Tellement d'infos tout partout, c'était trop bien ! *-*

Bon, j'ai pas reconnu la moitié des noms que tu cites... Samedi, ça va, je vois. Marchand de Sable, pareil. Catrina, Lugus et Legba j'ai dû chercher. Claure et Gretha, je sèche, ai pas trouvé... C'est trop cool ! J'adore toutes ces références, ça dépote et ça m'oblige à me creuser la tête, de la même façon que quand j'avais lu American Gods.

Le personnage de Sigrid est marrant, j'aime bien la Valkyrie grande gueule qui se laisse pas marcher sur les pieds. Je suis hyper curieuse de connaître la particularité de Liam, vu comme ça a été teasé. Attila et Jaspe font leur boulot dans cette scène, t'as bien retranscrit l'ambiance (et le pouvoir de la bouffe a pas marché sur moi, mon imagination est nase sur la nourriture).

La scène finale me fait aussi penser à du Gaiman. Le changement de ton est bien foutu, ça nous plonge immédiatement dans une ambiance un peu primitive et animale. J'avais reconnu Tarja, je suis curieuse de savoir qui est le Corbeau du coup... Huuum. Et ou sont-ils ? Et que se passe-t-il ?

Gnnnnnnh. Trop de questions.

Sinon, j'ai bien aimé cette histoire de téléphone portable et de volonté de non-conformité avec les humains de la part de certains cryptides.

Bref, j'ai aimé ce chapitre.
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mardi 18 septembre à 09h48
Merci beaucoup <3 Comparer ce chapitre à du Gaiman c'est le plus beau des cadeaux !!
Pour ta défense, certains noms ont été inventés et ne viennent pas de mythologies déjà existantes. Les prénoms de Claure et Greta ne sont tirés d'aucune mythologie, même si leurs personnages sont aussi des cryptides. Pour les autres, chapeau !
Le Corbeau, pas facile à trouver sans la ref... mais ça sera expliqué en temps et en heure ;) Liam aussi, un peu plus rapidement. Ce chapitre servait surtout à poser un peu plus de lore pour la suite...
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mardi 18 septembre à 10h14
Ok donc normal que je trouve pas Claure et Greta, ça fait du bien à mon ego :D (que dalle, juste que quand meme Google connait pas, c'est surprenant)

Bah Corbeau ça me fait penser à Odin, avec les autres corbeaux, mais ptet que American Gods m'induit en erreur là aussi :P
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mardi 18 septembre à 10h39
Odin arrivera en temps et en heure :p Ce Corbeau-là est tout autre ! Cherche plutôt du côté des Amérindiens si tu es trop impatiente...
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mardi 18 septembre à 11h40
Ah je n'y connais rien sur les mythes Amérindiens... Mais c'est bon à savoir, je vais regarder qui est ce fameux Corbeau :D
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mardi 18 septembre à 12h50
Aaaaaaaah
C'est trop bieeeeeeeeen %D
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mardi 18 septembre à 19h52
Merciii !
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mardi 18 septembre à 20h40
Il a bien évolué ce chapitre, depuis la dernière fois ! Récit bien mené, et les ajouts de dernière minute sont cool aussi. Celui-là m'a bien fait marrer : « on leur laisse toujours le vide comme terrain de jeu. Ça va les occuper plusieurs décennies encore »
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jeudi 20 septembre à 11h22
Désolée pour l'auteur de SF que tu es :p
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vendredi 21 septembre à 09h01
J'adore les références ! C'est un sacré chapitre avec énormément d'informations ! D'ailleurs, je pense que je le relirai plus tard justement pour être certaine de n'avoir rien manquer ! Plus les chapitres avancent et plus j'ai l'impression de voir ton évolution, c'est dingue !
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lundi 1 octobre à 20h50
Ahah merci beaucoup ! En effet ce chapitre sert à fixer beaucoup d'infos pour la suite^^ il y a de quoi s'y perdre !
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lundi 1 octobre à 23h21