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Chimène Peucelle

mardi 18 septembre 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 5

Les cryptides ne se différencient des autres êtres vivants que par leur dépendance à la magie comme source d’énergie. Si tous peuvent intégrer l’arbre du vivant traditionnel, une classification interne a été établie par le Möbius en 1883, grâce à d’importantes découvertes génétiques qui furent ensuite transmises à de chanceux humains.

Les créatures sont reproductibles ; leur génome existe chez plusieurs individus. Elles représentent près de trois quarts des cryptides.

[…] Les divinités ont des génomes individuels ; elles ne sont que très rarement reproductibles et jamais à l’identique. Leurs enfants sont, pour la plupart, des divinités secondaires ou des hybrides issus d’une union entre une créature et une divinité. La pérennité de leur espèce – dont elles sont les seules représentantes – n’étant pas assurée par l’enfantement, leur espérance de vie dépasse le millénaire.

[…] Bien plus rares, les Héros possèdent tous un génome unique et ne sont pas reproductibles. Ils naissent dans la magie générée par une forte concentration de foi humaine et s’éteignent quand celle-ci se tarit, dans des circonstances encore mystérieuses – y compris pour eux.

Eunomie, Nocte reliée au Foyer de Paris, La génétique cryptide au service de la magie, 1911.



Quand elle franchit enfin la porte du Gabriel au bras d’Attila, Jaspe se sent d’humeur à mordre le prochain humain qui regardera son visage de travers.

À vrai dire, elle ne s’attendait pas à ce genre de crasse de la part de celui qui est désormais, pour le meilleur comme pour le pire, son chaperon. Elle a cru à sa bienveillance et, sitôt passées les présentations d’usage avec l’Ankou, elle s’est installée à l’arrière du taxi pour songer à Paris.

Elle s’est imaginé une ville dix fois plus grande qu’Épinal, des avenues longues comme des vallées, des gratte-ciels plus hauts que des montagnes. Beaucoup de cryptides, des milliers certainement, Parisiens eux aussi… Et les senteurs de la Seine, des pâtisseries, des pierres chargées d’Histoire, et tout ce qu’elle ne pouvait pas encore imaginer.

Quand ils sont entrés dans le centre, elle a refusé de regarder par la fenêtre pour que sa première impression soit la plus forte. L’Ankou les a déposés près du pont Alexandre III. Mais en bondissant hors du taxi, Jaspe a subi une désillusion à la hauteur de ses fantasmes.

« À ton rythme, demoiselle, s’est moqué Attila en sortant à son tour, cigarette à la main. Le Gabriel est à un quart d’heure de marche mais nous allons prendre notre temps pour ton baptême. »

Elle s’est accrochée à son bras comme à une bouée de sauvetage, les sens saturés, égarés dans un chaos d’images, d’odeurs et de sons. Elle a aperçu la tour Eiffel au loin entre les immeubles, comme un pic solitaire entre deux monts acérés – elle l’imaginait plus cuivrée.

De cette première balade, elle conservera le vrombissement des voitures, la puanteur des moteurs noyée dans celle de la Seine et de ses péniches, les cadenas clos à jamais sur les grillages, une blague d’Attila sur l’heure de pointe aux Enfers pendant qu’ils traversaient les Champs Élysées. Elle a pris la pleine mesure de ce qu’est réellement Paris. Une capitale grandiose, mais pas de la grandeur sereine de ses montagnes. À Villenval, elle se sentait comme une déesse. Ici, elle n’est qu’une vouivre inadaptée, perdue dans un monde qui n’a que faire de la ménager. Elle a dû laisser ses cheveux recouvrir ses temps dans l’espoir de dissimuler son visage entaché.

La marche a réveillé dans son ventre une douleur sourde, qu’elle a tu par vaillance jusqu’à ce qu’une hôtesse leur ouvre la porte vitrée du Gabriel et les salue dans le hall d’entrée. Les sons feutrés du restaurant l’apaisent dès qu’ils pénètrent dans la salle. Combien vaut la nourriture dans un endroit pareil ? Un serveur salue Attila qui lui répond en l’appelant par son prénom ; son sourire trahit un orgueil qui n’échappe pas à Jaspe.

« Certains Noctes ont des goûts exigeants et séjournent à l’hôtel du Gabriel pour échapper à ce… taudis qu’est le Foyer de banlieue, explique-t-il en la guidant vers leur table. Sigrid et moi sommes des habitués : même en saison haute, nous pouvons réserver moins de deux jours à l’avance. »

Là, dos au mur entre deux fenêtres, Sigrid les attend. Elle délaisse son téléphone pour se lever et leur serrer la main.

« Enchantée, mademoiselle ! »

Jaspe s’efforce de ne pas trahir sa douleur : elle a la poigne qui va avec sa carrure.

« Sigrid Sørensen, valkyrie, Nocte et Norvégienne d’origine – mais les lumières de Paris m’ont attirée dans le sud. Il faut voir ce qu’ils cuisinent ici, rien à voir avec notre poiscaille. »

Un véritable cliché de valkyrie. Sa crinière blonde est difficilement contenue dans une tresse irrégulière, dont l’extrémité effleure parfois le parquet du restaurant dans un paresseux balancier. Sa silhouette carrée, tout en épaules et en biceps, tend les coutures d’une chemise à pois et d’un court manteau de fourrure. Un rouge martien recouvre ses ongles et ses lèvres ; le bleu de ses yeux est d’une rare intensité. Jaspe croit identifier un soupçon d’accent nordique dans sa voix de stentor, noyé dans son langage argotique. Une amie d’Attila ? Pourtant, ils sont aussi différents qu’une licorne l’est d’un kelpie.

Ils ôtent leurs dessus respectifs, on leur apporte des cartes. Jaspe fronce le nez devant les prix, dont plusieurs atteignent les trois chiffres. Une sensation d’inconfort lui fait relever la tête : Sigrid fixe les taches de ses mains.

« C’est magnifique, ce truc. Dommage que ça soit pas très naturel comme phénomène. Je peux toucher ? »

Elle accepte après une seconde d’hésitation, trop polie pour refuser. La sensation de la valkyrie caressant sa peau lui est infiniment désagréable. Sa curiosité satisfaite, Sigrid se tourne vers Attila :

« Elle était pas censée rester au Foyer ?

— Elle y retournera sitôt le repas fini. Rien d’illégal du moment qu’elle ne me quitte pas d’une semelle. »

Jaspe met un instant à comprendre qu’ils parlent d’elle.

« Après une existence passée à se contenter de vaches et de va savoir quelles plantes pour combler son appétit, tu comprends que j’aie eu envie de lui faire découvrir le Gabriel à tes frais.

— Espèce d’hypocrite, ricane Sigrid en tendant sa carte au serveur venu quérir leur commande. Je sais déjà que tu vas faire chauffer mon compte en banque avec tes goûts d’altesse.

— Un pari est un pari ! Il n’y a pas beaucoup de choix, mais chacun de leurs plats est une bénédiction, continue-t-il à l’attention de Jaspe. Quoi que tu choisisses, tu ne risques pas de regretter. »

Elle préfère rester prudente et calque son menu sur celui de Sigrid : du saumon de Norvège confit en entrée – elle ne prétendait pas avoir quitté son pays par lassitude du poisson ? –, un cochon de lait au Kimchi en plat de résistance. Attila commande du caviar et des langoustines de Bretagne.

« T’as choisi les plats les plus chers !

— À charge de revanche… »

Jaspe sert de l’eau à la tablée pour atténuer sa gêne, jusqu’à ce qu’un serveur lui prenne la carafe des mains pour s’en occuper à sa place. Leurs peaux se frôlent et l’humain a un infime mouvement de recul après avoir vu ses taches. Pendant ce temps, les Noctes s’affrontent du regard. Il suffit de quelques secondes pour que Sigrid se déconcentre et glousse un peu trop fort, ce qui leur attire des regards courroucés.

« Je sais, soupire-t-elle devant la mine outrée d’Attila. Y a pas plus bourrin que moi dans un restaurant gastronomique. Pour voir un spécimen de valkyrie plus original, petite vouivre, c’est ma sœur jumelle qu’il faut consulter. Elle s’est expatriée aux USA pour emmerder le Walhalla.

— Que c’est réducteur », s’indigne son collègue.

À la fatigue de Jaspe se mêle une multitude de questions qu’elle peine à ordonner :

« Qui est Bastian ?

— Mon binôme. La majorité des Noctes travaillent par paire sur le terrain, pas comme ce vieux loup d’Attila qui la joue toujours solo. Bastian a une condition physique… unique, qui nécessite une surveillance particulière. Par contre sur le terrain, c’est un monstre.

— Au figuré ! précise Attila.

— Bastian est un agent lambda, pas comme moi… »

Elle exhibe avec fierté sa médaille de Nocte. Le ruban de Möbius qui l’orne arbore un violet profond.

« Les binômes mixtes poussent les moins gradés à concrétiser leurs rêves de promotion. »

Jaspe trouve cette réflexion moins stimulante qu’élitiste.

« Je ne savais pas que des valkyries pouvaient être jumelles, soulève-t-elle pour changer de sujet.

— Tarja et moi, on a une ascendance à part. On n’est pas exactement comme le commun des valkyries. Par exemple, ce qu’on est jeunes ! Même pas cent ans, en fait. Des bébés. »

Jaspe n’a pas le temps d’en demander davantage : on apporte leurs entrées. Le silence envahit leur coin de salle tandis qu’ils les entament. Le saumon est délicieux ; le poisson que Jaspe pêchait parfois près de Villenval n’atteignait jamais pareilles saveurs. Si elle identifie du radis et de la prune dans l’accompagnement, la note goût acide reste un mystère. Manger autre chose que les plats industriels du Foyer lui fait un bien fou. Elle est la première à finir son assiette.

« Là voilà, la vouivre qui sommeille dans tes entrailles ! se réjouit Sigrid. Tu fais honneur au Gabriel.  »

Attila déguste son caviar serviette à la main, le petit doigt levé. Jaspe s’amuse de le voir manœuvrer chaque bouchée pour ne perdre aucun œuf au coin des lèvres.

« Vous parliez de votre sœur jumelle ?

— Pas de vouvoiement entre nous, ma jolie. Tarja, oui ! Elle a toujours eu des relations compliquées avec notre paternel. Alors elle a fui en Amérique dès qu’elle est devenue Nocte. Elle revient parfois en Europe pour nous voir, mais je te dis pas l’ambiance…

— Tarja n’apprécierait pas que tu déballes votre vie de famille à une vouivre qu’elle ne rencontrera sans doute jamais, la coupe Attila en reposant ses couverts.

— Ne mords pas la main qui te nourrit. Jaspe attire la confidence.

— C’est sa chétivité qui attendrit. Hein, ma belle ? »

Malgré sa gorge nouée, Jaspe refuse de baisser les yeux. Attila n’insiste pas. Qu’il se permette de plaisanter à ses dépens en évoquant Babel…

« Je ne sais pas si l’endroit est approprié, finit par murmurer Sigrid, mais j’aimerais beaucoup en savoir plus sur la Décadence de Villenval…

— Secret défense. Je ne peux en discuter qu’avec des rubans blancs ou des Caciques.

— T’es pas drôle. Ça m’intrigue ! C’était pire qu’aux Balkans ?

— Pire, je ne pense pas. Au moins aussi alarmant. La Décadence s’est manifestée dans une ville serbe il y a six mois, développe-t-il pour Jaspe. Dégâts monstrueux, même résultat que chez toi. Il me semble qu’une colonie de vouivres vivait dans les environs – aucune victime à déplorer parmi elles, fort heureusement. Tu pourrais en connaître certaines.

— Je ne pense pas. En dehors de mon propre clan, je n’en fréquentais pas beaucoup, et presque tous les autres se sont claquemurés dans les Alpes pour se protéger des chasseurs qui en veulent à nos escarboucles.

— Triste situation que celle des vouivres, compatit Attila. Ce ne sont pas les seules à plaindre, cependant. Sais-tu quelle proportion de la diversité cryptide s’est éteinte depuis les premières heures de l’Antiquité ? »

Jaspe secoue la tête et il articule, d’un air conspirateur :

« Quarante pourcent. »

Sigrid marmonne quelque chose en norvégien et consulte son téléphone.

« Presque la moitié des cryptides a déjà disparu de la surface du globe, demoiselle, chuchote-t-il. Des individus censés vivre des siècles, voire à jamais pour les plus chanceux d’entre nous. Au moins dix pourcent de ces pertes datent des vingt dernières années et les chiffres sont en croissance constante. La société humaine pousse la nôtre à la ruine, comme deux plateaux d’une balance qui ont définitivement perdu leur équilibre.

— Les humains ont leur rôle à jouer dans ces extinctions successives mais ça serait une grave erreur de leur faire porter tout le chapeau, siffle la valkyrie en tapotant son écran. On s’esquinte très bien tous seuls, entre nous, comme des grands. La Guerre de la Trentaine voici même pas cent ans, qui a provoqué la quasi-extinction de deux espèces cryptides, c’était à cause des humains peut-être ? Et le Möbius a sa part de responsabilité. Tu m’étonnes que certains prennent la poudre d’escampette au moindre reflet de médaille.

— Ne profite pas de notre camaraderie pour cracher dans le dos des Caciques. Ceux qui prennent la poudre d’escampette, comme tu dis, ont souvent quelque chose à se reprocher. Du point de vue du Möbius, en tout cas… »

Ils passent si vite de la taquinerie à la menace que Jaspe ne sait quel parti prendre. Si c’est avec cette agressivité que les cryptides des villes communiquent, elle n’est pas au bout de ses peines pour réussir à s’intégrer.

Alors arrivent les plats de résistance. Sigrid pianote des ongles sur le bord de la table – le sourire qui étire ses lèvres écarlates évoque à Jaspe la voracité d’un animal.

« Pourquoi parler de ce qui fâche au milieu d’un si bon repas ? se désole Attila en s’armant d’une fourchette pour dépecer ses langoustines. Bon appétit, mesdames.

— Attila critique tout ce qui bouge, tu en as sûrement fait les frais, petite vouivre. À deux exceptions près : les Caciques et leurs pires ennemis ! Beaucoup de bêtes noires du Möbius sont d’anciens amis à lui.

— Beaucoup ? s’offusque l’intéressé. Quelques-uns des plus en vue, certes… Mais ils sont si nombreux, les détracteurs des Caciques. Et si dangereux, pour certains. Greta, Catrina, Samedi, Claure…

— Surtout Claure, souligne la valkyrie.

— … autant de figures célèbres redoutées par les agents du Möbius, et dans la société cryptide au sens plus large. Ceci dit, j’imagine qu’aucun de ces noms n’est parvenu jusqu’au fond de tes montagnes, demoiselle.

— Les anciennes de mon clan racontaient que du temps de Mélusine, Claure visitait parfois nos montagnes. Des rumeurs plus que des faits vérifiables. Il paraît qu’il fréquente davantage les humains imprudents que les êtres surnaturels de nos jours. »

Attila la dévisage étrangement et pour mettre un terme à son malaise, Jaspe enfourne une première bouchée de viande. Aussi exquise que le saumon.

« Les habitudes de Claure ont changé, répond-il en baissant d’un ton. Il est devenu plus discret encore qu’auparavant, excessivement prudent. Un danger de grande ampleur, la fomentation d’un crime d’envergure ? Je pencherais plutôt pour… une simple lassitude. Un être aussi vieux que lui doit connaître d’importantes phases de doute. Et il ne figure pas dans mon carnet d’adresses, malgré ce qu’essaie de sous-entendre Sigrid. Catrina non plus, Samedi encore moins. Sacrés fanfarons que ces deux-là. Il m’arrive parfois d’échanger quelques mots avec Legba et Lugus, toujours trop souvent à mon goût. Quant à Greta… un cas particulier.

— Et on aura le bon goût de pas s’attarder dessus…

— Qui est Greta ?

— Et voilà, piquée, la curiosité de la vouivre. Oublie ce nom, il embête suffisamment les Caciques sans que des cryptides lambda comme toi et moi y mettions le nez. »

Ils poursuivent leur déjeuner en silence. Jaspe se distraie en observant les autres clients, de fiers humains en tenue des grands jours. Elle s’abîme dans la contemplation de leurs visages, soudain nostalgique des traits familiers des Villenvalois, jusqu’à ce que certains lui rendent malencontreusement son regard et lui rappellent sans ménagement ce qui la défigure. Sans le savoir, Sigrid la sauve de la mélancolie lui piquant les yeux :

« D’ailleurs, jolie vouivre, tu as un 06 ? »

Jaspe connaît un instant de doute avant de comprendre.

« Oh non, non. Il n’y avait aucun réseau à Villenval et j’ai appris à me débrouiller sans.

— Dans tes montagnes peut-être. Mais dans une ville comme Paris, où tu vas sûrement passer plusieurs semaines, ça va être compliqué de t’en passer. Attila te dégotera ça ! Et un beau modèle, hein ? Avec l’argent qu’il aurait dû dépenser dans ce déjeuner. Des Noctes calés en sciences ont créé un système téléphonique exclusif aux cryptides, il y a quoi, trente ans ? Une petite révolution !

— Les humains ne monopolisent pas les satellites ? Ou il y a eu… des cryptides dans l’espace ?

— Oh non, on leur laisse le vide comme terrain de jeu. Ça va les occuper plusieurs décennies encore. Figure-toi que notre système fonctionne à l’énergie magique, avec les lignes de Ley comme canaux. Tu connais, les Ley ?

— Oui, il y avait une ligne sous Villenval, d’où la présence de mon clan à proximité. Ce genre de ressources n’a pas de prix pour les cryptides qui manipulent la magie.

— On a un réseau complètement sous-terrain d’envergure mondiale, contrôlé par le Möbius – on se fait un sacré blé avec, pour sûr. Les dryades localisent les lignes, les tordent un peu pour couvrir un maximum de surface, puis les gremlins et ce qui reste du Petit Peuple les exploitent et fabriquent le matériel qui s’y relie. On achète des téléphones humains, les Noctes leur ouvrent le ventre pour mettre des cartes SIM du réseau cryptide à l’intérieur. Évidemment, certaines se sont retrouvées au marché noir : on travaille à démanteler le circuit.

— Tes explications valent de l’or, admet Attila sans masquer son sourire. Cependant, je pense qu’il manque à Jaspe quelques notions des plus basiques pour les assimiler. »

La demoiselle cache son embarras en déglutissant sa bouchée de Kimchi.

« Retiens juste qu’Attila va t’offrir un portable avec sa paye de Villenval, et que tu pourras l’utiliser pour contacter tous les cryptides dont tu auras le numéro. À commencer par moi !

— Plusieurs agents refusent d’employer cette technologie en-dehors de leurs missions. Ils trouvent qu’en usant de leurs outils, nous nous confondons avec les humains. Comme si une résistance aussi dérisoire pouvait suffire à endiguer le mouvement… L’ordre surnaturel regorge de fiertés mises à mal par leur règne. »

Sigrid lève les yeux au ciel avec une moue goguenarde. Jaspe trouve l’expression d’Attila trop sérieuse pour un trait d’ironie.

Elle est parvenue à rester digne tout au long du déjeuner ; elle a correctement déchiffré l’accent de Sigrid, les mimiques d’Attila. C’est avec satisfaction qu’elle se laisse à nouveau porter par le brouhaha de tout le restaurant. Si sa vouivre était encore là, chaque éclat de voix, de couvert ou de mastication serait décortiqué sous forme vibratoire par son oreille interne. Handicapée mais bien trop curieuse, elle se perd dans leur diversité pour les apprivoiser… Une carte sensorielle se dessine petit à petit dans son esprit avide de nouveaux repères.

« La digestion se passe bien, Jaspe ? »

Elle cache son agacement derrière un doux sourire pour Sigrid. Attila se tamponne les lèvres d’un air absent avec sa serviette ; il ne reste qu’une demi-langoustine dans son assiette.

« Délicieux, comme toujours. Du fromage, un dessert ? »

Jaspe décline. Les deux Noctes commandent des douceurs aux noms mystérieux : une « texture chocolatée et son soufflé » pour l’une, une « fine feuille Mekonga, ganache gingembre et citron vert » pour l’autre.

« Une photo pour Tarja !

— C’est ce genre de comportement que les cryptides puristes répudient », râle Attila en avançant sa chaise pour apparaître dans le champ.

Sigrid prend cinq clichés et les trie avec minutie. Jaspe songe qu’elle aimerait bien recevoir la photo, elle aussi, en souvenir. Les rares portraits de ses amies vouivres ont disparu avec Villenval.

« Sigrid ? J’aimerais te confier une petite mission qui rendrait un fier service à Jaspe.

— Pas d’objection. C’est urgent ?

— Bien sûr que non, quand tu auras du temps libre, promet Jaspe en comprenant où il veut en venir.

— Faute de pouvoir se déplacer librement, elle aimerait que tu fasses ses emplettes de magie instrumentale à sa place, développe-t-il. Tu connais les bonnes adresses, j’imagine. »

Sigrid s’empare de la liste et la parcourt avant de faire claquer sa langue avec satisfaction.

« Ultra-facile. Je vais dans ce genre d’endroits pour mes runes et les sigils de Tarja. Je t’amène tout ça dans une semaine maximum ! »

Jaspe se confond en remerciements ; Sigrid remonte dans son estime.

« Oh, merde. »

Un serveur se retourne une fraction de seconde pour gratifier la valkyrie d’une œillade critique – elle n’y prend pas garde. Elle saisit son sac à main, y jette la liste de magie, son téléphone et sort son porte-monnaie. Une épine de douleur réveille l’escarboucle de Jaspe : un sentiment de danger a ranimé son instinct.

« Plaît-il ? s’enquiert Attila.

— Norvège. Otton a déconné. Un faux règlement de comptes en Suède, fusillade à Göteborg, puis une fuite… Sacré bordel. »

Elle compte plusieurs billets de cinquante euros et les fourre dans la main de son collègue.

« Tu me rendras la différence si t’es assez honnête pour ça. J’ai un avion privé à Orly dans une demi-heure, Bastian m’y retrouve. Jaspe, à la prochaine !

— Otton en Norvège ? Et pourquoi c’est toi qu’ils envoient ? »

Sigrid se lève et chuchote, en rajustant son blouson :

« J’ai eu que des infos d’urgence. La fusillade date d’hier soir, ils devaient s’en occuper entre locaux mais ils ont découvert que Samedi est sur place – y a deux Noctes déjà cuits. On vient de retrouver leurs corps. Alors place à l’élite, comme tu dis ! »

Elle leur lance un baiser par-dessus son épaule et s’éclipse entre les tables. Jaspe n’a même pas eu le temps de la remercier pour le repas. Elle tire de cette conversation mystérieuse l’une des seules informations qu’elle a identifiées.

« Samedi, l’un des ennemis du Möbius ?

— Lui-même, demoiselle. »

Si Attila compte les billets avec une apparente nonchalance, l’arc tendu de ses sourcils trahit son appréhension.

« Un déchet de Héros qui nous vient d’outre-Atlantique. C’est moi qu’ils auraient dû mandater.

— Et Otton ? »

Il soupire ; ses doigts se perdent sur ses mèches bien cirées.

« L’une de ces vieilles connaissances que Sigrid condamne. Un Héros aussi : celui-là, son titre doit t’être familier. Connais-tu la fable du Marchand de Sable ? »



Commentaires

Wow wow wow c'est quoi ce chapitre, c'est du lourd ! Tellement d'infos tout partout, c'était trop bien ! *-*

Bon, j'ai pas reconnu la moitié des noms que tu cites... Samedi, ça va, je vois. Marchand de Sable, pareil. Catrina, Lugus et Legba j'ai dû chercher. Claure et Gretha, je sèche, ai pas trouvé... C'est trop cool ! J'adore toutes ces références, ça dépote et ça m'oblige à me creuser la tête, de la même façon que quand j'avais lu American Gods.

Le personnage de Sigrid est marrant, j'aime bien la Valkyrie grande gueule qui se laisse pas marcher sur les pieds. Je suis hyper curieuse de connaître la particularité de Liam, vu comme ça a été teasé. Attila et Jaspe font leur boulot dans cette scène, t'as bien retranscrit l'ambiance (et le pouvoir de la bouffe a pas marché sur moi, mon imagination est nase sur la nourriture).

La scène finale me fait aussi penser à du Gaiman. Le changement de ton est bien foutu, ça nous plonge immédiatement dans une ambiance un peu primitive et animale. J'avais reconnu Tarja, je suis curieuse de savoir qui est le Corbeau du coup... Huuum. Et ou sont-ils ? Et que se passe-t-il ?

Gnnnnnnh. Trop de questions.

Sinon, j'ai bien aimé cette histoire de téléphone portable et de volonté de non-conformité avec les humains de la part de certains cryptides.

Bref, j'ai aimé ce chapitre.
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mardi 18 septembre à 09h48
Merci beaucoup <3 Comparer ce chapitre à du Gaiman c'est le plus beau des cadeaux !!
Pour ta défense, certains noms ont été inventés et ne viennent pas de mythologies déjà existantes. Les prénoms de Claure et Greta ne sont tirés d'aucune mythologie, même si leurs personnages sont aussi des cryptides. Pour les autres, chapeau !
Le Corbeau, pas facile à trouver sans la ref... mais ça sera expliqué en temps et en heure ;) Liam aussi, un peu plus rapidement. Ce chapitre servait surtout à poser un peu plus de lore pour la suite...
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mardi 18 septembre à 10h14
Ok donc normal que je trouve pas Claure et Greta, ça fait du bien à mon ego :D (que dalle, juste que quand meme Google connait pas, c'est surprenant)

Bah Corbeau ça me fait penser à Odin, avec les autres corbeaux, mais ptet que American Gods m'induit en erreur là aussi :P
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mardi 18 septembre à 10h39
Odin arrivera en temps et en heure :p Ce Corbeau-là est tout autre ! Cherche plutôt du côté des Amérindiens si tu es trop impatiente...
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mardi 18 septembre à 11h40
Ah je n'y connais rien sur les mythes Amérindiens... Mais c'est bon à savoir, je vais regarder qui est ce fameux Corbeau :D
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mardi 18 septembre à 12h50
Aaaaaaaah
C'est trop bieeeeeeeeen %D
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mardi 18 septembre à 19h52
Merciii !
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mardi 18 septembre à 20h40
Il a bien évolué ce chapitre, depuis la dernière fois ! Récit bien mené, et les ajouts de dernière minute sont cool aussi. Celui-là m'a bien fait marrer : « on leur laisse toujours le vide comme terrain de jeu. Ça va les occuper plusieurs décennies encore »
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jeudi 20 septembre à 11h22
Désolée pour l'auteur de SF que tu es :p
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vendredi 21 septembre à 09h01
J'adore les références ! C'est un sacré chapitre avec énormément d'informations ! D'ailleurs, je pense que je le relirai plus tard justement pour être certaine de n'avoir rien manquer ! Plus les chapitres avancent et plus j'ai l'impression de voir ton évolution, c'est dingue !
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lundi 1 octobre à 20h50
Ahah merci beaucoup ! En effet ce chapitre sert à fixer beaucoup d'infos pour la suite^^ il y a de quoi s'y perdre !
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lundi 1 octobre à 23h21
Tarja m'intrigue vachement. Sur le coup, avant de comprendre que c'était elle, quand j'ai lu la description, je me suis dit "c'est la mode des cheveux blonds tressés jusqu'au sol ?" XD

Saaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaable ♥ j'ai hâte de voir ce que tu en as fait.
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vendredi 22 mars à 22h52
Tarjaaaaa je l'aime tant ToT
oui y aura qu'elles deux avec des cheveux comme ça tkt, puis les cheveux aussi longs c'est un cauchemar à entretenir...
Uhuhu, réponse au prochain chapitre ! Il est assez différent du Sable des 4 Légendes...
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samedi 23 mars à 09h09
Les pâtisseries T-T Et tous ces bons petits plats que tu décris *nom nom nom* ça donne tellement envie ! Je me vois dans le restaurant entrain de déguster tranquillement tout ça T-T (Mon ventre gargouille du coup.) Les différentes ambiances sont top aussi, et je trouve que tu as très bien géré la dynamique entre Attila et Sigrid. Et cette pauvre Jaspe qui se retrouve là au milieu, mais je sens que c'est le début d'une chouette relation eh eh :3 Plein d'informations et de références intéressantes qu'on a hâte de découvrir aussi, et que tu es arrivée à bien implanter sans que ce soit lourd du tout ni qu'on s'y perde, pas facile, je suis admirative. A la lueur de ton texte FingersOut on sait ce qu'annonce ce départ précipité, et j'ai hâte de revoir cette scène. Grosse curiosité sur la soeur également, bien sûr. Beau travail !
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dimanche 16 juin à 01h17
Aaaah contente que cet étalage de nourriture te plaise ! Pardon pour ton estomac^^
Effectivement, après le Fingers Out la fin est plus facile à décrypter... J'espère que tu aimeras le prochain, qui va reprendre le texte du Fingers Out... d'un autre point de vue^^
Merci pour tous ces compliments ToT je retourne écrire !
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dimanche 16 juin à 14h27