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Chimène Peucelle

mardi 18 septembre 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 5

La magie est une énergie renouvelable qu’on a coutume de mesurer en once et qui imprègne, dans un état proche du gazeux mais extrêmement prompt à l’évolution, tout corps apte à l’accueillir.

[…] La magie est perceptible par les sens mais diffère selon les individus : certains parlent d’une teinte que prend l’atmosphère dans les zones de grande concentration, d’autres d’une odeur particulière exsudée par les objets fortement chargés.

[…] Selon certains spécialistes, un déséquilibre énergétique d’origine inconnue prend le pas sur l’harmonie magique de la Terre depuis la Renaissance européenne. Ce déséquilibre serait l’une des principales causes de la disparition presque totale du Petit Peuple, hautement dépendant de l’homogénéité magique de son environnement proche.

Eiréné, Nocte affiliée au Foyer principal d’Athènes, De la magie et des cryptides, édition de 1948.



Attila dépose son parapluie dans le hall d’entrée, ferme la porte à clé. Un coup d’œil dans le salon : Ivan sommeille, allongé de tout son long sur le sofa, dans une grotesque posture qui dévoile son ventre touffu et arque ses pattes arrière.

Il ôte son veston, glisse les pieds dans une paire d’espadrilles et défait le premier bouton de sa chemise. Il s’assoit à califourchon sur un accoudoir du sofa, ses doigts pianotent machinalement sur le cuir crème du dossier : Ivan redresse une oreille, entrouvre un œil.

Aucun message de Tarja.

Il n’a eu de cesse d’essayer de l’appeler. En supportant le babillage de l’Ankou qui, diantre sait comment, était déjà au fait des dernières actualités ; dans le taxi qui a ramené Jaspe au Foyer de banlieue, la procédure obligeant qu’il la raccompagne. La douce vouivre n’avait pas fière allure en disparaissant dans la résidence – si elle a blâmé la violence sensorielle de Paris, Attila n’est pas dupe. Les regards soupçonneux dont les humains gratifiaient son visage bicolore se sont avérés bien plus blessants que la pollution.

Il ne peut se résoudre à contacter Thor, qui l’enverrait paître plutôt que de le tenir au courant de ce qu’on impose à Tarja là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique. Il se lève pour récupérer sa cigarette électronique : la première bouffée de myrtille poivrée chasse les dernières notes sucrées de son dessert au Gabriel et lui rafraîchit l’esprit. Il pivote pour regarder par la fenêtre ; pas en bas, dans la noirceur grouillante des humains affairés, mais au-delà des toits, dans le gris changeant des nuages chargés de bruine. La pluie forcit, les gouttes grossissent. Quelques-unes éclatent contre sa vitre. Attila surveille distraitement l’humide sillon que dessine leur déchéance. Encore trois quarts d’heure avant son rendez-vous. Une douche froide lui fera le plus grand bien.

L’eau glacée lui arrache un soupir de satisfaction. Alors qu’il vient de fermer les yeux, le corps vivifié, son téléphone vibre sur le lavabo. Il arrête l’eau en catastrophe, s’ébouriffe avec sa serviette et se penche au-dessus de sa baignoire pour décrocher.

Le vent souffle en bruit de fond. Pas une parole.

« Tarja ?

— Attends. »

Une phrase aboyée qu’il ne comprend pas, avec un accent états-unien à couper au couteau. Des bruits de pas. Il inspire plus fort par réflexe, mais même les téléphones cryptides sont encore incapables de transporter les odeurs par un simple combiné.

« Je pouvais pas répondre. On nous briefait pour la mission.

— D’accord. Ça s’annonce comment ? »

Un ange passe sans qu’il s’en offusque. Il ferme les yeux et imagine les épaules de Tarja qui se tendent, ses sourcils qui se froncent. Un très discret frottement lui indique qu’elle a posé sa deuxième main sur son téléphone.

« Tu connais la Mystérieuse Maison Winchester, en Californie ?

— De nom. Une attraction touristique ?

— C’est un peu plus compliqué que ça. Tu iras voir sur Internet. Pour faire bref, une communauté de cryptides vivait dans les zones fermées au public. Le Möbius tolérait et les surveillait de loin. Hier soir, une grande quantité de magie s’est échappée des pièces qu’ils occupaient et des agents ont été envoyés sur les lieux par sécurité. Non seulement tout contact avec eux a été perdu … »

Des éclats de voix dans le lointain, auxquels Tarja répond avec agressivité.

« Excuse-moi, on me demande là-bas. On entre dans la Maison dans une heure maximum. Je vais devoir y aller.

— Chulyen et toi, vous n’avez pas la carrure pour ça. Il faut des Noctes au ruban blanc pour ce genre de mission, rien de moins ! Ridill elle-même ne pourrait te permettre de…

— Le Möbius me prête exceptionnellement Durandal.

— Bien sûr. Ils acheminent une vulgaire épée depuis l’Europe mais ils envoient une valkyrie et un Trickster à l’assaut de la Décadence ?

— Tu es de mauvaise foi. Chulyen n’est pas n’importe quel Trickster. Et que je le veuille ou non… je ne suis pas n’importe quelle valkyrie…

— Tarja. Écoute-moi bien. »

Il s’interrompt un instant, avec au bord des lèvres un torrent de colère et d’appréhension. Des gouttes glacées dévalent sa peau et s’écrasent sur le carrelage.

« Si la situation devient trop dangereuse, il va falloir faire fi de ton sens de l’honneur. La Décadence n’est pas quelque chose qu’on peut affronter la tête haute, quelle que soit notre puissance physique ou magique. Tu m’entends ? Il n’y a aucun mérite à t’acharner si ta vie est en péril. Tu ne te sépares pas de Chulyen. Et… tu m’appelles dès que tu ressors.

— Marché conclu. À tout à l’heure ?

— À tout à l’heure. »

C’est elle qui raccroche.

Attila repose son téléphone et rallume l’eau. Il achève sa toilette mécaniquement, l’esprit emballé par des scénarii décadents. En passant dans sa chambre, enveloppé dans une serviette moelleuse, il jette un coup d’œil vers le salon. La pluie continue de tomber et Ivan s’est roulé en boule contre le radiateur, qui chauffe toute l’année à son unique intention.

Encore un quart d’heure avant le rendez-vous. Hésitation devant sa penderie. Il essaie plusieurs ensembles et s’interroge longuement sur la pertinence de marier vert d’eau et bleu marine. Son choix se porte enfin sur un col roulé qui se passera de cravate. Il se coiffe et, en l’honneur de sa visiteuse, souligne ses yeux d’un fin trait de khôl.

Finalement apprêté, il sort de son buffet un porte-encens et deux bâtons neufs : lys pour l’énergie, myrrhe pour la spiritualité. Ivan émet un feulement quand son maître traverse la pièce en les agitant pour diffuser leur odeur. Soudain, il arrondit le dos et s’enfuit en galopant vers la chambre d’amis, qu’Attila a laissée ouverte à son intention. Leur visiteuse doit être tout près maintenant. Il se dépêche de laver son bol breton, de le ranger tout au fond de son placard.

Seize heures pile : la sonnette retentit dans l’entrée. Attila pose le porte-encens, vérifie que le salon est bien rangé, enferme un Ivan crachotant pour éviter tout incident diplomatique.

De puissants effluves se lovent dans ses poumons quand il ouvre la porte. Métal, herbe fraîche, plumes mouillées. Un afflux d’énergie s’engouffre dans l’appartement quand la nouvelle venue tend une main épaisse, couverte de bagues, qu’il baise avec délicatesse.

« Bonjour, Attila. Tu permets ? Quel temps de chien. »

Il s’écarte pour qu’elle puisse entrer. Elle jette son parapluie à côté du sien, ôte sa capeline de feutre noir et sa chapka de fourrure, puis le précède dans le salon ; il esquive avec un soupçon d’irritation les empreintes perlées d’eau laissées par ses bottines. Elle hume l’air, considère les bâtons enfumés et adresse à son hôte un regard appréciateur.

« Belle association. Et joli maquillage.

— Je te retourne le compliment. »

Elle arbore des lèvres purpurines et un violet plus sombre rehausse ses grands yeux noirs. Comme c’est de mode en ce moment, elle a glissé dans ses multiples tresses des amulettes runiques. Le septum qui orne son nez est gravé d’entrelacs celtiques. Quand elle s’assoit sur le canapé préféré d’Ivan, ses sourcils épaissis au crayon se froncent instantanément.

« Où est le chat ?

— Dans une autre pièce. Il a du mal avec les visiteurs… avec moi aussi, ceci dit.

— Et tu t’obstines à garder cette pauvre bête sous ton toit, alors que ta simple présence lui est insupportable ?

— Il m’a coûté trop cher pour que je m’en débarrasse. Et il est assorti aux meubles. Tu veux quelque chose à boire ?

— Ne t’embête pas. J’ai amené des bricoles à faire infuser. »

Attila a une sainte horreur des boissons herbeuses dont raffolent les cryptides amateurs de magie terrestre et instrumentale. Pourtant, il acquiesce sans rechigner quand elle agite un odorant sachet de papier sorti de son sac à main, une horreur à franges et au tissu abîmé. Ainsi va la tradition ; de même, l’eau chauffera à la casserole. Sa visiteuse ne supporte pas les bruits d’électro-ménager.

S’il peut se targuer d’être plus vieux et plus puissant que l’essentiel des cryptides qui peuplent la Terre aujourd’hui, ce n’est pas pour autant qu’il manquera de respect à tous ceux qu’il a vu naître. Plusieurs fois millénaire, tolérée par le Möbius qui ne peut contrôler le réseau d’influence qu’elle s’est bâti, Morrigan fait partie des célébrités avec lesquelles il est crucial d’entretenir de bonnes relations.

« Comment s’est passé la Samhain ? » engage la déesse quand il s’installe face à elle.

Les manches évasées de sa chemise remontent à chacun de ses mouvements et dévoilent les tatouages qui recouvrent sa peau. Les fortes carrures des jumelles Sørensen font pâle figure comparées à la sienne : elle dépasse Attila d’une bonne tête, ses bras qui tendent le tissu ont la largeur de ses cuisses.

« J’ai accompagné l’Ankou dans une petite virée bretonne, qu’il a obtenue pour bonne conduite auprès des Caciques. Officiellement, c’était une mission de surveillance. Et toi ?

— Oh, comme chaque année. J’ai réuni mes précieux dans mes quartiers, rue du Trésor. Les plus attentionnés m’ont offert des bouts d’humains… mais c’est un secret. »

Elle sourit et le troisième œil tatoué sur son front cligne avec malice.

« Je ne dirai rien. Les Caciques sont devenues trop frileuses avec ce genre d’amusement, regrette Attila en vérifiant l’écran de son téléphone.

— Tu es soucieux. La Sørensen qu’ils ont envoyée pour titiller la Décadence, c’est celle que tu…

— Oui, celle-ci.

— Tu m’en vois désolée. Ils ont tout intérêt à ce qu’elle ressorte de cette Maison hantée en un seul morceau s’ils ne veulent pas s’attirer les foudres d’Odin. »

Elle s’étend davantage dans le canapé, en caresse l’assise percée de coups de griffes. Puis elle claque des doigts en direction de la cuisine et l’eau commence à frémir dans la casserole. Attila va remplir leurs tasses et les ramène ; Morrigan y jette des pincées de ses herbes mystérieuses.

« Mes précieux ont les oreilles qui traînent mais aucun secret n’y tombe. Les Caciques ont bien travaillé : à part leurs meilleurs Noctes et quelques irréductibles dans mon genre, personne ne s’est aperçu de l’existence de cette Décadence. Pour le moment… La Maison Winchester n’est pas aussi isolée que les autres lieux contaminés. Cette fois-ci, les langues vont se délier.

— Nous avons eu beaucoup de chance avec Villenval, approuve-t-il quand elle le sert. Les humains y vivaient en autarcie presque totale grâce à l’autorité du clan de vouivres qui y nichait.

— Tu fais bien d’aborder le sujet. Je serais curieuse d’en savoir plus sur tes aventures dans les Vosges : tu n’imagines pas les rumeurs qui circulent. Certains prétendent même que tu as été contaminé pendant ta mission ! »

Attila ricane avant de tremper les lèvres dans l’amère mixture.

« Qu’on m’en préserve. Celle qui s’est fait contaminer, c’est Jaspe Montemont, la dernière mairesse en date. Des taches noires partout sur sa peau, qui croissent petit à petit. Je l’ai emmenée dans Paris aujourd’hui. Je voulais voir si, comme pour les autres, quelque chose allait… »

Il hésite sur le terme. L’évoquer devant Morrigan est déjà une énorme entorse à son contrat de Nocte.

« … l’emporter. Il ne s’est rien produit. Elle est rentrée sans une égratignure.

— Pauvre petite, qui te sert d’appât. Le Möbius a des pistes ?

— Aucune, et ce ne sont pas les enquêtes qui manquent. Tous les possibles restent ouverts. On n’a retrouvé aucun contaminé dans les Balkans, il y a six mois. De là à imaginer qu’il y en a eu un, mais qu’il a été tué avant qu’on puisse le récupérer…

— Ou que toute zone décadente n’engendre pas forcément la contamination des cryptides qui s’y trouvent, réplique Morrigan en pianotant sur la porcelaine de sa tasse. Tu ne bois pas ? »

Attila s’est penché pour déposer son breuvage fumant sur la table basse.

« J’y ai senti un parfum de mandragore. Juste ce qu’il faut pour délier ma propre langue, n’est-ce pas ? Je n’aime pas qu’on me force la main. »

Le rire grinçant de la déesse prend des allures de criaillement.

« Oh, pardon. Vois ça comme un petit tranquillisant. Je suis impressionnée ! L’année dernière, tu étais encore incapable de distinguer la verveine du romarin. »

Taquine, elle penche sa propre tasse et y puise plusieurs gorgées. Sa pomme d’Adam oscille, recouverte par les branchages d’un arbre dont le tronc descend le long de son cou.

« Je te fais confiance, assure-t-il. Autant que faire se peut. Pas besoin de ce genre de stratagème avec moi. »

Que Morrigan mène ses propres recherches sur la Décadence, parallèlement au Möbius, l’arrange bien. Les moyens qu’ils emploient diffèrent tant qu’elle avancera peut-être plus vite que les Caciques.

Alors il lui raconte Villenval, dans les moindres détails ou presque.

« Le sceau d’espace-temps a altéré la présence décadente, c’est une certitude, conclut-il. Quand il a été brisé, elle s’est accélérée d’un seul coup. Jaspe a parlé du village s’effondrant sur lui-même ; l’air était plein de cendres. Je n’ai rien vu de plus à cause de la nuit.

— Et ces histoires d’odeur, et la magie ?

— Elles sont vraies. La Décadence brûle, ce qu’elle imprègne lui sert de combustible et c’est un procédé magique, aucun doute là-dessus. Après, à quelle catégorie appartient-il ? Il n’a pas de signature sensorielle identifiable. Des spécialistes en magie élémentaire ont été mandés sur place mais je n’ai pas eu de retour pour le moment. Aucun humain n’a été retrouvé dans les décombres, à peine des reliefs de squelettes calcinés. Nous sommes douze Noctes à travers le monde, dont des binômes, à avoir affronté la Décadence… cinq à en être ressortis vivants. Les Caciques ont mis du temps avant de m’intégrer à leur programme. Je pense que la situation commence à leur échapper. »

Morrigan fait la moue en regardant par la fenêtre, où la pluie tambourine toujours avec véhémence.

« Les autres cryptides seront les premiers à s’apercevoir que cette entité nous menace, prophétise-t-elle. Ensuite, ce seront les humains. Noctes ou pas, aucun d’entre nous ne veut en arriver là. »

Attila ne répond rien. Il a sa propre opinion sur la question et elle n’a rien de réjouissant. Après quoi ils devisent de choses et d’autres. Le monde cryptide continue de tourner, avec ou sans Décadence, et Attila trouve à cet équilibre conflictuel une espèce de réconfort. Quand Morrigan lui narre les derniers exploits de la Catrina au Mexique, lui vient une réflexion obscure sur les cryptides du dernier siècle, tout droit sortis du ventre de l’Amérique fougueuse, qui ont perdu tout respect pour leurs anciens… Il la repousse machinalement.

« La semaine dernière, j’ai eu des nouvelles de Greta », annonce la déesse sans transition.

Attila retient un soupir et passe une main sur ses cheveux.

« Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

— Ne sors pas ta mauvaise tête. Il paraît qu’elle et ses… nouveaux amis s’intéressent de près à la Décadence. »

Cette fois-ci, il ne peut plus jouer les blasés.

« Ça ne m’étonne pas. Aussi près de Samhain, Catrina doit encore avoir de l’énergie à revendre.

— Pas que Catrina… Samedi leur tourne autour. Leur trio fait jaser en Amérique. Tu ne te tiens plus au courant de rien ?

— J’avais d’autres chats à fouetter, sans parler du mien », grince-t-il, un brin vexé.

Nul doute qu’il s’est ramolli ces derniers temps. Il n’a suivi l’actualité cryptide que sous le filtre hautement subjectif du Möbius ; une erreur qu’il faudra corriger dans les plus brefs délais. Il regarde son téléphone et le sourire de Morrigan s’élargit.

« Je ne me fais pas de souci pour ta valkyrie. Le Möbius et le Walhalla s’entendent comme larrons de foire depuis la naissance des jumelles. Ni l’un ni l’autre ne mettrait cette superbe alliance en péril s’ils n’étaient pas certains de sa survie. Chulyen l’a prise sous son aile, au propre comme au figuré… Tu crois que je pourrais faire pareil avec la vouivre ? »

Sa digression prend Attila au dépourvu.

« Jaspe ? Qu’est-ce que tu lui trouves ? À part sa contamination et son escarboucle d’émeraude, elle n’a rien d’exceptionnel.

— Pardon mon cher, mais je me fie moins à tes impressions qu’à celles de mon troisième œil. »

Elle le caresse du bout de l’ongle.

« Escarboucle brisée, une vaillance à prouver ? Il m’a parlé d’elle cette nuit. Et il m’a conseillé de lui offrir, par ton biais, de quoi s’armer pour ses prochaines épreuves. »

La déesse extirpe de son sac à main un épais cahier à la couverture de cuir brun. Attila effleure, en s’en emparant, les clous de cuivre qui le tiennent assemblé ; leur tête vibre d’une magie complexe – protection et renforcement. Sur sa couverture est martelé un sigil dont la composition lui échappe.

« Les grimoires de son clan ont été emportés par ses consœurs dans leur fuite alpine, mais la pauvre a perdu son livre des ombres dans la destruction de Villenval. Voilà qui devrait l’aider à reprendre confiance en elle. »

Les cryptides adeptes de magie instrumentale consignent leurs recettes et rituels dans leur livre des ombres ; strictement personnel, il contient pour ainsi dire l’intégralité de leur savoir rhétorique. Attila n’en a jamais utilisé, mais il a toujours apprécié de pouvoir y découvrir les secrets de ses ennemis.

« Je ne savais pas que les vouivres en possédaient.

— Tu n’as aucune espèce de curiosité pour les créatures qui t’entourent, voilà pourquoi. Les vouivres sont des créatures arrogantes qui, quand elles n’ont pas la chance de descendre de Mélusine, doivent recourir à la magie instrumentale pour espérer tirer quelque chose de leurs maigres pouvoirs. L’entretien d’un livre des ombres est la preuve d’une bonne implication communautaire au sein de leur clan. Tu donneras celui-ci à Jaspe la prochaine fois que tu la verras. Sans m’évoquer, je m’introduirai en temps et en heure. »

La logique de Morrigan échappe à Attila, excepté cette certitude : pareil cadeau n’a rien de gratuit. C’est sur cet inquiétant constat qu’il range le livre dans sa serviette, là où Ivan n’ira pas fourrer ses pattes pataudes.

« En parlant d’heure, je vais devoir m’éclipser. »

La déesse repose sa tasse maculée de rouge à lèvres et rajuste son chemisier. Le bec d’une corneille tatouée sur son décolleté surgit, vite ravalé par le tissu.

« Si mes précieux découvrent quelque chose d’intéressant, tu en seras le premier averti.

— Et réciproquement, assure Attila en se levant après elle.

— Garde le reste des herbes à infuser. Jaspe en fera bon usage.

— Tu la gâtes. Comment pourra-t-elle te remercier ?

— Comme ça lui chantera. Je me fie à son oreille de vouivre. »

Dans l’entrée, l’air soulevé par la capeline enveloppe Attila de fragrances boisées et sauvages. Morrigan remet sa chapka et se tourne vers lui.

« Passe rue du Trésor, un de ces jours. Nos soirées de fête me manquent.

— Je n’y manquerai pas si les circonstances s’y prêtent. »

Il n’en pense pas une seule syllabe. Les orgies de Morrigan ont perdu en prestige depuis la quasi-extinction du Petit Peuple qui lui obéit ; ceux qui s’y retrouvent encore ne cherchent qu’un défouloir où céder à leurs pulsions désespérées.

Il attend qu’elle ait quitté sa rue pour éteindre l’encens et aérer malgré la pluie. Puis il libère Ivan, qui s’est tapi sous le lit et feule avec véhémence au son de la poignée. Une lampe orangée apporte au salon une douceur bienvenue dans le morne crépuscule qui a rejoint la pluie ; avec Morrigan, il n’a pas vu la lumière tomber.

Une fois la pièce débarrassée de ses senteurs végétales, la vaisselle faite et Ivan de retour contre le radiateur, Attila ressort sa cigarette électronique et y tire une longue bouffée. Il a donné plus qu’il n’a reçu pendant cet entretien ; pourvu que le prochain change la donne. Servir d’informateur à sens unique, surtout avec Morrigan, ressemble trop à de la servitude.

Et maintenant ? Retranscrire le rapport de Jaspe en numérique : voilà qui aura le mérite de le distraire, puisque personne ne lui donne de nouvelles de Winchester…

Il allume son ordinateur, peine un instant à coordonner ses doigts sur le clavier dernier cri et s’adonne à l’ouvrage. C’est sans surprise qu’il découvre que Jaspe passe plus de temps à décrire la météo que le déroulé de leurs péripéties. Ses phrases sont confuses, basées sur des ressentis plutôt que sur des faits concrets. Une sensibilité de vouivre, un défaut personnel ou l’influence de la Décadence sur sa faible psyché ? Il s’intéresse plus particulièrement aux passages qui concernent Babel et son arrivée à Villenval, son constat est sans appel : Jaspe est désolante de naïveté.

Il suggère quelques précisions spatiales et temporelles, questionne des formulations trop floues. S’offusque : lui, “un sens du spectacle approximatif” ? Ivan ondule du dos sur le carrelage et miaule dans son sommeil. Sa correction terminée, Attila enregistre le fichier.

La nuit est en train de tomber. Aux États-Unis, il est neuf heures passées. Comment s’en sort Tarja ?

Son téléphone vibre à nouveau. Il regarde l’écran, jure, soupire. Un mail du médecin de Jaspe. Il l’ouvre en se postant devant sa fenêtre.

Les analyses épidermiques viennent d’arriver et elles sont préoccupantes. Exceptionnellement, un test ADN à la mode humaine a été réalisé. Le médecin parle de rétention d’informations ; il aimerait savoir si, quand elle a sauvé Attila en s’envolant hors de Villenval, Jaspe le portait avec ses pattes antérieures ou postérieures, en lui reprochant presque de ne pas l’avoir mentionné dans son rapport. Malgré l’indéniable présence de son escarboucle, les gènes de leur protégée ne sont pas conformes à ceux d’une vouivre standard.

Attila écarquille les yeux dans l’obscurité de son appartement. Morrigan avait vu juste en s’intéressant à cette fragile demoiselle.

Jaspe serait une hybride ?



Commentaires

Wow wow wow c'est quoi ce chapitre, c'est du lourd ! Tellement d'infos tout partout, c'était trop bien ! *-*

Bon, j'ai pas reconnu la moitié des noms que tu cites... Samedi, ça va, je vois. Marchand de Sable, pareil. Catrina, Lugus et Legba j'ai dû chercher. Claure et Gretha, je sèche, ai pas trouvé... C'est trop cool ! J'adore toutes ces références, ça dépote et ça m'oblige à me creuser la tête, de la même façon que quand j'avais lu American Gods.

Le personnage de Sigrid est marrant, j'aime bien la Valkyrie grande gueule qui se laisse pas marcher sur les pieds. Je suis hyper curieuse de connaître la particularité de Liam, vu comme ça a été teasé. Attila et Jaspe font leur boulot dans cette scène, t'as bien retranscrit l'ambiance (et le pouvoir de la bouffe a pas marché sur moi, mon imagination est nase sur la nourriture).

La scène finale me fait aussi penser à du Gaiman. Le changement de ton est bien foutu, ça nous plonge immédiatement dans une ambiance un peu primitive et animale. J'avais reconnu Tarja, je suis curieuse de savoir qui est le Corbeau du coup... Huuum. Et ou sont-ils ? Et que se passe-t-il ?

Gnnnnnnh. Trop de questions.

Sinon, j'ai bien aimé cette histoire de téléphone portable et de volonté de non-conformité avec les humains de la part de certains cryptides.

Bref, j'ai aimé ce chapitre.
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mardi 18 septembre à 09h48
Merci beaucoup <3 Comparer ce chapitre à du Gaiman c'est le plus beau des cadeaux !!
Pour ta défense, certains noms ont été inventés et ne viennent pas de mythologies déjà existantes. Les prénoms de Claure et Greta ne sont tirés d'aucune mythologie, même si leurs personnages sont aussi des cryptides. Pour les autres, chapeau !
Le Corbeau, pas facile à trouver sans la ref... mais ça sera expliqué en temps et en heure ;) Liam aussi, un peu plus rapidement. Ce chapitre servait surtout à poser un peu plus de lore pour la suite...
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mardi 18 septembre à 10h14
Ok donc normal que je trouve pas Claure et Greta, ça fait du bien à mon ego :D (que dalle, juste que quand meme Google connait pas, c'est surprenant)

Bah Corbeau ça me fait penser à Odin, avec les autres corbeaux, mais ptet que American Gods m'induit en erreur là aussi :P
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mardi 18 septembre à 10h39
Odin arrivera en temps et en heure :p Ce Corbeau-là est tout autre ! Cherche plutôt du côté des Amérindiens si tu es trop impatiente...
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mardi 18 septembre à 11h40
Ah je n'y connais rien sur les mythes Amérindiens... Mais c'est bon à savoir, je vais regarder qui est ce fameux Corbeau :D
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mardi 18 septembre à 12h50
Aaaaaaaah
C'est trop bieeeeeeeeen %D
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mardi 18 septembre à 19h52
Merciii !
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mardi 18 septembre à 20h40
Il a bien évolué ce chapitre, depuis la dernière fois ! Récit bien mené, et les ajouts de dernière minute sont cool aussi. Celui-là m'a bien fait marrer : « on leur laisse toujours le vide comme terrain de jeu. Ça va les occuper plusieurs décennies encore »
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jeudi 20 septembre à 11h22
Désolée pour l'auteur de SF que tu es :p
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vendredi 21 septembre à 09h01
J'adore les références ! C'est un sacré chapitre avec énormément d'informations ! D'ailleurs, je pense que je le relirai plus tard justement pour être certaine de n'avoir rien manquer ! Plus les chapitres avancent et plus j'ai l'impression de voir ton évolution, c'est dingue !
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lundi 1 octobre à 20h50
Ahah merci beaucoup ! En effet ce chapitre sert à fixer beaucoup d'infos pour la suite^^ il y a de quoi s'y perdre !
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lundi 1 octobre à 23h21
Tarja m'intrigue vachement. Sur le coup, avant de comprendre que c'était elle, quand j'ai lu la description, je me suis dit "c'est la mode des cheveux blonds tressés jusqu'au sol ?" XD

Saaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaable ♥ j'ai hâte de voir ce que tu en as fait.
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vendredi 22 mars à 22h52
Tarjaaaaa je l'aime tant ToT
oui y aura qu'elles deux avec des cheveux comme ça tkt, puis les cheveux aussi longs c'est un cauchemar à entretenir...
Uhuhu, réponse au prochain chapitre ! Il est assez différent du Sable des 4 Légendes...
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samedi 23 mars à 09h09
Les pâtisseries T-T Et tous ces bons petits plats que tu décris *nom nom nom* ça donne tellement envie ! Je me vois dans le restaurant entrain de déguster tranquillement tout ça T-T (Mon ventre gargouille du coup.) Les différentes ambiances sont top aussi, et je trouve que tu as très bien géré la dynamique entre Attila et Sigrid. Et cette pauvre Jaspe qui se retrouve là au milieu, mais je sens que c'est le début d'une chouette relation eh eh :3 Plein d'informations et de références intéressantes qu'on a hâte de découvrir aussi, et que tu es arrivée à bien implanter sans que ce soit lourd du tout ni qu'on s'y perde, pas facile, je suis admirative. A la lueur de ton texte FingersOut on sait ce qu'annonce ce départ précipité, et j'ai hâte de revoir cette scène. Grosse curiosité sur la soeur également, bien sûr. Beau travail !
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dimanche 16 juin à 01h17
Aaaah contente que cet étalage de nourriture te plaise ! Pardon pour ton estomac^^
Effectivement, après le Fingers Out la fin est plus facile à décrypter... J'espère que tu aimeras le prochain, qui va reprendre le texte du Fingers Out... d'un autre point de vue^^
Merci pour tous ces compliments ToT je retourne écrire !
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dimanche 16 juin à 14h27