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Chimène Peucelle

mardi 10 juillet 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 3

« – Chaque ruban du Möbius se scinde en trois bandes de couleur. Les bords symbolisent le rang de confiance d’un agent : bleu pour les Pupilles ; rouge pour les Quidams ; violet pour les Altiers ; noir pour les Confidents.

– Chaque ruban du Möbius se scinde en trois bandes de couleur. Celle du milieu symbolise la spécialité d’un agent : cuivre pour les Inventeurs ; argent pour les Enquêteurs ; or pour les Ambassadeurs. »

Commandements du Möbius, extrait.



« Bienvenue chez nous, Enquêteur. »

Babel a le timbre grave, la voix séductrice. Attila évite de croiser son regard : avec pareil adversaire, la prudence est de mise. Il repère son revolver juste à côté de la lampe en dentelle. Jaspe ne doit même pas être capable d’en ôter le cran de sécurité…

Il s’attarde davantage sur le visage de la prétendue gorgone.

Des plaques d’écailles noires parsèment sa peau couleur de vase. Des serpents courts et épais recouvrent son crâne, s’y entrelacent en dessinant des arabesques presque tribales. Son nez est étonnamment humain, arrondi avec distinction au-dessus de sa bouche. Babel détient un charme perturbant, reconnaissable. Le même que possédait Méduse avant qu’Attila lui tranche la tête.

« Est-ce là ta gorgone, demoiselle ? Ma foi, moi-même j’y croirais presque. Mais Méduse, Sthéno et Euryale sont les uniques gorgones ayant jamais peuplé la Terre. Pas de Babel dans le lot.

– Jaspe ne connaît pas grand-chose au monde extérieur, le coupe l’imposteur avec un sourire qui dévoile ses dents ternies. J’ai préféré me présenter à elle sous un jour… tronqué. Par facilité, je l’avoue. »

Elle lui adresse un regard décontenancé et répète avec hésitation :

« Un jour tronqué ? Qu’est-ce que tu entends par là ? »

Attila avance un peu plus, jusqu’à poser la main sur la chaise qui fait face au bureau. Il sent le plastique geler sous ses doigts. Le givre sur sa peau scintille comme une poudre endiamantée.

« Les gorgones appartiennent à la minorité de cryptides capables de se reproduire avec des individus humains, explique-t-il en verrouillant son regard sur la clavicule du hors-la-loi. Ces unions hybrides sont formellement interdites et leur progéniture est méthodiquement éliminée par les agents du Möbius. Leur existence est un danger certain pour le Secret surnaturel. »

Jaspe se lève avec lenteur. Sa bouche s’est tordue en une délicate grimace : tristesse véritable, ou simple vexation d’avoir été abusée ? Babel ne lui accorde aucune attention, focalisé sur Attila.

« Je suis le fils unique qu’Euryale, la benjamine des gorgones, a eu avec un humain pendant la Première Guerre Mondiale, avoue-t-il. Je fuis le Möbius depuis mon enfance pour échapper à l’exécution.

Attila suppose que ses pouvoirs temporels doivent lui venir de sa mère. Il ignorait qu’Euryale contrôlait l’aion et le kairos ; ainsi s’expliquent ses talents de fugitive, qui l’ont rendue insaisissable des siècles durant. Il faudrait en avertir les Ambassadeurs dès la fin de sa mission, afin que les recherches soient recentrées grâce à cette donnée nouvelle.

« Manque de chance, tu as débarqué à Villenval précisément quand le Möbius s’y est intéressé. C’est la Décadence qui t’a attiré ici ? »

Les sourcils de Babel tressaillent une fraction de seconde. Visiblement, le terme ne lui évoque rien. Cela confirme l’hypothèse d’Attila : il a dû rejoindre la bourgade pour rencontrer Jaspe, la trouver débordée par ce péril inconnu, et lui proposer son aide pour atteindre ses objectifs personnels.

« Je suis venu à Villenval par goût du voyage, de l’exotisme, loin de ma Grèce natale. On pourrait y voir une forme de destin, finalement… »

Il adresse un sourire à Jaspe, qui ne le lui retourne pas. Elle fixe un point devant son bureau, les bras croisés, dans une esquisse de bouderie charmante et inquiétante à la fois.

« Ce n’est pas la première fois que je me retrouve aux prises avec cette énergie négative qui corrompt le village, continue-t-il sans relever. Lors de chaque confrontation, une purge temporelle… s’est avérée suffisante pour annihiler le mal. »

Une crispation de sa mâchoire fait comprendre à Attila qu’il abat une carte cruciale. Une purge temporelle est incapable d’enrayer le processus décadent. Il l’a constaté ici, comme d’autres Enquêteurs l’ont fait ailleurs dans le monde ; les Caciques eux-mêmes se sont déjà penchés sur le problème. Babel ment. Et s’il n’a jamais connu de véritable Décadence, Attila n’a pas besoin de le garder en vie pour les recherches du Möbius.

Il tente d’accrocher le regard de Jaspe, dans l’espoir d’évaluer la teneur de ses réflexions. A-t-elle d’ores et déjà compris que Babel l’a traînée de Charybde en Scylla pour servir ses propres intérêts ?

« Je suis impressionné par la vitesse à laquelle tu as trouvé comment transformer la situation à ton avantage, déclare l’Enquêteur. Il te suffit de prendre quelques risques, de t’attarder à Villenval le temps de mettre ton piège en place, de manipuler la mairesse avec de belles promesses… »

Une nausée le saisit : Babel manipule le temps à nouveau. Cependant, avant qu’il n’atteigne le minuit fatidique, Jaspe a posé une main sur son avant-bras. Le geste ressemble à une caresse, mais en voyant ses doigts presser les écailles de son partenaire, Attila comprend qu’elle fait usage de sa force.

« Attends encore un peu, veux-tu ? L’Enquêteur a des choses intéressantes à nous raconter. »

Son ton est rogue, les coins de sa bouche se sont baissés. Le plus discrètement possible, Attila effleure le bas de sa veste de costume, comme pour attraper le revolver qu’il n’a plus. Jaspe lui fait-elle suffisamment confiance pour comprendre le message ? Une poignée de secondes passe, ils s’observent en chiens de faïence. L’Enquêteur finit par croiser les bras dans un mouvement faussement frileux ; un vent frais balaie fugacement la pièce.

« Je dispose de tout un arsenal pour résoudre les affaires que le Möbius me confie. Néanmoins, j’ai remarqué au fil des ans que mon meilleur outil, mon indéniable point fort, c’est mon flair. Et ce que me souffle mon flair devrait beaucoup décevoir ta belle, vermine. La Décadence proviendrait de la présence humaine à Villenval ? Balivernes. Jamais les humains n’ont su nous nuire en matière de magie, et ils ne commenceront pas en initiant pareil péril malgré eux. Laisse-moi vérifier quelque chose, demoiselle, et sois gentille, réponds-moi en toute honnêteté… Sais-tu où se cache le sceau qui maintient l’enchantement de Babel en place ? »

La mairesse ouvre la bouche, semble réfléchir. La gêne qu’il lit sur ses traits fait office d’aveu. Attila ne peut s’empêcher de ricaner, et un nuage de buée s’élève d’entre ses lèvres.

« Pauvre, pauvre Jaspe, qui se pavane dans les rues de Villenval comme si le monde lui appartenait, alors qu’elle ne sait même pas reconnaître une fausse gorgone. Pauvre Jaspe, qui se fait mener en bateau parce qu’en dépit de ses vantardises, elle est incapable d’identifier un danger et qu’elle a trop de fierté pour appeler le Möbius à sa rescousse.

« Babel en a après ton escarboucle. Il l’utilise comme sceau pour son enchantement d’espace-temps afin de t’affaiblir progressivement, jusqu’à pouvoir s’en emparer pour exploiter ses pouvoirs. Rassure-moi, ce n’est pas le premier chasseur de trésors que tu rencontres, depuis le temps que tu vis dans ce nid à vouivres qu’a longtemps été ton village ? »

La main de Jaspe se crispe davantage sur le bras de Babel. Il ouvre la bouche pour répliquer ; elle le prend de vitesse.

« J’habite ici depuis moins d’un siècle. Les chasseurs se sont raréfiés, éliminés par le Möbius avant de parvenir jusqu’à nous. Ça faisait des décennies qu’aucun n’avait atteint la vallée. »

Ses beaux yeux verts brillent, non de magie, mais d’une tristesse teintée de colère.

« Mes sœurs m’en protégeaient. Je ne pensais pas que l’un d’eux surviendrait si peu de temps après leur départ.

— Et le premier prédateur venu parvient à te duper. »

Attila s’autorise un rapide coup d’œil à l’horloge murale : minuit moins trois. La montre vibre de plus belle contre sa jambe. La magie locale assaille l’anormalité qu’il incarne dans l’enceinte de l’enchantement. Son artefact ne pourra le protéger d’une nouvelle journée rembobinée.

Alors Babel entre en action.

Agile comme une vipère, il saute par-dessus le bureau ; des papiers volent à travers la pièce. Attila esquive la demi-gorgone, puis la frappe en haut du dos avec le tranchant de sa main, transformée en une implacable lame de glace. L’imposteur s’effondre, épuisé par l’accélération de sa boucle temporelle.

Attila lève la jambe et son pantalon incrusté de cristaux crisse bruyamment. Il assène plusieurs coups de talon sur le crâne de son adversaire. Du sang gicle, les serpents se dressent en sifflant leur souffrance, mais ça n’arrête pas la gorgone, qui essaie de se redresser.

« J’ai résolu l’énigme de Villenval, assène l’Enquêteur en ahanant. La Décadence a tant progressé que je ne donne plus qu’un ou deux jours au village. Il faut fuir pour survivre Jaspe, laisser ce chasseur derrière toi. Le Möbius t’ouvrira les bras. »

Il réitère le geste contre sa hanche.

« Jaspe ! »

Elle les regarde muettement. Attila lui désigne la commode.

« Mon revolver. Lance-moi mon revolver ! »

Elle s’exécute aussitôt. Attila croit distinguer des écailles sur ses joues.

Il attrape l’arme au vol et tire deux coups vers Babel à bout portant. Le hors-la-loi esquive dans un sursaut d’instinct et la première balle effleure à peine sa joue, mais la suivante s’enfonce dans sa gorge sans ressortir par sa nuque. Avec un gémissement étranglé, le chasseur se recroqueville en pressant son cou entre ses mains.

Attila s’accorde un court répit pour retrouver ses appuis. Il le regrette l’instant d’après.

Babel enserre brutalement ses jambes pour le plaquer au sol. Pris de surprise, Attila tente de le viser avec son revolver. Trop tard : il croise son regard jaune, aux pupilles verticales comme celles d’un reptile.

Son corps durcit et un froid désagréable le parcourt. Visiblement, Euryale a également légué à son fils son pouvoir de pétrification. Pourvu que son sang-mêlé l’empêche de paralyser sa proie jusqu’à la mort… Attila n’a pas échappé à Méduse pour se faire tuer par un métisse.

Un haut-le-cœur le saisit et le sang afflue douloureusement à sa tête. La dernière minute qui les sépare encore de minuit vient de s’entamer. Derrière lui, courbé comme une bête affaiblie, Babel vise toujours l’instant-clé de son kairos avec les forces qui lui restent. Toute l’énergie d’Attila l’abandonne et il se sent chuter. La minute s’est transformée en une vingtaine de secondes. Son corps rigidifié sonne comme un bloc de pierre contre le plancher, son revolver lui échappe, et il voit du coin de l’œil Babel se pencher pour le récupérer, étouffant dans sa gorge en lambeaux.

Attila sait qu’il reste une balle dans le chargeur. Il ferme laborieusement les yeux.

Sous ses paupières, le bleu de ses iris envahit l’intégralité de ses globes, ses cheveux se dressent sur son crâne.

Alors que son instinct s’apprête à supplanter sa conscience, un éclair vert illumine la mairie et un hurlement bestial lui transperce les tympans.



Quand Attila revient à lui, un vent de montagne le rafraîchit et sèche la sueur sur son front. On le porte, ses jambes flottent dans le vide. Deux bras épais le serrent contre une poitrine aussi dure que de la pierre. Une créature reptilienne le transporte vers des horizons inconnus ; par la voie des airs…

« Jaspe ? » crie-t-il d’une voix enrouée.

Une secousse le malmène, puis ils touchent le sol dans un atterrissage chaotique.

Libéré de l’étreinte de la bête, Attila fait quelques pas dans l’humus. Ici il fait jour, le siège temporel n’a pas dépassé les limites de la vallée. Quand il fait volte-face, la vouivre aux écailles noires a déjà commencé à se tordre, à se convulser. Peu à peu, l’animal laisse place à une demoiselle aux cheveux raides, grelottant dans son chemisier déchiré et sa jupe maculée de poussière. Des larmes strient son visage, du sang coule de sa tempe. Une lumière verte pulse sur son ventre : son escarboucle d’émeraude, incrustée dans sa peau à l’emplacement du nombril, comporte une fracture en son centre. Un peu étourdi, l’Enquêteur l’aide à se mettre debout, et ils s’appuient l’un sur l’autre comme les rescapés d’un naufrage.

Bien que la tête d’Attila le lance encore, il ne peut que se réjouir d’avoir survécu aux manigances de Babel. Et que cela lui plaise ou non, c’est Jaspe qui l’a sauvé, et non le contraire.

Il goûte aux senteurs forestières, dont la fraîcheur apaise ses sens. Son costume est à nouveau d’un gris clair, le givre qui le recouvrait fond doucement. Ses cheveux ont retrouvé un blond platine. Il les recoiffe par automatisme et cherche sa cigarette dans la poche de son pantalon. Malheureusement, il n’y trouve que sa recharge d’e-liquide et son téléphone, miraculeusement préservés de la rudesse de leur vol. Soudain pris de panique, il tâte sa poche de poitrine : à son grand soulagement, sa médaille d’Enquêteur s’y trouve toujours.

« Nous avons atteint le sud des montagnes, chuchote Jaspe. La première ville est à un kilomètre à vol d’oiseau.

— Nous allons la rejoindre, décrète-t-il.

— Pas moi, Enquêteur… Vois mon émeraude. »

Attila n’ose toucher la pierre organique de peur de paraître trop intime, alors il se contente de s’incliner pour mieux l’observer. Les bords dentelés de la fracture font peine à voir. La blessure semble provenir d’un coup de griffe ; alors il comprend toute la teneur de son sacrifice.

« Je l’ai brisée pour rompre l’enchantement d’espace-temps, et je me suis enfuie avec toi. La… Décadence a rattrapé les six jours de retard qu’elle avait sur Villenval. De loin, j’ai vu les maisons imploser, la mairie s’effondrer. Du village et de ses habitants, il ne reste que des cendres et des ruines. »

La voix de Jaspe s’étrangle mais elle continue :

« Une vouivre ne saurait vivre sans son escarboucle intacte, cela au moins je le sais avec certitude. Je vais m’enfoncer dans la forêt pour y mourir en solitaire. »

Son discours a un accent dramatique qui fait rire Attila.

« Ma pauvre demoiselle… réplique-t-il avant que sa méchanceté n’achève de souffler la mairesse. Tu conserves cette fâcheuse tendance à sous-estimer le Möbius. Nos Inventeurs sauront la rabibocher, ta précieuse escarboucle. Ne me fais pas ces yeux larmoyants ! Ils maîtrisent ce genre d’opération, je peux te l’affirmer. Livre-toi à leurs soins et cette fissure sur ton ventre ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir. »

Jaspe lui répond d’un sourire empreint de douleur et de gratitude. Ses yeux papillonnent et il s’empresse de la soutenir d’une main dans le dos.

« En route. Mes collègues nous récupéreront plus facilement en ville que perdus dans la cambrousse. D’ailleurs, en parlant de collègues… »

Il rallume son portable, l’écran affiche treize heures. Les manipulations temporelles de Babel lui ont fait perdre la notion du temps. Jaspe les guide entre les arbres grâce à son sens de l’orientation – quand elle trébuche sur une racine, Attila s’immobilise et attend qu’elle se remette d’aplomb pour repartir.

Il sélectionne un numéro d’urgence sur son portable, lance l’appel. Elle décroche dès la première sonnerie ; la ligne grésille, ils échangent quelques mots dans un dialogue de sourds avant que le son ne se stabilise.

« Allô, Attila ?

— Je suis sorti de Villenval, Cacique. Je ne suis pas seul, précise-t-il avant qu’elle le gourmande. La mairesse m’accompagne, elle nécessite une importante intervention médicale.

— Position ?

— En pleine forêt vosgienne. Nous nous rendons à La Vancelle, nous y serons d’ici treize heures et demie.

— La vouivre tiendra ?

— Elle tiendra, elle tiendra.

— Des secours vous attendront sur place. Alors, la Décadence ?

— Envoyez une équipe dans la vallée pour… nettoyer les dégâts. Je n’ai pas pu l’arrêter à temps. Nous en parlerons mieux de vive voix, Cacique. Beaucoup de maux se sont donnés rendez-vous à Villenval, et je suis trop fatigué pour vous en faire un compte-rendu maintenant. »

Un rire perlé retentit à son oreille.

« Attila, fatigué ? C’est ton orgueil qui veut ça, petit coq : tu as cédé à la tentation d’expédier l’affaire en moins de vingt-quatre heures, et le contrecoup te rattrape. On commence à te connaître, tu sais.

— Orgueil ou pas, j’aimerais me concentrer sur la route qu’il nous reste à parcourir dans la montagne, coupe l’Enquêteur lassé. À bientôt, Cacique. »

Il raccroche sèchement et rattrape Jaspe, quelques pas devant lui.

« Les Caciques surveillaient ta mission en direct ? souffle-t-elle en écartant une branche basse. Je ne pensais pas que Villenval avait tant d’importance pour eux.

— Villenval est une affaire de taille pour le Möbius… Mais ne m’interroge pas sur les Caciques, veux-tu ? Je ne suis même pas autorisé à les appeler par leur prénom en public.

— Tu te permets beaucoup de familiarité avec celui-ci.

— Celle-ci, demoiselle ; cette Cacique est ma supérieure directe. Je la connais depuis des siècles. »

Il se doute de ce que pense Jaspe : pour être sous les ordres directs d’une Cacique, Attila doit être un Enquêteur d’élite. En tout cas, il aimerait bien qu’elle ait cette réflexion. Cela flatterait son ego mis à mal par les remarques impertinentes de Wem.

Ils continuent de marcher, Jaspe demeure vaillante. Attila sait que le Möbius la prendra en charge, qu’elle s’épanouira mieux sous son aile que dans son univers reclus au fond de la campagne. Huit ou neuf décennies sont peu de vie à l’échelle d’une vouivre, celle-ci reprendra du poil de la bête et recouvrera toute sa superbe.

Villenval ne restera pas dans la mémoire des sociétés humaines. Pour le Möbius, en revanche, elle ira au-delà du mauvais souvenir. Si la mort d’une demi-gorgone rebelle figure en tant que succès dans leurs archives, l’apparition de la Décadence ne promet que d’autres ennuis à venir…



Quand ils arrivent à La Vancelle, il n’y a pas un chat dans les rues. Tant mieux, car Attila et Jaspe n’ont pas fière allure. La vouivre grelotte et marche contre Attila, en sueur, les bras pressés contre son ventre. Les taches noires qui la recouvrent n’ont pas évolué depuis leur départ de Villenval. L’enchantement de Babel paraît avoir abîmé son épiderme à jamais…

Ils s’arrêtent sur une petite place et s’assoient sur un banc de bois. Désormais, il n’y a plus qu’à attendre : Attila a reçu les coordonnées de la place par sms, les secours sont en route. Il a remis la montre à son poignet, mais le cadran s’est brisé et seuls de petits bouts de verre restent encastrés dans les bords. Les aiguilles fonctionnent encore, elles annoncent treize heures vingt-cinq. Attila savoure l’absence de dôme protecteur au-dessus de sa tête, et l’apaisement que lui procure la fin du compte à rebours de Babel.

Quand il rentrera à Paris, Sigrid devra lui payer un repas au Gabriel, et il en salive d’avance. Il s’y voit déjà, quel plat choisira-t-il cette fois-ci ? De toute manière, rien ne sera plus savoureux que le dépit sur le visage de Sigrid quand elle règlera la note.

De contentement, il tâte sa poitrine à la recherche de sa cigarette électronique, puis se souvient qu’à cette heure, elle gît probablement pour toujours quelque part dans la forêt vosgienne. Enfer et damnation ; quand le prend l’envie de fumer sans qu’il puisse la satisfaire, un rien l’irrite.

« Si c’est ta cigarette que tu cherches, je l’ai vue tomber de ta poche pendant notre vol. Je n’ai pas tenté de la récupérer.

— Cela n’a aucune espèce d’importance, j’en achèterai une nouvelle dès que l’occasion se présentera. Tu as fait preuve d’une remarquable endurance. Les Inventeurs arriveront d’ici quelques minutes, et je veillerai sur toi – mon devoir d’Enquêteur m’y oblige. C’est bien pour te garantir un sauveteur que tu m’as sorti de Villenval, non ?

— Je n’aurais jamais eu la force de quitter Villenval seule, sans soutien ni repères », avoue-t-elle dans un souffle.

Attila respecte son émotion, malgré la désagréable impression que Jaspe ne l’a secouru que parce que son instinct l’y poussait pour survivre.

« Après ta guérison, nous te permettrons de rejoindre un clan de vouivres pour reprendre une vie normale. Le Möbius n’est pas la bête noire de toutes les créatures surnaturelles, tu sais. Mais les indépendants dans ton genre nous demandent une surveillance accrue. Votre méconnaissance de nos règles vous pousse régulièrement à la faute, et nous devons réparer vos pots cassés.

— Tous les Enquêteurs sont aussi agréables que toi, ou tes collègues aussi ont du mal à te supporter ? »

Un ange passe, Jaspe a fermé les yeux. Attila écoute attentivement sa respiration quand elle reprend la parole :

« Tu es une divinité, n’est-ce pas ? »

La question le prend au dépourvu.

« Pourquoi cette curiosité soudaine ?

— Tout à l’heure, juste avant que je brise mon escarboucle, je t’ai vu… te transformer. Ta peau devenait bleue, et tes cheveux… »

Ses cheveux. Il y porte une main hésitante et frissonne de dégoût en sentant leurs pointes informes sous sa paume.

« C’était involontaire, un réflexe de survie. J’ignore si ça aurait servi à quelque chose comme tu as brisé le sceau juste après.

— Tu noies le poisson.

— Je ne te répondrai pas, demoiselle, parce que j’estime que ça ne te regarde pas. Très peu de personnes me connaissent assez pour pouvoir trancher, s’empresse-t-il d’ajouter en la voyant se rembrunir. Héros ou divinité, la confusion est courante, de toute manière… »

Jaspe ne répond pas tout de suite ; Attila devine qu’elle s’abîme dans sa réflexion.

« Je n’ai jamais su précisément ce qui les différencie, en fait. Les rares divinités qui vivaient dans les Vosges ont émigré depuis longtemps. La seule Héroïne locale dont je connais l’existence, c’est Mélusine, et elle est morte depuis des siècles…

— Je ne devrais pas m’en étonner, soupire-t-il. Voyons, Jaspe. Un Héros naît des croyances que les humains portent en lui. Le Marchand de Sable, la Faucheuse, Santa Claus… Autant de Héros et d’Héroïnes plus ou moins vieux, qui se plient en quatre pour entretenir l’énergie qui les fait vivre dans les cœurs humains. Une divinité, si elle dispose de pouvoirs équivalents à ceux d’un Héros, n’est pas dépendante des croyances humaines pour rester en vie. La différence entre les deux tient à leur constitution, car si la foi que portent ses créateurs à un Héros faiblit, il faiblira avec elle. La divinité, elle, s’en moque comme de sa première prière. Tu as compris ? »

Jaspe acquiesce imperceptiblement et replonge dans sa torpeur. Attila est soulagé qu’elle n’insiste pas. Pour la première fois depuis leur rencontre, il s’attarde sur la raideur de ses cheveux, sur le fin tracé de ses yeux. À croire que la demoiselle a des origines asiatiques, ce qui paraît complètement improbable pour une vouivre.

Quelques autochtones traversent la place en les observant du coin de l’œil. Attila vérifie que l’escarboucle de Jaspe est suffisamment masquée par ses mains tremblantes. Son portable vibre : «  Je suis passée nourrir Aristide il m’a griffé ce con xD T’es ressorti ? plus que 12h, magne-toi sinon je vais te ruiner en bonne bouffe ahah  »

Alors apparaît, au coin d’une rue adjacente, un fourgon silencieux marqué du logo du Möbius…



La porte de l’appartement s’entrouvre à peine, Attila se glisse à l’intérieur. Il s’empresse de refermer derrière lui, afin qu’Aristide ne profite pas de son arrivée pour s’échapper dans l’escalier.

Le salon est plongé dans le noir complet. L’air sent le renfermé et les croquettes.

Attila allume une lampe tamisée sur la table basse, jette son téléphone sur le canapé et va se déshabiller dans la salle de bains. L’eau glacée de la douche lui arrache un profond soupir d’aise.

Il a accompagné Jaspe jusqu’au Foyer le plus proche des Vosges ; rempli les premiers papiers administratifs quant à l’accomplissement de sa mission ; cassé la croûte avec des Inventeurs avides de ses découvertes sur la Décadence, qu’il a dû repousser à coups de secret défense. Ce n’est que tard dans la nuit qu’il a pu rejoindre son coquet logis, dans le 16e arrondissement parisien.

Un miaulement inquisiteur rompt son hébétude et une patte blanche s’introduit dans la douche, pour jouer avec les gouttes projetées à ses pieds. Agacé, il chasse Aristide du revers de la main. Les serviettes vont encore terminer pleines de poils… Sustenté de bonne chère et satisfait de ses performances à Villenval, il ne nourrit plus qu’un seul souhait : s’allonger dans son lit et y dormir tout son saoul.

Il quitte la salle de bains avec Aristide et enferme la bête dans le salon pour le reste de la nuit. Sans prendre la peine d’enfiler un pyjama, il se glisse entre les draps changés avant son départ et savoure le profond silence de l’appartement.

Il s’assoupit en une poignée de minutes, bercé par sa propre respiration et l’odeur de lessive qu’exhale son édredon.


Attila sursaute et jauge les ténèbres qui l’entourent. Quelque chose l’a réveillé.

Le jour n’est pas levé, quelle heure peut-il être ? En voulant s’asseoir, il décèle un poids anormal au bout de son lit. Alors il la remarque : la fragrance brûlée qui l’environne et pique ses narines. Il n’est plus seul. Son corps se tend, ses paumes se chargent de magie…

Aucune fraîcheur salvatrice ne vient picoter sa peau. À la place, une chaleur sèche envahit la chambre. La masse se met en mouvement contre les jambes d’Attila et il s’apprête à se redresser, dans une posture défensive.

Alors sa conscience s’éteint, brisée par l’intensité des sensations.

La chaleur se rapproche en même temps que l’intrus ; chacun de ses gestes génère une onde brûlante qui force Attila à clore les paupières.

Hi-ho !

Ses doigts se crispent sur le bord du drap, un éclair glacé fouette son échine et cambre son dos, en vain.

L’intrus est tout près. Il l’entend respirer.

Hi-ho !

« Ouvre-moi tes yeux, ta bouche, tes bras. »

Son haleine empeste la fumée. Attila tousse, quelque chose se glisse entre ses dents.

L’intrus l’embrasse.

Ses lèvres sont un brasier, sa langue est de feu. Il s’étouffe, se consume de l’intérieur.

Hi-ho ! Hi-ho !

« Ouvre-moi tes yeux. Je veux voir tes âmes. »

L’intrus ordonne sans parler. Attila ouvre les yeux.

Ses âmes défilent sur son visage.

Se succèdent un vieil homme aveugle ; une femme au nez gangrené ; un guerrier aux iris de braise ; une jeune fille à la chevelure d’ébène ; un garçonnet au sourire carnassier.

Et d’autres, et d’autres. Hi-ho !

Attila retombe inconscient sur son oreiller. Une peste salit sa bouche, la mange et la tache de noir jusqu’aux pommettes, comme le barbouillis d’un maquillage obscène.

L’intrus se retire.


Quand le jour se lève, Attila ne se souvient d’aucun de ses rêves. Un goût de cendre titille ses papilles sans qu’il parvienne à en identifier la provenance.

Quand il essuie un vestige de salive sur ses lèvres, de minuscules grains gris tombent sur les draps. S’il ne les remarque pas, Aristide bondit dessus pour les intercepter d’un coup de patte.

La sale bête a passé la nuit allongée au bout du lit. Elle a dû profiter de la porte mal fermée.

Commentaires

Prends ça dans la tronche, Babel !
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mardi 10 juillet à 11h38
Bien contente que Babel se soit pris une toise ! Quelle enflure.

J'aime bien Jaspe. Elle a fait ce qu'il fallait même si ça lui coûtait, et elle a pas baffé Attila qui l'aurait pourtant mérité. Impertinent petit vaurien !

Pour le reste, je suis très curieuse de cette créature de cendres qui se ramène à la fin... Que se passe-t-il ? Qui est cette bestiole ? Que veut-elle ?

Très beau chapitre en tout cas, plein d'action et de jolies scènes. A très vite pour la suite :)
 1
mardi 10 juillet à 18h43
Oui, bien fait pour Babel ! Enfin il prend cher, ça me démangeait depuis un moment^^
Un petit moment va passer avant qu'on en sache davantage sur cette créature... mais son retour n'en sera que plus douloureux pour les autres persos !
Merci beaucoup <3
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mardi 10 juillet à 22h03
Bien contente pour Babel, pour le coup il méritait même pire !
 1
mercredi 18 juillet à 23h26
Oh, va savoir comment la Décadence en a fini avec lui^^ Personnellement, je pense que ça a dû être une mort atroce !
 0
jeudi 19 juillet à 16h05