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Chimène Peucelle

vendredi 22 novembre 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 15

Les éléments déclencheurs de cette décennie de cauchemar demeurent obscurs : certains ont évoqué des territoires envahis par des vampires bouffis d’orgueil, l’assassinat de chefs de clans lycanthropes, la dénonciation d’individus hors-la-loi ayant débouché sur plusieurs arrestations du Möbius. [… ]

Toujours est-il que le conflit a dégénéré en quelques mois jusqu’à virer en une véritable guerre civile. Sans l’intervention massive de Noctes missionnés pour contenir les éléments belliqueux et les affrontements aux sphères cryptides, nul ne sait si les Guerres mondiales des peuples humains auraient suffi à les détourner de nos dissensions internes.

Eunomie, Nocte reliée au Foyer principal de Paris, Les Guerres de la Trentaine, 1988.



2 février 1933

Elle est entrée dans Paris en fin d’après-midi.

Une neige drue prend la ville d’assaut. Emmitouflée dans une écharpe qui a déjà trop vécu, vêtue d’habits d’homme pour ne pas se faire molester, elle crapahute en traversant les quartiers les plus fréquentés, histoire de noyer son odeur dans la frénésie des humains frigorifiés. Une drôle d’ambiance règne dans les rues et elle comprend pourquoi en achetant une dépêche à un guichet : le nouveau chancelier allemand fait les gorges chaudes au-delà de ses frontières. Elle connaît ce genre d’agitation, quand les malheurs s’empilent sur une ethnie devenue craintive, saisie de la même appréhension prémonitoire. C’est comme ça que s’annoncent les sociétés sur le point de prendre un tournant majeur – fatal ou salvateur – dans leur quête d’expansion. Un souci de plus dont il faudra se préoccuper… Pas tout de suite.

Elle n’a rien à faire ici. Tout son corps le lui hurle depuis son retour en France. Pourtant Greta s’entête, car pour la première fois depuis une éternité, Latusé l’a appelée à l’aide. Et c’est si rare, si grave. Elle se tirerait une balle plutôt que de lui tourner le dos.

Elle atteint Pigalle avec la nuit, alors que la neige prend un peu de repos. Les douceurs du Moulin Rouge ont ravivé les anonymes errant sur son boulevard. Elle traverse leur foule le nez en l’air malgré le froid mais reste bredouille : Latusé ne s’est pas glissé parmi les frivoles d’un soir. D’un recoin de sa mémoire tentaculaire émerge une adresse ; rue du Rantin, derrière le Moulin. Greta avale les dernières centaines de mètres en ignorant l’humidité croissante de ses pauvres pieds, les douleurs dans ses jambes et la migraine qui lui fracasse les tempes, symptômes d’un appétit qu’elle n’a pas réussi à assouvir avant d’entrer dans Paris.

Difficile de dire quand tout a commencé.

En 1910, quand Greta chassait du Nocte quelque part dans les Caraïbes, ça allait encore. En 1924, quand elle faisait du tourisme dans l’URSS fraîchement proclamée, ça allait aussi. En 1929, quand elle traversait l’Inde pour rencontrer le vieux Citragupta, des rumeurs étranges avaient commencé à courir. Elle ne s’y était pas intéressée : pourquoi s’occuper des affaires des lycanthropes ? Elle avait suffisamment à faire avec les siennes propres et tous ceux qu’elle avait connus étaient de sacrés emmerdeurs.

Les histoires avaient continué de circuler. Mais elles se perdaient dans la propagande du Möbius, dans la paranoïa des autres cryptides, pris en sandwich entre Noctes vindicatifs et humains rendus trop débrouillards par leur décennie d’après-guerre. Greta avait passé trois ans à voyager, tant pour renforcer ses alliances malmenées que pour échapper à des détracteurs de longue date.

Ça a éclaté alors qu’elle revenait doucement vers ses pénates, avec la délicieuse idée de passer un mois au vert dans sa Bretagne natale. Elle entrait en France par Marseille quand quatre contacts différents lui sont tombés dessus ; trois pour l’inciter à rebrousser chemin, le dernier pour lui transmettre la supplique de Latusé. À les entendre, un conflit nébuleux venait de saisir l’Europe et s’étendait progressivement au reste du monde. Un conflit absurde au point qu’elle en a franchement ri avant d’admettre l’effroyable vérité : pour un motif encore inconnu, un nombre ahurissant de vampires et les grands clans lycanthropes ont soudain commencé à s’entre-attaquer jusqu’à la mort.

Que les lycanthropes répondent à l’appel du sang n’a rien de surprenant. Ils passent leur temps à se grogner les uns sur les autres en attendant la première étincelle pour s’arracher la gorge. La soi-disant implication des vampires est beaucoup plus inquiétante.

Alors Greta n’est pas repartie par le premier ferry venu. Elle a décliné les offres d’escapade de deux contacts et a saigné le troisième pour remonter vers le nord de la France sans trop s’épuiser, sur les conseils du quatrième qu’elle a choisi d’épargner.

Latusé reste sur Paris jusqu’au 4 février grand maximum en l’attendant. Il craint de ne pouvoir sortir de la ville seul avec… ses difficultés. Greta ne veut pas y penser.

Un timing serré, mais pas question d’être imprudente. Inutile d’être attrapée par le Möbius dans un contexte pareil, alors qu’absolument personne n’a été foutu de lui expliquer ce merdier. De tous les vampires restés dans cette partie de l’Europe, Latusé est l’un des plus expérimentés. En est la preuve qu’il a choisi de s’établir ici, dans l’une des places fortes du Möbius, au nez et à la barbe des Caciques, s ans pour autant se faire coincer. Greta prie pour qu’il tienne le coup jusqu’à son arrivée.

Jamais un lycanthrope ne pourrait lui faire la peau. Ni à lui ni à aucun vampire, eux qui ont déjà vécu l’équivalent de quinze, vingt existences lupines… Alors qu’est-ce qui les assaille ? Qu’est-ce qui les effraie ? Greta n’en peut plus de se débattre avec ces questions vides de sens.

Parvenue devant l’immeuble, elle vérifie le nom humain de Latusé sur sa boîte aux lettres, puis se confronte à la serrure et l’ouvre en forçant le pêne. Elle monte au premier étage, le cœur battant, rythmé par le bruit de ses semelles sur les marches polies par l’usage. Si Latusé est chez lui, il l’aura entendue arriver.

La porte correspondant bée sur le logis, rabattue contre le mur. Greta dégaine le pistolet dissimulé sous l’aisselle de son costume croisé.

Elle ne détecte aucune présence alentour. Nulle autre odeur que la sienne propre et celle de Latusé, dont l’intensité traduit une présence récente. Avec un luxe de précautions, elle découvre un appartement meublé de peu, dont la cuisine prend la poussière. Des livres et des numéros du Paris-Soir sont éparpillés par terre et sur le lit. Latusé est parti précipitamment, mais de son plein gré.

Greta fait volte-face et redescend illico, concentrée sur les effluves dont elle va suivre la trace. Ça date de quelques heures à peine, peut-être moins, tout est encore possible. Elle remonte la piste à pas lents pour éviter les plaques verglacées et savoure, malgré les circonstances, la perspective de le revoir dans si peu de temps. Ils ne se sont pas croisés depuis… 1812, au moins. Dans ses sinus, une multitude de capteurs supplémentaires se sont déployés pour lui donner les moyens de ses ambitions. Son odorat la guide vers le nord-ouest ; elle remonte un long boulevard encombré d’automobiles dont la puanteur manque plusieurs fois de l’égarer, vers la Porte Maillot. Peut-être que Latusé vise la Bretagne…

La nuit a fini de tomber, sa nyctalopie a pris le relai. Quelque part résonne un air d’accordéon. Soudain, une silhouette familière attire son regard et un intense soulagement déferle dans sa poitrine. Greta accélère le pas pour le rattraper ; il a émergé de sous un porche plongé dans l’obscurité et progresse penché en avant. Il ne remarque sa présence qu’au dernier moment, et pendant un instant elle a douté de l’avoir bien reconnu. Il a la démarche d’un vieillard humain.

Il lève vers elle ses yeux globuleux, qui s’écarquillent comme ceux d’un batracien saisi d’émotion.

« Greta ? Tu es venue ? »

Sa voix chevrote. Il y a dans les tremblements de ses mains une faiblesse de mauvais augure.

« Bien sûr que je suis venue. Depuis quand t’as pas bu ?

— Je sais pas, gémit-il en reprenant sa progression furtive sur le trottoir. J’ai envoyé quelqu’un te chercher, j’ai vidé une goule dans les catacombes et j’y suis resté planqué… longtemps. Je suis remonté à ma piaule pour voir si t’étais passée puis j’ai décidé de quitter Paris.

— On est le 2 février. Tu m’avais laissé jusqu’au 4, et si j’étais arrivée demain matin ? »

À sa question de logique succède un silence embarrassé dont le sens la glace.

« Putain, Lat. Putain. »

Il a renoncé à cette solide fraternité qui les a toujours liés. Greta regarde mieux sa posture, la sueur sur ses tempes. Les plaies tailladées qui émergent de sous son col. Elle en a vu de semblables chez d’autres vampires avant lui : ajouter la démence de Latusé à sa couardise, quitte à les associer, lui serre la gorge.

« Tu peux pas me blâmer, finit-il par répliquer. T’as aucune idée de ce qui se passe ici. Y a plus un seul lycanthrope et y a que moi qui ai eu la connerie de m’installer à Paris…

— Comment ça, plus un seul lycanthrope ? Je croyais que t’avais pas bu depuis…

— C’est pas moi ! »

Il a parlé trop fort, un humain s’est retourné pour les dévisager. Greta accélère le pas et Latusé, en la suivant, rabat le bord de son chapeau Homburg sur sa figure luisante.

« C’est pas moi, c’est pas nous. Aucun vampire n’a attaqué aucun lycanthrope, pas à Paris en tout cas. Par contre… Ceux qui nous chassent et qui nous tuent, vampires et lycanthropes… »

Il se tait. Greta cesse de respirer.

Une certitude d’un seul coup : celle d’être approchés par quelque chose d’hostile. L’irruption d’une aura familière.

La neige a repris.

Quand Latusé commence à courir et qu’elle le suit pour tenter de le couvrir, Greta comprend. Quand il s’engouffre dans une ruelle en se cognant aux murs comme un louveteau, qu’elle le redresse par le costume pour qu’il trace droit, elle récapitule en accéléré la décennie écoulée dans sa tête. Par un prisme nouveau, en poussant Latusé dans le dos pour qu’il accélère, elle visualise toutes les étrangetés qu’on lui a rapportées et parvient à les justifier.

Quelque part, elle aurait dû le prévoir. Se douter de son implication dans ce vaste merdier – lui, ce fils de pute, cet enfant de discorde.

Latusé dérape sur du verglas et chute en beauté. Greta manque un pas, dans l’indécision violente entre la fuite et le secours à un allié qui l’a déjà trahie ; en une seconde, l’opportunité est passée.

Une gerbe de glace cloue Latusé au sol. Une ultime aiguille éteint son hululement en lui transperçant le crâne.

Greta ne réfléchit plus, son corps prend le relai et la précipite près du cadavre dont elle déchire la gorge en refoulant son dégoût. Le sang chaud encore chargé de magie lui coule sur la poitrine mais elle ne s’en octroie que quelques millilitres : d’autres flèches gelées la forcent à s’éloigner. Si elles avaient voulu la tuer, elles auraient peut-être réussi.

Greta se lèche les lèvres et rassemble son courage. Pendant ce temps, l’assassin saute du toit sur lequel il était juché et atterrit devant elle.

Son ralliement au Möbius voici dix ans a signé le début d’une nouvelle ère pour la société cryptide. Beaucoup d’ennemis des Caciques l’ont imité ; il a réglé le compte de ceux qui continuaient de s’y refuser. En deuil de leur si vieille amitié, Greta a choisi de se tenir éloignée de ses zones d’influence pour ne plus risquer de le croiser… jusqu’à aujourd’hui.

Elle peut enfin constater de ses propres yeux l’étrange métamorphose que lui prêtent les rumeurs.

Il a troqué ses fripes de gamin errant pour un costume semblable au sien, d’un gris clair nimbé d’argent dans le halo des réverbères, sur lequel s’accrochent des flocons vivaces. Ses pieds agiles ont disparu dans des chaussures à talonnettes qui ont l’air trop grandes pour lui. Plus de bâton givré dans sa main, mais un revolver – Greta croit identifier un Mauser de 1914 à la poignée trop courbe. Un nouveau modèle ?

Raccourcis de plusieurs centimètres, ses cheveux blancs forment encore un joyeux champ de bataille sur son crâne. Cependant, une gravité nouvelle a diminué son sourire et assombri ses yeux rieurs.

« Latusé a pris son temps. Je patiente à Maillot depuis des jours. Il t’attendait pour fuir par la porte la mieux surveillée de Paris ? »

Sa voix a perdu une octave et ses accents moqueurs, remplacés par l’acidité ironique d’un adulte plein de mépris.

« Attila, c’est ça ? grince Greta en tirant son propre pistolet. Personne t’a prévenu que c’est démodé depuis quinze siècles ?

— Personne n’a osé. Ça t’aurait coûté cher si je n’étais pas déjà décidé à te réduire au silence. »

Quel que soit son nom, il a toujours aimé les bons mots. Greta n’a pas assez de magie dans les veines pour lui tenir tête physiquement, mais peut-être qu’à force de parlotte…

« T’as pris combien de centimètres ? Je serai plus obligée de m’accroupir pour te faire la bise ! »

Le distraire, l’agacer, le faire parler. Elle l’a déjà vu dans cet état : il n’est encore qu’un hybride dérangeant entre ce qu’il a été et ce qu’il veut devenir. Doit subsister, quelque part sous la maturité dont il se drape, une goutte de gaminerie qu’elle pourrait retourner contre lui.

« C’est Latusé que tu embrasseras pour moi, menace-t-il en désignant la dépouille d’un signe de tête. Quand tu l’auras rejoint dans le néant dont vous êtes tous issus. J’espère que tu me résisteras davantage. Que tu m’accorderas de meilleurs adieux que cette loque à chapeau.

— J’ai pas l’intention de rendre mon dernier souffle dans un terrier de Noctes. Sois plus intelligent que les Caciques, s’il te plaît… Attila. »

Elle peut voir l’assurance affluer dans ses yeux quand elle utilise son nouveau nom.

« C’est pour eux que tu veux changer ? Déjà ?

— Tu n’empêcheras pas l’inéluctable avec ta litanie de questions.

— Il y a un sens à ce massacre auquel tu participes en leur nom ? »

Aucun verbe acide ne fuse.

« Tout le monde dit que tu as rejoint le Möbius de ton plein gré, par intérêt personnel. Là, je débarque en France et je découvre que vous vous amusez à trucider tous les lycanthropes et les vampires qui vous passent sous le nez. Vous avez rien de mieux à foutre, sérieusement ? Il y a un million de problèmes sur Terre qui mériteraient votre attention. Je sais que t’as toujours eu du mal à t’occuper de ton prochain autrement qu’en le mettant en petites coupures et que là-dessus, les Caciques et toi aviez toutes les chances de bien vous entendre. Mais c’est pas en s’entre-déchirant qu’on va survivre dans ce monde de métal et de chiffres que les humains sont en train de construire. »

Il a attendu qu’elle se taise en pinçant les lèvres. Avant, il l’aurait interrompue sans vergogne pour lui donner la réplique.

« Aussi difficile que ça semble à croire, vous êtes l’un de ces monstrueux problèmes qu’il n’appartient qu’à nous de résoudre. »

Elle ricane, incrédule.

« Non, vraiment ? Tu oses le dire. On se connaît depuis… putain. Comment tu peux ressortir cette horreur sans sourciller ? »

Quelque part, ça lui fait mal. De voir que même quelqu’un comme lui, à qui elle a accordé toute sa confiance et qui a toujours défendu ses droits, peut échouer dans cet écueil d’obscurantisme que le Möbius entretient à leur égard.

« Apparemment, il me manquait… un autre point de vue. »

Elle honnit la condescendance dans sa voix quand il poursuit :

« À force de s’acoquiner avec tout ce qui bouge, humain et cryptide, les lycanthropes se sont répandus à travers le monde comme une mauvaise infection. Après la Grande Guerre, le Möbius se retrouve avec d’ingérables quantités de marmots voirloups à surveiller. Les vampires… Nul besoin d’élément déclencheur. Vous avez suffisamment gangrené notre système depuis votre naissance pour qu’on se passe de prétexte. »

Dans un autre contexte, elle aurait rebondi sur l’hypocrisie de sa remarque. Mais l’heure n’est pas à la taquinerie.

« Ce qui chamboule la société cryptide en ce moment, c’est l’aboutissement d’une décennie de travail en souterrain. Une grande opération de nettoyage pour que les espèces restantes… repartent sur des bases plus saines.

— Et vous faites passer vos horreurs pour une guerre fratricide entre nous et ces putains de lupins ? Vous pensez que l’opinion publique avalera cette couleuvre ? »

Le sourire d’Attila en dit long.

« C’est sur ce genre de valeur que tu veux bâtir ton nouveau toi, constate Greta avec amertume. Le dédain et le plaisir d’appuyer ta supériorité sur les autres cryptides. Honnêtement, je préférais Jack. Et c’était pas gagné. »

Elle apprécie d’avoir touché une corde sensible en voyant son visage d’adolescent se contracter.

« Tant pis si tu ne m’apprécies pas. C’est la dernière fois que je t’entends te foutre de moi. »

Greta a trop joué avec sa chance : la seconde d’après, Attila est sur elle. Elle évite son poing chargé de glace, feule quand une aiguille lui ouvre la cuisse et s’élance dans la rue – vers Maillot ou ailleurs, tout ce qui compte c’est de fuir. Elle sait juste qu’elle connaît mal Paris, qu’elle crève toujours de soif et que sans un incroyable coup de chance, il ne lui reste qu’une poignée de minutes à vivre.

Elle saute, agrippe une gouttière et veut se propulser sur le toit quand une boule de neige frappe son épaule pour éclater en cristaux aiguisés. Une froideur mortelle se répand dans les muscles de Greta et gèle le sang qui vient imprégner le tissu de sa veste. Sous le choc, elle perd l’équilibre et retombe sur les pavés en chancelant.

La neige qui les recouvre grimpe le long de sa jambe jusqu’à enserrer tout son mollet. Elle sent son tibia craquer. Attila surgit derrière elle, empoigne son épaule et démet l’articulation d’une pression bien ajustée. Greta a le temps de changer son pistolet de main avant que son bras cesse de répondre. Elle tire deux fois vers sa poitrine mais il lui fait perdre l’équilibre d’un coup de talon dans le dos.

Son tibia cède. Attila saisit sa deuxième main et enfonce un pouce dans le creux de son poignet ; il s’y enfonce en brisant nerf et os.

Le froid anesthésie les douleurs de Greta. Elle ne sait plus ce qui fonctionne ou pas dans son corps qu’Attila martyrise, morceau par morceau, pour pouvoir l’achever sans être inquiété. Il a la méthode de prédateur qu’elle a toujours essayé de copier. Mais si elle peut se targuer d’être millénaire, lui l’est plusieurs fois.

« Tu es en train de faire une incroyable connerie », éructe-t-elle entre ses dents serrées.

Pour toute réponse, le canon du Mauser frôle son omoplate en descendant dans son dos. Une balle à bout portant lui traverse les intestins.

Greta se dévisse le cou et sa mâchoire, seule arme qui lui reste, claque dans le vide quand Attila l’esquive. La vampiresse se laisse choir sur son côté blessé, brise la glace de sa jambe cassée avec son autre talon et veut s’éloigner en rampant. Elle est rattrapée par les cheveux et rejetée en arrière.

« Heureux de constater que l’âge a préservé ta fureur de vivre. J’aurais aimé en dire autant de Latusé. »

Focalisée sur l’espoir toujours plus ténu d’en réchapper, Greta ne relève pas.

« Vous perdrez tous la tête en vieillissant, d’après les Caciques. Considère notre entrevue d’aujourd’hui comme une charité de ma part. »

Il rassemble une poignée de flocons d’une torsion du poignet. Entre ses doigts, ils se confondent en une aiguille effilée qui vise Greta ; dans un réflexe désespéré, la vampiresse se tord et tourne la tête.

La pointe gelée la frôle et trace une plaie profonde sur sa tempe, dans le cartilage de son nez. Elle perce son œil gauche.

La souffrance est innommable. Son échine se cambre et des humeurs visqueuses se mêlent au sang qui éclabousse son visage. Le reste du monde cesse d’exister le temps que son cerveau parvienne à reprendre le dessus – à la persuader que non, le choc ne l’a pas tuée, qu’elle n’est pas encore morte.

Quand l’ouïe lui revient, que l’adrénaline chasse le brouillard brun qui a envahi ce qu’il reste de sa vision, elle retrouve la dureté du canon, cette fois contre sa nuque.

« Attila. »

Elle n’est pas sûre d’avoir réussi à parler, mais il ne tire pas.

« Regarde-moi. »

Toujours rien. Par-dessus le battement du sang qui quitte ses artères, elle l’entend respirer.

« Aie le courage. Attila, s’il te plaît… »

Un soupir, le craquement de la neige sous ses pieds quand il s’accroupit face à elle, Mauser brandi. Elle s’accroche à son visage avec l’énergie du désespoir, fouille ses prunelles polaires pour y dénicher une ultime étincelle.

Il ajuste le pistolet, ses yeux échappent à celui de Greta puis reviennent s’y ficher. Les flocons qui chutent de guingois trahissent son immobilité, mais aussi l’infime vibration qui agite son canon. C’est là quelque part, elle peut le sentir, le dernier sursaut peut-être de l’enfant qu’il était voici dix ans et qu’il s’acharne à ensevelir sous la rigidité de son costume.

« Je ne peux pas leur tenir tête. »

Il a chuchoté dans la nuit.

« Tu n’imagines pas tout ce que je leur dois. Leur désobéir, ça… me détruirait. »

C’est en privilégiant sa survie à celle de plusieurs milliers d’individus qu’il compte justifier son massacre. En courbant la nuque pour s’acheter un avenir aux pieds de ceux qu’il a toujours méprisés. Greta connaît cette impuissance, ces concessions de parjures. Mais à un prix aussi élevé ?

Alors, à demi-inconsciente sous la douleur, elle commet une erreur.

Ça commence par une langueur qui la traverse, qui engourdit son corps. Sa mémoire martèle et accuse : les horreurs de la Grande Guerre, l’acharnement du monde à la haïr, la laideur de ce qui grouille dans les yeux d’Attila. Ce qui a gangrené ceux de Latusé avant que ses souffrances soient abrégées. Ces assauts défaitistes la tourmentent presque tous les jours. Mais à cet instant précis, elle n’a pas la force de les repousser.

Elle clôt la paupière et attend que ses nerfs cessent de fonctionner.


Cinq, dix secondes plus tard, elle est toujours là. La respiration d’Attila s’est accélérée. Lentement, comme dans un mauvais rêve, Greta rouvre l’œil et redécouvre le gris fantomatique de la neige qui continue de tomber. Le Mauser a perdu sa superbe, penché vers sa poitrine. Il poursuit son déclin jusqu’au sol.

Attila est statufié. Figé dans la tourmente, chimère écartelée en train d’osciller, lentement, vers un autre équilibre. Greta voit la décision qui se peint sur ses traits. Un monde s’écroule derrière son front.

Il se redresse, range l’arme à sa ceinture et empoigne Greta pour la mettre debout. Elle s’évanouit une seconde, sanglote de rage, renifle un coup en luttant contre le chahut de ses os ballants. C’est si infime… mais son odeur est en train de changer en ce moment même, alors qu’il fait le choix de l’épargner. Il y a dans sa rationalité nouvelle, empreinte de brutalité, un sang-froid qui n’a jamais été l’apanage de Jack.

« Je chassais Latusé quand je t’ai trouvée avec lui. Tu as voulu t’enfuir pendant que je l’achevais et malgré mes efforts, je n’ai pu te retenir. »

Il la balance contre un mur auquel elle s’appuie maladroitement ; Attila remet son épaule en place puis déchire une manche de sa veste. Il la sépare en deux pour en envelopper son tibia, si fort qu’elle se retient de geindre, puis son crâne dans lequel elle a perdu toute sensation.

« On s’est battus dans cette rue. Tu m’as griffé… »

Il se tourne à demi et lui présente son flanc. Elle le lacère sans réfléchir, ses ongles traversent la chair coriace ; le sang qui imprègne ses doigts lui torture l’estomac.

« Tu m’as assommé et mordu pour reprendre des forces. »

Il arrache le col de sa chemise et présente sa peau nue à la vampiresse au supplice. Elle accepte l’offrande d’un coup de dents. La chaleur revient dans ses organes et certaines de ses plaies, grâce aux onces de magie qui se déversent par dizaines dans sa gorge, commencent déjà à disparaître. Elle agrippe le torse d’Attila pour, dans un souci du détail, y laisser quelques griffures – avec un fond de vengeance. Il s’arrache trop vite à son étreinte et répand le sang sur ses habits, sur la neige qu’ils piétinent.

« J’ai repris connaissance et pour sauver ma vie, j’ai voulu te repousser et te porter un coup fatal. Avec l’un de mes poignards glacés, censé te traverser le crâne de part en part. Tu l’as esquivé, tout du moins en partie… Il t’a crevé un œil. Je pensais que ça suffirait à t’immobiliser le temps que je t’achève mais tu as été plus maligne. Tu as… appelé Jack. De toutes tes forces. Ça m’a égaré. »

Il évite de la regarder.

« L’instant d’après, tu n’étais plus là. J’étais trop confus pour retrouver ta trace à temps. »

Greta ne sait plus ce qu’elle ressent. Elle a envie de l’étriper, de s’enfuir, de pleurer, de hurler à la mort.

« Ça te semble crédible ? » termine-t-il en soupirant.

L’acidité de sa voix rappelle à Greta que rien n’est encore joué. Elle articule un acquiescement, resserre le bandage autour de sa tête comme pour y contenir sa douleur.

« Pardon. »

Elle ne se donne pas la peine de répondre. Qu’il doive servir son bobard aux Caciques pour se racheter ne lui fait ni chaud ni froid.

La cicatrisation prendra des décennies… Si elle survit assez pour cicatriser. Le futur est si flou. Avant d’y penser, il faut quitter cette Paris hivernale qui veut la voir morte.

« Ne va pas vers le nord. Des Noctes interceptent tous les vampires qui voudraient retrouver la Bretagne. L’est, c’est mieux ; fais-toi aider si possible. Moi, je n’ai que ma pitié à t’offrir. »

Un cadeau dont elle se serait presque passé. Elle voudrait lui cracher que s’ils traversent tout ça en un seul morceau, que si la vie continue après leur avoir dispensé ces horreurs, plus jamais elle ne pourra lui octroyer la confiance qu’il avait durement gagnée.

Rien ne franchit ses lèvres.

Plus tard, elle tentera de deviner ce qui a persuadé Attila de l’épargner. Elle se remémorera l’alchimie qui a transformé son visage, l’arc de son bras renonçant au crime. Pas de certitude, peut-être un scrupule de justice. Les réminiscences de leur amitié.

Elle voudra oublier son erreur devant le Mauser. Faute de succès, elle l’enterrera dans un coin de sa tête, sans pouvoir l’empêcher de resurgir quand surviendra la douleur – ou pire, l’ennui.

Pour l’instant, elle avance, teste son équilibre. Sa conscience torturée s’efface au profit d’un instinct surentraîné qui saura la tirer de ce cauchemar. Elle disparaît dans la nuit.



Commentaires

Wow. Wow wow wow. Bon déjà Greta peut candidater au concours des personnages avec la vie la plus pourrie. Mais Attila et elle se connaissent ??? Et puis je la pensais pas aussi vieille ! Heureusement qu'on savait qu'elle allait survivre, j'aurais eu très très peur sinon T-T
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lundi 25 novembre à 17h32
Eh oui, ils se connaissent depuis des lustres, vous en avez enfin la preuve !
Désolée de t’avoir effrayée alors :p
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mardi 26 novembre à 21h13