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Chimène Peucelle

dimanche 22 septembre 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 14

J. — On ne vous présente plus, Ayida. Les lwas qui ont intégré les Noctes au lieu de les combattre ne font pas l’unanimité auprès de leurs adelphes. Est-il vrai que vous avez gardé contact avec certains d’entre eux, toujours hors-la-loi, même une fois votre médaille en poche ?

Ayida — Totalement vrai ! Avec la bénédiction et la surveillance des Caciques, évidemment. Certains pourraient en profiter pour essayer de me soutirer leurs secrets… (rires)

J. — Le Baron Samedi fait-il partie de ces privilégiés ?

Ayida — Vous y allez franco ! Non, pas du tout. On donnerait cher pour avoir de ses nouvelles plus souvent, d’ailleurs. Mais il s’est fait discret depuis l’assassinat de Maman Brigitte.

J. — Vous n’avez pas peur des mots…

Ayida — De quoi ? Même si Brigitte l’a cherché, ça reste un meurtre. (froncement de sourcils) C’est difficile à avaler pour nous tous, Noctes ou non. Je pense pas que Samedi résiste longtemps à l’envie de se venger. On reste alertes pour assurer la sécurité de tous ceux à qui il pourrait s’en prendre, humains comme cryptides. [… ]

Interview réalisée par Jason Garday, extraite de l’Hébraïque, édition du 26 septembre 2013.




Attila se contemple dans la glace.

Exceptées trois mèches qui rebiquent et osent battre son front, ses cheveux ont retrouvé la brillance octroyée par la cire et la rigueur millimétrée qu’il leur a toujours imposées. La nuit a creusé ses traits et rougi le coin de ses paupières. De discrets cernes s’arquent au-dessus de ses pommettes, seuls sourires de son visage plongé dans une intense observation. Boursouflée de ses lèvres fines, sa bouche dévoile le haut de ses incisives, m’as-tu-vues comme les quenottes d’un gamin grandi trop vite. Le carré de sa mâchoire s’adoucit dans sa courbe décisive, et donne au bas de son crâne une rondeur impromptue.

Sous son cou s’évasent des épaules délassées dont l’ossature se devine juste sous la peau. Elles se prolongent en bras un peu trop noueux et en mains manucurées. Deux tétons roses tranchent avec le plat d’un torse aux pectoraux presque inexistants, aux abdominaux moins saillants que le discret nœud du nombril.

Sur ce corps blanc, infiniment plus chétif que le laissent supposer les coûteux costumes, pas l’ombre d’une pilosité autre qu’un duvet d’enfant.

Attila se contemple. Ce qu’il constate ne lui plaît pas. Et grossit la honte, plus épaisse que le moindre de ses muscles, de mesurer l’étendue de son échec sur cette silhouette presque malingre, aux antipodes du gentleman auquel il devrait ressembler.

Un bruit de drap dans la chambre, à côté.

Attila vrille ses yeux dans ceux du miroir et lui rappelle avec hargne, en s’agrippant au lavabo, toute la noblesse vindicative de son âme millénaire. Le corps comprend. Quelques ombres soulignent les reliefs de son ventre, une chair nouvelle élargit ses épaules et une fraîcheur bienfaitrice ravive le sang dans ses veines. Il aplatit ses cheveux d’une main apaisée, dédie à son reflet retrouvé un acquiescement satisfait, puis s’empresse de quitter la salle de bain.

À côté de la baignoire, un tube de rouge à lèvres côtoie son pot de cire et son mascara.



Tarja n’a pas allumé la lampe de chevet. La grisaille matinale qui échappe aux rideaux nimbe sa peau d’argenté avant d’échouer dans sa chevelure emmêlée. Assise en tailleur, elle pianote sur l’écran de son téléphone. Attila ignore les geignements d'Ivan dans le couloir, remis de la frayeur d’avoir un second cryptide dans son appartement, et va s’asseoir à côté d’elle. Il caresse de mémoire le tracé de la Ridill grandeur nature dont la garde, tatouée sur ses épaules comme des ailes angéliques, se prolonge en lame le long de sa colonne vertébrale jusqu’au creux de ses reins. Sur le plat de l’arme se déchiffre un mot en futhark, le syllabaire de ses ancêtres vikings : “Skamöld”, “le temps de l’épée”. Le prénom de sa mère. Sur l’omoplate droite, un crâne de sanglier aux défenses ébréchées honore son animal totem, découvert dans les plus pures traditions amérindiennes avec Chulyen, moins d’un mois après qu’elle a débarqué aux États-Unis.

Attila sait que sa nuque, comme celle de Sigrid, s’orne d’une plume de corbeau, imposée dans ses jeunes années par un Odin superstitieux et soucieux de l’avenir qui attendait ses filles hybrides. Précédemment cachée par sa tresse de valkyrie, elle fait office de porte-bonheur et ombrage Tarja de la bienveillance d’Hugin et Munin, les corbeaux-lieutenants du dieu borgne. Pas une fois elle n’a attaché ses cheveux depuis son retour en Europe. Il se demande si c’est par crainte d’exposer la plume.

Quand il arrive au bas de Ridill, Tarja abandonne son téléphone. Elle se rallonge en entraînant Attila avec elle. Pas plus que lui elle n’est gênée par l’absence de chauffage dans la chambre – ses racines nordiques l’en empêchent. Attila repousse le drap qui la recouvre pour considérer un curieux symbole dans le creux de son plexus solaire, juste sous sa poitrine.

« Ça n’était pas là la dernière fois.

— Je l’ai fait en Amérique. »

Son accent états-unien lui colle d’exquis frissons.

« Qu’est-ce que ça représente ? »

Elle tourne la tête et il s’en veut. Il n’a découvert la signification de ses autres tatouages qu’indirectement, grâce à leur profonde amitié, et poser ce genre de question relève de l’intrusion pure.

« Évite de demander, la prochaine fois. Mais pour celui-là, je peux bien te répondre… parce que c’est toi. »

Elle saisit sa main et lui fait détailler les traits archaïques en frôlant ses seins.

« C’est un assemblage de runes futhark. En verbaliser la construction exacte serait trop compliqué : retiens que ça favorise l’épanouissement d’un couple, au sens large du terme, et que ça se nourrit de l’amour d’autrui pour protéger le porteur. Chulyen l’a aussi, au même endroit que moi.

— Et tu crois que j’ai suffisamment nourri ces runes depuis hier soir ? se surprend-il à susurrer avant de l’embrasser.

— Elles ne s’assouvissent jamais. »

Elle l’enlace de ses bras puissants et il savoure cette proximité dont ils sont trop souvent privés. Les embouteillages parisiens s’éveillent derrière les volets et parasitent leurs oreilles de vilains bruits de moteur.

« Attila. »

Il n’aime pas du tout ce ton.

« Les Noctes qui m’ont examinée à Washington ont évoqué d’autres cas de contamination décadente. Ils n’ont pas voulu en dire trop devant moi, alors ils ont parlé en sioux pour me coincer. Mais j’ai appris les bases de la langue avec Chulyen… »

Toute envie de batifoler déserte instantanément l’esprit d’Attila.

« Ne m’interroge pas là-dessus, s’agace-t-il. Que tu aies eu connaissance d’informations confidentielles est assez problématique comme ça.

— Épargne-moi cet air hautain. Tu sais que je ne suis pas du genre à crier les secrets du Möbius sur les toits – surtout quand ils me concernent.

— Jaspe va te tourner autour pour en apprendre plus. Sans parler de Chulyen.

— Jaspe n’obtiendra de moi que du silence ou des mensonges. De toute façon, je ne comprends presque rien à son français à cause de son horrible accent. Quant à Chulyen… Ne me prends pas pour une imbécile. On m’a fait traverser l’Atlantique une fois, sous haute surveillance, pour me ramener près de Jaspe et dans la sphère d’influence de mon père. Si j’ai bien compris ce qu’ont dit ces Noctes, il est probable que je ne revoie l’Amérique qu’une fois la Décadence identifiée et maîtrisée. Ce qui, au train où vont les choses, n’arrivera pas de sitôt. »

Décontenancé par ce flot de paroles, Attila prend une seconde de réflexion. Il sent brûler la détermination de la valkyrie et se déverser sur lui toute l’inquiétude qu’elle exsude sans s’en apercevoir. Il convient en son for intérieur que de toute manière, il a toujours eu du mal à lui refuser quoi que ce soit.

La Décadence met sa vie en danger. Peut-être qu’en parler l’aidera à se préserver ?

« Qu’est-ce que tu as appris, exactement ?

— Qu’il y a eu d’autres contaminés à travers le monde ; systématiquement, en fait, quand la Décadence s’est manifestée. Toujours des cryptides et, à notre exception à Jaspe et moi, toujours des divinités. Plus un seul n’est en vie à ce jour. »

À la volupté de la valkyrie se substitue une tension qui envahit et contracte chacun de ses membres.

« Ils n’ont pas dit ce qui les a tués. Leur statut divin et leur contamination étaient leurs seuls points communs. »

Attila s’efforce de réfléchir vite, pour alléger son fardeau sans en dire trop.

« Il y a des choses que je sais, des informations que j’ai la formelle interdiction de communiquer. Toutefois je peux te rassurer quant à la cause de leur mort : d’après nos multiples expériences et analyses, elle n’est pas liée à des facteurs décadents. Du moins pas assez importants pour qu’on laisse la chose se reproduire. »

Pour lui servir ces broderies, il a remisé au fond de lui la part sensible qui pourrait trahir ses mensonges. Il soutient sans ciller le regard de sa belle, dans l’attente de son acceptation tacite.

Après une interminable latence, elle soupire. L’orage est passé.

« Je vais te faire confiance. Et garder pour moi tout ce que j’ai pu entendre, de ta bouche ou de celle des autres agents. »

Attila l’en félicite intérieurement. La situation est suffisamment compliquée sans qu’elle y mêle son désir de vérité. Il semble que son idée soit partagée. Tarja l’embrasse à son tour et il oublie volontiers la gravité de ce dont ils discutaient à l’instant. Ils ont la journée devant eux pour pleinement savourer leurs retrouvailles.

Il donne à la valkyrie s’abandonnant dans ses bras tout l’amour que ses runes pourront absorber ; sans s’offusquer qu’elle ne lui rende pas la pareille.

Ce genre de réjouissance ne trouve plus d’écho dans son corps depuis des décennies.

Plus tard, Tarja dort à nouveau. Attila s’est douché et a sorti de ses placards de quoi lui préparer un brunch gargantuesque – après s’être assuré que son bol breton était correctement dissimulé derrière de la vieille vaisselle. Il résiste à la tentation d’écouter un peu de jazz pour ne pas la réveiller. Sustenté de pâtée, Ivan fait le mort sur le canapé.

Son téléphone vibre quand il sort les haricots de la casserole.

« Bonjour. Foyer de Paris, 13h. Cordialement. »

Attila suspend ses mouvements. Inspire, expire. Heureusement qu’il a renoncé à son projet d’emmener Tarja déjeuner au Gabriel. Il va la réveiller, la somme de se laver rapidement pour pouvoir profiter du petit-déjeuner.

« Je dois retourner au Foyer et pour ces histoires de sécurité, tu es obligée de m’accompagner. La Cacique veut me voir en début d’après-midi. »



Après l’enfilage méticuleux d’un costume, un repas pressé et un taxi cryptide, il arpente les couloirs du Foyer à la recherche du nouveau logement de Tarja. Une chambre, sans doute voisine de celle de Jaspe, lui a été attribuée dès l’annonce de sa venue en Europe.

Si la fréquentation du Foyer ne retrouvera pas toute sa fluidité tant qu’Ataraxa demeurera dans ses hauteurs, il est désormais aux trois quarts accessible pour les Noctes qui y travaillent. C’est dans un nuage de myrtille poivrée qu’ils montent au deuxième étage, celui des résidents. Sigrid les y attend, flanquée d’une Jaspe effacée par son aura de valkyrie.

« Tu as interdiction de quitter le Foyer, annonce-t-elle à sa jumelle en la débarrassant de sa valise. Parce que tes onces de magie corporelle doivent rester pures pour être analysées en labo. Alors que tu as passé la nuit dans le seizième ! On y croit, à cette bouffonnerie ?

— Garde ta vulgarité pour ta sphère privée, la tance Attila. Tu es ici en tant que Nocte.

— Ça ne me dérange pas, oppose Tarja. Pour les médecins, je suis encore convalescente.

— Je voulais t’emmener en ville avec Jaspe ! Qu’on se promène entre filles ! »

À côté d’elles, Jaspe oscille de la tête à chaque fois que la parole change de bouche, déboussolée par leur anglais trop rapide pour ses oreilles de vosgienne. Elle cligne des paupières à l’ouïe de son prénom mais n’intervient pas, sans doute trop fière pour trahir sa médiocrité linguistique.

« Ça me fait chier pour vous, surtout. Avec Bastian, on va devoir faire des aller-retour entre chez moi et ici pour vous approvisionner en bonne bouffe, en jeux, en films… Parce que Jaspe, elle en a vu qu’une dizaine dans sa vie, de films, et ça se limite à des vieux muets et à Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, qu’ils ont diffusé dans le seul cinéma près de sa putain de vallée. Toute une culture à refaire, c’est un vrai scandale. Et la musique, j’en parle même pas ! Heureusement que les vouivres vivent longtemps, parce qu’il va en falloir, des années, pour qu’elle rattrape son retard !

— Intéressant, lâche Attila plus par automatisme que par véritable dédain.

— Vous parlez de moi ? réagit enfin Jaspe en osant un mignon sourire.

— Chulyen m’appelle, s’excuse Tarja en s’éloignant. Je vous retrouve plus tard. »

Attila entend quelques mots d’amérindien, dont il serait bien en peine d’identifier le dialecte, qu’elle glisse au téléphone. Quand elle disparaît au tournant du couloir, il s’aperçoit que Sigrid et Jaspe semblent attendre une réponse de sa part.

« Pardon, vous disiez ?

— J’ai amené un repas coréen pour Jaspe, mais il y a assez pour trois si on se limite un peu. Ça te tente ?

— J’ai déjà brunché avec Tarja et la Cacique m’attend pour un entretien à treize heures. Régalez-vous.

— Avec plaisir, mon bon monsieur. »

Il grimace quand sa rocaille de voix écorche le français, mais elle poursuit sans s’offenser :

« Si tu vois Bastian d’ici-là, dis-lui de nous rejoindre avant de sauter sur Tarja, histoire qu’elle s’accorde un peu de repos entre deux retrouvailles. »

Elle a le mauvais goût de lui faire un clin d’œil. Il prend soin de ne surtout pas relever.

« Je transmettrai. Bon appétit. »

Jaspe la suit comme un animal bien dressé et il décide d’emprunter les escaliers pour rejoindre le sixième étage.

De la jalousie ? Diantre non. Il sait comment Tarja fonctionne, combien elle dépend de l’équilibre auquel elle accède, par contradiction, en multipliant ses amants.

Chulyen est l’apaisement qui fait office d’armure contre la violence des siens. Bastian est l’exutoire, l’autre animal qu’elle a trouvé sur son chemin de bestialité étouffée. Attila est… l’acceptation. Le relâchement. Ils se sont réunis dans une solitude à laquelle ils se cantonnaient pour mieux se protéger.

Il n’éprouve qu’une seule contrariété devant cet arrangement, convient-il en ignorant le regard lourd d’inimitié que lui porte une goule claudicante en le dépassant sur un palier. Celle de constater que si elle peut devenir intime avec des personnes aussi puissantes et influentes que Chulyen et lui, elle continue tout de même de fréquenter un lycanthrope. La lie des cryptides.

« Bonjour, Attila. »

En parlant du loup…

« Bonjour, Bastian. En quoi puis-je t’aider ? »

Devant lui, l’ombre du colosse dégringole déjà les marches.

« Tu as amené Tarja ici ce matin. Tu sais où elle est ? »

Son odeur de bête prend au nez, même à un mètre de distance. Sa couverture de voirloup pourrait en souffrir. Il devrait recharger ses amulettes de protection, mais Attila ne gaspillera pas sa salive à le lui faire remarquer.

« En train de rattraper sa nuit. Laisse-la se reposer. Sigrid est avec Jaspe, si tu veux. »

Il daigne lever les yeux et croise les prunelles primitives que Bastian a verrouillées sur lui.

« Ça marche. Merci. »

Après une interminable prolongation de leur face à face, qu’Attila soupçonne être une pathétique tentative d’étaler sa virilité, le lycanthrope se décide enfin à suivre le chemin tracé par son ombre. Revanchard, mais pas fou. Attila se recoiffe et constate à sa montre que cet animal l’a presque mis en retard. Peu lui importe ce que les Caciques aiment à lui faire subir pour l’envoyer sur le terrain ; qu’ils aient au moins la décence de le tenir éloigné des cryptides qui ont mérité leur survie.



« Il y a plusieurs choses dont nous devons parler. »

Face à lui, la Cacique a posé les mains sur ses genoux dans une symétrie aussi admirable que dérangeante. Aucune aménité ne flatte la transparence de ses dents ; ses yeux trop fixes scannent Attila de bas en haut.

« La rencontre d’hier, je suppose.

— Pas que. »

Un sourire automatique étire ses lèvres. Attila n’a jamais pu la supporter très longtemps malgré leurs points communs. Il aimerait croiser les jambes, sortir sa cigarette, ne serait-ce que passer une main sur sa coiffure, mais la magie titanesque de la Cacique le fige sur sa chaise comme un jackalope dans les phares d’une voiture. La nudité de son “bureau”, censée lui inspirer détente et sérénité, réveille en lui des angoisses oubliées.

« J’ai chargé Eunomie de faire rédiger des rapports individuels à nos deux petites hybrides. Mes conclusions rejoignent celles de nos scientifiques : elles auraient pu naître avec ces stigmates tant ils sont bien intégrés à leurs cellules. Aucune régression possible et toute tentative leur est douloureuse. Entrope envisage de les examiner à son tour.

— Tarja a entendu parler des précédents contaminés, par des agents à la langue trop pendue. Il faudra les sanctionner.

— Elle t’a interrogée ?

— Elle a déduit que leur mort était due à leur contamination. Je l’ai détrompée sans développer, histoire qu’elle garde ses découvertes pour elle.

— Sage décision. Peut-être en apprendrons-nous davantage si elle ou Jaspe nous quitte dans les jours à venir. »

Il soutient son regard. Le coup bas est trop facile pour le blesser.

« Entre Caciques, nous avons choisi de nouvelles approches à mettre en place pour les étudier. Nous vous tiendrons au courant.

— Est-il pertinent de les laisser sortir du Foyer avec une escorte amoindrie ? Évidemment que Tarja ne supportera pas l’enfermement, que Jaspe va nous casser les pieds pour découvrir Paris. Cependant… »

Il s’interrompt : à l’écarquillement de ses yeux, il comprend que la Cacique va parler.

« Je suis heureuse que le sujet t’inquiète, énonce-t-elle avec une ostensible délectation, car c’est toi qui seras chargé de les maintenir sous une constante surveillance à leur insu. Surveillance dont tu seras le principal acteur, avec quelques agents de confiance. Tu les choisiras et les organiseras autour de nos deux protégées. Sigrid Sørensen est incluse d’office dans l’équipe et nous mettrons son lycanthrope au vert un moment. Ça corrigera la tentation de liberté qu’il a pu approcher en Norvège. »

Après cette mission de chaperonnage avec Jaspe, il aurait dû s’y attendre. Il ne voit aucun inconvénient à protéger Tarja, mais elle…

« Dans le Foyer, elles sont à la charge d’Eunomie. À l’extérieur, à la tienne. Un système qui a toujours fonctionné jusqu’ici.

— Évidemment, Cacique.

— Nous occuperons Jaspe avec ses examens et nous ferons traîner le dossier qui identifiera son père. Pour Tarja, j’ai toute confiance en toi et en son encombrante famille.

— J’en suis honoré, Cacique.

— Parfait. Alors passons au point suivant. »

Il honnit la façon dont son visage se recompose muscle par muscle, à la manière d’un robot, pour substituer à sa bienveillance de façade une expression presque menaçante.

« Nous avons identifié et détruit, à New York, une exposition picturale intitulée “Persona”, qui visait à dénoncer l’implication du Möbius dans les guerres de la Trentaine.

— J’ignorais tout de son existence.

— Je l’espère, car Greta Leir l’a visitée avant l’arrivée de nos Noctes. »

Attila ne peut masquer sa surprise.

« Et vous l’avez laissée repartir ?

— Un employé de la galerie l’a identifiée quand elle a quitté les lieux. Heureusement, les caméras montrent qu’elle n’a pris aucun cliché de la pièce compromettante.

— Tant mieux. De quelle manière suis-je concerné par le problème ?

— Je n’évoque cette affaire que pour mieux t’introduire à la suite. Pour échapper à une offensive nocte la semaine dernière, la Catrina a quitté sa souricière mexicaine pour la Nouvelle Orléans du Baron Samedi. À cause des contretemps imposés par la poursuite d’Otton en Europe, nous avons momentanément laissé son cas de côté. Cependant… »

C’est là que le bât va blesser, il le pressent dans ses entrailles.

« Si nous avons laissé filer Greta à New York, elle est réapparue près de la nouvelle planque de Catrina. Elle s’y est rendue deux jours après l’arrêt de l’exposition. »

Les yeux de la Cacique l’évident à la recherche du moindre faux-semblant.

« Nous serions curieux de savoir si tu avais eu connaissance de cette inquiétante collaboration.

— Bien sûr que non, Cacique. Je vous en aurais immédiatement avertis. Comme je l’ai toujours fait jusqu’ici quand de vieux ennemis du Möbius ont choisi de resurgir en me croyant fiable.

— Ne joue pas au bon élève. Tu as la sympathie d’Entrope ; pas la mienne.

— Je ne crois pas avoir été source de contrariété pour le Möbius depuis… oh, un bon demi-siècle.

— C’est tout à ton honneur. Mais tu nous connais : nous sommes promptes au scepticisme. »

Une paix glacée naît dans le cœur d’Attila et s’étend jusqu’à sa bouche.

« Je vous ai déjà informés, à plusieurs reprises, que Greta ne m’a plus contacté depuis notre… altercation de 1933. Il doit s’agir de l’unique ennemie du Möbius qui ne me considérera plus jamais comme un allié. »

Il laisse un peu de douleur filtrer sur son visage. L’étau qui le paralysait semble s’alléger ; l’expression de la Cacique est impossible à décrypter.

« Je me contenterai de cette réponse pour le moment, conclut-elle en s’exhibant jusqu’aux canines. Tant que nous sommes sur la même longueur d’ondes, nous n’avons aucune raison de mettre ta parole en doute. »

Elle superpose les mains sur ses genoux. Sa robe neutre et ses ballerines se marient mal avec les rides qui parsèment son corps : une attitude d’enfant sage dans un corps sénile.

« Le mystère entourant la fuite de Catrina est résolu maintenant que nous connaissons l’individu l’ayant protégée et mise à l’abri en l’absence de Samedi. Il en faudrait trois comme toi pour coincer cette vampiresse. »

La débrouillardise de Greta a cessé de l’étonner depuis longtemps. Elle s’est sortie de pires situations que celle-ci. Qu’elle soit ou non avertie d’une menace, elle trouve toujours l’angle mort nécessaire à sa survie.

« Cela va de soi, agrée-t-il en soutirant à sa tête un acquiescement de bon effet. Les Noctes seront-ils avertis de ce nouveau front commun ?

— Il sera évoqué par l’Hébraïque. Tout ce qui concerne Greta est bon à exploiter médiatiquement. »

Attila retient l’acerbe remarque qui lui brûle la langue quant à la façon dont les Caciques gèrent leur communication.

« J’ai eu beaucoup de mal à contacter Entrope après ma mission à Villenval, déclare-t-il à la place. Je voulais parler avec elle de la potentielle relation entre la Décadence et le sceau d’espace-temps posé par la demi-gorgone. Elle va bien ?

— Nous avons abordé le sujet entre nous. Ne t’en préoccupe plus. Et la prochaine fois, n’use pas d’Eunomie comme d’une messagère, merci. »

Il devrait, bon joueur, baisser les yeux sans répliquer. Mais sa sécheresse l’horripile et il omet l’humilité. Les quelques minutes passées dans ce bureau lui agacent déjà les nerfs.

On lui cache des choses. Sur la Décadence, sur ce qui élimine ceux qu’elle contamine. Si on lui a ordonné de mettre en place une surveillance défensive, c’est qu’il y a un agresseur bien tangible à appréhender. Il ne peut prétendre à l’envergure d’un Cacique, mais son ancienneté et son expérience ont toujours fait de lui un Nocte exceptionnellement qualifié. Il aurait aimé qu’on le juge digne d’être dans la confidence.

Ou peut-être espérait-on qu’il s’avère plus débrouillard. Savoir que Greta s’est acoquinée avec les psychopompes d’outre-Atlantique et qu’elle a réussi à visiter une exposition d’art anti-Möbius avant sa destruction l’impressionne, et lui rappelle de précieux souvenirs. Il s’est ramolli. Ces derniers temps, il n’a suivi l’actualité cryptide que sous le filtre hautement subjectif de l’Hébraïque ; une erreur qu’il faudra corriger dans les plus brefs délais.

« Je te trouve agité. Trop frondeur. »

Sa voix lui transperce la poitrine.

« Attention à toi, Attila. Nous n’aimerions pas que tu retombes dans tes mauvaises habitudes.

— Moi non plus, Cacique. »

Il détend les épaules et courbe la tête, lèvres pincées pour contenir le vent de révolte qui gronde dans sa gorge.

« Fais preuve d’un peu de patience. J’en ai presque terminé et la suite devrait te plaire. »

Il hausse poliment les sourcils.

« Après l’incident qui nous a permis de remettre la main sur le Marchand de Sable en Suède, le Baron Samedi a pris la fuite de son côté. Mais nous sommes parvenus à conserver sa trace. Il est resté en Europe, a vagabondé dans plusieurs pays jusqu’à l’est et a fini par passer la frontière française par les Alpes tôt ce matin. »

Arriver par les Alpes en partant de l’Europe du Nord ? Attila n’y voit qu’une seule explication.

« Il a soigneusement évité le Danemark, la France et le sud de l’Italie. S’il vient finalement à nous après un passage éclair dans les Balkans, sa prochaine destination est facile à deviner.

— Les Vosges.

— Tout à fait. »

D’une manière ou d’une autre, Samedi et Catrina – et Greta, se corrige-t-il – ont eu vent de la Décadence et mènent leur propre enquête sur le sujet. Tant qu’ils ne trouvent pas comment tourner ses ravages à leur avantage…

Les paumes anthracite de la Cacique glissent sur ses cuisses pour se réunir devant son ventre en une poignée de main solitaire.

« Ta mission commence ce soir. Tu vas trouver Samedi, le capturer et nous le livrer. Nous le voulons vivant. Bon retour à Villenval, Attila.

— Merci, Ataraxa. »



Commentaires

Encore plein d'infos dans ce chapitre ! La proximité entre Tarja et Attila est enfin complètement exposée, mais je ne me doutais pas que la petite coquine collectionnait les amants.
La réaction de mépris d'Attila pour les lycanthropes m'a faite sourire !

Sinon, les pièces commencent à s'emboîter autour de la Décadence, et des parias Samedi, Catrina et Greta... Curieuse de voir où tu veux nous emmener :)
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dimanche 22 septembre à 12h29
Comment tu parles de Tarja, toi ! L'important c'est qu'aucun ne se croie exclusif^^
Eh oui, Attila est très condescendant avec la majorité des cryptides. Il a sa propre idée de l'excellence...

Certains chapitres déjà publiés ont été légèrement remaniés pour mieux introduire ce futur passage avec Samedi :) Contente que ça te plaise !
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dimanche 22 septembre à 12h56