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Chimène Peucelle

samedi 27 juillet 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 13

Nous avons la certitude irréfutable que seules les vouivres descendant de Mélusine sont dotées d’une escarboucle d’émeraude. C’est pourquoi les dernières migrations de nos clans à travers l’Europe révèlent d’inquiétantes évolutions. Toutes les émeraudes ont abandonné les Vosges natives de leur ancêtre pour fuir vers le sud, dans les Alpes et jusqu’aux chaînes balkaniques. Cela dans un objectif de préservation, et dans la pathétique continuité de la centralisation qui secoue jusqu’aux sociétés humaines.

L’unique clan encore établi dans les Vosges à ce jour ne comprend plus qu’une seule petite de Mélusine dans ses rangs : Jacinthe Valenvers, née en 1959 et abandonnée à nos soins par sa mère. Je suis sa tutrice légale depuis sa déclaration administrative à la mairie de Villenval (88740), dont nous sommes l’éminence grise.

Extrait du Rapport d’observation sur les migrations de vouivres vosgiennes – 1970-1980, remis par Gersende Valenvers au Foyer de Nancy, 1981.



« Tarja. Enchantée. »

À son cou se balance une médaille de Nocte vierge, traversée par un ruban purpurin assorti à ses lèvres. Son français, teinté d’un fort accent étranger, roule le R de son prénom comme un coup de tonnerre. Sa main étreint celle de Jaspe avec fermeté et des cals parsèment ses doigts. Comme l’avait dit Sigrid, c’est une valkyrie d’une autre trempe : toujours nordique mais plus ténébreuse, moins grande gueule, plus sauvage. Sa voix grave racle ses cordes vocales en s’éteignant ; ces deux petits mots ont déjà fait éclore, dans la poitrine de Jaspe, une multitude de sensations. Les vibrations dégagées par Tarja encryptent des informations comportementales d’une incroyable diversité, qui bourdonnent dans ses oreilles et son nez. La côtoyer ne sera pas de tout repos.

« Vous ferez connaissance tout à l’heure, décrète Attila. Manquerait plus que vous soyez en retard. »

Pour les inciter à avancer, il effleure l’épaule de Tarja dans un automatisme galant mais perturbant.

Le Foyer du centre-ville est presque désert, interdit à la circulation depuis hier soir pour garantir l’anonymat de la Cacique. Dans le hall, plusieurs Noctes font le pied de grue en échangeant des banalités : si pas un ne la verra, certains espèrent sans doute percevoir une miette de sa puissance supra-divine depuis le rez-de-chaussée. Bien que Jaspe partage leur curiosité, elle n’a détecté aucune perturbation physique ou magique dans l’équilibre du Foyer depuis son arrivée. La Cacique doit prendre grand soin de se dissimuler.

« À tout à l’heure, mes beautés ! »

Sigrid salue dans leur direction, rayonnante dans un tee-shirt coloré dont les motifs géométriques échappent à toute logique. Elle n’est pas assez qualifiée pour les accompagner jusqu’à la Cacique : seuls les Noctes au ruban blanc ont ce privilège.

L’Ankou a amené Jaspe dans Paris tôt ce matin, sous la surveillance de deux Noctes, avant d’aller chercher Attila, Sigrid et Tarja à l’aéroport. Il semble que Copenhague ait rendu Attila exceptionnellement nerveux ; les fameux soucis familiaux des Sørensen, ou la perspective d’organiser cette rencontre avec la Cacique ? Un peu des deux, certainement. Pas une minute ne passe sans qu’il gratifie ses cheveux impeccablement coiffés d’une palpation de sécurité.

Tassés à trois dans l’ascenseur, ils montent. Jaspe attache ses cheveux sans plus se préoccuper de dissimuler son visage. Tarja a croisé les bras sur sa poitrine, tournée vers le mur, visiblement embarrassée par la proximité imposée par la cabine. Jaspe observe, fascinée, les particules magiques et phéromonales qu’elle échange avec Attila sans que ni l’un ni l’autre ne paraisse y prendre garde. Il y a entre eux une alchimie déroutante, intime peut-être, que leurs corps honorent avec un naturel désarçonnant.

Sixième étage : l’ascenseur s’arrête. Toujours aucune trace sensorielle de la Cacique.

Quand on a décrit à Jaspe les différentes fonctions de ce Foyer, on lui a tu ce qui occupe son dernier palier. Question de confidentialité, et même en s’y rendant avec Attila et Tarja, elle n’en verrait qu’une infime partie. Ce qui se trame tout là-haut tient du plus grand secret cryptide, surtout pour elle qui n’est qu’une Pupille du Möbius.

Au sol, une moquette en tout point identique à celle des autres étages, si ce n’est un degré d’usure plus prononcé. L’air sent le renfermé et la magie stagnante. Attila les guide dans une série de couloirs anonymes. Les portes blanches qu’ils dépassent ne comportent que de sibyllines inscriptions dont Jaspe ne parvient pas à déchiffrer les caractères.

« C’est un alphabet antique ? s’enquiert-elle à voix basse.

— Mieux, demoiselle : l’alphabet atlante. Seule une poignée de cryptides le maîtrise encore », ajoute-t-il sans dissimuler son orgueil.

La moquette étouffe leurs pas. Jaspe résiste à la tentation de faire claquer sa langue pour dialoguer avec ce monde aseptisé, avant que la boule obstruant sa gorge ne se rappelle à son bon souvenir : de toute manière, elle ne pigerait goutte aux échos sans ses oreilles de vouivre.

La porte devant laquelle ils s’arrêtent ne comporte qu’un seul mot d’atlante ; l’une des lettres est répétée quatre fois.

« La Cacique vous attend dans le bureau derrière moi, explique Attila. Vous la consulterez simultanément, sans limite de temps, et vous plierez à toutes ses exigences quelle que soit leur nature. Que je n’apprenne pas que l’une d’entre vous s’est avisée de lui désobéir. Cela vous coûterait cher. »

Il se recoiffe machinalement.

« Vous l’appellerez “Cacique” et ne parlerez qu’en réponse à sa parole. Pas d’insubordination, pas d’initiative personnelle. Vous êtes des phénomènes qu’elle étudie, pas des interlocutrices. »

Chaque consigne vient accroître l’angoisse de Jaspe. Si Tarja ne pipe mot, sa nuque s’est imperceptiblement raidie.

« Je vous attendrai dehors. Vous devrez garder un secret absolu sur ce que vous aurez vécu dans ce bureau, y compris avec moi. La Cacique me communiquera ce qu’elle juge bon de partager et le cas échéant, un échange entre vous et moi sera envisageable. Personne d’autre, est-ce clair ? »

Elles acquiescent en silence.

« Il va de soi que cette discrétion est aussi de mise entre vous deux, même quand vous vous pensez à l’abri des oreilles indiscrètes. Jaspe, tu seras gentille de garder pour toi les incessantes questions dont tu as pris l’habitude de nous gratifier dès qu’on se trouve à portée de votre voix. »

La vouivre sent ses joues chauffer de gêne.

« C’est l’heure, achève-t-il en regardant son poignet. Vous pouvez entrer. »

Il s’empare de sa médaille de Nocte et en colle la face sous la poignée de la porte. Jaspe suppose que seuls les rubans blancs sont en mesure de la déverrouiller. Une dizaine de secondes les sépare encore de la confrontation et son cœur s’égare. Et si la Cacique découvre que Tarja et elle renferment réellement des résidus nocifs de Décadence ; si elle les déclare contagieuses et dans la nécessité d’être mises en quarantaine, ou même exécutées ; si elle parvient, grâce à l’inimaginable étendue de ses pouvoirs, à rendre à Tarja la blondeur de ses cheveux, à elle la blancheur de sa peau ?

« Haut les cœurs, demoiselle. Veille à ne pas te laisser submerger comme le jour où tu as débarqué à Paris… »

C’est sur cette sibylline boutade qu’Attila leur cède le passage. Quand Tarja prend les devants en tirant le battant sur quelques centimètres, Jaspe comprend ce qu’il a voulu dire.

Des vagues d’énergie pure s’engouffrent dans la brèche et la submergent. La voilà, la puissance de la Cacique. Même Tarja, dont la nature cryptide n’est pas encline à la perception magique, titube et passe une main sur son visage ; sensibilité tactile, devine Jaspe. Muette et sourde, le nez bouché comme sous plusieurs mètres d’eau, la vouivre distingue les premiers centimètres d’un carrelage en damier et le pied d’une chaise. Ensuite, elle suit machinalement Tarja et dans son dos, la porte se claque.

La Cacique est assise là. Elle les regarde et leur sourit.

Une Cacique regarde, une Cacique sourit ? Jaspe ne pensait pas ça possible. Ce sont des légendes urbaines, des mythes de cryptides, des entités dont leur existence semble dépendre sans que la plupart d’entre eux ne les aient jamais vus. Que celle-ci soit humanoïde la décevrait presque ; Jaspe s’était imaginé des créatures des temps anciens, des reptiles, ou bien des êtres dont elle n’aurait même pas été capable de décrire la morphologie.

Mais la Cacique a forme humaine. Puisqu’assise là, elle les regarde et leur sourit.

Une robe de toile soyeuse habille la maigreur de son corps ; sous l’ourlet pendent deux pieds chaussés de ballerines enfantines. Ses cheveux, courts et crépus, se scindent en trois tresses plaquées au plus près de son crâne. Des rides froncent son front, son nez, ses joues et ses mains aux ongles ronds.

La Cacique se décline en tons de gris, parfois confondus dans les plis de sa robe ou au creux de sa clavicule. Par endroits, sa peau cendrée ternit au point de laisser distinguer un réseau de veines blanches ou le bout d’un os. Son sourire dénude deux rangées de petites dents qui, elles, accusent une totale transparence et honorent le gras d’une langue pressée contre ses gencives.

L’iris anthracite de ses yeux pétille d’une bienveillance insoupçonnée.

Jaspe ouvre la bouche, régule laborieusement son souffle, le nez saturé par l’odeur piquante de la magie. Devant elle, Tarja a enlacé son propre buste dans une posture instinctivement défensive ; elle fixe la Cacique sans ciller, statufiée, ramenée comme Jaspe à l’absolue certitude de n’être plus qu’une poussière pensante face à sa majesté.

La Cacique, avec une infinie lenteur, désigne deux chaises qui lui font face. Jaspe ne les avait même pas remarquées. Elle et Tarja s’y installent en mesurant chacun de leurs gestes, avec l’aigüe conscience de leur maladresse de mortelles. Une ampoule dissimulée dans un abat-jour crème les surplombe. L’écho de leurs pas résonne contre les murs nus.

« Rappelez-moi vos noms, mesdames. »

Sa voix est d’une étonnante douceur. Chacune de ses syllabes est un cadeau qu’elle leur fait. Elles s’exécutent et Jaspe se prend à espérer obtenir, en retour, son prénom à elle, qu’elle donnerait cher pour connaître malgré les réserves d’Attila.

« Et vous êtes toutes les deux hybrides… Étrange coïncidence. »

Le menton de la Cacique disparaît au milieu de sa paume dans une moue pensive ; le décolleté de sa robe se creuse et Jaspe, sans le vouloir, constate que sa poitrine est complètement plate. Un craquement osseux du côté de Tarja, perceptible pour son ouïe avertie, la ramène à la réalité : cette déclaration a accru la tension de la valkyrie – si c’était encore possible – et l’on devine sans peine ses épaules nouées sous sa veste militaire.

« L’hybridité pourrait attirer la Décadence ? »

Pas d’initiative personnelle. Jaspe déglutit.

« Ne tirons aucune conclusion hâtive, répond la Cacique avec affabilité. Peut-être en apprendrons-nous davantage aujourd’hui, grâce à vous. »

Il aura fallu moins d’une minute à Tarja pour désobéir aux directives d’Eunomie. Une chance que la Cacique ne semble pas lui en tenir rigueur.

« Nous allons commencer avec toi, Jaspe. Approche. »

Ce sourire-là n’est rien que pour elle.

« N’aie pas peur ! »

Est arrivé le moment qu’elle appréhende depuis des jours. Elle hausse le menton, rejette en arrière une mèche échappée de sa queue-de-cheval. La Cacique se lève à son tour et remonte les manches de sa robe ; le tissu glisse facilement sur sa peau glabre. Elles marchent l’une vers l’autre. Combien de cryptides se sont trouvés si proches d’un Cacique dans leur vie ? De près, les couches internes de son corps se dessinent mieux encore, comme chez un insecte ou une méduse. Quand elle frôle sa chemise de l’ongle en désignant son ventre, Jaspe sent sa respiration s’affoler.

« Il paraît que tu as fait preuve d’un grand courage pour venir en aide à notre cher Attila. Montre-moi cette fameuse escarboucle, s’il te plaît. »

D’elle émane une telle bienveillance ; le cœur de Jaspe s’apaise en une fraction de seconde. Elle dénoue le bandage qui lui enserre la taille, se retourne un instant pour le déposer sur sa chaise. Elle surprend un coup d’œil inquisiteur de Tarja et, sans réussir à lui en vouloir, revient vite face à la Cacique, un peu honteuse. Sa fierté de vouivre, la preuve quasi-irréfutable de son ascendance à Mélusine, a bien piètre allure depuis son départ de Villenval.

Les sourcils de la Cacique rebiquent quand elle découvre l’émeraude au vert terni, dont la fissure centrale n’est pas entièrement refermée. Des éclats se sont perdus dans la mairie quand Jaspe l’a transpercée, et si son organisme parviendra à reconstituer la matière organique, le processus s’annonce long… et douloureux.

« Ce sont tes griffes qui l’ont brisée de la sorte ?

— Oui, Madame.

— Tu en as gardé des séquelles ?

— Je suis bloquée dans mon enveloppe humaine, Madame. »

Ces mots rendent sa bonne humeur à la Cacique.

« Ce n’est que ça ! Et moi qui craignais le pire. Ma pauvre petite belle, je ne vais pas te laisser repartir dans cet état. »

Jaspe n’a pas le temps d’être surprise. La Cacique embrasse un doigt porté à sa bouche, puis le fait courir le long de la fissure.


Elle a sûrement hurlé. Ses jambes ont cédé, sa tête a rebondi contre le carrelage et un “Oh !” de surprise polie a échappé à la Cacique. Puis des mains alertes l’ont placée en position latérale de sécurité et elle a repris son souffle, boursouflée d’un trop-plein de magie.

« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »

Elle est revenue.

« Pas grand-chose ! Un coup de pouce pour aider la nature. »

Sa vouivre est revenue en son sein.

Au-dessus de son nombril pulse à nouveau la chaleur qui, aussi loin qu’elle s’en souvienne, ne l’avait jamais quittée avant la destruction de Villenval. Elle porte une paume tremblante à son ventre, caresse la pierre rayonnante d’énergie encastrée sous sa poitrine. C’est là, à sa portée, il suffirait d’une impulsion, d’une simple flexion de volonté… La sensation de ses oreilles qui s’allongent, des écailles qui percent sa peau lui arrache des larmes de joie.

« Garde le contrôle. Si tu te transformes maintenant, le Foyer va s’effondrer. »

La froideur de Tarja, tranchante dans sa voix autoritaire et dans ses doigts lui palpant la tête à la recherche d’une bosse, la ramène brutalement à la réalité. Après quoi la valkyrie vérifie son pouls – et certainement ses vibrations magiques du même coup.

« Pardonne ma spontanéité, jolie vouivre. J’aurais dû me rappeler la sensibilité des tiennes aux mutations magiques. »

La Cacique a reculé sans se départir de son calme olympien. Jaspe se relève avec prudence ; heureusement, son corps fourmillant répond à la perfection. Le bandage qui gît sur sa chaise ne lui sera plus d’aucune utilité. Quand Attila verra ce miracle…

« Ça va mieux ? Je n’en ai pas fini avec toi, loin de là. »

Se soumettre à l’expertise de la Cacique n’est plus aussi impressionnant désormais : Jaspe lui confie sans hésiter sa main droite, à demi-gangrenée.

« L’infection a progressé depuis ton départ de Villenval ?

— Non, Cacique.

— Il y a eu des analyses épidermiques, je suppose. Tu connais les résultats ?

— Un taux de mélanine très élevé, cause inconnue mais sans fondement magique apparent, même si ça paraît impossible. Ils l’ont comparé avec des échantillons humains, aucune ethnie au monde n’a une carnation aussi foncée naturellement. Ça se trouve chez les cryptides, mais ça ressemble davantage à de simples coïncidences qu’à des pistes fiables. »

La Cacique saisit délicatement sa main et suit le tracé d’une tache avec la pulpe de son pouce. Jaspe ne peut retenir un frisson quand elles échangent une once de magie ; elle s’efforce de rester impassible quand, dubitative, la Cacique lève la main entre elles deux, en approche son nez pour la renifler, et finit par darder une langue aux minuscules veines palpitantes jusqu’à lui lécher quelques millimètres de peau.

« Je vais stimuler un peu cette mélanine récalcitrante. Quoi qu’il se passe, tout sera réversible… »

Soudain inquiète, Jaspe sent la magie traverser ses os, se concentrer dans ses cellules ; une expérience inconfortable, qu’orchestre la Cacique doigts levés et sourcils obliques. Sous ses yeux ébahis, la tache ciblée reflue, puis gagne un bon centimètre.

« Dis-moi si tu as mal. »

L’instant d’après, l’impression qu’on brûle sa chair à vif.

« Aïe ! »

La Cacique la lâche et la sensation disparaît. La tache a repris ses dimensions originelles. Jaspe ne peut s’empêcher de dévisager la dame grise, dans l’attente angoissée de son verdict.

« Ce n’est pas de mon ressort, malheureusement. »

Elle s’attendait à plus explicite.

« Je me permets de garder pour moi les conclusions de mon analyse. Tu ne m’en veux pas ?

— J’aurais aimé savoir… Si vous y avez pris garde, évidemment…

— Oui ?

— Est-ce que vous avez découvert de quelle hybridation je suis issue ? »

La seconde qui sépare sa question de la révélation s’étire, dans une infinité de séquences durant lesquelles les dents de la Cacique sont une à une dévoilées par son étonnant sourire.

« À peu de choses près, oui. Mais je m’en voudrais de te lancer sur une fausse piste avant d’avoir pu confirmer mes hypothèses. Ce que je peux te dire, c’est que tu as du sang purement cryptide, éminemment reptilien, et très probablement asiatique. Attila te tiendra au fait de nos investigations. »

Asiatique. Aux antipodes de ses Vosges si chéries. Les rares vouivres qui enfantent le font avec le concours d’un humain, qu’elles tuent et dévorent après la reproduction. Il va de soi qu’elle tient sa partie vouivre de sa mère ; l’asiatique proviendrait de son père.

Jaspe, unique vouivre vosgienne de moins de deux cents ans, a un père cryptide. Peut-être encore en vie.

« Merci pour ta coopération. Tu peux te rasseoir. »

Jaspe obéit mécaniquement, perdue dans l’incongruité de ses pensées. Jusqu’ici, elle pensait ses anomalies anatomiques issues d’une mutation génétique, favorisée par sa jeunesse et son ascendance à Mélusine. Les mystères de la biologie cryptide, profondément influencée par les effets aléatoires de la magie sur leur organisme, occasionnent parfois des cas particuliers comme les siens. Découvrir un lien entre ces spécificités et ses origines est difficile à assimiler.

Tarja se lève. La raideur de ses mouvements interpelle Jaspe. Elle se résout à mettre ses interrogations de côté, le temps que finisse l’entretien. La posture impeccable de la Cacique lui fait gagner quelques centimètres sur son interlocutrice, dont la nuque rentrée traduit une circonspection aux limites de l’hostilité.

« Détends le dos. Redresse la tête. Regarde-moi. »

Les ordres claquent avec une dureté insoupçonnée qui glace Jaspe au plus profond de ses os. Tarja obtempère, toujours emplie de méfiance mais désormais soumise à l’autorité qu’irradie la Cacique. C’est phéromonal, animal. La part reptilienne de Jaspe, plus alerte que jamais, en souffre presque.

« Si ces choses qui vous souillent ont bel et bien à voir avec la Décadence, c’est sur toi que je les piégerai le mieux, susurre la Cacique en caressant le visage de la valkyrie. J’attends de toi la plus exemplaire des coopérations. Compris ?

— Oui, Madame. »

Le timbre de Tarja se perd dans une longue expiration. Les mains grisâtres s’égarent sur ses tempes, pincent une mèche, en tirent une autre comme pour en éprouver la résistance. Elle ne bouge pas d’un iota quand les doigts graciles s’enfoncent dans sa chevelure et y rampent jusqu’à s’arrimer au plus près de son crâne. Jaspe observe avec fascination leurs silhouettes immobiles, leurs regards fichés l’un dans l’autre comme pour un duel à mort.

« Dis-moi si tu as mal. »

Le dos de Tarja veut retrouver sa courbe défensive mais se contracte, bloqué par l’emprise arachnéenne. Elle lève un index vacillant et la Cacique recule prestement ; quand la valkyrie tangue, incertaine sur ses appuis, Jaspe se lève pour lui apporter son assistance. Tarja s’appuie une demi-seconde sur son bras avant de retrouver son assiette. Pas un seul de ses cheveux n’a retrouvé sa blondeur d’antan, que Jaspe imagine en tout point semblable à celle de Sigrid.

« Je vous remercie, mesdames. Ça sera tout pour aujourd’hui. »

Jaspe se retient à temps d’essayer d’en savoir plus. Mais elle voit à son expression que Tarja partage son étonnement devant cet abrupt congédiement.

« Ne soyez pas si sombres ! Vous n’imaginez pas l’importance de votre témoignage. Allons, bon vent. »

Le sourire de la Cacique est d’une froideur polaire. La salutation de Jaspe meurt au bout de ses lèvres. Elle fait demi-tour, récupère le bandage superflu sur sa chaise et ouvre la porte pour laisser passer Tarja.

C’est quand elles sortent enfin qu’elle trouve ce qui a dérangé son inconscient tout au long de l’entrevue : pas une seule fois la Cacique n’a cligné des yeux.

Attila les détaille de la tête aux pieds avec minutie quand elles ressortent. Son visage ne tarde pas à trahir une blessante déception.

« Je suppose qu’il était déraisonnable d’espérer vous retrouver sans ces stigmates… L’entretien vous a-t-il paru fructueux ? »

À ces mots, l’inquiétude de Jaspe s’envole et elle ne peut dissimuler la joie qui lui revient en boomerang.

« La Cacique a guéri mon escarboucle. Je devrais pouvoir me transformer à nouveau. Et elle pense avoir identifié mon second parent cryptide !

— Je me disais bien que tu avais retrouvé ton odeur de reptile, admet Attila avec ce qui ressemble à un rictus empreint de bienveillance. Félicitations.

— C’est la Cacique qu’il faut féliciter. Ça a duré longtemps ?

— Il est treize heures trente-six. Votre rendez-vous a duré six minutes exactement, demoiselle. »

Seulement six petites minutes, qui lui ont semblé durer une demi-heure. À croire que les Caciques distordent le temps.

« J’aimerais retrouver mon enveloppe reptilienne avant d’aller déjeuner. Ça serait possible ?

— Évidemment. Nous allons faire un tour au sous-sol. »

Tarja préfère les accompagner plutôt que d’aller retrouver Sigrid ; Jaspe ne peut s’empêcher d’y voir une curiosité qui flatte son égo. L’ascenseur les emmène au sous-sol du Foyer, où sont creusés un gymnase et des salles-défouloir pour les cryptides à gros gabarit qui visitent parfois Paris.

Ils s’enferment dans l’une d’elles avec deux scientifiques surexcités. Jaspe marche seule jusqu’au centre pendant que tous vont s’abriter dans une bulle de plexiglas à côté de l’entrée.

Quand elle s’immobilise, une vague d’endorphine lui fouette les veines : elle résiste à la pulsion de céder à la métamorphose dans la seconde. À Villenval, elle se fichait bien d’abîmer ses vêtements comme lors de sa fuite avec Attila. Mais à Paris, il faut honorer la bienséance.

Ça la démange. Elle se déshabille sans pudeur, jette tout dans un coin et ferme les paupières.

Une souffrance cathartique la déchire quand son escarboucle tire des traits de magie brûlante dans chaque parcelle de son être. Elle lui taillade la peau, implose dans ses organes, brise ses os.

Un hurlement lui lacère la gorge et perd en octaves quand sa bouche devient gueule.

Elle avait oublié à quel point c’était bon.


Savourer.

Chuchotis, applaudissements, déclics d’un obturateur. Le choc du plafond contre son front quand elle étire le cou, celui d’un mur contre l’extrémité de ses ailes déployées. Le ronronnement d’une forge ardente dans son ventre, le rayonnement de l’émeraude qui réchauffe son poitrail.

Faute d’entraînement, ses oreilles ont oublié le langage humain, celui que babillent les silhouettes admiratives qui n’osent pas s’approcher d’elle. Leurs noms défilent dans son esprit sans qu’elle parvienne à en retrouver les exactes sonorités.

Coordonner les pattes dans quelques pas avant, arrière. Plier et déplier les ailes, secouer la tête, éprouver le balancement de la queue. Tout fonctionne. Si un ciel la surplombait, elle aurait déjà décollé à sa rencontre pour retrouver la fraîcheur du vent sur ses écailles. S’impose la certitude, de sa part humaine certainement, qu’il faudra faire preuve d’une grande patience avant de pouvoir voler à nouveau.

La clarté chirurgicale de la salle met vite ses sens en difficulté. Rien ici n’est exploitable pour son acuité de vouivre : les sons reviennent anesthésiés par les murs insonorisés. L’air stagnant flaire le plastique, les médicaments. Mais, garder ailes et écailles le plus longtemps possible ; juste pour être sûre. Apprécier l’évidence de ne plus être amputée d’une moitié d’existence.

Finalement, la faim vainc.

De retour dans son corps de peau, Jaspe s’étire avec délices puis remet prestement ses vêtements. Déjà les scientifiques accourent, chargés de questions. Un soudain vertige lui fournit le parfait prétexte pour éloigner leur curiosité.

« Après le déjeuner, décrète-t-elle en dégainant son plus beau sourire de mairesse. Sinon, messieurs, je vais vous tomber dans les bras… »

Elle achève de renouer sa queue-de-cheval quand Tarja arrive à son niveau et pose une main dans son dos.

« On mange ensemble. Seule à seule. »

Sans se laisser désarçonner par sa proximité, Jaspe se laisse porter en appréciant l’appui salvateur de la valkyrie. Attila les suit de près.

« Ta forme reptilienne a un gabarit impressionnant, souligne-t-il une fois dans l’ascenseur. Peut-être un record en France, même en incluant les clans alpins. Ça provient peut-être de ton hybridité. »

Jaspe reste silencieuse, encore secouée.

Le premier étage du Foyer héberge sa cafétéria et son réfectoire. Bas de plafond, il est égayé par une décoration vintage qui s’accorde mal avec la modernité du bâtiment. Des cadres exhibent des affiches de vieux films sur certains murs ; Jaspe n’en connaît aucun. Si d’ordinaire des cryptides mangent ici à toute heure du jour et de la nuit, les locaux sont pour l’instant toujours interdits à la fréquentation. Affamées par leur matinée, Tarja et Jaspe sortent du réfrigérateur des plats carnés, qu’elles réchauffent au micro-ondes et s’installent dans un curieux silence.

« On aimerait discuter de la Cacique, avoue Jaspe à un Attila relaxé par le bon déroulé de la matinée. Juste entre nous, c’est possible ? »

Il quitte la cantine pour leur éviter toute déconvenue. Elles font un sort à leur assiette avant que Tarja ne reprenne la parole :

« Tu parles anglais ?

— Pas vraiment. »

Si Jaspe a acquis de bonnes bases grâce à ses premiers cours, elle est encore loin de pouvoir tenir une conversation.

« Dommage. Mon français est approximatif. »

La valkyrie boit une gorgée d’eau pour s’éclaircir la voix.

« Malheureusement, on ne trouvera pas de meilleur endroit pour discuter. Tu sais ce qui m’est arrivé à Winchester ? Aux États-Unis ? »

Jaspe doit se pencher pour entendre ce qu’elle dit ; elle secoue la tête.

« Une grande maison en Californie. Infection de Décadence. J’étais en mission sur place et c’est là-bas que… »

Une hésitation ; elle triture une mèche dans son cou.

« Cette couleur, quoi. Comme toi. Je me suis évanouie dans la maison et on m’a retrouvée avec ces cheveux. Je ne me souviens pas de comment c’est arrivé. »

Elle balaie les alentours du regard dans un brusque accès de paranoïa.

« Il me reste des émotions, des images. Rien de très précis. Je veux savoir si tu as vu la même chose que moi. »

Elle vrille dans les yeux de Jaspe son regard tempétueux. La vouivre s’étend contre son dossier et se compose une moue de circonstance.

« J’aimerais pouvoir t’aider à tirer ces mystères au clair, déplore-t-elle. Villenval, le village vosgien dont je suis originaire, a été détruit par la Décadence. Mais les circonstances qui m’ont menée à entrer en contact avec elle relèvent d’un secret professionnel dont je ne peux parler qu’avec une poignée de Noctes. Je regrette que tu n’en fasses pas partie. »

Tarja dissimule un soupir, trahi par le creusement de son ventre.

« Rien à me dire ?

— Non, et j’en suis désolée !

— Je comprends. Une seule question, alors. »

Sa voix se fait chuchotement.

« Quand tes taches sont apparues. Est-ce qu’il y avait quelqu’un ? »

Jaspe aimerait n’exprimer qu’un sincère étonnement, mais s’esquisse en elle une inquiétude dont elle ne connaît pas la cause. Elle remonte le temps jusqu’à l’autre vie où elle était encore mairesse, fouille sa mémoire de fond en comble ; en vain.

« Pourquoi ? finit-elle par demander.

— Est-ce qu’il y avait quelqu’un ?

— Non. Pas que je me souvienne. »

Nouveau soupir embusqué.

« Je crois que pour moi, il y avait quelqu’un. De la douleur, du noir partout, du brûlé, et quelqu’un. Mais c’est flou. »

Jaspe implique toute sa bonne volonté dans la compréhension des phrases hachées que lâche Tarja en rafale, tailladées par son accent – anglophone, ou complètement états-unien ? – et la sourde angoisse qu’elles semblent lui provoquer.

« Mes taches se sont étendues petit à petit, explique-t-elle. À cause de l’environnement décadent dans lequel j’évoluais. Mais quand j’en suis partie, elles ont cessé de grandir. Maintenant, elles ne font rien de plus que me défigurer. »

Si elle s’attendait à un peu de compassion de la part de Tarja, c’est raté.

« Mais il n’y a que nous ? Je veux dire, je sais qu’il y a eu d’autres infections décadentes dans le monde avant les nôtres. Personne d’autre, humain ou cryptide, n’a été… contaminé ?

— Aucune idée. On ne m’a rien dit là-dessus. »

Tarja sait quelque chose. Tout son corps le crie. Mais lui tirer les vers du nez dépasse les compétences de Jaspe.

« Je demanderai à Attila, conclut-elle en croisant ses couverts dans son assiette. Et s’il daigne me répondre, je te tiendrai au courant. »

Elles échangent leurs numéros de téléphone. Bien que Jaspe brûle d’en apprendre davantage sur cette consœur de Décadence, la politesse et l’hostilité diffuse de son interlocutrice la poussent à la retenue. Sigrid sera à même de l’éclairer quant à leur prétendue hybridité, que son odorat a bien du mal à identifier.


Tarja et Jaspe enchaînent les examens tout au long de l’après-midi. On prélève de nouveaux échantillons sur leur peau et leurs cheveux ; on les met en contact avec des formes de magie marginales, dans le vain espoir que cette proximité déclenche des réactions susceptibles d’éclairer la lanterne des Noctes. Aucune expérience ne paraît porter ses fruits. Sommée de rester transformée plusieurs heures d’affilée après des jours de privation, Jaspe ne quitte sa forme reptilienne qu’à grande difficulté quand sonnent dix-neuf heures. Elle tient à peine debout quand Attila refait son apparition.

« La Cacique vous remercie de votre implication dans nos recherches, transmet-il une fois qu’ils se sont isolés à trois. Les résultats obtenus aujourd’hui nous ont permis de mieux définir le protocole que vous suivrez dans les semaines à veni À l’instar de Jaspe, Tarja est désormais sous ma protection et elle ne pourra sortir d’ici sans que je l’accompagne. Vous serez toutes les deux logées dans ce Foyer, et non plus en périphérie pour Jaspe, histoire de faciliter votre accès aux zones de recherche. Tarja, en tant que Nocte, tu es momentanément rattachée aux autorités parisiennes en raison des circonstances exceptionnelles de ton voyage, mais tu es considérée comme en congé de santé. »

Il enchaîne une traduction pour Tarja, dans un anglais qui sonne si bien aux oreilles de Jaspe qu’elle n’en saisit pas un traître mot. Se coucher et se lever au cœur de Paris, pouvoir sortir sans presque une heure de taxi, avec un seul Nocte accompagnateur ! Seule la perspective de nouvelles transformations forcées noircit son tableau. Elle prend son courage à deux mains et se tourne vers Tarja avec la ferme intention de lui proposer une veillée commune ; un repas plus étoffé que leur déjeuner, des discussions moins bridées par les circonstances de leur rencontre, et peut-être le visionnage d’un film pour sceller une nouvelle connivence ?

Tarja n’est déjà plus à côté d’elle : elle s’est souplement levée pour se pencher vers l’oreille d’Attila, contre laquelle elle murmure. Le Nocte a posé trois doigts dans le creux de sa taille, qu’il retire lentement quand son regard croise celui de Jaspe.

Les grands esprits restent en petit comité. Approcher quelqu’un comme Tarja ne pouvait pas être aussi facile, alors Jaspe leur souhaite courtoisement une agréable soirée avant de s’éclipser. La rencontre avec la Cacique et les retrouvailles avec sa vouivre ont changé quelque chose, c’est une évidence martelée par son escarboucle. Avant de se retirer dans ses nouveaux quartiers, elle s’assure auprès d’un Nocte que sa chambre est pourvue d’un ordinateur relié à Internet.



Commentaires

Et voilà un chapitre plein d'infos celui-là !
Très intriguée par cette Cacique. Son physique est surprenant mais ne m'évoque rien de particulier.
L'ascendance de Jaspe est un point qui m'intéresse beaucoup aussi. Quelle bestiole asiatique est venue mettre son nez là-dedans ?
Tarja a vraiment du mal à se tenir normalement en société ! Elle est hostile au monde entier (sauf Attila et sa soeur. Ah et Chulyen aussi). Doit pas être facile de vivre dans sa caboche...

Je n'ai guère plus à dire, j'ai hâte de lire la suite :)
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dimanche 28 juillet à 13h51
"Quelle bestiole asiatique est venue mettre son nez là-dedans ?" ce manque de respect pour la mère de Jaspe, tu me tues ahah
Oui, Tarja n'est pas facile à vivre... elle est tout le temps sur la défensive !
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mardi 30 juillet à 22h04
Pfiouuu la tension du rendez-vous avec la Cacique, gosh. Je retenais ma respiration ah ah x) La description que tu fais de son enveloppe physique est très intéressante, aussi. Au final, on a pas grand chose comme réponses, m'enfin ça viendra ! Un peu frustrée que la conversation entre Jaspe et Tarja ne donne rien non plus, je voulais des informations croustillantes ! J'ai hâte d'en apprendre plus, merci pour ce chapitre ! :3
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mardi 6 août à 16h33
Respire, respire o^o
Tarja était grave tendue, mais Jaspe a retrouvé sa superbe en même temps que son escarboucle... Peut-être qu'elle parviendra à lui tirer les vers du nez par la suite !
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mardi 6 août à 22h57