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Chimène Peucelle

samedi 27 juillet 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 13

Nous avons la certitude irréfutable que seules les vouivres descendant de Mélusine sont dotées d’une escarboucle d’émeraude. C’est pourquoi les dernières migrations de nos clans à travers l’Europe révèlent d’inquiétantes évolutions. Toutes les émeraudes ont abandonné les Vosges natives de leur ancêtre pour fuir vers le sud, dans les Alpes et jusqu’aux chaînes balkaniques. Cela dans un objectif de préservation, et dans la pathétique continuité de la centralisation qui secoue jusqu’aux sociétés humaines.

L’unique clan encore établi dans les Vosges à ce jour ne comprend plus qu’une seule petite de Mélusine dans ses rangs : Jacinthe Valenvers, née en 1959 et abandonnée à nos soins par sa mère. Je suis sa tutrice légale depuis sa déclaration administrative à la mairie de Villenval (88740), dont nous sommes l’éminence grise.

Extrait du Rapport d’observation sur les migrations de vouivres vosgiennes – 1970-1980, remis par Gersende Valenvers au Foyer de Nancy, 1981.



« Tarja. Enchantée. »

À son cou se balance une médaille de Nocte vierge, traversée par un ruban purpurin assorti à ses lèvres. Comme l’avait dit Sigrid, c’est une valkyrie d’une autre trempe : moins grande gueule, plus sauvage. Son français, teinté d’un fort accent étranger, roule le R de son prénom comme un coup de tonnerre ; il fait éclore dans la poitrine de Jaspe une multitude de sensations. La côtoyer ne sera pas de tout repos.

« Vous ferez connaissance tout à l’heure, décrète Attila. Manquerait plus que vous soyez en retard. »

Pour les inciter à avancer, il effleure l’épaule de Tarja dans un automatisme galant mais perturbant.

Le Foyer du centre-ville est presque désert, interdit à la circulation depuis hier soir pour garantir l’anonymat de la Cacique. Dans le hall, plusieurs Noctes font le pied de grue en échangeant des banalités : si pas un ne la verra, certains espèrent sans doute percevoir une miette de sa puissance supra-divine depuis le rez-de-chaussée. Bien que Jaspe partage leur curiosité, elle n’a détecté aucune perturbation physique ou magique dans l’équilibre du Foyer depuis son arrivée. La Cacique doit prendre grand soin de se dissimuler.

« À tout à l’heure, mes beautés ! »

Sigrid salue dans leur direction, rayonnante dans un tee-shirt coloré dont les motifs géométriques échappent à toute logique. Elle n’est pas assez qualifiée pour les accompagner jusqu’à la Cacique : seuls les Noctes au ruban blanc ont ce privilège.

L’Ankou et Attila ont amené Jaspe dans Paris en fin de matinée. Il semble que Copenhague ait rendu son chaperon exceptionnellement nerveux ; les fameux soucis familiaux des Sørensen, ou la perspective d’organiser cette rencontre avec la Cacique ? Pas une minute ne passe sans qu’il gratifie ses cheveux impeccablement coiffés d’une palpation de sécurité.

Tassés à trois dans l’ascenseur, ils montent. Jaspe attache ses cheveux sans plus se préoccuper de dissimuler son visage. Tarja a croisé les bras sur sa poitrine, tournée vers le mur, visiblement embarrassée par la proximité imposée par la cabine. Jaspe observe, fascinée, les particules magiques et phéromonales qu’elle échange avec Attila sans qu’ils paraissent y prendre garde. Il y a entre eux une alchimie déroutante, intime peut-être, que leurs corps honorent avec un naturel désarçonnant.

Sixième étage : l’ascenseur s’arrête. Toujours aucune trace sensorielle de la Cacique.

Quand on a décrit à Jaspe les différentes fonctions de ce Foyer, on lui a tu ce qui occupe son dernier palier. Question de confidentialité, et même en s’y rendant avec Attila et Tarja, elle n’en verra qu’une infime partie. Ce qui se trame tout là-haut tient du plus grand secret cryptide, surtout pour elle qui n’est qu’une Pupille du Möbius.

L’air sent le renfermé et la magie stagnante. Attila les guide dans une série de couloirs anonymes. Les portes blanches qu’ils dépassent ne comportent que de sibyllines inscriptions dont Jaspe ne parvient pas à déchiffrer les caractères.

« C’est un alphabet antique ? s’enquiert-elle à voix basse.

— Mieux, demoiselle : l’alphabet atlante. Seule une poignée de cryptides le maîtrise encore. »

La moquette qui étouffe leurs pas semble plus usée que celle des autres étages. Jaspe résiste à la tentation de faire claquer sa langue pour dialoguer avec ce monde aseptisé, avant que la boule obstruant sa gorge ne se rappelle à son bon souvenir : de toute manière, elle ne pigerait goutte aux échos sans ses oreilles de vouivre.

La porte devant laquelle ils s’arrêtent ne comporte qu’un seul mot d’atlante ; l’une des lettres est répétée quatre fois.

« La Cacique vous attend dans le bureau derrière moi, explique Attila. Vous la consulterez simultanément et vous plierez à toutes ses exigences, quelle que soit leur nature. Que je n’apprenne pas que l’une d’entre vous s’est avisée de lui désobéir. Cela vous coûterait cher. »

Il se recoiffe.

« Vous l’appellerez “Cacique” et ne parlerez qu’en réponse à sa parole. Pas d’initiative personnelle. Vous êtes des phénomènes qu’elle étudie, pas des interlocutrices. »

Chaque consigne accroît l’angoisse de Jaspe. Si Tarja ne pipe mot, sa nuque s’est raidie.

« Je vous attendrai dehors. Vous devrez garder un secret absolu sur ce que vous aurez vécu dans ce bureau. La Cacique me communiquera ce qu’elle juge bon de partager et le cas échéant, un échange entre vous et moi sera envisageable. Est-ce clair ? »

Elles acquiescent en silence.

« Il va de soi que cette discrétion est aussi de mise entre vous deux. Jaspe, tu seras gentille de garder pour toi les incessantes questions dont tu as pris l’habitude de nous assaillir. »

La vouivre sent ses joues chauffer de gêne.

« C’est l’heure, achève-t-il en regardant son poignet. Vous pouvez entrer. »

Il prononce la devise du Möbius en latin, s’empare de sa médaille de Nocte et en colle la face sous la poignée. Jaspe suppose que seuls les rubans blancs sont en mesure de la déverrouiller. Une dizaine de secondes les sépare encore de la confrontation. En ressortira-t-elle avec de véritables réponses ?

« Haut les cœurs, demoiselle. Ne te laisse submerger comme le jour où tu as débarqué à Paris… »

C’est sur cette sibylline boutade qu’Attila leur cède le passage. Quand Tarja prend les devants en tirant le battant sur quelques centimètres, Jaspe comprend ce qu’il a voulu dire.

Des vagues d’énergie pure s’engouffrent dans la brèche et la submergent. La voilà, la puissance de la Cacique. Même Tarja, dont la nature cryptide n’est pas encline à la perception magique, titube et passe une main sur son visage ; sensibilité tactile, devine Jaspe. Muette et sourde, le nez bouché comme sous plusieurs mètres d’eau, la vouivre distingue les premiers centimètres d’un carrelage en damier et le pied d’une chaise. Ensuite, elle suit machinalement Tarja et dans son dos, la porte se claque.


La Cacique est assise là. Elle les regarde et leur sourit.

Jaspe ne pensait pas ça possible. Ce sont des légendes urbaines, des mythes de cryptides. Que celle-ci soit humanoïde la décevrait presque ; Jaspe s’était imaginé des créatures des temps anciens, des reptiles, ou bien des êtres dont elle n’aurait même pas été capable de décrire la morphologie.

Mais la Cacique a forme humaine. Puisqu’assise là, elle les regarde et leur sourit.

Une robe de toile soyeuse habille la maigreur de son corps ; sous l’ourlet pendent deux pieds chaussés de ballerines enfantines. Ses cheveux, courts et crépus, se scindent en trois tresses plaquées au plus près de son crâne. Des rides froncent son front, son nez, ses joues et ses mains aux ongles ronds.

La Cacique se décline en tons de gris, parfois confondus dans les plis de sa robe ou au creux de sa clavicule. Par endroits, sa peau cendrée ternit au point de laisser distinguer un réseau de veines blanches ou le bout d’un os. Son sourire dénude deux rangées de petites dents qui, elles, accusent une totale transparence et honorent le gras d’une langue pressée contre ses gencives.

L’iris anthracite de ses yeux pétille d’une bienveillance insoupçonnée.

Jaspe ouvre la bouche, régule laborieusement son souffle, le nez saturé par l’odeur piquante de la magie. Devant elle, Tarja a enlacé son propre buste comme pour se protéger ; elle fixe la Cacique, statufiée, ramenée comme Jaspe à l’absolue certitude de n’être qu’une poussière pensante face à sa majesté.

La Cacique, avec une infinie lenteur, désigne deux chaises qui lui font face. Jaspe ne les avait même pas remarquées. Elle et Tarja s’y installent en mesurant chacun de leurs gestes, avec l’aigüe conscience de leur maladresse de mortelles. Une ampoule dissimulée dans un abat-jour crème les surplombe. L’écho de leurs pas résonne contre les murs nus.

« Rappelez-moi vos noms, mesdames. »

Sa voix est d’une étonnante douceur. Chacune de ses syllabes est un cadeau qu’elle leur fait. Elles s’exécutent et Jaspe se prend à espérer obtenir, en retour, son prénom à elle, qu’elle donnerait cher pour connaître malgré les réserves d’Attila.

« Et vous êtes toutes les deux hybrides… Étrange coïncidence. »

Le menton de la Cacique disparaît au milieu de sa paume dans une moue pensive ; le décolleté de sa robe se creuse et Jaspe, sans le vouloir, constate que sa poitrine est complètement plate. Un craquement osseux du côté de Tarja, perceptible pour son ouïe avertie, la ramène à la réalité : cette déclaration a accru la tension de la valkyrie – si c’était encore possible – et l’on devine sans peine ses épaules nouées sous sa veste militaire.

« L’hybridité pourrait attirer la Décadence ? »

Il aura fallu moins d’une minute à Tarja pour désobéir aux directives d’Eunomie. Une chance que la Cacique ne semble pas lui en tenir rigueur.

« Ne tirons aucune conclusion hâtive, répond-elle avec affabilité. Peut-être en apprendrons-nous davantage aujourd’hui, grâce à vous. Nous allons commencer avec toi, Jaspe. Approche. »

Ce sourire-là n’est rien que pour elle.

Est arrivé le moment qu’elle appréhende depuis des jours. Elle hausse le menton, rejette en arrière une mèche échappée de sa queue-de-cheval. La Cacique se lève à son tour et remonte les manches de sa robe ; le tissu glisse facilement sur sa peau glabre. Elles marchent l’une vers l’autre. Combien de cryptides se sont trouvés si proches d’un Cacique dans leur vie ? De près, les couches internes de son corps se dessinent mieux encore, comme chez un insecte ou une méduse. Jaspe sent sa respiration s’affoler.

« Il paraît que tu as fait preuve d’un grand courage pour venir en aide à notre cher Attila. Montre-moi cette fameuse escarboucle, s’il te plaît. »

D’elle émane une telle bienveillance ; le cœur de Jaspe s’apaise en une fraction de seconde. Elle dénoue le bandage qui lui enserre la taille, se retourne un instant pour le déposer sur sa chaise. Elle surprend un coup d’œil inquisiteur de Tarja et, sans réussir à lui en vouloir, revient vite face à la Cacique, un peu honteuse. Sa fierté de vouivre, la preuve quasi-irréfutable de son ascendance à Mélusine, a bien piètre allure depuis son départ de Villenval.

Les sourcils de la Cacique rebiquent quand elle découvre l’émeraude au vert terni. Des éclats se sont perdus dans la mairie quand Jaspe l’a transpercée, et si son organisme parviendra à reconstituer la matière organique, le processus s’annonce long… et douloureux.

« Ce sont tes griffes qui l’ont brisée de la sorte ?

— Oui, Madame.

— Tu en as gardé des séquelles ?

— Je suis bloquée dans mon corps humain, Madame. »

Ces mots rendent sa bonne humeur à la Cacique.

« Ce n’est que ça ! Et moi qui craignais le pire. Ma pauvre petite belle, je ne vais pas te laisser repartir dans cet état. »

Jaspe n’a pas le temps d’être surprise. La Cacique embrasse un doigt porté à sa bouche, puis le fait courir le long de la fissure minérale.


Elle a sûrement hurlé. Ses jambes ont cédé, sa tête a rebondi contre le carrelage et un “Oh !” de surprise polie a échappé à la Cacique. Puis des mains alertes l’ont placée en position latérale de sécurité et elle a repris son souffle, boursouflée d’un trop-plein de magie.

« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »

Elle est revenue.

« Un coup de pouce pour aider la nature. »

Sa vouivre est revenue en son sein.

Au-dessus de son nombril pulse à nouveau la chaleur qui, aussi loin qu’elle s’en souvienne, ne l’avait jamais quittée avant la destruction de Villenval. Elle porte une paume tremblante à son ventre, caresse la pierre rayonnante d’énergie encastrée sous sa poitrine. C’est là, à sa portée, il suffirait d’une impulsion, d’une simple flexion de volonté… La sensation de ses oreilles qui s’allongent, des écailles qui percent sa peau lui arrache des larmes de joie.

« Pas maintenant. Garde le contrôle. »

La froideur de Tarja la ramène brutalement à la réalité. La valkyrie vérifie son pouls – et certainement ses vibrations magiques du même coup.

« Pardonne ma spontanéité, jolie vouivre. J’aurais dû me rappeler la sensibilité des tiennes aux mutations magiques. »

La Cacique a reculé sans se départir de son calme olympien. Jaspe se relève avec prudence ; son corps fourmillant répond à la perfection. Le bandage qui gît sur sa chaise ne lui sera plus d’aucune utilité. Quand Attila verra ce miracle…

« Je n’en ai pas fini avec toi, loin de là. »

Mise en confiance, Jaspe lui confie sans hésiter sa main droite à demi-gangrenée.

« On m’a dit que l’infection avait progressé depuis ton départ de Villenval.

— Oui, Madame. J’ai usé de magie instrumentale et presque toutes mes taches ont grandi. Par endroits, elles ont asséché ma peau.

— Montre-moi. »

Jaspe déboutonne sa chemise et la retourne sur son épaule pour dénuder son omoplate. Les doigts de la Cacique l’effleurent à plusieurs reprises.

« Tu connais les résultats de tes analyses épidermiques ?

— Un taux de mélanine très élevé. Ils l’ont comparé avec des échantillons humains, aucune ethnie au monde n’a une carnation aussi foncée naturellement. Ça se trouve chez les cryptides, mais ça ressemble davantage à de simples coïncidences qu’à des pistes fiables. »

La Cacique lui fait signe de se rhabiller, puis elle saisit sa main et examine le tracé d’une tache. Jaspe ne peut retenir un frisson quand elles échangent une once de magie. Elle s’efforce de rester impassible quand la Cacique lève sa main entre elles deux et darde une langue aux minuscules veines palpitantes pour lui lécher quelques millimètres de peau.

« Je vais stimuler un peu cette mélanine récalcitrante. Quoi qu’il se passe, tout sera réversible… »

Soudain inquiète, Jaspe sent la magie traverser ses os, se concentrer dans ses cellules. Sous ses yeux ébahis, la tache ciblée reflue, puis gagne un bon centimètre.

« Dis-moi si tu as mal. »

L’instant d’après, l’impression qu’on brûle sa chair à vif.

« Aïe ! »

La Cacique la lâche et la sensation disparaît. La tache a repris ses dimensions originelles. Jaspe ne peut s’empêcher de dévisager la dame grise, dans l’attente angoissée de son verdict. Elle s’entend bredouiller :

« J’aurais aimé savoir… Si vous y avez pris garde, évidemment…

— Oui ?

— Est-ce que vous avez découvert de quelle hybridation je suis issue ? »

La seconde qui sépare sa question de la révélation s’étire, dans une infinité de séquences durant lesquelles les dents de la Cacique sont une à une dévoilées par son étonnant sourire.

« Je m’en voudrais de te lancer sur une fausse piste avant d’avoir pu confirmer mes hypothèses. Mais ton sang de cryptide est pur, et très probablement asiatique. Attila te tiendra au fait de nos investigations. »

Asiatique. Aux antipodes de ses Vosges si chéries. Jaspe, unique vouivre vosgienne de moins de deux cents ans, a un père cryptide. Peut-être encore en vie.

« Merci pour ta coopération. Tu peux te rasseoir. »

Jaspe obéit, perdue dans l’incongruité de ses pensées. Elle pensait ses anomalies anatomiques issues d’une mutation génétique, causée par son ascendance à Mélusine. Les mystères de la biologie cryptide, profondément influencée par les effets aléatoires de la magie sur leur organisme, occasionnent parfois des cas particuliers comme les siens. Découvrir un lien avec ses origines est difficile à assimiler.

Tarja se lève. La raideur de ses mouvements interpelle Jaspe. Elle se résout à mettre ses interrogations de côté, le temps que finisse l’entretien. La posture impeccable de la Cacique la grandit devant son interlocutrice, dont la nuque rentrée traduit une circonspection aux limites de l’hostilité.

« Détends le dos. Redresse la tête. Regarde-moi. »

Les ordres claquent avec une dureté insoupçonnée qui glace Jaspe au plus profond de ses os. Sa part reptilienne, plus alerte que jamais, en souffre presque. C’est phéromonal, animal : Tarja obtempère.

« J’attends de toi la plus exemplaire des coopérations, susurre la Cacique en caressant le visage de la valkyrie. Compris ?

— Oui, Madame. »

Le timbre de Tarja se perd dans une longue expiration. Les mains grisâtres s’égarent sur ses tempes, pincent une mèche, en tirent une autre comme pour en éprouver la résistance. Elle ne bouge pas d’un iota quand les doigts graciles s’enfoncent dans sa chevelure et y rampent jusqu’à s’arrimer au plus près de son crâne. Jaspe observe avec fascination leurs silhouettes immobiles, leurs regards fichés l’un dans l’autre comme pour un duel à la mort.

« Dis-moi si tu as mal. »

Le dos de Tarja veut retrouver sa courbe défensive mais se contracte, bloqué par l’emprise arachnéenne. Elle lève un index vacillant et la Cacique recule ; quand la valkyrie tangue, incertaine sur ses appuis, Jaspe lui porte assistance. Tarja s’appuie une demi-seconde sur son bras avant de retrouver son assiette. Pas un seul de ses cheveux n’a retrouvé sa blondeur d’antan, que Jaspe imagine en tout point semblable à celle de Sigrid.

« Je vous remercie, mesdames. Ça sera tout pour aujourd’hui. »

Jaspe voit à son expression que Tarja s’étonne aussi de sa rudesse. Aucune conclusion à leur partager ? Mais en un instant, le sourire de la Cacique est devenu d’une froideur polaire. La salutation de Jaspe meurt au bout de ses lèvres. Elle récupère le bandage sur sa chaise et suit Tarja qui a ouvert la porte. C’est en sortant que Jaspe comprend ce qui a dérangé son inconscient pendant l’entrevue : pas une seule fois la Cacique n’a cligné des yeux.

Attila les détaille de la tête aux pieds ; son visage ne tarde pas à trahir une blessante déception.

« Je suppose qu’il était déraisonnable d’espérer votre guérison. »

À ces mots, l’inquiétude de Jaspe s’envole et elle ne peut dissimuler la joie qui lui revient en boomerang.

« La Cacique a soigné mon escarboucle. Et elle a trouvé des pistes sur mon hybridité !

— Tu sens à nouveau le reptile, admet-il avec ce qui ressemble à un sourire sincère. Félicitations.

— J’aimerais me transformer avant d’aller manger. Ça serait possible ?

— Bien sûr. »

La montre d’Attila indique treize heures trente-six : le rendez-vous n’a duré que six petites minutes ? À croire que les Caciques distordent le temps…

Tarja préfère les accompagner plutôt que d’aller retrouver Sigrid ; Jaspe ne peut s’empêcher d’y voir une curiosité qui flatte son égo. L’ascenseur les emmène au sous-sol du Foyer, où sont creusées des salles-défouloir pour les cryptides à gros gabarit. Seuls les accompagnent un scientifique au ruban blanc et le guérisseur de Jaspe.

Elle marche seule jusqu’au centre de la salle. Quand elle s’immobilise, une vague d’endorphine fouette ses veines : elle résiste à la pulsion de céder à la métamorphose dans la seconde. Elle se déshabille sans pudeur, jette tout dans un coin et ferme les paupières.

Une souffrance cathartique la déchire quand son escarboucle tire des traits de magie brûlante dans chaque parcelle de son être. Elle lui taillade la peau, implose dans ses organes, brise ses os. Un hurlement lui lacère la gorge et perd en octaves quand sa bouche devient gueule.

Elle avait oublié à quel point c’était bon.


Savourer.

Chuchotis, déclics d’un obturateur. Le choc du plafond contre son front quand elle étire le cou, celui d’un mur contre l’extrémité de ses ailes déployées. Le ronronnement d’une forge ardente dans son ventre, le rayonnement de l’émeraude qui réchauffe son poitrail.

Faute d’entraînement, ses oreilles ont oublié le langage humain, celui que babillent les silhouettes admiratives qui n’osent pas s’approcher d’elle. Leurs noms défilent dans son esprit sans qu’elle parvienne à en retrouver les exactes sonorités.

Coordonner les pattes dans quelques pas avant, arrière. Plier et déplier les ailes, secouer la tête, éprouver le balancement de la queue. Tout fonctionne. Si un ciel la surplombait, elle aurait déjà décollé à sa rencontre pour retrouver la fraîcheur du vent sur ses écailles. La clarté chirurgicale de la salle met vite ses sens en difficulté. Rien ici n’est exploitable pour son acuité de vouivre : les sons reviennent anesthésiés par les murs insonorisés. L’air stagnant flaire le plastique, les médicaments. Mais, garder ailes et écailles le plus longtemps possible ; juste pour être sûre. Apprécier l’évidence de ne plus être amputée d’une moitié d’existence.

Finalement, la faim vainc.

De retour dans son corps de peau, Jaspe s’étire avec délices puis renfile ses vêtements. Un soudain vertige lui fournit le parfait prétexte pour éloigner le scientifique qui accoure, chargé de questions.

« Après le déjeuner, décrète-t-elle en dégainant son plus beau sourire de mairesse. Sinon, je vais vous tomber dans les bras… »

Elle achève de renouer sa queue-de-cheval quand Tarja arrive à son niveau et pose une main dans son dos.

« On mange ensemble. Seule à seule. »

Sans se laisser désarçonner par sa proximité, Jaspe se laisse porter en appréciant l’appui salvateur de la valkyrie. Attila les suit de près.

Le premier étage du Foyer héberge sa cafétéria et son réfectoire. Bas de plafond, il est égayé par une décoration vintage qui s’accorde mal avec la modernité du bâtiment. Des cadres exhibent des affiches de vieux films sur certains murs ; Jaspe n’en connaît aucun. Si d’ordinaire des cryptides mangent ici à toute heure du jour et de la nuit, les locaux sont pour l’instant toujours interdits à la fréquentation. Tarja congédie Attila dans une langue que Jaspe suppose être du danois, puis elles s’installent dans un curieux silence. Elles font un sort à leur assiette avant que Tarja reprenne la parole :

« Tu parles anglais ?

— Pas vraiment. »

Si Jaspe a acquis de bonnes bases grâce à ses premiers cours, elle est encore loin de pouvoir tenir une conversation.

« Dommage. Mon français est approximatif. Tu sais ce qui m’est arrivé à Winchester ? Aux États-Unis ? »

Jaspe secoue la tête et se penche pour mieux l’entendre.

« Une grande maison en Californie. Infection de Décadence. J’étais en mission et c’est là-bas que… »

Une hésitation ; elle triture une mèche dans son cou.

« Cette couleur, quoi. Je me suis évanouie dans la maison et on m’a retrouvée avec ces cheveux. Je ne me rappelle pas comment c’est arrivé. Il me reste des émotions, des images. Rien de très précis. Je veux savoir si tu as vu la même chose que moi. »

Jaspe est hypnotisée par son regard tempétueux

« J’aimerais pouvoir t’aider à tirer ces mystères au clair, répond-elle avec sincérité. Villenval, le village dont je suis originaire, a été détruit par la Décadence. Mes taches sont apparues en même temps que les premiers signes de sa présence, mais je ne crois pas avoir remarqué un élément déclencheur. »

À moins qu’elle l’ait oublié ? Elle n’avait jamais envisagé le mystère sous cet angle. Tarja dissimule un soupir, trahi par le creusement de son ventre. Sa voix se fait chuchotement.

« Essaie de te souvenir. Est-ce qu’il y avait quelqu’un ? »

Jaspe aimerait n’exprimer qu’un sincère étonnement, mais s’esquisse en elle une inquiétude dont elle ne connaît pas la cause. Elle remonte le temps jusqu’à l’autre vie où elle était encore mairesse, fouille sa mémoire de fond en comble ; en vain.

« Pourquoi ? finit-elle par demander.

— Est-ce qu’il y avait quelqu’un ?

— Non. Je ne crois pas… »

Nouveau soupir embusqué.

« Je crois que pour moi, oui. De la douleur, du noir partout, du brûlé, et quelqu’un. Mais c’est flou. »

Jaspe essaie de comprendre les phrases hachées que lâche Tarja en rafale, tailladées par son accent – danois, anglophone, ou complètement états-unien ? – et la sourde angoisse qu’elles semblent lui provoquer.

« Mais il n’y a que nous ? enchaîne-t-elle pour tromper son malaise. Je veux dire, je sais qu’il y a eu d’autres infections décadentes dans le monde avant les nôtres. Personne d’autre, humain ou cryptide, n’a été… contaminé ?

— Aucune idée. On ne m’a rien dit là-dessus. »

Tarja sait quelque chose. Tout son corps le crie. Mais lui tirer les vers du nez dépasse les compétences de Jaspe.

« Je demanderai à Attila », conclut-elle en croisant ses couverts dans son assiette.

Elles échangent leurs numéros de téléphone. Bien que Jaspe brûle d’en apprendre davantage sur cette consœur de Décadence, la politesse et l’hostilité diffuse de son interlocutrice la poussent à la retenue. Sigrid sera à même de l’éclairer quant à leur prétendue hybridité, que son odorat a bien du mal à identifier.


Tarja et Jaspe enchaînent les examens tout au long de l’après-midi. Elles entrent en contact avec des formes de magie marginales, dans le vain espoir que cette proximité déclenche des réactions. Les taches de Jaspe apparaissent aussi sur son corps de vouivre ; elle a contemplé avec angoisse leur noirceur ternissant le brun-vert miroitant de ses écailles, dont on lui a prélevé quelques échantillons. Sommée de rester transformée plusieurs heures d’affilée après des jours de privation, elle ne quitte sa forme reptilienne qu’à grande difficulté quand sonnent dix-neuf heures. Elle tient à peine debout quand Attila refait son apparition.

« La Cacique loue votre bonne volonté, transmet-il une fois qu’ils se sont isolés à troi À  l’instar de Jaspe, Tarja est désormais sous ma protection et elle ne pourra sortir d’ici sans que je l’accompagne. Vous serez toutes les deux logées dans ce Foyer, et non plus en périphérie pour Jaspe, histoire de faciliter votre accès aux zones de recherche. Tarja, en tant que Nocte, tu es momentanément rattachée aux autorités parisiennes en raison des circonstances exceptionnelles de ton voyage, mais tu es considérée comme en congé de santé. »

Il enchaîne une traduction pour Tarja, dans un anglais qui sonne si bien aux oreilles de Jaspe qu’elle n’en saisit pas un traître mot. Vivre au cœur de Paris sans pouvoir en parcourir les rues ? Elle ne peut imaginer pire frustration. Pour conserver un peu d’optimisme, elle prend son courage à deux mains et se tourne vers Tarja avec la ferme intention de lui proposer une veillée commune.

La valkyrie n’est déjà plus à côté d’elle : elle s’est souplement levée pour se pencher vers l’oreille d’Attila, contre laquelle elle murmure. Le Nocte a posé trois doigts dans le creux de sa taille, qu’il retire lentement quand son regard croise celui de Jaspe.

Les grands esprits restent en petit comité. Approcher quelqu’un comme Tarja ne pouvait pas être aussi facile, alors Jaspe leur souhaite courtoisement une agréable soirée avant de s’éclipser. La rencontre avec la Cacique et les retrouvailles avec sa vouivre ont changé quelque chose, c’est une évidence martelée par son escarboucle. Elle s’assure auprès d’un Nocte que ses affaires seront rapidement acheminées dans sa nouvelle chambre, et qu’elle disposera d’un ordinateur relié à Internet.



Commentaires

Et voilà un chapitre plein d'infos celui-là !
Très intriguée par cette Cacique. Son physique est surprenant mais ne m'évoque rien de particulier.
L'ascendance de Jaspe est un point qui m'intéresse beaucoup aussi. Quelle bestiole asiatique est venue mettre son nez là-dedans ?
Tarja a vraiment du mal à se tenir normalement en société ! Elle est hostile au monde entier (sauf Attila et sa soeur. Ah et Chulyen aussi). Doit pas être facile de vivre dans sa caboche...

Je n'ai guère plus à dire, j'ai hâte de lire la suite :)
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dimanche 28 juillet à 13h51
"Quelle bestiole asiatique est venue mettre son nez là-dedans ?" ce manque de respect pour la mère de Jaspe, tu me tues ahah
Oui, Tarja n'est pas facile à vivre... elle est tout le temps sur la défensive !
 0
mardi 30 juillet à 22h04
Pfiouuu la tension du rendez-vous avec la Cacique, gosh. Je retenais ma respiration ah ah x) La description que tu fais de son enveloppe physique est très intéressante, aussi. Au final, on a pas grand chose comme réponses, m'enfin ça viendra ! Un peu frustrée que la conversation entre Jaspe et Tarja ne donne rien non plus, je voulais des informations croustillantes ! J'ai hâte d'en apprendre plus, merci pour ce chapitre ! :3
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mardi 6 août à 16h33
Respire, respire o^o
Tarja était grave tendue, mais Jaspe a retrouvé sa superbe en même temps que son escarboucle... Peut-être qu'elle parviendra à lui tirer les vers du nez par la suite !
 1
mardi 6 août à 22h57