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Chimène Peucelle

samedi 27 juillet 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 13

J. — On ne vous présente plus, Ayida. Les lwas qui ont intégré les Noctes au lieu de les combattre ne font pas l’unanimité auprès de leurs adelphes. Il paraît que vous avez gardé contact avec certains d’entre eux, toujours hors-la-loi, même une fois votre médaille en poche ?

Ayida — C’est vrai ! Avec la bénédiction et la surveillance des Caciques, évidemment. Certains pourraient en profiter pour essayer de me soutirer leurs secrets… (rires)

J. — Le Baron Samedi fait-il partie de ces privilégiés ?

Ayida — Vous y allez franco ! Non, pas du tout. On donnerait cher pour avoir de ses nouvelles plus souvent, mais il s’est fait discret depuis l’assassinat de Maman Brigitte.

J. — Vous n’avez pas peur des mots…

Ayida — De quoi ? Même si Brigitte l’a cherché, ça reste un meurtre. (froncement de sourcils) C’est difficile à avaler pour nous tous, Noctes ou non. Je pense pas que Samedi résiste longtemps à l’envie de se venger. On reste alertes pour assurer la sécurité de tous ceux à qui il pourrait s’en prendre, humains comme cryptides. […]

Interview réalisée par Jason Garday, extraite de l’Hébraïque, édition du 26 septembre 2013.



Attila se contemple dans la glace.

Exceptées trois mèches qui rebiquent et osent battre son front, ses cheveux ont retrouvé la brillance octroyée par la cire et la rigueur millimétrée qu’il leur a toujours imposées. La nuit a creusé ses traits et rougi le coin de ses paupières. De discrets cernes s’arquent au-dessus de ses pommettes, seuls sourires de son visage plongé dans une intense observation. Boursouflée de ses lèvres fines, sa bouche dévoile le haut de ses incisives, m’as-tu-vues comme les quenottes d’un gamin grandi trop vite. Le carré de sa mâchoire s’adoucit dans sa courbe décisive, et donne au bas de son crâne une rondeur impromptue.

Sous son cou s’évasent des épaules délassées dont l’ossature se devine juste sous la peau. Elles se prolongent en bras un peu trop noueux et en mains manucurées. Deux tétons roses tranchent avec le plat d’un torse aux pectoraux presque inexistants, aux abdominaux moins saillants que le discret nœud du nombril.

Sur ce corps blanc, infiniment plus chétif que le laissent supposer les coûteux costumes, pas l’ombre d’une pilosité autre qu’un duvet d’enfant.

Attila se contemple. Ce qu’il constate ne lui plaît pas. Et grossit la honte, plus épaisse que le moindre de ses muscles, de mesurer l’étendue de son échec sur cette silhouette presque malingre, aux antipodes du gentleman auquel il devrait ressembler.

Un bruit de drap dans la chambre, à côté.

Attila vrille ses yeux dans ceux du miroir et lui rappelle avec hargne, en s’agrippant au lavabo, toute la noblesse vindicative de son âme millénaire. Le corps comprend. Quelques ombres soulignent les reliefs de son ventre, une chair nouvelle élargit ses épaules et une fraîcheur bienfaitrice ravive le sang dans ses veines. Il aplatit ses cheveux d’une main apaisée, dédie à son reflet retrouvé un acquiescement satisfait, rassemble le contenu de sa trousse de toilette et s’empresse de quitter la salle de bain.

Tarja s’est assise en tailleurs. Dans la lumière jaunâtre de sa lampe de chevet, elle démêle ses cheveux ténébreux. Attila retourne s’asseoir à côté d’elle. Il caresse de mémoire le tracé de la Ridill grandeur nature dont la garde, tatouée sur ses épaules comme des ailes angéliques, se prolonge en lame le long de sa colonne vertébrale jusqu’au creux de ses reins. Sur le plat de l’arme se déchiffre un mot en futhark, le syllabaire de ses ancêtres vikings : “Skamöld”, “le temps de l’épée”. Le prénom de sa mère. Sur l’omoplate droite, un crâne de sanglier aux défenses ébréchées honore son animal totem.

Sa nuque, comme celle de Sigrid, s’orne d’une plume de corbeau, imposée dans ses jeunes années par un Odin superstitieux et soucieux de l’avenir qui attendait ses filles hybrides. Précédemment cachée par sa tresse de valkyrie, elle fait office de porte-bonheur et ombrage Tarja de la bienveillance d’Hugin et Munin, les corbeaux-lieutenants du dieu borgne. Pas une fois elle n’a attaché ses cheveux depuis son retour en Europe. Il se demande si c’est par crainte d’exposer la plume.

Quand il arrive au bas de Ridill, Tarja s’étire. Attila considère un curieux symbole dans le creux de son plexus solaire, juste sous sa poitrine.

« Ça n’était pas là la dernière fois.

— Je l’ai fait en Amérique. »

Son accent états-unien lui colle d’exquis frissons.

« Qu’est-ce que ça représente ? »

Elle saisit sa main et lui fait détailler les traits archaïques en frôlant ses seins.

« C’est un assemblage de runes futhark. Pour favoriser l’épanouissement d’un couple, au sens large du terme. Ça se nourrit de l’amour d’autrui pour protéger le porteur. Chulyen l’a aussi, au même endroit que moi.

— Est-ce qu’elles sont repues, grâce à moi ? se surprend-il à susurrer.

— Elles ne s’assouvissent jamais. »

Les fines crevasses qui parsèment ses lèvres s’étirent contre sa peau quand il les embrasse. Le bleu terne qu’elles arborent au naturel, qu’on retrouverait plus volontiers sur un cadavre que sur un corps comme le sien, ne l’a jamais dérangé. Tarja l’enlace de ses bras puissants et il savoure cette proximité.

« Attila. »

Il n’aime pas du tout ce ton.

« Les Noctes qui m’ont examinée à Washington ont évoqué d’autres cas de contamination décadente. Ils n’ont pas voulu en dire trop devant moi, alors ils ont parlé en sioux pour me coincer. Mais Chulyen m’a appris les bases… »

Toute envie de batifoler déserte instantanément l’esprit d’Attila.

« Épargne-moi cet air hautain, s’agace-t-elle. Tu sais que je ne suis pas du genre à crier les secrets du Möbius sur les toits – surtout quand ils me concernent.

— Jaspe va te tourner autour pour en apprendre plus. Sans parler de Chulyen.

— Jaspe, je ne comprends presque rien à son français à cause de son horrible accent. Chulyen… Ne me prends pas pour une imbécile. Je risque pas de retourner en Amérique avant longtemps. »

À la volupté de la valkyrie se substitue une tension et une inquiétude qui se déversent sur Attila sans qu’elle s’en aperçoive. Jusqu’ici, ils avaient pris soin d’évincer la Décadence de leurs conversations. Ici s’achève leur accalmie. Il cède :

« Qu’est-ce qu’ils ont dit, précisément ?

— Qu’il y a eu d’autres contaminés à travers le monde ; presque systématiquement, en fait, quand la Décadence s’est manifestée. Toujours des cryptides, toujours des divinités. À part Jaspe et moi, plus un seul n’est en vie à ce jour. On ignore ce qui les a tués. Leur statut divin et leur contamination étaient leurs seuls points communs. »

Attila s’efforce de réfléchir vite, pour alléger son fardeau sans en dire trop.

« Il y a des choses que je sais, des informations que j’ai la formelle interdiction de communiquer, admet-il en caressant ses cheveux. Toutefois je peux te rassurer quant à la cause de leur mort : nous veillons sur Jaspe et toi avec une attention décuplée. Et nos efforts portent leurs fruits. »

Il a remisé au fond de lui la part sensible qui pourrait trahir ses mensonges et soutient son regard sans ciller. Après une interminable latence, elle soupire. L’orage est passé.

« D’accord. Oublie ça. »

Attila résiste à la tentation de prolonger leurs retrouvailles entre ses bras. Il a rendez-vous en ville dans une heure.

« Qui est-ce que tu vas voir ? s’enquiert Tarja alors qu’il commence à s’habiller.

— Confidentiel. »

Elle s’en contente et s’enferme à son tour dans la salle de bain. Ça le change de Jaspe, qui exige le dernier mot même quand elle gagnerait à se taire. Il téléphone à Sigrid pour qu’elle vienne chaperonner leurs deux décadentes à sa place : faute d’instructions, elle est devenue leur seconde gardienne par défaut.

Ils la trouvent dans le couloir en quittant la chambre de Tarja, flanquée d’une Jaspe aux yeux cernés.

« Quelle poisse, cette quarantaine, grommelle-t-elle en guise de bonjour. Je vais devoir faire des aller-retours pour vous approvisionner en malbouffe, en jeux, en films… Parce que Jaspe, elle en a vu qu’une dizaine dans sa vie, de films, et ça se limite à des vieux muets et à Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, qu’ils ont diffusé dans le seul cinéma près de sa putain de vallée. »

Jaspe cligne des paupières à l’ouïe de son prénom mais n’intervient pas, sans doute déboussolée par leur anglais trop rapide pour ses oreilles de vosgienne.

« Toute une culture à refaire, c’est un vrai scandale. Et la musique, j’en parle même pas !

— Intéressant, lâche Attila plus par automatisme que par véritable dédain.

— Vous parlez de moi ? réagit enfin Jaspe en osant un mignon sourire.

— Je dois appeler Chulyen, quémande Tarja à sa sœur.

— Reste dans le coin, que je te surveille. Foutue procédure. »

Elle lui tend son téléphone. Tarja s’adosse contre un mur, attend que le Trickster décroche et se lance dans un dialogue monosyllabique qu’Attila échoue à décrypter. Sigrid semble attendre une réponse de sa part.

« Pardon, tu disais ?

— J’ai amené du coréen pour les filles, mais il y a assez pour quatre si on se limite un peu. Ça te tente ?

— J’ai une journée chargée et pas de temps pour un brunch. Régalez-vous. »

Il salue Tarja de loin et se met en route vers l’ascenseur. L’Ankou l’attend déjà sur le parking.

De la jalousie ? Diantre non. Il sait comment Tarja fonctionne, combien elle dépend de l’équilibre auquel elle accède, par contradiction, avec plusieurs relations. Chulyen est l’apaisement qui fait office d’armure contre la violence des siens. Attila est… l’acceptation. Le relâchement. Ils se sont réunis dans une solitude à laquelle ils se cantonnaient pour mieux se protéger.


Un peu plus tard, le taxi grinçant le dépose en bord de Seine, sous un vent diabolique qui manque le décoiffer. Attila traverse la place pavée et inspire une dernière bouffée de myrtille poivrée avant de ranger sa cigarette. C’est assombri d’une sale humeur qu’il pénètre dans la bibliothèque de Richelieu.

Les lieux sont silencieux, presque vides. Il traverse la cour, monte les escaliers, maudit ses mocassins qui couinent contre le vieux plancher de la salle de lecture. Il ignore les coups d’œil des employés et balaie les tables du regard. Sur les premières s’empilent des livres aux reliures ternes, réchauffées par des lampes passées de mode. Il s’avance jusqu’à la plus éloignée de l’entrée et des guichets : une femme y siège, plongée dans la contemplation d’une couverture qu’il ne parvient pas à déchiffrer. Elle se redresse à son approche et il repousse avec agacement la magie envahissante qui glisse contre sa peau.

« Attila.

— Ataraxa.

— Il y a plusieurs choses dont nous devons parler. »

Elle dissimule sa transparence sous un pull à col roulé, un hijab et une paire de mitaines – tout de gris, évidemment. Drôle de tableau que cette Cacique camouflée dans un repère d’humains, comme une célébrité voulant passer incognito. Non pas qu’il s’agisse de son apparence véritable : Attila sait ce qui se cache sous cet avatar à l’opacité capricieuse. Il repousse les mauvais souvenirs.

« Et pourquoi ne pas en parler au Foyer ?

— Paris me manquait. On est mieux ici qu’entourés de béton, tu ne trouves pas ? »

Il hausse les épaules en s’asseyant de l’autre côté de la table. Ataraxa n’est pas la plus spontanée des deux Caciques : qu’elle cède à ce genre de lubie le rend soupçonneux. Officiellement, elle a quitté Paris depuis hier soir et toutes les mesures relatives à sa présence ont été levées. Un instant, il envisage que la présence de Jaspe et Tarja soit la raison de son départ précipité.

Elle éloigne le livre qu’elle consultait, qui s’avère un simple almanach d’un autre siècle. Ses mains s’aplatissent sur ses genoux dans une symétrie aussi admirable que dérangeante. Aucune aménité ne flatte la transparence de ses dents ; ses yeux trop fixes scannent Attila de bas en haut.

L’épais silence de la bibliothèque reprend ses droits. Nul doute qu’elle le savoure, qu’elle s’amuse à mesurer la tension d’Attila. Il n’a jamais pu la supporter très longtemps malgré leurs points communs. Il aimerait croiser les jambes, sortir sa cigarette, ne serait-ce que passer une main sur sa coiffure, mais la bienséance et la magie titanesque de la Cacique le figent sur sa chaise comme un jackalope dans les phares d’une voiture. Il décide de prendre les devants :

« Tarja a entendu parler des précédents contaminés, par des agents à la langue trop pendue. Elle a déduit que leur mort était due à leur contamination. Je l’ai détrompée sans développer pour qu’elle taise ses découvertes.

— Nous nous en contenterons. Entrope et moi avons choisi de nouvelles approches à mettre en place pour les étudier, elle et la petite vouivre. Nous te tiendrons au courant. »

Ils chuchotent à la limite de l’audible grâce à la finesse de leur ouïe.

« Je me demandais s’il ne serait pas plus adéquat de leur attribuer un second chaperon ; un autre ruban blanc, qu’il soit ou pas parisien. Si jamais je devais me déplacer… »

Il s’interrompt : à l’écarquillement de ses yeux, il comprend que la Cacique va parler.

« Je suis heureuse que le sujet t’inquiète, énonce-t-elle avec une ostensible délectation, mais nos décisions ne requièrent pas ton avis. Si nous devons t’envoyer en mission loin de Paris, nous gèrerons leur sécurité jusqu’à ton retour. Dans le cas contraire, je compte sur ton bon sens pour les empêcher de prendre des risques inconsidérés. L’une comme l’autre sont à surveiller de très près, même si je conçois tes préférences… »

Le coup est trop bas pour vraiment le blesser.

« Cesse de considérer cette vouivre comme une cobaye pour tes petites expériences. Nous encouragerions tes manœuvres si elles n’étaient pas aussi dangereuses.

— Ce qu’il se passe n’a rien de normal, murmure-t-il en retour. Jaspe a passé plus d’une semaine seule à Villenval sans être inquiétée. Tarja a traversé le monde sans la moindre égratignure, même une fois diagnostiquée par le Möbius… Ça veut dire que nos hypothèses étaient fausses. Qu’il faut tout reprendre à zéro.

— Nous en prenons note, coupe la Cacique. Passons à autre chose. »

L’échec l’effraie, elle aussi. Ils s’interrompent quand un bibliothécaire passe dans le dos d’Ataraxa. S’il savait à quel privilège il accède à son insu, en frôlant la mère de toute une société…

« Nous pensons que Sigrid Sørensen informe Odin des opérations menées autour de sa sœur, reprend-elle une fois qu’il s’est éloigné. L’exclure des protocoles de sécurité ferait trop jaser, alors tu te contenteras d’un rappel à l’ordre. Maintenant, il faut occuper la vouivre avec ses examens et faire traîner le dossier qui identifiera son père.

— Vous avez découvert de quel cryptide il s’agit ?

— Seulement des pistes. Nous n’avons pas assez de données pour identifier ses gènes correctement. J’ai décelé dans sa magie, outre la part connue de sa mère, des origines d’Asie de l’Est. »

Attila ne masque pas sa surprise.

« Il y a eu des migrations ?

— Pas à notre connaissance. Mélusine est morte vers 1650, sans jamais s’être éloignée de son continent natal. Jaspe Montemont fera le bonheur des ethnologues si elle survit assez longtemps pour être étudiée. Pour distraire Tarja, j’ai toute confiance en toi et en son encombrante famille.

— J’en suis honoré.

— Parfait. »

Il honnit la façon dont son visage se recompose muscle par muscle, à la manière d’un robot, pour substituer à sa bienveillance de façade une expression presque menaçante.

« Nous avons identifié et détruit, à New York, une exposition picturale intitulée “Persona”, qui visait à dénoncer l’implication du Möbius dans les guerres de la Trentaine.

— J’ignorais tout de son existence.

— Je l’espère, car Greta Leir l’a visitée avant l’arrivée de nos Noctes. Un employé de la galerie l’a identifiée quand elle a quitté les lieux. Heureusement, les caméras montrent qu’elle n’a pris aucun cliché de la pièce compromettante.

— Tant mieux. De quelle manière suis-je concerné ?

— Je n’évoque cette affaire que pour mieux t’introduire à la suite. »

C’est là que le bât va blesser, il le pressent dans ses entrailles.

« Si nous avons laissé filer Greta à New York, elle est réapparue près d’une planque de Catrina, au Mexique. Elle s’y est rendue deux jours après l’arrêt de l’exposition. »

Attila se remémore le sourire de Morrigan quand elle lui a appris la nouvelle ; surtout, ne rien montrer. Les yeux de la Cacique l’évident à la recherche du moindre faux-semblant.

« Nous serions curieux de savoir si tu avais eu connaissance de cette inquiétante collaboration.

— Bien sûr que non, Cacique. Je vous en aurais immédiatement avertis. Comme je l’ai toujours fait jusqu’ici quand de vieux ennemis du Möbius ont choisi de resurgir en me croyant fiable.

— Ne joue pas au bon élève. Tu as la sympathie d’Entrope ; pas la mienne.

— Je ne crois pas avoir été source de contrariété pour le Möbius depuis… oh, un bon demi-siècle.

— C’est tout à ton honneur. Mais tu nous connais : nous sommes promptes au scepticisme. »

Une paix glacée naît dans le cœur d’Attila et s’étend jusqu’à sa bouche.

« Greta ne m’a plus contacté depuis notre… altercation de 1933. Pour elle, je ne ferai plus jamais figure d’allié potentiel. »

Il laisse un peu de douleur filtrer sur son visage. L’étau qui le paralysait semble s’alléger.

« Je me contenterai de cette réponse pour le moment, conclut Ataraxa en s’exhibant jusqu’aux canines. Tant que nous sommes sur la même longueur d’ondes, nous n’avons aucune raison de mettre ta parole en doute. Si près de Samhain et avec pareille compagnie, rien d’étonnant à ce que Catrina ait échappé à nos agents. Il en faudrait trois comme toi pour coincer cette vampiresse. »

La débrouillardise de Greta a cessé de l’étonner depuis longtemps. Elle trouve toujours l’angle mort nécessaire à sa survie.

« Je préfère te savoir à nos ordres qu’à courir le monde avec elle. Vous en avez fait, des dégâts, avant que tu rentres dans le droit chemin.

— A-t-on prévu de débusquer sa nouvelle planque ?

— Tant qu’elle évite l’Europe, ça ne te regarde pas. »

Sa sécheresse l’horripile. On lui cache des choses : sur la Décadence, sur ce qui élimine ceux qu’elle contamine, sur la façon dont les grands cryptides se mêlent des affaires du Möbius. Il ne peut prétendre à l’envergure d’un Cacique, mais son ancienneté et son expérience ont toujours fait de lui un Nocte exceptionnellement qualifié. Il aurait aimé qu’on le juge digne d’être dans la confidence.

Ou peut-être espérait-on qu’il s’avère plus débrouillard. Savoir que Greta s’est acoquinée avec les psychopompes d’outre-Atlantique, qu’elle a réussi à visiter une exposition d’art anti-Möbius, lui rappelle leurs années de cavale.

« Tu es trop agité. Frondeur. »

Sa voix lui transperce la poitrine.

« Attention à toi, Attila. Nous n’aimerions pas que tu retombes dans tes mauvaises habitudes.

— Moi non plus. »

Il détend les épaules et courbe la tête ; c’est ce qu’on attend de lui pour l’instant.

« J’en ai presque terminé et la suite devrait te plaire. »

Il hausse poliment les sourcils.

« Nos détracteurs manquent de prudence en ce moment – ou nos méthodes se sont affinées. Avant-hier, le Baron Samedi est entré en Pologne en passant par l’Atlantique. Il a franchi la frontière française par les Alpes tôt ce matin. »

Arriver par les Alpes en partant de la Pologne ? Attila n’y voit qu’une seule explication.

« Il a soigneusement évité le Danemark, la France et le sud de l’Italie. S’il vient finalement à nous après un passage éclair dans l’Est, sa prochaine destination est facile à deviner.

— Les Vosges.

— Tout à fait. »

Samedi connaît très mal l’Europe. Est-ce que Greta l’a envoyé à sa place par crainte de croiser Attila ? Les paumes anthracite de la Cacique se réunissent en une poignée de main solitaire sur le bois verni.

« Ton train part à seize heures. Tu vas trouver Samedi, le capturer et nous le livrer. Nous le voulons vivant. Bon retour à Villenval, Attila. »



Commentaires

Et voilà un chapitre plein d'infos celui-là !
Très intriguée par cette Cacique. Son physique est surprenant mais ne m'évoque rien de particulier.
L'ascendance de Jaspe est un point qui m'intéresse beaucoup aussi. Quelle bestiole asiatique est venue mettre son nez là-dedans ?
Tarja a vraiment du mal à se tenir normalement en société ! Elle est hostile au monde entier (sauf Attila et sa soeur. Ah et Chulyen aussi). Doit pas être facile de vivre dans sa caboche...

Je n'ai guère plus à dire, j'ai hâte de lire la suite :)
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dimanche 28 juillet à 13h51
"Quelle bestiole asiatique est venue mettre son nez là-dedans ?" ce manque de respect pour la mère de Jaspe, tu me tues ahah
Oui, Tarja n'est pas facile à vivre... elle est tout le temps sur la défensive !
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mardi 30 juillet à 22h04
Pfiouuu la tension du rendez-vous avec la Cacique, gosh. Je retenais ma respiration ah ah x) La description que tu fais de son enveloppe physique est très intéressante, aussi. Au final, on a pas grand chose comme réponses, m'enfin ça viendra ! Un peu frustrée que la conversation entre Jaspe et Tarja ne donne rien non plus, je voulais des informations croustillantes ! J'ai hâte d'en apprendre plus, merci pour ce chapitre ! :3
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mardi 6 août à 16h33
Respire, respire o^o
Tarja était grave tendue, mais Jaspe a retrouvé sa superbe en même temps que son escarboucle... Peut-être qu'elle parviendra à lui tirer les vers du nez par la suite !
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mardi 6 août à 22h57