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Chimène Peucelle

samedi 22 juin 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 12

Nous avons la certitude irréfutable que seules les vouivres descendant de Mélusine sont dotées d’une escarboucle d’émeraude. C’est pourquoi les dernières migrations de nos clans à travers l’Europe révèlent d’inquiétantes évolutions. Toutes les émeraudes ont abandonné les Vosges natives de leur ancêtre pour fuir vers le sud, dans les Alpes et jusqu’aux chaînes balkaniques. Cela dans un objectif de préservation, et dans la pathétique continuité de la centralisation qui secoue jusqu’aux sociétés humaines.

L’unique clan encore établi dans les Vosges à ce jour ne comprend plus qu’une seule petite de Mélusine dans ses rangs : Jacinthe Valenvers, née en 1959 et abandonnée à nos soins par sa mère. Je suis sa tutrice légale depuis sa déclaration administrative à la mairie de Villenval (88740), dont nous sommes l’éminence grise.

Extrait du Rapport d’observation sur les migrations de vouivres vosgiennes – 1970-1980, remis par Gersende Valenvers au Foyer de Nancy, 1981.



« Tarja. Enchantée. »

À son cou se balance une médaille de Nocte vierge, traversée par un ruban purpurin assorti à ses lèvres. Comme l’avait dit Sigrid, c’est une valkyrie d’une autre trempe : moins grande gueule, plus sauvage. Son français, teinté d’un fort accent étranger, roule le R de son prénom comme un coup de tonnerre ; il fait éclore dans la poitrine de Jaspe une multitude de sensations. La côtoyer ne sera pas de tout repos.

« Vous ferez connaissance tout à l’heure, décrète Attila. La Cacique ne tolèrera aucun retard. »

Pour les inciter à avancer, il effleure l’épaule de Tarja dans un automatisme galant mais perturbant.

Les étages supérieurs du Foyer sont interdits à la circulation depuis hier soir pour garantir la tranquillité de la Cacique. Sigrid et Attila ont fait monter Tarja jusqu’au sixième étage dès son arrivée. La nouvelle venue a déposé ses valises dans la chambre voisine de Jaspe, qui s’est prise à espérer qu’elle s’installe pour plus d’une journée.

Sigrid s’éloigne, rayonnante dans un tee-shirt aux motifs colorés et discordants. Seul Attila, grâce à son ruban blanc, a le privilège de les accompagner. Il semble que Copenhague a rendu son chaperon exceptionnellement nerveux ; les fameux soucis familiaux des Sørensen, la perspective d’organiser cette rencontre avec la Cacique ? Pas une minute ne passe sans qu’il gratifie ses cheveux impeccablement coiffés d’une palpation de sécurité.

Ils parcourent les couloirs déserts. Jaspe attache ses cheveux sans plus se préoccuper de dissimuler son visage. Elle observe, fascinée, les particules magiques et phéromonales que Tarja échange avec Attila sans qu’ils paraissent y prendre garde. Il y a entre eux une alchimie déroutante, intime peut-être, que leurs corps honorent avec un naturel désarçonnant.

Toujours aucune trace sensorielle de la Cacique.

Quand on a décrit à Jaspe les différentes fonctions de ce Foyer, on lui a tu ce qui occupe le reste du sixième étage. Question de confidentialité, et même en sortant de sa quarantaine aujourd’hui, elle n’en verra qu’une infime partie. L’air sent le renfermé et la magie stagnante. Les portes blanches qu’ils dépassent ne comportent que de sibyllines inscriptions dont Jaspe ne parvient pas à déchiffrer les caractères.

« C’est un alphabet antique ? s’enquiert-elle à voix basse.

— Mieux, demoiselle : l’alphabet atlante. Seule une poignée de cryptides le maîtrise encore. »

Une moquette usée étouffe leurs pas. Jaspe résiste à la tentation de faire claquer sa langue pour dialoguer avec ce monde aseptisé, avant que la boule obstruant sa gorge ne se rappelle à son bon souvenir : elle ne pigerait goutte aux échos sans ses oreilles de vouivre.

La porte devant laquelle ils s’arrêtent ne comporte qu’un seul mot d’atlante, dont l’une des lettres est répétée quatre fois.

« La Cacique vous attend dans le bureau derrière moi, explique Attila. Vous la consulterez simultanément et vous plierez à toutes ses exigences, quelle que soit leur nature. Que je n’apprenne pas que l’une d’entre vous s’est avisée de lui désobéir. Cela vous coûterait cher. »

Il se recoiffe.

« Vous l’appellerez “Cacique” et ne parlerez qu’en réponse à sa parole. Pas d’initiative personnelle. Vous êtes des phénomènes qu’elle étudie, pas des interlocutrices. »

Chaque consigne accroît l’angoisse de Jaspe. Si Tarja ne pipe mot, sa nuque s’est raidie.

« Je vous attendrai dehors. Vous devrez garder un secret absolu sur ce que vous aurez vécu dans ce bureau. La Cacique me communiquera ce qu’elle juge bon de partager et le cas échéant, un échange entre vous et moi sera envisageable. Jaspe, tu seras gentille de garder pour toi les incessantes questions dont tu as pris l’habitude de nous assaillir. »

La vouivre sent ses joues chauffer de gêne.

« C’est l’heure, achève-t-il en regardant son poignet. Vous pouvez entrer. »

Il prononce la devise latine du Möbius, s’empare de sa médaille de Nocte et en colle la face sous la poignée. Jaspe suppose que seuls les rubans blancs sont en mesure de la déverrouiller. Une dizaine de secondes les sépare encore de la confrontation. En ressortira-t-elle avec de véritables réponses ?

« Haut les cœurs, demoiselle. Ne te laisse submerger comme le jour où tu as débarqué à Paris… »

C’est sur cette sibylline boutade qu’Attila leur cède le passage. Quand Tarja prend les devants en tirant le battant sur quelques centimètres, Jaspe comprend ce qu’il a voulu dire.

Des vagues d’énergie pure s’engouffrent dans la brèche et la submergent. La voilà, la puissance de la Cacique. Même Tarja, dont la nature cryptide n’est pas encline à la perception magique, titube et passe une main sur son visage ; sensibilité tactile, devine Jaspe. Muette et sourde, le nez bouché comme sous plusieurs mètres d’eau, la vouivre distingue les premiers centimètres d’un carrelage en damier et le pied d’une chaise. Ensuite, elle suit machinalement Tarja et dans son dos, la porte se claque.


La Cacique est assise là. Elle les regarde et leur sourit.

Jaspe ne pensait pas ça possible. Ce sont des légendes urbaines, des mythes de cryptides. Que celle-ci soit humanoïde la décevrait presque ; Jaspe s’était imaginé des créatures des temps anciens, des reptiles, ou bien des êtres dont elle n’aurait même pas été capable de décrire la morphologie.

Mais la Cacique a forme humaine. Puisqu’assise là, elle les regarde et leur sourit.

Une robe de toile soyeuse habille la maigreur de son corps ; sous l’ourlet pendent deux pieds chaussés de ballerines enfantines. Ses cheveux, courts et crépus, se scindent en trois tresses plaquées au plus près de son crâne. Des rides froncent son front, son nez, ses joues et ses mains aux ongles ronds.

La Cacique se décline en tons de gris, parfois confondus dans les plis de sa robe ou au creux de sa clavicule. Par endroits, sa peau cendrée ternit au point de laisser distinguer un réseau de veines blanches ou le bout d’un os. Son sourire dénude deux rangées de petites dents qui, elles, accusent une totale transparence et honorent le gras d’une langue pressée contre ses gencives.

L’iris anthracite de ses yeux pétille d’une bienveillance insoupçonnée.

Jaspe ouvre la bouche, régule laborieusement son souffle, le nez saturé par l’odeur piquante de la magie. Devant elle, Tarja a enlacé son propre buste comme pour se protéger ; elle fixe la Cacique, statufiée, ramenée comme Jaspe à l’absolue certitude de n’être qu’une poussière pensante face à sa majesté.

Si le bureau d’Attila ressemble à n’importe quel QG de businessman ou de secrétaire, celui de la Cacique sort tout droit de la Belle Époque française… en bien plus terne. Nulle couleur vive sur ses boiseries d’art nouveau, ni sur le coucou massif qui la surplombe depuis le mur du fond. Sur un buffet gît une tasse de porcelaine esseulée. En tout et pour tout, deux ampoules sous abat-jour brodé les éclairent d’une lumière froide.

La Cacique, avec une infinie lenteur, désigne deux chaises qui lui font face. Jaspe ne les avait même pas remarquées. Elle et Tarja s’y installent en mesurant chacun de leurs gestes, avec l’aigüe conscience de leur maladresse de mortelles ; l’osier crisse sous leur poids.

« Rappelez-moi vos noms, mesdames. »

Sa voix est d’une étonnante douceur. Chacune de ses syllabes est un cadeau qu’elle leur fait. Elles s’exécutent et Jaspe se prend à espérer obtenir, en retour, son prénom à elle, qu’elle donnerait cher pour connaître malgré les réserves d’Attila.

« Des hybrides, toutes les deux. »

Le menton de la Cacique disparaît au milieu de sa paume dans une moue pensive ; le décolleté de sa robe se creuse et Jaspe, sans le vouloir, constate que sa poitrine est complètement plate. Un craquement osseux du côté de Tarja, perceptible pour son ouïe avertie, la ramène à la réalité : cette déclaration a accru la tension de la valkyrie – si c’était encore possible – et l’on devine sans peine ses épaules nouées sous sa veste militaire.

La mention de l’hybridité l’a perturbée. Jaspe imagine un lien avec sa gémellité mais sans son odorat, difficile de creuser la question… Par quel moyen elle et Sigrid ont-elles survécu au simple crime de leur naissance ?

« Commençons par Jaspe. Approche. »

Ce sourire-là n’est rien que pour elle.

Est arrivé le moment qu’elle appréhende depuis des jours. Elle hausse le menton, rejette en arrière une mèche échappée de sa queue-de-cheval. La Cacique se lève à son tour et contourne le bureau qui les sépare. Elles marchent l’une vers l’autre. Combien de cryptides se sont trouvés si proches d’un Cacique dans leur vie ? De près, les couches internes de son corps se dessinent mieux encore, comme chez un insecte ou une méduse. Jaspe sent sa respiration s’affoler.

« Il paraît que tu as fait preuve d’un grand courage pour venir en aide à notre cher Attila. Montre-moi cette fameuse escarboucle, s’il te plaît. »

D’elle émane une telle bienveillance ; le cœur de Jaspe s’apaise en une fraction de seconde. Elle dénoue le bandage qui lui enserre la taille, se retourne un instant pour le déposer sur sa chaise. Elle surprend un coup d’œil inquisiteur de Tarja et, sans réussir à lui en vouloir, revient vite face à la Cacique, un peu honteuse. Sa fierté de vouivre, la preuve irréfutable de son ascendance à Mélusine, a perdu sa superbe.

Les sourcils de la Cacique rebiquent quand elle découvre l’émeraude au vert terni. Des éclats se sont perdus dans la mairie et si son organisme parviendra à reconstituer la matière organique, le processus s’annonce long… et douloureux.

« Ce sont tes griffes qui l’ont brisée ?

— Oui, Madame.

— Des séquelles ?

— De la fièvre, des nausées, des difficultés à dormir, et je suis bloquée dans mon corps humain. »

Ces mots rendent sa bonne humeur à la Cacique.

« Et moi qui craignais le pire. Je ne vais pas te laisser repartir dans cet état. »

Jaspe n’a pas le temps d’être surprise. La Cacique se penche et effleure du doigt la fissure minérale.


Elle a sûrement hurlé. Ses jambes ont cédé, sa tête a rebondi contre le carrelage et un “Oh !” de surprise polie a échappé à la Cacique. Puis des mains alertes l’ont placée en position latérale de sécurité et elle a repris son souffle, boursouflée d’un trop-plein de magie.

« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »

Elle est revenue.

« Un coup de pouce pour aider la nature. »

Sa vouivre est revenue en son sein.

Au-dessus de son nombril pulse à nouveau la chaleur qui, aussi loin qu’elle s’en souvienne, ne l’avait jamais quittée avant la destruction de Villenval. Elle porte une paume tremblante à son ventre, caresse la pierre lisse et rayonnante d’énergie encastrée sous sa poitrine. C’est là, à sa portée, il suffirait d’une impulsion, d’une simple flexion de volonté… La sensation de ses oreilles qui s’allongent, des écailles qui percent sa peau lui arrache des larmes de joie.

« Pas maintenant. Garde le contrôle. »

La froideur de Tarja la ramène brutalement à la réalité. La valkyrie vérifie son pouls – et certainement ses vibrations magiques du même coup. La Cacique a reculé sans se départir de son calme olympien. Jaspe se relève avec prudence ; son corps fourmillant répond à la perfection. Le bandage abandonné sur sa chaise ne lui sera plus d’aucune utilité. Quand Attila verra ce miracle…

« Je n’en ai pas fini avec toi, loin de là. »

Mise en confiance, Jaspe lui confie sans hésiter sa main droite à demi-gangrenée.

« On m’a dit que l’infection avait progressé depuis ton départ de Villenval.

— Oui, Madame. J’ai usé de magie instrumentale et presque toutes mes taches ont grandi. Par endroits, elles ont asséché ma peau.

— Montre-moi. »

Jaspe déboutonne sa chemise et la retourne sur son épaule pour dénuder son omoplate. Les doigts de la Cacique l’effleurent à plusieurs reprises ; elle ne peut retenir un frisson quand elles échangent une once de magie. Le tic-tac du coucou rythme les secondes d’étude silencieuse.

« Je vais stimuler un peu cette mélanine récalcitrante. Quoi qu’il se passe, tout sera réversible… »

Soudain inquiète, Jaspe sent la magie traverser ses os, se concentrer dans ses cellules. Une chaleur désagréable envahit son épaule.

« Dis-moi si tu as mal. »

L’instant d’après, l’impression qu’on brûle sa chair à vif.

« Aïe ! »

Le contact se rompt et la sensation disparaît. Jaspe se rhabille et s’entend bredouiller :

« J’aurais aimé savoir… Si vous y avez pris garde, évidemment…

— Oui ?

— Est-ce que vous avez identifié mon hybridation ? »

La seconde qui sépare sa question de la révélation s’étire, dans une infinité de séquences durant lesquelles les dents de la Cacique sont une à une dévoilées par son étonnant sourire.

« Peut-être. Nous te tiendrons au courant de nos recherches. »

Cuisante déception. Si ce “nous” se réfère à Attila…

« Merci pour ta coopération. Tu peux te rasseoir. »

Jaspe obéit, concentrée sur l’humilité qu’il faut simuler alors qu’elle ravale sa rage. Elle a un père cryptide quelque part dans le monde, sur lequel son clan l’a toujours empêchée d’enquêter – sans parler de sa mère qu’on n’a jamais retrouvée. Et maintenant, le Möbius veut percer ses propres secrets sans l’en avertir.

Tarja se lève. La raideur de ses mouvements interpelle Jaspe. Elle se résout à mettre ses interrogations de côté, le temps que finisse l’entretien. La posture impeccable de la Cacique la grandit devant son interlocutrice, dont la nuque rentrée traduit une circonspection aux limites de l’hostilité.

« Détends le dos. Redresse la tête. Regarde-moi. »

Les ordres claquent avec une dureté insoupçonnée qui glace Jaspe au plus profond de ses os. Sa part reptilienne, plus alerte que jamais, en souffre presque. C’est phéromonal, animal : Tarja obtempère. Les mains grisâtres s’égarent sur ses tempes. Elle ne bouge pas d’un iota quand les doigts graciles s’enfoncent dans sa chevelure et y rampent jusqu’à s’arrimer au plus près de son crâne. Entre ses mèches se dévoile une plume, noire et effilée, tatouée sur sa nuque.

Jaspe observe avec fascination leurs silhouettes immobiles, leurs regards fichés l’un dans l’autre comme pour un duel à la mort. Le dos de Tarja veut retrouver sa courbe défensive mais se contracte, bloqué par l’emprise arachnéenne. Elle lève un index vacillant auquel la Cacique n’accorde aucune attention.

« Ne résiste pas. Montre-le-moi. »

C’est dit avec la douceur d’un conseil. Soudain, un gémissement étranglé échappe à Tarja et elle agrippe les poignets de la Cacique.

Explosion d’énergie. Le coucou rate une seconde, les ampoules clignotent, la tasse vide se brise en mille morceaux. Une magie répugnante envahit le bureau – qui l’exsude ? La peur au ventre, Jaspe reconnaît le brûlé décadent. Tarja vacille et tombe à genoux, saisie de tremblements ; Jaspe devrait lui porter secours. Elle n’y arrive pas. L’odeur la paralyse.

La Cacique a reculé et considère pensivement la valkyrie en train de se relever.

« Je vous remercie, mesdames. Ça sera tout pour aujourd’hui. »

Tarja tangue, incertaine sur ses appuis. Jaspe se secoue et lui offre son bras, auquel elle s’appuie une demi-seconde avant de retrouver son assiette. Ses cheveux décoiffés balaient ses épaules.

Ils sont plus longs que tout à l’heure, Jaspe en mettrait sa main à couper.

Le sourire de la Cacique est devenu d’une froideur polaire. Jaspe bredouille une salutation, récupère le bandage sur sa chaise et suit Tarja qui a ouvert la porte. Leur départ a des allures de fuite. C’est en sortant qu’elle comprend ce qui a dérangé son inconscient pendant l’entrevue : pas une seule fois la Cacique n’a cligné des yeux.

Le battant claque, les libérant du salon atemporel. Attila les détaille de la tête aux pieds ; son visage ne tarde pas à trahir une blessante déception.

« Je suppose qu’il était déraisonnable d’espérer votre guérison. »

Jaspe et Tarja échangent un regard lourd de sens.

« La Cacique a soigné mon escarboucle, annonce Jaspe en retrouvant sa bonne humeur.

— Je m’en doutais un peu, admet Attila avec ce qui ressemble à un sourire sincère. Félicitations.

— J’aimerais me transformer. Maintenant, c’est possible ?

— Bien sûr. Juste le temps d’aller au sous-sol. »

La montre d’Attila indique treize heures trente-six : six petites minutes de rendez-vous ? Le temps s’est-il vraiment distordu dans le bureau de la Cacique ?

Tarja est autorisée à les accompagner. Un scientifique au ruban blanc, le médecin de Jaspe, les rejoint en chemin. Ils s’isolent dans une salle de gymnastique du sous-sol ; l’impatience tord les entrailles de Jaspe. Elle s’isole au centre de la salle, une vague d’endorphine fouette ses veines : dans quelques secondes… Elle se déshabille sans pudeur, jette tout dans un coin et ferme les paupières.

Une souffrance cathartique la déchire quand son escarboucle tire des traits de magie brûlante dans chaque parcelle de son être. Elle lui taillade la peau, implose dans ses organes, brise ses os. Un hurlement lui lacère la gorge et perd en octaves quand sa bouche devient gueule.


Elle avait oublié à quel point c’était bon.

Savourer.

Le choc du plafond contre son front quand elle étire le cou, dressée sur ses pattes arrière, celui d’un mur contre l’une de ses ailes déployées. Le ronronnement d’une forge ardente dans son ventre, le rayonnement de l’émeraude qui réchauffe son poitrail.

Faute d’entraînement, ses oreilles ont oublié le langage humain, celui que babillent les silhouettes admiratives qui n’osent pas s’approcher d’elle. Leurs noms défilent dans son esprit sans qu’elle parvienne à en retrouver les exactes sonorités.

Secouer la tête, éprouver le balancement de la queue. Tout fonctionne. La clarté chirurgicale de la salle met vite ses sens en difficulté. Rien ici n’est exploitable pour son acuité de vouivre. Les sons reviennent anesthésiés, l’air stagnant flaire le plastique. Mais, garder ailes et écailles le plus longtemps possible ; juste pour être sûre. Apprécier l’évidence de ne plus être amputée d’une moitié d’existence.

Finalement, la faim vainc.

De retour dans son corps de peau, Jaspe s’étire avec délices puis renfile ses vêtements. Un soudain vertige lui fournit le parfait prétexte pour éloigner le médecin qui accoure, chargé de questions.

« Après le déjeuner, décrète-t-elle en dégainant son plus beau sourire de mairesse. Sinon, je vais vous tomber dans les bras… »

Elle achève de renouer sa queue-de-cheval quand Tarja arrive à son niveau et pose une main dans son dos.

« Il faut qu’on parle. »

Sans se laisser désarçonner par sa proximité, Jaspe en profite pour exploiter son odorat retrouvé : elle reconnaît sa part valkyrie, grignotée par une énergie fluctuante, étrangement retenue. Comme si Tarja cachait une face plus belliqueuse encore, qu’elle s’efforce d’étouffer. Est-ce cette violence que la Cacique a réveillée ?

On leur sert des plats réchauffés dans un bureau vide du sixième étage. Tarja congédie Attila dans une langue que Jaspe suppose être du danois, puis elles s’installent dans un curieux silence. Elles font un sort à leur assiette avant que Tarja reprenne la parole :

« Tu parles anglais ?

— Pas vraiment. »

Malgré les bases acquises grâce à ses premiers cours, elle est encore loin de pouvoir tenir une conversation.

« Dommage. Mon français est approximatif. Tu sais ce qui m’est arrivé à Winchester ? Aux États-Unis ? »

Jaspe secoue la tête et se penche pour mieux l’entendre.

« Une grande maison en Californie. Infection de Décadence. J’étais en mission et c’est là-bas que… »

Une hésitation ; elle triture une mèche dans son cou.

« Cette couleur, quoi. Je me suis évanouie dans la maison et on m’a retrouvée avec ces cheveux. Je ne me rappelle pas comment c’est arrivé. Des émotions, des images. Rien de très précis. Je veux savoir si tu as vu la même chose que moi. »

Jaspe est hypnotisée par son regard tempétueux.

« J’aimerais pouvoir t’aider à tirer ces mystères au clair, répond-elle avec sincérité. Villenval, le village dont je suis originaire, a été détruit par la Décadence. Mes taches sont apparues en même temps que les premiers signes de sa présence, mais je ne crois pas avoir remarqué un élément déclencheur. »

Et ce n’est pas faute d’y avoir réfléchi. Tarja dissimule un soupir, trahi par le creusement de son ventre. Sa voix se fait chuchotement.

« Essaie de te souvenir. Est-ce qu’il y avait quelqu’un ? »

Jaspe aimerait n’exprimer qu’un sincère étonnement, mais s’esquisse en elle une inquiétude dont elle ne connaît pas la cause. Elle remonte le temps jusqu’à l’autre vie où elle était encore mairesse, fouille sa mémoire de fond en comble ; en vain.

Lui revient son rêve sur la clairière. La coïncidence serait trop grosse.

« Pourquoi ? finit-elle par demander.

— Est-ce qu’il y avait quelqu’un ?

— Non. Je ne crois pas… »

Nouveau soupir embusqué.

« Je crois que pour moi, oui. De la douleur, du noir partout, du brûlé, et quelqu’un. Mais c’est flou. »

Jaspe essaie de comprendre les phrases hachées que lâche Tarja en rafale, tailladées par son accent – danois, états-unien ?

« Mais il n’y a que nous ? enchaîne-t-elle pour tromper son malaise. Je veux dire, je sais qu’il y a eu d’autres infections décadentes dans le monde avant les nôtres. Personne d’autre, humain ou cryptide, n’a été… contaminé ?

— Aucune idée. On ne m’a rien dit là-dessus. »

Tarja sait quelque chose. Tout son corps le crie. Mais lui tirer les vers du nez dépasse les compétences de Jaspe.

« Je demanderai à Attila », conclut-elle en croisant ses couverts dans son assiette.

Pour l’instant, la politesse et l’hostilité diffuse de sa consœur de Décadence la poussent à la retenue.

Jaspe passe l’après-midi à refuser de se transformer en prétextant la fatigue. Elle ne s’exécute que pour une poignée de minutes, le temps qu’on lui prélève des écailles. Angoisse muette de voir leur brun-vert miroitant terni par la noirceur décadente… Aucun médecin ne cherche de noise à Tarja qui la suit comme son ombre, enfermée dans son mutisme.

Attila réapparaît aux alentours de dix-sept heures.

« La Cacique m’a transmis ses premières directives. Tarja est désormais sous ma protection et consignée au Foyer au même titre que Jaspe. Vous serez logées dans des chambres mitoyennes. En tant que Nocte, Tarja est momentanément rattachée aux autorités parisiennes, mais considérée comme en congé de santé. J’ai l’obligation de contrôler toutes vos communications avec l’extérieur. »

Il énonce ses consignes avec une pointe d’agressivité dont Jaspe s’amuse en son for intérieur. Devoir jouer les chaperons doit l’enrager, lui qui se targue d’exceller sur le terrain. Il enchaîne une traduction pour Tarja, dans un anglais qui sonne si bien aux oreilles de Jaspe qu’elle n’en saisit pas un traître mot. Elle attend la fin de son petit discours pour se tourner vers la valkyrie, avec la ferme intention de lui proposer une veillée commune.

Trop tard. Elle est déjà penchée vers l’oreille d’Attila contre laquelle elle murmure en lui confiant son téléphone. Le Nocte a posé trois doigts dans le creux de sa taille, qu’il retire lentement quand son regard croise celui de Jaspe.

Les grands esprits restent en petit comité. Approcher quelqu’un comme Tarja ne pouvait pas être aussi facile, alors Jaspe leur souhaite courtoisement une agréable soirée avant de s’éclipser. Les retrouvailles avec sa vouivre ont changé quelque chose, c’est une évidence martelée par son escarboucle.

Ce n’est que partie remise.



Commentaires

Boarf, et quelle mélancolie dans celui-ci... Tarja est un personnage que j'aime beaucoup dans ce chapitre. Thor est intéressant aussi, loin de son côté un peu balourd (la version de Sandman me colle à la peau). Quelques infos encore qui viennent... surtout de l'ambiance ici. Très curieuse de la relation entre Tarja et Attila qui a l'air à la fois assez profonde et en même temps pleine de non-dits.

Je trouve que tu maîtrises de mieux en mieux ton oeuvre, et c'est en train de devenir assez ouf.
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dimanche 28 juillet à 13h29
Wow, merci <3
L'avantage de ne pas être à jour avec les oeuvres type MCU ou Sandman, c'est que j'ai écrit Thor sans trop être influencée par ses représentations contemporaines^^
 0
mardi 30 juillet à 22h01
Ouin Thor est gentil avec elle T-T Il est trop maladroit et tout mais il est chou. (J'ai un faible pour Thor, pardon.) Paye tes relations familiales en tout cas, l'ambiance est bien bien pourrie. Et définitivement, on sent que Tarja ça ne va pas. Faut déjà qu'elle digère toute cette histoire, et en plus elle doit se taper la visite au paternel. Choupinette. La relation entre elle et Attila c'est quelque chose aussi, franchement à chaque fois j'en retombe des nues ah ah x) J'aurais jamais cru non plus que Sigrid baisserait la tête et tout, on voit mieux les différences entre elles-deux, ça donne aussi l'impression que Sigrid est plus jeune, je trouve. En tout cas, j'espère que ça ira pour Tarja, elle est bien entourée, quand même.
 1
mardi 6 août à 16h05
J'aime bien Thor aussi, même s'il risque de manquer d'espace pour se développer dans l'EDI^^ Oui, Tarja et Sigrid n'ont pas du tout le même comportement en famille. Comme quoi, être grande gueule H24 ne sauve pas Sigrid de la lâcheté face à son père x) Pour Tarja et Attila, j'espère que tu tomberas encore plus des nues par la suite, parce que c'est pas fini ahah
 1
mardi 6 août à 22h56