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Chimène Peucelle

samedi 22 juin 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 12

L’odeur de brûlé était partout. Je suis sorti de la Maison pour chercher de l’aide. Nous sommes retournés à l’intérieur, à douze Noctes, et avons commencé à fouiller chaque pièce en gardant un contact permanent avec l’extérieur. J’ai mené un binôme d’Altiers à l’étage, dans l’obscurité la plus totale. Un bruit de chute contre le plancher nous a attirés dans un couloir et nous y avons retrouvé Tarja, inconsciente. Ses cheveux étaient déjà devenus noirs. Nous l’avons évacuée en urgence : elle présentait les symptômes d’un malaise classique, aggravés d’une importante déshydratation.

Quelques minutes après son sauvetage, les fondations de Winchester ont commencé à trembler ; plusieurs cryptides pourront témoigner, mieux que moi, de l’étrange comportement de la magie qui les soutenait. La Maison s’est effondrée sur elle-même dans un grand fracas. Ses débris ont dégagé une impressionnante quantité de cendre qui nous a temporairement aveuglés, sans qu’aucun feu ne soit visible. Nous avons perdu tout contact avec les Noctes qui se trouvaient encore à l’intérieur. [N.B. : Pour plus de détails concernant l’effondrement de Winchester, consulter le rapport de Benedict Sanderson]

[… ] À l’instar de mes collègues, je tiens à souligner que malgré des manifestations sensorielles désormais reconnues comme typiques – la chaleur, l’odeur, les réactions magiques inhabituelles – je n’ai détecté aucune manifestation physique ou magique absolument spécifique à la Décadence.

Chulyen, Nocte Altier relié au Foyer principal de Washington, Rapport écrit de la mission Winchester, 2015.




Ce sont les Noctes d’escorte qu’Attila voit en premier, quand ils sortent du terminal à l’aéroport de Copenhague. Deux armoires à glace qui exsudent la fraîcheur morbide d’un cadavre dans la neige.

Odin a envoyé des berserkers aux États-Unis pour assurer le retour de Tarja. Elle doit être d’une humeur de dogue.

Son pressentiment se confirme quand il distingue mieux le visage de la valkyrie. Sous son ombre à paupières bleu marine, la contrariété fronce ses traits guerriers et accentue le tracé de ses cernes. Contre son cou, devant sa poitrine, sa crinière obscure frémit au rythme de ses pas comme un nid de couleuvres.

Attila tourne légèrement la tête : malgré ses efforts, le choc qui a saisi Sigrid à la vue de sa sœur transparaît encore dans la raideur de sa mâchoire.

Depuis Winchester, Tarja n’a plus le droit de se déplacer hors d’un Foyer sans la vigilance d’au moins deux Noctes Altiers ou Confidents. Un moyen de rassurer à peu de frais les agents effrayés par la Décadence, qui voient là une forme de contrôle à laquelle s’astreint le Möbius. Court-circuiter l’administration de ce chaperonnage fut un jeu d’enfant : après les molosses d’Odin, ce seront Attila et Sigrid qui accompagneront Tarja jusqu’à Paris.

Le trio se rapproche. Les berserkers saluent d’un hochement de tête ; Tarja enlace Sigrid venue à sa rencontre. La Parisienne bafouille quelque chose en danois, inaudible à cause du brouhaha, puis elle saisit d’autorité la valise de sa jumelle et fait volte-face, les pommettes empourprées. Attila devine qu’elle a dû dire une maladresse, mais Tarja ne semble pas offensée.

Elle s’approche de lui et ils se serrent formellement la main. Ses ongles sont vernis de violet. Sous la noirceur de ses cheveux, son regard d’orage reste inchangé.

Elle lui a manqué.

« Tu as fait bon voyage ?

— Un peu long. J’ai pris des somnifères. »

Il remarque leurs vestiges dans la brume au fond de ses yeux.

« Tu n’as pas lésiné sur les doses.

— Ces fils de pute voulaient m’empêcher de dormir, précise-t-elle à voix basse en désignant ses gardes du corps. Ils pensent que les médicaments modernes affaiblissent le corps et rendent les guerriers vulnérables. »

Un taxi de la Compagnie des Chauffeurs Cryptides les attend à l’extérieur de l’aéroport. Attila aurait volontiers congédié les berserkers en prétextant un manque d’espace dans la voiture, mais c’est une limousine qu’on leur a assignée. Tarja s’assoit d’autorité entre lui et sa sœur ; il apprécie secrètement la chaleur de son épaule contre la sienne. Les berserkers s’installent en face, le dos droit et les jambes écartées, en gratifiant leur prétendue protégée d’œillades réprobatrices. Tarja croise les bras et se rencogne contre le dossier quand le véhicule s’ébranle. Attila passe une main sur ses cheveux, consulte son poignet : dix-neuf heures quarante-cinq. Ils devront traverser les bouchons copenhagois dans ce pot-pourri d’orgueils mal placés.



Vingt minutes plus tard, les berserkers commencent à se tortiller sur leur siège, oppressés par le plafond bas et le regard glacé que Tarja a verrouillé sur eux. Attila ne peut s’empêcher de la dévisager par intermittences, fasciné par l’harmonie de son profil et la sourde menace qu’il diffuse. Tout l’inconfort qu’elle trouve dans cette escale forcée au Danemark se lit dans ses prunelles et sa posture renfermée. Le pire reste à venir.

En un sens, il comprend l’insistance d’Odin à vouloir ses filles près de lui : si Sigrid s’est bien débrouillée en Norvège, l’état de Tarja après Winchester leur a tous collé de sacrées sueurs froides. Mais faire admettre à Tarja la légitimité de cette angoisse paternelle relèverait de l’utopie. Attila n’essaye plus. Il préfère respecter ses choix de vie plutôt que de la culpabiliser en permanence, comme ne peuvent s’empêcher de le faire les membres de sa famille.

Sigrid aussi commence à gigoter. Elle n’a pas lâché un mot depuis le début du trajet, ce qui pour elle tient du miracle ou de la maladie. Quand Tarja s’appuie davantage sur l’épaule d’Attila, il saisit : Sigrid a voulu se décaler, avec sa discrétion habituelle, pour ne plus frôler ses cheveux.

Il n’a pas peur. Les mèches de la valkyrie, un rien décoiffées, caressent la blancheur de son costume.

Un berserker fouille dans le minibar et en sort deux bières pour lui et son comparse. Ils les décapsulent à la main et y noient leur museau empâté. Peu de temps après, la limousine quitte tant bien que mal le centre-ville et s’engage dans les rues de Frederiksberg, le faubourg enclavé qui fait figure de quartier riche dans la capitale. Une fois dépassées les brasseries prisées par les petites gens, elle atteint les avenues résidentielles et son conducteur peut enfin se permettre d’accélérer.

Ils s’arrêtent devant un portail qui met de longues secondes à pivoter. Des silhouettes contournent la voiture et en examinent les essieux : à leur imposante carrure et à leur tresse caractéristique, Attila reconnaît des valkyries. Les ongles de Tarja s’enfoncent dans les plis de sa veste militaire.

Ils pénètrent dans la résidence, le moteur se coupe. Une portière est ouverte de l’extérieur et Attila sort le premier en lissant les rabats de son costume, soulagé d’en avoir fini avec ce trajet sur les braises. Aussitôt la demeure d’Odin l’écrase, large comme plusieurs immeubles, haute de cinq étages, entourée d’un confortable hectare de jardin. De nombreuses fenêtres brillent encore et les allées de gravier sont illuminées par des torches électriques. Dans cette ambiance de Ragnarök, trois valkyries se découpent en contrejour et le saluent de la tête. Autrefois, l’une d’elles s’est essayée à l’accueillir d’une poignée de bras sans son consentement : sa réaction a suffi pour que le message passe dans toute leur sororité, et que plus aucune n’ose empiéter sur son espace personnel.

Tarja, Sigrid et les berserkers sortent à leur tour. Attila repousse une violente envie de fumer, oppressé par les ondes offensives qui le frappent de toutes parts. La plupart des créatures d’Odin usent de leur magie comme de phéromones, sans même s’en apercevoir, et les cryptides qui ont le malheur d’être sensibles aux auras et à leur influence ont intérêt à s’éloigner d’eux quand quelque chose les contrarie.

Une valkyrie s’approche de Tarja pour prendre sa valise. Elles ne se quittent pas des yeux, leurs peaux s’esquivent. Un seul contact et ce serait l’étincelle – littéralement. Une autre, la taille lestée d’une hache de guerre, les invite à l’intérieur d’un gracieux mouvement de poignet. Dans sa tresse chatoient des anneaux forgés, ornés de runes protectrices. Attila reconnaît certains de leurs visages : les valkyries sont centenaires, millénaires pour certaines. Malheureusement pour elles, la nature de leur magie les soumet à jamais à l’autorité d’Odin, sans pouvoir ne serait-ce qu’envisager une liberté individuelle. Sans doute est-ce là l’une des différences fondamentales qui a creusé leur rivalité avec les jumelles, et avec Tarja en particulier.

Dans les couloirs et les escaliers de la bâtisse en trottinent d’autres, parfois suivies par des humains chargés de draps ou d’argenterie. De pauvres hères qui subissent sûrement un filtrage magique conséquent pour ne rien répéter à leurs proches de leurs étranges employeurs… Peut-être même sont-ils logés sur place et strictement confinés aux murs du manoir. Attila ne s’est jamais intéressé aux subtilités de la servilité humaine chez les cryptides. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il a toujours préféré se gérer seul.

C’est au dernier étage, au plus près du ciel, que les attend Odin. À chaque marche gravie, les pas de Tarja résonnent davantage contre le marbre. L’arc de ses sourcils, dans lesquels subsistent quelques poils blonds, noie ses yeux dans une ombre vorace soulignée par les cernes. Sigrid la colle, lui chuchote des mots de danois qui restent sans réponse. Attila se retient de la tirer en arrière. Ce qui va se passer là-haut les dépassera tous : ce seront des retrouvailles au sommet qui ne concerneront que Tarja et son père.

L’un des berserkers finit par prendre congé auprès d’Attila et s’éclipse dans une autre direction avec son comparse. La valkyrie la plus proche coule un regard vers lui, puis vers Sigrid, et glisse une phrase de vieux norrois à ses sœurs ; elles ricanent de concert. Les réserves de patience accumulées par Attila menacent de s’amenuiser.

Les jambes raides, ils s’arrêtent enfin devant une double-porte de bois sombre, ornée d’une gigantesque gravure d’Yggdrasil.

« Vous êtes prié d’attendre ici, monsieur Karison. »

Attila croise dignement les mains dans son dos et se contente d’un sourire crispé à la valkyrie.

« Ça va pas bien se passer, siffle Sigrid à son oreille pendant que l’une de ses tantes frappe quatre coups. Ça peut pas bien se passer. Ça va être un désastre.

— L’entrevue doit être la plus courte possible, répond-il du bout des lèvres. Je ne pense pas que Tarja trouve la force d’endurer ça, puis le banquet… »

La porte s’ouvre. Attila inspire profondément pour endiguer le raz-de-marée énergétique qui se déverse d’entre les battants. Il semblerait qu’Odin ait décidé de s’accompagner de…

Tarja, Sigrid et les valkyries entrent, la porte se referme. Resté seul, Attila consulte sa montre et s’autorise un profond soupir en guise d’expiration. Une odeur de tempête et d’épices lui agace les narines, métaphore du bras de fer familial qui doit se dérouler dans le bureau en ce moment même.

Il n’a pas à attendre longtemps. Trente secondes plus tard, un déclic se fait entendre et Tarja jaillit hors de la pièce, talonnée par Sigrid. L’une de ses joues est écarlate et une goutte de sang perle au coin de sa bouche. Quand il veut s’élancer vers elle, un regard l’en dissuade : elle dévale les escaliers à toute vitesse et disparaît dans le couloir.

« On peut pas la laisser partir seule, s’énerve Sigrid quand Attila veut l’empêcher de la suivre. Ordre du Möbius, putain. La première chose qu’elle va faire, c’est sortir de cette baraque et tracer sa route dans Copenhague, mais elle a pas du tout, du tout le droit !

— Restez avec Odin et tenez-lui compagnie pendant le banquet. »

Sigrid se fige, statufiée par la voix qui s’est élevée dans son dos.

« Je m’en occupe. »

Une multitude d’avertissements se bousculent dans l’esprit d’Attila avant qu’il se résigne à obéir. Parce que prendre parti en suivant Tarja, déserter un banquet divin, s’opposer à Odin, créer un incident diplomatique est bien la dernière chose dont le Möbius a besoin en ces mois troublés.

Parce que Tarja, quoi qu’elle en pense, est entre de bonnes mains.

Ils se décalent d’instinct et Thor les dépasse, sa chevelure d’or parcourue d’éclairs courroucés. Il descend les marches deux à deux et s’éloigne lui aussi à grandes enjambées.

« Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Papa nous a saluées, elle n’a pas répondu. Ça et le fait qu’elle ait coupé sa tresse, bien sûr, ça lui a beaucoup déplu. Il lui a demandé pourquoi elle avait fait une teinture aussi moche sans le prévenir… Il sait, pour Winchester, mais tu vois comment il est, avec son humour de merde.

— Elle l’a mal pris ?

— Très. Elle a dit que c’était la nouvelle mode aux États-Unis. »

Elle n’aurait pu trouver meilleur moyen de faire sortir Odin de ses gonds.

« Il a contourné son bureau, il s’est arrêté devant elle, évidemment elle n’a pas baissé les yeux. Il l’a giflée et elle est sortie.

— Thor ?

— Il est resté silencieux tout du long. Lui et moi, on savait que ça allait mal tourner. »

Indécise, elle se tourne vers l’escalier.

« Tu es sûr qu’on peut s’en remettre à lui ?

— Je ne lui porte aucune espèce d’affection, et c’est réciproque. Mais quoi qu’on en dise, on ne peut nier que c’est l’une des seules personnes capable de gérer les crises de Tarja… et de votre père.

— C’est vrai. »

Attila se surprend à tapoter l’épaule de Sigrid pour chasser l’inquiétude dévorante qui a envahi son visage.

« Je vais lui envoyer un SMS, décide-t-elle.

— Je le ferai plus tard dans la soirée, quand la pression sera redescendue. Histoire que ça ne soit pas un membre de sa famille qui en remette une couche, après ce qu’on lui a déjà imposé. »

Ils s’interrompent : les portes du bureau s’ouvrent grand et leur titanesque occupant sort à son tour, en soupirant comme un roulement de tonnerre.

« Les engueulades, ça me creuse… Attila ! »

Le Nocte force son sourire quand Odin lui frappe généreusement le dos.

« Pardon pour cette scène de ménage. Quelle grande gueule elles ont, mes poulettes ! Hein ma puce ? »

Sigrid acquiesce sans prendre de risque.

« Vivement que ça vous passe, ces conneries d’adolescence, déplore-t-il en grattant le crâne hérissé de plumes noires d’Hugin, perché sur son épaule. On pourrait croire que vous avez passé l’âge, pourtant. Thor est parti avec ta sœur ? Parfait, il va la calmer. Ils nous rejoindront après. »

Attila se retient d’exprimer sa certitude que pour rien au monde, Tarja n’assisterait au banquet de ce soir.

« Je disais… Oui, je disais que les engueulades, ça me creuse. On y va ? »

Ils y vont, le pas pressé par l’appétit d’Odin et les croassements d’Hugin, qui s’est envolé pour les précéder dans le dédale du manoir.



Personne ne l’a retenue quand elle a quitté le manoir d’Odin. C’est comme ça qu’elle a compris qu’elle était surveillée, sûrement suivie. Tant pis. Du moment qu’on lui fiche la paix.

Elle a essuyé le sang sur sa bouche grâce à son miroir de poche, à la lueur d’un réverbère. Le coup lui a ouvert la lèvre et l’intérieur de la joue. Moins grave qu’une dent cassée.

Heureusement qu’Attila n’a pas assisté à ça.

Elle atteint les brasseries de Frederiksberg en un quart d’heure ; pas suffisant. Elle continue vers l’est, le centre-ville, là où les humains grouillent comme de la vermine, là où leur odeur noiera sa douleur et son humiliation. Dans sa poche trébuche de la menue monnaie, au moins de quoi se payer un café : ça vaudra cent fois le banquet du Walhalla. Elle aimerait sentir contre sa cuisse la chaleur de Durandal, mais l’épée a été renvoyée directement à Paris. Son chant l’aurait aidée à garder la tête haute devant Odin. Elle l’aurait certainement empêchée de fuir.

Plus tard, une vibration de son portable la tire de sa torpeur.

Attila – 21 : 18

Ça va ?

Déjà une heure qu’elle marche ? Elle répond au Nocte un “oui” laconique et consulte la version piratée de Google Maps sur le Cruptonet : effectivement, Frederiksberg est loin désormais. Elle s’arrête sur le trottoir, un peu essoufflée, et prend le temps de regarder alentour. Les façades et leurs lumières, la puanteur des voitures lui rappellent son enfance. Il n’y a pas que des souvenirs heureux… Maussade, elle remonte le col de sa veste et reprend sa progression hasardeuse. Malgré le froid qui la revigore, les somnifères lui encrassent encore la tête. Il lui faut définitivement un café et vite, avant que les bars ferment. Sans qu’elle y prenne garde, ses pas finissent par la mener à Gråbrødretorv, une place piétonne qu’elles visitaient souvent étant gamines. La vitrine du Cafe G réveille en elle une enfantine envie de sucré, de chocolat chaud. Elle entre.

L’examen de ses poches la ramène à son premier désir : elle a pile assez pour un double-expresso. Elle le commande au serveur venu la voir à sa table, dans le coin le moins éclairé de la salle. La lumière un peu trop crue aggrave son mal de tête.

À cette heure tardive, le café est presque vide. Les gens se couchent tôt au Danemark ; elle avait perdu l’habitude. D’une main hésitante, elle palpe à nouveau sa joue, cherche les points douloureux, les contrôle à l’intérieur du bout de la langue. Rien de terrible, vraiment. Mais la honte lui mord la peau comme la plus irritante des blessures. Devant leur père, Sigrid, d’habitude si prompte à démarrer au quart de tour, a substitué un silence peureux à ses accès de colère. En dépit de toute sa bonne volonté, Tarja n’est jamais parvenue à l’imiter. À donner à ce dieu odieux la satisfaction de la voir s’écraser comme une loque, la queue entre les jambes.

Une sensation de danger remue son ventre : on l’observe. Elle tempère les ardeurs de son instinct – évidemment qu’on l’observe, et ce depuis qu’elle a quitté le manoir sans ses Noctes attitrés. Quelqu’un a pris le relais à leur place ; Sigrid ou Attila se seraient déjà manifestés. Tant que son chaperon, qui qu’il soit, ne vient pas troubler le fragile équilibre qu’elle essaie de retrouver…

Son double-expresso arrive, elle le paie dans la foulée et se perd dans les volutes amères qu’il dégage sous son nez. Une mèche noire vient rebondir sur son front et elle la cale derrière son oreille, encore étonnée de la vitesse à laquelle les cheveux s’arrêtent sous ses doigts. Elle les a fait couper juste avant de prendre l’avion et malgré l’inconfort de la nouveauté, elle n’est pas encore prête à les attacher. Impossible de se visualiser avec une queue de cheval aussi courte.

Le carillon du café chante à nouveau ; Tarja relève la tête pour la baisser aussitôt. Engoncé dans un blouson de cuir, un bonnet enfoncé sur sa crinière blonde, Thor commande quelque chose au bar avant d’aller dans sa direction.

Il s’assoit en face d’elle avec un luxe de précaution, ôte son bonnet et reste droit contre son dossier sans toucher la table. Les secondes passent dans un silence embarrassant. Pour toute réaction à son arrivée, Tarja a courbé le dos et croisé les bras, mutique. Même si en matière d’obstination, elle sait que Thor n’a rien à lui envier.

Un second café est apporté par un serveur à fleur de peau, inconscient de l’influence des deux auras cryptides sur ses nerfs sensibles. Thor s’empare de la tasse, la porte à son visage pour en humer le fumet, puis la repose et observe la place par la vitrine. Cette attitude conciliante ne lui ressemble pas. S’il avait voulu confronter Tarja, il serait déjà passé à l’attaque. Elle attend qu’il ait goûté et reposé son café pour prendre le sien et en boire une longue gorgée. L’amertume supplante le goût du sang sur ses papilles.

Thor n’est pas un Héros mais une divinité : ça doit bien l’arranger au vu des innombrables représentations de sa légende qui ont fleuri dans les cultures humaines ces dernières années. Devoir se conformer aux nouveaux idéaux accolés à son nom aurait fini par le détruire. Tarja l’a toujours connu avec la même barbe bien taillée, les mêmes mains parsemées de cals aux endroits qui empoignent Mjöllnir, les mêmes yeux célestes qui ressemblent un peu trop aux siens. Seul son style vestimentaire a consenti à évoluer : il a adopté le blouson de motard et y a converti Sigrid.

« On a beaucoup appréhendé ta présence à Winchester. »

Il regarde toujours vers l’extérieur.

« Entre le début de la mission et le moment où tu t’es réveillée, Papa n’a rien mangé. Pas commun. »

Des dieux nordiques soumis à la peur ; c’est la couleuvre qu’il aimerait lui faire avaler ?

« Quand on a appris que tu étais intacte, il est entré dans une incroyable colère. Contre toi, moi, Sigrid, la Décadence, les Caciques, tout ce qui pouvait ou aurait pu se mettre entre lui et ta survie. S’il n’avait pas obtenu que tu passes le voir à Copenhague, il t’aurait rejointe à Paris. C’est pour éviter ce déplacement impromptu que le Möbius a cédé à son caprice. »

Odin n’a strictement rien à faire de son état de santé. Il a été offensé par la perspective de voir une partie de sa descendance détruite par une force pouvant concurrencer la sienne propre ; question de fierté. Ses valkyries et ses berserkers ne quittent jamais l’Europe pour limiter sa zone de représailles.

« Je comprends que ça t’emmerde de rester ici cette nuit. Que tu préfères éviter son banquet. C’est pour ça que je suis là : pour te fournir une excuse s’il revient à la charge – ce qui m’étonnerait. »

Elle devrait l’en remercier ? Le café tarde à dissiper les somnifères. Sur sa surface brune se reflète l’éclat d’une lampe. Il n’y a plus que cinq ou six clients dans la salle et un serveur commence déjà à passer le balai. Thor boit une autre gorgée et repose sa tasse aux deux tiers vide.

« Tu ne veux pas quelque chose de plus fort ? Ils ont de la bonne bière. Tu en prendrais avec moi ? »

Elle met un point d’honneur à l’ignorer. Un pesant silence s’ensuit. Pas besoin de savoir flairer les auras pour sentir l’hostilité qui se dégage en bourdonnant de sa propre peau. Pourtant il reste calme, comme si de rien n’était. Dans combien de minutes finira-t-il par l’invectiver ?

« Dans son rapport, Chulyen dit que quand il t’a retrouvée, c’était trop tard pour être sauvé. »

C’est plus fort qu’elle, elle lève les yeux. Thor désigne ses cheveux.

« Qui t’a fait ça ? »

La voilà, l’agressivité. La voix grave, les muscles qui se contractent, et la très, très discrète étincelle qui court une fraction de seconde sur sa tempe. Mais rien de tout cela n’est dirigé contre elle. C’est exhibé après coup, à retardement, quand le mal a déjà été fait, comme pour la défendre contre l’impalpable.

Tarja ignore si c’est tout de même la peur, par réflexe, ou juste un incompréhensible élan de sympathie pour la patience dont il a su faire preuve ; elle répond.

« Je sais pas. »

Elle enchaîne sur une lampée de café. Il est tiède.

« Tu l’as pas vu ?

— C’était peut-être quelqu’un, peut-être pas. Je me souviens pas. On verra ce qu’elle en dira, à Paris. »

Thor s’en contente ; la mention de la Cacique l’a calmé.

« Pourquoi tu les as coupés ? »

Ce n’est pas un reproche qu’il lui fait ; tout du moins, elle n’en voit nulle trace dans ses yeux.

« Je ressemblais déjà plus à une valkyrie. C’était pour… finir le travail. »

Pour ne plus sentir leur poids devenu mort dans son dos ; pour reprendre un minimum de contrôle sur ce qu’on a dénaturé contre son gré. Ces mots-là ne passent pas sa lèvre blessée.

« Ça change beaucoup. Mais j’imagine qu’avec le temps, on s’y fera. »

Pour toute réponse à ce compliment déguisé, elle boit la fin de son café, même les dernières gouttes avec leurs résidus amers. La porcelaine cliquette contre ses ongles, les dernières entraves médicamenteuses s’évanouissent enfin derrière son front.

« Un autre ?

— Non. C’était juste pour me remettre du voyage. De toute façon, je vais pas dormir de la nuit à cause du jetlag. »

Ils sont les derniers clients encore assis. Les serveurs leur jettent des coups d’œil en coin.

« On repart demain à neuf heures. Je me reposerai dans l’avion. »

Ils ne savent plus quoi se dire. Avec Sigrid, Thor aurait certainement embrayé sur son dernier modèle de moto en passant un biceps amical autour de son cou. Face à Tarja, il préfère reporter son attention sur Gråbrødretorv qui achève de se vider, en cherchant un nouveau sujet de conversation. Tarja consulte son téléphone, cherche une Hermaïque à relire – pas la dernière édition, un ramassis de conneries sur Winchester –, va pour le reposer… quand soudain, une demi-douzaine de notifications apparaît sur son écran secoué de vibrations. Des messages de Chulyen, qui ont visiblement eu du mal à trouver leur chemin dans les lignes de Ley depuis l’Amérique. Elle s’empresse d’y répondre en se figurant son Corbeau plein d’inquiétude de l’autre côté de l’Atlantique.

« On devrait rentrer à Frederiksberg, finit par lâcher Thor en quêtant son regard. Le banquet va durer jusqu’à demain matin, mais Attila et Sigrid iront se coucher avant. Si tu rentres avant leur retrait, Papa le vivra mieux.

— Je veux pas le revoir.

— Je lui dirai que tu es revenue. T’auras qu’à retrouver ta sœur dans votre chambre, et tu le recroiseras pas avant votre départ. »

Ça sonne bien. Thor paye sa consommation et ils sortent dans la fraîcheur nordique, environ vingt minutes avant la fermeture du café. Ils rentrent à pied, à presque un mètre l’un de l’autre ; elle se laisse un peu distancer pour toujours l’avoir dans son champ de vision. Réflexe à la con.

Quelques noctambules les croisent, mais pas un ne se risque à les aborder. L’un d’eux est-il cryptide ? Aucun, d’après l’odorat de Tarja. Ses jambes la tiraillent agréablement quand ils franchissent enfin le portail du manoir d’Odin : la longue balade, aller-retour, lui a fait du bien.

Avec Thor à ses côtés, plus une valkyrie ne la regarde de travers. Il prend congé au premier étage, devant une double-porte d’où leur parviennent des bruits de festin et un rire gras qu’ils connaissent bien. Tarja aimerait le remercier de l’avoir accompagnée, mais il se détourne trop tôt. Tant pis.

Elle continue de gravir les marches avant l’ouverture des portes.

Au cinquième, après une enfilade de couloirs, elle se glisse enfin dans ses appartements. Une suite princière où, aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle a toujours séjourné avec Sigrid ; même ces dernières années, lors de ses trop nombreux retours au pays. À peine est-elle entrée que sa sœur surgit de la pénombre et la prend dans ses bras en bredouillant excuses et lamentations. Elle lui attrape le visage à deux mains, l’examine sous toutes ses coutures, repousse ses cheveux en arrière sans plus se laisser intimider par leur couleur.

Attila est là aussi, près de la fenêtre. Tarja se sépare de Sigrid pour s’approcher de lui.

« Pas trop de casse ? » chuchote-t-il en effleurant sa joue.

C’est à la fois le plus réconfortant et le plus électrisant des contacts.

« Rien d’irréparable. Le banquet ?

— Tu n’as rien raté. Sigrid a beaucoup trop mangé.

— Mêle-toi de tes tripes, troufion.

— Quel mot hideux ! »

Ils n’arrivent pas à la faire rire. Tarja se détourne, leur souhaite une bonne nuit et va s’installer dans le séjour, pour regarder des films en savourant enfin une véritable solitude.

Impossible d’ignorer les chants du banquet qui montent jusqu’à elle et vibrent contre sa peau.

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