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Chimène Peucelle

mercredi 26 décembre 2018

L’empire des invisibles

Hors-série : Un Noël avec Santa Claus

Il est conseillé d’avoir préalablement lu les chapitres 4 et 5 de L’empire des invisibles pour découvrir ce hors-série. Joyeux Noël !



Paris, décembre 2010.


« I’ll be home for Christmas, you can plan on me…  »

Attila réduit son téléphone au silence du bout de l’index. Il bascule sur le dos, ouvre les yeux.

Le soleil a commencé à se coucher. La fraîcheur de la chambre picote agréablement ses pommettes. Une lueur dorée et clignotante illumine soudain l’un de ses murs : la rivière d’ampoules festives accrochée dans sa rue vient d’être allumée. S’annonce une nuit d’exception.

Pour marquer le coup, il assortit son costume de travail d’un nœud papillon rouge vif, orné de feuilles de houx.

Il finit d’ajuster les manches de sa chemise quand une plainte nasillarde s’élève dans le couloir : Aristide est parvenu à s’éloigner du radiateur pour informer son maître que la famine qui l’étreint. Une fois dans le salon, Attila repousse le félin qui se tord de désespoir à ses pieds et, après un instant de réflexion, décide de lui ouvrir une boîte de thon. Aristide attaque goulûment la luxueuse pitance, ses prunelles bleues exorbitées au milieu de sa face écrasée. Attila se contente d’un verre d’eau : le dîner sera chargé.

Un coup de peigne, beaucoup de cire ; il sublime son visage avec de la crème, de la poudre et du mascara transparent. Une goutte de parfum au creux des poignets et derrière les oreilles, évidemment. Le temps d’attraper sa médaille d’Enquêteur, son veston, et le voici dehors.

« Joyeux Noël ! » crie-t-il à Aristide avant de claquer la porte.



L’Ankou sifflote un air guilleret par-dessus la radio en manœuvrant son taxi au cœur des bouchons parisiens. Il a suspendu un sapin miniature à son rétroviseur ; ses yeux de flamme dévisagent Attila dans le reflet.

« On y sera dans un quart d’heure, vingt minutes si ce foutu feu continue de nous bouder. Arrête de tripoter ton nœud comme ça, tu vas le déformer. »

L’Enquêteur lisse son pantalon avec ses paumes et laisse son regard vagabonder sur les voitures qui les environnent, brouillées par la buée sur sa vitre.

« Y aura la crème du gratin ce soir, hein ? De grands dieux, de puissants Héros ? Combien j’aurais aimé qu’on m’invite, moi aussi… Mais faut croire que les Caciques préfèrent me savoir au volant quand les autres festoient… »

Il ricane sèchement et tire une cigarette du paquet posé sur le siège passager. Il l’allume avec son orbite gauche et se la coince entre les lèvres sans cesser de siffler – ce qui impressionne beaucoup Attila.

« Il est important que tu restes disponible pour nous servir de chauffeur quelles que soient les circonstances, appuie ce dernier en glissant la main dans le revers de sa veste pour caresser sa médaille. Tu surveilleras ton téléphone ce soir, pour ne rater aucun appel de ma part, au cas où je devrais… rentrer plus tôt que prévu.

— Tu redoutes des retrouvailles avec certains invités, vieille branche ?

— Même si le solstice est passé, la période de Yule me fait un drôle d’effet, tu le sais bien. Et je ne serai pas le seul dans ce cas-là. J’aimerais éviter, disons, quelque incident diplomatique qui me bannirait à jamais de la demeure de Claus. »

Un silence. Attila ravale une brusque envie d’éternuer ; un frisson agace son cuir chevelu. Inquiet, il vérifie du bout des doigts que la cire fait toujours effet. Le feu passe au vert et l’Ankou appuie sur la pédale avec un murmure de satisfaction.

« Je me contrefiche du solstice, moi. C’est l’équinoxe de Mabon qui me fout les nerfs en l’air. Chacun sa saison, hein ? On est réglés comme des horloges antiques pour ce genre de connerie. Un truc de personnes âgées. Les petites créatures peuvent pas comprendre ça… »

Attila le laisse marmotter et s’abîme dans ses réflexions. Cette nuit de Yule, parmi les plus puissantes, est à peine entamée. Mais elle lui bat déjà agréablement dans les veines. Sous ses yeux songeurs, de délicates fleurs de givre s’épanouissent sur la vitre…

Un coup de freins un peu trop brusque fait grincer les essieux du taxi et le sort de ses rêveries.

« Nous y voilà. Bien entendu, le Möbius paiera pour toi ! Ne te sauve pas si vite… »

L’Enquêteur s’interrompt, sur le point d’ouvrir la portière. L’Ankou récupère un sac plastique à côté de ses cigarettes et en sort un carton carré, grossièrement emballé dans du papier blanc et noir.

« Attends que sonne minuit et tu l’ouvriras à la mémoire de Mithra. Comme au bon vieux temps. »

Un sourire de dents jaunies taillade ses joues. Attila renifle le paquet, l’odeur du carton défraîchi envahit ses narines : nulle magie dans cet intrigant présent.

« Merci, Ankou. C’est Claus qui va être jaloux.

— Faut bien qu’on se serre les coudes entre vieux cryptides. Allez dégage, tu vas me mettre la larme à l’œil !

— Navré de n’avoir rien à t’offrir. Je verrai ce que tu mérites selon le contenu de ce carton.

— Tu risques pas d’être déçu, parole de psychopompe. »

Attila sort du taxi.

« Passe le bonjour aux Sørensen de ma part ! Et joyeux Noël ! »



« Ankou te passe le bonjour.

— Ça me fait une belle jambe. Pourquoi j’ai pas de cadeau, moi ? »

Sigrid et Attila discutent dans le hall du Foyer central de Paris ; elle lorgne avec curiosité le paquet de son collègue. Une douzaine d’autres cryptides patiente avec eux, souriants, en tenue de soirée. La valkyrie a abandonné son sempiternel blouson de cuir pour un chemisier et un tailleur rouge bordeaux. Des boucles d’oreilles et un collier d’aigue-marine rappellent le bleu de ses yeux.

« Quand il te connaîtra mieux, certainement. Mais ne nous réjouissons pas trop vite : c’est peut-être une simple farce… »

Il cale le mystérieux présent contre sa hanche. Vivement que l’heure du départ arrive : un peu plus loin, les Heures grecques en robe antique l’observent d’un air soupçonneux. Surtout Eiréné, la plus petite des trois, qui a tressé ses cheveux si serré que tout son visage est étiré en arrière.

« Ça fait des mois que j’ai pas vu Tarja. Elle me manque, cette saloperie. Je vais encore servir de tampon entre elle et Papa, écoute, c’est une vie de famille qui… »

Le téléphone d’Attila vibre contre sa poitrine : un message de Wem’yaless.

«  Peux pas bouger ce soir vrmt dsl mon cheri. Tu vas assurer »

Toute la bonne volonté du monde lui est nécessaire pour ne pas exprimer son mécontentement à voix haute. Il se contente de soupirer profondément et de se recoiffer avec nervosité, ce qui interpelle Sigrid.

« Un problème ?

— Notre Cacique ne viendra pas. J’endosserai seul le rôle d’ambassadeur européen.

— Merde, qu’est-ce qui la retient ?

— Secret professionnel…

Un brouhaha envahit le hall : une équipe d’agents vient de faire irruption. Maussade, Attila abandonne Sigrid pour prendre les devants. Il reconnaît quelques elfes de Claus – leurs membres trop longs et leurs faciès déformés sont aussi répugnants que dans ses souvenirs –, des Altiers américains et Ayida-Wedo, une agente originaire d’Haïti qu’il salue respectueusement. Elle est l’une des seules iwa vaudoues à mériter son estime.

Eiréné les rejoint et les trois Confidents s’isolent un instant pour faire le point :

« Maumoon va ouvrir un portail dans deux à trois minutes, annonce Ayida. Les invités doivent se mettre à la queue-leu-leu et le passage les mènera directement chez Claus.

— Wem’yaless n’assistera pas à la réception. Je représenterai la délégation européenne à sa place, comme prévu dans ce cas de figure.

— Maumoon ne restera pas après avoir réalisé tous ses transferts, lui répond l’iwa. Il n’y aura donc aucun Cacique à la réception… En un sens, c’est peut-être mieux pour l’ambiance. Il risque d’y avoir quelques tensions. »

Eiréné coule un regard entendu à Attila, qui choisit de laisser couler pour ne pas sortir de ses gonds avant même le début de la soirée.

« Je m’occuperai d’excuser Wem auprès de Claus, conclue-t-il. Maintenant, occupons-nous des invités.

— Tu as un admirateur, Attila ? le taquine Ayida en désignant le paquet de l’Ankou.

— Je ne sais pas encore s’il s’agit d’un admirateur ou d’une plaisanterie… Nous verrons bien quand sonnera minuit. »



Leur délégation est la dernière arrivée dans la maison de Claus, une merveille d’architecture moderne toute de couleurs chaudes et de bois précieux. Attila vérifie que tout le monde a pu passer le portail, s’accorde au fuseau horaire de la Laponie en avançant sa montre d’une heure. Puis il laisse cadeau et veston au vestiaire pour partir à recherche de leur hôte.

Les accents et les langues se mélangent dans chaque pièce qu’il traverse. Entre les jambes des invités se faufilent de petites silhouettes chargées de mets et de boissons : les elfes domestiques, dont les habits colorés ne parviennent pas à dissimuler complètement la difformité anatomique. L’air sent le feu de bois et les friandises. Quelques têtes connues se tournent vers lui ; certaines méritent son salut, d’autres sont froidement ignorées. Il sent la masse bruisser sur son passage, les racontars circuler : même l’élite des cryptides le considère toujours comme un être à part, déprécié mais redouté. Il tire de cette constatation une satisfaction féroce.

Un rire reconnaissable finit par attirer son attention dans le salon qui accueille l’arbre de Noël et la cheminée. Attila se fraye un passage jusqu’à Claus, vautré dans un large fauteuil au coin du feu.

Le maître des lieux est entouré d’une foule de cryptides souriants et empressés, qui se relaient à son accoudoir pour s’octroyer ses grâces. Une écœurante odeur de cannelle et de magie qui se dégage de lui. Sa panse épaisse arrondit dangereusement les coutures de sa veste ; ses mains larges et calleuses frappent ses genoux au rythme des plaisanteries qu’on lui glisse.

Attila bouscule un yôkai gloussant et se racle ostensiblement la gorge. Le brouhaha perd en volume, Claus tourne la tête dans sa direction. Ses joues rouges comme des pommes scintillent sous la lumière des flammes et ses petits yeux noirs, à peine visibles entre sa moustache et ses sourcils, clignotent de plus belle entre ses paupières.

« Attila. »

Sa voix paternelle semble accueillir un vieil ami. L’Enquêteur s’arrache un sourire de circonstance avant d’incliner le buste.

« Santa Claus. C’est un honneur renouvelé de figurer parmi les invités de ton Réveillon.

— De même, de même. Joli nœud papillon. Ta chère maîtresse n’est pas encore venue me saluer…

— Je suis au regret de t’annoncer qu’une indisposition de dernière minute l’empêchera de festoyer avec nous ce soir.

— Voilà qui m’attriste. Tu lui transmettras mes vœux de fin d’année… et de rétablissement. »

Derrière la bonne humeur de Claus se cache un évident désir d’en savoir plus sur Wem’yaless. Attila protège son silence derrière un air poli : les Caciques, bien que reconnaissant la puissance et l’influence de ce Héros montant, se refusent encore à lui livrer leurs secrets.

« À quoi bon s’appesantir sur les absents ? L’heure est à la célébration. Va à ta guise, je te prie. Nous nous verrons au dîner. »

Un dernier clin d’œil et le voilà, versatile, reparti dans sa conversation avec le yôkai. On considère Attila d’un drôle d’air désormais qu’il n’a plus l’attention de leur hôte. L’Enquêteur sait que sa rigidité pourra lui donner des allures de trouble-fête ce soir, alors que l’essentiel des cryptides a le sang fouetté par Yule et que Claus leur offre sa soirée en guise d’exutoire. Mais même si l’élite du Möbius compte sur l’événement pour se délasser, lui se doit de sauver les apparences. Parce qu’il est en charge de la délégation européenne et a l’obligation de préserver leur image… et parce qu’à titre personnel, il refuse de céder à ces pulsions de débauche.

Il s’éloigne du feu de bois qui brouille les multiples fragrances s’immisçant dans ses sinus. Puis il s’empare d’un verre de vin rouge – chaud mais pas trop épicé – et entame une paisible déambulation dans le salon, à la recherche d’un invité de confiance avec lequel discuter.



Sa montre indique vingt-et-une heures quand Attila sent finalement une pointe d’ennui agacer ses pensées. Trois divinités mineures l’ont harponné pour le noyer de questions sur son ascension au sein du Möbius, auxquelles il a d’abord répondu avec orgueil avant de se lasser. Les petites ne sont pas dures à impressionner : chaque mission qu’il relate leur arrache des exclamations émerveillées – et certainement exagérées par une politesse trop zélée. Il s’arrache à leur triade pour se mettre en quête d’un peu d’air frais. À quoi bon venir en Laponie si c’est pour se cloîtrer près d’un feu de cheminée ?

Une baie coulissante assure son salut : il accueille les gifles du vent glacé avec un soupir de bien-être et prend soin de refermer derrière lui pour ne pas indisposer les autres invités. Le temps est sec, aucun flocon dans le ciel nocturne. Attila ravale un nouvel éternuement et enfonce les mains dans les poches de son pantalon. Le métal de sa médaille lui semble anormalement froid.

Il se promène lentement dans le coquet jardin noyé sous une couche de poudreuse. Entre ses pieds se dessinent d’autres traces de pas, qu’il choisit de suivre pour pimenter sa balade. Il parcourt une cinquantaine de mètres. Les lumières de la fête s’estompent et les traces commencent à disparaître. Peu importe : la personne qui l’a devancé est assise sur un banc de pierre, devant un gigantesque sapin vierge de toute décoration.

Attila claque des doigts et les restes de neige glissent de l’assise. Il s’installe avec raideur, croise les mains sur ses genoux. L’odeur que dégage l’invitée lui fait un peu tourner la tête : elle sent l’animalité, la magie, la tempête.

« Bonsoir, Attila. »

Évidemment, elle n’a respecté aucun dress code de convenance. Elle porte les Rangers, le pantalon noir et la veste militaire qui ne la quittent presque jamais. Son décolleté, dénudé par son débardeur, est piqueté de chair de poule.

Sans le vouloir, Attila s’abîme dans la contemplation de son profil. Quelque chose au fond de lui suggère sournoisement combien il serait plaisant de retrouver la saveur de sa bouche, la tendresse de sa peau…

Il se reprend avant de laisser échapper une idiotie. Maudite Yule qui lui retourne le cerveau.

« Bonsoir. Chulyen n’est pas venu ?

— Pas plus que les autres années. Cette invitation est la pire des calamités pour lui. Même moi ça ne m’enchante pas : je ne suis venue que pour Sigrid… et toi. Comme à chaque fois. Mais elle était bien trop occupée à parler avec Thor et Papa pour me remarquer. »

Tarja tourne vers lui ses yeux couleur d’orage, ombrés d’un soupçon de bouderie et d’un maquillage en dégradé de gris. Attila sent un doux frisson lui remonter le dos.

« Tu parleras avec Sigrid pendant le dîner. Ça te changera les idées. En attendant, je me ferai un plaisir de te tenir compagnie. »

Les lèvres de la valkyrie, maquillées de sombre, esquissent un semblant de sourire.

« Thor a voulu me parler, alors je me suis réfugiée ici. Je préfère ne pas imaginer ce qu’ils disent de moi en ce moment. Le dîner est à quelle heure ?

— Dans un quart d’heure. Je meurs de faim. »

Un vent glacé traverse la dizaine de centimètres qui les sépare. Tarja ramène les pans de sa veste et sa tresse, dont la blondeur reflète par intermittences les lointaines lumières de la fête, sur sa poitrine. Sa présence plonge Attila dans un mélange d’apaisement serein et de profonde insatiabilité. Il fixe son regard sur le diamant bleu, à son oreille, qui accroche les éclats de la neige à leurs pieds.

« Tout se passe bien en Amérique ? demande-t-il pour se changer les idées.

— Plutôt. On nous confie beaucoup de missions, le salaire va avec. Et dès qu’on a un temps mort, j’accompagne Chulyen dans les réserves, même si je n’y suis jamais accueillie à bras ouverts… On s’habitue à tout. »

Où qu’elle aille, Tarja ne semble jamais être la bienvenue. C’est son plus grand point commun avec Attila. Mais contrairement à lui, elle n’inspire pas assez de crainte pour se protéger du mépris d’autrui.

« Chulyen a tenté d’obtenir une arme sacrée pour moi. Les autochtones ont refusé de la lui confier… et les rares autres que j’ai pu utiliser, même de moindre envergure, m’ont complètement rejetée. Énergies incompatibles. Alors je me défends toujours à la flamberge, puisqu’aucune autre solution ne se présente.

— Sigrid ne devait pas amadouer votre père pour qu’il te rende Ridill ?

— Elle essaye régulièrement. Mais il n’en fera rien sans l’accord de Thor, et tu sais ce qu’il pense de moi. »

Elle soupire ; son souffle se mêle à la brise. Son haleine sent la clémentine. Soudain elle se redresse, l’oreille tendue. Attila aussi l’a remarqué : quelqu’un vient d’ouvrir la baie vitrée.

« Nous devrions rentrer, suggère-t-il en se levant. Histoire que tu puisses choisir une place convenable à ta table. Sigrid doit déjà être en train de te chercher. »

Mais quand ils reviennent devant la maison, Tarja se fige. De minuscules étincelles parcourent sa tresse et ses sourcils. Attila lui pousse discrètement le creux du dos pour l’inciter à avancer et hausse le menton pour paraître davantage que son modeste mètre soixante-cinq.

Thor les attend, bras croisés en contrejour. Il a refermé la baie derrière lui.

Le visage de Tarja est devenu un masque d’hostilité, tranché en deux par son nez aquilin, rehaussé de part et d’autre par la tourmente de ses yeux. Une insistante odeur de magie chatouille la gorge d’Attila. Il tire des tréfonds de sa mémoire une vieille formule de salutation en langue viking ; Thor ne lui rend pas la politesse.

« Papa veut te parler, lâche-t-il à l’attention de Tarja. Tu siègeras à ses côtés à la table de Claus.

— Je suis pas un bibelot à exhiber. Il peut aller se faire f… »

Thor fait un pas en avant.

Tarja recule instantanément. Attila sursaute quand leurs mains s’effleurent et qu’un choc électrique remonte son avant-bras. Il décide d’intervenir avant que la tension ambiante ne dérange sa coiffure.

« Je ne pense pas que le Réveillon soit le moment le plus propice à la résolution de vos différends familiaux.

— Ton avis m’importe peu, raclure des Caciques. »

L’aura de Thor bat l’air autour de lui, mais Attila en a vu d’autres. Sans qu’il s’en aperçoive, la neige à ses pieds commence à s’agglomérer pour former de minuscules cristaux de glace.

« Il est de mon devoir, en tant que représentant de la délégation européenne, d’empêcher toute attitude belliqueuse de gâcher cette soirée. Tu as beau être un invité personnel de Claus, tu es soumis aux mêmes règles de bienséance que tous les cryptides présents ce soir. »

Il entend Tarja se détourner et longer la maison à grands pas ; Thor esquisse un mouvement pour la suivre, il se ravise au dernier moment. Ils regardent la valkyrie disparaître au coin de la bâtisse, sa longue tresse claquant ses mollets. Attila inspire une grande bouffée d’air glacé.

« Allons, nous devrions rentrer. Le repas va commencer. »



Rarement Attila s’est autant ennuyé au cours d’un Réveillon.

Si Tarja a pu retrouver Sigrid et éviter les foudres de leur famille, lui a été obligé de prendre place à la table d’honneur de Claus, en compagnie d’éminents cryptides tels qu’Eiréné, Bastet, Thor. Odin.

Attila baisse les yeux sur sa part de chapon aux champignons, dégoûté par le rire gras du dieu nordique qui exige une nouvelle chope de bière à cor et à cri. À sa gauche, Thor a déjà vidé son assiette, et siffle une coupe de champagne en attendant le plat suivant.

« Ça se descend bien cette saloperie, bafouille le borgne en levant haut sa nouvelle ration d’alcool. J’y verserais un peu de miel qu’on verrait presque pas la différence avec le Valhalla. T’as goûté, ma caille ? »

C’est à l’attention de Sigrid qu’il s’égosille de la sorte : la valkyrie lui répond d’un pouce levé depuis sa table. Attila voit Tarja tourner la tête pour ne pas croiser le regard de son père et Ayida, à côté d’elle, lever les yeux au ciel.

Le dieu noie un nouveau rire tonitruant dans sa chope. Thor glisse quelques mots à son oreille ; probablement des mises en garde. Odin considère chaque repas comme un festin à son honneur, et cette appropriation des traditions a déjà contrarié plus d’un hôte. Mais Claus fait bonne figure ce soir : l’air bonhomme, le sourire remonté jusqu’à de ses pommettes rebondies, il ressert un verre de vin épicé à une Eiréné rougissante et ignore complètement les pitreries du guerrier. À côté d’Attila, Bastet a fini de manger. Elle a pris forme féline et s’est roulée en boule sur sa chaise, repue et somnolente, sans omettre de surveiller son voisin du coin d’un œil orangé.

« J’héberge un chat à Paris. Il s’appelle Aristide. Mon appartement est trop protégé pour que tu puisses m’espionner par son biais, évidemment.

— Crois-tu que je n’ai pas déjà essayé », baille la déesse avant de rectifier sa position pour lui tourner le dos.

Attila met ce comportement sur le compte de la vexation. Il recentre son attention sur son assiette à moitié vide et s’applique à découper des morceaux de chapon en évitant les champignons, dont il abhorre tant le goût que la texture.

Son intense concentration est interrompue par le ballet de lutins qui vient débarrasser. Il cède avec soulagement son plat barbouillé de morceaux noirs et se cale contre son dossier en attendant le dessert. Odin a soulevé un lutin et le tient assis dans l’une de ses mains ; bien que la pauvre créature tremble de tous ses membres, Claus ne semble pas décidé à exiger sa libération.

Pas moins de six bûches différentes sont apportées. Attila reconnaît de vue les parfums chocolat, vanille, fruits rouges, fruits tropicaux, pistache… le dernier gâteau, une mousse bleue glacée d’un vernis rouge vif, ne lui inspire pas assez de confiance pour qu’il tente de l’identifier. Les lutins s’agitent : sous leurs directives, des parts se découpent toutes seules pour voler jusqu’à de délicates assiettes de porcelaine distribuées selon les choix des convives.

Odin beugle à qui veut l’entendre qu’il goûtera chacune des bûches, quitte à devoir s’ouvrir le ventre pour l’élargir, puis laisse échapper un rot retentissant. Thor lui agrippe l’épaule et adresse une mimique d’excuse à Claus, qui se contente de secouer la tête en riant de plus belle. Le bruit environnant commence à coller une solide migraine à Attila. Il n’ose imaginer l’état des valkyries dont l’ouïe est bien plus sensible que la sienne : Sigrid attaque avec enthousiasme son assiette surchargée, mais Tarja a plaqué ses poings contre ses tempes et a fermé les yeux. Deux cryptides qu’il ne connaît pas chuchotent en la fixant.

Sa migraine gagne en puissance et il songe, soudain

Que tout serait plus simple avec un peu moins de décence

et un peu plus de déca…

de violence

ils sont les maîtres du monde

réduits à des animaux de foire, des

fauves cloués à la même table

ils se sont dressés eux-mêmes

pour s’offrir des cadeaux et manger du gâteau

dont le sucre leur pourrira les dents

pour se partager, à cent, vingt maigres chapons

qui n’auraient rassasié qu’un seul d’entre eux il y a dix siècles

s’il osait se lever d’un coup, profiter de leur surprise…

mordre à pleines dents dans une bûche

griffer Bastet, cracher sur Odin, embrasser Tarja

et se moquer d’eux tous, tous ici, dans un grand éclat de rire

avant de s’enfuir dans le jardin

en comptant les flocons qui s’accrocheraient à ses chevilles


Une caresse effleure son épaule et il sursaute violemment. Bastet a retrouvé une apparence humaine pour manger sa bûche ; elle le dévisage avec inquiétude.

« On dirait que tu as eu une petite absence… Tu es parmi les derniers à servir. Quel parfum te fait envie ? »

Encore sonné, il demande de la pistache – dont presque personne n’a voulu. Bastet le couve d’un regard prudent, visiblement mue par son instinct maternel.

« Ça a duré longtemps ? chuchote-t-il en entamant sa part.

— Quelques secondes à peine. Je ne pense pas que quiconque ait remarqué. »

Plus facile à affirmer qu’à vérifier. Personne ne semble les observer…

« C’est Yule qui te met dans cet état, n’est-ce pas ? Si tu as besoin de quoi que ce soit…

— Merci de ta vigilance, la coupe-t-il. Je vais faire plus attention. Ça ne se reproduira plus. »

Peu lui importe de se montrer si ingrat : il lui faut désormais redoubler de prudence, au moins pour finir la soirée en un seul morceau.

« Attila ? Tu as une mèche qui rebique. »

L’Enquêteur déglutit sa bouchée puis adresse un froid sourire à Thor en lissant soigneusement le dessus de son crâne. Les cheveux rebelles s’assagissent d’eux-mêmes dans la gangue de cire qui les dompte encore.

« C’est le genre d’imprévu qui affecte parfois les gens soigneux, oui. Je ne pense pas que ton père et toi ayez déjà eu pareil désagrément à gérer. »

Thor est un adversaire dépourvu de répartie, facile à épingler. Mais Odin a entendu la pique et lève les yeux de sa deuxième assiette de dessert. Attila affronte son œil unique, à l’affût du mot d’éclat qu’il doit être en train de planifier…

« Occupe-toi de ta bûche, mon gars. Sinon c’est moi qui vais la manger. »

L’Enquêteur se détend imperceptiblement. Rond comme une queue de pelle, le dieu est bien incapable de lui opposer une verve dangereuse. Plus loin, Sigrid a suivi l’échange et se marre silencieusement ; Tarja n’a pas relevé la tête.

Claus recule sa chaise et se lève dans un étrange numéro de bascule entre ses bras trop maigres et son ventre gonflé. Le silence se fait dans la salle à manger.

« Mesdames et messieurs les cryptides. »

Tarja se redresse et sort un minuscule miroir de poche pour vérifier l’état de son rouge à lèvres.

« Moi et mes lutins sommes profondément honorés de pouvoir vous accueillir, le temps d’un soir, dans notre modeste demeure, en mémoire d’une fête plus vieille que beaucoup d’entre nous… »

Eiréné fronce le sourcil.

« … dont je suis désormais l’unique maître de cérémonie. Que vous soyez ici au nom et sous l’égide du Möbius ou comme invité d’exception, j’espère que vous ne regrettez pas d’être venus, et que vous donnerez des remords aux absents ! »

Il adresse un clin d’œil à Tarja, dont le visage se durcit instantanément. Odin marmonne en vieux viking et crache dans son assiette sans la quitter des yeux. « Petite pute du corbeau d’ailleurs. » Sigrid tressaille, mais Attila constate avec soulagement que l’essentiel de la salle ne comprend pas le dialecte ou fait mine de n’avoir rien entendu.

« Trêve d’éloges ! Minuit sonnera dans moins de dix minutes. Il est temps de vous rendre près du sapin pour recevoir vos cadeaux. J’ai trimé dur pour vous satisfaire. Puissiez-vous apprécier mes modestes présents ! »

Il ouvre grand les bras et la salle s’ébranle de bruits de chaise et de vaisselle. Attila enfourne son dernier morceau de bûche et suit le mouvement en se cognant légèrement dans sa chaise. Il parvient à retrouver les jumelles Sørensen dans la cohue : elles ont attendu que Thor et Odin descendent tant bien que mal les escaliers pour à leur tour s’y engager. Ayida et Sigrid parlent des alcools haïtiens dans un anglais parfois laborieux, empâté par leur digestion. Attila s’efforce de rester au niveau de Tarja, dont il devine à la mâchoire serrée qu’elle a encore en tête l’insulte de son père.

Quand ils parviennent enfin au salon principal, ils sont parmi les plus éloignés du sapin. Ayida et Sigrid cherchent à se rapprocher ; Tarja s’adosse au mur et Attila préfère lui tenir compagnie. L’effervescence qui a saisi la foule l’indispose. Une pléthore d’odeurs agressives sature ses sinus, comme si son odorat avait soudainement gagné en acuité. Il peut presque compter les minutes restantes avant d’atteindre minuit et chacune d’elles est plus douloureuse que la précédente.

Un calme relatif revient et la voix de Claus s’élève à nouveau :

« Que vous êtes impatients ! Vous connaissez la tradition : avant minuit, les cadeaux, on les touche avec les yeux. »

Alors les cryptides patientent en devisant à voix basse pour ne pas gêner le voisin. Au-dessus de la cheminée, le massif coucou suisse indique minuit moins six.

Puis moins cinq. Attila s’appuie discrètement au battant de l’entrée, la tête bourdonnante de pensées confuses et enfiévrées. Un éclair venu des tréfonds de son cerveau lui claque une foudroyante certitude : si minuit vient, de terribles choses vont se produire.

Foutaises. Voilà presque quarante ans que Claus organise cette soirée mondaine et qu’à chaque fin de soirée, les mêmes peurs primitives lui secouent la psyché sans aucune rationalité. Pourquoi, après tout ce temps, y est-il toujours aussi sensible ?

Puis, moins quatre. Les murmures s’intensifient dans l’assemblée, certains commentent déjà les cadeaux qu’ils lorgnent sous le sapin. Attila les trouve ridicules à en pleurer. Ils lui font l’effet d’une volaille de luxe en train de loucher sur le grain pourri qui servira à l’engraisser.

Puis, moins trois.

Le rythme dansant de Yule lui plombe le front. Comment font les autres pour ne pas céder à ses pulsions endiablées ? Il réaffirme sa prise sur le bois, ignore le regard de Tarja.

« Mes enfants, plus que deux minutes ! »

La voix de Claus lui parvient à peine à travers le tambour du sang battant ses tempes. Il se tourne pour faire face au mur et ne plus avoir à endurer le navrant spectacle de ses pairs surexcités. Une odeur de vanille se fraye un chemin dans son esprit, c’est l’haleine de Tarja qui s’est rapprochée de lui : il lui ordonne sèchement de ne pas le toucher.

« Dans une minute, ces jolis paquets seront vôtres… »

Odin rigole dans le lointain. Attila s’efforce de cantonner à son corps l’enivrante magie qui galope dans ses os ; des frissons bien trop reconnaissables commencent à agiter ses épaules. Les secondes se succèdent, dégringolent, et une douce fièvre commence à gagner l’entièreté de la salle. Attila perçoit confusément que les autres cryptides sous le joug de Yule commencent aussi à accuser le coup, soumis à la fatalité de leur horloge interne, pas autant que lui, ça non jamais, eux se contentent de serrer les dents un coup et c’est déjà fini, alors que lui…

Plus que vingt, dix-neuf, dix-huit secondes avant minuit.

L’esprit de Yule lui chuchote que

Tarja est là tout près de lui, passer un bras à sa taille ou une main sur sa joue serait d’une facilité risible

la serrer contre lui, le plus exquis des délices.

Il s’efforce de résister. Ce n’est qu’une inconvenance, un mauvais moment à passer.

Regarde-les qui se dandinent devant un arbre amputé

et décoré d’ordures en plastique

des ventres pleins, mais des têtes vides

que les vents de décembre ne parviennent plus à repeupler

Là-bas, ils entament le compte à rebours. Plus que huit, sept, six… Dans le blizzard leurs voix se noient. Tarja lui demande si ça va.

Ça va

si bien

c’est si bon

d’être soi

Minuit. Le coucou jaillit hors de son nid. Une violente chaleur envahit le cœur d’Attila et dans ses yeux se rallument les vestiges d’un vieux, très vieux feu de joie.

Mithra ?

L’instant d’après la sensation disparaît et Yule l’étreint à nouveau dans sa poigne glacée. C’est plus fort que lui, ça lui dévore la gorge…

« Joyeux Noël ! » hurle Claus d’une voix de titan.

Tandis que retentissent les premiers applaudissements, Attila se penche contre la porte, se bouche le nez et étouffe un puissant éternuement.


Pantelant, il constate avec soulagement que Tarja s’est interposée entre lui et la salle pour dissimuler son instant de faiblesse.

« Reprends-toi, assène-t-elle en le voyant se redresser. Claus va commencer sa distribution. »

Essuyer le bout de son nez et les petites larmes au coin de ses yeux. Lisser sa chemise et ses cheveux. Il remercie la valkyrie d’une pression sur l’épaule et ils se rapprochent du sapin. Personne ne leur accorde un regard : Attila se prend à espérer que son malaise est passé complètement inaperçu. En se hissant sur la pointe des orteils, il entrevoit des dizaines de paquets colorés empilés au pied du sapin, les petits sur les plus gros. L’un d’eux attire son œil et il reconnaît avec stupeur la boîte de l’Ankou qu’il avait laissée au vestiaire… Rien ne semble pouvoir échapper à la vigilance de Claus. D’ailleurs, sa voix retentit à nouveau pour ramener le silence : il vient de choisir Sigrid comme assistante.

« Soyez bons joueurs et attendez que chacun ait été servi avant de déballer. Souvenez-vous qu’on ne reçoit que ce que l’on mérite… »

C’est le moment préféré d’Attila : observer les cadeaux d’autrui pour savoir qui a eu l’imprudence de déplaire à Claus l’année passée. Pour sa part, en quarante ans de fêtes, jamais il n’a été blâmé.

« Trêve de blablas. Commençons ! »

Une salve d’applaudissements lui répond puis un premier nom retentit : Claus tend le cadeau à Sigrid et elle s’enfonce dans la foule pour le délivrer à son heureux propriétaire. Attila se dépêche de vérifier chaque pli de son costume pour effacer toute trace de sa courte défaillance. Il fait bien : le suivant est le sien.

« En voilà, un chanceux ! s’exclame Claus quand Sigrid remet à l’Enquêteur le paquet de l’Ankou et une enveloppe vierge. Un autre que moi a voulu lui faire plaisir et il se retrouve avec deux surprises au lieu d’une. Joyeux Noël ! »

Des regards intrigués s’attardent dans sa direction, mais il suffit à Attila d’un ou deux sourires pour les disperser. La distribution se poursuit sans autre perturbation. Le paquet d’Odin évoque sans doute possible une bouteille d’alcool ; Tarja reçoit une petite bourse de toile à l’effigie d’une grande marque de bijoux parisienne, qu’elle contemple d’un œil dubitatif. Attila sait qu’elle met un point d’honneur à ne porter que des bijoux à haute valeur symbolique.

Sigrid finit par les rejoindre avec un cadeau rectangulaire dans les bras. Elle en glisse discrètement un second à sa sœur.

« C’est celui de Chulyen. Claus a été sympa de pas l’appeler devant tout le monde. Tu lui fileras ?

— Ça va pas ? Alors que c’est sûrement une immondice ou un animal mort ? »

Sigrid cille puis force son sourire et enchaîne en retournant son propre paquet :

« Ça peut pas être un CD comme l’année dernière. Un coffret, tu crois ? »

Ses yeux brillent d’une excitation enfantine qu’Attila ne peut s’empêcher de déplorer.

« Tout le monde a son cadeau ? s’assure Claus à côté du sapin dépouillé. Alors mes enfants, prêts… déballez ! »

De grands bruits de déchirure envahissent le salon, accompagnés d’exclamations ravies et un rien surjouées. Attila commence par ouvrir son enveloppe, qui dévoile un carton repoussé d’or lui offrant un dîner pour deux au restaurant d’Alain Ducasse, dans le 8e arrondissement. Il s’y attendait. Claus connaît son goût du luxe. Sigrid rit aux éclats : entre ses mains, une boîte de chocolats à l’alcool. Tarja sort de la bourse un pendentif doré, orné d’un minuscule saphir, et l’y replonge aussitôt. Elle enfonce les mains dans ses poches et jette un œil alentour, visiblement à la recherche d’une échappatoire.

« C’est à quelle heure que le Cacique nous ramène chez nous ? finit-elle par glisser à Attila pendant que sa sœur court voir Odin pour découvrir le contenu de sa bouteille.

— Minuit trente. Il y a un after à Paris mais j’imagine que ça ne t’intéresse pas…

— Tu y seras ?

— Oh, non. Je vais rentrer directement. »

Le regard qu’ils échangent se prolonge ; ils hésitent. Attila aimerait se défaire de l’emprise de Yule, qui lui met en tête des choses inconsidérées.

« Tu devrais passer à l’appartement pendant ta prochaine visite à Paris. Pas ce soir… Je crains que ta présence ne fasse jaser si on nous voit rentrer ensemble. »

Les mots lui coûtent. Il se répète que c’est la meilleure chose à faire. Une idée lui vient soudain :

« Tu n’as jamais mangé chez Ducasse, n’est-ce pas ? Et si c’était toi que j’invitais, pour une fois, plutôt que Sigrid qui essaie toujours de s’incruster à ma table ? L’invitation a un an de validité. Ça nous laisse largement le temps de nous organiser. »

Tarja acquiesce, un rictus fugace tord ses lèvres. Un compliment ou un cadeau la mettent toujours sur la défensive.

« C’est très gentil de ta part. Merci beaucoup. »

Il cherche une maxime hautement spirituelle à lui répliquer quand elle désigne le paquet qu’il tient toujours :

« Sigrid m’a dit que ça venait de l’Ankou. Tu ne l’ouvres pas ?

— J’allais le faire. Isolons-nous davantage : si cet extravagant s’est payé ma tête… »

Ils sortent devant l’escalier. Attila défait le papier bicolore qui laisse apparaître une boîte de carton nu, dépourvue de tout indice quant à son contenu. Un bruit de pas fait sursauter Tarja.

« Vous comptiez l’ouvrir sans moi ? s’offusque Claus en s’immisçant entre eux, le regard farceur. Oh, je sais déjà ce qu’il y a à l’intérieur. Mais pour rien au monde je ne voudrais manquer ta réaction. »

Plus inquiet encore, Attila prend sur lui et ouvre la boîte avec force délicatesse. Il tombe nez à nez avec le visage peint à la main d’une paysanne à l’étrange coiffe.

Claus souffle du nez et Tarja se détourne, pas assez vite pour cacher son sourire.

Un bol breton. L’Ankou lui a fait cadeau d’un bol à oreilles traditionnel. L’Enquêteur le tire hors du carton et découvre que l’un des côtés s’orne d’un “Attila” manuscrit, délicatement calligraphié.

Tu risques pas d’être déçu, parole de psychopompe.

« Cette horreur finira dans ma poubelle sitôt que cet imbécile d’Ankou m’aura ramené chez moi dans son taxi grinçant, décrète-t-il en rangeant ladite horreur dans son écrin bon marché. Hors de question qu’un bibelot aussi ridicule demeure dans mon appartement ailleurs qu’avec mes ordures. »


Si Mithra pouvait voir

jusqu’où nous sommes tombés

il pleurerait des larmes de feu.




Joyeux Noël !

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