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Chimène Peucelle

lundi 22 avril 2019

L’empire des invisibles

Chapitre 10

Bélier – 21 mars au 21 avril

Ostara a rechargé les batteries de ses natifs et leur enthousiasme leur permettra de décrocher de nouvelles opportunités sensuelles, sensorielles et sensationnelles.

Divinités : pour cette fin de mois, faites d’une pierre deux coups en alliant pragmatisme et sensibilité ; en avril, préférez la prudence et l’exhaustivité. Créatures : ne vous laissez pas abattre par les évidences de votre faiblesse et bravez le danger pour honorer ceux qui tiennent à vous – ou tout du moins vous le laissent croire. Héros : attention, le coup de frein n’est jamais loin.

Horoscope de L’Hébraïque, édition du 23 mars 2015.




Compétences d’ordre magique spécifiques au candidat

Jaspe en a plein, des compétences spécifiques. Reste à savoir comment les présenter pour qu’elles apparaissent sous leur meilleur jour.

—  Capacité d’accumulation magique maximale de 83,6 onces (évaluation datant de 1974)

— Détection standard d’auras cryptides

— Influence passive sur les végétaux : croissance et floraison accélérées à moyen terme

— Influence active sur les végétaux : manipulation de croissance, récupération des onces emmagasinées

— Pouvoirs curatifs. Efficacité sur l’échelle d’Asclépios : 4,7 (évaluation datant de 1974)

— Confection de sortilèges basiques

— Augmentation de capacités physiques, humaines et reptiliennes : force, agilité, souplesse, réfle

Est-il vraiment utile d’à ce point détailler ? Elle efface la fin de la ligne ; ses doigts hésitent un instant au-dessus du clavier, puis réécrivent tout ce qu’elle vient d’enlever.

Voilà une bonne base sur laquelle travailler. On lui a envoyé le dossier à remplir pour sa candidature de Nocte ce matin et elle s’y est directement attelée, faute d’autres activités auxquelles se consacrer. Sa sortie à Paris l’a affaiblie au point que les médecins lui ont catégoriquement interdit la moindre sortie, à l’exception d’une par jour dans le maigre jardin du Foyer. Elle connaît déjà par cœur le vocabulaire d’anglais censé la préparer pour son premier cours et l’ordinateur qu’on lui a prêté n’offre aucun accès à Internet.

En somme, elle s’ennuie comme une fleur fanée.

Le téléphone confié par Attila, que les techniciens du Foyer lui ont donné hier après l’avoir relié à leur réseau, vibre pour la première fois de sa courte vie contre le plastique du bureau. Jaspe sursaute, s’en empare et déchiffre le message qui s’affiche sur l’écran : il provient d’un numéro inconnu – les seuls qu’elle a déjà enregistrés sont ceux d’Attila et de Sigrid.

«  Hermaïque – 03.23.15|Newest edition. Sandman’s last sleep, Winchester Mystery House’s disaster…  »

Pourquoi lui parle-t-on en anglais, alors que la langue de l’appareil est correctement paramétrée ? "New" veut dire "nouveau", elle l’a appris hier soir, et "edition" doit être un mot transparent. Le reste demeure incompréhensible. Jaspe déverrouille le portable et remarque qu’un symbole de notification agrémente désormais l’une de ses applications, à laquelle elle n’avait prêté aucune attention, qui représente un journal bleu orné d’ailes stylisées.

Elle s’apprête à appuyer dessus mais se ravise au dernier moment, prise d’une soudaine inspiration : voilà un parfait prétexte pour entamer une conversation avec Sigrid, qu’elle n’a pas encore osé recontacter.

« Bonjour,

C’est Jaspe. J’espère que tu vas bien. J’ai enfin reçu mon téléphone portable. Je viens de recevoir une notification en anglais d’une application qui s’appelle "L’Hermaïque", je ne l’ai pas encore ouverte. Est-ce que tu sais ce que c’est ? À bientôt. »

Son premier SMS !

La réponse ne se fait pas attendre : Sigrid l’appelle. Jaspe décroche, le cœur battant.

« Allô ?

— Allô, petite vouivre ? Je me suis dit que ça serait plus rapide de vive voix, surtout vu comment tu écris tes SMS. Faudra qu’on voie ça ensemble, mais bref. Tu es au Foyer du périf ? Ça te dit de venir sur Paris ?

— Je n’ai pas le droit de sortir à cause de mon escarboucle : il y a trop de pollution dans l’air, ça l’empêche de se réparer correctement.

— La plaie. Est-ce qu’on peut venir chez toi, alors ?

— On ?

— Bastian et moi. Tu sais, mon binôme.

— Vous avez le droit ?

— Bien sûr. T’as déjeuné ?

— Pas encore !

— Le fais pas, alors. On amène le repas. On est là dans trente minutes, ça te va ? Oui ? Super. À tout à l’heure ! »

Elle raccroche sans laisser à Jaspe le temps de la saluer. La vouivre ferme l’ordinateur, vérifie qu’il est bien branché, puis laisse son regard errer dans sa chambrette pour mesurer tout ce qu’il y a à faire avant l’arrivée de ses invités : se doucher, changer les bandages de son ventre, refaire le lit, ranger les habits qui traînent… Rien de bien sorcier.

Une demi-heure plus tard, propre et apprêtée – l’escarboucle douloureuse –, elle est assise à son bureau, raidie par l’attente. À Villenval, c’était elle qui se déplaçait jusqu’aux logis des villageois, le temps d’un repas ou d’une après-midi de paresse avec ses consœurs vouivres. Elle ne recevait dans la mairie que pour les grandes occasions, comme les fêtes monothéistes qu’il fallait bien célébrer, ou ses multiples réélections.

Difficile de considérer ce Foyer délabré comme une nouvelle maison. Il fera l’affaire pour cette fois… le temps que son escarboucle guérisse, que les Noctes lui laissent un peu d’autonomie et qu’elle réussisse à trouver sa place dans ce nouveau monde effervescent.

On toque à sa porte.

Sigrid lui fait la bise en entrant, rayonnante dans une étonnante chemise à pois rouges et verts. Bastian lui tend une main deux fois plus épaisse que la sienne, qu’elle serre avec circonspection pour ne pas y perdre les doigts.

Un bon mètre quatre-vingts de muscles et de peau brunie, des cheveux taillés en brosse dont elle n’arrive pas à déterminer s’ils sont châtains ou blond foncé, des yeux sombres enfoncés dans leurs orbites et un visage dont le renfrognement semble être l’expression par défaut. Il se compose un fantôme de sourire en suivant sa binôme à l’intérieur.

« Putain, que c’est petit, déplore Sigrid en déposant sur la table à manger quatre sacs de papier fumants. Tu arrives à te ressourcer dans ce clapier ?

— Je ne dirais pas non à un peu plus de nature, concède Jaspe. Mais ça suffit en attendant que je me refasse une santé. Qu’est-ce que c’est ? » ajoute-t-elle en désignant les sacs.

C’est un indéniable manque de politesse, mais ils exhalent une odeur de nourriture qui met son odorat en échec depuis leur arrivée. Le salé et l’épicé qui caractérisent la majorité des plats chauds se parent de subtilités qu’elle peine à décrire.

« Ça sent bon, hein ? Que de l’asiatique, on a pris un peu de tout en se disant que tu devais pas y connaître grand-chose. Je crève de faim ! »

Jaspe va chercher une chaise supplémentaire dans le couloir et quand elle revient, les deux Noctes ont déjà sorti de leurs emballages tous les délices qu’ils ont apporté. Ses yeux s’égarent entre les formes et les couleurs qui ont envahi chaque centimètre de la table.

« T’as jamais mangé asiatique ? s’étonne la valkyrie quand elle s’assoit avec eux.

— Des raviolis, une fois, qu’une amie avait achetés à Épinal. C’était bon. Mais les autres n’avaient pas du tout, du tout aimé.

— Quelles rabat-joies. »

Avec adresse, la Nocte remplit leurs assiettes. Jaspe décline les baguettes, peu désireuse de se ridiculiser ; Bastian fait de même.

« Bon appétit ! »

Bastian dévore, Sigrid bâfre, Jaspe prend le temps de savourer chaque bouchée pour apprivoiser les goûts étranges qui se disputent son palais.

« Comment s’est passée votre mission à Oslo ? » finit-elle par demander, un peu gênée par le silence qui s’est installé.

Les Noctes échangent un regard et elle regrette déjà sa curiosité. Mais Sigrid se pare d’un large sourire rougi de sauce piquante :

« C’était pas du gâteau. Même pour deux agents expérimentés comme nous, mettre un Héros hors d’état de nuire est rarement l’affaire d’une seule nuit. On a eu du culot, beaucoup de chance… et ça nous a valu une paie mirobolante. »

Bastian se contente de fixer son assiette déjà aux trois quarts vide. Jaspe n’insiste pas.

« Parlons peu, parlons bien, enchaîne la valkyrie. L’Hermaïque ! C’est l’unique gazette au contenu exclusivement cryptide reconnue par le Möbius – et donc, en conséquent, par l’opinion publique. Elle existe depuis très peu de temps, 2007 si je dis pas de bêtises. Avant, on avait des systèmes d’envois postaux et chaque organisme prétendument journalistique se débrouillait à sa sauce, c’était un bazar sans nom. Une association de cryptides a profité de l’invention d’Internet pour piquer quelques innovations aux humains et en créer une copie à notre usage, qui passe aussi par les lignes de Ley : son petit nom, c’est le Cruptonet, mais c’est tellement moche qu’on préfère parler de l’Internet cryptide. Question de fierté.

« Le système est encore bancal, parce que la plupart d’entre nous refuse d’employer la technologie numérique, et la demande n’augmente pas très vite. Surtout que – c’est un secret de Polichinelle – le Möbius a rapidement mis la main sur la direction de L’Hermaïque et lui fait dire un peu tout ce qu’il veut.

— Alors L’Hermaïque n’est consultable que par In… Cruptonet ? Pas d’édition papier ?

— Eh non ! Imagine la galère que ça serait à distribuer aux quatre coins du monde. L’Hermaïque est rédigée en anglais international, puis traduite par des équipes locales aux quatre coins du globe. L’application qui permet d’y accéder est installée par défaut sur tous nos téléphones : comme tu ne l’as jamais ouverte, elle est encore en anglais, mais ça se paramètre facilement.

— Pourtant, le reste de mon téléphone est en français…

— Ouais. Mais le peu de numérique cryptide qu’on a à disposition n’est pas du tout optimisé, faute de demande comme je t’ai dit. Ceux d’entre nous qui utilisent des écrans se satisfont de l’Internet et ont la flemme de développer notre précieux Cruptonet. Ça viendra, j’imagine, mais le réseau téléphonique commence à peine à être à la mode parmi les dinosaures que nous sommes, alors ça m’étonnerait qu’on ait droit à du web digne de ce nom avant 2025. Pour l’instant, il n’y a que l’Hermaïque et une poignée de sites de test qui sont "en ligne". On ne peut même pas y accéder par ordinateur. Il faudra s’en contenter. »

Jaspe déverrouille son portable et clique sur l’icône bleue. L’écran met quinze bonnes secondes à afficher un menu défilant qui présente les dix dernières éditions publiées.

« Pour accéder aux plus anciennes, tu choisis "older" dans les options à gauche… Attends, on va changer la langue directement, ça sera moins compliqué. La traduction française est sympa, selon Attila. Bastian lit en grec, et moi en anglais.

— Tu es d’origine grecque ? ose s’enquérir Jaspe pendant que Sigrid paramètre l’application.

— Oui, répond Bastian en raclant son assiette à la cuillère. J’y ai vécu toute mon enfance. Je suis venu à Paris pour devenir Nocte. »

À l’instar de son physique, sa voix n’a pas besoin d’être forcée pour imposer le respect.

« Sans vouloir être indiscrète… je me le demande depuis tout à l’heure, à vrai dire ça n’a pas l’air facile à deviner, après tu n’es pas obligé de me le dire évidemment…

— Pas de souci, la coupe-t-il. Je suis un voirloup.

— Oh ! »

Jaspe se sent bête. Les voirloups sont le fruit d’une descendance hybride entre humain et lycanthrope. Certains de ces enfants, qui à première vue n’ont rien hérité de leur parent cryptide, finissent par manifester des capacités de métamorphose à la puissance et à la fréquence aléatoires. Cette particularité apparaît parfois plusieurs générations après le métissage, ce qui n’a rien d’étonnant avec Bastian : les lycanthropes n’existent plus depuis près d’un siècle, exterminés lors des tristement célèbres guerres de la Trentaine.

« Pardon. Il y en avait plusieurs près de chez moi, pourtant. Je n’ai pas du tout reconnu ton odeur.

— Difficile à identifier. Ça varie d’un voirloup à l’autre. »

Pourtant, aussi indéfinissable soit-elle, l’aura que dégage Bastian est d’une rare intensité pour un cryptide aussi métissé que lui. Jaspe met ce mystère sur le compte de ses perceptions saturées par la nourriture.

« Et voilà, une belle Hermaïque en français, se félicite Sigrid en lui rendant l’appareil. La gazette est plus ou moins bimensuelle, même si les jours de parution varient beaucoup d’une saison à l’autre : il y a des cryptides cycliques dans l’équipe, ça complique le travail régulier. L’envoi est basé sur le fuseau horaire grec, tu reçois un SMS qui t’emmène sur l’application, ou une notification de l’application elle-même, selon tes paramètres. L’Hermaïque compile tous les faits d’actualité cryptide, classés par continents ; s’y ajoutent tout un tas d’informations comme une rubrique des disparus, des décès, des sondages d’intérêt général, l’horoscope de Decima – il tombe presque toujours juste pour moi… Bref, prends le temps de découvrir tout ça et n’hésite pas à me solliciter s’il y a encore des choses que tu ne comprends pas. »

Jaspe ouvre l’édition du jour en terminant son riz cantonais. Si la majorité des noms lui sont inconnus, quelques-uns évoquent dans son esprit des photos, des visages. Un en particulier, encore frais dans sa mémoire, lui saute aux yeux.

« Tarja Sørensen, c’est ta sœur jumelle ? Pourquoi le rédacteur qualifie sa mission de "désastre" ?

— Le désastre n’est pas de son fait, s’empresse de répondre Sigrid. Le Möbius l’a envoyée sur une affaire trop grosse pour elle – trop grosse pour beaucoup d’entre nous –, et… elle s’en est sortie comme elle a pu. Ils essaient de lui faire payer les pots cassés, ces troufions. »

Jaspe n’avait plus entendu ce mot depuis les années quatre-vingts. À côté d’elle, Bastian empile distraitement les emballages et les fourre dans un sac, en tassant de son gros poing pour que tout rentre.

« Ils disent que des sbires de Catrina utilisaient la Maison Winchester comme lieu de transfert pour leurs trafics avec des groupuscules humains, lit-elle. Une fois découverts, ils ont décampé en laissant derrière eux un sortilège de grande ampleur qu’ont dû neutraliser les Noctes missionnés. »

Elle réfléchit un instant.

« Pourquoi avoir choisi une valkyrie pour un travail dépendant de capacités magiques ? Vous n’êtes pas particulièrement versées dans les sortilèges, si ? »

Sigrid émet un sifflement que Jaspe peine à interpréter.

« Chulyen, le binôme de Tarja, est un spécialiste de ce genre de choses. J’imagine que c’est ce qui a joué dans la sélection. Que veux-tu que je te dise ? Les Caciques ont leurs raisons que la raison ignore. »

Bastian se lève, va jeter un œil par la fenêtre et entreprend d’étirer les multiples muscles qui craquent dans son dos.

« Excuse-le, ricane Sigrid. Il a du mal avec les espaces clos. Une vraie bête sauvage. »

Jaspe est davantage perturbée par le mutisme du voirloup que par ses manières discutables. Comment quelqu’un comme lui parvient à travailler avec une personne aussi loquace que Sigrid ?

Trois coups ténus résonnent contre la porte. Jaspe va ouvrir et tombe nez à nez avec une satyre aux cheveux roux qu’elle a déjà croisée dans le jardin du Foyer.

« Bonjour, mademoiselle Montemont. Madame Eiréné aimerait s’entretenir avec vous dans son bureau le plus rapidement possible ; elle n’en a pas spécifié la raison. »

La qualité langagière dont font preuve les satyres employés par le Möbius ne cesse de l’étonner.

« On va te laisser, petite vouivre. Inutile de contrarier Eiréné !

— Je suis désolée de devoir écourter votre visite, regrette Jaspe en s’effaçant pour les laisser sortir de sa chambrette.

— Te fais pas de bile pour ça. C’était sympa de partager ce petit repas avec toi. On s’ennuie rapidement dans cette ruine ; hâte que tu puisses à nouveau courir Paris pour qu’on te fasse découvrir les plus beaux coins… et les meilleurs restaurants. Si Attila s’en charge pas avant nous. »

Les Noctes s’en repartent aussi rapidement qu’ils étaient venus, après une bise et une poignée de main plus ferme que la première. Jaspe glisse son téléphone dans une poche de son jean et ferme sa porte à clé avant d’emboîter le pas à la satyre. Repue de saveurs exotiques et de nouvelles connaissances numériques, elle résiste à la torpeur en traversant le campus jusqu’au bâtiment bureaucratique. Le manque de lumière, l’immobilité de l’air et l’étroitesse des couloirs lui collent une furieuse envie de sortir sous le soleil, de déployer ses ailes et de s’envoler vers une autre liberté… Sigrid a raison. Si son escarboucle nécessite certainement cette mise au calme pour se reconstituer, Jaspe elle-même ne supportera pas longtemps l’urbanité recluse que lui impose le Möbius.

« Vous saurez rentrer seule à votre appartement ? »

La satyre s’assure de son acquiescement et prend congé. Quand Eiréné la fait rentrer, Jaspe perd toute envie de sourire.

« Asseyez-vous. »

La Nocte arbore des cernes à faire pâlir un humain en burn out.

« Je voulais vous convoquer plus tôt, mais les derniers aléas du monde cryptide m’ont empêchée de me pencher sur votre cas.

— Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ?

— Ne faites pas la mijaurée, Jaspe. Nous avons reçu vos résultats ADN. »

Elle aurait dû se douter qu’ils en effectueraient sans la prévenir.

« Je suis déçue de constater que vous n’avez pas joué franc-jeu avec nous lors de notre rencontre. Et croyez bien que je déplore ces contretemps dûs à vos cachotteries, qui nous font perdre une précieuse énergie, à vous comme à moi. »

Une chaleur familière parcourt l’escarboucle de Jaspe, mais nul picotement n’amène ses précieuses écailles sur ses bras.

« Vous ne quitterez pas ce bureau tant que vous ne m’aurez pas appris tout ce que je souhaite savoir, et plus encore si nécessaire. Votre silence met en péril tant votre candidature de Nocte que votre simple statut de Pupille du Möbius. »

Jaspe s’autorise une seconde de silence pour remettre ses idées en ordre, soudain délivrée de son semblant de somnolence.

« J’ignore si je serai en mesure de vous révéler tout ce que vous espérez, Madame. Il y a beaucoup de mystères que je n’ai moi-même jamais réussi à résoudre. »

Sa voix ne tremble pas. Pourtant, du secret de sa mémoire émerge un bouquet de visages enchanteurs, aux grands yeux sombres et à l’odeur boisée, qui l’embrassent au front, aux joues, lui mordillent le coin des oreilles. Et, en chœur, lui rappellent combien la vérité peut être dangereuse et doit rester dissimulée…

« Je ne vous ai pas menti. Mes consœurs vouivres m’ont trouvée au bord d’une rivière sur le sommet culminant des Vosges, le Grand Ballon, en 1969. Je suis restée sous ma forme reptilienne une semaine entière et elles ne m’ont épargnée qu’à cause de l’escarboucle qui ornait mon poitrail, malgré ma quadrupédie. Quand j’ai pris forme humaine, je ressemblais à une enfant d’une dizaine d’années et mes premiers souvenirs remontent à cette période de ma vie. »

Eiréné prend des notes.

« J’avais une odeur et un comportement de jeune vouivre. Mes seules particularités étaient l’apparence singulière de ma forme reptilienne, mes talents magiques qui découlaient théoriquement d’une ascendance liée à Mélusine, et mon amnésie.

— Je réitère. Vous avez vécu quarante-six ans dans ce clan sans qu’une seule de vos… semblables ou vous-même ne juge adéquat de mener des recherches plus poussées, ou plus simplement de prévenir le Möbius ?

— Les vouivres n’aiment pas ce qui sort de leur quotidien, Madame. »

Sa gorge se noue mais elle s’empêche de déglutir.

« Certaines ont voulu me tuer dès ma découverte. J’ai mis des décennies à gagner leur confiance en effaçant tout ce qui faisait de moi un être strictement hors-normes. Attirer le Möbius dans nos montagnes, c’était briser la tranquillité de la vallée, de Villenval, signer la fin de notre clan peut-être. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre à quel point les Noctes peuvent être expéditifs quand ils veulent tirer au clair une situation qui met leurs connaissances en échec. »

Elles s’affrontent du regard.

« En devenant mairesse, j’ai prouvé ma loyauté à tous les Villenvalois, humains et vouivres. Mais quand la Décadence est arrivée, certaines de mes consœurs m’ont à nouveau pointée du doig C’est mon unique mensonge, je crois. Je ne suis pas restée à Villenval par choix ; ce sont elles qui m’ont interdit de les suivre dans leur exode. »

Eiréné baisse les yeux pour écrire et Jaspe s’autorise à avaler sa salive. La fracture de son escarboucle pulse au rythme de son cœur.

« Soit. Vous êtes une cryptide, mais pas une vouivre ; pas une pure souche, tout du moins. Vos parents ?

— Jamais identifiés. Il n’y avait plus de descendante de Mélusine dans ce clan depuis des siècles. »

La Nocte soupire et Jaspe sent confusément que le plus dur de l’interrogatoire est derrière elles.

« Pourquoi vous ne m’avez pas raconté ça quand je vous l’ai demandé la première fois ?

— Parce que les hybrides sont assassinés par les Noctes. Je le savais et je l’ai vérifié quand Attila a découvert les origines de Babel. »

Des jours qu’elle n’avait plus prononcé ce nom ; ses sonorités laissent sur sa langue un fond de rancœur.

« La seule certitude que j’ai jamais eue, c’est ma semi-nature de vouivre. La seule chose qui puisse me condamner aux yeux du Möbius.

— On ne va pas vous assassiner, Jaspe. Tout du moins, pas avec ce genre de prétexte. »

Eiréné semble soudain beaucoup plus détendue.

« Pour être franche, je m’attendais à découvrir en vous une véritable hors-la-loi ; pas une cryptide aussi inexpérimentée, qui ne maîtrise pas les fondements de sa propre identité. »

Jaspe préfère ne rien relever.

« Nos chercheurs n’ont pas réussi à identifier la partie inconnue de votre ADN, mais ils redoubleront d’efforts dès que je leur en donnerai l’ordre. En attendant, soyez sans crainte pour votre place ici et votre candidature. Peut-être que nos agents vous auraient… mise hors d’état de nuire s’ils vous avaient trouvée enfant, mais nous ne pratiquons pas ce genre de prévention avec des individus adultes et adhérant à notre cause. »

Ce discours est censé la rassurer, elle en a conscience. Cependant, le sourire bienveillant qu’y accole Eiréné ne lui inspire aucune confiance.

« Toujours est-il que je vous remercie de votre franchise. Nous procéderons probablement à des examens complémentaires pour aiguiller nos scientifiques sur une voie de recherche concernant vos origines. »

Elle met de l’ordre dans ses papiers, relit une note, hésite plusieurs secondes avant d’ajouter :

« D’ailleurs, je pense pouvoir affirmer sans trop d’incertitude que nous allons profiter d’un cas de figure quelque peu semblable au vôtre pour vous faire rencontrer un Cacique.

— Un cas semblable ? Un autre hybride ? »

Le battement de son escarboucle s’accélère.

« Non, non. Une agente qui s’est trouvée confrontée à la Décadence il y a peu, et qui n’en est pas sortie intacte. Un Cacique l’examinera dans les jours à venir et nous hésitions à vous soumettre, vous aussi, à son expertise. Notre discussion a fini de me convaincre. »

Jaspe ne sait ce qui l’angoisse le plus : savoir que des entités compétentes vont enfin lui apprendre qui elle est vraiment ; découvrir une autre victime de la Décadence ; ou voir un Cacique pour la première fois de sa vie.

« Maintenant que votre santé n’est plus en danger, j’aimerais que vous me rédigiez, pour notre prochaine rencontre, un compte-rendu détaillé de la façon dont la Décadence s’est manifestée à Villenval. Symptômes environnementaux, comportementaux, exhaustivement. Cela vous semble réalisable ? Parfait. Merci pour cet entretien. Vous pouvez disposer. »

Eiréné la raccompagne à la porte.

« Il va de soi, ajoute-t-elle avant de retourner dans son bureau, que vous garderez le silence quant à la discussion que nous venons d’avoir. Seul Attila, étant votre tuteur, en sera averti.

— Merci, Madame.

— Merci à vous pour votre confiance, Jaspe. Passez une belle après-midi. »

La porte se referme.

Jaspe inspire, expire, caresse son ventre, ferme les yeux. Elle l’a fait. Et le Möbius restera vraisemblablement son allié. Son corps se met en branle et la mène jusqu’au jardin. Elle a besoin de verdure et d’un ciel ouvert pour rassembler ses idées.



Commentaires

Petite Jaspe apprend la vie ! C'est à la fois attendrissant et frustrant. On a envie de la secouer un peu.
Du coup, l'autre Agent c'est Tarja ?
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mardi 23 avril à 00h59
Ah et j'ai oublié : quel(s) personnage(s) est(sont) Bélier ?
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mardi 23 avril à 01h00
Tu vas voir ! Les réponses arrivent^^
 0
mardi 23 avril à 10h46
Un chapitre sympathique, forcément plus calmes après les précédents qui étaient menés tambour battant. Ça fait du bien de souffler un peu au milieu même si ça surprend aussi.

J’aime bien Jaspe, que je trouve touchante. Je suis curieuse de savoir ce qu’elle est exactement aussi cette demoiselle.

J’ai plus de mal avec Sigrid et son acolyte. Elle m’agace un peu à être trop extravertie pour moi !

Bref, au plaisir de lire la suite. Je veux savoir qui est l’autre agent (même si la piste de Marine me semble pas mal). A très vite !
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jeudi 25 avril à 11h41
Oui, le rythme varie beaucoup d'un chapitre à l'autre^^ J'ai aussi plus de mal avec Sigrid, elle n'est pas toujours très mature.
Hehe !
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jeudi 25 avril à 12h17