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Chimène Peucelle

mardi 1 mai 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 1

Voici presque deux mille ans, au crépuscule des sociétés antiques, alors qu’au sein des peuples humains émergeaient les grandes religions monothéistes, les Caciques ont fondé la Confrérie des Invisibles. [… ]

Le terme de "Nocte" est un dérivé du latin noctua, qui signifie "de la nuit". Les premiers fidèles de la Confrérie des Invisibles ont adopté ce nom communautaire en référence à l’athena noctua, la chouette chevêche, qui figure sur le blason de la Confrérie. Officialisée en l’an 19, l’appellation n’a jamais nécessité la moindre adaptation sémantique et connaît aujourd’hui le même succès que lors de sa création.

Eunomie, Nocte reliée au Foyer principal de Paris, Histoire du Möbius : fédérer l’union des peuples, 1926.



France, mars 2015

La nuit règne sur la campagne montagneuse, si loin dans les Vosges que rares sont les humains à y avoir élu domicile. Vingt-deux heures sonnent à la mairie de Villenval. La grande aiguille achève son tour de cadran dans un claquement mécanique.

De l’autre côté du mur, dans l’obscurité d’une chambre à coucher, de tortueux filaments s’entrecroisent et s’évasent, poussés par les ardeurs frémissantes d’un petit brasero. Des doigts pâles, tachetés de sombre, déchirent leur corps de brume et sculptent leurs arabesques. Un chuchotis de dialecte vosgien s’élève et implore la Mère Lusine d’éclairer l’avenir de Villenval.

L’incantation trois fois répétée, le silence revient. Une deuxième présence tente de se faire oublier en observant celle qui officie, le visage plongé dans la fumée des feuilles de sureau.

La supplique demeure sans réponse.

Jaspe recule en retenant sa toux, achève les braises avec un filet d’eau et rassemble les pierres placées en pentacle autour du brasero dans une bourse de cuir. Quand elle se lève, la couverture de laine glisse de son dos ; il dévoile les ombres sinistres qui grignotent sa silhouette comme des bavures d’encre indélébile. L’escarboucle qui boursouffle sa chemise de nuit luit d’un vert minéral, stimulée par le rituel.

Jaspe va ouvrir une fenêtre. Le vent nocturne se faufile à l’intérieur de la chambre et rejette en arrière ses cheveux décoiffés. Elle s’accoude au rebord et considère le village endormi de ses yeux nyctalopes.

« Babel ? J’ai terminé. »

À ces mots, son compagnon se relève et la rejoint en contournant soigneusement le brasero mourant.

« Ça n’a pas marché.

— Tu m’en vois désolé, ma belle. »

Si la voix de Jaspe a la clarté d’un ruissellement de source, celle de Babel vibre d’un écho profond. Autour d’eux, la chambre résonne du bruit des rouages et des aiguilles de l’horloge. Ils vivent bercés par les battements de son cœur. La mairesse se penche davantage et distingue la silhouette d’un humain solitaire qui regagne sa masure – le vieux Jules, qui a surveillé le retour de son troupeau. Il agit ainsi, avec une régularité de métronome, depuis cinq jours maintenant.

Jaspe rabat ses volets pour conserver les fragrances du sureau. Babel recule avec elle et cherche à l’enlacer ; elle cède, lasse. Le rituel, loin d’apporter les lumières dont elle manque cruellement, a vampirisé une précieuse partie de son énergie spirituelle. Sur ses jambes, son dos, ses bras, sur l’intégralité de son corps, les taches continuent de progresser. Une lente gangrène, des tatouages intrusifs.

« Plus que deux jours, la cajole son amant qui semble deviner ses tourments. Elles peuvent s’étendre tant qu’elles veulent, mais quand Villenval sera purgée par mon enchantement, tout ce qui te ronge disparaîtra à jamais. »

C’est ce qu’il lui répète à chaque fois que le doute la gagne. À chaque fois qu’elle s’inquiète de voir ses villageois revivre la même journée en boucle, au clignement de paupière près, avant que la nuit tombe et que cette… discorde qu’il prétend combattre revienne en force. Miser la survie de sa vallée sur un procédé magique dont les mécaniques lui échappent lui met les nerfs en boule.

Quand ça a commencé, elle a songé à avertir le Möbius. Puis Babel est arrivé et a pris les choses en main. Est-ce qu’elle regrette de lui avoir fait confiance ? Pas encore. Mais les deux jours à venir s’annoncent pavés d’incertitudes.

Son compagnon embrasse avec lenteur son décolleté, puis son cou, puis sa joue. Au final, c’est un échange de bons procédés : il débarrasse Villenval de ces horreurs et elle l’héberge… le temps qu’il faudra. Suffisamment pour payer sa dette, pas assez pour qu’il s’installe et considère la vallée comme son nouveau foyer. Attirer l’attention du Möbius est la pire de ses craintes, car si on la trouve au cœur d’une activité temporelle illégale et en présence d’un hors-la-loi, qui sait ce que lui feront subir les Noctes. Elle accepte ce risque par amour pour Villenval jusqu’à ce que tout danger soit écarté, puis elle mettra ce gentilhomme à sa porte et effacera toute trace – physique et magique – de son passage.

« J’ai sommeil », décrète-t-elle en ramassant sa couverture.

L’infection dont est victime Villenval la parasite par répercussion. Elle reste cloîtrée dans sa mairie de nuit comme de jour, en s’assurant par sa fenêtre du bien-être des humains sur lesquels elle doit veiller. Le mal imprègne l’air de la vallée, sa lumière ; tout empeste. Dans des instants d’égarement, des visions du passé la traversent et elle pense devenir folle. Focalisé sur la croissance de son enchantement, Babel lui tient compagnie.

Il ouvre les draps pour qu’elle s’enfonce dans la mollesse usée de son matelas. Il l’y rejoint et elle se blottit contre lui, soulagée de pouvoir, l’espace d’une cinquième nuit, se reposer sur d’autres épaules que les siennes propres. Ses sœurs de clan ont fui dès que le danger s’est avéré trop grand pour être géré par leur petite communauté. Elles lui manquent atrocement.

« Tu es si courageuse, chuchote Babel en lui caressant l’échine. Les humains de cette vallée ne mesurent pas leur chance.

— Tu es leur véritable chance. Toi et ton savoir, tes pouvoirs. Sans eux, peut-être serions-nous tous déjà morts. »

Les cheveux de Babel sifflent leur orgueil contre sa joue.

« Encore quelques jours et le fléau disparaîtra. Encore un peu de rigueur, ma belle, et ta peau retrouvera sa prime blancheur. »


Jaspe s’est endormie. Jusqu’à son inconscient se faufilent le frisson des draps, le chahut du matelas quand Babel se lève, les humeurs du parquet qu’il parcourt. Puis la mélodie se répète en sens inverse et un souffle chatouille sa joue.

Une caresse sur son front. Des incantations ? La magie qu’elles modulent arrache à la dormeuse un soupir chargé de rêves.



Il s’est assis sur un rocher en pleine pente, comme le plus rustre des bergers.

En bas, dans le creux de la vallée, les dernières lueurs qui égayaient Villenval se sont éteintes avec le coucher du soleil. Seule la mairie a gardé ses reliefs, bâtie de guingois dans le dénivelé, un rapace veillant sur ses petits de pierre.

Quelque chose dans sa mise le différencie des businessmen qui courent les villes du XXIe siècle : une perfection inhumaine dans le pli de son complet de luxe, la blondeur de ses cheveux fixés à la cire, l’éclat polaire de ses yeux. Il sait combien tout ce qui vit dans ce décor champêtre honnit ce qu’il est, ce qu’il amène et ce qu’il laissera derrière lui, de gré ou de force.

Le voyant de sa cigarette électronique finit par s’allumer. Les particules parfumées s’enfuient entre ses lèvres quand il y tire une longue bouffée. Juste récompense pour avoir parcouru tant de kilomètres à pied dans la cambrousse. Un menu chemin de terre, grignoté par les fleurs et les herbes folles, marquera son arrivée à Villenval.

Il ouvre un document sur son téléphone. La nuit est tombée et les pixels accentuent sa pâleur de citadin. Un temps de calme et de lecture dans la lumière artificielle ; à vingt-trois heures trente, il se lève. Après avoir rangé sa cigarette et brossé son fessier pour en chasser les poussières de la pierre, il entreprend de descendre dans la vallée.

Sur son écran, il pianote un sms. «  Tu rigoles ? Vingt-quatre heures maximum, puis retour sur Paris ; je te parie un déjeuner chez Gabriel. »

Attila écrit toujours ses messages avec une ponctuation exemplaire.

L’église du village a été bombardée pendant la Seconde Guerre Mondiale, mais des travaux ont suffi à remettre la mairie debout. Ils ont ajouté une horloge à l’un de ses murs pour remplacer le clocher, jamais reconstruit par manque de fonds. Par souci religieux, une pièce au rez-de-chaussée de la mairie a été réaménagée en salle de culte. Ce genre de fantaisie aurait provoqué de virulentes contestations pour toute autre mairie vosgienne ; pas à Villenval, car l’éminence grise du village appartient à l’ordre surnaturel. Les cryptides locaux se sont même permis de soustraire au vieux nom de la commune, Saint-Villenval-sur-Moselle, son préfixe canonique. Attila trouve encore le nom démesurément long pour un aussi petit village.

Villenval compte une cinquantaine d’habitants. Ses maisons se massent les unes contre les autres comme du bétail craintif. Au bout du chemin, Attila rallume sa cigarette, pensif. La myrtille poivrée – son e-liquide préféré – se mêle aux senteurs de la campagne : des odeurs d’humidité, de plantes sauvages, d’excréments animaux. Ainsi que, bien sûr, la fragrance fraîche de la magie locale, qui flotte dans l’air avec persistance.

Tandis qu’il descendait le flanc de la montagne à la lumière de son téléphone, des changements s’étaient opérés dans la vallée. La distance l’avait handicapé mais maintenant qu’il s’est assez rapproché, il peut observer de plus près le phénomène. La plupart des éléments qui le dérangent demeurent invisibles à l’œil humain ; seuls le perçoivent ses sens surnaturels, aux aguets depuis qu’il s’est engagé dans les Vosges.

La grande aiguille de l’horloge flirte avec le douze du cadran. Il va attendre ici, en tirant de temps à autre sur sa cigarette parfumée, que vienne minuit. Pas question de rentrer dans l’enceinte du village avant l’heure fatidique : seul Nocte envoyé sur le terrain, il a tout intérêt à faire preuve d’une prudence exemplaire.

Il range sa cigarette à minuit moins trois. La fête va commencer.

Les grillons se taisent dans les herbes hautes. La campagne cesse de vivre et le temps ralentit, s’englue. Il évoque à Attila un ressort qui se tend, prêt à se relâcher avec violence à tout instant. La grande aiguille achève son parcours et immédiatement, des ondes d’un vert phosphorescent, presque invisibles, se détachent dans la noirceur du ciel. Elles retombent en cascade aux limites de Villenval, comme les fils d’une gigantesque toile d’araignée ; la barrière surnaturelle qui préserve ses secrets. Les ondes se succèdent et se multiplient, les maisons commencent à disparaître de l’autre côté de la paroi…

Attila sent son téléphone vibrer dans sa poche. Il le dégaine et accepte l’appel d’un coup de pouce.

« Tu es arrivé ? Pas de souci pour atteindre la vallée ?

— Oui, Cacique. Et non.

— Alors, ça ressemble à quoi ?

— Un rayonnement magique a englobé le village à minuit pile. Je penche pour un enchantement à foyer, un sceau d’espace-temps, ou les deux à la fois. Il faudra évaluer l’intérieur pour tirer un meilleur diagnostic.

— Jaspe Montemont ?

— Pas encore croisée.

— Je te rappelle dans vingt-quatre heures si tu n’es pas revenu vers moi. Objection ?

— Aucune.

— Tant mieux.

— À tout à l’heure, Cacique. »

Il raccroche. C’en est fini des procédures.

Entre-temps, la toile verte a perdu toute sa transparence. Entre ses fils s’est étirée une membrane huileuse. Pour expliquer le phénomène, le Möbius a élaboré de solides hypothèses. Attila a décidé de se fier à la plus inquiétante d’entre elles.

La seule qui ait à voir avec la Décadence.

Une poignée de secondes plus tard, la clarté malsaine qui illuminait la campagne s’est dissipée. Il aura suffi d’une unique minute pour que la magie apparaisse ; qu’en son sein, quelque mystérieux changement s’opère à Villenval ; puis qu’elle retourne au néant… Attila consulte la montre dernier cri qui orne son poignet et la dérègle au hasard.

Il range sa cigarette avec son portable dans une poche intérieure de son costume et, en quelques enjambées, atteint la première rue. Un pas de plus et il s’y engage complètement, la membrane s’effaçant sur son corps pour mieux reboucher sa percée.

À première vue, Villenval-sur-Moselle réunit toutes les caractéristiques d’un village campagnard baigné de sérénité. Les réverbères, qui diffusent de nouveau une lumière jaune et crue, éclairent des rues à gros pavés. Pas un souffle de vent ne parcourt la vallée. Les grillons ont repris leur chant.

Des vibrations courent dans le corps d’Attila. La magie locale le découvre et l’analyse, elle exerce sur lui une pression qui ne laisse nulle place au doute : il s’agit bel et bien d’un espace-temps artificiel, qui régit l’entièreté de Villenval et cherche à convertir son visiteur à ses règles quantiques. La montre au poignet d’Attila affiche désormais minuit deux, ce qui achève de corroborer son hypothèse. Elle se met à luire faiblement, ses chiffres se tordent par saccades. Sans cet artefact, l’enchantement aurait certainement eu raison de son corps inadapté et l’aurait malmené vers une mort fort douloureuse. Attila se promet de ne l’enlever sous aucun prétexte pendant son séjour.

Confiant, il s’apprête à poursuivre son exploration d’un pas martial ; alors il le remarque.

Le brûlé. S’il faut inspirer fort pour le percevoir, le doute n’est pas permis. La fragrance fanée flotte autour de lui, insidieuse et étrangère à la fraîcheur de mars. Elle réveille des souvenirs douloureux ; des nuits interminables avec ses camarades d’infortune, l’ébranlement des montagnes balkaniques, la folie des regards cryptides et humains.

Beaucoup de morts.

Il aurait préféré que la théorie du sceau d’espace-temps soit la seule à se vérifier.



Les cheveux de Jaspe volent dans son sillage, raides comme des branchettes de bois brun. Des éclairs de lumière froide traversent ses yeux. Elle sent dans son dos le regard de Babel resté à la mairie : le savoir alerte, omniscient là-haut, la rassure. Il l’a réveillée dès qu’il a vu le Nocte pénétrer dans Villenval pour qu’elle parte à sa rencontre.

« Pas d’imprudence, ma belle. Essaie de calmer le jeu et de le faire déguerpir. Il nous faut un répit. S’il te menace, surtout, ne parle pas de moi… »

L’intrus se balade. Jaspe le piste, elle écoute la nuit. Le pavillon de ses oreilles, cachées entre ses mèches, se déforme et gagne une acuité surnaturelle.

Le Nocte peut-il sentir sa présence ?

Elle ralentit, lève la tête vers le ciel et produit avec sa langue une série de claquements secs qui vont se répercuter sur les maisons alentour. Son ouïe capte chaque retour sonique et il lui faut plusieurs salves pour détecter une anomalie : sur une petite place dans la partie basse de Villenval, un corps à l’impressionnante densité se déplace. Elle s’élance pour l’atteindre avant qu’il ne disparaisse de ses radars.



Attila rallume sa cigarette et tire dessus avec lenteur. Voici la maîtresse des lieux : il entend ses talons claquer sur les pavés. Une silhouette s’esquisse dans les ténèbres et il identifie sans hésitation la mairesse, mentionnée dans son ordre de mission.

Jaspe Montemont est à la tête de Villenval depuis une vingtaine d’années, au mépris des lois françaises qu’elle contourne allègrement. Autrefois, on la connaissait sous le nom de Jacinthe. La mode et une poignée d’humains trop curieux l’ont poussée à changer d’identité. Des agents du Möbius sont rentrés en contact avec elle par le passé sans s’attarder dans la vallée. Jaspe a prouvé son efficacité quant au maintien du secret surnaturel en dépit de ses libertés législatives, et avoir une gardienne attitrée pour la source magique de Villenval arrange bien le Möbius. Jusqu’ici, jamais son comportement n’avait nécessité une intervention des Noctes.

De quand datent ces fantaisies cutanées, que ne mentionne pas son dossier ?

La moitié droite de son visage arbore un noir profond, en complet contraste avec la peau de sa moitié gauche, d’une blancheur de nacre dans la lumière des réverbères. Sur sa gorge dévoilée, le noir opère un crochet stylisé puis disparaît dans son décolleté. Il apparaît aussi, par touches irrégulières, sur ses mains et ses chevilles dénudées.

Attila se compose un sourire de façade et fait tournoyer sa cigarette entre ses doigts. Des lambeaux de fumée blanche se tordent en spirales autour de lui.

« Bonjour, Jaspe. Je commençais à m’impatienter. »

Attila ne compte pas se laisser piéger par cette créature de seconde zone qui n’a jamais sorti le nez de sa vallée boisée. Sûrement trompée par son sourire, Jaspe cligne de l’œil en avançant davantage sur la place. La brise nocturne froisse le tissu de sa chemise ; Attila croit distinguer une lueur verte sur son ventre, qui disparaît l’instant d’après.

« Je n’attendais aucune visite, répond la mairesse en croisant les bras sur sa poitrine. Toutes les Vosges dorment à cette heure-ci. »

Son phrasé accuse un redoutable accent montagnard, dont Attila se moquerait bien s’il ne craignait pas de la contrarier. Il acquiesce poliment en inhalant une nouvelle bouffée de myrtille poivrée.

« Vous devriez ranger ça. Je déteste les gens qui fument.

— À ta guise ! »

Le tutoiement est spontané et ne semble pas la déranger. Il s’exécute, puis ils se dévisagent de nouveau.

« Je ne t’interrogerai sur les raisons de ta venue dans notre beau village, Nocte, car je les devine facilement…

— Attila. Attila Karison, à ton service.

— … mais je parlerai avec franchise : tu n’es pas le bienvenu.

— Ton accueil me déçoit. Je ne visite pas Villenval de gaieté de cœur. D’ailleurs, j’en ai déjà assez vu pour te mettre dans une position très délicate vis-à-vis du Möbius. »

Il glisse une main dans le revers de son costume et en sort une médaille d’argent percée d’un trou, dans lequel est passé un ruban blanc à une seule face : une boucle de Möbius.

« Imperium nostrum invisibile est, et umbra quis orbem terrarum tegit.  »

Ses r déforment la devise latine, raclés par les vestiges de son accent nordique. Sous les yeux inquiets de Jaspe, la surface du métal se modèle jusqu’à former un masque presque triangulaire qui rappelle la tête d’une chouette. Deux éclats rouges marquent ses yeux.

« Au nom du Möbius, Jaspe Montemont, je t’arrête pour exercice illégal de magie temporelle et mise en péril du secret surnaturel. »

Il savoure son effet, qui ne semble pas atteindre la mairesse autant qu’il le faudrait.

« Tu m’en vois bien attristée… »

Elle approche encore, la tête haute, sans réduire son sourire. Son audace éprouve déjà les nerfs d’Attila : la demoiselle croit user de sa séduction comme d’une arme. Ses tours de flirt doivent fonctionner avec les campagnards crédules qu’elle a l’habitude de côtoyer, mais le Nocte expérimenté qu’il est reste parfaitement insensible.

« … mais qui suis-je pour contester ton autorité ? »

Personne. Une petite cryptide même pas centenaire qui aimerait bien jouer à jeu égal avec lui – il ne lui donnera pas cette satisfaction.

« Quel dommage que nous devions en arriver là, déplore-t-il en rangeant sa médaille inapte à intimider. Jamais le Möbius n’a eu à te réprimander avant aujourd’hui. Nous attendons beaucoup d’explications de ta part, Jaspe. Il y a près d’un mois, la vallée s’est vidée de presque tous ses cryptides natifs, à ta seule exception. Notre Foyer le plus proche a suivi le phénomène avec attention. Pourquoi n’as-tu pas accompagné tes consœurs ?

— Par amour pour ces montagnes, avoue la mairesse dans un soupir dont Attila ne peut déterminer l’authenticité. Je n’ai pu me résoudre à les abandonner à cause d’un péril fantôme, infondé à l’époque, sans savoir si notre exode s’avérerait utile. Il n’y avait plus d’espoir à entendre mes sœurs ; si nous étions toutes parties, personne n’aurait pu sauver Villenval en cas de danger véritable. Elles ont dit qu’elles repasseraient par ici à l’avenir, parfois… Probablement pour juger de ma survie. »

Quel demeuré cèderait à ce genre d’apitoiement ?

« Quelle jolie montre, elle est magique ? »

Elle désigne son poignet d’un doigt noirci. Sûr qu’à côté de son horloge, ce modèle dernier cri doit faire figure de science-fiction…

Il s’apprête à répondre sans masquer son mépris et sa hauteur lui coûte : avec une vivacité insoupçonnée, Jaspe se porte à son niveau et presse le cadran avec son pouce. Le verre se fêle en émettant un craquement funeste. Un spasme secoue Attila et il vacille comme un pantin privé de ses fils ; son autre main fouette l’air vers la mairesse, déjà hors de portée. Une sourde douleur traverse son poignet dans une vive sensation de brûlure.

« Tu trembles pour si peu ? Elle n’est pas assez abîmée pour te condamner. »

Il écrase entre ses doigts la goutte de sang qu’il sent perler à sa narine. Les quelques taches blanches qui troublaient son champ de vision disparaissent.

« Ta montre est mal en point. Combien de temps comptais-tu rester parmi nous ? Au vu de ton état, je ne pense pas que tu survives à la prochaine nuit.

— Ne sous-estime pas un Nocte, gronde Attila.

— Je reconnais ta puissance, vantard. Mais tu ne pourras faire le poids face aux puissances qui régissent Villenval ! »

Le « vantard » est de trop. Pas question de pécher par excès de confiance deux fois d’affilée. Il fronce les sourcils et un coup de vent traverse la rue dans toute sa longueur jusqu’à s’évanouir devant lui. Attila inspire profondément pour percevoir les fragrances capturées sur le corps de la mairesse. Une odeur ancienne envahit ses narines, antique, reptilienne : aucun doute possible, même s’il n’a pas eu l’occasion de la goûter depuis plus d’un millénaire.

« Les puissances qui régissent Villenval ? Quelle pompeuse façon de vous désigner, toi et la gorgone qui prétendez tromper le Möbius avec un enchantement d’espace-temps ! »

Jaspe tressaille, ne se ressaisit pas assez vite pour cacher sa stupeur. Un rictus satisfait étire les lèvres d’Attila. S’il le souhaitait, il pourrait achever sa mission dès maintenant : il lui suffirait de se lâcher un peu. De laisser libre cours à la force plusieurs fois millénaire qui sommeille en son cœur.

Mais si une gorgone se cache bel et bien dans l’enceinte du village, et si cette gorgone est à l’origine de l’enchantement, Attila doit faire passer les intérêts du Möbius avant les siens. Un peu de discipline s’impose ; une enquête dans les règles, aussi.

« Tu ne sais pas à qui tu t’attaques, demoiselle, assène-t-il en caressant machinalement ses cheveux. Moi, perdre contre une gorgone ? Ça ne sera pas la première que je condamnerai. »

L’unique qu’il a exécutée à ce jour, c’est Méduse. Par caprice. Les humains ont retenu le nom de Persée à la place du sien ; il ne leur en tient pas rigueur. Les mythes humains n’ont jamais su restituer avec exactitude l’Histoire des peuples cryptides.

Jaspe change d’attitude. C’est sans appréhension qu’Attila la regarde amorcer un pas en arrière sans le quitter des yeux, en fragile équilibre entre l’instinct de fierté et celui de survie.

« Enfuis-toi si tu veux… et si tu peux. Tout ce qui m’intéresse, c’est de coincer ta gorgone et d’en finir avec ce qui a contaminé Villenval. Tu es ma variable d’ajustement. »

Pas certain qu’on enseigne les mathématiques dans ces montagnes. Toujours est-il que le message semble porter ses fruits, car Jaspe fait ouvertement volte-face et détale comme un lièvre. Il envisage de la suivre quand un spasme la traverse : deux moignons d’ailes percent ses épaules et le tissu de sa chemise. Il la regarde voleter, hybride dérangeante de grâce, jusqu’à la mairie qui le surplombe.

« Attends-moi, demoiselle. Je n’avais pas compris qu’on allait au même endroit ! »




Commentaires

Maiiiiiis tu ne peux pas t'arrêter là ! Je veux la suite moi !
J'ai bien aimé, même si je pense que certains détails m'ont échappée car je ne connais pas toutes les créatures surnaturelles. Je n'ai pas trop compris le mal qui ronge le village non plus, mais je pense que c'est voulu.

Et Attila, le seul mec à utiliser un fucking point virgule dans les sms haha
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mardi 1 mai à 09h55
Ah oui ? Tu crois vraiment que c'est le seul, Marine ? :)
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mardi 1 mai à 10h36
@Maxime : Toi, tu ne comptes pas.
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mardi 1 mai à 10h45
J'arrête où je veux, nanmého :p
En un sens tant mieux, vu comment tu as grillé le premier cryptide à apparaître : place au mystère, maintenant. Et plein de gens écrivent des sms avec des points-virgule, je te permets pas ! A commencer par moi...
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mardi 1 mai à 10h48
Très sympa ce premier chapitre, belle mise en bouche ! J'aime l'ambiance qui se dégage de ce village, et j'ai hâte de découvrir le combat avec la gorgone, je sens que ça ne va pas être si simple que prévu avec une montre fissurée !
 3
mardi 1 mai à 11h13
@marion : merci ;_; et rendez-vous pour ton prochain passage sur le chapitre 2... des yeux en perlent aux coins de mes larmes.
@julie : ça, Attila part avec un malus... mais ne fait-il pas partie de l'élite ? Qui sait ce que les profondeurs de Villenval lui réservent ?
 0
mardi 1 mai à 17h35
J'ai clairement adoré ce chapitre. Une nouvelle facette d'Attila, clairement moi gamine et flippante. J'ai hâte d'en découvrir plus sur lui. Mais il a une classe folle.
Je suis fan de ta façon de décrire les lieux et la magie. C'est plutôt cool. **
La gorgone m'intrigue, est ce qu'elle n'a pas complètement manipulé la mairesse? Je suis vraiment curieuse de la suite. (Sachant le destin de cette pauvre méduse) XD
Continue comme ça Bouchon !
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dimanche 6 mai à 14h16
C'est dangereux les gamineries, pour quelqu'un d'aussi puissant qu'Attila ! Contente que Villenval te plaise, beaucoup de travail a été fait sur son atmosphère :)
Est-ce que Babel joue franc jeu avec sa protégée ? Va savoir !
 1
dimanche 6 mai à 15h10
La ville a une certaine atmosphère très profonde que j'apprécie beaucoup. Le récit commence fort bien et je suis curieuse sur plusieurs points. J'accroche bien avec Attila et Jaspe, haha, ça promet !
En tout cas c'est un très bon premier chapitre!
 3
jeudi 17 mai à 21h01
Le point virgule 8D
 0
lundi 28 mai à 17h12
Très sympa, j'ai hâte de lire la suite !
 2
lundi 28 mai à 17h31
Une émeraude dans le nombril ? Ç'aurait pu être... Une jaspe ! :'D
Très intéressant et agréable à lire ! Plus que Babel, Jaspe m'intrigue. De plus, toutes les gorgones sont-elles hors-la-loi ? Bref, ce chapitre me plait beaucoup ! Je continue, donc ^^
 1
vendredi 20 juillet à 18h00
Le prénom de Jaspe a un léger rapport avec cette émeraude :p Concernant les gorgones, tu devrais en savoir plus bientôt !
 1
vendredi 20 juillet à 20h34
Une grosse claque. Un style fluide, intelligent et maîtrisé, un univers fantastico-fantasy frais (qui me fait penser à un super mix entre du Kingdom Hearts, du Soul Eaters avec cette petite touche frenchy et, surtout, ce truc bien à toi) et des personnages hauts en couleur. Je suis scotché. Là, avant le chapitre 2, j'ai l'impression d'être en train d'attendre le prochain épisode de Naruto, où il doit y avoir une baston épique attendue depuis 20 épisodes. Je suis hyped de ouf et tellement en admiration devant le taf accompli. Merci à toi, direction chapitre 2.
ps : une petite critique qui me vient en tête : j'aurais vu la fin du chapitre finir sur un cliffhanger légèrement plus appuyé (genre, le début de la baston et paf, cut, ou un premier coup de dague dans le dos d'Attila, et hop, un petit "to be continued"), ça aurait été la cerise sur le chapeau. En tout cas, gâteau bas.
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samedi 18 août à 18h45
Merci pour tous ses compliments !! Y a une bonne vibe Soul Eater en effet, ce manga c'est ma Bible et il m'a beaucoup influencée pour certains aspects de l'EDI^^ J'espère que la suite ne va pas te décevoir du coup, tu me mets un bon coup de pression ahah
 1
lundi 27 août à 10h11
Comme j'ai plein de retard je relis tout depuis le débuuut ! Un truc qui m'a perturbé, c'est qu'au début tu dis qu'Attila éteint son téléphone, et se lève, puis il tape un sms mais il n'est pas mentionné qu'il rallume son téléphone ou quoi, du coup je me suis demandé si c'était pas sur sa montre, mais il n'y a rien dans ce sens ? Bref, un petit éclaircissement peut-être à l'occasion ?

Sinon j'avais oublié les premières descriptions d'Attila moderne et Jaspe, tu les caractérises très bien en assez peu de mots au final, good job ! J'avais oublié ce petit sentiment de "attention, personnages badass en approche" x) Et j'aime beaucoup les détails que tu sèmes un peu partout, ça rend vraiment les personnages vivants, j'ai (re) hâte de lire la suite ! \o/
 1
jeudi 28 mars à 12h41
Oui pour le téléphone, je voulais dire qu'il éteignait juste l'écran, qu'il le mettait en veille, mais effectivement c'est pas clair du tout ! Je vais le corriger, merci beaucoup^^
 0
samedi 30 mars à 08h18
Deux belles personnalités prêtes à s'affronter... On sent la tension s'instaurer. Gare au moment où ça va exploser !
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mardi 6 août à 16h50