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Chimène Peucelle

mardi 1 mai 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 1

Kryptid, críptido, cripitidi… Le bassin méditerranéen s’est approprié le grec kruptos, “caché”, dès les prémices du christianisme. Si d’autres continents ont établi leurs propres dénominations des peuples surnaturels, les colonisations européennes ont répandu l’usage du “cryptide” jusqu’à en faire l’appellation officielle de nos administrations.

L’étymologie péjorative du cryptide n’a pas manqué de faire jaser, bien qu’elle corresponde historiquement aux premières divisions d’avec la société humaine. Sa réappropriation récente, désignant des animaux fantaisistes à l’existence controversée, n’a fait qu’alimenter la polémique. Les usages n’ont pas changé, par la force de l’habitude et faute d’un terme de remplacement.

Eunomie, Nocte affiliée au Foyer principal de Paris, Histoire du Möbius : fédérer l’union des peuples, 1926.



France, novembre 2019

La nuit est tombée sur les Vosges. Loin dans la forêt, au creux d’une vallée, vingt-deux heures sonnent à l’église de Villenval.

Jaspe interrompt sa lecture pour savourer l’écho du dernier coup de cloche. Il rebondit contre les flancs des montagnes, se perd dans la mélodie plus discrète du craquement des sapins et des animaux en chasse. Il résonne dans l’escarboucle qui, sertie juste au-dessus de son nombril, chatoie de son plus bel émeraude. C’est à regret qu’elle se replonge dans les arcanes de son livre des ombres, tapie dans un coin de son bureau de mairesse.

Quand Babel a débarqué à Villenval, il a investi la pièce pour ses travaux : ils ont repoussé contre le mur du fond son vieux tapis mité, son bureau taillé et offert par un menuisier villenvalois. Jaspe aurait essuyé plus d’une humiliation si les autres vouivres de son clan avaient vu le carnage – ça n’arrivera pas…

« Il y a douze ans, on a occis un chasseur de trésors en purgeant son corps de ses onces de magie, résume-t-elle à l’attention de Babel. J’ai noté les détails du rituel. Est-ce que ça s’apparente à une purification ? »

À quatre pattes sur le parquet centenaire, il mesure à la craie l’exact diamètre de son futur cercle d’enchantement. Sa réponse s’introduit par un grommellement dubitatif.

« Purger un être et un lieu, ça n’a rien à voir. Pas du tout les mêmes méthodes.

— Pourtant, notre rituel commençait aussi par un pentacle de deux mètres. Et les mêmes runes de sel… »

Elle compare le contenu de son livre avec les symboles que Babel a tracés à la va-vite sur une feuille volante. Il se penche pour la lui arracher ; les serpents de sa chevelure en profitent pour s’étirer et lui siffler son agacement aux oreilles. Elle les éloigne d’un geste mou, lassée de leur méfiance envers elle.

« Les runes s’allumeront dans un ordre spécifique. Mon enchantement utilisera ton escarboucle comme réceptacle et les runes protégeront ton corps pendant qu’il agira. »

Il se détourne et compare la feuille avec ses premiers essais de runes, égrenées à même le sol. Les reptiles perfides chuchotent à ses oreilles en surveillant Jaspe du coin d’un œil doré. Elle muselle sa curiosité, tente de se replonger dans son livre des ombres et finit par le refermer : l’inaction lui pèse. Elle enfile une longue chemise aux coutures malmenées, celle qui l’accompagne dans toutes ses nuits de vadrouille depuis des années.

« Je sors manger quelque chose.

— Et prendre la température de tes petits humains ? »

Son mépris lui aurait valu une jolie correction si le destin de Villenval n’était pas entre ses mains. Alors Jaspe l’ignore ; il subira sa colère demain matin. Quand sa vie et celles de ses “petits humains” seront hors de danger.

Glissement de ses pieds sur le carrelage quand elle traverse le hall plongé dans le noir. Elle inspire une dernière bouffée d’air pur avant d’ouvrir la porte de la mairie. Son escarboucle la démange, effrayée des tourments auxquels Jaspe va consciemment s’exposer.

Elle encaisse la gifle du vent s’engouffrant dans le bâtiment, chargé d’odeurs putréfiées qui la font suffoquer. La lumière des réverbères se réduit à un faible halo autour de leur ampoule. Les ténèbres qui composent la nuit grouillent, plus voraces que par une nouvelle lune. Jaspe claque de la langue, plusieurs fois : au lieu de ricocher en retour pour l’aider à cartographier ce qui hante la grande place, ses cliquetis se dissolvent dans un brouillard sonore dont elle ignore la composition. Seule contre l’inconnu, elle hésite à poursuivre sa route. Ce qui a envahi son village la menace à chacune de ses envolées.

Elle se remémore avec nostalgie le charme passé de sa commune perdue dans les montagnes. Ses journées de mairesse auprès des humains, ses nuits de liberté avec les vouivres qui ont choisi de vivre sans se mêler au village. Elle n’avait pas mesuré la beauté de son quotidien ; quand ses consœurs n’avaient pas encore quitté la vallée, quand son futur ne reposait pas sur les épaules d’un parfait inconnu qui, à n’en point douter, lui demandera des comptes… si Villenval est sauvée.

Elle longe la place en suivant les réverbères, s’engage dans une rue descendante dont chaque pavé est gravé dans sa mémoire. Deuxième maison à droite, celle du vieux Jules, qui ne ferme jamais sa porte à clé. Elle entre et referme vite derrière elle, soulagée de retrouver un peu de fraîcheur.

À quatre-vingt-quatre ans bien tassés, Jules fait figure de doyen parmi les Villenvalois – les humains, en tout cas. Jaspe s’accroupit à son chevet ; son cœur saigne quand elle compte ses respirations si lentes, bien trop lentes même pour un sommeil profond. Ce qui asphyxie Villenval empoisonne ses âmes les plus fragiles, celles qui, santé ou pas, ne passent jamais le siècle d’existence.

Un hoquet brise le silence et la forme ventrue se raidit sous ses draps.

« Jaspe, c’est toi ? »

Elle saisit la main ridée qui explore le noir à sa rencontre.

« Rien que moi, père Jules. Je venais vérifier que tout allait bien. Pardon de vous avoir réveillé.

— T’embête pas, petite, va. J’m’ai endormi comme une souche, c’est la clenche de l’entrée qu’est trop bruyante… »

Déjà il perd son souffle. Jaspe dépose un baiser sur ses ongles. Son escarboucle y cache une once de magie bienfaitrice qui veillera sur la fin de sa nuit.

« Perds pas ton temps avec l’ancien, chuchote Jules en retirant sa main. Ça gronde dehors, je crois. Vire-nous ça de Villenval avant que ça m’empêche de dormir.

— J’essaierai, promet-elle en se coulant vers la sortie. Bonne nuit. »

Une multitude de sortilèges sont tissés dans la vallée, un maillage complexe qui préserve les secrets du clan de Jaspe aux yeux des humains locaux. Certains sentent qu’à leur immuable quotidien se mêle, parfois, une forme d’étrangeté ; Jules est de ceux-là, peut-être même le plus sensible. Pour la première fois, il a résisté aux formules centenaires qui l’incitaient à dormir.

Car toutes suivent une règle élémentaire : la nuit appartient aux cryptides.

Une fois dehors, Jaspe tend l’oreille et, certaine que Jules s’est rendormi, ôte sa chemise en un tour de main. Elle l’enroule autour de son bras et fléchit les jambes, l’échine chatouillée par les écailles qui percent sa peau. L’instant d’après, son corps d’humaine a cédé la place à celui d’une jeune vouivre pleine de vigueur, quoique légèrement hors des standards, puisque sans qu’on ait su percer son mystère, Jaspe possède non pas deux mais quatre pattes. Ses ailes déployées la tractent vers les hauteurs, à la recherche d’un peu de liberté. Elles battent en cadence, effrénées, jusqu’à ce que Jaspe perce la chape qui surplombe Villenval et s’offre un looping sous les étoiles.

Drôle de phénomène que les vouivres ont échoué à décrypter… Voici huit jours qu’il a envahi leur vallée. C’est une magie aux fondements inconnus, que même Gersende a échoué à reconnaître ; passive les premiers jours, imprégnant l’air comme une mauvaise odeur, elle a gagné en agressivité. Elle s’est mise, une fois la nuit tombée, à développer ces ombres menaçantes qui menacent les réverbères. Et depuis deux jours, les humains s’en trouvent diminués.

Ça s’élève une dizaine de mètres au-dessus de l’église et à terre, jusqu’aux limites du village. Il apparaît après chaque coucher du soleil depuis huit jours. Son clan a fui, les humains ne se doutent de rien, et tous, consciemment ou pas, ont laissé peser sur ses seules épaules l’avenir de Villenval.

Jaspe n’a pas cédé au désespoir. Mais comment justifier l’évacuation des humains en préservant le secret cryptide ? Elle s’apprêtait à contacter le Möbius, dans l’espoir qu’on lui envoie des Noctes pour l’aider à gérer la situation. Entre temps est arrivé Babel, qui fuyait les Noctes eux-mêmes, lancés à ses trousses à cause de son hybridité. Jaspe l’a accueilli par pitié et ne peut que s’en féliciter : grâce aux connaissances qu’il a accumulées aux quatre coins du monde, cette magie méphitique aura déserté son foyer avant l’aube.

Rassérénée par la distance, elle atterrit et furète entre les sapins jusqu’à coincer un lièvre entre ses griffes. Elle lui tord le cou et l’écorche avant de retourner à Villenval, qu’elle redoute de laisser sans gardienne pendant ces heures si sombres. Elle reprend forme humaine sur le toit de l’église, s’assoit sur les tuiles et entame sa pitance avec voracité. La magie intruse lui bouche la vue, le nez, les oreilles ; elle dépose sur la viande de son lapin un funeste goût de cendre.

Une étincelle attire son regard. De l’autre côté du village, aux premiers mètres de la mer opaque qui afflue dans ses rues, quelqu’un marche. Un instant Jaspe panique, persuadée qu’un autre humain a vaincu les sortilèges de son clan et erre sans défense dans la tourmente. Mais plissant les yeux, elle repère les arabesques argentées qui illuminent les pavés au rythme de ses pas. L’inconnu est un cryptide.

Pire : il doit s’agir d’un Nocte.

Ni une ni deux, elle abandonne son dîner, retourne à son corps d’écailles et s’élance dans le vide pour l’accueillir. Tant mieux si le Möbius s’aperçoit enfin que Villenval ne tourne plus rond. En revanche, Babel est un hors-la-loi : que le Nocte découvre sa présence signerait son arrêt de mort.

Elle se pose trois mètres devant lui et constate avec soulagement qu’il s’est arrêté sans manifester la moindre intention de violence. L’idéal serait qu’elle parvienne à le renvoyer à La Vancelle, la grande ville la plus proche, jusqu’à ce que l’enchantement de Babel soit opérationnel. Elle prétendra s’être débarrassée de la mauvaise magie avec les secrets transmis par son clan.

Elle se fait humaine à nouveau, coiffe comme elle peut ses cheveux bruns emmêlés par le vent, prête à jouer de ses charmes. Elle renfile sa chemise pour s’octroyer un semblant de dignité et entame la conversation :

« Bonsoir. Qui ai-je l’honneur d’accueillir à Villenval ?

— Attila Karison, mademoiselle. Nocte affilié au Foyer de Paris. »

Attila fait à peu près sa taille, soit un raisonnable mètre soixante-dix. Engoncé dans un costume dont le gris perle se confondrait presque, sous les réverbères vacillants, avec sa peau claire. Une raie parfaite et une couche de cire rangent ses cheveux blonds sur un côté de son crâne ; le bleu perçant de ses yeux est à lui seul un aveu de sa condition surnaturelle.

« Vous venez de loin.

— L’état de Villenval nous a poussés à prendre… certaines précautions. »

Sourire glacé, puis il fouille le ciel du regard.

« Où sont vos cinq consœurs de clan, mademoiselle ? On vous a envoyée en pâture pour tâter le terrain ?

— Il faudra se contenter de moi. Elles sont parties il y a une semaine. »

Elles ont fui la menace, emportant dans leurs besaces le fatras accumulé de siècles passés dans les Vosges. Elles l’ont laissée derrière, lui ont interdit de les suivre – ce qu’elle ne fera pas tant qu’il restera des vies à protéger dans la vallée. Il s’entête :

« À cause de tout ça ? »

Sa main manucurée esquisse un moulinet pour désigner le chaos qui les entoure.

« Elles ont pris peur, raconte Jaspe sans simuler sa rancœur. Elles se sont persuadées que j’étais la cause de leurs malheurs… »

Elle dégage son visage et les deux taches étranges qui y ont fleuri, juste après l’arrivée de la mauvaise magie : l’une sur sa gorge et à la naissance de son menton, l’autre sur sa tempe droite, jusqu’à envahir son œil et une partie de son nez. Leur noir d’encre se frange d’un gris maladif qui, petit à petit, gangrène sa pâleur naturelle.

« … à cause de tout ça.

— Vous m’en voyez désolé, affirme Attila sans une once de compassion dans la voix. Je souhaitais rencontrer la mairesse, Jaspe Montemont.

— C’est moi.

— Fantastique. Y a-t-il d’autres cryptides à Villenval en ce moment ?

— Je suis la dernière. »

Elle prie pour que Babel n’ait rien remarqué, que ne lui prenne pas la fantaisie de s’exposer à la fenêtre de la mairie, qui surplombe le village grâce à son unique étage. Cet Attila est sur ses gardes, et s’il l’accuse de cacher des choses au Möbius…

« J’ai plusieurs questions à vous poser. Nous allons nous éloigner pour des raisons de sécurité. »

Il amorce son demi-tour, claquant de ses beaux talons sur la pierre usée par les ans.

« Une équipe d’élite va placer la vallée en quarantaine. »

Coup d’œil circonspect, de son escarboucle à son visage dépareillé.

« Quarantaine qui vaudra aussi pour vous.

— Je n’ai pas prévu de quitter Villenval.

— Je me fiche de votre emploi du temps. Vous mesurez mal l’ampleur de ce qui a jeté son dévolu sur vos montagnes, alors faute d’expertise, c’est à mes ordres que vous répondez. »

De jolies phrases qui peignent une suffisance habituée sur ses traits. Jaspe repousse ses écailles belliqueuses qui veulent lui donner la réplique.

« Outre ses cryptides, Villenval compte cinquante-huit habitants humains. Cette chose les abîme et ils sont sous ma responsabilité.

— C’est pour ça que je n’aime pas la campagne. Vous devriez aller plus souvent en ville. Ils y fourmillent tant que même volontairement, on n’arrive plus à s’attacher à eux. »

Sa saillie lancée, il consulte une montre rutilante à son poignet.

« Chaque minute que vous nous faites perdre accroît le danger encouru par vos humains. Je vous laisse faire le cal… »

Éclair d’intérêt dans ses prunelles, qu’il lève au-dessus d’elle, vers le centre du village… La mairie. Jaspe se retourne et aperçoit une lumière verte qui s’estompe dans le lointain.

L’enchantement est prêt.

Quand elle revient face à Attila, elle sent que son soulagement la trahit.

« J’ai changé d’avis, annonce-t-il avec légèreté. Avant de partir, nous allons faire un détour par le centre historique de Villenval.

— Mauvaise idée. »

Engourdie par la noirceur ambiante, la vieille magie de la vallée répond enfin à son appel, chatouille ses orteils. Jaspe n’a jamais affronté de Nocte mais elle doute que la confiance de celui-ci soit justifiée.

« Vous allez vous ennuyer, insiste-t-elle.

— Je crois que la municipalité te monte à la tête. »

Il glisse une main dans le revers de son costume et en tire sa médaille réglementaire. C’est en avisant la blancheur du ruban que Jaspe comprend son erreur de jugement. Attila n’est pas n’importe quel Nocte, mais un agent d’élite.

«  Imperium nostrum invisibile est, et umbra quis orbem terrarum tegit.  »

Ses r déforment le latin, raclés par les vestiges d’un accent que Jaspe échoue à identifier. Elle a toujours trouvé cette devise très prétentieuse. La médaille se remodèle jusqu’à former la version épurée d’une tête de chouette, aux yeux marqués par deux éclats rouges.

« Douce Jaspe, je t’arrête pour objection à l’autorité d’un Nocte en plein exercice de ses fonctions. Tu vas m’accompagner jusqu’à la mairie de Villenval, de gré ou de force. »

Une brise glacée dévale la rue derrière elle, l’ébouriffe au passage et se dissipe au niveau d’Attila. Jaspe le voit inspirer, narines béantes, et sourire en escamotant la médaille dans sa veste.

« Assez de palabres, déclare-t-il d’un air provocateur. Allons rassurer ton amie la gorgone. »

Une panique sourde noie Jaspe et un instant surnage, destructrice, la certitude que son incompétence a condamné à mort tous ceux qu’elle devait protéger. C’est suffisant pour que sa vouivre prenne le relais.

Ses os craquent avec violence, sa chemise se déchire, son corps se déforme. Un bond musculeux la précipite vers Attila, mâchoire grande ouverte. Ses dents laminent le vide et, elle en mettrait ses ailes à couper, quelques flocons qui fondent sur sa langue. Manqué ; la contrattaque va lui coûter cher… Attila a quitté son champ de vision. Qu’il soit plus rapide qu’elle est très mauvais signe. Certitude d’une présence dans son dos – elle volte, griffes brandies, échoue de plus belle. Il est d’une agilité redoutable pour un citadin en complet de luxe.

Un tapis de glace déroute ses postérieurs et elle n’évite le dérapage qu’en déployant ses ailes pour rétablir son équilibre. Soudain, sensation dangereuse de la main ennemie qui enserre avec brutalité l’une de ses pattes avant. Attila s’est coulé à sa droite sans effort apparent, sinon la légère contraction de ses sourcils. Ses doigts se contractent. Jaspe pressent un drame. À raison : des crevasses givrées fracturent ses écailles, creusent des failles blanches et rouges dans sa chair pourtant coriace. Elle n’a jamais rien ressenti d’aussi atroce. Elle oublie Babel qui se cache, les humains endormis, et elle rugit sa souffrance de toute la force de ses poumons.

L’impensable se produit : les ténèbres intruses répondent à son appel.

Une onde de choc les déstabilise et fait grincer les sapins. Dans l’escarboucle de Jaspe éclot une chaleur infernale qui gonfle, gonfle jusqu’à ce qu’elle l’expire en toussant dans un souffle brûlant. Elle voit entre ses larmes des lambeaux de fumée jaillir de sa gueule, comme si elle couvait un véritable foyer dans sa poitrine.

Attila a reculé, les bras poisseux de son sang de vouivre et d’une magie très dense dont la simple odeur arrache à Jaspe un frisson de frayeur. Une toux soudaine secoue les poumons écorchés de la mairesse : nouvelle fournaise. Quelque chose la consume de l’intérieur.

Un spasme la raidit et tous les réverbères de Villenval explosent en mille éclats de verre. La nuit reprend ses droits, étouffe jusqu’à la lueur de son escarboucle et aux yeux d’Attila.

Une grande lassitude envahit Jaspe. Sa carrure s’est rétractée, a retrouvé proportion humaine. Elle ferme les yeux et sert contre sa poitrine son articulation sanguinolente, dont les os se confondent entre eux, déviés ou brisés. Le reste du monde a cessé d’exister.

Il réapparaît par le biais d’une fraîcheur impromptue sur sa nuque. Haletante, elle goûte avec délice l’air qui franchit ses lèvres, qui la revigore comme une gorgée d’eau de source. Ses paupières asséchées se descellent.

Attila n’est plus le même.

Des réseaux de givre cernent ses pieds, nimbant les pavés d’un bleu polaire qui, avec le vert qu’émet l’escarboucle de Jaspe, sont devenus les seules lumières de la vallée. Le gris de son costume a viré au blanc neigeux. Enjolivée par le gel, sa peau scintille comme une rivière de diamants ; de minuscules stalactites pointent déjà à ses lobes et au bout de son menton. Éclaircis eux aussi, ses cheveux forment sur le côté de son crâne une armée d’épis rigides que la cire ne dompte plus qu’avec difficulté. Il pose sur Jaspe un regard transcendé, à l’azur luminescent.

« Si telle est ta façon de protéger tes humains, je pense que tu gagnerais à t’abstenir. »

Sa voix sonne plus jeune que tout à l’heure. Il lui tend une main piquetée de cristaux.

« Sortons d’ici. »

Elle se laisse relever, portée par son instinct. Pourtant, c’est aussi lui qui la retient, qui lui assène l’espoir des cinquante-neuf âmes, comptant Babel, dont la salvation est encore à sa portée. Elle se dégage doucement de la poigne d’Attila, qui visiblement n’ose plus la brusquer :

« Avant, j’irai la mairie. Je sais comment sauver Villenval. »




Commentaires

Maiiiiiis tu ne peux pas t'arrêter là ! Je veux la suite moi !
J'ai bien aimé, même si je pense que certains détails m'ont échappée car je ne connais pas toutes les créatures surnaturelles. Je n'ai pas trop compris le mal qui ronge le village non plus, mais je pense que c'est voulu.

Et Attila, le seul mec à utiliser un fucking point virgule dans les sms haha
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mardi 1 mai à 09h55
Ah oui ? Tu crois vraiment que c'est le seul, Marine ? :)
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mardi 1 mai à 10h36
@Maxime : Toi, tu ne comptes pas.
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mardi 1 mai à 10h45
J'arrête où je veux, nanmého :p
En un sens tant mieux, vu comment tu as grillé le premier cryptide à apparaître : place au mystère, maintenant. Et plein de gens écrivent des sms avec des points-virgule, je te permets pas ! A commencer par moi...
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mardi 1 mai à 10h48
Très sympa ce premier chapitre, belle mise en bouche ! J'aime l'ambiance qui se dégage de ce village, et j'ai hâte de découvrir le combat avec la gorgone, je sens que ça ne va pas être si simple que prévu avec une montre fissurée !
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mardi 1 mai à 11h13
@marion : merci ;_; et rendez-vous pour ton prochain passage sur le chapitre 2... des yeux en perlent aux coins de mes larmes.
@julie : ça, Attila part avec un malus... mais ne fait-il pas partie de l'élite ? Qui sait ce que les profondeurs de Villenval lui réservent ?
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mardi 1 mai à 17h35
J'ai clairement adoré ce chapitre. Une nouvelle facette d'Attila, clairement moi gamine et flippante. J'ai hâte d'en découvrir plus sur lui. Mais il a une classe folle.
Je suis fan de ta façon de décrire les lieux et la magie. C'est plutôt cool. **
La gorgone m'intrigue, est ce qu'elle n'a pas complètement manipulé la mairesse? Je suis vraiment curieuse de la suite. (Sachant le destin de cette pauvre méduse) XD
Continue comme ça Bouchon !
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dimanche 6 mai à 14h16
C'est dangereux les gamineries, pour quelqu'un d'aussi puissant qu'Attila ! Contente que Villenval te plaise, beaucoup de travail a été fait sur son atmosphère :)
Est-ce que Babel joue franc jeu avec sa protégée ? Va savoir !
 1
dimanche 6 mai à 15h10
La ville a une certaine atmosphère très profonde que j'apprécie beaucoup. Le récit commence fort bien et je suis curieuse sur plusieurs points. J'accroche bien avec Attila et Jaspe, haha, ça promet !
En tout cas c'est un très bon premier chapitre!
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jeudi 17 mai à 21h01
Le point virgule 8D
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lundi 28 mai à 17h12
Très sympa, j'ai hâte de lire la suite !
 2
lundi 28 mai à 17h31
Une émeraude dans le nombril ? Ç'aurait pu être... Une jaspe ! :'D
Très intéressant et agréable à lire ! Plus que Babel, Jaspe m'intrigue. De plus, toutes les gorgones sont-elles hors-la-loi ? Bref, ce chapitre me plait beaucoup ! Je continue, donc ^^
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vendredi 20 juillet à 18h00
Le prénom de Jaspe a un léger rapport avec cette émeraude :p Concernant les gorgones, tu devrais en savoir plus bientôt !
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vendredi 20 juillet à 20h34
Une grosse claque. Un style fluide, intelligent et maîtrisé, un univers fantastico-fantasy frais (qui me fait penser à un super mix entre du Kingdom Hearts, du Soul Eaters avec cette petite touche frenchy et, surtout, ce truc bien à toi) et des personnages hauts en couleur. Je suis scotché. Là, avant le chapitre 2, j'ai l'impression d'être en train d'attendre le prochain épisode de Naruto, où il doit y avoir une baston épique attendue depuis 20 épisodes. Je suis hyped de ouf et tellement en admiration devant le taf accompli. Merci à toi, direction chapitre 2.
ps : une petite critique qui me vient en tête : j'aurais vu la fin du chapitre finir sur un cliffhanger légèrement plus appuyé (genre, le début de la baston et paf, cut, ou un premier coup de dague dans le dos d'Attila, et hop, un petit "to be continued"), ça aurait été la cerise sur le chapeau. En tout cas, gâteau bas.
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samedi 18 août à 18h45
Merci pour tous ses compliments !! Y a une bonne vibe Soul Eater en effet, ce manga c'est ma Bible et il m'a beaucoup influencée pour certains aspects de l'EDI^^ J'espère que la suite ne va pas te décevoir du coup, tu me mets un bon coup de pression ahah
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lundi 27 août à 10h11
Comme j'ai plein de retard je relis tout depuis le débuuut ! Un truc qui m'a perturbé, c'est qu'au début tu dis qu'Attila éteint son téléphone, et se lève, puis il tape un sms mais il n'est pas mentionné qu'il rallume son téléphone ou quoi, du coup je me suis demandé si c'était pas sur sa montre, mais il n'y a rien dans ce sens ? Bref, un petit éclaircissement peut-être à l'occasion ?

Sinon j'avais oublié les premières descriptions d'Attila moderne et Jaspe, tu les caractérises très bien en assez peu de mots au final, good job ! J'avais oublié ce petit sentiment de "attention, personnages badass en approche" x) Et j'aime beaucoup les détails que tu sèmes un peu partout, ça rend vraiment les personnages vivants, j'ai (re) hâte de lire la suite ! \o/
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jeudi 28 mars à 12h41
Oui pour le téléphone, je voulais dire qu'il éteignait juste l'écran, qu'il le mettait en veille, mais effectivement c'est pas clair du tout ! Je vais le corriger, merci beaucoup^^
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samedi 30 mars à 08h18
Deux belles personnalités prêtes à s'affronter... On sent la tension s'instaurer. Gare au moment où ça va exploser !
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mardi 6 août à 16h50