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Chimène Peucelle

mardi 1 mai 2018

L’empire des invisibles

Chapitre 1

« – Notre empire est invisible, son ombre protège le monde.

– Chaque agent du Möbius doit complète obéissance aux Caciques, et chacun de leurs ordres fait figure de commandement. »

Commandements du Möbius, extrait.



Mars 2015.

Dans une vallée au fin fond des Vosges, un petit village se niche à flanc de montagne. Sa mairie surplombe une poignée de maisons, disséminées dans la pente. Par le creux de la vallée passe un menu chemin, l’unique qui mène à la commune ; au fil des ans, il s’est laissé recouvrir par les fleurs et les herbes folles.

Un homme est assis sur un rocher, sur le versant opposé. Il paraît âgé d’une trentaine d’années et porte un complet de luxe, d’un gris chic, aux allures d’uniforme. Quelque chose dans sa mise le différencie des businessmen qui courent les villes du XXIe siècle : une perfection inhumaine dans le pli de sa veste, la courbe de ses cheveux et l’éclat polaire de ses yeux. Ses mèches d’un blond très clair sont coiffées en arrière avec de la cire de marque. Il surveille le voyant de sa cigarette électronique, qu’il vient d’allumer. Quand l’appareil est prêt à l’emploi, il tire sur son bec avec lenteur et, en recrachant la fumée légère qui s’étiole devant lui, ouvre un document texte sur son portable. La nuit est tombée, l’écran accentue sa pâleur.

À vingt-trois heures trente, le visiteur éteint son téléphone. Il range la cigarette, se lève, brosse son fessier pour en chasser les poussières de la pierre, puis entreprend de descendre dans la vallée.

Sur son écran, il pianote un sms. «  Tu rigoles ? 24h maximum pour régler l’affaire Villenval, puis retour sur Paris ; je te parie un déjeuner chez Gabriel. »

Attila écrit toujours ses messages avec une ponctuation exemplaire.


La mi-mars approche, un peu de neige chapeaute encore des sommets dans le lointain. Néanmoins, l’altitude de Villenval-sur-Moselle n’est pas assez élevée pour y avoir droit, et les plus téméraires peuvent s’y déplacer sans manteau.

Selon les archives récupérées par Attila, l’église du village a été détruite par une attaque aérienne lors de la Seconde Guerre mondiale. La mairie a mieux supporté les bombardements et des travaux de reconstruction ont suffi à lui rendre sa superbe. Les autochtones en ont profité pour orner son mur d’une imposante horloge qui remplace le clocher de l’église, jamais reconstruite par manque de fonds. À la place, pour respecter leurs convictions religieuses d’antan et en dépit des réticences de certains, une pièce au rez-de-chaussée de la mairie a été transformée en une salle de culte fort convenable.

Ce genre de fantaisie aurait provoqué de virulentes contestations pour toute autre mairie vosgienne ; pas pour celle de Villenval. Car depuis le début du XXe siècle, l’éminence grise du village appartient à l’ordre surnaturel. La plupart de ses représentants ont gardé en travers de la gorge l’érection d’églises par centaines depuis le début du millénaire. Si les cryptides à la tête de Villenval avaient accepté ce réaménagement, ce fut surtout pour éviter un scandale qui aurait attiré l’attention des autorités. Afin de restaurer leur orgueil blessé, ils ont soustrait au vieux nom de la commune, Sainte-Villenval-sur-Moselle, son préfixe canonique. Attila trouve encore le nom démesurément long pour un aussi petit village.

Villenval compte moins de trois cents habitants pour cent bêtes de troupeau. Ses maisons se massent les unes contre les autres comme du bétail craintif ; elles marquent une limite, très nette, avec la nature indomptée. Parvenu à une dizaine de mètres d’elles, Attila rallume sa cigarette et tire dessus à deux reprises, pensif. Le parfum de myrtille poivrée – son e-liquide préféré – se mêle aux senteurs de la campagne : des odeurs d’humidité, de plantes sauvages, d’excréments animaux. Ainsi que, bien sûr, la fragrance corsée de la magie locale, qui flotte dans l’air avec discrétion mais persistance.

Tandis qu’il descendait le flanc de la montagne à la lumière de son téléphone, des changements s’étaient opérés dans la vallée. La distance l’avait handicapé mais maintenant qu’il s’est assez rapproché, il peut observer de plus près le phénomène. La plupart des éléments qui le dérangent demeurent invisibles à l’œil humain ; seuls le perçoivent ses capteurs olfactifs de créature surnaturelle, aux aguets depuis qu’il s’est engagé dans les Vosges.

Malgré la distance, il distingue la grande aiguille de l’horloge qui atteint le douze du cadran. La bâtisse se découpe en ombre chinoise devant la montagne, et elle paraît composée de ténèbres.

Attila ne trouve nulle part où s’asseoir. Alors il reste debout et attend, en tirant de temps à autre sur sa cigarette parfumée, que vienne minuit. Il ne rentrera pas dans l’enceinte du village avant l’heure fatidique : puisqu’il se charge seul de l’affaire, il a tout intérêt à faire preuve d’une prudence exemplaire.



Les dernières rougeurs du jour ont disparu depuis longtemps. L’horloge de Villenval indique vingt-deux heures. En terminant son tour de cadran, la grande aiguille émet un claquement caractéristique qui achève de réveiller Jaspe Montemont, au dernier étage de la mairie aménagé en petit appartement. La mairesse remue dans son lit. En s’étirant, elle dévoile une escarboucle enchâssée sur son ventre, à l’emplacement de son nombril : une émeraude, qui luit à peine.

Un bras écailleux surgit d’entre les draps pour s’enrouler autour de sa taille et la ramener dans la chaleur de leur lit. Les deux amoureux se pelotonnent l’un contre l’autre. Autour d’eux, la chambre résonne du bruit des rouages et des aiguilles de l’horloge, qui ne connaît aucun répit. Ils vivent bercés par les battements de son cœur.

« Il est encore tôt, ma belle… Un cauchemar ?

— Je ne crois pas. Je ne sais plus. »

La voix de Jaspe est vive et claire comme un ruisseau de montagne, quand celle de son compagnon vibre d’un écho profond.

« Le sommeil me fuit. C’est toujours ça au printemps, la nature m’appelle. J’ai envie d’extérieur, de fraîcheur. »

Elle se redresse et allume sa lampe de chevet. La lumière tamisée glisse sur son corps pâle ; apparaissent des marques sinistres, des taches noires disséminées au hasard sur sa silhouette.

Voici cinq jours qu’elles la gangrènent lentement, comme des tatouages intrusifs.

« Elles ont encore grandi… s’effraie-t-elle en examinant ses bras et ses jambes.

— Quand Villenval sera lavée de ses énergies parasites et que mon enchantement disparaîtra, elles disparaîtront avec lui, rappelle Babel en caressant son dos. Dans deux jours, trois maximum…

— Pourtant, je ne remarque aucun changement. Les villageois revivent la même journée en boucle, au clignement de paupière près, et quand la nuit tombe, cette… discorde que tu prétends combattre revient en force.

— Tes inquiétudes tournent en rond, ma belle. Tu en finirais presque par m’agacer. Les véritables changements surviendront au dernier moment, le temps que ma magie s’implante efficacement. Combien de fois encore devrai-je te le répéter ? Tu ne me fais pas confiance ?

— Bien sûr que si », proteste la mairesse.

Dans ses yeux ornés de cernes grisâtres, une ombre de doute. Son compagnon embrasse avec lenteur son décolleté, puis son cou, puis sa joue.

« Tu es la mairesse la plus courageuse que je connaisse. En liant ton destin à celui de Villenval, tu endures à sa place ce qui la menaçait. Ta peau s’assombrit et tes forces t’abandonnent, mais grâce à ton dévouement, ton village ressortira indemne de cette épreuve.

— Après cinq jours à ce régime, crois-tu qu’une intervention du Möbius soit encore à craindre ?

— Elle sera à craindre jusqu’à l’achèvement de l’aventure. Découvrir une activité temporelle illégale, et la présence d’un condamné à mort, dans un même périmètre réjouirait n’importe lequel de ses agents.

— Des vautours !

— Pire, crois-moi. Les hors-la-loi de ma trempe ne peuvent envisager aucune rédemption. Seulement la mascarade, et la fuite.

— Tu peux rester à Villenval autant de temps qu’il te plaira… et tenir chaud à sa mairesse jusqu’à la fin de tes jours. »

Elle s’écarte de son amant pour s’étirer ; des muscles secs, de prédatrice, roulent sous sa peau.

« Tu comptes sortir ?

— Pas davantage qu’hier, chuchote-t-elle. J’attends que Villenval soit purgée de son mal pour reprendre mes promenades nocturnes. Pour l’instant, il persiste dans l’air de la vallée, sa lumière : tout empeste. La magie locale n’a plus la même saveur. Si j’avais su que le règne humain pouvait détériorer un milieu surnaturel à ce point, et si tu n’étais pas arrivé…

— Tu aurais quitté la vallée, toi aussi ? »

Elle lui adresse un regard chargé de reproches.

« … j’aurais prévenu le Möbius dès les premiers signes de dégénérescence, parce que c’est exactement ce qu’on attend de moi.

— Comment résister au charme de Villenval, bien portante ou pas ?

— Mes consœurs y ont résisté, elles. À part moi, pas une n’a choisi de rester pour veiller sur le village.

— Elles s’en mordront les doigts quand, grâce à ma purge, il retrouvera sa sérénité d’antan. Finies, les mauvaises ondes accumulées, la pureté ternie de ta magie, essoufflée par l’influence des autochtones humains ! Toutes ces dissonances énergétiques ne seront plus qu’un mauvais souvenir. Et sûrement tes camarades reviendront-elles, malgré leur paranoïa.

— La situation se dégradait depuis longtemps. Elles refusaient d’interagir avec les villageois, la situation se corsait… Ce mal inconnu a fini de les braquer contre moi. Mais nous en avons déjà discuté. »

Jaspe éteint la lumière et se rallonge, boudeuse.

« Humains et êtres surnaturels ont cohabité ici pendant des siècles, soupire-t-elle après un moment de silence. Savoir cet équilibre en rupture me chagrine beaucoup.

— J’ai parcouru le monde des années durant ; j’en ai vu, des créatures surnaturelles désemparées face au développement humain. Des lieux perdus à jamais entre les mains avides de sa société tentaculaire. Ce ne sera pas le cas de Villenval, pas tant que je veillerai sur elle. Tu préfères continuer de ruminer tes idées noires, ou faire face à l’avenir avec ton chevalier servant ? »

La mairesse n’hésite pas : elle embrasse son amant. Leurs corps s’épousent et les cheveux de Babel sifflent de contentement contre la joue de sa compagne.

« Encore quelques jours, ma belle, et le fléau disparaîtra. Encore un peu de rigueur, et ta peau retrouvera sa prime blancheur. »


Deux heures plus tard, comme à son habitude, Babel se lève silencieusement et retourne à son poste d’observation fétiche. Il écarte le rideau avec précaution et balaye l’horizon de ses yeux reptiliens, à la recherche d’une erreur, d’une anomalie… Rien ne l’interpelle dans les rues, sur les places et les toits non plus, mise à part la démence insidieuse déjà installée, que Jaspe redoute tant.

Mais dès que son regard parvient au chemin quittant le village, il tressaille et ses sens s’affolent.

Au bord du chemin, une blanche silhouette fait le pied de grue. Sans doute possible, un Enquêteur du Möbius. Qui d’autre attendrait de la sorte pile à la frontière de son enchantement ?

Babel s’écarte de la fenêtre. Les traits marqués par l’angoisse, il se penche sur Jaspe pour caresser son front en entamant à voix basse d’ésotériques incantations. Gare à ne pas la réveiller, car elle ignore tout de ce rituel nocturne…

Sa magie, par vagues, s’étend peu à peu hors de la mairie et jusqu’aux toits des maisons les plus éloignées ; le charme s’opère pour repousser la fatalité.



Sur la route déserte, Attila expire profondément et étire le dos. Sa montre annonce minuit moins trois. La fête va commencer.

Et soudain, plus un grillon ne chante dans les herbes hautes. La campagne cesse de vivre et le temps ralentit, s’englue. Il évoque à Attila un ressort qui se tend, prêt à se relâcher avec violence à tout instant…

Là-haut, la grande aiguille achève son tour de cadran. Des ondes d’un vert phosphorescent, presque invisibles, s’étalent dans le ciel depuis la mairie. Elles retombent en cascade aux limites de Villenval, comme les fils d’une gigantesque toile d’araignée ; la barrière surnaturelle qui préserve ses secrets. Les ondes se succèdent et se multiplient, les maisons commencent à disparaître de l’autre côté de la paroi…

Attila sent son téléphone vibrer dans sa poche. Il le dégaine et accepte l’appel d’un nonchalant coup de pouce.

« Tu es arrivé ? Pas de souci pour atteindre la vallée ?

— Oui, Cacique. Et non.

— Alors, ça ressemble à quoi ?

— Un rayonnement magique englobe le village, il s’est déclenché à minuit pile. Je penche pour un enchantement à foyer, ou un sceau d’espace-temps, voire les deux à la fois. Il faudra jeter un coup d’œil à l’intérieur pour tirer un meilleur diagnostic.

— Jaspe Montemont ?

— Pas encore croisée. Vous êtes trop impatiente, Cacique.

— Pas d’impertinence pendant tes heures de travail ! Je te recontacterai dans vingt-quatre heures si tu ne l’as pas fait avant. Objection ?

— Aucune.

— Tant mieux.

— À demain, Cacique.

— Arrête de m’appeler comme ça. Tu aimerais que je te dise toujours Enquêteur au lieu d’Attila ? »

Il raccroche, maussade. Discuter avec elle n’est jamais une partie de plaisir.

Entre-temps, la toile verte a perdu toute sa transparence. Impossible de deviner ce qu’il se passe à l’intérieur, mais pour expliquer le phénomène, le Möbius a élaboré de solides hypothèses ; Attila a décidé de se fier à la plus inquiétante d’entre elles.

La seule qui ait à voir avec la Décadence.

Une poignée de secondes plus tard, la clarté malsaine qui illuminait la campagne s’est dissipée. Il aura suffi d’une unique minute pour que la magie apparaisse ; qu’en son sein, quelque mystérieux changement s’opère à Villenval ; puis qu’elle retourne au néant… Attila consulte la montre dernier cri qui orne son poignet. Elle affiche minuit passé de peu, il la dérègle au hasard : les aiguilles tournent jusqu’à afficher trois heures trente-cinq.

Enfin, il lève son regard pensif vers la commune, range sa cigarette avec son portable dans une poche intérieure de son costume. En quelques enjambées, il atteint la première rue de Villenval. Un pas de plus et il s’y engage complètement.

À première vue, Villenval-sur-Moselle réunit toutes les caractéristiques d’un village campagnard baigné de sérénité. Les réverbères, qui diffusent de nouveau une lumière jaune et crue, éclairent des rues à gros pavés. Pas un souffle de vent ne parcourt la vallée. Les grillons ont recommencé à chanter dans les herbes folles au bord des trottoirs.

Des vibrations courent dans le corps d’Attila. La magie locale le découvre et l’analyse, elle exerce sur son corps une pression qui ne laisse nulle place au doute : il s’agit bel et bien d’un espace-temps artificiel, qui régit l’entièreté de Villenval et cherche à convertir son visiteur à ses règles quantiques. La montre au poignet d’Attila se met à luire faiblement, ses chiffres se tordent par saccades. Sans cet artefact, l’enchantement aurait certainement eu raison de son corps inadapté, et l’aurait malmené jusqu’à une mort fort douloureuse. Dans le doute, Attila se promet de ne l’enlever sous aucun prétexte pendant son séjour.

Quand les frissons s’arrêtent, que la magie renonce, il jette un œil au cadran du bracelet. L’heure affichée : minuit deux. Voilà qui achève de corroborer son hypothèse.

Attila appartient à l’élite du Möbius. L’efficacité quelle que soit la méthode, tel est son credo. Défier les mystères de Villenval ne l’impressionne pas. Confiant, il s’apprête à poursuivre son exploration d’un pas martial ; alors il la remarque.

L’odeur. L’air sent le brûlé. Il lui faut inspirer fort et rester concentré pour la percevoir, mais le doute n’est pas permis. La fragrance fanée flotte autour de lui, complètement incongrue dans la fraîcheur de mars.

Attila pense savoir d’où elle provient. Décidément, les Inventeurs parisiens ont visé un peu trop juste à son goût en matière de prévisions catastrophiques…



Les cheveux de Jaspe volent dans son sillage, raides comme des baguettes de bois brun. Des éclairs de lumière froide traversent ses yeux verts, légèrement bridés. Elle sent dans son dos le regard de Babel resté à la mairie : le savoir alerte, omniscient là-haut, la rassure. Dès qu’il a vu l’Enquêteur pénétrer dans Villenval, il l’a réveillée pour qu’elle parte à sa rencontre.

« Pas d’imprudence, ma belle. Difficile de savoir à l’avance de quoi ces oiseaux-là sont faits. S’il te menace, rabats-toi vers la mairie, quitte à l’attirer dans ton sillage… »

L’intrus se balade. Jaspe le piste, elle écoute la nuit. Ses oreilles, cachées entre ses mèches, s’allongent imperceptiblement et gagnent une acuité surnaturelle.

L’Enquêteur semble l’éviter. Peut-il sentir sa présence, lui ?

Elle ralentit, lève la tête vers le ciel, et produit avec sa langue une série de claquements secs qui vont se répercuter sur les maisons alentour. Ses oreilles captent chaque retour sonique et il leur faut plusieurs salves pour détecter une anomalie : sur une petite place dans la partie basse de Villenval, un corps à l’impressionnante densité se déplace. C’est à deux rues seulement ; elle s’élance pour l’atteindre avant qu’il ne disparaisse de ses radars.



Attila rallume sa cigarette et tire dessus avec lenteur. Voici la maîtresse des lieux : il entend ses talons claquer sur les pavés. Une silhouette s’esquisse dans les ténèbres et il identifie sans hésitation la mairesse, mentionnée dans son ordre de mission.

Jaspe Montemont est à la tête de Villenval depuis une vingtaine d’années, au mépris des lois françaises qu’elle contourne allègrement. Autrefois, on la connaissait sous le nom de Jacinthe, mais le temps et une poignée d’humains trop curieux l’ont poussée à changer d’identité. Des Ambassadeurs du Möbius sont rentrés en contact avec elle par le passé, sans s’attarder dans la vallée. Jaspe a prouvé son efficacité quant au maintien du Secret surnaturel en dépit de ses libertés législatives, et avoir une gardienne attitrée pour la source magique de Villenval arrange bien le Möbius. Jusqu’ici, jamais son comportement n’avait nécessité une intervention des Enquêteurs.

De quand datent ces fantaisies cutanées, que ne mentionne pas son dossier ?

La moitié droite de son visage arbore un noir profond, en complet contraste avec la peau de sa moitié gauche, d’une blancheur de nacre dans la lumière des réverbères. Sur sa gorge dévoilée, le noir opère un crochet stylisé puis disparaît dans son décolleté. Il apparaît aussi, par touches irrégulières, sur ses mains et ses chevilles dénudées.

Attila se compose un sourire de façade et fait tournoyer sa cigarette entre ses doigts. Des lambeaux de fumée blanche se tordent en spirales autour de lui.

« Bonjour, Jaspe. Je commençais à m’impatienter. »

La jeune femme s’avance davantage sur la place. Son regard limpide plaît à Attila ; il apprécie sa grâce comme un collectionneur saluerait la qualité d’une pièce rare. Si converser avec une belle personne est le summum du bon goût, il ne compte pas se laisser attraper par les charmes de cette créature de seconde zone, qui n’a jamais sorti le nez de sa vallée boisée.

Trompée par son sourire, Jaspe cligne de l’œil et croise les bras sur sa poitrine. La brise nocturne fait frissonner le tissu de son haut mais sa jupe noire à peine évasée, qui s’arrête juste au-dessus du genou, reste plaquée contre ses jambes. Attila croit remarquer une lueur verte et ténue sur son ventre, mais la lumière disparaît dans l’instant.

« Il n’est pas un peu tard pour sortir en bras de chemise, demoiselle ?

— Je ne suis plus une demoiselle depuis des décennies, réplique-t-elle avec un rire cristallin. Et le froid ne me fait pas peur, Enquêteur. »

Elle a un léger accent montagnard, dont Attila se moquerait bien s’il ne craignait pas de la contrarier. Il penche la tête, taquin, en inhalant une nouvelle bouffée de myrtille poivrée.

« Rangez cela, insolent. Je déteste les gens qui fument.

— Tout de suite. Loin de moi le désir de t’importuner. »

Le tutoiement lui est venu naturellement, et ne semble pas la déranger. Il remise docilement l’objet à une poche de son costume, puis ils se dévisagent de nouveau.

« Je ne t’interrogerai sur les raisons de ta venue dans notre beau village, Enquêteur, car je les devine facilement…

— Attila. Attila Karison, à ton service.

— … mais je parlerai avec franchise : tu n’es pas le bienvenu.

— Ton accueil hostile me déçoit. Je ne visite pas Villenval de gaieté de cœur. D’ailleurs, j’en ai déjà assez vu pour te mettre dans une position très délicate vis-à-vis du Möbius. »

Il glisse une main dans le revers de son costume et en sort une médaille d’argent vierge, percée d’un trou, qu’il brandit devant lui. Dans ce trou est passé un ruban blanc à une seule face : une boucle de Möbius.

« Imperium nostrum invisibile est, et umbra quis orbem terrarum tegit.  »

Malgré ses efforts de prononciation, la devise latine est déformée par ses r, raclés avec son accent nordique. Sous les yeux inquiets de Jaspe, la surface du métal se modèle jusqu’à former un masque presque triangulaire qui rappelle la tête d’une chouette. Deux éclats rouges marquent ses yeux. Le ruban se scinde en trois couleurs : deux bandes noires sur les côtés, une argentée au milieu.

« Au nom du Möbius et en ma qualité d’Enquêteur, Jaspe Montemont, je t’arrête pour activités illégales d’ordre spatio-temporelles et mise en péril du Secret surnaturel. »

Il savoure son effet, mais sa déclaration ne semble pas atteindre la mairesse. Elle s’avance jusqu’à frôler son épaule du bout des doigts avec un gloussement amusé. Son timbre haut perché éprouve déjà les nerfs de l’Enquêteur et un rictus méprisant affleure sur ses lèvres. La demoiselle use visiblement de sa séduction comme d’une arme. Ses tours de flirt doivent fonctionner avec les campagnards crédules qu’elle a l’habitude de côtoyer, mais l’expérimenté cryptide qu’il est reste parfaitement insensible.

« Partant pour une visite guidée, Attila ? »

Son ton badin ne trompe pas : en l’acceptant soudain sur ses plates-bandes, la charmeuse a une idée derrière la tête.

« Je pensais qu’apprendre ta nouvelle condition de hors-la-loi te perturberait davantage.

— Il en faut plus pour me mettre en difficulté. Nous y allons ? »

Il acquiesce et elle glisse sans pudeur un bras sous le sien. Ils s’engagent dans une ruelle montante.

« Il paraît que tu es mairesse de Villenval depuis belle lurette.

— J’ai été élue et réélue à la majorité absolue, se vante-t-elle. Je dirige Villenval depuis dix-huit ans maintenant.

— Dix-huit ans, c’est beaucoup pour une humaine, mais bien peu pour une cryptide. Il me semble que tu vis ici depuis bien plus longtemps… »

Elle lui adresse une œillade complice.

« Je n’ai jamais rien connu d’autre que les montagnes avoisinantes, et j’approche mon premier siècle, figure-toi. J’ai vu Villenval changer au fil des décennies et j’en prends soin comme la plus protectrice des mères ; en secret, tu t’en doutes.

— Je m’en doute, oui. Tes soins ont porté leurs fruits, puisqu’aucune menace du Secret n’a été détectée dans ta précieuse commune jusqu’à aujourd’hui. Mais il y a près d’un mois, la vallée s’est vidée de presque toutes ses créatures surnaturelles natives. Notre Foyer le plus proche a suivi le phénomène avec attention. Pourquoi n’as-tu pas accompagné tes consœurs ?

— Par amour pour ces montagnes, avoue la mairesse, un fond de tristesse dans la voix. Je n’ai pu me résoudre à les abandonner à cause d’un péril fantôme, infondé à l’époque, sans savoir si notre exode s’avérerait utile. Mes consœurs sont des couardes ; à croire qu’il ne leur fallait qu’un prétexte pour s’envoler vers les Alpes, rejoindre les autres clans. À les entendre il n’y avait plus d’espoir. Si nous étions toutes parties, personne n’aurait pu sauver Villenval en cas de danger véritable. Elles ont dit qu’elles repasseraient par ici à l’avenir, parfois… Pour me rendre visite, ou voir si j’ai survécu plus probablement. »

Il remarque un fin serpent d’argent enroulé autour de son annulaire, avec deux pierres vertes – certainement des émeraudes – en guise d’yeux.

« Je ne savais pas que Villenval-sur-Moselle entretenait un patrimoine de joaillerie.

— Cette bague ne vient pas du village, réplique-t-elle avec un éclat de rire factice. C’est un cadeau, qui me vient d’une personne chère. J’aime tout ce qui brille, tu sais… »

Tandis qu’ils grimpent lentement vers les hauteurs, la mairesse se penche soudain pour examiner le poignet de son partenaire.

« Quelle jolie montre, est-elle magique ? »

Elle tapote l’objet du bout de l’ongle ; il vibre.

« C’est elle qui empêche ton corps de se dissoudre dans le néant à cause de notre espace-temps ? »

L’acidité de son ton inquiète l’Enquêteur. Il retire son bras avec un aimable sourire, guère dupe de la menace voilée. Trop tard néanmoins, car avec une vivacité insoupçonnée, Jaspe parvient à presser le cadran avec son pouce et le verre se fêle en émettant un craquement funeste. Un spasme secoue Attila et il vacille comme un pantin privé de ses fils. Il s’écarte de la mairesse, s’appuie à un réverbère pour retrouver son assiette. Une sourde douleur s’étire dans son poignet et gagne le reste de ses membres dans une vive sensation de brûlure.

« Tu trembles pour si peu ? Je ne l’ai pas suffisamment abîmée pour te condamner. »

Son nez saigne. Il reprend peu à peu contenance, une pensée confuse le traverse à propos de ses vêtements qu’il craint d’abîmer : le sang coule déjà sous son menton. La demoiselle sort un mouchoir de papier et l’agite négligemment devant lui. Il s’en empare sèchement pour le presser sur son nez et son cou.

« Ta montre est mal en point. Combien de temps comptais-tu rester parmi nous ? »

Il se redresse, ravale une brusque nausée. Les quelques taches blanches qui troublaient son champ de vision disparaissent.

« Au vu de ton état, je ne pense pas que tu survives à la prochaine nuit.

— Ne sous-estime pas un Enquêteur, gronde Attila.

— Je reconnais ta puissance, Enquêteur vantard. Mais tu ne pourras faire le poids face aux puissances qui régissent Villenval ! »

Le « vantard » est de trop. Attila fronce les sourcils et un coup de vent traverse la rue dans le dos de Jaspe ; sous sa poussée, les mèches sombres fouettent ses épaules. Quand le courant glacé arrive à son niveau, Attila inspire profondément pour percevoir les fragrances capturées sur le corps de la mairesse. Une odeur ancienne envahit ses narines, antique, reptilienne. Aucun doute possible, même s’il n’a pas eu l’occasion de la goûter depuis plus d’un millénaire.

« Les puissances qui régissent Villenval ? Quelle pompeuse façon de vous désigner, toi et la gorgone qui prétendez tromper le Möbius avec un enchantement d’espace-temps ! »

Jaspe tressaille, ne se ressaisit pas assez vite pour lui cacher sa stupeur. Attila laisse un sourire satisfait étirer ses lèvres pâles. S’il le souhaitait, il pourrait achever sa mission dès maintenant : il lui suffirait de se lâcher un peu. De laisser libre cours à la force plusieurs fois centenaire qui sommeille en son cœur. Régler le cas de Villenval ne lui prendrait qu’une heure ou deux avant de pouvoir rentrer sur Paris.

Mais si une gorgone se cache bel et bien dans l’enceinte du village, et si cette gorgone est à l’origine de l’enchantement, Attila doit faire passer les intérêts du Möbius avant les siens. Un peu de discipline s’impose ; une enquête dans les règles, aussi.

« Tu ne sais pas à qui tu t’attaques, demoiselle, assène-t-il en passant machinalement les doigts dans ses cheveux. Moi, perdre contre une gorgone ? Ça ne sera pas la première que je condamnerai, en tout cas. »

L’unique qu’il a exécutée à ce jour, c’est Méduse. Par caprice. Les humains ont retenu le nom de Persée à la place du sien ; il ne leur en tient pas rigueur.

Les mythes humains n’ont jamais su restituer avec exactitude l’Histoire des peuples cryptides.

Commentaires

Maiiiiiis tu ne peux pas t'arrêter là ! Je veux la suite moi !
J'ai bien aimé, même si je pense que certains détails m'ont échappée car je ne connais pas toutes les créatures surnaturelles. Je n'ai pas trop compris le mal qui ronge le village non plus, mais je pense que c'est voulu.

Et Attila, le seul mec à utiliser un fucking point virgule dans les sms haha
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mardi 1 mai à 09h55
Ah oui ? Tu crois vraiment que c'est le seul, Marine ? :)
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mardi 1 mai à 10h36
@Maxime : Toi, tu ne comptes pas.
 1
mardi 1 mai à 10h45
J'arrête où je veux, nanmého :p
En un sens tant mieux, vu comment tu as grillé le premier cryptide à apparaître : place au mystère, maintenant. Et plein de gens écrivent des sms avec des points-virgule, je te permets pas ! A commencer par moi...
 2
mardi 1 mai à 10h48
Très sympa ce premier chapitre, belle mise en bouche ! J'aime l'ambiance qui se dégage de ce village, et j'ai hâte de découvrir le combat avec la gorgone, je sens que ça ne va pas être si simple que prévu avec une montre fissurée !
 3
mardi 1 mai à 11h13
@marion : merci ;_; et rendez-vous pour ton prochain passage sur le chapitre 2... des yeux en perlent aux coins de mes larmes.
@julie : ça, Attila part avec un malus... mais ne fait-il pas partie de l'élite ? Qui sait ce que les profondeurs de Villenval lui réservent ?
 0
mardi 1 mai à 17h35
J'ai clairement adoré ce chapitre. Une nouvelle facette d'Attila, clairement moi gamine et flippante. J'ai hâte d'en découvrir plus sur lui. Mais il a une classe folle.
Je suis fan de ta façon de décrire les lieux et la magie. C'est plutôt cool. **
La gorgone m'intrigue, est ce qu'elle n'a pas complètement manipulé la mairesse? Je suis vraiment curieuse de la suite. (Sachant le destin de cette pauvre méduse) XD
Continue comme ça Bouchon !
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dimanche 6 mai à 14h16
C'est dangereux les gamineries, pour quelqu'un d'aussi puissant qu'Attila ! Contente que Villenval te plaise, beaucoup de travail a été fait sur son atmosphère :)
Est-ce que Babel joue franc jeu avec sa protégée ? Va savoir !
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dimanche 6 mai à 15h10
La ville a une certaine atmosphère très profonde que j'apprécie beaucoup. Le récit commence fort bien et je suis curieuse sur plusieurs points. J'accroche bien avec Attila et Jaspe, haha, ça promet !
En tout cas c'est un très bon premier chapitre!
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jeudi 17 mai à 21h01
Le point virgule 8D
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lundi 28 mai à 17h12
Très sympa, j'ai hâte de lire la suite !
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lundi 28 mai à 17h31
Une émeraude dans le nombril ? Ç'aurait pu être... Une jaspe ! :'D
Très intéressant et agréable à lire ! Plus que Babel, Jaspe m'intrigue. De plus, toutes les gorgones sont-elles hors-la-loi ? Bref, ce chapitre me plait beaucoup ! Je continue, donc ^^
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vendredi 20 juillet à 18h00
Le prénom de Jaspe a un léger rapport avec cette émeraude :p Concernant les gorgones, tu devrais en savoir plus bientôt !
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vendredi 20 juillet à 20h34
Une grosse claque. Un style fluide, intelligent et maîtrisé, un univers fantastico-fantasy frais (qui me fait penser à un super mix entre du Kingdom Hearts, du Soul Eaters avec cette petite touche frenchy et, surtout, ce truc bien à toi) et des personnages hauts en couleur. Je suis scotché. Là, avant le chapitre 2, j'ai l'impression d'être en train d'attendre le prochain épisode de Naruto, où il doit y avoir une baston épique attendue depuis 20 épisodes. Je suis hyped de ouf et tellement en admiration devant le taf accompli. Merci à toi, direction chapitre 2.
ps : une petite critique qui me vient en tête : j'aurais vu la fin du chapitre finir sur un cliffhanger légèrement plus appuyé (genre, le début de la baston et paf, cut, ou un premier coup de dague dans le dos d'Attila, et hop, un petit "to be continued"), ça aurait été la cerise sur le chapeau. En tout cas, gâteau bas.
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samedi 18 août à 18h45
Merci pour tous ses compliments !! Y a une bonne vibe Soul Eater en effet, ce manga c'est ma Bible et il m'a beaucoup influencée pour certains aspects de l'EDI^^ J'espère que la suite ne va pas te décevoir du coup, tu me mets un bon coup de pression ahah
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lundi 27 août à 10h11