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Fanny Bauchiero

dimanche 26 septembre 2021

Féales Livre I - Des cendres aux cendres

Chapitre 10 — Sous la tour

Ils passèrent les lourdes portes de l’entrée du Cénacle et furent accueillis par un torrent de lumière dorée. Très haut au-dessus de leurs têtes, un vitrail en losange projetait des formes complexes sur le sol et – grâce à un habile jeu de miroirs – les différents étages de la tour. Ils se trouvaient dans un immense hall duquel partaient de grands couloirs ainsi que des escaliers montants, mais sans aucun garde, contrairement à Valport. En revanche, les murs de pierre lisses étaient eux aussi couverts de peintures mettant en scène des exploits magiques ou les Quatre, et contrastaient grandement avec le sol, parfaitement opaque et d’un blanc uniforme semblable à l’intérieur d’un œuf.

De nombreux mages allaient et venaient, prenant les escaliers, discutant entre eux, ou demandant quelque chose à l’un des nombreux guichets situés au fond de la pièce. Si certains arboraient des robes de bure sobres, d’autres semblaient souhaiter la migraine à quiconque les regarderait : arabesques arc-en-ciel, tissus moirés ou réfléchissants et broderies complexes perturbaient grandement la vision d’Edna, peu habituée à un tel faste.

La magicienne se massa les tempes avec des gestes lents. Quant à Goliath, il observait les alentours.

« Quel gâchis, ces vitraux sont si beaux… Mais ils empêchent de profiter pleinement des fresques murales. Qu’en penses-tu ?

— Que mes yeux souffrent », siffla-t-elle entre ses dents, tout en rabattant la capuche de sa pèlerine sur sa tête. Ainsi protégée, elle s’avança pour mieux observer la manière dont les lumières se diffusaient, tandis que Goliath gloussait. Les sourcils froncés et la bouche tordue, Edna tenta d’ordonner la tempête de formes et de couleurs, sans pour autant y parvenir. Elle jura. Goliath posa une main sur son bras et, à son contact, elle sentit les nœuds de ses muscles se défaire.

« J’ai eu la même réaction que toi autrefois, mais on s’y fait très vite.

— C’est du gâchis : on ne comprend pas ce qu’il faut regarder. J’aurais préféré des petits motifs séparés par du métal, à la façon des alvéoles d’une ruche.

— Ç’eut été mieux en effet. Je constate que tu es toujours aussi intarissable en art.

— Les années de jachère n’étaient pas très palpitantes et étudier l’art avec le peu de livres qui me parvenaient permettait de passer le temps.

— Nous veillerons à ce que tu ne manques de rien ici.

— Cela me plairait beaucoup. »

Il lui sourit et l’entraîna jusqu’à un couloir d’où ils empruntèrent un escalier en colimaçon, en bas duquel ils déboulèrent dans un sous-sol éclairé par des flammes aux reflets bleutés dans lequel régnait une odeur de cave à fromage. Edna se surprit à saliver.

« Les recherches sont menées là-bas, énonça Goliath.

— Au sous-sol ? C’est inattendu.

— Mais nécessaire : une partie essentielle des travaux nécessite de réaliser des autopsies et la plupart de nos collègues apprécient peu de frayer avec des cadavres. C’est un secret éventé depuis fort longtemps, mais la population locale n’apprécierait guère que nous le criions sur les toits : nous avons donc un accord avec les fossoyeurs de la ville, qui empruntent des tunnels reliés au Cénacle et font un don des corps non réclamés.

— Logique, en effet… Tant qu’ils sont ensuite conduits dans un clos des défunts, je n’ai pas d’objection à formuler.

— Ils le sont, les différents temples d’Ordalie y veillent. Maintenant, suis-moi. »

Il reprit son chemin à travers les passages étroits et bas de plafond. Ils passèrent devant des bureaux aux portes fermées, une bibliothèque et même une sorte de salle commune. Edna jeta des coups d’œil discrets pour s’imprégner de l’ambiance des lieux : on y effectuait des recherches et un peu plus, même. On y vivait, comme en attestaient les portes de dortoirs devant lesquelles ils ne s’attardèrent pas.

Goliath s’arrêta au détour d’un couloir et toqua. Un homme échevelé leur ouvrit, la mine maussade.

« Voulez quoi ? J’ai pas toute la jour – … ah, c’est toi. Némerine ! Notre sauveur s’est soudain souvenu de notre existence, viens voir !

— Rufus, je t’en prie, commença Goliath.

— Mais prie-moi donc, pour c’que ça change ! Donne-moi une bonne raison de pas te claquer la porte au nez. Une seule. J’attends.

— Maudis-moi autant que tu le souhaites, mais ne la punis pas, répliqua-t-il en désignant Edna du menton.

— Et c’est qu’il demande un service en plus ! Elle a quoi ?

— Résonnance » répondit Edna, le poing serré.

L’homme renifla et fronça les sourcils. Il lui évoquait un vieil oiseau déplumé avec ses cheveux roux et blancs clairsemés, sa barbe mangée aux mites et sa peau parcheminée d’un gris de cendre. Il paraissait avoir quatre-vingts ans, mais Edna pressentait qu’il était en réalité bien plus jeune.

« Très bien, mais pas longtemps. J’ai pas—

— Toute la journée, tu nous l’as dit », l’interrompit Goliath en poussant presque la magicienne à l’intérieur.

Rufus ferma la porte derrière eux avec empressement et les fit s’asseoir près d’un bureau sur lequel s’entassait une ribambelle de parchemins, croquis, livres et objets divers assemblés pour former une sorte de tour penchée qui, par miracle, tenait debout.

Rufus ne perdit pas une minute :

« Avant toute chose, va falloir l’examiner. J’imagine que vous l’avez ramenée ici sans même jeter un œil à son cristal ?

— Nous n’en avons pas eu le temps.

— Oui oui, je m’en doute. Je vais chercher Némerine. Toi, attends-moi ici, je reviens. Et j’espère que t’auras décampé à mon retour, Goliath » dit-il avant d’aller de l’autre côté du couloir.

Goliath le regarda partir, avec un air amusé, avant de s’adresser à Edna.

« Ne te fie pas à ses grands airs bourrus : Rufus est un ours mal léché, mais il n’a pas un mauvais fond. Nous nous retrouverons plus tard.

— Pourquoi te hait-il comme ça ?

— C’est une longue histoire, que je vais résumer comme je peux : j’ai usé de mon influence au conseil pour le faire sortir de prison, mais tout ne s’est pas passé sans anicroche. Aujourd’hui, Rufus est confiné dans les entrailles de la tour et il n’en sortira sans doute jamais. »

Edna laissa échapper une exclamation de surprise, mais Goliath ne prit pas le temps de lui donner davantage de détails. Drapé dans ses étoiles, il prit congé non sans lui adresser un ultime signe de tête pour la rasséréner.

« J’imagine que je ne suis pas au bout de mes surprises… » murmura-t-elle une fois seule dans la pièce.

Elle parcourut des yeux le laboratoire, qui semblait aussi servir de cabinet médical, et repéra une table d’examen, des instruments, des fioles, des croquis anatomiques, mais également des organes conservés dans un liquide jaunâtre. Certains d’entre eux étaient étiquetés, et elle s’approcha pour déchiffrer les notes griffonnées. On avait disposé deux exemplaires côte à côte pour chaque spécimen, mais ce qui l’intrigua fut la proportion des deux : si celui de gauche lui semblait normal, celui de droite se révélait étonnamment petit. Elle s’approcha de ce dernier et lut la description, marquée sur un bout de papier collé sur le verre : nanisme stomacal suite à une cristallisation excessive dans la partie supérieure du corps . Elle frémit, et toucha nerveusement son propre cristal de sa main gauche.

Elle regarda les autres organes exposés, tous rangés selon la même logique : il y avait là de nombreux cas de développements anormaux, d’excroissances et même d’organes colonisés par le cristal, comme en témoignait ce foie d’où émergeaient des picots verts luminescents. Elle frictionna ses bras, sans parvenir à chasser son inconfort de plus en plus prégnant.

Elle entendit la porte se refermer et se retourna. Rufus était revenu, accompagné d’une femme vêtue d’une robe de mage pleine de taches de sang séché. Elle devait avoir la cinquantaine : grande et élancée, elle avait coupé court ses cheveux gris, et ses yeux verts possédaient un éclat perçant malgré la pâleur maladive de sa peau. Edna les salua.

« Bonjour, je suis Némerine la Lieuse de Chair, et je mène des travaux sur notre anatomie particulière de mage. Puisque Rufus a davantage l’habitude des cadavres, c’est moi qui vais t’examiner, nous aborderons ensuite ton problème de résonance. »

Edna acquiesça et s’installa sur la table d’examen, dont la surface de bois froid l’incommoda, mais moins que l’air humide qui empoissait les sous-sols. Rufus fit apparaître une sorte de voile devant la table et s’assit à son bureau, dont il sortit des carnets pleins de notes, un encrier et des plumes.

« Avec ça, je ne pourrai rien voir même si je regardais.

— Merci, Rufus » répondit Némerine.

Elle demanda à Edna de retirer une partie de ses vêtements. La magicienne s’exécuta, puis Némerine sortit des instruments de sa sacoche et commença à l’ausculter.

« J’imagine que c’est la première fois que tu subis un examen de ce genre ?

— Oui.

— On devrait rendre ça obligatoire surtout pour les cas comme le tien, répliqua-t-elle. De ce que je vois, ton cristal s’est développé de manière correcte sans trop comprimer tes organes. Un bon point. »

Edna laissa échappa un long soupir de soulagement, ce qui fit arquer un sourcil à la Lieuse de Chair.

« Je n’aurais pas dû regarder là-bas, murmura Edna en désignant les bocaux.

— Rassure-toi : tu ne sembles pas présenter les symptômes typiques de ceux chez qui la cristallisation a causé des dégâts profonds. Bien, maintenant, lance un sort.

— Un sort ? répéta-t-elle.

— Oui, un sort de n’importe quelle nature : il faut que j’observe comment la magie circule dans ton corps.

— Très bien. »

Edna se concentra et fit légèrement léviter un manuscrit présent sur l’une des étagères, tandis que Némerine posait un instrument en métal sur son cristal, avant d’exercer une légère pression. Elle répéta plusieurs fois l’opération, exerçant des petites pressions avant de frapper plus franchement avec un petit marteau, ce qui arracha un cri de douleur à Edna. Elle s’interrompit.

« Bien, la réaction est là aussi normale. C’était le plus préoccupant. Maintenant, je vais te demander de faire quelques mouvements, laisse-moi te montrer… »

Némerine lui fit plier plusieurs articulations et l’observa attentivement, puis elle reprit son auscultation avec méticulosité ; enfin, elle demanda à Edna de se rhabiller.

« J’en ai terminé. Pour moi, il n’y a pas de problème majeur, mais il faudra tout de même te surveiller : pour le moment, la cristallisation a réduit la taille de certains de tes organes, mais pas à un point critique. J’imagine que tu as rarement eu un appétit très important. ?

— Oui. Vous pensez que la situation pourrait s’aggraver ?

— Pas forcément, mais ce n’est pas à exclure non plus. C’est pour ça qu’il faudra que je t’examine régulièrement. Rufus, tu peux entrer en scène », conclut-elle en dissipant la barrière érigée par le mage autour de la table d’examen.

Rufus les rejoignit, non sans avoir pris avec lui une petite mallette.

« Bien, tu vas maintenant tout nous décrire en détail : ce qui s’est passé, quand, comment, combien de temps tu es restée alitée, le niveau de douleur. Je dois tout savoir. »

Et la magicienne commença le récit de sa mésaventure à Primelune. Rufus et Némerine l’écoutèrent attentivement, puis échangèrent quelques mots, avant de revenir vers elle. Némerine prit la parole.

« Ce que tu as entendu est ce qu’on appelle un résidu du cristal. Ce n’est pas qu’une excroissance qui nous accorde nos pouvoirs : il s’agit d’une entité vivante, qui se nourrit de nous. Pourquoi ? Nous n’avons toujours pas de réponses : nous savons seulement qu’une partie de la population – ceux qui deviennent ensuite des magiciens, naît avec un petit cristal sur le corps. Le phénomène de résonance, bien que rare, a été observé chez certains sujets : ce qui revient dans les récits, c’est cette espèce de prière ; nous ignorons en quelle langue elle est récitée, peut-être s’agit-il des vestiges d’une ancienne culture. Toujours est-il qu’elle n’a, pour le moment, pas de pouvoir : des érudits l’ont inscrite et ont tenté d’en faire usage, mais sans succès. C’est pour cela que nous appelons ce phénomène résonance : il ne s’agit que d’un écho…

— Quant à la douleur, nous pouvons t’aider à la rendre moins insupportable, ajouta Rufus.

— Est-ce que vous auriez une transcription de cette prière ? » demanda Edna.

Rufus alla fouiller dans les tiroirs de son bureau et en extirpa un vieux manuscrit aux pages écornées.

« Va à la librairie et demande la nouvelle édition, y a là-dedans un chapitre complet sur la résonance. De toute façon, c’est une lecture que devraient faire tous les mages.

— Si l’on t’écoutait, Rufus, tous les mages auraient une formation poussée en anatomie, commenta Némerine.

— Et ce serait mal ? Trop de mages poussent les portes de mon laboratoire parce qu’ils ne connaissent pas le fonctionnement basique de leur cristal : certains ont même mon âge ! tonna-t-il avant de se rasséréner.

— Tu prêches une convertie, affirma Némerine. Edna, nous allons effectuer quelques tests : je vais préparer de quoi te soulager si la douleur devient trop forte. Je vais te demander de t’asseoir à nouveau. Rufus, tu peux y aller. »

Le mage à la peau laiteuse acquiesça, et sortit un cristal gros comme une bille de sa mallette. Il l’approcha d’Edna, doucement, jusqu’à le faire entrer en contact avec son front.

« Tu ressens quelque chose ?

— Oui : une petite douleur à la tête et j’entends très légèrement la prière. C’est presque inaudible.

Rufus prit un air étonné, interloqué même.

« T’es vraiment sensible. On va y aller très progressivement. Et, je veux pas te faire déprimer, mais ça va te prendre du temps vu comment un petit truc de rien du tout t’affecte.

— Combien de temps ?

— Aucune foutue idée. La méthode traditionnelle est d’exposer le sujet à de faibles quantités de cristal qu’il garde en permanence, puis d’augmenter ladite quantité dès qu’une résistance apparaît, mais avec toi…

— Et quel est le problème ? J’entends un peu les voix, j’ai un peu mal, ce n’est pas grave. »

Ils affichèrent tous deux un air décontenancé.

« T’es sûre de toi ? Même si c’est léger, ça sera là en permanence, jour et nuit. Tu penses pouvoir le faire et supporter qu’on augmente progressivement ?

— Je n’ai pas le choix, grogna-t-elle. »

Némerine reprit la parole :

« Ce n’est pas la première fois que j’entends cela et je te crois. Mais je réitère tout de même mon avertissement : ce sera difficile. Nous allons commencer aujourd’hui et cela durera pendant des semaines voire davantage. Il y a de grandes chances pour que tu entendes ces voix, cette prière, à chaque moment de la journée, jusque dans tes rêves. En es-tu consciente ?

— Oui, répondit la mage.

— Bien, dans ce cas, nous allons voir jusqu’à où s’élève ta tolérance pour le moment », répondit la Lieuse de Chair en faisant signe à Rufus de reprendre.

Et alors, commença le bal des cristaux. Rufus en sortait un de son sac, le faisait léviter jusqu’à elle, lentement, très lentement. Némerine observait les réactions d’Edna, utilisait sa propre magie et s’interrompait parfois pour prendre des notes.

Lorsque Rufus sortit un cristal de la taille de son poing, la douleur se fit bien plus intense dans son crâne, tandis que la prière résonnait dans tout son être. Edna serra les dents et tenta d’invoquer des souvenirs apaisants, comme son arrivée chez Yshan. Cela lui offrit un répit bienvenu quoi qu’éphémère. Les minutes s’élaguèrent à mesure que la taille des cristaux à son contact croissait, jusqu’à ce qu’elle se trouve dans un état de transe dans lequel le monde disparut progressivement, comme englouti par la lumière. Mais cette fois, sa pélerine ne pouvait plus la protéger.

***

Lorsqu’Edna revint à elle, elle reconnut les tapisseries de la chambre qu’elle occupait dans la maison d’Yshan. Elle se redressa doucement, mais la pièce tournait autour d’elle. La magicienne poussa un gémissement et se laissa retomber sur les oreillers moelleux puis elle entendit quelqu’un bouger à côté d’elle.

« Qui est là ? » lança-t-elle.

Une voix flûtée lui répondit. Phi, l’enfant disciple. Elle lui demanda de raconter ce qui s’était passé.

« Goliath a dit que vous étiez très fatiguée et qu’il fallait vous laisser tranquille.

— Je vois. Quelle heure est-il ?

— Dix-huit heures, madame.

— Eh bien, c’est fichu pour aller acheter le livre de Rufus aujourd’hui… Et je t’en prie, Phi, ne m’appelle pas Madame : Edna suffira largement.

— D’accord, Edna. Je vais chercher Maître Yshan ?

— Oui, s’il-te-plaît. »

L’enfant s’exécuta et sortit de la pièce. Elle tenta à nouveau de se relever, lentement, mais sa tête tournait encore. En regardant à sa gauche, puis à sa droite, elle vit une cruche d’eau, avec quelques petits biscuits dorés posés sur un plateau. Elle en prit un et croqua dedans. Pomme et cannelle. Croustillant et peu sucré, elle n’en mangerait pas par poignées, mais cette pâtisserie-là lui plaisait.

Elle entendit Yshan grimper les escaliers avant de le voir arriver, toujours impeccablement vêtu.

« Tu as une mine affreuse.

— Affreuse comment ?

— On dirait qu’un cheval t’a piétinée, puis qu’un bœuf a pris le relais. Ils auraient dû te garder là-bas vu ton état.

— Comment ça ? Qui m’a ramenée ici ? Goliath ?

— Oui, et c’est bien le problème. Le Cénacle voulait te garder en observation, mais il s’y est fermement opposé et, en tant que membre du Conseil, il a autorité sur ce genre de choses. Tu sais que je ne suis pas le dernier à louer ses mérites mais cette fois, Goliath a mal agi.

— Me voilà donc au cœur d’une bisbille entre le Conseil et le Cénacle. Merveilleux.

— Oh, crois-moi, les choses sont à un point de non-retour depuis longtemps : si les deux n’avaient pas un intérêt commun, le schisme aurait déjà eu lieu.

— C’est par rapport à ces histoires de mages renégats ?

— Oui, encore eux » soupira-t-il en allant regarder par la fenêtre.

Edna considéra brièvement ses options, avant de le questionner :

« Goliath n’est pas entré dans les détails, est-ce que tu saurais m’expliquer ce qui s’est passé avec les renégats ? Je suis lasse d’être maintenue dans l’ignorance.

— Moi-même je ne sais pas tout, mais je vais te partager ce que je sais, dit-il en se raclant la gorge. Commençons par le début : il y a quelques années, un groupe de mages a commencé à se faire entendre au sein de l’ordre. J’ai eu un exemplaire de leur manifeste en main et je peux te dire que leurs revendications portaient sur un changement complet de notre système d’apprentissage : d’abord, arrêter la guerre, pour que nous n’envoyions plus autant de magiciens à la mort ; ensuite, repenser l’apprentissage ; enfin, et c’est là le cœur du problème, alléger considérablement le rôle des sentinelles.

— Je comprends que ce dernier point ait été source de conflit.

— Tu n’as pas idée. À l’époque, il se trouvait au Conseil une mage, Lothys, je crois qu’elle devrait avoir dans les soixante ans si elle est toujours en vie. Toujours est-il que cette mage a pris contact avec ce groupe et a porté leurs revendications au Conseil. À partir de là, c’est confus : on ne sait pas exactement ce qui s’est passé, mais le ton est monté entre le Conseil, le Cénacle, l’ordre des Sentinelles et le roi. Ça s’est fini dans le sang, puis Lothys a disparu avec ses fidèles. »

Yshan marqua une pause avant de reprendre.

« Les choses sont devenues très tendues : le Conseil et le Cénacle se rejetaient la faute l’un sur l’autre, et les sentinelles ont profité de la cacophonie ambiante pour affirmer qu’un groupe de mages rebelles avait voulu renverser le roi. C’est cette version qui prédomine aujourd’hui. Depuis, tout le monde est à couteaux tirés et le fait que Goliath utilise son influence pour contrarier le Cénacle n’arrange rien.

— Merci, Yshan.

— Ta curiosité a été satisfaite ?

— Ma curiosité oui, mais il reste tant de choses que je ne comprends pas : ce qui me pèse depuis mon départ, c’est cette sensation d’être complètement perdue. Je suis restée à Bruyn très longtemps, trop longtemps peut-être : je n’avais que des nouvelles sporadiques du reste du royaume, et je ne m’y suis pas intéressée. J’ai eu tort. »

Il s’assit sur le lit à côté d’elle.

« Tu sais, j’en suis passé par là moi aussi. Tout ce qui a trait aux mages renégats reste peu discuté, sans doute pour qu’on ne panique pas en découvrant qu’un nombre non négligeable d’entre nous ont fui pour aller les rejoindre.

— Goliath a usé de son influence au Conseil pour me faire intégrer la mission, n’est-ce pas ?

— Pour que tu n’aies pas à garder la frontière ouest, oui. Il a fait pareil avec moi.

— Tu y étais ?

— Deux mois. Mais je ne veux plus jamais y être renvoyé, à aucun prix.

— Je ne peux qu’imaginer. Maintenant… Maintenant, il faut que j’agisse. Où est Goliath ?

— Il reviendra demain.

— Je dois retourner voir Rufus. Tu m’accompagnes ?

— Évidemment. Je vais rameuter les sentinelles, rejoins-nous dès que tu es prête. »

Lorsqu’elle descendit, enveloppée dans sa pélerine, quatre paires d’yeux l’attendaient : Yshan, Meric, Phi et Agatha ; cette dernière semblait la plus circonspecte du lot, même si elle gardait le silence comme à son habitude. Yshan les fit sortir, avant que les sentinelles ne scellent la maison. Edna sentait son cœur battre à tout rompre, même si elle savait qu’elle ne faisait rien de répréhensible.

Le ciel se couvrait de plus en plus, à mesure que le soleil entamait sa longue chute. Elle ne dit rien pendant le trajet, mais Yshan avait des idées en tête.

« Une fois qu’on aura réglé ça, il faudra que je t’emmène au Corbeau Ivre, lança-t-il.

— Pardon ?

— Une taverne. C’est le point de convergence pour les artistes et les mages d’Ordalie. La bière y est bonne et on y croise des personnalités atypiques.

— Eh bien, pourquoi pas.

— On trouvera un moyen pour t’y emmener discrètement.

— Et comment feras-tu pour déverrouiller la maison ?

— J’ai mes techniques, glissa-t-il d’un air malicieux. De plus je—

— Je vous rappelle, Yshan, que si votre sentinelle est laxiste vis-à-vis de vos escapades nocturnes, je ne suis pas faite du même bois », intervint Agatha.

Le groupe s’arrêta, le mage et la sentinelle se foudroyant mutuellement du regard. Yshan ne se laissa pas impressionner pour autant.

« J’ignorais qu’Edna était une enfant à qui sa chaperonne doit autoriser d’aller dans des lieux inoffensifs.

— Cette taverne est tout sauf inoffensive : on y trouve régulièrement des pamphlets pour la rébellion et des appels à, je cite, « libérer les mages ».

— Des messages similaires sont distribués sous le manteau un peu partout dans la cité, se défendit Yshan avant de contre-attaquer. Ce n’est pas exclusif au Corbeau, loin de là.

— Mais cette taverne a une réputation, que vous connaissez forcément.

— Oui, oui, quand l’établissement s’appelait encore la Rose Chantante. Mais c’était il y a plus de quinze ans, tout a été rénové depuis ! »

Agatha ouvrit la bouche pour parler, mais Edna les coupa tous les deux.

« Assez ! Il y a un temps et un lieu pour tout. Yshan, on parle après, tu veux bien ? Agatha, vous me fournirez une liste des lieux que vous jugez convenables et m’y accompagnerez.

— Edna, tu ne vas pas croire ces rumeurs stupides ! s’indigna son frère.

— Je ne les crois pas, je suis prudente : si j’intègre la délégation, mes relations et habitudes seront passés au peigne fin par tout un tas de personnes. »

Il voulut répondre, puis se ravisa, sans pour autant que la colère quitte ses traits. Finalement, il baissa les bras.

« On fait comme ça pour l’instant, mais je n’ai pas dit mon dernier mot. »

La sentinelle le contempla avec mépris, Edna soupira et le groupe se remit en route vers la tour du Cénacle. À cette heure où le soir s’installait, de nombreux citadins se rendaient chez eux, dans des tavernes, aux temples ou encore aux bains publics. Lorsqu’ils passèrent devant un de ces établissements dont la file d’attente alimentée par les nombreux laissés pour compte d’Ordalie paraissait n’en plus finir, Yshan émit un commentaire :

« Pour ça, je suis bien content que les maisons de mages offrent toutes les commodités nécessaires.

— Moi aussi, répondit Edna avec soulagement. Tu allais où avant ?

— Là où il y avait de la place, mais il fallait parfois pousser loin pour ça. Les nouvelles mesures d’hygiène sont bien suivies, mais on n’a clairement pas assez d’endroits pour se laver. Tiens, tu faisais comment toi, là-bas ?

— On avait notre propre puits et une salle d’eau à l’arrière du temple, mais l’hiver rendait les choses parfois compliquées, expliqua-t-elle en mimant le mouvement du seau qu’on descend et remonte.

— J’ai fait fondre assez de neige pour bien m’imaginer la situation, oui. »

Lorsque la tour se dressa à nouveau devant elle, elle la trouva toujours aussi terriblement impressionnante. Peut-être même encore plus maintenant que sa silhouette se découpait dans le ciel orangé du crépuscule et que son sommet de verre chatoyait de mille feux. En lieu et place d’un torrent de lumière, ils furent accueillis par des jeux d’ombres et des sphères de feu suspendues, qui donnaient au hall d’entrée une allure mystique.

Cette fois encore, les sentinelles ne les accompagnèrent pas à l’intérieur et, sitôt qu’ils furent tous les trois, Yshan pesta.

« Je ne sais pas comment tu fais pour supporter ça.

— Agatha ?

— Je déteste ce type de sentinelles, les vieux-jeu inflexibles. On dirait que tu es une petite babiole de verre sur le point de tomber à terre.

— Une babiole qui pourrait exploser en heurtant le sol. Mais je vois ce que tu veux dire. J’ai l’habitude de ce traitement : Alric était de la même école.

— Le genre à te suivre absolument partout ? s’enquit-il alors qu’ils descendaient à nouveau vers les sous-sols.

— Oui. Tu n’imagines pas combien de fois j’ai dû décliner des invitations pour aller me baigner dans la rivière.

— Pas terrible pour se faire des amis, ou avoir un peu d’intimité avec quelqu’un.

— On s’en sort, mais c’est parfois compliqué, et souvent frustrant, expliqua-t-elle alors que le rose lui piquetait les joues.

— Je m’en doute. Tu me raconteras ?

— Quoi ?

— Je suis curieux.

— Yshan…

— Bon, peut-être pas aujourd’hui, concéda-t-il.

— Définitivement pas aujourd’hui. »

Yshan parut se rendre compte de la présence de Phi et s’empourpra avant de bafouiller que ce n’était rien. Ils s’enfoncèrent dans les galeries, à la recherche de Némerine, qu’ils trouvèrent occupée avec un patient auquel elle recousait une partie de l’avant-bras avec des aiguilles, du fil et des instruments étranges… Tout en lançant un sort. Elle leur indiqua d’aller voir Rufus.

« Je n’avais jamais vu ça, fit remarquer Edna alors qu’ils s’approchaient du bureau de Rufus.

— Impressionnant, hein ? C’est assez récent : comme certaines opérations sont particulièrement délicates, on utilise des sorts en complément des techniques habituelles. D’après Goliath, ça aide à traiter les blessures de la main et de la tête.

— J’imagine qu’avec la fin de la guerre, les mutilés affluent, commenta Edna d’une voix lasse.

— En effet. »

Rufus sortait de son bureau lorsqu’ils arrivèrent. Il reconnut instantanément Edna et courut jusqu’à eux avec un étrange sourire aux lèvres, comme un chat qui aurait réussi à tuer une grosse proie.

« Déjà de retour ! Je dois reconnaître que t’es bien comme Goliath, aussi persistante et coriace qu’un cafard. Tu t’es réveillée quand ?

— Il y a une heure. Yshan et Phi ont veillé sur moi.

— Des rêves particuliers ?

— Non, seulement l’impression d’avoir très peu dormi.

— Entrez, on va en discuter dans mon bureau en attendant Némerine. »

Le bureau-laboratoire de Rufus était encore plus en désordre que lors de sa dernière visite : deux nouveaux ouvrages anciens se trouvaient sur le meuble, à côté des traités de médecine, ainsi qu’un lourd volume dédié à l’histoire de la magie. Rufus se servit une tasse de thé et prit place à son bureau. Il paraissait encore plus fatigué qu’avant, ses mains tavelées tremblaient et ses cernes noirs semblaient prêts à entraîner tout le visage dans leur chute.

« Bien, évacuons la question épineuse : Goliath sait que t’es ici ?

— Non, je suis venue de mon propre chef.

— La culpabilité te revient donc, formidable ! Pour moi, évidemment… j’ai bien assez d’histoires avec le Conseil pour ne pas en rajouter encore. Mais on s’en fout : on a fait quelques mesures avec Némerine, et elle en a tiré deux conclusions. La première, c’est que ta sensibilité à la résonance est forte, mais ça, on le savait déjà. La deuxième, c’est qu’il s’agit pour l’instant d’un phénomène encore peu étudié avec des sujets comme toi, ce qui nous complique la tâche. Pour le reste – et là c’est vraiment fâcheux – la plupart des recherches existantes auraient été conduites à Lesalia, avec lequel on commence juste à se rabibocher. Autrement dit : on est dans la merde.

— Et que peut-on faire ?

— Némerine a quelques idées pour continuer de tester ta tolérance et essayer de t’habituer à la présence du cristal. Maintenant, on ne veut pas agir dans le dos de Goliath : c’est une chose que tu viennes parler avec nous et c’en est une autre qu’on t’enferme ici pour agiter des cristaux au-dessus de ta tête. Mais sache ceci : si rien n’est fait, tu ne survivras probablement pas au voyage.

— Je sais. Alors, quand est-ce qu’on commence ? »

Un large sourire étira les lèvres de Rufus et révéla de nombreux trous dans sa dentition. Edna ne desserra pas les dents et soutint ce regard : peu importe les épreuves, elle en sortirait la tête haute.

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