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Fanny Bauchiero

mardi 31 août 2021

Féales Livre I - Des cendres aux cendres

Chapitre 9 - Retrouvailles à Ordalie

Ce qui la frappa en premier fut la misère d’Ordalie. Des murs lézardés chaussés de mendiants en haillons jusqu’aux estropiés de guerre entassés à l’entrée des temples.

Ensuite, ce fut l’omniprésence des gardes, mercenaires et sentinelles qui semblaient tous occupés à chercher quelque chose, ou quelqu’un, dans les venelles, les places ou même les boutiques. Des avis de recherche recouvraient complètement certains pans de mur, pour des motifs allant du simple vol à l’assassinat.

Sous l’influence de la toute-puissante Guilde des bâtisseurs, la capitale se divisait en quartiers fermement séparés les uns des autres par des murailles accompagnées de postes de garde. L’idée avait germé dans l’esprit des architectes plusieurs dizaines d’années auparavant, après qu’une famine ait amené la population aux portes du palais. Pourquoi exposer les plus fortunés à de tels dangers, alors que quelques goulets d’étranglement suffisaient à acculer les protestataires ?

Avec le ruban de remparts du palais, on distinguait plusieurs tours destinées à signaler différents quartiers : celui des érudits avec l’université et le conservatoire, celui des mages avec la tour du Cénacle et celui de la guilde, dont le luxe des matériaux et enchantements éclipsait presque celui du palais. Et puis, il y avait les phares destinés à surveiller l’activité des deux fleuves sur lesquels Ordalie déployait ses rues. L’ensemble, aussi précis qu’une partition de maître, laissait toutefois Edna insatisfaite : les rues de Valport sentaient la spontanéité et le renouveau, mais ici, rien ne devait sa place au hasard. Et les quelques jardins qu’elle aperçut, aussi somptueux fussent-ils, manquaient de ce chaos qui lui avait tant plu au moment de faire revivre celui du temple de Bruyn. Enfant, on lui avait inculqué que la beauté ne pouvait naître que de la technique bien maîtrisée, mais ce qu’elle voyait partout à Ordalie lui semblait se limiter à une application stricte d’un ensemble de protocoles certes sophistiqué, mais sans interprétation.

« Serais-tu en train de puiser de l’inspiration pour un nouveau jardin ? la taquina Goliath. Ton œuvre à Bruyn était remarquable, je dois dire. Un beau foisonnement, et cependant harmonieux. »

Edna ne répondit pas immédiatement, mais pointa un massif.

— Ces jardins sont magnifiques, mais leur perfection me dérange.

— Oh, je n’avais pas considéré les choses sous cet angle, mais il faut dire que j’ai pris l’habitude de fréquenter ceux du palais, qui sont un véritable modèle de sophistication. Peut-être trop, maintenant que tu me le fais remarquer…

— À quoi ressemblent-ils ?

— À des tableaux ! Le prince régent a lancé la mode des labyrinthes végétaux il y a… cinq années ? – non, six – et il est très friand de topiaires ; attends-toi donc à en retrouver partout. »

Il marqua une pause, plongé dans ses pensées.

« Toutefois, il y aurait bien un endroit plus en adéquation avec ta philosophie…

— Le grand temple d’Ordalie ? s’enquit-elle, les yeux brillants.

— Non, je pensais plutôt à un sanctuaire ancien près du premier port, de l’autre côté, expliqua-t-il tout en pointant son index vers l’est. Autrefois, c’était un temple, mais il s’est écroulé et, depuis, seul le jardin demeure entretenu et visité par les marins. On raconte toutes sortes de légendes sur cet endroit.

— Comme ? » pressa Edna, suspendue à ses paroles.

Goliath se mit à rire, et la magicienne leva un sourcil circonspect. Se moquait-il d’elle ?

« Est-ce que la capitale stimulerait ton esprit ? Je crois que c’est la première fois que tu te montres si enthousiaste depuis notre départ. Non pas que cela m’ennuie, bien au contraire…

— Il le faut bien. Je ne serai pas amba–

— Pas ici, Edna ! » lui chuchota-t-il en se rapprochant.

Elle opina du chef, et reprit à voix basse, en choisissant mieux ses mots.

« Il le faudra bien. Je ne suis plus en charge d’un temple, et je ne serai bientôt plus une initiée, mais une mage comme toi et Yshan. M’apitoyer sur mon sort et me réfugier dans le mutisme ne m’aideront pas », expliqua-t-elle, sa main droite fermement serrée sur sa besace, qui contenait la lettre d’Alric.

Avancer, malgré la peur et l’inconnu, sortir des ténèbres et apprendre à manier les mots ; rien ne serait aisé, mais si elle reculait, elle demeurerait figée dans cette version d’elle-même qu’elle se prenait parfois à haïr. Lâche, fuyante, silencieuse. Rien de plus qu’une esquisse de la femme qu’elle aurait pu devenir. Ou dû devenir ? Ce que l’on attendait d’elle ne lui avait jamais été clairement expliqué.

La gorge sèche d’avoir tant parlé, elle ouvrit sa flasque et se désaltéra. La faim, toutefois, tenaillait toujours son estomac, et drainait le peu de forces qu’il lui restait. Elle aurait cédé son âme contre une miche de pain avec un peu de fromage.

Alors qu’ils franchissaient encore un poste pour passer d’un quartier à un autre, Edna aperçut du coin de l’œil une rixe entre deux mendiants, sur laquelle les gardes en faction pariaient. Le premier combattant était manchot et l’autre avait subi un grand coup au crâne, dont une partie semblait complètement enfoncée. Pourtant, il se tenait droit sur ses jambes et rendait coup pour coup à son adversaire, sous les cris de l’auditoire qui s’échangeait de belles pièces rondes. Elle en était écœurée.

« C’est pour ça que Nyhm a fait deux longues guerres successives ? Pour que la misère règne partout et que les mutilés s’entretuent ? siffla-t-elle entre ses dents.

— Il en est ainsi depuis le traité de paix avec Nas’kua, qui a simplement nourri le flot de malheureux déjà causé par la précédente guerre avec Eptar. On dit que les eaux des grands lacs du nord sont cupides, mais rien ne l’est autant que la guerre : elle prend tout, sur des générations.

— Pourquoi y a-t-il tant d’estropiés partout dans les rues ? Les temples se doivent de leur accorder l’asile ! À quoi sommes-nous utiles, sinon ? cracha-t-elle.

— Ils débordent déjà, Edna. »

Elle demeura coite. Évidemment. Pourtant, un sentiment de colère continuait de gronder en elle : une fureur analogue à celle qu’elle éprouvait quand, enfermée entre quatre murs, elle songeait au grand vide de son existence. Apprendre la magie, mais l’utiliser avec parcimonie ; se rendre utile auprès du peuple, sans jamais s’enraciner ; transmettre ses savoirs, et s’abstenir de toute remise en question ; mourir enfin, et n’être plus qu’un cristal à raffiner. Elle frictionna son avant-bras, bien que sa pèlerine lui tint parfaitement chaud.

Goliath poursuivit :

« Nyhm a mené deux guerres et sur deux fronts simultanés durant plusieurs années. Une fois les traités signés et les frontières rouvertes, la masse des délaissés représentait beaucoup trop d’âmes à panser et de chair à recoudre. Hommes comme femmes ont été laissés aux bons soins de qui voulait s’occuper d’eux, sans considération pour leurs vies volées.

— Mais, nous n’avons vu presque que des hommes. Où sont les femmes ?

— Avec l’arrivée de nouveaux marchands et des demandes excentriques de la part de la cour, certaines emploient à nouveau leurs talents de couturières, tailleuses, cordonnières, lavandières… D’autres sont prises par les maisons de plaisir pour ne pas errer dans les rues, et un petit nombre a préféré se trancher la gorge, tout comme les hommes. »

Edna frissonna encore et tira fortement sur la manche de sa pèlerine. Goliath lui prit doucement le bras, avant de lui glisser un mot à l’oreille :

« Je t’en prie, essayons de mettre tout cela de côté pour la soirée. Cette souffrance m’est aussi insupportable, mais nous ne sommes pas encore en moyen d’y remédier.

— Pas encore ? »

Il l’ignora.

« Nous sommes presque arrivés, regarde ! »

Et en effet, ils se trouvaient désormais dans un quartier situé à mi-hauteur de la ville et plutôt cossu, avec de nombreuses petites maisons et des demeures plus luxueuses, toutes rangées dans un ordre impeccable. La tour du Cénacle se découpait un peu plus loin, avec son sommet divisé en plusieurs dômes de verre et de métal, comme autant d’excroissances sorties de la pierre. Goliath les emmena devant une jolie maison en brique claire, composée de deux bâtiments mitoyens ; une demeure adaptée à une cohabitation entre mage et gardien.

« Et… nous y voilà, enfin ! annonça Goliath. Mon propre foyer est situé à quelques rues d’ici, tu y viendras à l’occasion. »

Edna ouvrit la bouche pour lui répondre, puis la ferma aussitôt lorsqu’elle aperçut une silhouette à quelques pas d’eux : un homme les attendait sous le porche. De taille moyenne, il arborait des cheveux noirs et brillants coiffés en catogan, une fine moustache. Son large sourire qui révélait ses joues rondes ainsi que l’épais pli sous ses yeux couleur d’onyx. Si Edna avait développé une certaine largeur d’épaules en grandissant, Yshan s’était davantage étoffé au niveau de la taille et ses vêtements colorés mettaient en valeur la douceur de sa carrure. Tout comme Goliath, il avait besoin d’aide pour se déplacer, et l’on devinait la forme de son cristal sous le tissu qui couvrait sa hanche. Edna sentit les larmes lui monter aux yeux et marcha rapidement vers lui pour s’assurer que, non, elle ne rêvait pas. Quatorze années de séparation, enfin terminées. Et, comme pour reprendre les vieilles traditions, ce fut lui qui parla en premier :

« Bonsoir, Edna, ça faisait… longtemps. »

Elle hocha vigoureusement la tête, les joues mouillées. Il sourit et ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Ses vêtements exhalaient un étrange mélange d’épices, de miel et de viande cuite : quel genre de festin les attendait donc à l’intérieur ? Pour le moment, elle s’en fichait. Elle le serra contre elle et laissa ses émotions affluer : le soulagement, l’espoir, la tristesse, le regret, mais également une pointe de peur, qu’elle se hâta d’enfouir dans son esprit. Il caressa sa tête pendant qu’elle sanglotait. Il pleurait, lui aussi.

« On s’était bien dit qu’on se retrouverait, pas vrai ? Bienvenue chez toi. »

Ils restèrent dans cette position pendant encore de longues minutes, jusqu’à ce qu’ils cessent de pleurer. Edna regarda Goliath, qui était lui aussi très ému. Agatha de son côté, souriait doucement, même si des ombres inquiètes passaient parfois sur son visage. Surveillait-elle toujours les alentours ? Yshan leur fit signe d’entrer :

« Allez, venez donc, nous avons tout préparé pour le dîner !

— En voilà une proposition enchanteresse ! » s’exclama Goliath en frottant ses mains.

Edna ne se fit pas prier et le suivit à l’intérieur, avec Goliath et Agatha. La demeure était décorée avec beaucoup de couleurs froides : du bleu, du violet, du vert et du gris pour les tapis et les tapisseries. Et partout, différents motifs inconnus d’Edna se déployaient : c’était une écriture, mais avec un système qu’elle n’avait encore jamais rencontré. Yshan les invita dans un grand salon aux larges fenêtres et fit tinter une sorte de clochette en verre, dont le son évoqua à Edna celui produit par le glyphe de sa chambre à Bruyn. Aussitôt, elle repoussa la vague de mélancolie qui montait en elle. Pas ici, ni maintenant.

« Je m’en sers pour appeler la sentinelle, Meric, qui est en train de se reposer dans les appartements mitoyens. C’est là-bas que vous séjournerez, Agatha. Il s’y trouve tout le confort dont vous aurez besoin.

— Merci, mais comment allons-nous faire pour sceller efficacement une si grande maison ?

— Meric vous expliquera tout. Nous scellons la partie pour les mages chaque soir avant le dîner, vous n’avez pas à vous en faire.

— Très bien, j’ai hâte de voir ce système à l’œuvre. Il n’était pas en place lors de mon dernier passage dans la capitale », répondit la gardienne en prenant place dans un fauteuil bleu nuit.

Edna s’assit dans un sofa aussi mou que chamarré et regarda les douceurs disposées devant elle sur la table. Du thé, des biscuits, des fruits délicatement confits, du miel d’une jolie couleur dorée, ainsi que du pain chaud.

Relevant les yeux, elle examina les lieux. C’était un lieu de réception, mais également de culture, comme en attestaient la grande bibliothèque murale et les nombreux ouvrages dispersés sur les tables d’études. Plutôt que d’utiliser un grand chandelier, Yshan avait disséminé des petites lampes à huile dans la pièce, ce qui donnait un éclairage tamisé et permettait de voir la fresque au plafond : une voûte céleste, avec les dessins et noms des différentes constellations.

Un homme se présenta à l’entrée du salon, avec un enfant qui devait avoir environ une dizaine d’années.

« Voici Philoshni, mon apprenti, dit Yshan. Tout le monde l’appelle Phi. »

L’enfant avança vers eux, s’inclina puis s’assit sur une chaise. Il avait sous ses yeux noirs un pli plus fin que celui d’Yshan, et la peau légèrement plus brune, mais des cheveux tout aussi brillants. Le tout formait un ensemble hétéroclite entre l’apprenti, les trois mages et les gardiens. Yshan servit un peu de thé dans des tasses d’une matière fine que ne connaissait pas Edna : blanche et agréable au toucher, elle dégageait un raffinement certain. Son frère prit ensuite la parole :

« Je ne vous retiendrai pas longtemps ici. Goliath, je sais que bien des missions t’attendent au conseil, mais avant cela, prenons le temps de faire le point sur ce qui s’est passé, et ce que nous allons faire dans les prochaines semaines. Tu es très pris, je dois m’occuper de Phi… et puis, Edna aura sans doute un programme chargé.

— Eh bien, Yshan, je vais présenter Edna au conseil, qui lui expliquera son rôle dans la future mission diplomatique. Il faudra également que nous lui transmettions le savoir nécessaire au niveau du protocole et de la situation politique de Lesalia. Mais avant toute chose, eh bien…

— Quoi donc ? Tu as l’air soucieux, fit remarquer Yshan.

— Goliath, il faut le lui dire » insista Edna.

Leur mentor leva les mains en signe d’acceptation, avant d’aborder le fond du problème :

« Avant même de songer à emmener Edna à la cour, il nous faut nous pencher sur son problème de résonance cristalline : cela pourrait constituer un obstacle lors du voyage. »

Les yeux d’Yshan s’écarquillèrent puis s’étrécirent rapidement. Lui aussi ne s’attendait pas à ce genre de nouvelle.

« Tu es devenue sensible à la résonance, Edna ? s’enquit-il. Pourtant, je n’ai aucun souvenir que tu en aies montré le moindre signe lorsque nous étions enfants. »

La magicienne termina sa tasse. Le liquide ambré et légèrement amer fit danser de joie son palais et lui procura un réconfort bienvenu, quoiqu’éphémère.

Edna lui décrivit les événements de Primelune puis du bateau. Son frère poussa un soupir consterné, avant de se ressaisir.

« Je ne connais pas grand-chose à la résonance, mais nous trouverons bien quelqu’un qui saura t’aider à comprendre et maîtriser tout ça.

— Et il vaudrait mieux que cela soit votre priorité : Edna s’est évanouie sous la douleur, commenta Agatha. Si une petite cargaison provoque une réaction aussi violente, traverser le désert de cristal la tuera, il n’y a aucun doute là-dessus. »

Un silence pesant s’installa dans la pièce. Edna ferma les yeux.

« Agatha a malheureusement raison. J’en parlerai dès demain au conseil, même si j’ai déjà ma petite idée de la personne à aller voir pour tenter de régler la chose. Pour l’heure, je ne vous cache pas que je préfèrerais rentrer chez moi : ce voyage fut bien plus éprouvant que prévu et je ne suis plus tout jeune », dit Goliath en se levant.

Il quitta la demeure avec son gardien sur les talons, sans grand bruit. Yshan se tourna face à sa sentinelle, un jeune homme à la peau très claire et aux yeux d’un bleu translucide. Quoi qu’il pensât, rien ne transparaissait sur son visage.

« Meric, peux-tu montrer à Agatha sa chambre et sceller notre partie de la maison ? J’aimerais m’entretenir en privé avec Edna.

— Bien, nous nous retrouverons demain. »

Les deux gardiens tracèrent un signe devant la porte, autrement plus complexe que celui d’Alric, et une mélodie se fit entendre dans la pièce. Elle semblait venir de partout à la fois : murs, sols, plafond, fenêtres. Yshan poussa un long soupir une fois le son tut.

« Les quatre bénissent ces nouvelles maisons ! Après avoir goûté à un tel confort, je ne pourrai plus jamais vivre dans une tour de mage, à l’académie ou dans une quelconque caserne. J’ai cru perdre la raison à être claquemuré chaque nuit dans une petite pièce ! Ce n’est pas une vie.

— Comment as-tu fait pour acquérir une si grande demeure ? Cela ne doit pas être donné… Et toutes ces tentures, elles valent sans doute leur pesant d’or.

— Oh, mais c’est plus simple que tu ne le crois : après mon initiation, j’ai rendu quelques services à la guilde et je me suis porté volontaire lorsqu’ils ont commencé à faire construire ce genre de maison. »

Elle tiqua. La guilde était-elle donc si riche et influente ?

« Comment ça, porté volontaire ?

— Eh bien, on m’a fourni de quoi lancer de puissants sorts, et on m’a demandé d’essayer de m’enfuir par tous les moyens possibles, pour éprouver les glyphes qui sont désormais utilisés. C’était une expérience plutôt amusante et, puisque j’ai apporté une belle contribution, j’ai été récompensé avec cette maison. De toute façon, elle ne vaut pas vraiment cher : peu de non-mages veulent vivre à côté de nous, et les habitants du quartier sont pour la plupart partis ailleurs. Il n’y a guère ici que quelques dizaines des nôtres, des sentinelles et quelques siphonneurs en maraude.

— On m’a parlé de ces siphonneurs au port. Que sont-ils ?

— Des enfoirés qui traquent les mages pour extraire leurs cristaux. On dit qu’ils ont volé les secrets de la citadelle des Sentinelles et mis au point des armes qui sectionnent nos cristaux comme la serpe tranche l’herbe. On les appelle comme ça faute d’autre chose : ils nous enlèvent notre magie, alors peu importe le nom qu’on leur attribue. »

Edna ne pipa mot et s’empêcha de frémir encore une fois. Yshan lui tapota l’épaule.

« Ne t’en fais pas : ils ne feront plus régner la terreur très longtemps. Que vont faire la guilde et ceux qui nous gouvernent si on leur enlève l’accès à nos cristaux ? Les renégats sont toujours une menace, mais les siphonneurs sont la priorité pour tout ce qui porte une épée dans cette ville.

— J’espère que tu dis vrai. La perspective qu’on me transperce de la clavicule à l’aine ne m’enchante pas.

— Je comprends, mais n’y pense plus pour ce soir : je vais te montrer ta chambre et l’étendue de notre demeure. Ça va te changer du temple de Bryun, pour sûr ! » dit-il en se levant.

Elle se releva également et le suivit à travers les pièces. La maison comportait un étage dans lequel se trouvaient deux chambres, une salle de bain et une seconde salle d’étude. Toute la bâtisse semblait avoir été conçue pour abriter deux mages, ou deux couples de mages : le lit de chaque chambre était d’une largeur presque indécente. À l’extérieur se trouvait un petit jardin, avec un modeste potager. Yshan s’arrêta devant, et pointa Edna de son index. La magicienne leva un sourcil circonspect.

« Je sais ce que tu penses, Edna, mais non : tu n’iras pas t’occuper de ce potager : c’est celui de Meric.

— Mais je n’imaginais rien… se défendit-elle.

— C’est ça, à d’autres. Je suis certain que tu pourrais parler de jardinage et de plantes pendant des heures.

— C’est vrai, mais après avoir passé tant de temps à surveiller les sols, j’apprécierais de pouvoir penser à autre chose. Comme au fait que… il n’y a pas de lune : cette nuit est une ombreuse .

— Ah ? Oh, oui, en effet.

— Tu te souviens de la chanson du fileur d’étoiles ?

— Celui qui dérobait les âmes des enfants désobéissants pour en faire des constellations ? Bien sûr. Mais elle était sinistre, tout de même : quelle idée d’apprendre ça à des gamins !

— Je la fredonne encore, parfois, confessa Edna

— Vraiment ? Pourquoi ? C’est une histoire cruelle, et notre quotidien l’était bien assez. »

Elle haussa les épaules.

« Va savoir. Je l’entonne encore parfois… Filez, filez, enfants dissipés…

— Edna, je ne chanterai pas avec toi.

Avant que le fileur ombreux…

— Non, tu ne me feras pas chanter.

— N’enroule vos esprits dans son rouet… »

Yshan s’approcha et, avant qu’Edna puisse se dérober, posa un index sur ses lèvres.

« Ta génitrice aurait-elle fauté avec un rossignol ? Ce n’est pas l’heure de chanter un air aussi sinistre. En revanche, c’est l’heure de dîner, j’espère que tu as faim : Phi et moi avons cuisiné sans vraiment faire attention aux quantités.

— Je n’ai pas mangé de vrai repas depuis Primelune : je meurs de faim.

— Tant mieux, parce qu’il y a là bien plus de nourriture que je ne peux en avaler. On peut dire que ta première nuit chez toi commence sous le signe de l’abondance. »

Edna sourit doucement, tandis que l’ire ressentie dans les rues d’Ordalie s’éteignait progressivement. Chez toi, deux mots merveilleux, qu’elle désirait entendre tous les jours du reste de sa vie.

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