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Fanny Bauchiero

lundi 26 juillet 2021

Féales Livre I - Des cendres aux cendres

Chapitre 6 - Pointe de verre et d'amertume

Note de l’autrice : le prénom Aoife utilisé dans ce chapitre se prononce « Èfeu ».

« Prends garde, Edna : je vois d’ici ta mâchoire se détacher », remarqua Goliath tout en versant une autre cuillère de miel dans son thé sous les yeux horrifiés de la magicienne. Elle inclina la tête pour fixer sa tasse de verre dans laquelle étaient figées – ô surprise – des pâles-de-l’aurore, et se contenta de hausser les épaules avant de lui répondre avec une moue boudeuse :

« Je ne comprends pas cet amour du sucré.

— Et moi comment tu supportes l’amertume de ces infusions, répondit-il en pointant du menton le liquide ambré qu’elle sirotait.

— Le cidre de Bruyn est amer, et notre miel – non, leur miel – provient de la montagne. Il est sombre, épais et fort sur la langue, pas du tout semblable à celui-ci qui se rapproche plus du sirop.

— Alors tu n’as pas dû être trop dépaysée, mais nous voilà terriblement mal assortis : moi avec mes douceurs et toi avec tes…

— Sardines grillées ? Terrine de sanglier ? Soupe d’asperges ? » énuméra Edna alors qu’elle étalait du fromage de chèvre sur son morceau de pain. Elle parsema ensuite l’ensemble de quelques herbes à l’odeur anisée et d’œufs de carpe, avant de mordre dans le tout sous le regard consterné de Goliath.

Reprendre ces taquineries lui redonna le sourire pour quelques heures, jusqu’à ce qu’elle tombe sur la lettre d’Alric alors qu’elle mettait de l’ordre dans ses affaires. D’abord hésitante à la déplier, elle finit par pousser un râle avant de s’en emparer d’une main assurée ; ce n’était pas comme si un esprit était scellé dans l’encre. Le papier jauni et écorné lui apprit que la missive datait d’au moins quelques mois, et plus vraisemblablement de quelques années. Quand l’avait-il écrite ? Pourquoi ? Le cœur battant, Edna s’assit sur le lit, et commença à lire.

An 853, troisième jour du mois des frimas

Edna,

J’ai demandé à Cormac, un érudit de passage à Bruyn, d’écrire cette lettre pendant que je la lui dicte. Je ne vous l’ai jamais dit, mais je ne sais pas écrire. Je sais que j’aurais pu vous demander de m’apprendre, comme vous l’avez fait pour Gil et d’autres, mais j’avais honte. De ça et, je l’avoue, de bien d’autres choses.

Vous n’aurez à lire cette lettre que dans plusieurs années, mais je souhaitais figer ce moment, maintenant que je sais enfin quoi penser de vous.

Vous êtes très différente d’Astrid, dont l’opiniâtreté m’a causé énormément d’ennuis, au point que je l’avais prise en grippe, contre tous les enseignements de mon ordre. Ce n’était pas le cas avec vous et, au début, j’en ai été rassuré. Mais désormais, je suis inquiet : vous menez à bien votre mission d’initiée et je pense que vous y mettez du cœur, tout comme vous ne ménagez pas vos efforts pour que vos apprenties soient heureuses. Mais lorsque je vous observe, je sens parfois un immense désespoir en vous, un sentiment qui m’est bien familier.

Je n’ai pas toujours porté les armes des Sentinelles : il y a vingt ans, j’étais un bandit qui rôdait sur la grand-route. J’ai volé, pillé, tué, et étouffé mes remords avec de l’alcool, un bon lit et des repas chauds. C’était la seule vie que je connaissais, jusqu’à ce qu’on m’arrête et qu’on me jette en prison, un châtiment qui paraîtrait bien tendre aujourd’hui. Avant qu’une autre sentinelle me conscrive, j’ai vécu dans une petite cellule souterraine, plein de poux et de crasse, tout juste bon à me battre avec les rats. J’ai d’abord haï ce monde ainsi que ceux qui m’avaient condamné, puis je suis tombé dans l’apathie ; même après avoir été intégré aux sentinelles, je suis resté habité par cette fatalité, et je pense en souffrir encore maintenant. Parfois, même me nourrir me semble impossible, n’est-ce pas ironique ?

Aujourd’hui, je regrette profondément mes actes et j’espère me racheter en vivant, en protégeant, et en ne vous laissant pas tomber comme je l’ai fait avec Astrid. Cette tristesse qui apparaît parfois chez vous ne doit pas vous condamner à laisser les choses être : je vous vois rire, sourire, mais je ne vous ai jamais vue être en colère. Pourtant, vous aviez plus de raison de vous énerver que quiconque, mais j’ai souvent l’impression que vous portez tout sur vos épaules sans vous permettre d’exprimer vos sentiments. J’ignore quelles raisons vous y ont amenées, mais prenez garde à ce que cela ne vous entraîne pas au fond d’une bouteille, ou pire. Les gens d’ici vous aiment pour qui vous êtes, et votre famille vous attend à Ordalie.

Quoi qu’il arrive et où que la vie vous emmène, je vous souhaite d’être heureuse.

Alric

Post-scriptum de Cormac : le sieur Alric s’est confié à moi en toute honnêteté. Ce qu’il m’a dit restera à jamais entre lui, vous et moi. Je n’ai pas eu l’occasion de beaucoup vous parler, Edna, mais je souhaite que cette mélancolie ne soit bientôt plus qu’un lointain souvenir.

Faites bonne route, et que les quatre vous protègent.

Edna sentit à nouveau les larmes couler sur ses joues, mais elle ne les écrasa pas cette fois, et les laissa ruisseler jusqu’à ce que son flot d’émotion se fût tari. Des images affleurèrent dans son esprit : Alric en train de lire à l’ombre d’un arbre, la manière dont il l’observait parfois à la dérobée, et sa présence presque éteinte, si l’on omettait le cliquetis de son armure.

« Merci, Alric. Merci pour tout », chuchota-t-elle en regardant l’extérieur.

D’épais et cotonneux nuages voilaient le soleil, et une brise légère caressait les pâles-de-l’aurore dans le jardin botanique en contrebas. En bas, quelques enfants discutaient à l’ombre des voûtes de pierres de l’autre moitié du Cénacle ; un champ de fleurs les séparait du reste des mages de Valport. Elle les observa quelques instants à la dérobée : leurs vêtements tombaient bien sur leurs silhouettes fines mais pas maigres, et ils riaient pour la plupart. La magicienne lâcha un petit soupir de soulagement : emmurés, mais pas affamés, et avec un toit au-dessus de leurs têtes. Edna frémit en songeant à la bassesse de ses critères. Pourquoi se satisfaisait-elle toujours d’aussi peu ? Avant qu’elle puisse s’attarder sur la question, des souvenirs de l’orphelinat l’envahirent.

Elle serra les poings de frustration, avant d’ouvrir en grand l’armoire et d’y prendre sa tenue du jour. En lieu et place de la grande robe de bure qui enveloppait son corps des pieds à la naissance du cou, elle choisit une chemise terne avec une paire de manches à fanfreluches accompagnées des braies de la veille ainsi que d’une solide paire de bottes en provenance de Bruyn. Se mouvoir sans la chaleur familière que procurait la laine lui paraissait étrange, mais Edna appréciait tout de même la nouveauté : sa silhouette lui paraissait moins ratatinée, plus imposante.

« Ordalie ne m’épargnera pas si je reste toujours en retrait de tout. Et Yshan se fera un sang d’encre s’il me voit dans cet état », chuchota-t-elle à son reflet.

Alors qu’elle coiffait grossièrement ses cheveux, un éclat doré attira son attention : les reflets de la tour jumelle, de pierre et de verre tissés, dansaient sur les voilages du lit à baldaquin. Edna considéra quelques instants la porte, puis sortit de la chambre, sans laisser le temps à son esprit de s’inventer de nouvelles raisons de rester cloîtrée. Si le bâtiment combinait bien deux structures identiques et presque mitoyennes, elle devait pouvoir accéder au sommet et y contempler toute la ville.

Néanmoins, l’ascension se révéla un brin plus compliquée que ce à quoi elle s’était attendue : plus elle montait et plus les étages se diversifiaient, jusqu’à une disparition complète des chambres d’hôtes. Petites bibliothèques, salles d’archives et laboratoires côtoyaient les bureaux administratifs dans un méli-mélo à la limite du compréhensible. Et pour ne rien arranger, les escaliers cessaient leur continuité passé un certain étage, comme si l’architecte avait décrété que chacun pouvait bien faire ce qu’il voulait de son pré carré. Pour autant, la magicienne ne se découragea pas, et après bien des allées et venues, elle vit la pierre s’éclaircir alors qu’elle passait devant un observatoire où une mage d’âge mur s’époumonait en persiflant les recherches d’un confrère.

Les courants d’air l’accueillirent en faisant virevolter ses manches de dentelle beige. Edna sentit son cœur manquer un battement devant un si beau spectacle : toute la cité de Valport s’étendait sous ses yeux, bercée par un soleil dont les rayons perçaient les nuages persistants. Le vent passait par de très fines meurtrières, si nombreuses qu’il sifflait et s’engouffrait absolument partout. Quant à la lumière, elle baignait le sommet d’une teinte pâle à travers le verre des murs et les stries présentes sur le toit de pierre grise.

« Attention ma fille, tu vas gober une mouche », glissa une voix rocailleuse tout près d’elle.

Edna sursauta et découvrit une femme assise sur une chaise de bois non loin d’elle. Drapée dans un assemblage de tissus aux couleurs moirées, elle présentait une charpente solide associée à un teint chenu où dansaient des taches brunes causées par le soleil. Le plus beau, cependant, était sa chevelure de filaments or et argent, si brillants qu’ils en faisaient presque de l’ombre à la muraille de Valport.

Edna se tourna vers elle, et ourla ses lèvres d’un sourire franc, alors que le tissu dansait autour de ses bras.

« C’est déjà la deuxième fois qu’on me le dit aujourd’hui, je devrais peut-être mieux utiliser mes oreilles, commenta-t-elle en tapotant son lobe avec son index.

— De l’esprit, j’aime ça ! Assieds-toi donc : rares sont ceux qui montent jusqu’au sommet, tu vas me faire la conversation ! »

Piquée au jeu, Edna ne se fit pas prier, et elle n’eut que l’embarras du choix avec toutes les chaises rassemblées sous la pointe : personne d’autre ne s’était aventuré jusqu’au sommet. La vieille femme se racla la gorge et redressa son dos pour se présenter, toujours avec sa tessiture granuleuse.

« Aoife.

— Edna.

— Un nom rare ici.

— Je viens du nord-ouest, mais c’était il y a longtemps.

— Comme nous tous : le Cénacle arrache nos racines. Il arrache tout, d’ailleurs. »

Edna ouvrit la bouche pour lui demander ce qu’elle entendait par là, mais Aoife contemplait la ville avec un air nostalgique ; la magicienne suivit son regard. Valport étendait son dédale de venelles enténébrées par-delà la tour et, de temps en temps, l’on apercevait des ombres furtives qui allaient et venaient. La teinte beige rosé des pavés conférait à la cité un air presque irréel, et les feuilles orange portées par le vent créaient un tableau de nature morte très apaisant. Presque jumelle du Cénacle, l’université au toit rougeoyant grouillait d’activité : des étudiants entraient et sortaient du bâtiment, parfois avec des livres sous le bras. Edna se surprit à jalouser les femmes qu’elle voyait rire et discuter de tout entre elles ou avec des camarades, sans aucune sentinelle pour les empêcher d’aller et venir selon leurs désirs. Brodées sur toutes les étoffes, les pâles-de-l’aurore fleurissaient sur de nombreuses chemises et robes, comme pour rappeler entre ces murs la fierté de Valport.

« Ma cadette y enseigne, et l’un de mes petits-fils espère s’y faire une place, mais il est si bête qu’il ne saurait pas trouver le bâtiment lui-même ! Ils passent me voir de temps à autre, quand les maîtres de ces lieux y consentent, révéla Aoife d’une voix lasse, presque éteinte.

— Vous ne pouvez pas recevoir ? s’enquit Edna en écho à ces paroles.

— Je le pourrais si je n’étais pas une vieille bique qui refuse de céder son cristal ! » tempêta-t-elle en frappant son épaule droite.

Le bruit sourd qui résonna au sommet de la tour emplit les oreilles d’Edna. La souffrance étirait les traits de son interlocutrice et, sur son visage ridé, ses yeux prenaient l’éclat de la braise.

« Ils ne comprennent pas, ils ne veulent pas comprendre. Oui, je pourrais devenir une Tarie et passer mes dernières années auprès des miens, mais je ne veux pas. Tous les ans, on me prédit que je ne passerai pas l’hiver, que je suis trop entêtée pour mon propre bien, mais j’aurai quatre-vingt-trois ans au printemps prochain et Medeena m’en soit témoin, je ne suis pas prête à mourir ! » tonna-t-elle en se levant, les mains tremblantes.

Aoife se rassit, le souffle court, sans que son ire se calme pour autant.

« Regarde-moi, en train de brailler face au vent. C’est ridicule, n’est-ce pas ?

— Je ne pense pas, répondit Edna en secouant la tête.

— Et qu’est-ce que tu penses alors ? »

Edna laissa dévier son regard vers la tour jumelle, dont elle ne pouvait distinguer l’intérieur : sans doute un enchantement. Son attention fut brièvement happée par deux fillettes qui jouaient à cache-cache sans se préoccuper du monde autour d’elles, et son cœur se serra. Les mots qu’elle tentait de placer sur ce refus de trahir ses principes se dérobaient dans son esprit. Lorsque les enfants disparurent de son champ de vision, elle balbutia sa réponse :

« Rester fidèle à soi-même est peut-être le seul luxe qu’il nous reste à la fin. »

Une réponse sans doute malhabile, mais la seule dont elle disposait. Aoife renifla bruyamment, sans qu’Edna parvienne à déterminer si c’était par mépris ou dépit. Peut-être valait-il mieux ne pas savoir.

« Pas mauvais, j’aimerais que les miens comprennent au moins cela…

— Aucun d’eux n’est un mage ?

— Eh non, ce n’est pas faute d’avoir engendré du rejeton à la pelle. J’en ai fait six – six ! –, et pas un seul n’avait de cristal ! »

Aoife commença ensuite à énumérer tous ses enfants, avec leurs prénoms et caractéristiques, puis s’interrompit lorsque le bruit d’une canne résonna dans l’escalier. Peu de temps après, Goliath apparut au sommet, visiblement essoufflé.

« Ah, Edna, je t’ai cherchée partout… Bonjour Aoife, il y avait longtemps…

— Je t’ai vu il y a sept mois de cela, n’exagérons rien ! siffla l’ancienne.

— Ta bonhommie m’avait presque manqué… Edna, nous partirons demain à l’aube, mais il faudra que nous nous acquittions de quelques formalités avant cela…

Edna acquiesça avec un sourire. Goliath s’assit quelques minutes pour reprendre son souffle et observer la ville, puis il les laissa libres de reprendre leur conversation, ce qu’Aoife s’empressa de faire.

« Pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi tu restes avec moi ? T’avise pas de me prendre en pitié, hein ?

— Je vous trouve sympathique.

— Moi, sympathique ? Tu es tombée sur la tête, ma fille ?

— Non, mais j’ai sans doute gardé la bouche ouverte trop longtemps. »

L’ancienne rit à gorge déployée, avant de prendre un ton bien plus sérieux.

« Je ne suis peut-être qu’une vieille femme opiniâtre, mais j’en sais beaucoup sur ce royaume et la façon dont nous autres y sommes traités. Beaucoup trop, diraient certains. Tiens-moi compagnie jusqu’au crépuscule, et je te révélerai quelques-uns de mes secrets. »

À la fois surprise et enchantée, Edna opina lentement du chef. Elle n’avait pas espéré faire de rencontre intéressante à Valport, mais Aoife se révélait être d’une compagnie plus qu’agréable, malgré ses airs revêches. Elle se renfonça dans son siège, et écouta les récits de la très nombreuse famille de la vieillarde.

Commentaires

Un chapitre très agréable, bravo :)
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lundi 26 juillet à 10h23
Bravo pour ce nouveau chapitre, Fanny !
J'aime beaucoup ce nouveau personnage... et je sens qu'elle va nous mener tous par le bout du nez, y compris Edna... J'ai hâte de voir quelles surprises elle nous réserve !
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lundi 2 août à 10h49
J'aime trop Aoife, j'espère qu'on aura une occasion de la revoir !
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jeudi 5 août à 06h30