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Fanny Bauchiero

mercredi 26 mai 2021

Féales Livre I - Des cendres aux cendres

Chapitre 4 - ... moissonne le chagrin.


Le reste du groupe arriva le lendemain peu après midi, et fit forte impression aux villageois. À sa tête se trouvait un mage vêtu d’une cape brodée de bourgeons évanescents. Sitôt descendu de son cheval, il ordonna à son escorte de soldats de lui présenter leur rapport au coucher du soleil, avant d’entraîner dans son sillage une sentinelle et deux femmes.

La première était une adolescente qui ne devait pas dépasser les seize ans. Toute en angles avec sa mâchoire carrée, ses cheveux raides et ses épaules presque tranchantes, elle évoquait à Edna ces morceaux d’ardoise dont les enfants raffolaient. Mais plus atypique encore était celle qui l’accompagnait : grande et tordue comme un sarment, elle arborait une peau grisâtre semblable à la pâleur de la lune dans le ciel matinal. Quelque chose en elle lui paraissait à la fois familier et lointain, et la magicienne comprit pourquoi en la voyant lever son unique bras pour essuyer la sueur de son visage. Une Tarie. Cette femme souffrait d’une fatigue constante reflétée par son allure lente, comme si le temps se dilatait à son contact, ou qu’elle était anémiée. Mais elle resterait ainsi : sa magie, elle, ne reviendrait jamais. Edna sentit une ombre la recouvrir : le crépuscule craint par chacun des siens se tenait à quelques pas d’elle.

Hélas, la magicienne n’eut guère le temps de faire leur connaissance : à peine leur eût-elle adressé un sourire que Luam, le fonctionnaire envoyé pour l’évaluer, referma ses doigts gantés sur son bras. Homme replet de taille moyenne, rasé de près et peigné avec soin, il l’impressionna par la fraîcheur de son ton, comme si sa longue chevauchée n’avait été qu’une flânerie printanière. Il charriait avec lui une imposante liasse de parchemins, un encrier qui lévitait près de sa main, ainsi qu’une besace dont dépassaient des instruments de mesure aussi rutilants qu’étranges.

« Le temps nous est compté, très chère, allons voir ce que tu as fait aux champs. Goliath, je te laisse le soin d’examiner les connaissances des fillettes ? lança-t-il en entraînant Edna avec lui.

— Fais ce que tu as à faire, Luam, je vous rejoindrai », répondit son mentor en s’approchant des enfants.

À l’exception de l’imperturbable Goliath, tous les spectateurs présents exprimaient un mal-être palpable devant tant d’empressement : Tamara grignotait ses cheveux, Lora grattait les croûtes de ses mains, et même les yeux d’Alric semblaient couver un orage. Edna songea qu’une telle démonstration de la brutalité inhérente à la machine administrative de Nyhm illustrait ses propos de la veille mieux que mille discours. Son destin était lié à l’avis que Luam se ferait de son emploi de la magie, sans qu’elle puisse dire un seul mot. Gil aurait-il été aussi véhément avec elle s’il comprenait son impuissance ?

Mais le pire était encore à venir : l’examen minutieux de son travail avec la terre se dessinait à l’horizon. Edna éprouvait chaque battement de cœur dans ses tempes ; des années à apprendre auprès des paysans, à observer les cultures, à soutenir la nature sans l’écraser. Ses sortilèges avaient-ils été adaptés ? Avait-elle déversé trop de magie dans la terre ? Qu’allait-elle léguer à cette jeune fille dont elle ne connaissait même pas le nom ? Aussi vite que filait le flot de ses pensées, le pas de Luam était plus rapide.

La sentinelle les suivait de près, et le bruit que produisaient ses solerets d’acier emplissait la tête de la magicienne. Cette présence l’inquiétait : Alric n’avait jamais eu le moindre geste d’agression envers elle, mais elle ne connaissait pas cet homme. Les deux pouvaient pourtant aisément la neutraliser, mais à ce moment-là, les tintements un brin sinistres de son gardien lui manquèrent terriblement.

Sur le chemin des champs, ils croisèrent un Gil aux bras encombrés d’incunables grossièrement rafistolés. Le maire les salua avant d’adresser un encouragement à Edna, qui détourna la tête. Ses paroles de la veille parasitaient son esprit, et la lueur de vérité qu’elles portaient l’empêchait de les repousser tout à fait. Elle reporta son attention sur les beaux atours de Luam, qui ouvrait la marche. Ces petits pétales mouchetés de mauve lui rappelaient quelque chose, sans qu’elle parvienne à l’identifier.

Une fois arrivé aux abords d’un champ d’orge, le fonctionnaire sortit un petit pendule brillant de son sac et se tourna vers Edna. Cet homme avait les dents les plus blanches qu’elle ait jamais contemplées.

« Initiée Edna, née en 829 durant le mois des pluies, disciple de Goliath le Marche-Rêves. Tu as été envoyée ici en 843, est-ce exact ?

— Exact, répéta-t-elle.

— Une naissance juste avant le mois des ténèbres, il s’en est fallu de peu que tu tombes dans le giron de Nurame ! Aurais-tu souhaité que ce fut le cas ?

— Je ne comprends pas, répondit Edna en secouant légèrement la tête.

— Naître durant l’automne t’a de facto liée à Méruline, et ainsi privée de l’opportunité d’apprendre la magie du corps qui est l’apanage du seigneur de l’hiver. Nourris-tu des regrets vis-à-vis de cela ? »

La magicienne ne pouvait prétendre que la question ne lui avait jamais effleuré l’esprit, bien au contraire : sur ce point encore, elle subissait. Malgré cela, elle fit non de la tête, tandis que son cœur jouait une marche militaire entre ses côtes.

« Il y a beaucoup de si dans mon existence, mais je n’ai pas à me plaindre d’être née en automne. Le royaume a besoin de récoltes abondantes.

— Voilà une réponse qui t’honore, commenta Luam en griffonnant quelque chose.

— Était-ce un test ? s’enquit Edna.

— Oui et non ; je dois certes jauger tes aptitudes arcaniques, mais il est essentiel pour Nyhm que nos mages aient la tête sur les épaules. Goliath jacasse et pérore à ton sujet depuis des années, je voulais donc voir par moi-même si ces discours laudatifs étaient justifiés par autre chose que l’amour paternel.

— J’en suis désolée. J’aurais préféré que vous n’arriviez pas avec des attentes aussi élevées, soupira la magicienne en tirant sur sa manche déjà déformée par cette vilaine manie.

— Point d’inquiétude ma chère, je ne suis pas si aisément corruptible. Mais dis-moi, j’ai cru lire un peu de frayeur devant notre amie qui, eh bien… a épuisé sa magie. N’avais-tu jamais vu de Tarie auparavant ? demanda-t-il, son menton levé vers le temple.

— Quand j’étais enfant, il me semble. Que fait-elle ici ?

— Cette femme se nomme Alma, et elle fut une des préceptrices de la jeune Élise. À présent qu’elle ne peut plus servir le royaume, elle a exprimé le souhait de rester à ses côtés pour l’aider dans ses tâches quotidiennes. Cela lui a été accordé, et je pense même que c’est une très bonne idée ! D’ordinaire, nous cantonnons les Taris à du travail de copiste, mais avec l’imprimerie, nous devons leur trouver de nouvelles occupations…

— Ils ne sont pas libres ? Leur magie est partie.

— La population n’aime pas nous voir flâner sous leur nez, Taris ou pas. Bien, bien ! je vais commencer les mesures ! La chose sera longue, raconte-moi donc ta première année ici, et n’omets aucun détail », lui intima-t-il avec un regard complice.

Le tambourinement à ses tempes laissa place à un rythme ronronnant, tandis que Luam pénétrait dans le champ. Il s’accroupit sur la terre labourée, agita son pendule, et prit quelques notes. Puis il se redressa d’un coup, fit quelques pas, et répéta l’opération. La façon dont il bougeait son corps avec des mouvements secs et saccadés avait quelque chose de presque comique, mais la magicienne était trop occupée à le suivre tout en répondant à ses questions pour pouffer.

Il voulait tout savoir : ses premières impressions de Bruyn, ses relations avec les villageois, le rituel des bois, son quotidien au temple, son rapport aux quatre. Et, plus que de simplement acquiescer, il rebondissait sur son récit et lui demandait souvent des précisions. Cette considération sincère couplée à sa gestuelle brusque lui conférait une aura attachante. Alors qu’il se baissait à nouveau, le dos aussi droit qu’une poutre, Edna comprit à quoi il lui faisait penser : un pivert. À grand-peine, elle contint un sourire en se remémorant la façon dont l’oiseau pleupleutait et tapait sur l’écorce avec son bec gris. Il ne manquait à Luam qu’une perruque rouge et un peu de fard sur les joues.

Elle retint ses gloussements et concentra son attention sur l’activité de son compagnon. Il transpirait peu, ne paraissait pas le moins du monde incommodé par le soleil automnal, et ne rechignait pas non plus à mettre ses mains dans la terre. Pendant toute l’après-midi, il parcourut les champs, s’arrêtant parfois pour demander à Edna ce qu’elle avait fait ici ou là.

Puis il se redressa une dernière fois et énonça ses premières conclusions avec un large sourire. Edna ne put s’empêcher de remarquer à nouveau toute la maîtrise qu’il déployait. Malgré les heures passées à s’accroupir, rien ne venait faner son profil impeccable, ni ternir l’éclat de ses yeux verts.

« Eh bien, eh bien, Goliath n’a pas menti : c’est de l’excellent travail. Tu as donné un peu d’aide à la nature sans épuiser son énergie ni laisser de vilaines traces de magie partout. C’est une chose qu’on ne voit pas si souvent. Ces terres vont rester en jachère pendant un an, me trompé-je ?

— En effet, elles ne sont semées qu’une année sur deux, confirma Edna.

— C’est le plus sage. J’ai pu voir des tentatives de réduire voire supprimer les jachères, et cela n’a jamais rien donné de bon sur le long terme. La magie finit toujours par corrompre les sols, quand elle ne les rend pas stériles. »

Edna frissonna à ces paroles, et Luam posa une main sur son épaule.

« Ne te tracasse pas : ta magie a été utilisée avec parcimonie et sagesse. Je n’ai rien de plus à dire sur ce point, sinon que tu n’as pas à rougir de ton travail. Maintenant, allons dans la forêt, nous n’en avons pas encore terminé avec ton œuvre à Bruyn », dit-il en rangeant plume et encrier enchantés dans sa besace.

Goliath les rejoignit à la sortie des champs et il échangea un regard entendu avec Luam, avant de gratifier Edna d’un clin d’œil. Alric n’était toujours pas là. Ils rallièrent ensuite les sous-bois, et Luam remarqua les gravures sur les troncs d’arbre qui balisaient le chemin.

« Cette sylve est connue pour abriter des créatures aussi capricieuses que nuisibles. Y a-t-il eu des disparitions ces dernières années ? Ou des cas avérés de malédiction ? »

Edna secoua la tête, même si elle savait que ses propos n’étaient pas tout à fait véridiques. Elle porta instinctivement sa main à sa nuque, avant de suspendre son geste.

« Pas que je sache. Je m’occupe des rituels d’apaisement depuis mon arrivée. Les villageois détestent céder de la nourriture pour les offrandes, mais ils ont conscience du danger.

— Personne n’aime avoir à abandonner des vivres, même quand les temps sont bons, mais le pouvoir détenu par ces créatures est bien trop destructeur pour ne pas s’y plier. »

Edna acquiesça en silence, et pressa le pas pour s’adapter à la cadence preste de Luam. Comme à l’accoutumée, il faisait sombre, humide, et l’air charriait une sous-odeur déplaisante, quoique difficile à identifier. Ils marchèrent longuement jusqu’à une clairière, dans laquelle l’autel encerclé par les jonquilles marquait l’entrée du domaine.

Dès leur irruption, elle entendit un bruissement et vit un petit être au corps d’albâtre, aux ailes de feuilles effilochées et aux yeux d’émeraude apparaître devant elle. Sur ces lèvres fines d’un bleu ciel se dessina un sourire qui annonçait des intentions malicieuses, et les deux autres mages se raidirent. Goliath, dans un rare moment de tension, fit même claquer sa langue. Quant à Edna, elle n’émit même pas un battement de cils : la tourmente de ses sentiments la rendait presque indifférente à la présence féérique. La créature révéla des dents d’un vert tendre, accompagnées d’une voix étonnamment grave pour une si petite chose.

« Mais qui voilà dans notre bois ? »

Edna s’inclina. Guère plus grande qu’un nouveau-né, il aurait pourtant suffi à la créature d’un claquement de doigts pour réduire les trois mages en poussière.

« Bonjour à vous ô noble dame », répliqua la magicienne en soignant son octosyllabe.

Si le vers était obligatoire, la rime échappait à cette règle, et Edna n’était pas d’humeur obséquieuse. La créature esquissa un sourire, tandis que ses yeux étincelants s’étrécissaient.

« Je sens la lourdeur de ton cœur. Mais ne crains pas notre courroux ; nous sommes repues pour l’instant. »

La magicienne opina du chef. La dame des bois voleta autour d’elle, l’examinant sous tous les angles, avant de donner l’échéance pour la prochaine offrande.

« À la prochaine nuit sans lune. »

Sur ce vers, elle disparut dans les chuchotements de la forêt. Edna poussa un long soupir, alors que Luam inspectait l’autel.

« Ta nervosité était particulièrement intense, aurais-tu rencontré des problèmes avec les offrandes ?

— Une seule fois : l’an dernier, je me suis trompée d’un jour dans le calendrier lunaire. Je me suis précipitée dans la forêt dès que j’ai compris mon erreur, en les implorant de ne pas punir les villageois, et de diriger leur courroux sur moi seule. Elles ont accepté les offrandes, mais ont mis le feu à mes cheveux pour me punir. J’en porte encore la marque », répondit-elle en découvrant sa nuque.

Elle entendit Goliath murmurer sa stupeur, et sentit le rouge de la honte lui monter aux joues. Luam effleura la marque rougeâtre imprimée sur sa peau, à la base de ses cheveux noirs. Plusieurs fois, Edna avait cherché à comprendre la signification de cette spirale faite d’entrelacs, sans succès.

« C’est une très laide marque, et elle pourrait t’attirer des ennuis si elle était encore porteuse de magie : heureusement pour toi, ce n’est plus le cas. Je suis sincèrement navré, Edna ; ces choses sont puissantes, et promptes au châtiment.

— N’en parlons plus, c’est fini, mais prévenez bien la jeune fille : sentir son crâne s’embraser est… eh bien… une expérience peu agréable. »

Luam opina du chef.

« Je m’entretiendrai avec elle à ce sujet. Retournons au temple, la forêt a assez toléré notre présence. »

Goliath marcha à ses côtés, ses yeux rivés sur la nuque d’Edna. Cette dernière croisa son regard et y lut un grand désarroi.

« Je vais mieux.

— Cette marque n’est pas aussi inoffensive que l’affirme Luam, il faudra la faire disparaître une fois à Ordalie. »

La magicienne secoua la tête. Encore une fois, on la spoliait de toute initiative.

« Je souhaite la garder : les peuples de la forêt sont anciens et sages, quoique capricieux. Nous devons les respecter et honorer les marchés que nous passons avec eux : j’ai failli à cette mission, et j’ai été punie en conséquence. »

Son mentor ne répondit pas, mais elle voyait bien qu’il n’était pas convaincu par ses paroles. Elle rattrapa Luam et lui posa la question qui lui brûlait les lèvres :

« Quand partirons-nous ?

— Le plus tôt possible. Peux-tu être prête d’ici demain ? »

Edna déglutit.

« Oui.

— Parfait. Une fois de retour au temple, je vais instruire la petite Élise au sujet des différentes missions qu’elle aura à remplir ici. Quant à toi, tu as quartier libre. »

C’était une piètre consolation, mais une consolation tout de même. Elle hocha la tête, le cœur lourd. Les mots lui semblaient bien limités pour décrire toute l’intensité de ses émotions.

Le crépuscule tombait sur le temple ; ne restait qu’une poignée d’heures à passer à Bruyn. Edna demanda à Goliath de la laisser seule avec ses apprenties pour quelques heures, une requête à laquelle il accéda, non sans faire savoir qu’il ne serait pas loin si le besoin s’en faisait sentir. Avant de partir, il lui embrassa le front et se pencha pour lui chuchoter :

« Je sais que tu n’as pas la tête à cela, mais il faudra que nous reparlions de ce sort que les esprits de la sylve ont utilisé sur toi. Luam n’éventera pas ce secret, mais il devra rester entre nous. Je te demande de me faire confiance : n’en parle pas, ne le montre pas. »

Edna hocha lentement la tête, interloquée ; si Goliath arborait sa traditionnelle aura de sérénité, les contractions de sa mâchoire laissaient percevoir son doutes. La magicienne le regarda s’éloigner avant de rejoindre Tamara et Lora, qu’elle guida jusqu’à la rivière.

Elles s’assirent près d’un magnolia dont les fleurs blanches n’en finissaient plus d’écailler l’eau en contrebas. Cette fois-ci, la présence familière et étrangement rassurante d’Alric les escortait, même si lui aussi dissimulait mal son trouble.

Les fillettes lui posèrent des questions, et elle répondit à tout, sans enrober ni cacher la vérité. Elles avaient bien vu comment Luam l’avait entraînée sans ménagement à travers champs puis dans la forêt. Tout pilier de Bruyn qu’elle était, elle demeurait une jeune pousse pour les autres mages.

Les bras cette fois-ci encombrés de pain, tourtes et gâteaux, plusieurs villageois se joignirent à eux, dans ce qui devint une veillée remplie d’histoires, de contes, et parfois de larmes. Gil fut aussi de la partie et, même si une petite voix lui intimait d’envoyer son ami sur les roses, Edna l’accueillit avec un grand sourire. Pour autant, elle suivit les discussions comme un spectre : c’était terminé, et quelques heures ne suffiraient jamais à condenser tout ce qu’elle éprouvait. Il lui semblait qu’une vie n’y aurait pas suffi.

Cette nuit-là, elle aida Tamara à s’endormir pour la dernière fois. Après avoir caressé ses cheveux et déposé un baiser sur son front, elle observa Lora, qui pleurait. La magicienne consola la fillette comme elle put, mais sans vraiment y parvenir. Que pouvait-elle lui dire ? Bien sûr, la jeune Élise s’occuperait d’elles au mieux, mais Tamara ne voudrait pas l’entendre. Les questions tournèrent encore et encore dans son esprit tandis qu’elle aidait Lora à se calmer. Il lui fallut du temps, mais le sommeil finit par s’emparer de la fillette. Pour la toute dernière fois, elle referma la porte de leur chambre.

Elle retourna ensuite à ses appartements, pour une autre nuit entre ces murs de pierre.

« Je trace le symbole sur votre porte. Dormez bien Edna. »

Sans attendre de réponse, Alric l’enferma.

Lasse et épuisée, Edna acheva de préparer ce dont elle aurait besoin pour son voyage vers la capitale. Un voyage sans retour. Elle ne mit que le nécessaire dans son grand sac de toile et rassembla le reste pour en faire don aux villageois. Parmi ses quelques livres, elle décida d’emporter son antique exemplaire des Épreuves de Sainte Shirona. Réparé et recollé maintes fois, il faisait pâle figure à côté des beaux livres fraîchement imprimés que l’on trouvait à Valport. Pourtant, il détenait à ses yeux une valeur bien supérieure à n’importe quel volume relié de cuir : il s’agissait du tout premier présent offert par Goliath. À une époque où elle avait décidé de ne plus jamais parler, la lecture des exploits de Shirona – une mage comme elle – l’aidait à flotter sur la mer de ses tourments. Il existait déjà de plus belles versions de l’ouvrage, avec de somptueuses couvertures et des lettres d’or, mais Edna avait été attirée par la rusticité de cet incunable, avec ses feuillets irréguliers et sa reliure maladroite. Il ne l’avait plus quittée depuis.

Elle l’ouvrit, posa ses yeux sur les lettres inscrites par un copiste, et retrouva le réconfort familier que lui apportait l’épopée de cette femme des âges passés. Pour autant, son esprit ne trouva aucun repos cette nuit-là : tout s’entremêlait dans sa tête et rien ne lui semblait plus absurde que sa situation. Elle finit par aller fouiller dans le secrétaire et prendre un peu d’une potion qu’elle gardait pour les plus mauvais jours. Elle sombra rapidement dans un sommeil qu’elle aurait voulu sans rêve, mais qui s’avéra peuplé de cauchemars dans lesquels elle tombait, tombait, tombait dans la terre.

***

Le lendemain, Goliath et Luam se présentèrent tôt au temple, flanqués de la sentinelle aux solerets plus bruyants qu’une batterie de cuisine. Élise n’était pas avec eux, et Edna ne vit pas non plus Alma, la Tarie. Luam l’informa de leur départ imminent, dans une heure.

« Nous attendrons à l’entrée du village, pour te laisser le temps de faire tes adieux à tes apprenties », ajouta Goliath.

Edna hocha la tête et, dès qu’ils furent partis, prit les deux petites filles dans ses bras. Ne pouvant se retenir davantage, elle laissa couler ses larmes. Les deux enfants pleurèrent également, et les trois restèrent là un moment, sous le regard d’Alric. Elle aurait voulu leur dire mille choses, mais les mots venaient mourir sur ses lèvres. Il n’y avait jamais assez de temps.

Une fois l’heure écoulée, Élise et sa compagne arrivèrent au temple. Edna les salua et leur remit quelques affaires en guise d’héritage. La jeune fille les accepta avec un sourire timide. Puis il fut temps de se séparer de son discret gardien qui, à sa grande surprise, lui remit une lettre.

« Vous la lirez lorsque vous serez loin du village. »

Edna opina du chef, plaça le parchemin dans son sac, et termina ses adieux avec les yeux rougis.

Luam, Goliath et la sentinelle l’attendaient aux portes du village. Goliath posa sa main sur son épaule, et l’invita à prendre place derrière la femme, sur son cheval.

Elle ravala ses larmes, se hissa sur la selle, et laissa ainsi Bruyn derrière elle.

Commentaires

Encore un très beau chapitre <3 Bravo Fanny !
Je suis vraiment très curieuse d'en savoir plus sur les Taris, c'est intéressant cette idée que la magie s'épuise...
Le personnage de Luam est intéressant, à la fois bienveillant dans ses attentions mais rude dans son empressement !
C'est touchant, ce départ précipité et involontaire. On sent à quel point la détresse des petites apprenties et des villageois touche Edna, et à quel point elle résonne avec ses propres doutes quant à son destin de mage. La présence de la Tarie ne fait que renforcer l'ombre qui plane sur son avenir... J'ai trouvé tout cela vraiment bien mené et bien mêlé.
Enfin, la mystérieuse marque d'Edna sur sa nuque... Je me demande pourquoi elle inquiète autant Goliath et de quelle manière elle aussi va exercer une influence sur la suite du parcours d'Edna...
J'ai hâte de voir quelles nouvelles aventures attendent notre "jeune pousse" de Bruyn dans ce nouveau voyage :D
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mercredi 2 juin à 13h53
La fin est si triste !
J'ai trouvé ce chapitre très fluide, vraiment intéressant.
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samedi 26 juin à 09h54