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Fanny Bauchiero

mardi 27 avril 2021

Féales Livre I - Des cendres aux cendres

Chapitre 3 - Le Marche-Rêves

Drapé d’étoiles et de lumière, Goliath s’approchait d’un pas lent, mais Edna demeurait figée ; sous les entrechocs de ses pensées, son masque de calme glissait sur ses joues.

Déjà, ses épaules montaient trouver refuge dans son cou, des fourmis gravissaient ses bras, et son cœur chutait au creux de ses entrailles. Le temps sembla s’allonger d’un seul coup, à la mesure des ombres de Bruyn que le soleil plongeant étirait en ectoplasmes. Perdus dans le néant, les yeux d’Edna ne reprirent conscience du monde que lorsque des villageois sortirent de leurs maisons pour voir le nouveau venu. Goliath coula un regard doux vers eux alors qu’il continuait d’avancer vers son initiée. La magicienne tentait de bouger, voulait bouger, mais elle restait réduite à une poupée de chair inerte. Arrivé à la hauteur d’Edna, Goliath lui prit la main. Au contact de ses phalanges tièdes et veloutées, le tumulte cessa ; à nouveau, elle habita sa peau. Les yeux noisette du mage s’étrécirent, soulignant les pattes d’oies qui striaient son visage. Goliath émit un rire léger, ce qui révéla d’autres froissures inédites sur sa peau sombre.

En treize ans, il avait gagné de nouvelles rides et perdu ses derniers cheveux, mais son sourire irradiait toujours autant. Ces marques de vie lui seyaient d’autant plus que ses iris ronds gardaient leur éclat plein de sagacité : quiconque plongeait ses yeux dans le regard de Goliath trouvait en ses paroles une intensité nouvelle.

« Tu n’imagines pas combien je suis heureux de te revoir », dit-il en frottant le dos de sa main.

Edna couvrit les doigts tavelés de son mentor avec les siens. Un sentiment longtemps désiré de confort et de familiarité se réveilla en elle. Différent de l’affection éprouvée envers Tamara et Lora, il s’accompagnait d’une cohorte de souvenirs heureux. Ils étaient enfin réunis.

Sur la place ombragée, les murmures des villageois se muaient en bourdonnements : rares étaient les visiteurs à entrer dans Bruyn. Goliath remarqua leur trouble et se tourna vers eux sans lâcher la main d’Edna. Et s’il détonnait avec sa canne de fer aux motifs célestes et sa robe d’étoiles mouvantes, son timbre harmonieux nimba son auditoire de sérénité.

« Bonsoir, habitants de Bruyn. Je suis Goliath, le Marche-Rêves, et je fais partie de la délégation dépêchée ici par le Conseil de la Magie. Je suis parti au-devant afin de revoir Edna, mon initiée, et je découvre avec ravissement que vous avez pris grand soin d’elle. Je vous en remercie. Je souhaite rester parmi vous ce soir, j’espère que vous n’y voyez pas d’objection ? Une chambre pour la nuit serait appréciable ; je peux vous dédommager pour cela. »

Surprise et curiosité animèrent les villageois et certains s’avancèrent pour questionner le mentor de leur magicienne. D’autres s’abîmèrent la vision à force de scruter les mouvements stellaires sur l’étoffe noire de sa robe, mais le gros de l’auditoire se dispersa. Si Tamara observait silencieusement Goliath, Lora fit irruption à la gauche d’Edna, et laissa sa tête aux boucles couleur de malt reposer contre la robe de bure. Une autre familiarité, construite au fil des ans, et douloureusement proche de la fin.

Maîtresse de son corps comme de son esprit, Edna répondit enfin au mage :

« Bonsoir Goliath. Pardonnez mon étonnement, mais je ne m’attendais pas à ce que vous soyez là en personne et encore moins si tôt.

— Il n’y a rien à pardonner, je suis venu pour pouvoir parler avec toi. Ces fillettes sont Tamara et Lora, n’est-ce pas ? Yshan m’a longuement parlé d’elles », répliqua-t-il en se baissant pour les saluer.

Les enfants le jaugèrent en silence. Edna se demanda ce qui les intriguait le plus : sa tenue, sa canne ou les élégants dessins sur son crâne ? Elle caressa les cheveux de Lora et se baissa légèrement pour poser ses mains sur leurs épaules :

« Oui, ce sont mes apprenties. Elles sont arrivées de l’Ouest depuis maintenant deux ans. Damoiselles, voici celui dont je vous ai parlé il y a de cela quelques heures. Saluez-le comme je vous l’ai appris, voulez-vous ? »

Avec hésitation, elles exécutèrent de concert une petite révérence maladroite, ce qui amusa Goliath. Elles demeureraient sans doute prudentes envers lui pendant quelques temps ; elles ne connaissaient qu’Edna. Pourtant, elle n’était qu’une initiée, encore non reconnue par ses pairs.

Un mouvement dans son champ de vision attira son attention et elle leva la tête : Gil accourait, essoufflé, des taches d’encre plein la chemise. Elle réprima un sourire et ses doigts se raidirent alors que leur dispute matinale lui revenait en mémoire. Elle cligna rapidement des yeux, superposant l’obscurité aux lumières orangées du soleil mourant ; son rôle devrait encore être assumé quelques jours avant d’ôter enfin ce costume éreintant, mais pour le moment elle devait l’endosser. Pas de place pour le trouble des sentiments.

Le maire accueillit Goliath avec force sourires et proposa de lui faire visiter le village. Le mage réagit avec beaucoup d’enthousiasme à la proposition, mais les fillettes demeurèrent timides. Quant à Edna, elle se contenta de hocher la tête et suivit le groupe sans mot dire. Derrière son calme apparent, la tourmente mentale reprenait.

En tout point avenant, Gil les guida à travers Bruyn et introduisit Goliath auprès de nombreux villageois, quelques figures notables du coin, avant de finir par les vastes champs qui achevaient d’engloutir le soleil et projetait de longues ombres sur la grande ferme. Autant de lieux que son prédécesseur avait présentés à la magicienne, alors frêle adolescente aux yeux constamment baissés. Autant de lieux au sein desquels elle s’était créé de nouveaux souvenirs. Autant de lieux qu’il lui faudrait vite oublier une fois arrivée à Ordalie.

Derrière eux se dressait une forêt bordée de hautes montagnes dans lesquelles les autochtones ne s’aventuraient que sous bonne garde. Fées, esprits malins et créatures sylvestres inspiraient aux peuples locaux une peur respectueuse. Seuls les bergers emmenaient leurs bêtes dans les pâturages, escortés du peu de gardes dont disposaient les villages perdus dans ce coin reculé du royaume. Parfois il manquait des bêtes à la descente, parfois des hommes, parfois les deux, mais les animaux qui revenaient saufs à l’automne jouissaient ensuite d’une santé robuste et d’une longévité exceptionnelle, et plus d’un paysan avait arraché à ces hauts plateaux une fleur enchantée pour sa promise.

Une fois leur tour achevé, le maire les invita à dîner dans la demeure ancienne qu’il occupait depuis sa nomination. Toute en pierre grise et aussi âgée que le temple, elle datait de l’époque durant laquelle le chef du village occupait une fonction de gardien, ou de geôlier selon les narrateurs. Gil installa les deux mages dans un petit salon aux meubles usés couleur grenat et s’en alla en cuisine avec les apprenties. Alric, quant à lui, se retira dans le jardin, son livre à la main. Un étrange silence s’installa dans la pièce, uniquement piqueté par le gémissement d’une fenêtre mal fermée. Goliath lui apparaissait si détaché, si flegmatique, qu’une pointe de jalousie se ficha dans le cœur d’Edna : que n’aurait-elle donné pour jouir d’une telle tranquillité ou tout du moins la feindre sans effort ?

« Les autres seront là demain matin sans faute et nous repartirons d’ici deux ou trois jours selon la situation. Nous ferons une halte à Valport puis nous prendrons le bateau à Primelune. Il y a eu… Enfin, tu verras, mais les choses ne vont pas très bien pour nous en ce moment », énonça-t-il tandis qu’il scrutait la pièce. Enfoncée dans un fauteuil maintes fois rafistolé, Edna se remémora la dernière lettre d’Yshan, dans laquelle il évoquait des remous à Ordalie.

« J’ai en effet eu vent de troubles. Mais… pourquoi êtes-vous venu en personne et, surtout, sans Sentinelle pour vous accompagner ? Cela ne me paraît pas très protocolaire. »

Il inspira et laissa reposer son dos contre le sofa de velours élimé. La lumière orangée du crépuscule filtrait à travers la fenêtre saupoudrée de poussière. Pas encore décatie, la maison avait cependant tout d’une ruine en devenir ; Gil repoussait toujours le moment de la remettre en état. On le demandait ailleurs, il préférait s’atteler à une tâche plus importante, le maçon était souffrant et un millier d’autres excuses. Elle frissonna en songeant que ces murs s’affaisseraient peut-être sur lui un jour. Et, encore une fois, les mots de Goliath la rappelèrent à la réalité.

« C’est vrai, mais je voulais te revoir dans un cadre d’abord moins officiel. J’aime à croire que nous formons une petite famille, avec Yshan. Aussi ai-je souhaité te consacrer un peu de temps avant notre départ : tu seras très occupée demain. »

Elle se sentit rougir et sourit de contentement. Physiquement, tout les différenciait ; nul sang ne les liait et rien ne servait de le nier. Pourtant, pourtant… au milieu des tracas dans lesquels elle se trouvait prise subsistait un îlot de quiétude : de l’orphelinat à Ordalie, Goliath demeurerait toujours présent. Toujours.

Il reprit la discussion : « Quant à l’absence d’un membre de l’ordre des Sentinelles mandatée par le conseil, disons que c’est un privilège que j’ai réussi à négocier ; après tout, ma magie n’est pas la plus dangereuse qui soit. »

Cette dernière phrase ne la convainquit guère : tout mage, quel qu’il fut, devait être escorté d’une Sentinelle pour chaque déplacement, encore plus s’il voyageait. Elle hocha tout de même la tête en un geste contrit. Il joignit ses mains au-dessus de son genou droit et les coins de ses lèvres s’étirèrent en un grand sourire. Petit à petit, la boule de granit logée dans l’estomac d’Edna se désagrégeait, pour laisser place à une immense fatigue. Sans relance de la part d’Edna, Goliath s’enquit de sujets plus mondains : comment elle s’occupait du temple, la cuisine locale, les visites impromptues de voyageurs ou encore les naissances auxquelles elle avait assisté. Elle répondit à ses questions avec une multitude de détails et en déroulant lentement ses récits. Néanmoins, la conversation finit par revenir sur ce qui attendait la magicienne le lendemain et l’inquiétude recommença à monter en elle.

Son mentor tenta de l’apaiser : « Rassure-toi, demain ne sera rien qu’une courte formalité : tu as plus que fait tes preuves ici. Tu ne serais pas restée aussi longtemps sans cela. »

Elle soupira de soulagement et laissa son corps choir contre le fauteuil ramolli par l’usure. Elle avait connu bien des nuits sans sommeil pour s’acquitter de sa tâche.

« Quelque chose m’a étonné lors de mon arrivée : les villageois ne paraissaient pas enchantés de me voir. Ne savaient-ils pas ton départ si proche ? » lui demanda son mentor.

Edna se renfrogna et commença à tordre ses mains.

« Ils l’ont su pour la plupart hier, ou ce matin. Moi-même je l’ai appris par Gil. Je pensais être relevée après l’hiver.

— Il est vrai que Bruyn est plutôt reculé.

— À vrai dire, la plupart des autochtones se soucient peu de ce qui se passe dans le royaume : nous savons que la guerre s’est finie et qui est le prince régent, mais c’est tout. Et en l’absence de vrais moyens pour nous défendre contre les bandits, l’hostilité est souvent la première réaction face aux inconnus, sauf s’il est possible de faire commerce : les marchands ambulants sont bien mieux accueillis ici que les percepteurs des impôts.

— J’ai entendu dire qu’il y avait eu quelques problèmes, oui.

— Oh, il y en a toujours. En dépit de très bonnes récoltes les gens voient peu d’améliorations dans leur quotidien et certains hivers ont été difficiles. Entre les réquisitions pour l’armée et les divers impôts, il suffirait que la situation se dégrade légèrement pour précipiter une bonne partie du duché dans la famine. Et tout ça sans parler du fait que la seule garnison du coin doit se partager entre plusieurs villages. La dernière attaque de bandits en date a causé bien trop de morts, sans oublier que les fées aiment à venir semer la discorde par ici. »

Tout en parlant, elle porta la main à la base de sa nuque. Lorsque ses doigts effleurèrent la cicatrice laissée par les vilenies des esprits, elle frémit. Goliath le remarqua, mais ne la pressa pas pour connaître l’origine de son trouble, comme durant son enfance. Renfermée et mutique, elle s’exprimait peu lors des premières années d’apprentissage auprès de lui. Loin d’en prendre ombrage, il avait patienté sans jamais la contraindre à parler, exigeant seulement qu’elle lui signale toute douleur. Délivrée du poids engendré par l’immixtion perpétuelle des adultes de l’orphelinat dans son intimité, elle avait progressivement retrouvé un intérêt pour ses semblables.

Il tapota l’accoudoir d’un geste lent et un petit nuage de poussière s’éleva dans l’air.

« Tout cela a dû être difficile à gérer, commenta-t-il en regardant les quelques livres posés sur une table derrière Edna.

— Très. Alric constitue un pilier pour le village et il est le seul apte au combat ici. Ma connaissance en matière de magie martiale se limite aux bases que vous m’avez enseignées.

— Alric est ici depuis de longues années, et je suis rassuré de savoir qu’il a bien rempli son devoir. Il n’a pas vraiment pu agir lorsqu’Astrid a été chassée du village. »

Astrid. Voilà un nom qu’elle n’avait guère entendu autrement qu’en murmures étouffés, comme s’il gâtait les lèvres de ceux qui le prononçaient. Edna se redressa.

« Astrid ? Celle qui résidait au temple avant moi ? Les villageois ne parlent pas d’elle et Alric n’a jamais rien dit à son sujet. Même pour lui qui n’est pas très loquace, c’est étrange.

— Oui, c’était bien elle, Astrid. La pauvre avait été affectée ici pour relever un mage qui s’était attiré les foudres des villageois. Elle a agi de son mieux, mais je pense qu’elle n’était pas préparée pour cette tâche. Nous devrions envoyer des mages confirmés lorsque les choses dégénèrent et non un initié qui n’est même pas encore adulte. ».

L’ironie de la chose n’échappa pas à Edna, qui ne put retenir une grimace amère.

« Pourtant elle n’a pas fait du mauvais travail : la première récolte aurait pu être meilleure, mais les sols n’étaient pas abîmés ou corrompus. Si elle avait eu plus de temps, tout le monde aurait reconnu ses compétences.

— Nous n’en saurons malheureusement rien, mais c’est un sacré gâchis.

— Vous parlez d’elle au passé, que voulez-vous dire par là ? Elle n’est pas…

— Astrid est décédée peu de temps après que le conseil lui a imposé une nouvelle mission. Je n’en sais pas vraiment plus à ce sujet : personne ne souhaite s’étendre sur les… échecs de notre système, à mon grand dam.

— C’est… C’est… Je ne parviens pas à trouver les bons mots. Elle devait être à peine plus âgée que moi lorsque je suis arrivée. Elle n’avait pas échoué, elle… elle… » mais les mots s’éteignirent dans sa gorge.

Goliath ne répondit rien et, lorsqu’il voulut reprendre la parole, il fut coupé par Tamara et Lora qui apportaient les premiers plats. Renfrognée, Edna prit place aux côtés de son mentor. Le dîner se déroula dans une bonne humeur relative : Goliath raconta des anecdotes de la jeunesse d’Edna, Gil parsema les récits de son humour et les fillettes bombardèrent le mage de questions. Quant à Alric, il resta comme toujours muré dans son silence. Une fois le repas terminé, Edna prit congé pour aider ses apprenties à se coucher. Goliath l’accompagna au temple et se retira pour prier pendant qu’elle s’occupait des fillettes, toutes deux anxieuses et agitées. Bientôt, quelqu’un d’autre leur raconterait une légende locale, écouterait leurs joies, les consolerait, déposerait un baiser sur leur front, les aimerait. Lora l’implora de ne pas partir et Tamara la darda de ses yeux azur. Après avoir refermé la porte, la magicienne consacra quelques instants à sécher ses larmes avant de recomposer son personnage ; une fois arrivée à Ordalie, elle s’isolerait quelques jours pour pleurer tout son soûl. Dans le vestibule, elle trouva Goliath en train d’observer avec intérêt un pan du mur sur lequel elle avait représenté la déesse Méruline assise sous un pommier, une sape d’argent dans la main.

« Est-ce toi qui as peint ces fresques ? lui demanda-t-il.

— Oui. J’ai commencé trois ans après être arrivée. Elles sont inachevées : se procurer certains pigments n’est pas chose aisée ici. Parfois j’arrive à négocier avec un marchand pendant la fête des moissons, mais c’est assez rare.

— C’est tout de même un beau travail. Je me souviens t’avoir remis de quoi dessiner lorsque tu étais, eh bien, inaccessible et je constate avec joie que tu as bien pratiqué depuis.

— Peindre apaise mon esprit : quand je saisis mon pinceau ou mon fusain, le temps n’a plus d’importance. Il n’y a que moi et cette idée à laquelle je désire donner corps. »

Il frôla l’abondante chevelure émeraude de Méruline du bout des doigts avant d’inviter Edna à sortir du temple avec lui. Ils se rendirent dans le jardin attenant qu’elle avait entretenu pendant de longues années à force de patience et d’acharnement. La nuit déployait sa fraîcheur à l’ombre des nuages vagabonds alors que les papillons aux couleurs moirées virevoltaient près des fleurs. Une vision envoûtante dont elle ne pouvait pas profiter, cloîtrée dans son logis aux fenêtres scellées. Goliath observa la végétation avec des chuchotements d’approbation, mais Edna bouillait d’impatience. Ne tenant plus, elle commença à le questionner : « Dites-moi, pourquoi êtes-vous vraiment venu avant les autres ? Vous ne pouviez pas en parler tout à l’heure, mais nous sommes désormais seuls. Alors qu’en est-il ? »

Le visage de Goliath se voila.

« Les choses ont quelque peu changé dans le conseil et dans la capitale. J’ai dit à Yshan de ne pas t’en informer, mais j’en suis maintenant un des membres.

— Eh bien… Félicitations, c’est un poste important. Pourquoi me l’avoir caché ?

— De terribles choses ont eu lieu ces dernières années, et c’est en partie pour cela que tu es restée si longtemps ici. En plus de nos problèmes habituels, nous devons désormais composer avec des renégats menés par une ancienne membre de notre collège qui a fomenté plusieurs attaques dont au moins un assassinat. Il y a toujours eu des dissensions, désaccords et disputes au sein du conseil, mais ça, c’est un schisme. Tout cela a rompu le fragile équilibre entre le régent, l’assemblée du triumvirat, le peuple et nous. Et, même si nous sommes actuellement dans une accalmie, une certaine défiance demeure vis-à-vis des mages ; les gens se demandent si nous n’allons pas nous retourner contre eux, et ils ont peur de ce qui pourrait arriver si ces renégats agrandissaient leurs rangs. »

Edna comprit mieux pourquoi il préférait l’entretenir lui-même de ces sujets. Elle sentit ses mains se raidir sous le poids de ces révélations. La bouche sèche, elle posa la question qui lui piquait les lèvres :

« Les mages sont-ils en disgrâce ?

— Pas tout à fait. Le royaume dépend toujours de nous pour beaucoup de ses affaires courantes, mais nous ne jouissons pas d’une belle réputation pour autant.

— Je ne peux qu’imaginer. Dans sa dernière lettre, Yshan a mentionné un nouveau meurtre. Cela a-t-il un lien avec ce dont vous venez de parler ?

— Nous l’ignorons. A priori il s’agirait d’une querelle de famille, mais la magie ajoute une dose de chaos à l’enquête. Il est aisé d’altérer, falsifier et faire disparaître les indices matériels. J’espère sincèrement que ce n’est pas le cas : nous n’avons pas besoin de davantage de discorde.

— Et moi dans tout cela ? Pourquoi êtes-vous venu en personne ? Vous ne me l’avez toujours pas expliqué. »

Il tendit la main vers le village, et pointa ensuite les champs, puis le temple.

« Tu as obtenu d’excellents résultats ici et tu as su te rendre indispensable pour les villageois. Nous n’aurions pas dû t’imposer de si rudes épreuves, et j’aurais agi différemment si la décision m’était revenue. Néanmoins, tu as su faire montre de talents qui te rendent apte à servir le royaume de bien des façons. Les villageois te respectent et t’estiment, ils cherchent tes conseils et se tournent vers toi quand les temps sont difficiles. Ce serait du gâchis de te restreindre aux travaux agricoles. »

Elle secoua la tête, confuse et agacée. Chaque louange était comme une eau froide venue creuser les craquelures des sacrifices, pleurs et chagrins éprouvés au fil des ans.

« Cela ne m’aide pas à comprendre : qu’attend-on de moi ?

— Que tu participes à une mission diplomatique en Lesalia.

— Je croyais que la débâcle du désert de cristal avait signifié la fin absolue des échanges entre nous et le neuvième duché ?

— Cela a récemment changé : nous avons initié un dialogue avec eux, mais ils sont méfiants, et à juste titre. Aussi, proposons-nous de leur envoyer une délégation pour leur montrer patte blanche et apprendre d’eux.

— Que peut désirer le conseil de ceux qui nous ont jadis mené à la guerre ? Une alliance ? 

— Ce serait très précipité : le temps diplomatique est souvent lent, encore plus lorsqu’il y a de fortes rancœurs. Mais nous sommes dans une position délicate et entretenir des rapports cordiaux pourrait s’avérer utile. Échanger avec eux, accueillir leurs érudits, conclure des accords commerciaux : de belles occasions s’offriraient à nous si nous pouvions les convaincre de nous faire confiance.

— Je comprends mieux… Mais une autre question demeure : que se passera-t-il pour moi après tout cela ? »

Goliath haussa les épaules.

« Je n’en sais rien. J’ignore ce que le conseil a prévu pour toi, mais je pense pouvoir dire que tu ne te retrouveras plus jamais à aider aux champs.

— Je… comprends.

— Permets-moi d’en douter, au vu de ta grimace.

— Ce n’est pas contre vous que je dis cela. Cette situation me frustre tant ! Je n’ai jamais eu aucun mot à dire sur ma vie : je ne peux que subir, et cela ne me semble pas près de changer. Je ne regrette pas d’être venue ici, mais j’aurais souhaité avoir la possibilité de refuser.

— Nous sommes des mages, Edna, et la magie est dangereuse. Ce cristal qui jaillit en nous dans la souffrance nous ouvre des horizons infinis dans le chaos comme l’ordre, et il est très aisé de se laisser tourner la tête par le pouvoir. Par la grâce des dieux, nous changeons la brise en typhon, redonnons sa douceur à la chair meurtrie, recouvrons les souvenirs enfouis au plus profond de l’inconscient et rendons les palais éternels. Oh, un mage malfaisant tarira bien vite son pouvoir, mais les échos de son courroux hanteront le bon peuple des décennies durant. Nous devons veiller et surveiller les nôtres au risque de perdre le peu de libertés arrachées à la famille royale et au triumvirat.

— Je le sais bien…

— La situation est injuste, je ne le nierai pas. Je comprends la peine qui t’agite, la colère de voir d’autres jouir d’une vie ordinaire sans pouvoir y goûter, et l’immense solitude qui en découle. C’est un poison invisible et pernicieux qui tue beaucoup trop d’entre nous, mais je suis là désormais. Je peux t’assurer d’une chose : ta nouvelle vie à Ordalie sera palpitante et, avec Yshan nous serons à tes côtés dans les mois à venir. Tu seras pleinement préparée pour te rendre à Lesalia, et ton départ ne sera pas aussi abrupt que celui-ci. »

Elle garda le silence, déchirée entre les perspectives futures, les souvenirs de ses treize années à Bruyn et l’état présent de ses pensées qui bouillonnaient : une tempête de mots, de sentiments contradictoires et de sensations tantôt pénibles, tantôt agréables. Goliath posa une main sur son bras.

« Nous reprendrons demain. Il est tard et je ferais mieux d’aller dormir à l’auberge : on m’a réservé la mansarde et sans doute vas-tu rire, mais j’en suis enchanté », dit-il avant de déposer un baiser sur son front comme il le faisait lorsqu’elle était enfant. L’espace d’un bref instant, tout ne fut que réconfort et paix. Puis il partit d’un pas léger, presque primesautier. Edna le regarda s’éloigner avec mélancolie. Malgré l’immense pression de son rôle, Goliath conservait sérénité et bonhomie.

Elle s’assit dans l’herbe et contempla le jardin, son jardin pour encore une nuit. Des fleurs de montagne comme les spirées y côtoyaient des glaïeuls des moissons et des roses à la fragrance intense. Lors de son arrivée, elle avait trouvé les lieux envahis de ronces et s’était mise à travailler sans relâche pour lui redonner sa splendeur. Grâce à cela, des liens s’étaient noués entre elle et certains des villageois qui lui avaient prêté main-forte pour s’occuper des fleurs. Les fresques inachevées, le jardin fragile, l’éducation à parfaire de Tamara et Lora : autant de morceaux d’elle laissés en suspens pour qui voudrait bien s’en saisir.

Que resterait-il de son œuvre une fois partie ?

Commentaires

J'ai beaucoup aimé ce chapitre :)
Les descriptions sont très belles, Goliath en impose, si haut en couleur, et les sentiments d'Edna sont parfaitement compréhensibles. J'ai juste trouvé que les derniers dialogues s'étendaient beaucoup (je veux dire, sans trop de passages narratifs pour les faire respirer), mais c'est le seul "reproche" que j'aurais à te faire. Bravo et continue comme ça !
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lundi 26 avril à 20h59
Très bon chapitre ! Tout commence à se mettre en marche, j'ai hâte de lire la suite :)
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mardi 27 avril à 10h26
Bravo Fanny pour ce nouveau chapitre ! Goliath a vraiment la classe !
Vivement la suite ;)
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jeudi 6 mai à 12h19