1

Fanny Bauchiero

dimanche 25 avril 2021

Féales Livre I - Des cendres aux cendres

Chapitre 2 - Qui sème les adieux...

Edna émergea du sommeil avec les muscles endoloris et l’esprit embrumé. Mais, au lieu du plafond, ce fut du bois lézardé par le temps qui l’accueillit ; une fois sa lettre à Yshan achevée, elle avait fermé les yeux en se promettant de ne se reposer que quelques minutes. Peine perdue, car le sommeil l’avait clouée à la chaise. Elle releva la tête, et chacune de ses vertèbres se récria. Si la position de son cristal ne l’entravait pas la plupart du temps, elle se devait tout de même d’observer certaines règles, dont celle de ne jamais dormir dans une position autre qu’allongée, ce que son corps lui signalait avec une douleur lancinante dans le côté droit. Elle massa son cou, et tenta de déterminer l’heure. À en juger par la lumière diffuse dans la pièce, il était un peu plus de sept heures.

La magicienne laissa échapper un grognement, s’étira, et croisa son reflet dans l’antique miroir posé à côté du bureau. Entre ses paupières bouffies, des éclairs rouges constellaient ses yeux, et offraient un saisissant contraste avec la froideur de ses iris gris. Aussi paradoxal que le verre dépoli, son corps révélait moult contradictions : un nez fin et retroussé au milieu de pommettes osseuses, des lèvres élégantes bordées par un menton rude et carré, des mains rustiques aux ongles délicats, de larges épaules accompagnées d’une taille inexistante, et une peau claire émaillée de taches de rousseur le tout encadré de cheveux noirs. Edna sourit à son reflet : sa physionomie l’amusait, et elle était adaptée à son travail aux champs. Sa bouche s’affaissa lorsqu’elle s’approcha de la surface réfléchissante pour y apercevoir les taches noirâtres d’humidité qui s’étendaient du plafond au mur de la chambre. Elle plissa le nez. L’odeur devenait chaque jour plus incommodante.

Elle frappa dans ses mains et entama son rituel matinal : toilette, habillement et parfum, dans l’attente du moment où Alric retirerait les glyphes du sceau. Au-dehors, elle voyait la portion hivernale du clos des défunts, entretenue et endormie. À Bruyn comme ailleurs, les morts rejoignaient la terre, et de leurs tombeaux frais jaillissaient les fleurs de naissance. Aux premiers frimas, les hellébores déploieraient leurs pétales rouges entourant un cœur couleur de soleil jusqu’au printemps. Edna savait quelle fleur elle choisirait le moment venu.

Elle déposa un peu de fragrance hespéridée au creux de ses poignets, puis s’installa dans le fauteuil miteux, son carnet à dessins sur les genoux. Sur les feuilles couraient des cerfs, des moutons, des chevaux et, au détour d’une page, les quelques créatures entrevues derrière l’autel sylvestre. Elle feuilleta rapidement son lourd carnet pour remonter le temps : maladroits et pleins de ratures, ses premiers dessins posaient les jalons de son style. D’abord observatrice de la faune, Edna avait ensuite assimilé les bases de la perspective pour commencer à insuffler de la vie dans ses traits. Ou plutôt, du mouvement. Elle s’efforçait de capturer quelques secondes de réel : le mouvement de tête d’une biche alertée par un prédateur, le balancier de la queue du chien heureux de retrouver ses maîtres, le souffle du vent dans les cheveux des enfants. Lora et Tamara se voyaient régulièrement croquées pour rendre compte de leur croissance, et elles avaient tant changé depuis leur arrivée ! Edna sourit en parcourant les pages comme autant de saisons : l’hiver passé à lutter contre poux et puces, la découverte des champs et des fermes, leur émerveillement devant le travail du forgeron, les premières leçons de magie et les nombreux crépuscules passés à regarder les cimes des montagnes avec des biscuits tout juste sortis du four.

Elle attrapa un fusain et se mit au travail. Son choix se porta sur le dessin inachevé d’une créature entr’aperçue à la lisière du domaine sylvestre : un lapin semblable en tous points à ceux qu’elle connaissait, si l’on omettait les fleurs qui parsemaient ses oreilles et la mousse sur son dos blanc. Alors qu’Edna s’appliquait sur les yeux, elle entendit la mélodie du glyphe qu’on dissipait. Un son pur et limpide qui lui évoquait le tintement du carillon. S’il n’était pour certains rien qu’un lointain soupir étouffé, il se métamorphosait pour elle en une mélodie aux accents délicats. Ni Yshan ni Goliath ne disposaient de cette sensibilité à la magie qui teintait son monde d’une beauté unique.

La porte s’ouvrit doucement, comme pour lui laisser le temps d’apprécier le chant du sort dont l’écho emplissait encore la pièce. Alric se tenait dans l’encadrement, revêtu de son armure. Il ne portait jamais son casque à l’intérieur du temple, ce qui révélait les anciennes cicatrices sur son visage rond au nez cassé.

Aussi peu loquace qu’à son habitude, il limita ses paroles au strict nécessaire et la salua avant de l’inviter à le suivre dans l’enceinte du temple. Edna rangea son matériel de dessin, sortit de ses appartements et descendit l’escalier avec la sentinelle. Charpenté et imposant, il se déplaçait pourtant avec rapidité, comme si son large corps se mouvait avec le vent.

Du fait de leur jeune âge, Tamara et Lora se levaient généralement tôt pour étudier les textes fondateurs de la magie et préparer le petit-déjeuner sous les yeux d’Alric. Les moissons leur donnaient beaucoup de travail pour ne rien gaspiller : gâteaux, biscuits, confitures et autres douceurs fruitées avaient envahi les étagères. Ce matin-là, elle fut accueillie par une bouillie d’avoine accompagnée de pommes, baies et miel, qu’elle avala sans grand enthousiasme. Si le goût ne lui donnait pas vraiment satisfaction, son estomac lui savait gré de se trouver si bien rempli. Après un baiser sur le front de chaque apprentie, la magicienne ajusta sa robe de bure, et tenta en vain de discipliner ses courts cheveux avant de se rendre à l’évidence : ils possédaient une volonté propre.

Elle poussa la porte aux gonds fatigués, et pénétra dans le cœur du temple. Aussitôt, la solennité des lieux l’enveloppa et redressa son dos. Aucune fenêtre n’ornait les murs de pierre froide, tout entiers dévoués aux peintures des priants. Au centre de la pièce, les statues des quatre encerclaient un creux dans lequel se faufilait la lumière matinale filtrée par les vitraux enchantés du plafond. À chaque période du jour correspondait un segment qui baignait le temple d’un voile tantôt chatoyant, tantôt discret. Edna posa son regard fatigué sur chaque figure sculptée. Quatre saisons, quatre domaines arcaniques, quatre grands groupes de priants.

Medeena, dame du printemps, maîtresse des enchantements, patronne des arts, drapée dans ses étoffes bourgeonnantes.

Orthion, seigneur de l’été, conjureur des esprits et patron du foyer, le front ceint des flammes du solstice.

Méruline, dame de l’automne et de la magie primordiale, patronne des paysans, drapée dans sa toilette de feuilles ocres.

Nurame, seigneur de l’hiver, maître de la guérison et patron des guerriers, les mains poudrées de givre.

Elle s’approcha du rai de lumière qui caressait le visage presque poupin de Medeena. Si serein, si rayonnant, prêt à éclore sous cette clarté d’or rose. Elle aimait plus que tout ces rares moments de solitude durant lesquels elle se perdait dans la contemplation des effigies. Quelques minutes, juste quelques minutes arrachées à Alric, à ses obligations et à son statut de mage. Un temps éphémère durant lequel rien ne la retenait, une soupape pour ne pas imploser. Comme une pelote de laine, son esprit se déplia, et roula jusqu’aux recoins enténébrés de la pièce. Plus de moissons, plus de lettres, plus de rituels ; rien que la quiétude qu’irradiaient les quatre.

Quelqu’un frappa à la grande porte du temple, et l’esprit d’Edna revint aussitôt dans la réalité : il était temps d’accueillir les villageois.

Comme avant chaque grande célébration des moissons, le lieu sacré grouilla rapidement de vie. Offrandes, prières, chants et danses : des enfants aux anciens, on venait en nombre pour rendre hommage à la déesse de l’automne, Méruline. Edna se plaça près des statues de granit et guida les prières tandis que ses apprenties menaient les visiteurs dans le clos des défunts.

Elle accomplissait ce devoir sacré depuis plus de dix ans : un chant pour chaque dieu et des remerciements pour les bonnes récoltes. Le quotidien à Bruyn tournait autour du travail de la terre et la fête des moissons y occupait une place centrale. Ce matin-là, l’ambiance était sereine : les villageois affichaient une certaine confiance tout en continuant d’honorer Méruline, par qui arrivait l’abondance. Grâce à la régularité des moissons, une douce routine s’était installée, et la bonne humeur des paysans s’en ressentait. Si le royaume prélevait toujours une très large portion du grain, la stabilité apportée par le travail d’Edna éloignait la peur des famines.

Une fois la prière du matin achevée, une partie des fidèles s’entretint d’affaires mondaines avec Edna, comme à l’accoutumée. Toutefois, elle sentait une légère tension derrière les paroles, comme un silure filant sous une eau calme. Puis, elle entendit des murmures autour d’elle, jusqu’à ce que quelqu’un la questionne sur son départ. Malgré un sentiment de contrariété montant, elle maintint son sourire. D’une voix aussi assurée que possible, Edna leur répondit sans enrober la réalité, mais tout le monde ne réagit pas de la même façon. Le ton monta dans les conversations, et une jeune femme commença à pleurer à chaudes larmes. La magicienne posa une main sur son épaule pour l’apaiser, en vain.

« Ils ne peuvent pas nous faire ça ! On n’a que vous ! » dit-elle dans un sanglot étranglé.

Avant qu’Edna puisse répondre, d’autres voix s’ajoutèrent aux plaintes. Elles étaient proches, bien trop proches. Prise dans un brouhaha courroucé, Edna leva les yeux et constata qu’elle était acculée par les villageois. Edna recula, et heurta la statue de Nurame avec son talon. Elle se mordit la lèvre pour ne pas laisser échapper un juron. Un sentiment depuis longtemps refoulé refit alors surface. Une peur viscérale et primale, qui comprimait ses membres des pieds à la tête. La jeune femme en pleurs était désormais loin dans la foule, remplacée par des hommes aux visages froissés.

« On leur parlera ! » cria l’un d’entre eux.

Edna secoua la tête, ce qui ne produisit pas le moindre effet.

« Et si on vous garde ‘vec nous ? On pourrait aménager une chambre à l’auberge… » lança un autre.

Elle leva les bras pour leur faire signe de la laisser parler, mais on discutait d’elle comme si elle n’existait pas. Un spectre dans son propre temple, à l’ectoplasme lesté de plomb, privé même de la légèreté dont les esprits pouvaient se vanter.

« Y a bien le vieux refuge abandonné dans les montagnes…

— Mais t’es encore plus bête que ton corniaud, toi ! T’as oublié ce qui pullule là-haut ?

— Alors on fait quoi ?

— On n’a qu’à chasser ceux qui viendront nous enlever Edna !

— T’es pas sérieux, on se fera tuer !

— Tu dis ça parce que t’as toujours été un lâche : quand ton fils est mort, c’est nous qui l’avons embaumé et rendu aux quatre, toi t’étais en train de te lamenter on ne sait où ! Ton propre gosse, bordel ! »

Un barrage cédait, les vieilles rancœurs engloutissaient toute parole raisonnable, et Edna demeurait inaudible. À son grand dam, les choses ne firent qu’empirer davantage, jusqu’à la foire d’empoigne. Un homme en poussa un autre au sol et seule la force combinée de trois fidèles l’empêcha de le frapper à terre. Un peu plus loin, elle vit Alric porter la main à sa hache pour intervenir. Elle l’en dissuada d’un regard. Une effusion de sang était bien la dernière chose dont elle avait besoin.

Il lui fallait agir vite. Elle plaça sa main sous sa clavicule droite et puisa dans sa magie pour amplifier sa voix. L’énergie pulsait sous ses doigts et l’imprégnait d’une sensation de pouvoir réconfortante. Du cristal tiède, sa force remonta jusqu’à son cou pour parer ses cordes vocales d’une puissance qu’elle seule détenait dans ce temple.

« Assez ! » tonna-t-elle.

Sa tessiture de soprano léger, douce et mesurée, s’était mue en un hurlement lupin, rappelant à tous ceux présents que leur nombre ne signifiait rien face à sa magie. Les gestes se suspendirent, les yeux s’étrécirent, les voix se tarirent. Edna sentit un grand nombre de regards choqués se poser sur elle. La magicienne inspira, et s’avança vers ses ouailles, toujours grisée par les bouffées de magie résiduelles dans sa gorge.

« Vous insultez les quatre en vous disputant ici ! »

Certains acquiescèrent, d’autres baissèrent la tête, et personne ne pipa mot. Elle poursuivit :

« Puisque le secret n’en est plus un : oui, je vais bientôt être rappelée par la capitale et un autre mage me remplacera ici. Je comprends votre chagrin. Néanmoins ce n’est qu’une partie du cycle : la personne qui viendra après moi aura elle aussi à cœur de vous écouter, de vous guider dans vos prières, de partager vos joies comme vos peines. Alors je vous implore de me faire honneur en montrant votre bonté au prochain résident du temple. Tamara et Lora auront elles aussi besoin de vous tous. De grâce, ne laissons pas la douleur nous aveugler. »

Un murmure parcourut l’assemblée, puis quelques maigres applaudissements se firent entendre avant que la foule ne se disperse aussi rapidement qu’elle s’était rassemblée. Certains retournèrent prier près des statues, comme si rien ne s’était passé. Ils en furent néanmoins quelques-uns qui voulurent absolument tout savoir sur son départ, mais ceux-ci étaient davantage curieux qu’inquiets. Elle se retrouva empêtrée dans des discussions sans fin sur le quand, le pourquoi et le comment jusqu’à ce que le soleil de midi inonde le temple d’une lumière dorée. Alors, tout se tut.

Réminiscence du solstice, le zénith était l’heure la plus sacrée du jour. Grâce au jeu complexe des vitraux enchantés, il peignait la pierre d’une myriade de couleurs harmonieuses. Les rayons séléniens quant à eux projetaient de pâles reflets de ce camaïeu qui rassérénait toujours Edna.

Les villageois présents se levèrent et saluèrent Edna avant de rentrer chez eux pour le déjeuner. La fête des moissons était sur toutes les langues. Prévue pour durer plusieurs jours, elle permettait au village de rayonner au sein de ce vaste duché si loin de la capitale. Edna espérait pouvoir y participer une dernière fois avant de devoir leur dire adieu à tout jamais.

Tandis qu’elle déposait les dernières offrandes aux pieds moussus de Méruline, elle ne put empêcher ses pensées de vagabonder. Qu’allait-il se passer ensuite ? Qu’adviendrait-il de ses apprenties ? Et d’elle ? Rien ne trouvait de réponse satisfaisante. Elle ignorait tout ou presque de son futur proche et cela lui tenaillait les entrailles.

Alors que les derniers villageois quittaient le temple, Lora et Tamara revenaient de leur tâche. Edna poussa un soupir de contentement bien vite interrompu par l’entrée de Gil, qui vint la saluer sommairement puis s’agenouiller auprès de la statue de Méruline. Elle renvoya les fillettes dans leurs chambres et attendit qu’il termine, impatiente et courroucée. Elle ouvrit la bouche dès qu’il releva la tête.

« Quand as-tu vendu la mèche ? Ce matin ? La nouvelle s’est répandue bien vite » demanda-t-elle sans dissimuler son agacement.

Pas surpris pour un sou, Gil se leva et soutint son regard. Les cernes grisâtres sous ses yeux bruns semblaient déterminés à cheminer jusqu’au menton.

« Bonjour Edna. Je vois que cela t’a ennuyée, puisque tu me parles sans détour. Oui, j’ai évoqué le sujet avec plusieurs personnes qui nous ont vus discuter pendant la fête. Cela pose-t-il un problème ?

— Tu sais que je n’aime pas ce genre d’annonce, surtout maintenant que la cérémonie approche.

— Eh bien c’est dommage, car vois-tu, j’ai appris il y a une heure que le notable sera là demain. Qu’étais-je censé faire, exactement ? Attendre et mettre tout le monde devant le fait accompli ? »

Le choc de la révélation la laissa coite. Du coin de l’œil, elle vit Alric lever un sourcil.

« Demain… Mais nous serons en pleins préparatifs, ce n’est pas possible. »

Gil tripotait les manches de sa vieille chemise grise, comme il le faisait lorsqu’il était irrité.

« Ils ne se soucient pas vraiment de ce genre de chose, tu sais. J’espère pour toi que tu es prête et que tu as mis tes apprenties au courant.

— Elles savent que je vais partir… un jour. Mais c’est arrivé plus vite que je le pensais.

— Et tu es toujours d’accord avec ça ?

— Avec quoi ?

— Avec ce système inique. Pourquoi devrais-tu partir alors que nous sommes heureux de t’avoir, et que tout s’est toujours bien passé ? C’est absurde et même stupide de te renvoyer, et pour quoi ? Pour qu’on fasse de toi une petite bureaucrate servile à la capitale ? C’est du gâchis ! Je le sais, et tu le sais aussi.

— Je n’ai pas la réponse, Gil. »

Il lâcha sa manche d’un geste sec, et s’emporta : « Tu n’as pas d’avis propre ? Bon sang Edna, tu ne sais pas ou tu ne veux pas avouer que tu es d’accord avec moi ? »

Cette fois, ce fut au tour de la magicienne de laisser son courroux parler pour elle. Pourquoi l’un de ses seuls amis venait-il l’accuser au lieu de l’aider dans cette épreuve ?

« Et que crois-tu qu’il se passera si vous vous opposez à mon départ, toi qui es si malin ? Tu penses que vous êtes les premiers à tenter cette folie ? Oh, ne me regarde pas comme ça, voilà comment ce brillant plan va se dérouler : ils vous demanderont poliment de me restituer et si vous vous y opposez, les sentinelles vous feront obtempérer. Crois-tu vraiment que vous aurez la moindre chance face à leurs armures enchantées, à leurs lames magiques, à leur entraînement ? Tu veux vraiment que le village soit le théâtre d’un bain de sang ? Puisque ma situation t’indigne tant, tu n’as qu’à poser toutes ces questions au mage qui est en route pour le village. La « faute » que tu essaies de m’imputer ne repose pas sur moi. »

Il maugréa. Il ne pouvait pas la contredire, mais sa colère n’était pas retombée pour autant.

« Ce que je crois c’est que tout ça t’est bien commode : tu n’as pas besoin de penser par toi-même. Tu t’es toujours réfugiée derrière les textes ou ce qui est établi pour te justifier. À croire que vous, les mages, aimez être en captivité. »

Il la dévisageait avec des yeux pleins de fureur : il dépassait les bornes et il le savait. La tentation de contrarier Gil, bien que présente, était étouffée par la volonté d’en finir, d’estomper la souffrance qui lui enserrait le thorax. Aussi n’en fit-elle rien même si cela lui coûtait ; il y avait plus important que de se laisser emporter par le chagrin et une blessure d’ego.

« Crois ce que tu veux, peu m’importe. As-tu des demandes officielles à m’adresser ?

— Non, rien. Nous nous verrons demain, j’imagine.

— Alors à demain », dit-elle en le dépassant pour aller réarranger les offrandes.

Lorsqu’il fut parti, elle aperçut Tamara et Lora qui l’observaient à la dérobée, à demi-cachées derrière Orthion. Elle ne couperait pas à une explication avec les deux fillettes. Elles semblaient troublées, elles aussi. Edna se tourna vers elles, résignée.

« Allons dans le jardin. » dit-elle avec douceur.

Lora hocha la tête, et Tamara lui prit la main pour sortir. Edna s’installa avec elles sous un chêne, et leur réexpliqua le cycle par lequel passaient les jeunes mages.

« Nous restons rarement aux mêmes endroits, ou avec les mêmes personnes : je vivais autrefois dans l’orphelinat d’une ville de l’Est, avec un autre enfant jusqu’à ce que Goliath, notre maître, vienne nous chercher, et nous avons ensuite voyagé ensemble. Il nous faisait la leçon partout : sur les routes, dans la cale d’un navire, et même alors que nous traversions un col de montagne ! Nous devons maîtriser les bases pour être prêts le jour où notre cristal commence à grandir, et que nous sommes considérés comme aptes à endosser nos premières responsabilités. Goliath m’a appris à ne pas craindre ce changement, et à supporter le poids qu’il pose sur nos épaules. C’est pour cela que je vous embête tant pour que vous reteniez bien mes enseignements : la croissance du cristal modifie un corps adolescent qui est déjà en pleine métamorphose, c’est un rite de passage délicat. J’espérais pouvoir m’occuper de vous un peu plus longtemps, mais je ne suis moi-même qu’une initiée, et cette décision ne me revient pas.

Maintenant, je vais être rappelée à la capitale pour devenir officiellement une mage, tandis qu’une autre personne va venir ici s’occuper de vous et du temple. »

Lora gardait la tête sur ses genoux, et écoutait d’un air abattu. Tamara semblait partagée entre le déni et la colère.

« Mais tu vas revenir, non ? Tu peux revenir ? » lui demanda la première.

Edna secoua la tête alors que sa gorge se serrait :«  Je ne sais pas, Lora. Probablement pas. »

Tamara explosa.

« Mais nous on n’a pas fini notre apprentissage ! Alors pourquoi tu pars ?

— Je ne l’ai pas décidé, on l’a fait pour moi. Je vais laisser tout ce qu’il faut pour que la personne après moi puisse s’occuper de vous au mieux. »

L’enfant ne l’entendait pas de cette oreille.

« Et si on ne veut pas, hein ? Moi je ne veux pas tout ça !

— Moi aussi j’ai dû me séparer d’un maître que j’aimais beaucoup, tu sais ? »

L’argument n’eut pas vraiment d’effet sur Tamara, qui fulminait. Lora, quant à elle, affichait toujours une mine résignée. Edna tenta de les rassurer, mais sans grand succès. La séparation allait être difficile, plus qu’elle ne l’avait imaginé. De guerre lasse, elle mit fin à la conversation et leur dispensa leur leçon de magie quotidienne avant de les laisser rallier le village pour profiter un peu de la compagnie des autres enfants. Âgées de huit et dix ans respectivement, elles avaient besoin de quitter l’enceinte du temple, et de jouer comme leur âge le leur permettait. D’abord récalcitrants, les habitants de Bruyn avaient petit à petit compris que les fillettes ne représentaient aucun danger à leur âge.

Edna soupira profondément, revint dans le temple, et s’agenouilla devant la statue de Méruline. Les épaules raidies par la tension et le cou douloureux, elle ferma les yeux, et croisa les mains sur sa poitrine. Même la douceur familière de sa robe de bure ne lui prodigua aucun réconfort ce jour-là.

De sa voix éraillée par le tracas, elle s’adressa à la déesse de l’automne : « Dame des moissons et du crépuscule, insufflez-moi le courage de surmonter ces épreuves. Vous qui me protégez, vous à qui je dois mon don de magie, guidez mon esprit. Et, je vous en prie, accordez également votre bénédiction à Tamara et Lora. »

Une fois sa prière achevée, elle fit brûler de l’encens, puis retourna dans ses appartements pour empaqueter ses affaires. Alric était toujours sur ses talons, silencieux et impassible. Avant de passer la porte de ses appartements, elle s’adressa à la sentinelle : « Et vous Alric, vous avez aussi un avis ? »

Il secoua légèrement la tête.

« Je veillerai sur le prochain mage comme j’ai veillé sur vous depuis votre arrivée, et ce jusqu’à ce que les quatre me rappellent à leurs côtés.

— Souhaitons qu’ils vous oublient pour quelques temps.

— Merci, madame. »

Elle lui sourit, et ferma la porte.

Au fil des treize années passées à Bruyn, elle avait accumulé beaucoup d’objets : livres, babioles offertes par les villageois, broderies, encens, et bijoux. Edna s’assit sur son lit et dressa mentalement la liste de ce qu’elle pourrait emporter ; procéder par élimination serait plus simple. Certains de ses vieux vêtements iraient à Tamara d’ici quelques années. Lora aimait coudre, et elles auraient bientôt besoin de livres un peu plus avancés sur la magie. Au moment de trier sa coiffeuse, elle choisit de n’emporter qu’une petite broche offerte lors de la première bonne récolte. Une gerbe d’épis, accrochée à sa poitrine pour lui rappeler le début d’une longue suite de succès.

Lorsqu’elle eut terminé, le crépuscule tombait sur Bruyn. Elle salua les statues des dieux et sortit du temple pour s’enfoncer dans le village, à la recherche de ses apprenties. Chaque pas lui rappelait l’inexorabilité de son départ, à mesure que les souvenirs défilaient dans son esprit. Les deux enfants jouaient sur la place du village. Elles adressèrent un sourire empreint de tristesse à Edna, qui s’adossa à un mur et les laissa s’amuser encore un peu. Alors qu’elle sinuait dans le dédale de ses pensées, elle entendit un claquement de sabots. Les autres villageois l’avaient aussi remarqué car les enfants se dispersèrent et le forgeron s’approcha de l’entrée du village, une lame à la main.

La silhouette d’un cavalier se devinait entre les porte de bois. L’homme descendit péniblement de sa monture et s’approcha de la petite place en marchant avec lenteur. À contre-jour, elle ne le reconnut pas jusqu’à ce qu’elle entende le heurt de sa canne sur le sol. Arrivé à quelques pas d’elle, il retira sa capuche, laissant apparaître son crâne chauve parcouru de motifs complexes gravés à même la peau. Edna eut un hoquet de surprise. C’était un mage de grande taille, à la peau noire et aux yeux bruns, vêtu d’une robe violette constellée d’étoiles mouvantes.

Goliath.

Commentaires

Mais que fait donc Goliath ici, la veille de son départ ? Mystérieux tout ça !
 0
dimanche 25 avril à 10h10