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Fanny Bauchiero

vendredi 26 février 2021

Féales Livre I - Des cendres aux cendres

Chapitre 1 - Lettres

À Ordalie, an 856, le 15 du mois de la terre

Ma chère Edna,

J’espère que cette lettre te trouvera en excellente forme.

Alors que les semaines s’écoulent, nos retrouvailles approchent à grands pas. Tu n’imagines pas combien je suis heureux à l’idée d’enfin te revoir. Tant de temps s’est écoulé depuis notre séparation : treize ans ! J’ai toujours du mal à le croire.

Je me demande à quoi tu ressembles désormais et j’ai hâte que tu me racontes ta vie dans ce village, avec des tumultes que je sais bien différents des miens. Je sais que tes premières années ici furent difficiles, mais nul doute que tes tourments sont maintenant loin derrière toi.

Quant à moi, le quotidien à la capitale me lasse : si les choses changent au fil des ans, c’est avec une insupportable lenteur. Au palais, les chambres n’arrêtent pas de se quereller, et le prince régent utilise son droit de veto sur presque tous les projets de loi. Je crois qu’il n’aime pas que la guerre soit terminée : après tout, il en était l’un des plus fervents partisans. Pour ne rien arranger, un nouvel assassinat survenu le mois dernier a ébranlé le conseil de la magie, ce qui n’a pas manqué de raviver des souvenirs douloureux en plus d’instiller une atmosphère de peur chez nos pairs. Mais je m’égare.

Je t’avais parlé de mon jeune apprenti dans mes lettres précédentes : eh bien sache qu’il n’en finit plus de m’étonner. Cet enfant est absolument brillant, bien plus que je ne l’étais à son âge. Il apprend vite, s’intéresse à tout, et la pertinence de ses questions me surprend autant qu’elle m’enchante. Je comprends mieux l’attachement que tu éprouves envers les fillettes qui t’ont été confiées. Avoir l’opportunité de transmettre nos connaissances se révèle grisant et chaque jour m’apporte de nouvelles découvertes.

Hélas, ce garçon a tout comme nous vécu une enfance rude et il en garde une certaine méfiance à l’égard des adultes. Je ne saurais lui en vouloir : notre comportement en tant qu’apprentis n’était pas ce qu’on pourrait qualifier d’exemplaire, à ceci près que lui n’a pas encore mordu son instructeur jusqu’au sang. J’ose espérer que cela n’arrivera pas.

Goliath passe souvent me voir ces jours-ci et il ne tarit pas d’éloges à ton sujet. Il m’a d’ailleurs chargé de t’informer qu’un dignitaire sera très prochainement envoyé pour te relever de tes fonctions à Bruyn et préparer ta future carrière ici. J’ai réussi à cuisiner suffisamment notre cher mentor pour qu’il me confie qu’un poste prestigieux t’attend, ce qui ne serait que mérité après tes excellents résultats. Nous fêterons cela comme il se doit lorsque tu seras arrivée : mes amis ont hâte de te rencontrer, et je suis certain que tu te plairas à Ordalie.

Je t’embrasse, ma sœur, en espérant te voir très bientôt.

Yshan

***

D’une invariable régularité, l’exécution du rituel offrait à Edna une quiétude bienvenue quoi qu’éphémère, et son être s’y diluait avec délice. Sous son regard, les deux enfants s’approchèrent de l’autel sylvestre pour déposer les offrandes de leurs mains tremblantes. D’abord la nourriture : des fruits frais, du pain et des biscuits. Puis la boisson : du sirop de sureau. Enfin, les présents : des poupées de chiffon pour représenter les habitants du village. Il convenait de respecter un ordre et des dispositions précises au risque de se voir opposer un refus suivi d’un châtiment. Or, personne ne souhaitait déplaire aux esprits des bois. Ainsi revenait-elle après chaque nouvelle lune pour rejouer la même scène. Que la terre tremble, que les cieux se déchirent ou que la grêle fende les crânes, le rendez-vous était honoré.

Une fois l’opération terminée, Edna entonna la prière. Au glissement des mots sur sa langue, la sylve s’emplit de craquements qu’accompagnait le sifflement du vent.

Ô créatures enchantées,
Puissent ces modestes offrandes
Apaiser les feux de vos cœurs.
Que le cercle sacré des fleurs
Veille à jamais sur cette lande
Où nous ne saurions pénétrer.

De légers bruissements de feuilles se firent entendre dans la clairière, ainsi que des éclats de rire presque étouffés par le chant du vent. Toutefois, nul être ne daigna se manifester. La magicienne rappela ses apprenties près d’elle et remit à chacune une gerbe de jonquilles. Les fillettes partirent de chaque côté de l’autel et esquissèrent un cercle avec les fleurs aux longs pétales jaunes avant d’entonner le poème l’une après l’autre. À nouveau, la forêt parut chuchoter tout autour. Edna avait l’intuition que les créatures se trouvaient près d’elles, en train d’observer soigneusement la conduite du rituel. Une fois le cercle complété, elle s’avança et s’arrêta juste avant que ses pieds ne touchent les fleurs posées dans l’herbe. Pour clore la cérémonie, elle leva les bras au-dessus de sa tête, répéta une troisième fois la prière et s’éloigna de six pas. Les voix se firent plus fortes, plus proches, presque stridentes, tandis que des taches d’ombres mouchetaient son camp de vision. Puis le silence enveloppa l’entrée du domaine où verdissait l’herbe, alors que celle sous les pieds d’Edna se paraît des teintes orangées typiques du flétrissement automnal. Le miroir tendu entre les deux mondes renvoyait à chacun le reflet futur de l’autre.

La magicienne soupira tout en étirant son dos ; un cycle de plus. Lora, la plus jeune des deux apprenties, maugréa : « Les dames des bois ne sont pas venues cette fois non plus…

— Elles se sont cependant manifestées. L’as-tu ressenti ? » questionna Edna.

Elle se concentra, ses doigts fins repliés sous son menton.

« Je crois… C’était comme si quelqu’un me murmurait à l’oreille, sauf que je n’ai pas compris ce qu’on me disait.

— Tu as de la chance, moi je n’ai encore rien entendu », commenta Tamara.

Edna sourit à la jeune apprentie et prit sa main dans la sienne. « Percevoir les êtres magiques est souvent le résultat d’une prédisposition, mais nous t’entraînerons à affiner tes sens. Hâtons-nous maintenant : Alric attend.

— Tu parles, il doit encore ronfler sous un arbre ! » objecta Tamara.

Lora pouffa, mais Edna fronça les sourcils avant de reprendre l’enfant : « Ce ne sont pas des mots que je souhaite entendre ici, ni devant lui. », lui rappela la magicienne.

Tamara s’entêta : « Pourquoi faire ? Il ne répondrait pas de toute façon, puisqu’il ne dit jamais rien ! Il ne fait que… nous suivre, partout, tout le temps.

— Il est dans son caractère de se faire oublier, tout comme il est dans le tien de me poser des questions parfois compliquées, mais toujours intéressantes. Comprends-tu ce que j’essaie de te dire ? »

Tamara baissa la tête, un peu penaude, avant de s’excuser.

Edna lui tapota l’épaule puis les emmena loin de l’autel. Peu de villageois s’aventuraient au-delà des sous-bois et ce jour-là ne dérogeait pas à la règle : nulle âme en vue, et seuls les bruits de la faune témoignaient d’une quelconque vie. Une sensation désagréable ne quittait pas Edna, comme si chaque arbre l’observait à la dérobée grâce à de minuscules yeux cachés dans sa mousse, une perspective qui parsema sa peau de frissons. Avec douceur, elle frictionna son bras pour contenir le désir pressant de s’ébrouer et chasser ce malaise hors d’elle. Une telle attitude ne seyait pas à ce qu’elle incarnait.

Comme pour contredire Tamara, Alric lisait un mince volume à l’ombre d’un chêne lorsqu’elles émergèrent de la forêt. Trapu, le crâne chauve et la barbe épaisse, il n’aurait pas pu être plus éloigné d’un noble chevalier des contes populaires. Et pourtant, il portait son armure avec une fierté presque déstabilisante. Depuis les piques sur son casque jusqu’à la pointe de ses bottes en passant par sa brigandine, ses gantelets, sa masse d’armes et son lourd bouclier de bois, il inspirait crainte et révérence aux autochtones. Alric, qui occupait à la fois le rôle de sentinelle et de geôlier. Il rangea son livre en les entendant arriver et se leva, son visage figé dans une perpétuelle expression sérieuse. Fidèle à lui-même, il ne pipa mot et les escorta de son pas lent et par trop régulier qui produisait une musique de fond inquiétante.

Désormais hors de la forêt, il incombait à Edna de recomposer sa façade selon ses trois préceptes : tempérance, sagesse, piété. Une action bien plus simple une fois libérée de l’air poisseux des bois. Fraîchement moissonnés, les champs d’orge prenaient une allure de lande désolée, sous l’ombre des nuages balayés par une brise vespérale descendue des montagnes. Tenant chacune des apprenties par la main, Edna s’avança vers un imposant bâtiment d’où émanaient clameurs, rires et applaudissements. Cette bâtisse, la plus grande ferme du village, couvrait tout le chemin de terre de son ombre. Accompagnées du sempiternel cliquetis métallique d’Alric, elles rallièrent le porche, où on les accueillit avec ferveur. Réunis au complet pour l’occasion, les paysans festoyaient en compagnie de figures notables comme l’apothicaire, le forgeron ou encore le guérisseur. Une poignée de soldats venue de la garnison du village voisin était aussi de la partie. Malgré la grande taille de la ferme, la soixantaine de personnes rassemblées ne pouvait tenir à l’intérieur, aussi les célébrations prenaient-elles en partie place dans le jardin. On remarqua très vite les quatre arrivants.

« C’est notre mage, notre Edna ! », cria l’un des fêtards, un berger au visage parcheminé qu’elle connaissait de longue date.

Elle le salua avec un large sourire tandis que les fillettes faisaient de même. « Bonsoir. Pouvez-vous faire de la place à ces demoiselles ? » lança-t-elle d’un ton enjoué. Ils lui désignèrent un attroupement d’enfants près d’une mare, auquel Tamara et Lora se mêlèrent avec joie. À la suite du berger, elle entra dans la grande salle à manger au plafond haut et se joignit aux discussions autour de la longue table centrale. Alric prit place non loin, sans la quitter des yeux, comme à l’accoutumée. Une fois les derniers ragots connus, la magicienne s’enquit de l’état des récoltes : « J’imagine qu’il y a eu de bonnes nouvelles ?

— Et comment ! On a encore fait une belle moisson. Le maire est ravi, le commerce marche bien, et on n’est pas emmerdés par toutes les rixes de la frontière nord. Méruline t’a bénie quand t’es née : tu ne nous apportes que de bonnes choses depuis que t’es là ! », répondit l’un des paysans. Les autres acquiescèrent vivement tout en levant leur chope.

« Je suis certaine que ces louanges honorent la déesse. Cependant, vous n’oublierez pas d’inclure l’ensemble des quatre dans vos prières du soir, n’est-ce pas ? demanda-t-elle avec un sourire.

— Évidemment ! cria-t-il.

— On ne voudrait pas les froisser, surtout pas en ce moment ! ajouta un autre.

— Alors tout va bien.

— Mais parlons d’aut’ chose… On vous sert à boire ? Il nous reste du cidre de l’an dernier : on a mis le nouveau en fût hier. Ou peut-être du vin ? Ou de la gnôle ? »

Après une brève réflexion, Edna jeta son dévolu sur le cidre. Épais de corps, frais et un brin amer, il surprenait bien des voyageurs habitués à des variantes plus sucrées. Une fois ses lèvres trempées dans le breuvage ambré, les conversations reprirent. Arrivée comme une étrangère, elle comptait désormais comme l’une des leurs et savourait ces instants festifs avec eux, ces gens aux personnalités colorées qu’elle considérait comme sa famille. Ceux qu’il lui faudrait bientôt quitter.

Âgée de tout juste quatorze ans lors de son arrivée, affectée à Bruyn pour remplacer la magicienne précédente au pied levé, elle avait dû faire ses preuves immédiatement. Son sentiment prédominant à cette époque avait été la peur d’échouer. Sans aucune idée de ce qui l’attendait et flanquée d’Alric qui ne lui parlait jamais, Edna s’était forgée seule dans l’adversité. Mue par la terreur, le poids de ses nouvelles responsabilités et le regard inquisiteur des autochtones, elle avait investi toutes ses forces dans sa mission. Durant sa première année, le travail aux champs monopolisait ses journées : à genoux dans la terre battue, elle s’assurait encore et encore que sa magie ne corrompait pas la terre, que les graines germaient et que le givre ne pourrait pas étouffer la fragile vie en éclosion. Ses mains encroûtées peinaient à tenir les couverts, elle sanglotait au moindre moment de solitude, et chaque nuit elle rêvait qu’on l’enterrait vivante.

Edna chassa ces ruminations et se concentra sur les discussions autour d’elle. Les villageois abordaient maintenant les préparatifs en cours pour la vraie grande fête des moissons prévue deux semaines plus tard. Ils rivalisaient d’idées et surtout de vantardise pour décrire ce qu’ils présenteraient : bêtes, nouveaux outils et spécialités locales.

Un peu plus tard dans la soirée et tandis que l’alcool peignait de rose les joues d’Edna, le maire se joignit à eux. Grand homme sec, dégarni et balafré, il compensait son allure peu engageante par sa réelle bonté à l’égard des citoyens. Après avoir salué les fêtards, il attrapa une chaise et s’installa près d’Edna, qui remarqua aussitôt la tension qui contractait sa mâchoire. Il hésita avant de parler, sa paupière gauche agitée de minuscules soubresauts, puis se lança : « On m’a averti qu’un mage se serait récemment présenté au chef-lieu avec l’ordre de venir ici pour… organiser ta relève. Tu le savais ?

— Mon frère m’a envoyé une lettre le mois dernier. La nouvelle ne m’a pas surprise : après tout, je suis ici depuis treize ans. C’est beaucoup. Je ne suis pas ravie à l’idée de partir, mais… ce sont les règles. »

Il fronça les sourcils et reprit une gorgée de cidre.

« Et on ne peut pas intervenir en ta faveur ? Demander à ce que tu restes de manière permanente ? Tu nous as beaucoup aidés au fil des ans et les gens t’apprécient vraiment. On ne veut pas que tu t’en ailles. Et les enfants non plus.

— Gil, elles sont mes apprenties, pas mes filles ni mes sœurs. J’ai connu cette séparation et je m’en suis remise : elles feront de même. Les initiés s’en vont au bout de dix ans tout au plus, or je suis toujours ici. Tous ceux qui ont commencé en même temps que moi sont des mages accomplis. »

Il finit sa chope et la regarda avec confusion. « Et ça te satisfait ?

— Quoi donc ?

— De tout abandonner du jour au lendemain ? De t’en aller parce que c’est ce qui est attendu de toi ? De faire une croix sur nous tous ? À t’entendre, c’est le cours normal des choses.

— C’est le cas : les initiés ne sont affectés que temporairement. »

Edna tapota doucement sur le bois de la table pour dissiper sa gêne grandissante ; mentir à un ami ne lui procurait aucune joie. Gil baissa la tête, se frotta les yeux, et grommela.

« Tu n’as même pas répondu à ma question… soit. Je vois que tu as fait ton choix.

— Non, j’accepte simplement ce qui est : lorsque je suis arrivée, vous saviez que ce ne serait pas permanent, n’est-ce pas ? Tu étais encore forgeron à cette époque, d’ailleurs.

— Je sais bien, mais quel gâchis.

— Je ne suis pas d’accord, et je te trouve bien défaitiste : le mage qui me remplacera sera peut-être meilleur. Le changement n’est pas une mauvaise chose. »

Sa bouche se crispa avant de s’affaisser dans un rictus triste.

« Tu en es vraiment convaincue ?

— Bien sûr.

— Alors je n’ai rien à y redire, j’espère seulement que tu n’auras pas de regret. »

Edna le regarda se mêler à une autre discussion et porta de nouveau ses lèvres à la chope de bois. La sollicitude de Gil était touchante, mais inutile. Qu’elle le veuille ou non, elle allait devoir partir. Autant s’y résoudre, malgré ce que hurlait la petite voix étouffée au fond de sa tête.

Elle se leva et rejoignit les villageois en train de danser à l’extérieur ; l’air frais allégerait sûrement ses tourments. Hélas et alors même que ses membres endoloris la suppliaient de se reposer, son cœur ne trouva aucune paix. De guerre lasse, Edna se rendit à la petite mare : minuit s’éloignait, elle devait rentrer. Une ribambelle de bambins folâtrait toujours dans l’herbe, insensibles à la fatigue.

La première célébration après les récoltes prenait toujours place dans cette ferme ; les suivantes, plus officielles, se déroulaient dans la capitale du duché avec les notables du coin. Alors qu’elle cherchait ses apprenties des yeux, Edna aperçut Tamara à demi assoupie contre un rocher. Lora lui caressait les cheveux tout en bavardant avec une fillette à la robe couverte de broderies florales. Elle salua les paysans ainsi que Gil tandis qu’Alric se levait. Le maire lui adressa un regard dont elle n’aurait su dire s’il suintait davantage la tristesse ou le ressentiment.

Le bruit de la fête s’étiola à mesure qu’elles s’éloignaient, puis s’évanouit. Ne restait que le pas régulier d’Alric derrière elles tel un sinistre métronome. Tamara n’en finissait plus de bâiller à s’en décrocher la mâchoire. Elle tourna la tête vers la sentinelle et lui demanda :

« Tu n’es jamais fatigué, toi ?

— Jamais, petite », confirma-t-il de sa voix calme.

Elle lui adressa un regard songeur, avant de laisser échapper un nouveau bâillement. Le quatuor traversa le village d’un pas calme ; si le danger demeurait toujours présent, les attaques de bandits se raréfiaient après l’été. Edna observait chaque bâtiment avec attention. La demeure cossue de l’apothicaire à l’enseigne fraîchement repeinte et dont s’échappaient de délicats effluves floraux. La forge rudement mise à contribution pour fabriquer, réparer, et ajuster les outils des paysans. L’auberge, lieu de convergence pour les villageois, où les murs écoutaient les secrets depuis des décennies. Et la bicoque du guérisseur, dans laquelle Edna bénissait les nourrissons ou consignait par écrit les dernières volontés d’un mourant. Chaque toit abritait de précieux souvenirs glanés au fil des ans, dont le poids s’accumulait au creux de sa poitrine. Drapée dans l’obscurité et le silence, Bruyn n’en perdait pas pour autant son charme ; autrefois minuscule hameau de bergers cerclé de terres cultivables, il s’était développé à l’ombre des guerres, croissant lentement et avec assurance. Depuis quelques décennies, il jouissait d’une belle réputation pour la qualité de son grain, de ses fruits et de ses bêtes. Malgré cette expansion, le cœur de Bruyn demeurait proche des champs, et seul le temple la séparait de l’entrée de la forêt.

Une fois sortie de l’enceinte du village, Edna l’aperçut : enclavé à l’orée des sous-bois, il déployait sa silhouette charpentée fermement ancrée dans la terre. De par sa forme, le temple lui évoquait un fidèle en train de prier à genoux, ses deux avant-bras tendus sur le sol, et son dos peuplé par la mousse. Lieu de prière, de vie et de magie, leur maison et sa prison.

Contractés depuis sa discussion avec Gil, les muscles de son dos lui rendirent la montée des escaliers plus difficile que d’habitude : chaque pas lui coûtait, et un sentiment de mal-être diffus agitait ses membres. Ses phalanges la piquaient, sa gorge se nouait, et un frisson glacé escaladait chacune de ses vertèbres. Une fois en haut des marches, Edna consacra quelques instants à reprendre le contrôle de son corps ; encore une dizaine de minutes avant de pouvoir lâcher prise. Le visage à nouveau serein, elle aida les fillettes à se coucher avant de se retrancher dans ses quartiers. Alric l’escorta et scella la pièce comme le voulait l’usage ; tout magicien résidait dans des appartements hermétiquement fermés. Modeste et rustique, cette partie du temple lui permettait de se retirer du monde, au calme. Néanmoins, l’esprit d’Edna demeurait agité. Dès qu’elle ouvrit la porte, elle la vit : la lettre élégamment écrite d’Yshan, posée sur son bureau. Depuis sa réception, elle peinait à dormir : le simple fait de la regarder lui tordait l’estomac. Et ce soir, toutes ses digues ployaient. En dépit de tous ses beaux discours, elle ne voulait pas partir.

Isolée du monde, dépossédée de tout, elle redevenait une simple mage dévorée par ses troubles. Tout son corps commença à trembler sans qu’elle puisse s’arrêter. Les fourmillements, d’abord présents dans ses doigts, remontèrent le long de ses membres jusqu’à ce qu’elle se mette à haleter. Elle s’appuya contre un mur pour tenir debout tandis que son cœur s’emballait et que la sueur perlait à son front. Les soubresauts arrivèrent ensuite, accompagnés d’une cohorte de hoquets. Edna tenta de se déplacer jusqu’à son lit, mais ses jambes refusèrent de la porter plus loin et elle vacilla avant de tomber au sol. La pièce au plafond bas lui parut tout près de l’ensevelir. Pendant un temps qui lui sembla interminable, il n’y eut plus rien d’autre que des larmes, des cris étranglés et des spasmes. Elle ne contrôlait plus rien, ne pouvait plus bouger, l’esprit à la fois plein d’angoisses et totalement vide de pensées. Ses doigts couraient sur le sol froid comme les pattes d’une araignée alors que tout devenait flou, et que le goût du cidre sur sa langue lui rappelait la joie éprouvée pendant la soirée, un bonheur éphémère déjà disparu. Elle n’entendait plus que son propre cœur battre à ses tempes, accompagné par ses halètements désespérés. Si ce n’était pas sa première crise, celle-ci avait la force d’un séisme.

Puis, sa respiration ralentit à nouveau, son corps cessa de s’agiter, et les larmes se tarirent.

Lorsqu’elle put enfin se relever, le monde tournait encore autour d’elle, lentement, inexorablement. Elle parvint à ramper jusqu’à son lit, sur lequel elle se hissa avec peine. Instinctivement, sa main se porta au-dessus de ce qui aurait dû être son sein droit, là où son cristal, la source de sa magie, avait percé sa peau pour sortir. Depuis lors, sa poitrine était devenue un champ de cicatrices violettes et boursouflées de toutes tailles et épaisseurs, qui partaient de la hanche et remontaient jusqu’à clavicule. Tel était le lot de tous les mages, elle le savait et pourtant elle ne s’était jamais vraiment faite à cette transformation. Lorsqu’elle porta ses doigts à la surface tiède et dure de son cristal, elle le sentit pulser doucement, comme un second battement de cœur. Sa couleur oscillait entre un rose orangé et un rouge sombre et parsemé d’éclats noirs.

Lentement, la pièce s’immobilisa. Toutefois, Edna n’était plus capable de s’endormir  ; mille pensées se bousculaient désormais dans sa tête, toutes en lien avec la missive de son frère. Elle se releva avec force râles et s’installa à son bureau. Armée d’une plume, d’un encrier et d’un bout de parchemin, elle commença à écrire sa réponse : il lui fallut recommencer plusieurs fois avant d’arriver à une version satisfaisante.

L’aube pointait lorsqu’elle reposa sa plume.

***

À Bruyn, an 856, le 24 du mois des récoltes

Mon cher frère,

Merci pour ta lettre. Comme tu le sais, recevoir ces fragments de ta vie et de ton affection apaise toujours mon cœur.

La vie est douce ici, comme à l’accoutumée. Les récoltes ont été abondantes et par conséquent, les autochtones viennent prier au temple. Je suis certaine que les dieux sont heureux par tant de chants et de louanges.

S’il est indéniable que Bruyn me manquera, je ne doute pas que les choses reprendront vite leur cours. J’attends le jour où nous serons réunis avec Goliath. La chaleur de sa voix me manque tant.

Je t’embrasse.

Edna.

Commentaires

Eh bah ! Cet univers me semble bien intéressant. Je suis un peu triste de savoir que Lora et Tamara ne suivront pas Edna à la capitale, pauvres fillettes :(
J'ai beaucoup aimé la description du cristal, je ne visualisais pas ça du tout !

Bravo pour ta première publication, you did it!
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vendredi 26 février à 10h02
Quel début ! Tu plantes déjà le monde, sans trop en dire, suffisamment pour qu'on s'y projette et pour commencer à dessiner l'intrigue. J'ai hâte de lire la suite !
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lundi 8 mars à 10h26
Un début vraiment prometteur. J'aime beaucoup ton style d'écriture, ta description notamment sur la crise d'Edna. J'ai hâte de lire la suite !
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samedi 27 mars à 11h59