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Antoine Bombrun

dimanche 16 août 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre neuvième

L’enseigne passa la porte de la demeure d’Emilphas et plongea dans l’ombre. En face de lui, il devinait deux silhouettes assises.

Le grand prêtre rouge habitait le plus vaste foyer de Geraint. En bois et en torchis, comme tous les autres de la ville, mais d’une dimension bien plus importante. La pièce dans laquelle il recevait mesurait à elle seule la taille d’une bicoque. Après quelques secondes, l’homme d’armes s’accoutuma à la pénombre et vit ses interlocuteurs avec plus de précision.

Le grand prêtre pencha sa carcasse en avant. Ses yeux bleus étincelèrent lorsqu’il s’adressa au garde qui venait faire son rapport :

« Je vous écoute, enseigne. Quelles informations m’apportez-vous ? »

Le fantassin déglutit difficilement. Il était loin de sa première fois, mais ôter sa cuirasse et déposer ses armes pour pénétrer dans la demeure du grand prêtre lui laissait toujours une drôle d’impression. Il se sentait nu comme un ver, exposé sans défense au grand serpent écarlate dans sa tanière sombre. Ce qui le dérangeait encore plus, c’était la teneur de la nouvelle qu’il apportait. Elle était franchement mauvaise, et il craignait la réaction de son supérieur.

Avant de répondre, le garde jeta un coup d’œil à l’homme qui siégeait à droite du grand prêtre. Cette simple vision suffit à le ragaillardir. Ansfrid, le vermeil lieutenant, incarnait la joie et le bonheur de vivre. Le Créateur lui avait gravé un sourire sur la bouche et creusé les yeux de fossettes rieuses. Le reste de ses traits disparaissait sous ce masque allègre. Ne transpiraient ni son petit nez, ni son crâne un peu rond, pas plus que la ride qui lui barrait le menton.

Le garde prit une profonde inspiration et commença :

« L’opération s’est soldée par un échec. Nos troupes ont pénétré les quartiers pauvres comme une lame chauffée dans du beurre. Les venelles se sont emplies de soldat, mais il n’y avait pas de trace des rebelles. Soudain, alors que nous avions débouché sur une petite place, des dizaines de gamins ont jailli d’une ruelle. Ils portaient des javelines à la pointe desquelles étaient fichés les crânes de nos soldats. »

En entendant cela, le grand prêtre Emilphas se renfrogna un peu, mais ne pipa mot. Le garde hésita une seconde, puis continua :

« Les gamins se sont mis à galoper autour des troupes. Ils gueulaient et balançaient leurs bâtons. Une des têtes, mal fixée, s’est décrochée et a roulé jusqu’à nous. Les lieutenants ont retenu leurs troupes de la voix, mais le mal était fait. La horde des rebelles est apparue par une ruelle opposée. Tous les fantassins étaient obnubilés par les gosses et on ne les a pas entendus arriver. Les insurgés sont parvenus à nous déborder. Il en arrivait de partout, ils dégringolaient des toits ou jaillissaient des maisons. Le corps à corps a été immédiat, ce qui nous a privés de la possibilité d’utiliser nos archers. Les rebelles étaient des centaines et la place en a été remplie. Dans les venelles aussi les combats faisaient rage : on était attendu. Je le sais, car des dizaines de femmes se tenaient sur les toits et nous balançaient des pierres. Les lieutenants ont… »

Le grand prêtre éleva une griffe vénérable et l’enseigne se tut immédiatement. Emilphas articula d’une voix glacée :

« Combien de survivants ? »

Le garde bredouilla :

« Et bien, nous avons plus de cent pertes à déplorer, ce qui fait que… »

Emilphas fit chuinter l’air entre ses lèvres, plongeant son interlocuteur dans le silence, puis il reposa sa question. Sa voix n’était plus qu’un murmure, un souffle impitoyable :

« Combien de survivants ?

— Deux-cents, guère plus. »

Emilphas hocha la tête et clôt la discussion d’un petit geste de la main. Le vermeil lieutenant bondit de son siège, rayonnant, et mit le bras sur l’épaule de l’enseigne pour la raccompagner dehors. Le soldat se laissa d’abord entraîner, puis il résista. Il se retourna vers le grand prêtre et chevrota :

« Je… J’ai encore quelque chose à vous dire. »

Emilphas tourna son nez de rapace vers le jeune homme. Comme l’enseigne ne disait rien, le vermeil lieutenant s’écria d’une voix de fausset :

« Et bien, nous attendons !

— En revenant de l’expédition, une jeune femme est venue à nous. C’est une nourrice du nom d’Esselt. Elle dit posséder des informations qui pourraient vous intéresser. J’ai pris la liberté de l’emmener avec moi. »

Le vermeil lieutenant s’enquit, le bras toujours posé sur l’épaule du garde :

« Vous l’avez fouillée ? Vous êtes bien sûr qu’elle ne possède pas d’arme et n’a pas pour ambition d’attenter à la vie de notre grand prêtre ?

— Nous avons pris toutes les précautions qui s’imposaient, mon lieutenant.

— Dans ce cas, faites-la venir. »

L’enseigne s’enfuit sans demander son reste. Il sentait dégouliner sur son échine les vestiges glacés d’une bonne suée.

Quelques instants plus tard, le grand prêtre et son vermeil lieutenant recevaient une jeune paysanne. La femme portait, entre ses taches de rousseur, le rouge de la timidité. Drapée dans une robe miteuse, elle s’inclina profondément.

Emilphas n’attendit pas qu’elle se fût redressée pour déplier sa carcasse. Il s’avança vers elle pour la dominer ; la regarda de haut, puis murmura :

« Vous dites avoir des informations pour moi. »

La jeune femme s’empourpra plus encore. Le clerc se tenait si proche d’elle qu’elle ne pouvait se relever, elle parla donc à genoux, la tête dressée vers le grand prêtre.

« En effet. J’étais présente aux débuts de la rébellion. Je peux tout vous raconter. »

Emilphas pétarada d’un ricanement froid :

« Vous croyez que cela m’intéresse ? Peu m’importe la manière dont cette infection a débuté. Comme toutes les contagions, j’imagine, par le pourrissement d’un membre malade. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont je pourrai la guérir. En médecine, nous utilisons un principe appelé la saignée. Il s’agit d’évacuer le sang contaminé et les humeurs malsaines. Je pense mettre en place la même méthode, ici, le tout est de savoir à quel endroit inciser… »

Emilphas se retourna et alla se rasseoir. Il dégaina le poignard qui pendait à sa ceinture et en passa la lame sur ses doigts.

« Je possède les outils, avez-vous connaissance du lieu où je puis trouver le mal ? »

Esselt se redressa en hochant la tête. Elle avait pâli, mais sa voix ne trembla pas lorsqu’elle répondit :

« Je peux vous l’indiquer, oui. Mais je puis faire bien plus. »

Le vermeil lieutenant poussa un petit cri de joie avant de se reprendre.

« Allez-y, nourrice Esselt, je vous en prie.

— Après leur victoire du premier soir, les rebelles ont cessé leur avancée dans la cité. Je crois qu’ils ont compris que la victoire ne serait pas facile et qu’ils ont préféré rester dans les quartiers pauvres. Leur meneur, Estenius Penderix, est un jeune ambitieux. Dans son enfance, ses parents ont mené une révolte contre votre personne. Vous les avez fait exécuter pour l’exemple. Depuis, Estenius attend sa vengeance. Il y pense dans l’ombre, il en rêve la nuit, il chuchote à son propos le jour… »

Emilphas interrompit la nourrice d’une voix rude :

« Et c’est ce cul-terreux qui a réussi à détruire une de mes cohortes ? Qui a organisé la contre-offensive dans les quartiers pauvres ce matin même ? »

Esselt hocha la tête :

« Il est plus malin que vous ne semblez le penser. Je le connais un peu ; j’ai habité dans la même rue que lui pendant toute son enfance. Le gamin est un trouillard. Depuis toujours, lorsqu’il jouait avec les autres, il avait trop peur pour se mettre en avant. Alors il restait à l’arrière et manipulait les autres. Il pouvait retourner un gosse contre sa propre équipe, mais lui ne se mouillait jamais. On ne le voyait jamais dans les mauvais coups, mais on y sentait toujours sa présence. Il les préparait de loin et regardait les autres les réaliser. Dans cette révolte, il ne peut rester caché ; mais jamais vous ne le verrez au premier rang.

— Et le grand gaillard à la barbe fournie que l’on voit toujours à côté de lui. Je ne connais pas son nom. Quelle est sa fonction dans la révolte ?

— L’homme de main. La brute sans cervelle. C’est lui qui montre le courage dont Estenius est incapable de faire preuve. »

Ce fut au tour d’Emilphas de hocher la tête. Le vermeil lieutenant, lèvres retroussées, dents étincelantes, prenait note de tout ce qui se disait. Esselt continua :

« Ces deux derniers jours, Estenius a écumé les quartiers pauvres. Il y a rassemblé une flopée de mécontents et d’insatisfaits. Des pauvres et des malades, des hommes qui n’ont plus rien à perdre ! Il a fait évacuer les villageois qui refusaient de s’allier à lui. Tout un troupeau a donc quitté la cité pour se réfugier dans les faubourgs. Bien sûr, quelques-uns ont essayé de s’opposer aux rebelles, des paysans, mais aussi des soldats. Estenius les a massacrés. Il se montre cruel envers tous ceux qui vont à son encontre. Il hurle que cette férocité n’a d’égale que celle, je m’excuse pour le terme, du grand prêtre sanglant. Il décapite ses ennemis et plante leurs têtes sur des piques. Quant aux corps, on ne les revoit jamais… »

Le grand prêtre s’impatientait. Il remua ses doigts osseux et demanda :

« Et c’est tout ? C’est tout ce que vous avez à me dire ? Parce que c’est une jolie histoire, mais cela ne m’apporte rien.

— Non, Monseigneur. J’ai une information bien plus concrète. Je peux vous dire où va frapper Estenius, ainsi que le moment de cette attaque. »

Le vermeil lieutenant bondit de sa chaise en criant de joie :

« Oui ! »

Emilphas tourna sa carcasse vers son lieutenant, lentement, doucement. Il ne dit pas un mot, mais le visage d’Ansfrid s’affaissa, ses lèvres lui rentrèrent dans la bouche et il se rassit. Le grand prêtre le regarda encore un instant, puis relança la conversation :

« Dans ce cas, dites-nous, nous vous écoutons.

— Estenius attaquera la grande place du marché, demain matin, à l’aube. »

La plume du vermeil lieutenant grinça sur le papier, mais nul son ne sortit de sa bouche. Il s’enfonça la tête dans les épaules et continua d’écrire. La voix du grand prêtre résonna froidement :

« Merci, à présent vous pouvez sortir. »

Lorsqu’Esselt eut quitté la pièce, Ansfrid ne put plus se retenir et éclata de rire. Il exultait et Emilphas dut user de toute son autorité pour le calmer. Une simple injonction, mais d’une élocution plus glacée qu’une nuit d’hiver :

« Il suffit ! »

Le vermeil lieutenant cessa de rire mais ne se démonta pas pour autant. Il protesta :

« Ne faites pas votre sale tête, maître, c’est une sacrée information que nous avons là !

— Crois-tu ? répondit Emilphas en faisant la moue.

— Eh bien, oui ! Nous avons le lieu et l’heure de l’attaque ! Nous pouvons tout préparer pour les recevoir ! »

Le grand prêtre soupira et leva un œil morne vers son lieutenant :

« Tu n’as donc rien compris ? Ah, mais pourquoi je m’étonne ; je ne suis entouré que d’imbéciles… Que l’attaque se fasse sur la place du marché n’est pas une surprise, et il ne faut pas être bien malin pour le comprendre : Estenius a réuni une force trop conséquente pour se contenter d’escarmouches, et cette place est le seul lieu suffisamment vaste pour une bataille rangée. Secondement, mon gros naïf, nos hommes sont sur le pied de guerre. Donc peu importe qu’ils soient prévenus de l’heure ou non, dans tous les cas ils se doivent d’être opérationnels. »

Plus Emilphas avançait dans sa harangue, plus le visage du vermeil lieutenant se décomposait.

« Le pire, abruti de première classe, c’est que nous ne pouvons même pas être sûr que cette Esselt nous a dit la vérité. Peut-être veut-elle nous faire tomber dans un piège. En clair, nous ne sommes pas plus avancés qu’avant sa venue. »

Le grand prêtre se tut et Ansfrid resta la tête basse. Emilphas se pencha pour lui prendre feuillets et plume des doigts. Il saisit une page vierge, encra la rémige et traça quelques lignes. Une fois son pli rédigé, il le sabla pour sécher l’encre.

« Ansfrid, veuillez cacheter cette lettre et la porter à monseigneur Laval Vignonel. Et, bien sûr, vous avez interdiction de la lire… »

* * *

Estenius s’était établi dans une maisonnette en ruine, camouflée dans les replis des quartiers pauvres. S’il avait préféré cette cache à de multiples autres, beaucoup plus confortables, c’était en raison, justement, de sa médiocrité. Il ne voulait pas s’affaler dans une riche demeure, flâner dans des couches douillettes et profiter d’une bonne nourriture. Il tenait le rôle de chef de guerre dans la révolte de Geraint et devait se comporter comme tel. De plus, il avait la certitude que le grand prêtre sanglant ne le rechercherait pas ici. S’il tentait de l’assassiner, ses sbires fouilleraient d’abord les maisons cossues. Il faisait donc de l’occupation de cette bicoque un devoir de morale et de sécurité.

Estenius leva les yeux sur le bardage détérioré des murs et la chaume humide des toits. L’automne suivait son cours, mais il avait froid. Ce taudis lui donnait la chair de poule. Pas étonnant que ses propriétaires aient profité de la rébellion pour le fuir ! Il resserra sa houppelande sur lui et se força à réfléchir. Il marmonnait pour essayer de se concentrer :

« Le lieu et l’heure de la bataille sont décidés. N’empêche, ça ne suffit pas. On a bien vu ce qu’il s’est passé lors de la castagne de la première nuit. J’étais confiant, nous étions forts. Mais il n’y a pas à tortiller, les rouges sont mieux armés et savent se pelauder. Sans l’intervention de Qalet et des bûcherons, j’étais perdu… »

D’évoquer ce souvenir plongea Estenius dans une nouvelle introspection : chance ou malchance, il ne parvenait pas à trancher. Il se trouvait à présent dans cette position dont il avait toujours rêvé. Il possédait le pouvoir de venger ses parents, de libérer son peuple. En même temps, le froid n’était pas le seul à lui faire claquer les dents : il crevait de peur. Il ne se sentait pas capable de mener cette révolte. Chaque sang versé, chaque crâne tranché lui retournait l’estomac. Il se montrait impitoyable envers les soldats, mais la nuit des cauchemars le lui faisaient payer.

Un battement de phalanges contre la porte le sortit de sa torpeur. Il souffla un bon coup et haussa la voix :

« Entrez. »

L’huis s’ouvrit et la carrure massive de Qalet s’insinua dans l’espace.

« Alors, as-tu pensé à la bataille de demain matin ? »

Comme chaque fois qu’il voyait le géant, Estenius sentit le courage lui réchauffer les extrémités. Qalet lui faisait confiance, alors il ne pouvait pas échouer. Il répondit doucement :

« Entre, mon ami. Je suis encore en réflexion. »

Le paysan au fauchard s’exécuta, referma la porte derrière lui et prit place sur une petite chaise. Il semblait venu d’un autre monde, gigantesque parmi ce pauvre mobilier pouilleux. Estenius continua :

« Il va nous falloir trigauder. Nous sommes plus nombreux, cela est une réalité, mais bien moins industrieux. Si nous engageons bêtement la mêlée, nous mordrons la poussière. Le grand prêtre nous fera subir le même sort qu’à Vortigern…

— Il est vrai que leurs archers sont redoutables. De notre côté, nous en manquons, et ceux que nous possédons ne sont pas tous très adroits…

— J’ai pensé à faire fabriquer de grands pavois pour nous cacher derrière. Mais nous n’avons ni le temps ni les matériaux… Et puis, nous ne saurions que faire de ces bardeaux une fois au corps à corps…

— Tu as raison. J’ai eu la même idée, mais elle n’est guère réalisable… »

Le silence retomba et s’étira lourdement. Seul le grincement de la chaise de Qalet le troublait un peu. Après quelques minutes, le géant demanda :

« Et les cadavres des gardes ? Tu as insisté pour qu’on les entrepose dans le grand moulin. Que veux-tu en faire ?

— J’espérais m’en servir pour effrayer les rouges. Mais à la réflexion, un corps, même sans tête, reste bien trop lourd… »

La discussion allait se tarir de nouveau, mais Estenius s’écria :

« À moins que… Mais oui ! Qalet, réunis quelques hommes et partez écumer la campagne. Ramenez tous le bétail que vous pourrez trouver !

— Tu veux dire, des bœufs ?

— Tout ce que vous pouvez : bœufs, vaches, chèvres, chevaux ! Qu’importe ! Envoie aussi une dizaine de gars dans toutes les corderies de la ville, il me faut toutes les attaches et les liens possibles ! »

Qalet hocha la tête sans comprendre, puis se leva et sortit du taudis. Estenius s’était redressé lui aussi. Les ongles dans la bouche, il se mit à tournailler dans la petite pièce : une idée germait dans son esprit.

* * *

Depuis trois jours qu’avait débuté la révolte, les gris ne prenaient pas de repos. Malgré leur filiation avec l’ordre rouge, ils demeuraient neutres dans ce conflit. Pour eux, une vie possédait autant de valeur qu’une autre. Que ce soit celle d’un meurtrier ou d’un enfant, d’un prince ou d’un paysan, peu importait. Leur souci était d’en sauver le plus grand nombre. Dans toutes les querelles qui avaient agité la Cannirnosk depuis sa fondation, la ligne grise demeurait la même : l’impartialité. Sur ce point, ils différaient de beaucoup des autres ordres.

Grâce à cette position, on laissait errer les prêtres gris sur les champs de bataille. Ils y arrivaient avec les corbeaux et se partageaient l’humanité : les morts pour les noirs et les vivants pour les gris. Au moyen de brancards de bois et de tissus, les clercs transportaient les blessés jusque dans leur hospice.

Pour la quiétude des estropiés, une seconde maison de guérison avait été montée en vitesse. Une pour les gardes, une autre pour les campagnards. De plus, le flux des éclopés prenait tant d’importance que nombre de baraques aux alentours revêtaient l’apparence de refuges de fortune. L’hospice qui abritait les rouges était bien moins plein que l’autre. Le meneur Estenius n’abandonnait que peu de survivants et les gris laissaient plus aux corbeaux qu’ils n’en emportaient.

Parmi les capes ternes se trouvait le vieux prêtre Charekon. Pour cet ancien, un tel affrontement relevait de la folie. Peu importe les idéaux que soutenaient les révoltés, un massacre restait un massacre. Le vieillard allait et venait entre la zone de conflits et les hospices. Son teint pâle et ses gestes tremblants témoignaient de son implication.

Ayzebel, tout juste remise de ses contusions, avait insisté pour accompagner le prêtre gris. Charekon avait d’abord refusé puis, voyant que son désaccord n’empêcherait pas la jeune femme de le suivre, il s’était résigné. Ayzebel portait donc son matériel et le talonnait partout où il allait. Elle aidait fréquemment le vieux médecin, mais c’était la première fois qu’elle le faisait en temps de guerre. Ayzebel semblait faite pour cela et ne craignait pas le sang. Pourtant, malgré son investissement, elle dut bientôt cesser d’accompagner Charekon sur le terrain et se contenter de veiller sur l’hospice.

Le premier incident avait eu lieu dès le deuxième soir, à la nuit tombée. Alors qu’Ayzebel et Charekon transportaient un blessé dans une petite venelle, une milice d’enfants leur avait sauté sur le râble. Ils les avaient entendus arriver de loin, car les gamins beuglaient des chansons paillardes en arpentant les chemins. Charekon avait levé la tête, une lueur d’inquiétude injectée dans l’œil. Ayzebel, elle, avait continué de tirer son fardeau sans prêter attention au tintamarre. Soudain, la meute avait débouché au coin de la rue. Ils brandissaient des torches, dont une bonne part d’éteintes. Ils s’étaient approchés à grands pas. Avec eux avait déferlé une exhalaison de chair en décomposition. La horde s’était fendue, avait tourné en braillant et bientôt entouré le vieux prêtre et sa jeune acolyte.

Alors que les garnements formaient la ronde, Charekon avait discerné avec horreur ce qu’il avait tout d’abord pris pour des flambeaux. Il s’agissait bien de piques de bois, mais pas couronnés de toile de jute enroulée comme il l’avait pensé. Au lieu de cela, les crânes grimaçants de gardes tombés y étaient fichés. Le remugle venait de ces trophées macabres, car les têtes commençaient à faisander.

Le plus grand des gosses s’était avancé crânement. Il arborait sa douzaine d’années comme un prince ses atours. Il avait mis les poings sur les hanches, regardé Ayzebel bien dans les yeux et lui avait lancé :

« Eh, toi, que fais-tu avec ce vieux gris ? »

Il n’avait pas laissé à la jeune femme le temps de répondre et avait enchaîné :

« Il en profite, le débris, c’est ça ? Allons, on va lui botter le cul, ça le calmera ! »

Il avait levé un bras et beugla :

« Les gars, on va lui faire la peau ! »

La horde des gamins avait hurlé en retour et avait commencé à s’avancer. Les gosses affichaient un air menaçant. Leurs traits ne paraissaient plus ceux d’enfants tant ils étaient dévorés par une haine et une folie toutes matures. Ayzebel avait arrêté leur progression d’un cri. De frayeur, elle avait lâché le brancard et fait gémir l’homme qui y reposait.

« Attendez ! Ce n’est pas ce que vous croyez ! Je suis Charekon de mon propre chef ! Nous soignons les blessés ensemble ! »

Le plus grand des gosses s’était frotté le menton :

« Je vois, nous n’avons donc aucune raison d’en vouloir au débris…

— Aucune », acquiesça Ayzebel avec assurance.

Le gamin avait éclaté de rire :

« Dans ce cas, c’est tes oreilles que nous allons tailler en pointe ! Cali, apporte-moi le couteau ! Vous deux, attrapez-la. Tu sais, ma jolie, nous n’aimons pas les traîtres. Les membres de l’ancien peuple se battent pour leur liberté, les traitres meurent !

— Je ne trahis pas mon peuple ; j’aide les blessés !

— Qu’importent les faibles, qu’ils meurent. Laisse tomber le vieillard et rejoins-nous ! »

Ayzebel n’avait rien trouvé à répondre. Elle avait reculé d’un pas et s’était heurtée au brancard. Le blessé avait laissé échapper un gémissement. Soudain, une main s’était posée sur son épaule. La jeune femme avait hurlé et l’avait repoussée d’un geste. Alors qu’elle se tournait, prête à l’affrontement, elle avait découvert Charekon. La cour des gosses avait éclaté d’un gros rire. Le vieux prêtre gris avait soufflé :

« File, Ayzebel, file ! Je m’occupe du blessé…

— Mais… tenta d’objecter la jeune femme.

— File, je te dis. »

Devant le regard dur de Charekon, la jeune femme avait secoué la tête et pris la fuite. Elle avait bondi par-dessus un des gamins, heurtant au passage sa pique macabre, et disparu dans une petite ruelle. Le chef des garnements avait beuglé de rage :

« Elle s’enfuit. Poursuivez-la ! »

La meute s’était exécutée dans un désordre bruyant et s’était éloignée. Charekon les avait regardé partir sans trop d’angoisse : Ayzebel possédait de plus grandes jambes et suffisamment d’avance pour les semer. Il avait soufflé un coup, puis attrapé une des extrémités de la civière. Il avait repris sa route, laissant l’arrière du brancard racler lourdement sur le sol.

Le second incident avait eu lieu à l’aube. Ayzebel, qui avait retrouvé Charekon, tentait de porter secours à un garde étendu en travers de la route. Le soldat avait été laissé pour mort après une épaisse entaille sur le cuir chevelu. Par chance, il avait survécu ; par bonheur, il était passé au travers des récolteurs de tête. La jeune paysanne et le vieux prêtre avaient trouvé le blessé alors qu’ils allaient pour se coucher, une longue nuit de veille dans les pattes. L’homme rampait au milieu de la venelle, en direction plus ou moins exacte du quartier rouge. À voir la traînée sanglante qui s’étendait derrière lui, un tel train le laisserait bientôt sur le carreau.

Ayzebel s’était précipitée auprès de l’estropié. Elle l’avait retenu d’une main et lui avait intimé de ne pas bouger. Le soldat avait sursauté au contact. Il se croyait pris et s’était débattu. Puis, découvrant un beau visage à la place de la lame d’une hache, il s’était apaisé. Charekon avait disposé la civière le long du blessé. Le garde s’était agrippé à la robe d’Ayzebel et avait balbutié avec difficulté :

« Qui… Qui êtes-vous ? Une ancêtre ? Je suis mort ? »

Ayzebel avait répondu d’une voix douce et calme :

« Non, je suis une habitante de Geraint. Je me nomme Ayzebel. Je vais m’occuper de vous, mais… »

Le soldat l’avait repoussée violemment. D’un geste vif, il avait saisi le poignard à sa ceinture et l’avait brandi sous la gorge d’Ayzebel. L’action l’avait fait grimacer, son bras tremblait de douleur, mais il avait tenu bon. Il lui avait craché à la figure :

« Alors, paysanne, tu voulais te tuer un soldat, toi aussi ! Mais tu es trop lâche pour t’attaquer à un qui soit bien vivant, alors tu préfères t’en prendre à un mourant… »

Sous le coup de la terreur, toute chaleur avait quitté le visage d’Ayzebel. Elle avait senti un frisson glacé lui descendre le long de l’échine, avait revu la face rougeaude de Tête de cochon penché sur elle, s’était entendue respirer plus fort. Elle percevait une voix lointaine, brouillée ; celle de Charekon qui tentait de calmer le soldat. La pression du poignard s’était accentuée sur sa gorge, avait entaillé la chair, écrasé la trachée, fait grincer les cartilages. Puis, d’un coup, elle s’était relâchée. Ça y est, je suis morte, pensa Ayzebel. J’imaginais cela plus douloureux… Elle avait senti quelque chose de lourd tomber à côté d’elle, puis plus rien. Elle avait ouvert les yeux. Le soldat avait roulé au sol, inconscient : il avait perdu trop de sang.

Charekon avait retiré doucement les mains de ses joues et desserré les dents. Devant lui, Ayzebel essuyait les quelques gouttes écarlates qui perlaient de sa gorge. Le vieillard avait bougonné, la voix rauque d’avoir trop contracté les mâchoires :

« Je ne te veux plus sur le terrain, Ayzebel. Désormais, tu resteras à l’hospice ; celui pour les membres de l’ancien peuple, j’entends… »

* * *

Les premières lueurs firent briller les cuirasses et les épées nues.

Dissimulés sur un toit, Estenius et Qalet observaient la formation des rouges. Le jeune homme se déplaçait avec aisance, rompu à l’escalade et aux acrobaties depuis son enfance. Le géant, empêtré dans sa barbe, son fauchard agrippant les tuiles, sacrait doucement. Il tentait de répartir sa masse au mieux afin de ne pas passer au travers du faîtage. Estenius l’interpella :

« Regarde, ils sont tous au garde-à-vous ! »

Les soldats s’entassaient par vingtaines dans la grande place du marché. Deux tiers de fantassins pour un tiers d’archers. Le grand prêtre avait bien organisé ses troupes ; camouflé ses tireurs dans l’infanterie afin de ne pas prêter le dos à une charge comme celle des bûcherons.

Estenius fouilla les bataillons du regard à la recherche du meneur écarlate.

« Là, là ! À côté de l’échafaud ! »

Pour l’occasion, Emilphas avait fait enlever les étals. Il avait installé ses quartiers sur les ruines du dolmen et dressé, pour l’ambiance plus que par nécessité, un énorme gibet au milieu des pierres tombées. Assis sur un coin de roche, il écoutait le rapport d’un de ses lieutenants.

« Ah oui, je le vois à présent. Dur de le retrouver parmi toutes ces capes rouges !

— Chut, chuchota Estenius, arrête de beugler ! Je ne veux pas me faire flécher avant la bataille ! »

Qalet rigola dans sa barbe :

« Tu aurais l’air fin, en effet ! Allons, redescendons avant que la charpente ne craque ! »

Les deux compagnons rampèrent jusqu’au bord du toit opposé à la place du marché. Estenius sauta lestement à terre, Qalet plus lourdement. En quelques secondes, ils eurent fait passer le mot et toute la horde des campagnards se trouva prête. Le jeune homme aurait voulu une unité de tambours pour annoncer sa venue, mais il ne disposait d’aucun instrument de la sorte. Il avait donc réuni un corps de femmes munies de casseroles. Celles-ci jouaient la ballade du petit berger, un refrain traditionnel de l’ancien peuple. Autour, des flots de gamins porteurs de tête gambadaient et ajoutaient un air de festivité morbide à la procession musicale. À l’arrière, Estenius s’amusait de cette arrivée en fanfare, tandis que Qalet s’esclaffait de son gros rire.

La horde paysanne déboucha bientôt sur l’extrémité de la grand-place. Estenius leva le bras et tous s’arrêtèrent. Seules les musiciennes continuaient leur tintamarre. En face, le grand prêtre monta sur le coin le plus haut du dolmen. Il plaça ses mains en porte-voix et cria quelque chose. La tirade semblait visiblement destinée aux rebelles, mais ses paroles furent couvertes par le son des casseroles. Estenius dressa le bras de nouveau et le silence tomba lourdement, comme une gangue de brume. Le jeune homme éleva la voix à son tour, mais cette fois dans un mutisme pesant :

« Je ne suis pas certain d’avoir bien entendu, grand prêtre sanglant, mais nous ferons de notre mieux pour ne pas te décevoir ! »

Emilphas allait riposter, mais le concert d’accessoires de cuisine reprit le dessus sur le silence. D’un geste rageur, le religieux ordonna à ses troupes de se mettre en position. Il avait opté pour une formation classique, assurément efficace contre des combattants inexpérimentés : une rangée d’archers derrière deux de fantassins. Les rouges s’alignèrent en un rien de temps.

Estenius avait arrêté les siens à la limite de la portée de tir – il l’espérait, du moins. Les soldats pourraient tenter de canarder, mais alors la plupart de leurs traits manqueraient leurs cibles. Or, le jeune homme avait vu juste, le grand prêtre préférait garder ses munitions. Estenius beugla quelques ordres, pour la frime plus que par réelle utilité, puis décrocha lui-même sa hachette de sa ceinture. Après le massacre des tanneurs, les campagnards tenaient les rangs. Quelques vigoureux corniauds faisaient bien encore les gros bras, mais aucun n’était assez fou pour charger sans autorisation.

Les deux armées se faisaient face dans le vent du petit matin. Les musiciennes avaient cessé leur cacophonie, les porteurs de têtes ne les brandissaient plus, les combattants patientaient. Le grand prêtre Emilphas savait que sa formation lui donnait l’avantage dans la défense et il préférait laisser le premier pas à la roture. Il n’eut pas à attendre, car Estenius poussa bientôt son cri de guerre. Un hurlement guttural, long et grondant. La troupe se mit en marches, abandonnant derrière elle femmes et enfants.

Du côté rouge, les ordres claquèrent :

« Archers, encochez ! »

Le grand prêtre leva le bras et tous les tireurs y restèrent suspendus. Soudain, la horde paysanne se fendit comme sous un coup de hache. Depuis l’arrière, les femmes reprirent la ballade du petit berger pendant que les gamins entonnaient quelque chanson paillarde du vieux pays en remuant leurs piques. Dans un fracas de cloches et de sabots, un troupeau affolé de quadrupèdes s’élança. Terrifiées par le vacarme, les pauvres bêtes bondissaient droit devant elles. Leur course produisait un lourd nuage de poussière qui s’élevait en chapes épaisses. Les créatures enfilèrent le sillon laissé libre par la horde et déboulèrent sur la grand-place. Les guerriers de l’ancien peuple partirent à leur poursuite, beuglant et sacrant pour les inquiéter plus encore.

Les soldats frémirent devant la cavalcade qui semblait surgir de la terre elle-même. Les fantassins ne parvenaient pas à discerner de quels animaux était composé ce troupeau. Il y en avait de toutes tailles et de toutes formes. Une carapace fourmillante était le seul attribut qui les unissait. Les bêtes ne paraissaient pas posséder de corps solide, mais plutôt se constituer de longs appendices qui bringuebalaient au rythme de leur course. Une puanteur de fosse commune les précédait. Vision diabolique que ces démons cravachant depuis les enfers.

Le grand prêtre abaissa le bras pour ordonner le tir, mais toutes les attentions se portaient sur le troupeau qui s’étendait sur la grand-place. Quelques flèches partirent en jets désordonnés, puis s’abattirent sur les quadrupèdes. Plusieurs des traits embrochèrent les créatures, mais sans aucun résultat : la harde continuait sa course. Les officiers beuglèrent des commandements et les volées se firent plus régulières. Il fallait bien dix flèches pour mettre à terre un des démons.

Quand le troupeau se trouva à moins de cinquante mètres, les soldats prirent conscience de sa nature. Les quadrupèdes n’étaient que du vulgaire bétail. Bœufs, chèvres, moutons et quelques ânes. Les rebelles les avait recouverts, d’où leur carrure impressionnante et le fourmillement qui les enveloppait. Recouverts, certes, mais de quoi ? Ce ne fut que lorsque la distance se réduisit à trente pas que les fantassins éventèrent l’artifice. Ils comprirent la raison de l’odeur et de l’étrange grouillement. Le bétail était bardé de restes humains, sanglé de corps décapités. Les bras et les jambes des morts battaient l’air, cahotaient au rythme de la cavalcade, tandis que leur chair tenait lieu d’armure.

Choc. Le troupeau s’enfonça lourdement dans la masse des soldats. Le forum s’emplit de hurlements et du fracas du fer. Les archers dégainèrent pour rejoindre la mêlée. Une fois au corps à corps, les bestiaux terrifiés s’égaillèrent dès qu’ils en trouvaient l’occasion. Des flots de bœufs tentaculaires et de démons à corps de chèvre quittèrent la place du marché par les petites rues. Néanmoins, le stratagème avait laissé suffisamment de temps aux campagnards pour approcher. Un second choc et les deux armées s’empoignèrent. Les généraux éructaient leurs ordres, les lieutenants déblatéraient contre la piétaille pour les faire exécuter. En quelques instants, paysans comme soldats se trouvèrent parés d’écarlate.

Loin des manœuvres intellectuelles et des positionnements stratégiques, la bataille n’était qu’une sanglante boucherie. Toute en cognades et en ferraillements. Les campagnards, plus nombreux, se chevauchaient pour parvenir au corps à corps. Rage au poing, écume aux lèvres, ils avaient perdu toute mesure de la réalité. Les hommes d’armes, dont le moral avait été écorné par la charge des bestiaux, se défendaient moins bien qu’à leur habitude. Les paysans les débordèrent par l’ouest, créant ainsi un deuxième front.

Tous les bataillons des rouges étaient engagés sur l’avant du forum. Un mouvement de foule avait dégarni l’arrière de la place, qui n’était plus occupé que par le grand prêtre et son unité d’élite. Emilphas observait le massacre en silence. Le regard impénétrable, il considérait son armée se faire mettre en pièces. La colère de la défaite contenue dans le fond de son gosier, il cherchait le meilleur moyen de retourner la situation. À sa place, un jeune général aurait beuglé sa rage et foncé dans le tas. Lui, en vieux serpent, préférait ne pas se laisser aller à ses émotions.

Un des gardes du corps se pencha vers le grand prêtre :

« Devons-nous intervenir, Votre Seigneurie ? » demanda-t-il d’une voix grave.

Le soldat recula d’un pas pour rentrer dans son unité. Autour de lui, ses compagnons restaient immobiles. Encapés comme les autres prêtres rouges, on reconnaissait les briscards à leur masque de fer ainsi qu’au lourd fléau d’armes qui ne les quittait jamais. De plus, le gilet de cuir qu’ils portaient sous leur cape écarlate les faisait paraître plus robustes que le commun des hommes.

Après quelques minutes, le grand prêtre daigna répondre à la question qui lui avait été posée. Il déclara d’une voix sifflante :

« Cela ne servirait à rien. Ce ne sont pas cinquante bras qui changeraient le cours de la bataille. Nous avons perdu. Retirons-nous dans les petites rues en arrière de la place. Si nous nous plaçons correctement, leur surnombre ne leur sera d’aucune aide… C’est la seule manœuvre possible. Que l’on sonne la retraite. »

Un rouge se précipita, brandit son clairon et en tira une longue note claire. Le front se délita presque immédiatement. Les soldats se décrochèrent par grappes entières. Ils abandonnèrent la mêlée pour se débander dans les venelles environnantes.

Une clameur de joie jaillit de la masse des campagnards. Les cadavres jonchaient le plancher des vaches, le sang poissait la terre, mais les paysans exultaient. Sur toute la largeur du forum, la bataille avait élevé le niveau du sol d’une carcasse. Cependant, alors que les hommes criaient victoire, un gamin resta conscient de la réalité : le jeune Estenius Penderix se cabra pour beugler plus fort que les autres :

« Ne les laissez pas filer, poursuivez-les ! »

Sa voix se perdit dans le flot des exclamations. Qalet, qui rugissait non loin, perçut l’alarme et la répercuta. Bientôt, sur son initiative, les gosiers puissants des bûcherons reprirent en cœur l’injonction. La foule jugula alors son euphorie et reforma la horde. Cette dernière s’élança à la poursuite des rouges. Comme une marée aux pieds multiples, elle prit possession de la grand-place, poussa jusqu’à la bordure et heurta pour la seconde fois le mur écarlate. Le grand prêtre avait monté un rempart pourpre. Trois lignes de lanciers en protégeant deux d’archers. Les autres tireurs escaladaient les toits pour canarder depuis les hauteurs, sans parler de l’infanterie qui patientait dans l’arrière de la ruelle. La collision fut violente, mais l’étroitesse de la venelle avantageait la soldatesque. En duel, les fantassins se débarrassaient sans mal de leurs adversaires. Malgré les pertes qui leur étaient infligées, l’ardeur des campagnards ne faiblissait pas.

Estenius, qui surveillait l’affrontement depuis l’intérieur de la place, envoya des hommes à la grimpée des bâtisses pour éliminer les archers qui s’y dissimulaient. Ses propres tireurs ne donnaient pas leur part aux chiens et décochaient sans relâche. Estenius ordonna aussi à Qalet et sa troupe d’enfoncer la ruelle. Eux seuls possédaient une puissance de frappe capable de percer la défense du grand prêtre.

Les bûcherons chargèrent. Leurs haches dessinèrent de larges arabesques sanglantes. Des dents giclèrent, des hommes s’abattirent. Le rempart rouge recula de dix mètres, mais il tint bon. Les flèches volaient et sifflaient par-dessus la mêlée. Plus haut encore, un corps à corps embrasait les toits. Chaque faîtage supportait son escarmouche. Les tuiles de bois crissaient, les poutres grinçaient, le chaume s’effilochait. Nombre de combattants, sur un faux pas, mettaient le pied dans la paille et la transperçaient. Certains restèrent bloqués, à cheval sur un madrier, d’autres dégringolèrent et l’échauffourée se répandit dans les habitations.

Estenius contourna le gros de la mêlée à la tête d’une petite troupe. Il comptait prendre le grand prêtre sur ses arrières. Hachette en main, il dévala les ruelles. Il connaissait bien cette partie de la ville qui bordait le marché, plus aisée, où il vendait souvent ses légumes. Au détour d’une venelle, il tomba sur Emilphas et sa garde personnelle. Il n’y avait pas là dix hommes, autrement dit pas de quoi lui résister. Estenius allait bondir sur l’aubaine quand le brame d’un cor se fit entendre. Il résonna trois longs coups, soutenus en arrière-plan par un lourd roulement de tambour : les rouges recevaient des renforts.

Commentaires

Ça va saigner ! Défonce-le, Estenius !
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vendredi 27 juillet à 11h58