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Antoine Bombrun

dimanche 14 juin 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre sixième

La cloche des rouges sonna pour signaler la fin de la journée. Les paysans abandonnèrent leurs champs, crottés de terre et de fatigue, puis empruntèrent la grande porte pour regagner Geraint.

Dans la ville, les ouvriers rangeaient leurs outils. Une bonne part des habitants avait été réquisitionnée pour remettre la cité en état après les saccages causés par l’incendie. Qu’ils soient cultivateurs, bûcherons, tanneurs ou éleveurs, peu importait. L’autorité écarlate donnait des noms et la population se devait d’obéir. Les membres de l’ancien peuple avaient donc délaissé leur gagne-pain pour se consacrer à la restauration de Geraint. Parmi ceux-ci se trouvait Estenius Penderix. Le grand prêtre avait affecté le jeune homme à la réparation d’un entrepôt de grain ravagé par le brasier. La bâtisse, remplie à ras bord au moment de la catastrophe, avait brûlé de fond en comble. Tout était à reconstruire.

Les ouvriers rejoignirent les rues déjà pleines de marcheurs. Le soleil frôlait l’horizon et imprimait sur l’atmosphère une incandescence orangée. La flamme creusait les traits des spectres épuisés qui rentraient chez eux. Elle renforçait leur fatigue, soulignait leur abattement.

L’heure de la cloche correspondait à celle de la collecte. Les charrettes des précepteurs bloquaient certaines venelles, encombraient des avenues. Les ectoplasmes infiltrèrent les petites allées pour les éviter. Le visage morne, le dos courbé, ils ne désiraient pas presser la rencontre.

En parvenant dans sa rue, Estenius aperçut devant chez lui le chariot des collecteurs d’impôts. Les soldats, juchés sur les coffres et les sacs de grain, s’esclaffaient, hilares. Le plus grand des deux émettait des cris aigus pendant que l’autre se tapait sur la panse. À cette vue, Estenius sentit ses boyaux lui tordre le ventre. Un mauvais pressentiment lui dégoulinait le long de l’échine ; il pressa le pas.

Les gardes bondirent lourdement de la charrette et interposèrent leur lance entre lui et la porte.

« On ne passe pas, mon brave, nous avons des hommes en action à l’intérieur ! »

Estenius ne répondit pas : il esquiva lestement la pique et se coula vers la porte. Il saisit la poignée. Le soldat lui lança un coup du bois de sa javeline. Estenius ouvrit l’huis brutalement et la lance y cogna. En deux pas, le jeune homme était rentré. Il tomba sur le postérieur maigre d’un collecteur, pantalon sur les genoux et ceinturon en main. En face de lui se trouvait un autre spadassin, le mufle bouffi, mangé de barbe, rouge de désir, qui renversait Ayzebel contre le gros coffre. Comme Estenius s’avançait, le soudard qui tenait sa sœur lui arracha la robe d’un geste violent. Ayzebel se débattait comme elle pouvait, pleurait et donnait du pied. Tête de cochon éclata de rire devant sa terreur et la plaqua plus avant.

Estenius plongea. Le grand maigre l’entendit et voulut retourner sa carcasse. Estenius le heurta et le projeta tête la première. Cela n’avait rien d’élégant, mais l’action se révéla efficace. Le garde s’affala lourdement. Il ouvrit la bouche pour hurler. Le cri n’eut pas le temps de s’extraire de son gosier qu’Estenius le lui renfonça d’un coup de poing. Le jeune homme se redressa, la main ensanglantée. Tête de cochon repoussa Ayzebel. La pauvre femme alla se réfugier dans un coin de la pièce. Elle s’étouffait dans sa peur tandis que ses yeux ruisselaient. Elle se cramponna à l’armoire. D’un bras, elle dissimulait sa nudité du mieux possible.

Tête de cochon dégaina. Il se mesurait du regard avec Estenius, calme, la respiration profonde. Le rouge de ses joues s’étirait en plissures pâles. Il ne s’était pas passé quatre secondes depuis l’entrée du jeune homme que la porte claqua de nouveau et les deux gardes du chariot pénétrèrent dans la pièce. Cela faisait trois lames contre Estenius. Ce dernier jeta un coup d’œil à sa sœur, puis reporta son attention sur ses adversaires. Le grand maigre se redressa avec difficulté. Il laissait quelques dents sur le sol de terre battue, la gueule défoncée par la violence du choc. Trébuchant, remontant sa culotte avec maladresse, il s’enfuit sans demander son reste.

Tête de cochon se fendit et feinta. Estenius recula d’un pas pour esquiver la lame. Il tomba tout droit dans les bras d’un garde qui lui mit l’épée sous la gorge. Le soudard se pencha et dévoila des incisives noirâtres :

« Du calme, mon garçon. Sinon je me ferai un malin plaisir de t’agrandir le sourire… »

Estenius s’immobilisa. Il sentait la froide morsure du fer contre sa pomme d’Adam.

Tête de cochon s’approcha d’Ayzebel et la saisit par les cheveux. La jeune femme rua, mais le soldat la calma d’une gifle. Estenius se tendit sous le geste, mais n’osa pas bouger. Une goutte de sang perla et glissa lentement le long de la lame. Le garde verrat traîna Ayzebel à travers la pièce. Elle attrapa le bord de l’armoire pour se retenir, se cramponna au coffre. Tête de cochon la décrocha d’un coup de pied. Ayzebel hurla de douleur, lâcha le meuble. Elle fut soulevée et portée jusqu’à la couche. Lorsque Tête de cochon la jeta sur le lit, une épaisse touffe de cheveux roux lui resta entre les doigts. Le crâne de la jeune femme battit contre le chevet et le soldat garda une main ferme sur ses cuisses pour l’immobiliser. Sonnée par le choc, Ayzebel cessa de se débattre. Elle demeurait étendue, nue, offerte.

Estenius regardait la scène, horrifié. Il sentit l’haleine fétide du garde lui caresser la joue :

« Regarde bien, mon garçon, regarde bien. Ensuite, nous t’inspecterons pour voir si ça t’a plu autant qu’à nous ! »

Le soudard dévoila sa dentition douteuse dans un ricanement. Réprimant un hoquet de désir, Tête de cochon tira Ayzebel par les cuisses pour la rapprocher de lui. Lorsqu’elle entra en contact avec ses jambes, il baissa les mains pour déboucler son ceinturon.

Pour la troisième fois, la porte grinça et s’ouvrit. Surpris, les soldats tournèrent la tête. Les premiers à s’introduire furent Qalet et son épouse. La trentaine bien tassée, grand et barbu, râblé comme un cheval de trait, Qalet était le voisin des Penderix. Avec sa femme, plus jeune mais non moins épaisse, ils formaient un couple impressionnant. Derrière eux venaient le vieux Lucco, la nourrice Esselt, ainsi que les jumeaux Mosa. Quelques gamins entrèrent à la suite, ainsi qu’un corniaud.

Tête de cochon s’immobilisa, la main sur la braguette. Il sentit tout son courage se rabougrir. Aucun des bouseux n’était armé, mais ils furent bientôt une dizaine à envahir la petite maison. Il hésita, puis se redressa. Sur un signe de sa part, ses compagnons rengainèrent puis se frayèrent un chemin vers la sortie. Celui qui bridait Estenius le relâcha et le jeune homme courut vers sa sœur. Il l’attira à lui, vérifia qu’elle respirait, lui caressa le front. Il ne savait que faire de plus.

Dehors, un attroupement s’était formé. Il y avait là le boulanger et ses petits mitrons, ainsi que plusieurs voisins. Les gardes voulurent rallier leur chariot, mais le charpentier y trônait. Il avait posé sa scie en travers de ses genoux et considérait la soldatesque de haut. Le grand maigre vit rouge et beugla :

« Descends de là, toi ! »

Comme le menuisier ne bougeait pas, le soldat dégaina et escalada la charrette. À terre, les mitrons se rapprochèrent des gardes. Tête de cochon, sanguin, défourailla à son tour. Il pointa sa lame sur le boulanger pour le maintenir à distance et gueula :

« Vous n’avez pas le droit de vous attaquer à un garde de la ville. Vous vous exposez à de sévères sanctions ! Je pourrais vous faire pendre pour cela ! »

Sur le chariot, le soudard en arme faisait face au charpentier. Il lui secoua l’épée devant le nez. Les chevaux piaffaient, inquiets de cette agitation autour d’eux.

« Je ne le répéterai pas deux fois, toi. Descends de là ou tu retrouveras ma lame dans tes entrailles. »

Tête de cochon éleva la voix :

« Ne fais pas de conneries, Tal ! Je ne veux pas de sang versé. Allons, menuisier, notre patience à des limites… »

Sans un mot, le charpentier se redressa. Il sourit au grand maigre et bondit au bas de la charrette. Sa scie siffla aux oreilles de l’attelage. Les bourrins, déjà angoissés, ruèrent un peu. La carriole remua sur ses roues et recula d’un mètre. Tal fut projeté en avant. Il dut se rattraper à la rambarde pour ne pas tomber. Dans sa dégringolade, il laissa échapper son épée qui tournoya majestueusement avant de s’effondrer en tintamarrant aux pieds des chevaux. Il n’en fallut pas plus pour déclencher la panique. Les montures cabrèrent. Leur agitation fit peur et les hommes sacrèrent, levant les bras au ciel. Les bêtes, plus affolées encore, battirent l’air et piétinèrent. Elles tournaient en tout sens pour trouver une voie de fuite, mais l’attroupement était trop dense. Le chariot bringuebala, roula, et vira comme un taureau fou. Le soudard à son sommet, cramponné, se faisait balancer à la manière d’un appât sur un hameçon. Il finit par lâcher et alla s’écraser sur le bas-côté.

Tête de cochon sauta sur la gauche pour éviter l’attelage qui ruait. Il heurta le boulanger et l’envoya manger la poussière. Les mitrons bondirent pour protéger leur patron. Tête de cochon s’en prit un dans les jambes et le second sur les épaules. Il culbuta le premier d’un violent coup de pied et fit le dos rond pour décrocher l’autre. Les deux gamins se relevèrent et repartirent à la charge. Tête de cochon les attendait, l’épée au clair. Le premier s’empala. La lame lui pénétra le torse de vingt bons centimètres. Le gosse ouvrit grand les yeux, surpris. Il tomba à genoux. Tête de cochon le détacha en le repoussant du pied. La lame ressortit, écarlate, dégoulinante de sang. Le second mitron s’élança sur le corps de son ami. Il bredouillait, les yeux remplis de larmes, le suppliait de ne pas mourir, de rester avec lui. Dans une dernière étreinte, le garçon perforé rendit l’âme.

Le boulanger poussa un hurlement et se jeta sur Tête de cochon. Plus loin, Tal tâtonnait à la recherche de son épée. Le menuisier se précipita et fit siffler sa scie. Le soldat roula sur le côté pour éviter le coup. Il se redressa et adopta une posture de combat. Le charpentier frappa de taille. La scie chanta sourdement, mais le garde l’esquiva en baissant la tête. Un regard sur la gauche lui permit de repérer sa lame. Il s’y précipita. Alors qu’il ne lui restait que deux mètres à parcourir, une stridulation l’avertit de l’approche de son adversaire. Il n’eut que le temps de se retourner et de lever les bras pour se protéger. La scie s’enfonça profondément dans ses paumes, perçant les chairs, tailladant les os, puis se retira en tronçonnant la viande. Les doigts du soldat tombèrent dans la poussière. L’homme s’égosilla, serrant ses mains amputées contre lui. Son hurlement faisait frissonner à la ronde. Un dernier sifflement mit fin à sa souffrance.

D’un large moulinet de sa lame, Tête de cochon décapita le boulanger. Le troisième garde, voyant le carnage, s’enfuit à toutes jambes. Il fut intercepté par Qalet qui sortait de la demeure Penderix. Le géant l’attrapa par l’épaule et l’envoya heurter le mur. L’homme d’armes cogna la façade, puis tomba comme une masse. Les villageois resserrèrent les rangs. Ne restait plus que Tête de cochon. Ce dernier hurla d’une voix rauque :

« Dégagez ! Dégagez ! Je ne plaisante pas, dégagez ! »

Il ne parvenait pas à éructer autre chose tellement il était pris de terreur. Il donnait des coups d’épée dans le vide pour que l’on reste à distance. Malgré cela, Qalet, le charpentier et quelques autres s’approchaient insidieusement. Tête de cochon beugla une dernière fois puis déguerpit.

Quand Ayzebel reprit connaissance, Estenius lui tendit de quoi se rhabiller. La jeune femme ôta le drap qui la dissimulait et enfila une chemise ample qu’elle recouvrit d’une robe sombre. La pièce était encore bondée, mais uniquement de femmes. Huctia, l’épouse de Qalet, avait fait sortir tous les hommes afin d’accorder à Ayzebel un semblant d’intimité. Seul Estenius avait été autorisé à rester.

Ayzebel s’assit sur le lit. Le choc la secouait toujours et elle était prise de vertiges. Huctia lui apporta de l’eau ainsi qu’un morceau de pain. La jeune femme but, mais ne put rien manger. Estenius lui posa la main sur l’épaule et articula :

« Je reviens, je vais voir ce qu’il en est dehors… »

Ayzebel hocha la tête.

Lorsqu’Estenius sortit, l’odeur du sang le prit à la gorge. La nuit tombait et il ne les aperçut pas tout de suite. Les corps avaient été recouverts de pans de tissu, les flaques de terre et de gravillons, mais le remugle persistait. Même si Estenius militait contre le grand prêtre rouge depuis le trépas de ses parents, il n’avait jamais côtoyé la mort d’aussi près. De considérer les lainages qui camouflaient les cadavres, il se prit à avoir peur. Il frissonna.

Qalet, une torche en main, s’approcha de lui.

« Viens, Estenius. Nous avons à parler. »

Le jeune homme acquiesça et ils rejoignirent le cercle de ceux qui palabraient. Deux avis s’opposaient. Les partisans du premier espéraient faire passer l’incident pour ce qu’il était, une catastrophe, et supplier le grand prêtre de les pardonner. Les adeptes du second désiraient élever l’épisode en révolte. Alors qu’Estenius s’approchait, le charpentier alpagua la foule :

« Depuis cent ans nous sommes soumis aux Cannirnos : nous leur léchons les bottes, nous leur donnons nos récoltes, nous leur prêtons nos terres. Cent ans ! Et qu’avons-nous en échange ? Des procès, des impôts, des violeurs ! Les Cannirnos ont mis à bas notre société, ils ont détruit notre religion, brisé nos coutumes ; les laisserons-nous aussi prendre nos vies ? La terreur doit cesser ! Ces envahisseurs doivent tomber ! Ne nous laissons pas faire ! »

Quelques spectateurs répondirent par des cris, la plupart restèrent cois. Esselt, la nourrice, prit la parole à son tour :

« Il y a cent ans, comme tu dis, il y a cent ans nous avons perdu la guerre. Vortigern s’est fait flécher sur nos remparts, occis par les Cannirnos. Ils étaient puissants, nous l’étions moins. C’est la loi de la nature : le fort domine le faible. Les choses n’ont pas changé ; pis, elles se sont accentuées. Nous sommes encore plus faibles qu’alors. Il n’y a rien que nous ne puissions faire… »

L’argument porta. Les hommes se regardèrent. Ils fixèrent piteusement leurs armes de fortune : couteaux de cuisine, faux pour couper le blé, fléaux pour le battre. Les gardes brandissaient des épées tranchantes, maniaient des arcs longs et des lances. Les membres de l’ancien peuple se sentaient misérables. En face d’eux, les soldats se harnachaient dans leur cuir bouilli, se paraient du vêtement rouge qui signalait leur allégeance au grand prêtre. Eux s’engonçaient dans des culottes sales et déchirées, des tuniques verdâtres tissées d’une étoffe rêche, des capes ternes et lourdes de poussière.

Estenius baissa les yeux : il avait honte. À la mort de ses parents, il s’était juré de les venger. Il s’était promis d’ôter, un jour, la vie de ce chien d’Emilphas. De le regarder crever, lentement, sûrement. Pourtant, à présent qu’on lui en offrait l’opportunité, que la rébellion gagnait une légitimité, il restait peureusement en arrière.

Le bruit d’une porte qui grince tira Estenius de ses mornes pensées. Les habitants de Geraint continuaient de palabrer, mais la nourrice Esselt attirait de plus en plus de résolutions à elle ; la révolte fondait comme neige au soleil. Estenius tourna la tête vers sa demeure. Ayzebel en sortait, encore chancelante. Huctia la soutenait. À cette vue, le sang du jeune homme ne fit qu’un tour. Il ne laisserait pas Ayzebel être violentée ; il se devait de la protéger. Leurs parents n’étaient plus ; elle n’avait plus que lui, son frère, et il ne lui restait plus qu’elle. Ayzebel s’approcha d’une démarche trébuchante, la tête lourde, les traits défaits. En la fixant, Estenius sentit son cœur s’emplir de courage, se gaver d’amour fraternel, se rassasier de confiance, se gorger de responsabilité. Il éleva la voix ; son timbre s’imposa. Les hommes et les femmes autour de lui se turent. Tous se tournèrent vers lui.

« Membres de l’ancien peuple ! Nous avons été défaits il y a cent ans, cela ne fait aucun doute. Nous avons été brisés, nos jambes enchaînées, nos bras dirigés, nos forces canalisées. Mais jamais nos cœurs n’ont été domptés. Les Cannirnos ont fait de nous des bestiaux de trait, des bœufs, de la volaille. Malgré cela, nous sommes restés un peuple sauvage, mal contenu entre des murs de lances ! »

Plus Estenius avançait dans sa harangue et plus sa voix enflait. Elle prenait des accents qu’il ne lui connaissait pas : une inflexion de meneur. Le jeune homme se sentait galvanisé par ses propres mots, enfiévré par ses propres paroles. Les bras dressés, il tirait la foule par la force de ses poumons :

« Nous avons gardé la détermination de nos ancêtres et leur amour de la liberté ! Aujourd’hui, nous pouvons la retrouver, cette liberté meurtrie, nous pouvons la faire renaître de ses cendres ! Les Cannirnos nous ont pris notre liberté, notre religion ; ils nous ont pris nos richesses et nos ressources ; ils nous volent nos femmes, ils les maltraitent. Mais aujourd’hui nous pouvons récupérer ce qui nous appartient ! »

Sa dernière phrase résonna dans une attention totale. Tous les visages le fixaient : hommes, femmes, enfants, tous restaient pendus à ses lèvres.

« Membres de l’ancien peuple, prenons les armes et arrachons notre liberté ! »

Sa voix retomba et un silence pesant s’imposa. Estenius s’attendait à voir sa harangue reprise, ses mots répétés, mais il n’en fut rien. Juste un épais silence et le souffle du vent. Puis, le charpentier fit un pas en avant et beugla :

« Membres de l’ancien peuple, prenons les armes et arrachons notre liberté ! J’ai dans mon atelier des haches et des scies. Paysans, attrapez vos fauchards, des bâtons ou n’importe quelle arme de fortune. Aujourd’hui, nous prenons les armes et nous arrachons notre liberté aux Cannirnos ! »

Le premier à lui répondre fut un enfant. Le mitron survivant, encore prostré sur le corps de son ami, montrait les dents et brandissait son poignard :

« Aux armes ! »

Ce fut ensuite Qalet, de sa voix de stentor, qui reprit le cri :

« Aux armes ! »

Et il ajouta, plus fort encore :

« Venez chez moi, j’ai des fléaux à blé et de bons poignards ! Je sais aussi que certains d’entre vous cachent des arcs et des javelines pour la chasse ; allez les chercher ! À nous tous, nous réunirons un arsenal conséquent ! »

Il partit au galop et ouvrit grand sa porte. Après une seconde d’indécision, la foule s’ébranla. Une partie franchit l’huis de Qalet, l’autre se précipita chez elle chercher des armes. La voix du géant avait porté et des têtes curieuses dépassaient des fenêtres, ou saillaient des porches. Estenius se rendit à son tour à sa demeure, hurlant à tous les vents :

« Aux armes, aux armes ! Sus aux Cannirnos ! »

Il s’engouffra entre les battants et Ayzebel le suivit à petits pas, toujours soutenue par l’épaisse Huctia. Estenius fouilla la pièce à vivre. Il dégota un long poignard parmi les ustensiles de cuisine et une hachette qui lui servait à couper le petit bois. Il s’assit à la table pour aiguiser les deux lames. Ayzebel restait debout, les yeux pleins de larmes :

« Que se passe-t-il, Estenius ? Qu’allez-vous faire ? »

Sa voix tremblotait d’inquiétude. Estenius répondit, penché sur son ouvrage :

« Ce que nous aurions dû faire il y a déjà bien longtemps. Nous allons reprendre le contrôle de la cité et de nos vies ! »

Soudain, un grondement se fit entendre à l’extérieur. Par l’étroite fenêtre, Ayzebel pouvait voir une multitude de campagnards, de paysans et d’artisans dans l’ombre du soir. La foule rassemblait plus de cinquante hommes et femmes. Chacun brandissait une arme de fortune, quelques-uns une torche. Au centre, plus grand et plus massif que les autres, trônait Qalet. Le géant maniait un large fauchard. Il mit sa main en porte-voix et beugla :

« Estenius, nous sommes prêts ! »

Ce dernier bondit de sa chaise et quitta la maison. Avant qu’il ne puisse dire un mot, la voix nasillarde de Tête de cochon s’éleva à l’autre bout de la rue :

« Nous sommes prêts nous aussi, bouseux ! Vous allez regretter de vous être attaqués à un lieutenant du grand prêtre de Geraint ! »

Derrière lui se pressait une escouade de vingt épéistes, le cuir brillant dans les dernières lueurs et la lame au clair. Les soldats patientaient en posture de combat, loin de la troupe braillarde qui attendait les ordres d’Estenius. Le jeune Penderix regarda Tête de cochon. La face du soudard, rouge, porcine, lui remit en mémoire l’agression d’Ayzebel. Emporté par la colère, il leva sa hache et hurla :

« Nous reprenons Geraint aujourd’hui ! »

Puis il s’élança vers le lieutenant. Qalet hurla et partit à ses côtés, suivi du charpentier, du petit mitron et du reste de leur meute. Les soldats se placèrent en arc de cercle, Tête de cochon au centre, prêts à accueillir leurs adversaires. Lorsque la troupe gueularde ne fut plus qu’à dix mètres, le lieutenant déclencha la contrecharge. L’escouade s’avança comme un seul homme et leurs épées s’abattirent. Les insurgés, novices dans l’art de la guerre, connurent leurs premières pertes. Huit des leurs s’effondrèrent. Qalet et le menuisier, en tête, parèrent les attaques et ripostèrent. Estenius s’était laissé dépasser et arrivait avec le gros de la horde. La seconde ligne des paysans poussa les premiers, marcha sur les morts, se bouscula, piétina les blessés et parvint au contact.

Tête de cochon exhortait ses hommes à la vigueur et tranchait dans le lard. Il abandonnait dans son sillage plus d’estropiés et de cadavres que n’importe lequel de ses spadassins. Il avait repéré le charpentier et tentait de s’en rapprocher. Les soldats drapés de rouge se battaient bien, chacun d’entre eux valant plusieurs villageois, mais, écrasés sous le flot, ils tombaient les uns après les autres. En quelques minutes d’affrontement, presque une dizaine succombèrent.

Tête de cochon engagea le charpentier en duel. Il lui envoya un bon coup d’épée dans le ventre, mais le menuisier l’évita en se jetant en arrière. Reprenant ses appuis, il fit siffler sa scie. Tête de cochon para habilement et pressa son adversaire. Sa lame courte lui donnait l’avantage dans la mêlée, alors que la scie du charpentier était trop grande pour qu’il pût la manier efficacement ; il manquait chaque fois d’entailler ses compagnons.

À quelques mètres de là, Qalet venait de faucher un garde. Le bougre se tordait de douleur, les mains sur la tripaille qui lui sortait du bas-ventre. Qalet ne s’y attarda pas et bondit au secours d’Estenius, aux prises avec un escogriffe à moitié chauve. Le jeune homme se trouvait en difficulté. Il esquivait du mieux qu’il pouvait mais ne parvenait pas à placer la moindre attaque. Qalet saisit le soldat par l’épaule et l’envoya à terre d’un croque-en-jambe. La hache d’Estenius plongea pour se loger dans la gorge offerte de l’épéiste, trancha la carotide. Un long jet écarlate en jaillit, tout en saccades, maculant la face et les habits du jeune homme. Estenius se redressa, se frottant le visage avec dégoût. Du sang s’insinuait dans ses yeux, dans sa bouche, dans son nez. La couleur, le goût et l’odeur se mêlèrent, saveur de douleur et de mort.

Tête de cochon renversa le charpentier d’une estocade. Le coup dessina une méchante estafilade sur le front de ce dernier. Le lieutenant allait achever son œuvre, mais un éclair rouge attira son attention : encore un de ses gardes qui mordait la poussière. Il jeta un regard alentour. Il ne lui restait plus que deux hommes. Les dix-huit autres s’étaient fait abattre. Il hésita une seconde, puis préféra tourner les talons. Il ferrailla un peu, bouillant de rage, repoussa un paysan d’un grognement et prit la fuite. Au passage, il fendit le crâne d’un éclopé pour parvenir à quitter le champ de bataille. Ses deux subordonnés n’eurent pas cette chance. Ils se défendaient vaillamment, mais s’effondrèrent bientôt sous la férocité des campagnards.

Sitôt le fracas des armes décru, une cohorte de femmes et d’enfants se précipita sur le charnier. Ils en tirèrent les blessés et les emportèrent à l’écart. Le charpentier se releva, repoussant violemment la nourrice Esselt qui essayait de lui porter secours. Ses yeux tombèrent sur le petit mitron. Le gamin était mort, la face déchirée d’une entaille béante. Alors, attrapant l’épée d’un des soudards étendus, il appela à lui un groupe de mômes qui parcourait les lieux à la recherche d’équipements abandonnés. Le menuisier leur expliqua quelque chose à voix basse, puis se mit à arpenter la rue. Il marquait un temps d’arrêt devant chaque cape rouge, levait la lame et l’abattait, séparant du cadavre la tête sans vie. Il saisissait le crâne par les cheveux et le tendait aux gamins.

Ceux-ci, terrorisés, dégoûtés, recevaient le morceau de chair du bout des doigts. Plus d’un laissa tomber sa charge, mais un d’entre eux, plus grand, les tenait si bien qu’ils s’exécutèrent sans trop rechigner. Le petit groupe récolta ainsi vingt boules macabres. Les enfants les avaient entreposées dans un coin de rue. Le charpentier, méthodique, les planta une à une sur de longues piques de bois. Il prenait garde à bien enfoncer la pointe pour que les têtes ne se détachent pas. Lorsqu’il eut terminé, il distribua à chacun des mômes une des perches. Chaque fois, il répétait la même chose :

« Tu es trop jeune pour te battre. Je ne veux pas que tu sois tué. Par contre, tu peux nous être utile. Reste à distance et agite ton trophée à la vue des rouges. Fais-leur peur et laisse les adultes s’occuper du reste. »

Puis il serrait l’épaule du gamin et le laissait s’éloigner.

Après la victoire, la troupe monta la rue pour rallier le centre de la cité. Les venelles pauvres, en arrière, ne valaient pas le détour. Ce que les soldats chercheraient à protéger, c’étaient les beaux quartiers. Estenius excitait ses compagnons par de grands élans de voix. Lorsqu’il cessait, pour reprendre son souffle ou réfléchir, Qalet le relayait avec des chants populaires. Pour un ingénu qui aurait assisté à la scène, les chansons n’auraient pas signifié grand-chose ; il ne s’agissait que de comptines d’enfant. Mais pour les Cannirnos et les membres de l’ancien peuple, les airs simplets revêtaient une tout autre apparence. Les paroles venaient de ballades séculaires, transmises oralement depuis les anciens temps, des mots que l’on entendait déjà dans les Terres Sauvages bien avant la Grande Invasion.

Dans chaque rue, de nouveaux insurgés se joignaient à la troupe. Le quartier des tanneurs, au bord de la rivière, apporta son lot de rebelles. Des hommes odorants, féroces, caparaçonnés de cuir et armés de couteaux à écharner. D’autres, moins courageux, plus soumis, prenaient la fuite ou se terraient chez eux. La horde avançait ainsi sans rencontrer de résistance. Les chasseurs fléchèrent bien quelques éclaireurs, mais le gros des troupes adverses restait hors de vue.

Au détour d’une venelle, Estenius aperçut un bataillon de soldats encapés d’écarlate. Au centre, monté sur un chariot de percepteur, une lanterne en main, Tête de cochon agençait son unité. Estenius immobilisa les siens à bonne distance et observa. Deux lignes d’infanterie et une ligne d’archers. Les soudards étaient bien organisés. Estenius pesta.

Un cri de guerre s’éleva de la masse des tanneurs, menés par le charpentier plus en rage que jamais. Estenius tonitrua pour les retenir, mais sa voix fut couverte par le tumulte. Le petit groupe chargea. Ils n’avaient pas fait dix mètres que Tête de cochon braillait déjà quelque chose. Une volée de flèches siffla et s’abattit sur les tanneurs. La plupart chancelèrent, un trait fiché dans le torse. Quelques-uns continuèrent et Tête de cochon beugla une seconde fois. La deuxième vague mit à terre les survivants. Le menuisier s’effondra, une flèche dans l’épaule. Il se redressa en jurant. Lorsqu’il vit que les archers encochaient pour la troisième volée, il tenta de fuir vers une petite ruelle sur sa droite. Quatre longs traits empênés de rouge l’en empêchèrent. Il s’écroula de nouveau. Autour de lui, la terre s’imprégnait de pourpre. Serrant les dents, s’étouffant dans son sang, il essaya de se traîner loin des rangs ennemis, mais les bois qui perforaient son corps entravaient ses mouvements. Estenius n’avait plus besoin de hurler ; sa horde s’était immobilisée. Tous les regards convergeaient sur l’agonie du charpentier.

Estenius se sentit désemparé. Il n’était pas un guerrier, pas plus que les hommes qui le suivaient. Ils avaient gagné une escarmouche, mais ils perdraient immanquablement la querelle. Les Cannirnos possédaient l’équipement, la tactique, l’entraînement. Eux n’avaient rien de cela. Ils n’étaient que de pauvres bouseux en colère. Il se rendait compte qu’autour de lui, le courage de ses compagnons se délitait aussi bien que le sien. Ne restait qu’un doute : fuir ou bien se faire massacrer. Estenius chercha désespérément Qalet des yeux. Il avait besoin d’un ami, d’un conseil, mais le géant au fauchard demeurait introuvable.

En face, Tête de cochon ordonna à ses troupes d’avancer de vingt pas. Les soldats obéirent dans un synchronisme parfait, comme un seul homme. Tête de cochon beugla de nouveau :

« Archers, bandez les arcs. »

À la lueur mouvante des lanternes, sa vêture écarlate donnait l’impression d’une silhouette sanglante, comme celle d’un trépassé venu réclamer vengeance. Il haussa la voix pour aboyer :

« Rebelles, aujourd’hui est votre dernier jour. Vous trouverez le repos sous nos flèches ! Archers, prêts… »

Soudain, une sarabande de cris et de hurlements jaillit de la rue adjacente. Avec le tintamarre, une dizaine d’hommes bondirent depuis la venelle. Torse nu pour la plupart, ils brandissaient d’énormes merlins sur lesquelles se reflétait la lune. Tête de cochon n’eut pas le temps d’ordonner la volte que son flanc gauche se fit enfoncer. Les coups de haches brisèrent les nuques et disloquèrent l’agencement des troupes. Les archers, inutiles au corps à corps, se virent contraints de dégainer. Qalet tournoyait, fauchant les rouges comme autant de mauvaises herbes.

Estenius cria de surprise :

« Les bûcherons ! »

Puis il se reprit :

« À la castagne, les amis ! »

Il s’élança vers la mêlée. Derrière lui la horde s’ébranla, le courage retrouvé devant la surprise des rouges. Tête de cochon s’égosilla pour consolider ses deux flancs. Ses hommes s’exécutèrent lourdement, ils se piétinaient et sacraient à tout va. La meute d’Estenius heurta les rangs de la soldatesque. Le fracas des lames tonna. L’air se remplit de cris rauques, du tintement des fers et de l’éclaboussure du sang. Une poussière acre s’élevait sous les pieds des combattants et prenait à la gorge. Les informations bondissaient à la face d’Estenius. Il en avait tous les sens assaillis. Parfois, la foule tanguait et il se trouvait sans opposants. Il lui fallait alors jouer des coudes, piétiner des blessés pour retrouver la mêlée. Ses adversaires n’étaient plus des hommes, ils ne possédaient plus de visages. Estenius n’affrontait que des armes tout en dents et en capes. Il grognait et grondait comme un animal. L’éclat des torches prenait des apparences infernales, ajoutant à la lueur incertaine l’exhalaison des poils et des chairs brulés.

Tête de cochon sauta de la charrette et se mêla à la confusion. Efficace, il limitait ses gestes et ses cris. Il frappait avec précision, contenant sa rage dans une danse meurtrière. À ses pieds, la terre se gorgea de sang. Il avait repéré Qalet et débroussaillait jusqu’à lui.

Estenius brisa la mâchoire d’un garde du revers de sa hachette. L’homme s’effondra dans un grommellement guttural. Estenius fit tournoyer son arme et la lui abattit sur le crâne. Le soudard se tut définitivement.

Tête de cochon esquiva une attaque de justesse. Son épée chanta et démantela le râtelier d’un pauvre paysan. Le beuglement de rage du lieutenant couvrit le cri de douleur :

« Avale tes dents, corniaud ! »

À dix mètres, Qalet ramenait au sol son adversaire d’une formidable cognade de son fauchard. Le géant combattait la barbe drue, les cheveux collés, la chemise couverte de sueur et du sang de ses ennemis. Il ne voyait pas l’avancée de Tête de cochon qui fouraillait derrière lui. Estenius hurla pour le prévenir, mais Qalet n’entendit pas. Estenius bondit, se fraya un chemin à force de cris, de heurts et de coups de hache.

Tête de cochon marchait résolument. Les membres de l’ancien peuple qui se plaçaient devant lui ne parvenaient à opposer aucune résistance. Il les trucidait d’une estocade, les égorgeait d’un revers.

Qalet se retourna pour encourager un des bûcherons. Ce dernier éclata de rire, puis sa joie se figea dans sa bouche, remplacée par une coulée de sang. Son merlin lui glissa des mains ; il tomba à genoux. Une lame rougeâtre lui saillait de l’abdomen. L’épée sortit et le bûcheron s’effondra. Tête de cochon enjamba le cadavre.

« Alors, le bouseux, on se retrouve. C’est toi qui as mené l’offensive depuis la ruelle ?! Allons, ne fais pas le timide, reconnais-le ! Et bien tu sais, rien que pour cela je vais te faire la peau ! En garde ! »

Tête de cochon prit sa posture de combat, imité par son adversaire. Dans un cri, le lieutenant feinta. Avant que Qalet n’ait pu réagir, il lui faisait voler le fauchard des mains. Désarmé, Qalet recula d’un pas.

« Allons, ma mignonne, ne fais pas la peureuse ! C’est juste après ta tête que j’en ai ; je laisserai ton cul en paix, je promets ! »

L’odeur de la mort étrécissait les yeux de Tête de cochon et lui rougissait le mufle. Son faciès prenait la même allure que devant le corps dénudé d’Ayzebel. Il leva sa lame pour frapper, mais un cri le retint une seconde. Il allait pivoter quand la hachette d’Estenius lui creusa l’arcade sourcilière et l’envoya parmi les cadavres. Tête de cochon, la gueule trouée, ne s’avouait pas vaincu pour autant. Il se plaça sur le cul puis, s’appuyant sur les deux mains, il entreprit de se relever. Estenius imprima à son bras un large mouvement en arc de cercle et sa hache s’abattit sur la nuque du lieutenant. Elle s’y enfonça d’un bon centimètre. Tête de cochon roula des yeux, surpris, et vomit un flot de sang. Estenius redressa son arme et frappa derechef. La lame pénétra cette fois de trois centimètres. Le lieutenant s’affala sur le ventre. La hachette retomba encore à trois reprises avant que le crâne de Tête de cochon ne roule sur la terre poisseuse.

Quand Estenius se releva, seul un garde restait en état de combattre. Celui-ci était pris en nasse, encerclé par quinze paysans goguenards. Le pauvre soldat, un gamin de vingt ans à peine, pleurait l’épée vers le sol. Il cria en essuyant la morve qui lui coulait du nez :

« Pitié, laissez-moi partir ! Je ferai tout ce que vous voulez, mais ayez pitié ! »

Les paysans faisaient mine de le frapper, tapaient du pied et fendaient l’air de leurs armes. Chaque fois, le garde hurlait de terreur. Bientôt, il se jeta à terre et fut roué de coups de pieds. Estenius s’approcha et fit claquer sa voix ; les villageois cessèrent. Le soldat tourna vers lui un regard suppliant. Son épée était tombée, sa calotte de cuir décrochée, il ne restait du fantassin qu’un pauvre gars perdu.

« Pitié, ne me tuez pas ! Capturez-moi, faites de moi votre messager, ce que vous voulez ! Mais je vous en supplie, ne me tuez pas ! »

Estenius s’approcha encore et pénétra le cercle des paysans. Il s’arrêta à un pas du garde tombé sur les genoux.

« Si nous t’épargnons, jures-tu de comploter avec nous contre les tiens ? De les trahir et de nous servir comme des frères ? »

Le soldat n’hésita pas :

« Je le jure ! Je ferai ce que vous voudrez si vous me laissez en vie ! »

Estenius leva les bras au ciel, la hachette toujours en main. Il s’adressa à tous ceux qui les entouraient :

« Vous l’avez entendu ? Il nous jure fidélité. Il sera avec nous, contre les siens. Contre les Cannirnos ! »

Estenius pivota pour considérer tout le monde. Il vit les visages suants, sanglants, les blessures béantes et les cadavres étendus. Il allait gracier le soldat, mais il croisa le regard de Qalet. Le géant affichait un air sévère, embroussaillé d’une ferme volonté. Cette simple vision fit comprendre à Estenius son devoir. Il balaya son doute, fit volte-face et foudroya le garde du regard :

« Dans ce cas, tu nous serviras depuis les enfers ! »

Le coup fut brusque, violent, et le soldat s’effondra. Une clameur de joie salua l’exécution.

Commentaires

Un beau bordel en perspective
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lundi 23 juillet à 12h23
Comme tu dis, mon cher Julien !
 0
lundi 23 juillet à 18h31