1

Antoine Bombrun

dimanche 24 mai 2015

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre cinquième

« Mon cher ami ! »

Le Seigneur Souverain Alphidore de Pal bondit de son trône, manquant de heurter la couronne d’argent fixée au-dessus de sa tête, dégringola jusqu’en bas des marches et se jeta dans les bras de Théophore. Ce dernier hésita un instant, puis le serra à son tour contre lui.

« Vous m’avez tant manqué, mon ami ! Ah, depuis que je suis ici je n’ai plus de camarades et croyez bien que j’en souffre ! Merveilleuse époque où nous passions notre temps ensemble ! Hélas, nous avons depuis bien grandi… Que je suis heureux de vous retrouver ! »

Théophore balbutia quelques mots, plus écarlate qu’un coquelicot, puis cabriola sur le côté en entendant le raclement de gorge agacé qui venait de la droite du trône. Les trois Sacerdoces les fixaient, lui et le Souverain, comme deux enfants qui auraient fait une bêtise. Celui en robe grise, très vieux avec un capuchon sur le visage, presque couché sur sa canne, profitait de l’intermède pour reposer ses antiques muscles fatigués. Les deux autres, Rouge et Vert, se tenaient très droits et les foudroyaient du regard. Alphidore retourna s’asseoir sur le trône et Théophore se plaça en face de lui, les jambes un peu écartées pour se donner de l’assurance. Rouge demanda :

« Quel est l’objet de votre visite ? Messire, euh… (Il consulta un document à l’air officiel.) Groëe de Hautesherbes. Groëe fils.

— Je viens demander une faveur pour mon frère, Euphème Groëe.

— Je me souviens que le Seigneur de guerre Relonor Helvival nous a demandé une terre pour lui. Je sais qu’un petit seigneur sans descendance nous a quittés depuis peu. Il possédait une propriété dans l’ouest du pays ; nous pensions la lui attribuer.

— Voilà justement pourquoi je viens à vous. Je voudrais vous demander la permission pour mon frère de s’installer dans une partie du domaine de Vignevaux. Pour des raisons d’affects, je pense que cette terre serait bonne pour lui. Vous avez sûrement entendu parler de ses problèmes qui ne lui permettent plus de diriger les hommes à la frontière ; je pense que s’établir dans un cadre familier et lié à de bons souvenirs pourrait concourir à améliorer son état.

— Ce ne sera pas possible. Nous lui attribuerons le domaine dans l’ouest. (Rouge rangea le document comme si le débat était clos.)

— Je vous en prie ! Sa complexion a souffert du trajet depuis les Marches et je ne suis pas certain qu’il sortira sain d’esprit d’un autre voyage. De plus, (Théophore eut un sourire gêné.) il se trouve déjà sur le terrain… Le vieux moulin est sis dans une zone abandonnée par le seigneur Vignonel et, en y bâtissant sa demeure, Euphème ne le dérangera en rien, peut-être même pourra-t-il relancer le commerce du pays alentour… Cela ne pourrait qu’être bon pour Laval, heu, pardon, pour le seigneur Vignonel.

— Je viens de vous dire que ce n’était pas possible.

— Je vous en supplie. La coutume veut que l’on offre au soldat en fin de carrière une parcelle de terre pour lui servir de retraite. Mon frère vient de Hautesherbes et le domaine que vous lui offrez se trouve sur l’autre face du pays. La terre du vieux moulin est maigre et stérile, d’une valeur bien moindre que celle que vous lui proposez. Vous ne pouvez séparer des siens un homme malade, ni le priver d’un bien qui semble le réconforter. (Devant le désintérêt des Sacerdoces, Théophore vit rouge et la politesse passa au second plan de ses préoccupations.) Il serait indécent de refuser cela à un grand soldat tombé malade à force de guerroyer ! Il ne se battait pas pour passer le temps, mais pour la grandeur du pays !

— Monseigneur, si vous voulez bien sortir.

— C’est assez ! »

Alphidore de Pal s’était dressé vivement, évitant de justesse la couronne au-dessus de sa tête. Il regardait Théophore droit dans les yeux, de toute sa hauteur. Le nobliau se fit tout petit, ce n’était pas son compagnon qui lui faisait face, mais le Seigneur Souverain. Ce dernier continua :

« Mon ami, j’accéderai à ta requête. Si cette parcelle de terre n’est d’aucune utilité au seigneur de Vignevaux, elle sera parfaite pour Euphème Groëe. (Puis, se tournant vers son conseiller qui s’apprêtait à objecter.) Non, Rouge, je suis Souverain tout de même ! Théophore, dites à votre frère de venir me voir ici même et je lui donnerai la terre du moulin. »

Le jeune aristocrate se jeta à terre et remercia longuement le Seigneur Souverain. Il frissonnait de colère, mais surtout de la frayeur de s’être ainsi laissé emporter par son humeur. Sa langue, habituellement fleurie et rompue aux bons mots, ne trouvait rien d’autre que de répéter les mêmes mots enfantins :

« Merci, mon Seigneur, merci… Je vous remercie… »

Devant ce retournement de situation, Rouge se renfrogna pour s’enfermer dans le mutisme. Il serrait les dents et la jointure de ses poings blanchissait. Gris, courbé sur sa canne, émit un petit ricanement sénile.

* * *

Théophore sortit rassuré de la salle de la couronne. Il sentait une douce satisfaction prendre la place de la tension qui le tenait en entrant. Alphidore semblait toujours le voir comme un ami et il paraissait même que la dignité de Seigneur Souverain lui seyait plutôt bien. Il y avait quelques années, le jeune de Pal ne se serait jamais imposé comme il l’avait fait aujourd’hui : il aurait trop craint de se tromper, ou bien que l’on se moque de lui. Lorsqu’ils faisaient leurs études ensemble, il était la risée de tous les autres élèves et redoutait même de donner des ordres aux domestiques. Alors, remettre à sa place un des trois Sacerdoces !

Théophore, bien qu’il n’y soit pour rien, se félicitait de ce changement dans le caractère d’Alphidore. Grâce à cela, il venait de calmer la situation qui menaçait de retourner la famille Groëe contre elle-même. À présent, Euphème allait pouvoir présenter des excuses à son père, et ce dernier observer que son fils ne faisait pas un si mauvais seigneur foncier. Paix, bonheur et prospérité ! On pourrait penser à son avenir à lui, Théophore, car il était en âge d’obtenir ce qu’il désirait depuis si longtemps.

Il espérait simplement que les crises d’Euphème baissent en puissance et en fréquence, parce qu’il craignait que cela ne mette en péril, outre sa santé, le respect et l’obéissance de ses hommes. Enfin, ce n’était pas son problème : une fois la famille réconciliée, tout se remettrait naturellement dans l’ordre. À présent que l’affaire était réglée, son cœur ne battait plus pour un espoir, mais pour une demande à faire, en bonne et due forme.

« Théophore ! »

Le jeune homme ne réagit pas tout de suite : il était tellement emporté par sa réussite et ses projets qu’il avait tout oublié du monde qui l’entourait. Celui qui l’appelait haussa la voix, tout en tâchant tout de même de ne pas trop se faire entendre. La chose requérait du talent, mais on ne pouvait hurler sans raison dans le palais du Seigneur Souverain.

« Théophore ! Que fais-tu à Landargues ? »

L’interpelé sortit tout à fait de ses songes et se trouva face à face avec Laurendeau Vignonel.

« Laurendeau, mon ami ! Je suis désolé, j’étais tellement perdu dans mes pensées que je ne t’avais pas vu…

— Ce n’est pas grave ; je te connais, tu sais. Et puis, c’est vrai qu’à la tête que tu faisais, tu ne semblais pas faire partie de notre monde. Est-ce la pensée de ma sœur qui te fait cet effet-là ? »

Théophore rougit.

« Non, ce n’est pas cela. Enfin, je ne veux pas dire que… mais…

— Ah ah ah ! Je crois que j’ai ma réponse ! D’ailleurs, as-tu parlé à ton père ? Est-il d’accord avec ton désir de lui demander sa main ?

— Je n’ai pas osé lui en parler encore. C’est que, je ne sais ce que je ferais s’il refusait. J’aime tellement ta sœur : elle est belle, gentille et douce. Et puis, la façon qu’elle a de lever les yeux sur moi… »

Théophore soupira un grand coup.

« Allons, allons, il suffit, je suis son grand frère tout de même ! Pas de grossièreté sur elle ou je serai obligé de te provoquer en duel ! »

Théophore porta la main à sa bouche et Laurendeau sourit de toutes ses dents, satisfait de sa pique.

« Tu sais, je suis amoureux de ta sœur depuis que je suis tout petit. C’est pour ça que je préférais aller chez toi plutôt que de te faire venir : au moins je pouvais la voir. Elle passait avec ses petites robes, ramassait des fleurs, jouait à la poupée. Et moi, je l’admirais, je la trouvais belle…

— Et elle, de son côté, elle tressait des colliers de fleurs en chantant ton nom doucement. Comme quoi… Si si, je te jure, je l’ai surprise un jour. Elle m’a assuré que c’était son petit chien qu’elle psalmodiait comme cela : elle l’avait appelé Téphora… Ce que j’ai pu me moquer d’elle !

— C’est moi qui vais te provoquer en duel si tu continues !

— Allons, si je ne peux même plus railler ma propre famille… Et puis, c’est quand même le travail d’un grand frère ! »

Des bruits de pas se firent entendre et les deux amis levèrent la tête. Au bout du couloir venait d’émerger Fleurienne de Pal, la tante du Seigneur Souverain. L’apparition calma les jeunes hommes. Elle s’avançait vers eux d’une démarche vive, soulevant un peu sa robe vert pâle à chacun de ses mouvements. Lorsqu’elle arriva à leur hauteur, Théophore et Laurendeau s’inclinèrent galamment. Elle les dépassa sans trop leur prêter attention, puis fit volte-face et se planta devant Théophore. Elle était grande, fine, parfaitement ciselée. Théophore sourit en son for intérieur en se souvenant de la plaisanterie entendue une fois à son sujet : Plus parfaite que le plus parfait des vases !

« Vous êtes le jeune Groëe, n’est-ce pas ? L’ami de mon neveu… Quel est votre nom, déjà ?… Votre frère se nomme Euphème, si je ne me trompe pas…

— Théophore, Mademoiselle. Je suis, en effet, le fils Groëe, le second après Euphème.

— Ah, j’en étais sûre ! Et que nous vaut le plaisir de votre visite ?

— Je suis venu pour parler en faveur de mon frère, afin de lui obtenir une terre…

— C’est donc ça… J’espère que vous avez pu obtenir ce que vous vouliez.

— Oui, Mademoiselle, le Seigneur Souverain a été bon, mais il a demandé à Euphème de venir pour officialiser sa possession.

— Tout va bien alors, conclut la jeune femme avec un sourire, je suis enchantée de vous avoir revu.

— Au revoir, Mademoiselle. »

Les deux aristocrates s’inclinèrent, puis restèrent silencieux encore un moment, le temps que Fleurienne de Pal, la "Demoiselle" de Cannirnosk, parvienne au bout du couloir et se dérobe à leurs yeux. Théophore regarda son ami, qui n’avait pas bougé d’un cil, planté au milieu du corridor, la langue presque sortie de sa bouche grande ouverte. Au bout d’un moment, Laurendeau lui jeta un coup d’œil et devint écarlate. Il bafouilla :

« Qu’est-ce qu’elle est belle ! »

Il reporta le regard vers le bout du couloir, comme s’il espérait voir réapparaître la Demoiselle, galopante, afin qu’il la prenne dans ses bras. Fol optimisme !

Après cette rencontre qui avait brisé leur entrain, les deux amis ne tardèrent pas à se quitter. Théophore repartit à grands pas vers l’extérieur, pressé qu’il était d’apporter la bonne nouvelle à son frère. Laurendeau, quant à lui, secoua la tête à plusieurs reprises pour se remettre les idées en place, puis se dirigea vers la salle de la couronne. Il tâchait d’effacer de son esprit ce qu’il avait entendu dire de Théophore sur sa venue ainsi que les liens qu’il faisait avec la sienne. Parvenu sur le seuil, il se fit annoncer et on lui donna rapidement la permission d’entrer. Le Seigneur Souverain était assis sur son trône, entouré par les trois Sacerdoces. Ce fut, cette fois, Vert qui demanda :

« Quel est l’objet de votre visite ? »

Au contraire de Théophore, Laurendeau savait ce qu’il devait dire : son père lui avait écrit le texte, et il l’avait relu à plusieurs reprises durant le trajet afin de bien le mémoriser. Il se plaça en face du Seigneur Alphidore de Pal, le regarda poliment et commença ainsi :

« Cher Seigneur Souverain, les seigneurs fonciers Vignonel et Groëe m’envoient afin de porter plainte contre Euphème Groëe, fils du seigneur susnommé. Cet homme est accusé de traîtrise envers l’armée et envers le peuple, vol, violence et braconnage sur des terres seigneuriales… »

* * *

Théophore talonna son cheval : il voulait arriver au vieux moulin avant la nuit. Les cinq jours de trajet depuis la capitale commençaient à lui peser. Accomplir deux allers-retours vers le nord en à peine plus d’un mois, c’était beaucoup trop. Surtout lorsque l’on voyageait seul sans personne avec qui parler.

Avant de quitter Landargues, il avait arpenté les librairies et fait emplette de nombreux ouvrages. Alors, il avait bien essayé de lire en chevauchant, mais l’acrobatie lui demandait trop d’adresse pour être prolongée dans la durée. Les romans et les traités étaient donc restés dans son sac, ses yeux se contentant de feuilleter les bords de route. Il avait pressé sa monture tout le trajet, trotté le long de l’Audussont, traversé à bac, dépassé les collines plates, puis poursuivit d’un bon pas jusqu’à la forêt qui borde le vieux moulin. Quatre nuits passées dans les auberges, qu’il commençait à connaître comme sa poche, la cinquième approchait. Comme il voulait arriver avec le jour, il décida de lancer son cheval au trot pour les dernières lieues.

Théophore traversa la forêt par un petit sentier qui menait jusqu’à la rivière. Il faisait une chaleur lourde, vestige d’un été révolu, et son cheval luisait de sueur. Il s’arrêta au bord de l’eau un instant pour se rafraîchir et pour faire boire sa monture, puis repartit plus posément. La bête soufflait lourdement : elle n’avait pas l’habitude de telle course. Le soleil rougeoyait déjà et Théophore espérait que son frère aurait à manger pour lui, car il mourait de faim.

En arrivant au bas de la colline où se dressait le vieux moulin, il s’aperçut que le décor avait bien changé. Depuis les quelques semaines que Daogan y avait élu domicile, il n’avait pas chômé et une petite bourgade commençait à pousser. Le moulin avait été rénové et, s’il ne présentait toujours qu’un aspect vétuste, il paraissait plus robuste que dans son souvenir et les fuites semblaient avoir été bouchées. Sur le toit, tout en haut, flottait une bannière écarlate. Théophore la fixa quelques secondes avant de reconnaître l’emblème : un moulin, un moulin noir sur fond rouge.

Autour du bâtiment, plusieurs bâtisses de bois à l’air solide étaient sorties de terre. La matière première en venait de la forêt, où, non loin de l’endroit où il s’était arrêté, il entendait le ahan des hommes au travail. D’un des abris, qui fumait férocement, accourait le bruit du fer sur le fer. Dans une seconde cabane, de gros troncs entraient entiers et sortaient débités, taillés, prêts à être utilisés en charpente. Les autres constructions paraissaient être des logements, pour les hommes ou les chevaux, et n’étaient pas toutes achevées. Il y avait aussi quelques tentes militaires éparpillées çà et là.

Théophore fut impressionné par la taille du hameau. Le nombre des bâtisses restait encore assez faible – bien que tout à fait étonnant par rapport au temps passé depuis l’arrivée des soldats –, mais les fondations du mur d’enceinte étaient spectaculaires. Des hommes aplanissaient un ovale de plus d’une centaine de mètres de diamètre qui bordait la colline tout du long. En définitive, ce serait une forteresse d’une taille tout à fait respectable et bien plus appropriée à la guerre que celles des seigneurs fonciers.

« Ohé ! Théophore ! Viens donc ! »

Daogan se tenait en haut de la colline, fièrement campé sur ses deux jambes. Son visage était rouge et sa chevelure trempée de sueur. Il ôta son tablier de forgeron, qu’il remit à un compagnon derrière lui, puis il se précipita vers son frère.

Théophore resta interloqué de voir l’attitude de Daogan, joyeux et plein d’entrain. Les deux hommes ne s’étaient pourtant jamais réellement parlés, du moins pas plus que quelques propos décousus. Théophore, déconcerté, entreprit de monter la colline doucement, tenant son cheval par la bride, pendant que Daogan la descendait en galopant.

Le jeune frère regardait avec effarement son aîné se rapprocher de lui à toute vitesse et se crispa lorsque celui-ci se jeta dans ses bras et l’enlaça. Théophore tenta vainement de se protéger en agitant les extrémités, il serra les dents pour ne pas crier. Devant la rudesse du choc, sa monture battit en retraite dans un violent écart.

« Mon frère ! Comme je suis heureux de te voir ! Alors, que penses-tu des travaux ? »

Daogan ne parlait pas, il criait, et dans sa gaillardise il frappait Théophore à grands coups de poing dans le dos. Il semblait être tout à fait remis de sa faiblesse et apprécier plus que tout cette vie au grand air. Il se décrocha et laissa Théophore reprendre son souffle. Les deux frères, l’un souriant à grandes dents et l’autre encore un peu tremblant, remontèrent la pente. Un cerf avait été chassé dans la matinée et Théophore fut invité à surveiller la cuisson en attendant l’heure du souper. La bête avait été embrochée et son corps grillait au-dessus des braises. Daogan partit chercher à boire.

Le lieutenant Jérémiah contrôlait les travaux du haut de la colline tout en nettoyant la peau du cerf. Il se leva pour saluer Théophore et lui demanda de l’aide.

« Comme vous le voyez, nous sommes bien installés ici, et votre frère se porte à merveille. Son état n’était pourtant pas encourageant lorsque nous avons quitté la demeure de votre père. Il a passé quelques jours dans une angoisse terrible : il ne dormait plus et ne pensait qu’à protéger sa forteresse, à dresser des plans et à faire le plein d’armes. Lorsqu’il se sentait trop mal, il se défonçait au bûcheronnage ; il avait l’allure d’un spectre, pâle et maigre. Il a repris du poil de la bête depuis ! »

Jérémiah tendit à Théophore la peau qu’il venait d’écorcher et de nettoyer grossièrement.

« Tenez-moi ça, s’il vous plaît. Heureusement, je suis un homme qui aime à travailler le bois, alors qu’il n’est qu’un soldat. J’ai fini par prendre sa place et je l’ai mis au turbin. Il n’a d’abord pas apprécié de se faire détrôner du commandement de ses propres hommes, et puis j’ai fini par lui faire accepter que moi je dirigeais les travaux, tandis que lui dirigerait les soldats et ferait les plans des aménagements. »

Il emmena Théophore jusqu’à une grande planche inclinée, où il commença à étendre la peau fraîche pour la faire sécher.

« Ainsi, je l’ai vu retrouver le sourire et le sommeil. Il passe la journée avec ses soldats, il travaille comme quatre, et il est heureux. En voyant ses plans, j’ai compris la douleur par laquelle il passe en les réalisant. Son carnet est plein de griffonnages illisibles, ponctués de grosses gouttes d’encre. Parfois, de lourdes larmes ont effacé ses notes. Je trouve aussi quelques traînées sanglantes : je pense qu’il serre tellement sa plume pour se contrôler, qu’il la brise et se déchire les doigts. Il a déjà fait chasser plusieurs rapaces pour remplacer les rémiges qu’il a dû jeter… »

Théophore trouvait la relation qui unissait les deux hommes des plus étranges. Jérémiah veillait sur Daogan comme une poule sur ses œufs, comme si le guerrier n’était qu’un enfant. Le lieutenant continua :

« Voyez, il peut paraître anormal, mais c’est juste un homme qu’il faut savoir prendre… Tendez la peau mieux que ça, elle ne va jamais tenir sinon. Voilà, tenez-la bien le temps que je la fixe. (Il en cloua les extrémités et la peau fut bientôt tendue sur la planche.) Merci, à présent elle pourra sécher… J’espère seulement que rien ne viendra perturber sa paix, car s’il a l’air heureux il n’en reste pas moins fragile… Allez tourner le cerf pendant que je finis de fixer la peau, voulez-vous ! Je ne veux pas manger de la viande brûlée… (Il haussa le ton pour se faire entendre de Théophore qui s’éloignait.) Et que nous vaut votre visite ? Vous marchez comme un homme qui sort d’une semaine de chevauchée ; vous arrivez de loin ? »

Daogan revenait avec trois pintes d’étain pleines d’eau fraîche. Il surenchérit en entendant la question de Jérémiah :

« Oui, mon frère, pourquoi viens-tu à Castel-à-bois ? »

Théophore leva la tête, étonné :

« Castel-à-bois ?

— Eh oui ! C’est le nouveau nom de ce moulin. En l’honneur de la demeure du Seigneur de guerre Relonor Helvival, tu sais, Castel-de-pluie dans les Marches… Mais allons, pourquoi es-tu ici ?

— Je viens de la capitale : je me suis rendu dans la salle de la couronne pour plaider en votre faveur. J’ai demandé au Seigneur Souverain de vous accorder cette terre. Parce que vous la méritez ; le trône vous le doit bien après toutes les années que vous lui avez sacrifiées… »

Jérémiah émit un long sifflement devant le culot de Théophore. Daogan s’enquit, sans paraître plus troublé que cela :

« Et qu’a dit le gamin, Alphidore ? »

Le guerrier se tenait devant son frère, les chopes serrées dans les mains.

« Il m’a promis de vous accorder le vieux moulin, ou Castel-à-bois comme vous l’appelez, à condition que vous veniez en personne le réclamer.

— Ça c’est une nouvelle ! Pas question de boire de l’eau ce soir, mon cher frère ! »

Sans cérémonie, Daogan renversa l’eau des chopes par terre et s’élança de nouveau vers le moulin. Courbé sur sa peau de cerf, Jérémiah laissa filer un petit ricanement de joie. Daogan criait dans sa course :

« Ça mérite du cidre, rien de moins ! Nous n’en avons pas beaucoup, mais il reste encore quelques outres de vin rouge, bien assez pour fêter ça dignement ! »

Il arriva au moulin en quelques-uns de ses grands pas heureux, y entra pour saisir un cor dans lequel il souffla violemment. Tous les hommes à l’ouvrage dans la forteresse se redressèrent en souriant et s’épongèrent le front : enfin le signal de fin de journée !

Daogan sortit du vieux moulin les bras chargés d’outres et de bouteilles. Sa voix paraissait résonner à des lieux de distance :

« Allons tout le monde, ce soir c’est la fête ! Allez tous vous laver, vous vêtir mieux que ça afin que nous puissions rire et chanter pour de bon ! »

* * *

Tous les hommes s’étaient rassemblés près du feu qui flamboyait comme un phare dans la nuit tombée. Ils s’étaient installés à même le sol, en un joyeux attroupement. Daogan avait versé des monceaux de bois sur la flambée du cerf et changé la braisette en brasier. Les flammes rugissaient et craquaient comme des beaux diables. À côté, les visages rougissaient et les verres tintaient.

Un attroupement s’était créée autour de la fournaise et s’étendait sur plusieurs mètres en arrière. Les restes du cerf allaient de main en main dans de grandes jattes où chacun piochait à volonté. La carcasse, tout contre le feu, rôtissait encore. Jérémiah lui-même la découpait à l’aide d’un long poignard, en retirant d’épaisses tranches juteuses qu’il distribuait à la ronde. Les bouches mastiquaient, beuglaient, ou chantaient des airs paillards.

Un peu plus loin, quelques soudards particulièrement déchaînés s’étaient engagés dans une lutte à mains nues. On criait autour d’eux pour les encourager, on frappait du pied sur l’herbe et on leur balançait des restes mâchonnés jusqu’à l’os. L’un des combattants, un sourire sur la trogne, dansait presque nu pour agacer son adversaire. Un autre tanguait, le nez en sang, prêt à s’abattre au moindre courant d’air.

Dans un coin reculé, les plus soiffards avaient déniché une outre d’eau de vie, qu’ils s’appliquaient à descendre proprement.

Daogan, au centre de cette effervescence, riait comme un dément. Il brandissait plus de brocs qu’il n’avait de mains et arrachait de grosses bouchées au cuissot de cerf planté sur sa lame. À ses côtés, Théophore paraissait terrifié, fin et svelte au milieu de la masse braillarde. Il tenait délicatement la chope crasseuse qu’on lui avait confiée et s’acharnait à esquiver les gouttes de graisse qui giclaient du cuissot agité par le chef de guerre. L’aristocrate regrettait de s’être attardé. Toutes ses pensées volaient vers son gros fauteuil et les livres à peine feuilletés qui emplissaient sa besace.

Soudain, Daogan harangua la foule. Il raconta d’abord les exploits de son jeune frère, la paix qu’il leur apportait et la bonté avec laquelle il avait agi. Les hommes levèrent leurs verres à la santé de Théophore, honneur accompagné par force cris. Jérémiah procéda même à une libation, renversant le fond rougeâtre d’un verre sur le sol à ses pieds. Théophore dressa son broc en retour, même s’il ne comprenait pas bien ce rituel un peu curieux tout droit importé des Marches. Daogan enchaîna :

« Je partirai dans les jours à venir pour Landargues, où le Seigneur Souverain me donnera les clefs de notre domaine ! Avec cela, nous serons vraiment chez nous ! Ce ne sera plus ici les terres de quelque seigneur foncier, Laval Vignonel ou un autre, mais le fief et le domaine de Daogan le guerrier ! Faites bombance mes amis, festoyez, entraînez-vous, car à mon retour nous banquetterons comme jamais ! »

Des cris de joie accueillirent la déclaration. Le nom de Daogan, celui de son frère et de son lieutenant furent scandés. Jérémiah se redressa et tira Théophore par le bras pour le placer aux côtés du guerrier. Le jeune homme, forcé à se lever, s’inclina maladroitement et se rassit en maugréant. Seuls Daogan et Jérémiah restèrent debout, recevant les ovations à grand renfort de révérences, de grimaces et de pitreries en tout genre. Théophore était atterré. Daogan se baissa pour saisir son verre, se le fit remplir par un soldat et mugit :

« Santé à tous ! Pour notre établissement dans le Sud et pour le Seigneur Souverain ! »

Il se balança l’intégralité de la vinasse dans la bouche, s’essuya la coulisse à la jointure des lèvres et se fit resservir. Comme il beugla de nouveau, sa voix prit une intonation forte et posée, entraînante ; Théophore comprit un peu ce qui faisait de son frère un bon chef de guerre.

« Je ne connais pas l’actuel Souverain, le gamin comme on l’appelle, Alphidore de Pal, mais je connais l’ancien ! Le Seigneur déchu, le félon qui se voulut roi, le traître emprisonné dans la couronne de pierre, Breridus de Pal ! C’était une de mes premières campagnes, je n’étais qu’un jeune fantassin et je servais sous ses ordres. Il était alors chef de guerre. À l’époque, j’étais effrayé par les barbares, je ne savais comment on pouvait se protéger de leurs charges à la corsèque ou de leurs haches de jet. Je faisais partie de l’avant garde dans ce qui a été appelé la bataille de la combe asséchée. Nous devions embourber les cavaliers nordiques au prix de notre sang, les retenir le temps que Breridus et ses cavaliers puissent charger par le flanc afin de soumettre l’ennemi. Le plan était simple : les barbares sont meilleurs que nous dans les escarmouches, le harcèlement et les embuscades, alors il nous fallait les forcer à la bataille rangée.

« Je frappais d’estoc et de taille, terrassant mes adversaires à la pelletée ! Je savais qu’autour de moi les barbares ne faisaient pas les fiers, mais j’ignorais ce qu’il en était du reste de la bataille. Vous savez qu’au combat on ne voit que ses adversaires directs et, lorsque l’on ne sait pas regarder les bannières ni écouter les tambours, on se laisse porter par les ennemis jusqu’à ce que vous gagniez ou qu’ils vous tuent ! Ainsi, avec les hommes qui ont eu la mauvaise idée de me suivre dans mon avancée folle, nous nous sommes retrouvés au centre de la mêlée. Nous étions en bien mauvaise posture ! Lorsque les cavaliers de Breridus ont chargé, nous avons entendu le cor qui signalait notre retraite. Il était lointain, à peine audible dans le fracas des armes ! Nous avons bien regardé autour de notre groupe – nous étions quelques dizaines – mais nous ne voyions qu’une mare de barbares et la traînée sanglante qui se refermait derrière nous, trop vite, bien trop vite… C’est là que j’ai compris que nous étions mal ! Nous allions être écrasés sous la masse ! Pour couronner le tout, nous sentions notre ardeur retomber et les premières fatigues poindre. Je me suis senti con, je vous le dis !

« C’est alors que le flanc a été défoncé. Breridus menait ses cavaliers sans craindre une seconde de tomber sous les coups ennemis. C’est cela qui faisait sa force et qui l’a rendu grand aux yeux de tous, mais c’est aussi cela qui a manqué de le tuer ce jour-là. Un des barbares à pieds a planté la hampe de sa corsèque dans le sol dur et a transpercé le poitrail du cheval de Breridus, y ouvrant une large plaie en forme de fleur de lys. La monture s’est cabrée sous le coup de la douleur, encore et encore, jusqu’à ce que son cavalier roule dans la poussière. Puis la bête a fini par s’abattre sur le côté, morte, vidée de son sang.

« À ce moment, la majorité des soldats de la garde de Breridus a été repoussée par une contrecharge menée par un des chefs barbares, et seuls quelques hommes à cheval l’entouraient encore. Breridus s’est relevé et a dégainé son épée. Il combattait durement, entouré par plusieurs ennemis. Les cavaliers qui cherchaient à le protéger furent rapidement défaits ou éloignés de leur maître, car la mêlée était si dense qu’ils avaient beau talonner leurs chevaux, ceux-ci ne pouvaient pas tourner ni avancer.

« Moi et mes quelques compagnons, nous avions assisté à la scène et nous nous sommes taillés un chemin vers Breridus à force de coups et de cris. Il n’était plus qu’à deux mètres de moi lorsqu’une vilaine blessure à la jambe l’a jeté à terre. Engoncé dans son armure, il peinait à se défendre d’un sauvage qui l’attaquait avec une de leurs lourdes épées à la pointe épaissie. Le nordique l’aurait abattu si je ne lui avais pas percé le dos de ma lame ! »

Daogan se leva d’un coup et sauta au milieu de la foule. Il hurla la suite et mima les faits qu’il racontait. Un éclat brûlant lui éclairait les prunelles.

« Le bougre est tombé comme une poupée de chiffon. Avec les quelques drôles qu’il me restait, nous avons défendu Breridus encore quelques minutes, jusqu’à ce que nous ne soyons plus que deux debout. Chacun dos contre le blessé, nous ne lésinions pas sur les efforts à fournir pour rester en vie. Autour de nous – et malgré les morts qui s’entassaient – le flot ne réduisait pas.

« Te souviens-tu, Jérémiah ? C’est ce jour que notre amitié a vraiment débuté ! Nous frappions fort ! Nous étions sans merci et nous hurlions à chaque coup porté. Deux sangliers féroces contre les renards du Nord !

« Enfin, les cavaliers de Breridus, qui avaient réussi à se dépêtrer et à repousser la contrecharge, ont repris leur élan en s’éloignant de la bataille et sont revenus au grand galop. Ah, je n’ai jamais vu si belle charge ! Les chevaux étaient en nage et les cavaliers en fureur ! Ils pourfendaient si bien les sauvages qu’ils parvinrent à notre hauteur. Avec Jérémiah, je déchiquetais encore dans le large, j’éventrais à bout de bras, je démembrais et je trucidais ! Nous étions aussi sanglants que nos épées, maculés d’écarlate ! Les hommes de Breridus sont rentrés dans le lard des sauvages et ils nous ont libérés de leur étau ! Je me souviens que Breridus a eu quelque difficulté avec sa patte folle, pauvre de lui, pour franchir le mur de cadavres que nous avions bâti de nos épées !… »

Sur ce dernier mot, l’ardeur du guerrier retomba d’un coup. Il dut s’appuyer sur l’épaule de son lieutenant pour ne pas choir. Il chuchotait presque à présent et parlait en regardant Jérémiah :

« Ce fut une grande bataille. Et nos exploits, mon ami, nous ont valu un honneur que nous méritions amplement. »

Son récit terminé, Daogan leva son verre, qu’il avait aux trois quarts renversé dans son entrain, et le vida cul sec. Ses hommes partirent d’une grande clameur ; un tumulte de gloire pour leur chef. Daogan poussa aussi un beuglement lourd et long, puis se rassit pesamment tout contre le feu. Les chants recommencèrent, de même que les cris et les rires, la fête continua.

Jérémiah reprit sa place et se pencha vers Théophore ; il lui expliqua :

« C’est comme ça que votre frère a sauvé la vie de celui qui fut pendant des années notre Seigneur Souverain. Sans lui, la Cannirnosk ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Vous pouvez être fier de lui. Si sa maladie le rend sujet à de fréquentes crises, votre frère est un homme bon. »

Théophore hocha la tête :

« Je ne doute pas de cela, même si je ne l’ai que très peu connu dans mon enfance. C’est pour cette raison que je me suis rendu à la capitale devant Alphidore de Pal : je veux qu’Euphème, ou Daogan, quel que soit son nom, puisse avoir la vie qu’il mérite. »

Cela émut le lieutenant, qui serra de sa main forte l’épaule du jeune homme.

« Le temps vous revaudra votre bonté, jeune Théophore ! »

* * *

Après le discours enflammé de son frère, Théophore se leva. Il avait la vessie pleine et voulait se soulager. Il s’éloigna du cercle des hommes pour aller jusqu’au bois. Il y resta quelques minutes, urinant tout en regardant les étoiles. L’alcool sortait de son corps en un jet joyeux et Théophore se sentait l’esprit libre, presque heureux de se trouver là. La boisson lui avait pratiquement fait oublier la peur qu’il ressentait devant les manières de ces brutes.

En revenant, et alors qu’il passait à côté des bâtisses en construction, il entendit comme un murmure. Il se rapprocha pour mieux écouter. Le son s’était tu et Théophore s’immobilisa. Il s’avança encore un peu, mais il n’y avait plus rien. Il crut avoir rêvé et s’apprêtait à repartir quand le chuchotement reprit derrière lui, venant d’une petite baraque un peu à l’écart. Il s’en approcha et repéra l’éclat de deux yeux montés sur ce qui semblait des barreaux de fer. Un homme lui murmurait quelque chose. Théophore demanda :

« Qui est là ? »

Il aurait voulu sa voix plus ferme, mais elle tremblait un peu. L’inconnu lui répondit dans un souffle, à peine perceptible dans les relents sonores de l’agitation des soldats.

« À boire, par pitié à boire… »

Un voile rauque recouvrait la voix de l’homme, mais Théophore crut en reconnaître la modulation. Il s’avança :

« Que faites-vous ici ? Et pourquoi rester enfermé dans cette maisonnette ?

— À boire, je vous en prie… »

Théophore s’approcha encore et vit la tête de l’homme à la lueur de la lune. Bon Dieu, le héraut Innocent ! Le héraut Innocent en effet, hâve, les deux bras accrochés aux barreaux de la fenêtre, le regardait piteusement. Il avait l’air émacié de quelqu’un qui n’a pas mangé depuis plusieurs jours et de gros cernes noirs sous ses yeux bleus. Ses cheveux, habituellement d’une blondeur vive, en bataille, lui retombaient fadement sur le front. Le messager n’avait jamais été bien épais, mais il était à présent cadavérique.

« Innocent ? C’est bien vous ? Mais que faites-vous ici ? Vous êtes enfermé ?

— À boire… J’ai… soif… »

Le héraut ne tenait pas sur ses pieds, il devait se cramponner aux barreaux pour ne pas tomber.

« Pardon, ne bougez pas surtout, je vais vous chercher de l’eau ! »

Innocent esquissa un maigre sourire ; malgré son emprisonnement il gardait un soupçon de bonne humeur : Je ne risque pas de bouger jeune Groëe, je n’en ai ni la force ni la possibilité… Il repoussa une mèche de ses cheveux gras d’un geste fatigué.

Théophore partit en courant vers le feu. Il éprouva quelques difficultés à se frayer un passage, dut esquiver un danseur ivre, se faufiler à travers les spectateurs d’un bras de fer, mais parvint finalement aux abords de la flambée. Le brasier s’était apaisé et crépitait moins, son frère semblait en grande discussion avec son lieutenant. Théophore remplit une pinte d’eau à même l’outre et se releva prestement pour retourner auprès du héraut. Toute trace de griserie avait fui son esprit. Daogan le retint d’une parole :

« Où vas-tu, mon frère ? Reste avec nous, voyons, et ne bois pas de l’eau alors qu’il reste du vin ! »

D’un geste du bras, il invitait Théophore à prendre place avec eux. Jérémiah, les yeux rieurs, lui proposa un reste de cerf.

« Innocent, le héraut. Il meurt de soif, il est enfermé dans un des bâtiments… »

Les yeux de Daogan s’amincirent sous la réflexion, puis il éclata d’un rire féroce. Dans les tressautements de son corps, une giclée s’échappa de son verre et lui sauta à la chemise.

« Ah ah ah ! Le héraut Innocent ! Ah ah ah ! Je l’avais oublié celui-là ! Jérémiah, cours lui apporter à boire. Qu’il ne nous crève pas entre les doigts tout de même ! »

Le lieutenant se saisit d’une cruche d’eau et l’emporta. Théophore ne s’attendait pas à ce que son frère soit averti de la présence du héraut, puis il comprit l’évidence. Il s’insurgea :

« Pourquoi est-il ici ? Pourquoi l’avez-vous enfermé ? »

Daogan ne parvenait pas à contenir son rire, qui lui échappait comme les régurgitations d’un ivrogne. Il réussit tout de même à répondre en se balançant un coup dans l’estomac :

« Ne t’inquiète pas de ça, frérot ! Par contre, tu fais bien de m’en parler ; j’ai failli oublier la lettre de notre père. »

Daogan fouilla dans ses poches quelques secondes pour en sortir un papier sali, fermé par un cachet de cire, qu’il tendit à Théophore.

Le jeune homme refusa d’abord de prendre la lettre et se récria :

« Tu ne peux le retenir ainsi ; c’est immoral ! Le pauvre homme ! Donne-moi les clefs, que j’aille le libérer sur le champ. »

Soudain, les yeux de Daogan cessèrent de loucher et plongèrent vers ceux de son frère. Ils étincelaient d’une colère dure, et Théophore comprit que rien ne le ferait changer d’avis. Le guerrier lâcha finalement :

« Remets ça à notre père, tu veux bien. Le vieillard m’a écrit il y a quelques jours, mais je n’ai pas trouvé de messager pour lui répondre. Comme tu y retournes, ça convient parfaitement ! Par contre, enfuies-toi avant qu’il ne l’ouvre, je ne suis pas sûr qu’il retrouve le sourire en me lisant ! »

Fier de sa boutade, Daogan repartit de son gros rire. Théophore prit la lettre et la rangea dans son pourpoint. Un noir pressentiment l’envahissait : et si tous ses efforts ne menaient à rien, si sa famille s’entre-déchirait tout de même ? Les festivités battaient encore leur plein, mais lui s’était calmé tout d’un coup en découvrant le héraut enfermé. Il décida de rentrer à Hautesherbes sur-le-champ. Il salua son frère d’un bras tremblant, se leva, et repartit vers son cheval. Daogan ne paraissait pas comprendre et le regarda s’éloigner d’un air vague.

Alors que Théophore arrangeait la selle sur le dos de sa monture, le lieutenant Jérémiah se porta à sa rencontre. Il revenait visiblement de la bâtisse qui servait de geôle, où il avait laissé le broc. Il aida le jeune homme à fixer le harnais en lui parlant tout bas :

« Merci encore de vous occuper ainsi de votre frère ; il vous doit une fière chandelle !

— Oh, c’est bien normal, vous savez. On ne va pas abandonner la famille…

— N’en soyez pas si sûr. J’ai moi-même été délaissé par ma mère lorsque j’étais petit. La vie n’est pas toujours aussi belle que vous la voyez à votre âge et dans votre condition, mais vous vous en apercevrez bien vite… Pour ma part, mes parents m’ont abandonné très jeune ; ils ne me supportaient pas. J’ai donc grandi dans un orphelinat, vous savez, ces garderies mises en place par les prêtres gris. Ceux-ci m’ont mis à la porte dès que j’ai été assez grand pour subvenir à mes besoins. Mais comment voulez-vous trouver de quoi survivre lorsque vous avez douze ans et que vous couchez dans la rue ? Alors je me suis fait tire-laine ; je prenais ce dont j’avais besoin et je tâchais de rester assez prudent pour ne pas me faire attraper. Hélas, la chance ne dura pas.

« Un jour, alors que je fouillais la bourse d’un voyageur dans un marché, j’ai senti la pointe de son poignard sur mon ventre maigre. L’homme m’a regardé et j’ai cru qu’il allait me saigner. Heureusement, je suis né sous une bonne étoile : ce qui aurait pu me coûter la main s’est transformé en une aubaine incroyable : regardez ce que je suis devenu ! L’homme m’a pris par le collet et m’a traîné jusqu’à une auberge. Là, il m’a balancé devant votre frère et il lui a dit : "Voilà votre compagnon, prenez-en soin et vous ne serez jamais seul. Ne l’oubliez pas, car dans une bataille on a toujours besoin de quelqu’un pour veiller sur ses arrières".

« C’était il y a des années, mais chaque jour que Dieu fait je bénis cet homme et la chance qui m’a placé sur son chemin. Le vieillard nous a conduits jusqu’aux Marches où il nous a faits soldats. Si je ne l’ai jamais revu depuis, ses mots résonnent encore dans ma tête, car votre frère est effectivement devenu le meilleur compagnon dont je puisse rêver…

— C’est une belle histoire.

— Mais rappelez-vous surtout de la morale : il faut toujours avoir un ami pour surveiller ses arrières. Sur ce, adieu. Soyez prudent sur la route ! »

Commentaires

Fleurienne au bûcher.
 1
jeudi 19 juillet à 19h26