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Antoine Bombrun

dimanche 7 août 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre vingt-sixième

Théophore pressait sa monture depuis qu’il lui avait fait quitter les écuries. Le cheval, en nage, les naseaux frémissants, galopait à en perdre haleine. Il renâclait bruyamment chaque fois que le jeune homme lui broyait les côtes de ses talons. Fatigue accumulée de plusieurs jours de marches, la pauvre bête trébuchait de plus en plus.

Mais il en aurait fallu plus pour calmer les ardeurs de Théophore. Colère, fureur, malheur ; les émotions qui le lacéraient ne laissaient plus de place à ses pensées. Encore moins au souffle court, au cœur affolé, ou à la transpiration excessive de son coureur. Pas plus à la douleur que cette galopade à cru infligeait à son entrejambe. Un mot noircissait son humeur et son champ de vision : trahison. Tout le monde le trahissait. Son père en le forçant à se marier, Alphidore en frayant avec Anya, et à présent même Laurendeau, son plus tendre ami d’enfance, qui lui plantait un poignard dans le dos ! Merde ! Il s’abîmait dans ses pensées, laissant soin à ses muscles et à sa cravache de faire galoper la monture épuisée.

Notre promesse ne valait-elle donc rien pour lui ? Toutes ces heures à jouer, toutes ces heures à plaisanter ! Toutes ces heures à me mentir… La canaille, la charogne, le salopard !

Alors, de planter ses crocs dans leur amitié, le jeune homme sentit revenir à lui toutes les mesquineries de Laurendeau. Les réelles, les pressenties, les fantasmées.

Toutes les moqueries qu’il a crachées sur mon amour pour Elzémie ! Toutes les fois où il m’a abandonné pour d’autres compagnons ! Tous les livres qu’il ne m’a jamais rendus ! Tous les mensonges à propos de leurs disparitions ! Toutes les dissimulations, toutes les tromperies, toutes les trahisons ! Comment est-ce que j’ai pu croire en cette amitié si longtemps ? Il est comme Alphidore, il ne demeure à mes côtés qu’en l’attente de trouver mieux ! Les…

Son cheval trébucha violemment et Théophore fut coupé dans ses réflexions. Il se rattrapa à l’encolure du pommelé et jura dans sa barbe. Pris de colère, il talonna de plus belle et accéléra encore.

Plus loin, il passa à deux pas d’un paysan qui revenait des champs. L’homme dut se jeter sur le côté pour éviter le coureur. Théophore ne sembla pas même s’en apercevoir et continua sa route. La course folle donnait naissance à un flot de poussière et de gravillons qui volaient en tous sens.

Il ne me reste qu’une personne en qui croire. Le moins civilisé de tous ! Le plus insensé, le plus violent, mais le plus loyal et le plus humain ! Euphème, Euphème mon frère. Ou plutôt Daogan, le guerrier. Malgré les apparences, il y a en lui une vraie noblesse, dissimulée sous les cicatrices de sa douleur. Différente de celle qu’arborent mon père et Laval Vignonel. Une noblesse en actes, non l’une de celles qui ne se voient qu’à la particule du nom ou à la dorure des habits !

Soudain, des cris jaillirent sur sa droite. Théophore tourna la tête et aperçut des cavaliers au loin. Huit au moins, qui cravachaient et donnaient de l’éperon dans le flanc de leurs montures de guerre. Des combattants, vêtus de mailles et de plate sur des destriers caparaçonnés. À la décoration qui flottait sur leur cuirasse – un poisson qui sautait une balance – le jeune aristocrate reconnut des hommes de son père.

Il ose ! L’insensé, le fourbe, le mécréant !

Entre les pattes des chevaux, des limiers aboyaient. Des chiens qui ne voyaient le jour que pour traquer le gibier. Des bêtes imposantes qui ne vivaient que pour déchiqueter la chair fraîche de leur proie.

Théophore élabora un plan en quelques secondes. Il tourna à gauche sur un chemin qui longeait la forêt. Son coureur manqua de rater le virage et se rattrapa de justesse. Il évita de peu un arbre. Le sentier n’en était qu’à peine un et le jeune homme devait baisser la tête pour esquiver les branches basses. Il talonna encore, mais le petit cheval pommelé peinait : à bout de souffle, ce dernier perdait de la vitesse malgré son acharnement.

Derrière lui, les cavaliers empruntèrent la même route à grand fracas. Malgré la volonté de Théophore de les semer dans le bois, les destriers prenaient rapidement de l’avance. Un cri jaillit de la troupe. Théophore ne reconnut pas la voix, seulement l’accent rauque de l’effort :

« Théophore, rends-toi ! Tu n’as aucune chance ! »

Le jeune homme poussa encore son pommelé, mais les poursuivants se rapprochaient inexorablement. Sa seule chance était de parvenir à Castel-à-bois sans se faire rattraper.

Il réfléchit un instant, puis tira d’un coup les rênes sur la droite. Le cheval, bien dressé, obéit sans se poser de questions et s’engagea dans le bois dense. Le choc se révéla rude et Théophore dut se cramponner de toutes ses forces pour ne pas être désarçonné. Une épaisse poignée de crins lui resta entre les doigts. Néanmoins, la vitesse du coureur était trop grande et sa croupe heurta un arbre. Le pommelé hennit mais poursuivit sa galopade, deux branches décapitées fichées dans l’arrière-train.

Théophore se retourna et un sourire lui déforma la face : sa dangereuse manœuvre lui avait fait gagner quelques précieuses toises. Il se rendit compte de l’étirement de ses lèvres et en fut étonné. Comment pouvait-on se complaire dans une telle situation ? Puis, il comprit. Il ressentait le frisson de l’excitation, la joie de la bataille, le bouillonnement de la liberté. Il se surprit à aimer cette course folle contre la mort, ce libre arbitre qu’il s’évertuait à conserver par sa fuite.

Un aboiement retentit. Proche, trop proche. Il mit fin à son enthousiasme. Théophore se retourna de nouveau et vit un des limiers bondir. Eux n’avaient eu aucun mal à négocier le virage. Eux n’éprouvaient aucune gêne face aux arbres qui barraient la route des chevaux. Les crocs attaquèrent le jarret gauche du pommelé. Les canines pénétrèrent le cuir et lacérèrent la chair. Le coureur perdit pied dans une culbute et s’affaissa vers l’avant. Théophore se sentit décoller. Ses doigts papillonnèrent mais ne trouvèrent aucune prise. Il passa l’encolure, les oreilles, les naseaux de sa monture. À sa droite, un arbre aux branches acérées siffla. Théophore se retrouva planant dans les airs, comme un grotesque oiseau imberbe. Cela ne dura pas et il entama la chute. La gravité reprenait ses droits. Derrière lui, le cheval s’effondra lourdement. Le pauvre animal tentait de se relever, mais n’y parvenait pas. Il se débattait vainement, les muscles secoués de convulsions. Deux autres molosses bondirent, un sur son garrot, le second sur son front.

Théophore embrassa la terre à pleine bouche. À pleine face, à plein corps. Il la heurta comme un coup de masse sur une citrouille, sauf qu’il était la citrouille. L’humus qui lui pénétra le gosier possédait un goût de fer. Le plancher des vaches résonna lourdement à ses oreilles.

Au bruit des sabots qui fracassaient le sol, les poursuivants n’étaient plus qu’à quelques mètres. La joie de Théophore était à présent tout à fait évaporée. À la place, il s’emplit d’une épaisse terreur. Cette dernière le remua plus rudement que ne l’avait fait la chute. Il se redressa sur un bras. De l’autre, il essuya la terre et la mousse qui s’étaient incrustées dans son visage. Il sentit un liquide chaud sur ses doigts et les découvrit rougis. Il avait décidément bien du sang dans la bouche. Sans prendre la peine de chercher son origine, il poussa sur ses jambes pour se relever.

Un homme mit pied à terre juste derrière lui. Les bottes ferrées résonnèrent lourdement. Le guerrier fit quelques pas et les branches mortes craquèrent sous lui comme des ossements desséchés.

Théophore se mit debout, mais fut saisi de vertige. Il retomba à quatre pattes. Une main gantée d’acier lui agrippa l’épaule et le tira avec force. Il fut de nouveau dressé.

À côté, les trois molosses dévoraient le coureur dans un affreux carnage. Celui-ci ne tressautait plus que légèrement pendant que son anatomie prenait la lumière du jour et s’épandait au sol.

D’autres hommes sautèrent au bas de leurs montures. Le cavalier qui le tenait lui attacha les bras dans le dos. Il serra vigoureusement. Enfin, il retourna Théophore et le poussa en avant. Le jeune aristocrate ne résista pas ; docile, capturé, perdu. La voix de Laurendeau perça alors de sous son heaume :

« Allez, les gars, on rentre à Hautesherbes ! »

* * *

Alphidore de Pal patientait dans un petit couloir. Chaque fois que quelqu’un passait, il faisait semblant de rattacher ses lacets. On le regardait avec suspicion, mais l’on n’osait rien dire au Seigneur Souverain. Parfois, un serviteur bien intentionné s’arrêtait et le dirigeant du pays de Cannirnosk le renvoyait vertement : non, il n’avait besoin de rien !

Les appartements de Fleurienne trônaient non loin et ce petit couloir était devenu leur lieu de rendez-vous. Cela faisait plusieurs semaines qu’Anya travaillait au palais désormais et jamais ils n’avaient été plus heureux. Ils se côtoyaient tous les jours ou presque, quelquefois même ils partageaient une couche pour quelques heures. Anya avait repris des couleurs et perdait peu à peu sa maigreur. Alphidore, lui, souriait beaucoup. On le trouvait changé, mais l’on ne devinait pas pourquoi.

Soudain, la porte s’ouvrit au bout du corridor. Le cœur d’Alphidore palpita. Anya en sortit, tête basse dans la pose des domestiques respectueux. Elle l’aperçut et un sourire imperceptible naquit sur ses lèvres fines, celui qu’elle arborait toujours en le regardant. Elle se dirigea vers le Seigneur Souverain et les amoureux s’engouffrèrent dans une petite pièce. Alphidore ferma la porte, vérifia que personne ne les avait vu entrer, puis se retourna vers Anya et la prit dans ses bras. Il l’embrassa.

Bientôt, il sentit une chaleur humide couler sur sa joue. Il écarta son visage de celui de la jeune femme et se redressa de toute sa hauteur. Il aperçut quelques larmes qui perlaient de ses yeux foncés.

Une douleur naquit en son cœur, comme l’aurait fait un mauvais pressentiment.

« Qu’y a-t-il ? Il s’est passé quelque chose ? Explique-moi, je suis certain que nous allons pouvoir arranger cela ! »

Il enchaîna les interrogations, mais Anya resta coite, le regard tombé vers les carreaux du sol. Alphidore la fixa avec peine, puis la rapprocha de lui et lui caressa les cheveux avec douceur.

Enfin, la tête contre le cœur du Seigneur Souverain, la jeune servante murmura :

« Alphidore, je suis enceinte… »

* * *

Daogan fit cabrer sa monture en haut d’une butte. Sa troupe avait quitté Castel-à-bois quelques heures plus tôt, n’y laissant que le lieutenant Jérémiah à la tête d’une paire de soldats et des paysans.

Du haut de son escarpement, le chef de guerre balaya des yeux la plaine de Bolontuire : une large étendue plane entre deux mamelons. À part deux ou trois bosquets, l’herbe y était rase comme le crâne d’un Sacerdoce. Daogan sourit : un coin parfait pour une bonne bataille rangée !

Après quelques secondes de rêverie, le nordique aligna ses briscards. Il beugla quelques ordres ; inutiles au vu de l’expérience des soldats, mais il les beugla quand même :

« On se campe comme des hommes les gars, et on tient fort son licol ! Je ne veux pas d’un troupeau de bouseux ! Ce n’est pas tous les jours qu’on reçoit une aide pareille ! Deux-cents cavaliers lourds de la Demoiselle Fleurienne de Pal ! »

Tout en commandant, il trottait à l’avant de son escadron.

« Alors on se cale le cul sur sa selle, on efface ce petit sourire, on gomme cette trace de fatigue ! Eh, Alleric, ça c’est juste pour toi : on la ferme ! »

Le chef de guerre perfora le jeune homme du regard avant de continuer :

« Puis on sort les drapeaux, les gars ! Je sais que ce n’est pas l’habitude des Marches, mais je ne les ai pas fait tisser pour vous torcher avec ! Quand on reçoit du beau monde, on le respecte ! »

Les porte-étendards déroulèrent les longs gonfalons et dressèrent leurs pics. Les bannières se gonflèrent dans le vent et claquèrent avec hargne, comme des chiens de chasse à leur première sortie de l’année. Sur le tissu écarlate trônait un moulin charbonneux, d’apparence courtaude, mais solide.

Aux paroles du chef de guerre succéda le silence. Les soldats demeuraient immobiles comme des statues. Daogan, bien visible à l’avant, paraissait plus figé encore. Lui, chez qui la matière intellectuelle peinait à gagner sa place, se présentait là comme l’incarnation de la patience. Il passa en revue tous les préparatifs qui avaient été menés depuis quelques jours pour recevoir les chevaliers. La muraille de bois que l’on avait fini de dresser, bien que quelques paysans la recouvraient encore de la protection ignifuge. Les bâtisses qui poussaient à l’intérieur des fortifications comme de grossiers champignons dans un sous-bois. La forêt autour de la forteresse, qui se trouvait plus mitée qu’un gruyère à cause de cette industrie. Les meilleures essences prélevées, débitées, transportées, découpées, et montées en murs, toitures et mobiliers. C’était une véritable bourgade qui était apparue en quelques mois !

Si l’approvisionnement en nourriture restait toujours le plus grand problème, un accord avait été signé avec plusieurs villages qui livraient une partie de leurs récoltes à celui qu’ils considéraient presque comme leur maître. Cette liberté était permise par l’ampleur du domaine des Vignonel. Celui-ci s’étendait si loin que son seigneur ne pouvait en surveiller tous les recoins avec régularité.

Daogan se trouvait heureux de sa vie nouvelle. Chaque jour, il débutait d’ambitieuses entreprises qui ne laissaient pas une seule seconde à son mal-être pour s’établir. Et puis, son camp était mené avec la rigueur militaire qu’il aimait tant, levé tous les jours à l’aube par le cor et finissant la nuit en grandes bandes, à manger et à rire entre soldats.

Un point l’inquiétait cependant, même s’il le savait nécessaire. Les nouveaux arrivants, paysans ou artisans, apportaient un climat trop civil dans ce qu’il voulait une forteresse sur le pied de guerre. Il ne pouvait faire autrement que d’accueillir tout homme qui désirait le rejoindre, mais au fond de lui cela l’angoissait terriblement. Il avait peur de ne devenir que le miroir de son père et de dominer un village de serfs, travaillant tout le jour pour nourrir son peuple et amasser son or.

Parfois, il ne parvenait à en dormir la nuit tant cela le terrorisait, ou d’autres fois encore il se croyait victime d’un complot visant à l’abattre. Heureusement, chaque fois que le doute le prenait, le lieutenant Jérémiah était là pour le soutenir et le guerrier pouvait s’appuyer de tout son poids sur l’épaule de son ami. Dans ces moments, il ne pouvait retrouver le calme qu’en se mettant au travail et, de temps en temps, le cor résonnait bien tôt au goût des soldats sous ses ordres…

Daogan releva la tête. Il lui semblait percevoir un bruit, un bourdonnement, un grondement. Il fouilla l’horizon des yeux, les plissa pour apercevoir au loin un nuage de poussière. Du haut de son cheval, il héla ses troupes pour la dernière fois :

« Mes hommes, les cavaliers de Fleurienne de Pal arrivent pour nous soutenir. Je veux que nous leur réservions le meilleur accueil possible. Le plus militaire ! Pour ce faire, je vous veux droits et superbes sur vos sombres montures du nord ! »

Un cri de guerre accueillit ses paroles.

Daogan retourna son regard vers les chevaliers en approche. Le nuage avait pris de l’ampleur, le grondement forci. Il distinguait à présent la forme lointaine des cavaliers et des chevaux. Un grand sourire s’incrusta sur son visage : avec ces hommes, la victoire contre mon père est assurée !

Ses yeux ne quittaient pas les nouveaux venus, il tentait de les dénombrer, de repérer leur chef, leurs insignes, tout ce qui pouvait se révéler important. Bientôt, le sol se mit à trembler. Il frémissait sous le labour des lourds sabots. Il les voyait à présent nettement, entourés d’un halo de poussière.

Dans leur vitesse, les chevaux se touchaient presque, poussant sur leurs puissantes pattes pour agrandir toujours plus leurs enjambées. Daogan fixait fièrement ces hommes qui allaient passer sous sa domination. Cependant, les cavaliers se rapprochèrent et Daogan eut soudain un doute. Il crispa la main sur la poignée de son épée, l’œil fiévreux, et regarda encore.

Les soldats galopaient toujours, propulsés par de violents coups d’éperons. Leur allure n’avait pas réduit, mais paraissait au contraire avoir redoublé. Ils ne portaient pas le heaume sur le côté, écu dans le dos, mais étaient équipés de pied en cap.

Soudain, l’un des chevaliers – leur chef – poussa un cri et tous sortirent leurs armes. Les lames cliquetèrent et un hurlement multiple se fit entendre en réponse. Puis résonnèrent les chocs du fer contre le fer. Épée contre bouclier. La symphonie de la guerre. Les cavaliers ne venaient pas en paix, ils chargeaient !

Daogan beugla de toute la force de ses poumons :

« En formation ! Nous avons été trahis ! En formation ! »

Commentaires

Ça va saigner !

« comme un grotesque oiseau imberbe » ? ^^
Pauvre Théophore, et pauvre cheval :(
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vendredi 10 août à 17h14