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Antoine Bombrun

dimanche 17 juillet 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre vingt-cinquième

Estenius fit sortir tous les bourgeois en silence. Une fois dehors, Cocolitanus éparpilla ses gardes d’un geste de la main et les meneurs se séparèrent pour s’infiltrer dans toute la ville. Ils allèrent de rue en rue, de porte en porte. Chacun se dirigeait chez ses connaissances, ceux en qui il avait le plus confiance : il s’agissait de prévenir le plus d’habitants possible, mais aussi de ne pas mettre en péril toute l’opération. À chaque porte qui s’ouvrait, ils glissaient quelques mots et donnaient rendez-vous.

Estenius, lui, fila voir tous ses amis, tous ceux qui lui avaient été fidèles et que le grand prêtre sanglant avait épargnés. À défaut, trop souvent, la famille de ceux-ci. Il marchait silencieusement, disparaissant lorsqu’une patrouille se faisait entendre. Il s’arrêta ainsi devant plusieurs dizaines de maisons avant de se rendre chez lui, où Ayzebel l’attendait, seule. Là, il toqua doucement contre le panneau de bois puis mit l’oreille contre l’huis : rien. Il toqua plus fort, à plusieurs reprises. Son cœur battait la chamade. Enfin, il entendit les pas de sa sœur, puis sa voix, qui venaient de l’autre côté de la porte :

« Qui est là ? »

— C’est moi ! souffla-t-il. Estenius. »

L’huis s’ouvrit, le happa, se referma. Ayzebel, les plis du sommeil sur le visage, sauta au cou de son frère, heureuse de le revoir en vie. Sa joue gardait la trace du bois de la table. Estenius lui expliqua très vite :

« Dans une heure, tous ceux de la ville qui veulent être libres se retrouveront devant la porte des bois, puis nous fuirons jusque chez ce Daogan. J’ai pu convaincre les dirigeants. Emballe vite quelques vivres, de quoi se vêtir et quelques outils, nous partons dès que possible. »

Estenius embrassa sa sœur sur le front, avant que celle-ci ne se sépare de son étreinte pour se mettre au travail sans tarder. Il la regarda un instant, puis partit chercher des armes. Ce n’en était pas à proprement parler de véritables – un fléau à blé pour accompagner son poignard, ainsi qu’un couteau pour Ayzebel – mais elles pourraient au moins leur permettre de se défendre.

Ils sortirent lorsque tout fut empaqueté et traversèrent les rues dans le plus grand silence. Chaque instant, d’autres villageois quittaient leur demeure, de lourds sacs sur le dos ou sous le bras. Tous marchaient à petits pas vers la porte des bois. Ils furent bientôt plus d’une vingtaine à se suivre.

Une foule silencieuse patientait au lieu de rendez-vous. On attendit bien quelques minutes avant qu’Estenius, ainsi que les dirigeants du peuple antique de Geraint, prennent la tête. Certains voulaient attendre encore : de nouvelles familles pouvaient arriver. Seulement, Estenius décida qu’il était temps de quitter les lieux, car il s’inquiétait de voir que Cocolitanus ne s’était pas présenté. Il craignait une traîtrise de sa part. Sans un bruit, on s’enfonça dans la forêt.

* * *

Le peuple de Geraint se déplaçait dans le plus grand silence, malgré la noirceur de l’air qui rendait la marche difficile. Estenius avait refusé que l’on allume la moindre torche, pas tout de suite, et le silence n’était écorché que par le juron de quelqu’un qui trébuchait ou les pleurs d’un enfant.

Cela faisait peut-être vingt minutes que l’on avait quitté la ville et les meneurs commençaient à se détendre, rassurés quant à la réussite de leur escapade. L’un d’entre eux tenta même une boutade et les autres rirent de bon cœur, rassérénés. Ce fut le signal que tous attendaient. Les langues se délièrent et certains sortirent même leurs torches, bien décidés à les allumer.

Estenius avait beau faire son possible, personne ne voulait plus l’écouter. Tous étaient bien trop las de marcher dans la nuit et le silence. Finalement, le jeune homme abandonna et les laissa agir à leur guise. Lui aussi se sentait le cœur plus léger. Cependant, il ne pouvait tout à fait écarter de son esprit l’ombre d’un mauvais pressentiment.

Des cliquètements de métal et des voix se firent soudain entendre : des soldats approchaient ! Rires et torches furent étouffés, renfoncés dans les gosiers ou piétinées avec terreur. Quelques secondes de silence. Le souffle des hommes. Puis un timbre puissant qui résonna à travers le bois :

« Ce n’est pas la peine de vous cacher, je sais que vous êtes là. Votre bon Cocolitanus a choisi la voie de la sagesse et a préféré rester loyal à son maître. »

Emilphas ! Tout le petit peuple partit en débandade comme une volée de moineaux, à l’opposé de la voix du grand prêtre. Le rire de ce dernier détona et, au même instant, une salve de flèches siffla dans la nuit. Les arbres protégèrent nombre des fuyards, mais d’autres tombèrent avec force cris. C’était la pagaille et l’on s’égaillait de plus belle. Tumulte insensé, branle-bas infernal. Dans une injonction, les soldats chargèrent, l’arme au poing. Leurs armures et leurs lames reflétaient l’éclat des quelques torches encore pas tout à fait éteintes. Les habitants de Geraint étaient quant à eux quelque peu camouflés par leurs habits sales. Emilphas, dont seul le rire résonnait dans l’obscurité, demeurait invisible.

Estenius voulut d’abord fuir comme les autres, mais il trébucha sur une masse molle. Avant de se redresser, il se retourna à quatre pattes pour tâter ce qui l’avait fait tomber. Il sentit sous ses doigts le tissu rêche d’une robe, des cheveux longs ; il chercha le pouls mais ne le trouva pas. Alors, il abandonna son investigation. Il allait se relever, quand l’éclat d’une torche dévoila le visage de celle qui gisait. Le liquide rougeâtre qu’elle avait crachoté avant de mourir dissimulait ses taches de rousseur, mais il la reconnut sans mal : La nourrice Esselt !

Le sang d’Estenius ne fit qu’un tour. En un instant, il passa de la peur à la colère ; de la fuite à l’affrontement. Surin empoigné de la dextre, fléau ronflant dans la gauche, il bondit au-devant des soldats. Tout autour de lui, le peuple se pressait en sens inverse. Dans sa course, il exhorta ses compagnons à la castagne :

« Si l’on s’ensauve, nous sommes morts ! Combattez mes amis, combattez ! »

Il hurlait, mais sa voix sembla se perdre dans le tumulte de la déroute. Il passa à l’offensive comme pour montrer l’exemple. D’un coup violent, il frappa un garde au visage avec son fléau. Parmi les échappés, certains rebroussèrent chemin pour lui prêter main-forte, mais d’autres, plus nombreux, continuèrent leur débâcle. Les dirigeants de Geraint, peu habitués aux travaux de force ou à affronter l’adversité, préférèrent s’éloigner des soldats au plus vite.

Huctia vit Estenius entre les arbres et comprit qu’il ne fuirait pas. D’un geste vif, elle retint son époux et le tira en arrière. Dès qu’il eut saisi ce qu’il se passait, Qalet fit demi-tour vers son ami. Il chargea dans un hurlement. À peine un mètre derrière, son épaisse compagne ne laissait pas sa part de beugle aux chiens ! Soudain, le tapage d’un silence dans son dos fit se retourner le paysan au fauchard. Il ouvrit de grands yeux en découvrant la hampe d’une flèche fichée dans la poitrine de son épouse. Elle, tremblante, vacillante, glissa bientôt sur les genoux avant de s’effondrer tout à fait. Un hurlement, plus désespéré que les autres, s’échappa du poitrail du géant.

Le sang battait dans les tempes d’Estenius. Autour de lui, un corps-à-corps effroyable s’était engagé. Chacun cognait à l’aveuglette, sans parvenir à distinguer les alliés des ennemis. On trucidait sans un regard, on expirait à tour de bras. Le jeune paysan frappait de taille, soutenant ses heurts de cris de rage et d’effort.

À la lueur frissonnante d’une torche, il aperçut soudain sa sœur, aux prises avec un géant barbu. Il se débarrassa d’un de ses adversaires d’un puissant coup au visage et sauta sur le garde qui s’en prenait à Ayzebel. Lui bondissant sur le râble par surprise, il parvint à le faire tomber. Estenius pensait déjà l’achever, mais en chutant le briscard agrippa le fléau à blé et le lui arracha des mains. Désarmé, le jeune paysan fut frappé par-derrière. Ayzebel plongea son couteau dans la gorge du soldat à terre et n’eut que le temps de se retourner pour voir un autre milicien abattre son épée sur son frère. Elle cria, mais il était déjà trop tard pour intervenir.

Estenius roula sur le côté. Il avait évité la lame de justesse. Il déséquilibra l’homme d’un coup de pied et brandit son poignard pour l’achever. Un sang chaud lui coulait sur la tempe, conséquence du premier coup qu’il n’avait pu esquiver, et réduisait de beaucoup son champ de vision. La blessure était peu profonde, probablement sans grande gravité, mais le lançait tout de même. Il frappa le garde au genou et l’entailla profondément. Le milicien poussa un hurlement de douleur.

Plus loin, les dirigeants qui tentaient de fuir rencontrèrent une autre troupe d’hommes en armes. Les fantassins les massacrèrent, sans regard aucun pour leur distinction. La forêt, qui quelques instants plus tôt n’était que silence, s’était changée en un champ de bataille atroce où chacun luttait pour sa vie. Ayzebel se précipita en avant, couverte d’un sang qui n’était pas le sien, cherchant éperdument son frère qu’elle avait perdu de vue.

Estenius se releva et la douleur le déséquilibra. Il ferma les yeux une seconde pour retrouver son calme. Quand il les rouvrit, sa sœur le heurta par-derrière, puis, se rendant compte qu’il s’agissait de son frère, elle le prit dans ses bras. Au même instant, une lumière rouge envahit la scène. Elle était tremblait, comme agitée par l’éclat de rire démesuré qui semblait ne jamais vouloir s’arrêter : Emilphas approchait.

Le grand prêtre sanglant se tenait au centre d’un cercle de torches qui éclairaient sa robe écarlate. Cadavre rieur dans une mare de sang, face pâle et squelettique, cheveu ras. La lueur mouvante faisait luire son sourire carnassier. Il se dévoilait comme le loup des histoires pour enfant, menaçant, royal, et toutes les attentions se tournèrent vers lui.

Estenius brandit son surin et s’élança. Il fondit sur le premier garde qui formait le cercle de lumière. Son simple poignard contre l’épaisse lame du soldat. L’élan qu’il avait et la surprise du porteur d’épée lui permirent tout d’abord de prendre le dessus, mais l’expérience de son adversaire retourna bientôt la situation. Dans le halo des torches, l’obscurité ne faussait plus les jugements. La vérité éclatait, nue : Estenius ne pouvait se mesurer à un membre de la garde personnelle du grand prêtre. Les autres combattants observaient le duel inégal ; Emilphas riait.

Estenius sauta en arrière pour éviter une ample cognade, puis se redressa prestement. Le soldat, lui, n’avait pas avancé d’un pas. Il le regardait depuis le cercle de lumière. Derrière lui, Emilphas fit tournoyer sa longue robe d’un geste théâtral. Lorsque le tissu retomba, un homme se trouvait aux pieds du grand prêtre. Un vieillard.

« Charekon, non ! »

Ayzebel avait hurlé. Elle se précipita vers le cercle rougeoyant, mais Estenius la retint par le bras juste avant qu’elle n’y parvienne. Ayzebel se débattit. Elle suppliait de la laisser, de le laisser, mais son frère la maintint fermement contre lui. Il grinçait des dents sous l’effort et lui souffla d’une voix rauque :

« Ne joue pas à l’idiote, Ayzebel, ils te tueront ! »

Tout autour, le vacarme de l’affrontement était retombé. Ce n’était pas faute de combattants, mais parce que les soldats se repliaient. Ils se groupèrent autour d’Emilphas, les armes toujours brandies. Le grand prêtre parla d’une voix lente et grave :

« Mon très cher Estenius. Et la belle Ayzebel, sa sœur. Que je suis content de vous retrouver, de vous faire face. Je ne crois pas me tromper en supposant que vous êtes à l’origine de ce soulèvement, n’est-il pas ?

— Vous ne vous trompez pas. »

Estenius paraissait parler sans une once de peur dans la voix.

« Cela devient une habitude ces temps-ci. Néanmoins, j’ai l’avantage cette fois : je connais votre implication, j’en ai la preuve et je détiens même un otage pour faire pencher la balance en ma faveur. Alors, je vais vous soumettre un petit marché. Allons, calmez-vous et écoutez ce que je vous propose avant de vous mettre en colère. Si vous vous y opposez, je n’hésiterai pas à envoyer mes hommes. J’ai ici avec moi, en plus des soldats de Geraint, ma garde spéciale ; des guerriers que j’entraîne depuis des années, des rouges qui possèdent autant de raisons que moi de vouloir vous abattre. En clair, si vous refusez, vous mourrez tous, à commencer par Charekon, ce qui ne serait avantageux ni pour vous ni pour moi. La mort d’un prêtre gris, particulièrement dans des circonstances douteuses, fait toujours beaucoup de bruit… »

À ces mots, Ayzebel se serra contre son frère. Elle le supplia d’écouter le grand prêtre, de sauver Charekon. Elle se mit à pleurer et se cacha les yeux pour ne pas voir son ami sous la menace d’Emilphas. Merde, songea Estenius, merde et merde ! Sans que son raisonnement ne paraisse aller plus loin, il lâcha le bras de sa sœur et posa la main sur son épaule. Il regarda Emilphas droit dans les yeux et lui répondit :

« C’est d’accord, je vous écoute. Mais faites vite. »

Emilphas resserra son emprise sur la robe du gris et l’attira plus près de lui encore. Il portait à la main un long poignard à lame courbe, au pommeau en bois précieux. Il le mit en contact avec la gorge du vieillard. Dureté du métal contre la souplesse de la chair. Charekon suffoquait, trop faible et trop effrayé pour se défendre.

« Contre la vie de Charekon et contre celle de tous ceux du peuple qui ont commis l’erreur de vous suivre, je vous demande de vous rendre. Que tous ici présent retournent à Geraint et que désormais la paix règne sans obstacle. Les dirigeants sont tous morts ou presque, ne demeure que Cocolitanus, qui gouvernera la cité avec mon ordre. Le moindre écart sera puni sévèrement. Vous bien sûr, Estenius, je me garde le loisir de jouer avec votre vie. »

Le paysan ne savait comment réagir : sa sœur pleurait dans le creux de son épaule, griffant et mordant sa veste. Ses lèvres closes laissaient échapper des cris. Rage, peur, tristesse, il n’aurait su dire. Le jeune homme se trouvait piégé entre deux morales : celle qui menait à la liberté de son peuple, dût-il pour cela mourir, et celle qui lui dictait de protéger ceux qui l’avaient protégée, sa sœur et Charekon en premier lieu. Il regarda le vieux gris, plusieurs secondes. Il tentait de réfléchir, mais n’y parvenait pas.

Il tomba finalement à genoux. Dans ses yeux se lisait le désespoir. Comme il parlait, il sentit l’immense fardeau libérer ses épaules, il sentit la paix revenir en son cœur, il sentit la peur le quitter :

« Emilphas, grand prêtre rouge, je vous prie de bien vouloir épargner ces habitants qui m’ont suivi : ils ne l’ont fait que pour survivre à la faim et à la misère, non pour aller à votre encontre. Quant à moi, je me livre corps et âme. »

Commentaires

Ça craint ! Pauvre Huctia :(
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lundi 6 août à 21h33