1

Antoine Bombrun

dimanche 26 juin 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre vingt-quatrième

Théophore traversa une nouvelle fois la Cannirnosk du nord vers le sud. Dans les auberges qu’il fréquenta durant son voyage, il avait rapidement cessé de se présenter comme Théophore Groëe. Si la première raison restait la méfiance du peuple vis-à-vis de la noblesse, la plus importante était que la simple mention du nom de sa lignée suffisait à changer l’atmosphère d’une pièce. Chaque gaillard possédait son avis sur les événements qui se déroulaient dans la famille Groëe et personne ne se gênait pour le partager. Pour certains le fils était fou, pour d’autres c’était le père qui dépassait les bornes. Le climat se tendait lorsque certains se prenaient à rêver que les aristocrates tombent et que le peuple reconquière le pouvoir. De nombreux hommes, enthousiasmés par l’idée, parlaient fort et vite, d’autres au contraire martelaient l’importance de la noblesse dans la cohésion d’une nation.

« Ce sont tout de même les sangs bleus qui ont créé la Cannirnosk, alors que serait-elle sans eux ! grondaient les uns.

— Un pays libre ! Où chacun posséderait suffisamment de biens pour vivre dignement ! » ripostaient les autres.

Devant la controverse montante, Théophore préférait s’enfermer dans sa chambre afin de ne pas être la cause d’une bagarre. Il finissait alors la soirée les yeux dans les braises qui rougeoyaient dans l’âtre, ou bien accoudé à sa fenêtre pour regarder les étoiles.

Dans un de ses moments de solitude, il pensa retourner auprès de son compagnon Alphidore de Pal. L’idée lui semblait bonne au début, mais il l’écarta rapidement. Malgré leur ancienne camaraderie, leur relation ne pourrait plus être la même que par le passé. Ils ne seraient plus les grands amis inséparables qu’ils étaient naguère. Alphidore était devenu Seigneur Souverain, tandis que lui n’était qu’un noble parmi d’autres. Sans parler de la mauvaise réputation de sa famille ces derniers mois !

Et puis, à présent qu’il y réfléchissait bien, lui et Alphidore s’étaient désaffectionnés avant son départ de la capitale. Ce n’était pas que les deux condisciples ne s’entendaient plus, mais plutôt qu’Alphidore avait moins de temps à lui accorder. Quelqu’un d’autre s’était inséré dans sa vie : le futur Souverain avait rencontré la fille d’un petit marchand. Un matin de printemps, alors que les deux amis voulaient acheter une quelconque fourniture – vêtement ou sucrerie, il ne saurait dire – Alphidore s’était épris de la boutiquière. Un peu plus jeune qu’eux, petite par la taille, d’une pauvreté ordinaire, la demoiselle ne s’accordait en rien avec le grand aristocrate. Néanmoins, cette rencontre avait changé leur quotidien, à tous les trois.

Au lieu de passer ses moments libres avec lui, Alphidore laissait Théophore seul la plupart du temps. Toujours il allait roder près de chez le marchand. Un jour, alors que la menue vendeuse était sortie pour une emplette, Alphidore l’avait abordée. Ils avaient parlé, puis dégusté un thé. Ils ne s’étaient finalement plus quittés. Quand Théophore les voyait tous les deux, il était partagé entre le plaisir et la jalousie. De la joie pour son ami, de la rancœur de se trouver délaissé. Il cachait ses émotions sous un rire et se moquait de leur taille si différente, de leur condition en inéquation, de leurs habits sans accord, et de tout ce qui pouvait les séparer. Puis il s’en voulait et au contraire louait leur amour pur, loin de toute politique.

Cela faisait finalement plusieurs semaines qu’Alphidore était passé au second plan de son existence lorsque Théophore avait regagné la demeure de son père. Alors comment, maintenant que des années s’étaient écoulées et que plus rien ne les rapprochait, comment pourraient-ils encore être amis ?

* * *

Lorsqu’il traversa les jardins de Hautesherbes, Théophore découvrit une multitude de tentes et de baraquements provisoires. Il surprit des bandes d’archers qui se baignaient dans les fontaines, des grappes de lanciers qui bâfraient dans les fruitiers, et des cohortes d’épéistes qui pissaient dans les rosiers. C’est avec une moue de désappointement que le jeune aristocrate immobilisa sa monture dans la cour et mit pied à terre.

En dépit de tous ces étonnements, Théophore se prit à sourire de son retour. Qu’il était bon, malgré le poids des soucis, de revenir à la maison ! Il s’étira le dos, les bras, et se massa discrètement le postérieur le temps qu’un serviteur vienne chercher son cheval. Lorsqu’Astien se présenta, Théophore s’avança à grands pas vers sa demeure. Pour parvenir au grand escalier, il dut traverser un nouveau champ de guerriers. Pendant qu’il croisait les recrues songeuses et les briscards partageant une bouteille d’alcool, il ne rêvait que d’un bain, de son lit et d’un épais roman.

Il pesta dans sa barbe lorsqu’il vit que les massifs au bas des marches avaient été piétinés, mais n’osa rien dire. Il craignait de tomber sur un soldat aussi querelleur que son frère et d’être emporté dans une échauffourée. Il baissa donc les yeux et entama la montée. Ses jambes et la chute des reins lui firent un mal de chien. Il jura à voix basse et continua l’escalade en crabe. Un rire éclata derrière lui, vite étouffé par quelques chuchotements. Il tourna la tête et croisa le regard d’un borgne armé d’une lourde hache. Le guerrier le fixait en souriant de toutes ses dents, quatre selon le décompte de Théophore, ce qui paraissait tout à fait lui suffire. Le rouge vint aux joues du jeune homme qui reprit sa marche à grand renfort de grimaces. Il parvint en haut et passa la grande porte.

Théophore découvrit avec plaisir que le hall n’avait pas changé. Si les soldats avaient envahi les alentours, ils avaient gardé la décence de ne pas coloniser les intérieurs. Théophore traversa la pièce, ainsi que le salon qui la jouxtait. Il lui restait un ultime devoir avant de regagner ses pénates.

Alors qu’il allait toquer à la porte du petit bureau de Sylvert Groëe, un serviteur l’interpella :

« Seigneur Théophore, j’espère que vous avez fait bon voyage et vous souhaite la bienvenue.

— Merci, Niziaire. L’expédition n’a pas été mauvaise, mais votre escorte aurait pu la rendre moins longue ! À présent, si vous voulez bien me laisser, je dois livrer un rapport à mon père…

— Voici justement la raison de ma présence, Seigneur Théophore. Votre père est occupé et ne désire pas être dérangé.

— Quant à moi, mon bon Niziaire, je vous dis qu’il faut que je le voie. (Il agita le billet rédigé par le protecteur des Marches.) Je lui remets ceci et je pars me coucher !

— Vous ne le pouvez, Seigneur Théophore. Le seigneur Groëe se trouve en réunion avec le chef de guerre de la lignée Vignonel. Cet entretien est de la plus haute importance, dans notre contexte houleux. Mais je puis confier le document à votre père dès qu’il sera disponible. Si vous voulez bien me le confier… »

Théophore sentit la colère lui grimper dans les veines. Il eut l’impression de se trouver dans le corps de son frère lorsqu’il éclata :

« Merde, mais depuis quand la valetaille décide pour les seigneurs ?! Poussez-vous Niziaire, et cessez de m’emmerder ! »

Il repoussa le domestique du bras et pénétra dans le petit bureau. Son regard dut s’habituer à la lumière vive qui filtrait depuis la fenêtre. Il ne discerna d’abord que les dossiers de deux fauteuils et une table basse. Les informations manquantes lui parvinrent par d’autres sens : l’odeur forte de l’alcool de mure, le choc d’un verre sur le bois poli.

En l’entendant entrer, Sylvert Groëe se redressa brusquement. Théophore reconnut son père au gris écaille de son costume. La seconde silhouette, toujours accoudée, lui sembla vaguement familière. Néanmoins, elle était trop raide pour appartenir au vieux Laval Vignonel. Le jeune homme cligna des yeux pour résister au soleil et distinguer plus de détails. Soudain, comme un nuage assombrissait la pièce, il vit. Laurendeau ! Laurendeau Vignonel ! Laurendeau était le chef de guerre de la famille Vignonel !

Aucun doute ne pouvait exister. Son ami se tenait bien là, auréolé de lumière, en armure, l’épée au côté, son casque sur la table basse. Laurendeau qui partait en campagne contre son frère ! Pour la seconde fois de la journée, Théophore sentit la fureur lui escalader les veines.

Laurendeau, lui, lorgna son compagnon timidement, comme pour s’excuser. Il allait parler, s’expliquer, puis il reprit conscience du poids de son armure. Alors il se redressa et bomba le torse. Ses yeux retrouvèrent leur aplomb. Il reluqua le nouveau venu d’un air hautain et perdit pour Théophore tous les traits familiers de son ami d’enfance.

Le jeune Groëe bégaya :

« Toi ? Ne me dis pas que… que tu… que… »

Il ne put achever sa phrase, estomaqué par tant de bassesse. Laurendeau demeura coi.

D’un bond, Théophore fit volte-face et s’enfuit à travers le salon. Son visage ruisselait de larmes. Il renversa une chaise en la heurtant de la hanche, perdit son équilibre, mais se rattrapa au cadre de la porte. Il sortit de Hautesherbes par le grand porche, traversa le camp de fortune et ses soldats étonnés, puis bondit dans l’écurie. Il saisit les rênes de son coureur des mains du jeune palefrenier qui l’entraînait vers sa stalle, monta sans prendre le temps de remettre la selle et se sauva au grand galop, à crue sur son cheval pommelé.

Commentaires

Eh ben, ça promet...
 0
lundi 6 août à 21h19