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Antoine Bombrun

dimanche 5 juin 2016

Chroniques du vieux moulin - Tome 1 : Rupture

Chapitre vingt-troisième

Le vent souffle souvent fort dans les Marches… Théophore se demandait si le relief émoussé ne s’opposait pas à sa progression, ou bien si les bourrasques avaient, avec l’aide du temps, limé les formes gracieuses de la région pour en faire une terre sèche et vallonnée. Les arbres étaient rares et le peu qui s’acharnait à pousser restait chétif, tordu à cause de l’insuffisance d’eau et de la bise permanente.

Seule une route ralliait le Nord, non pas une voie pavée ni bordée de fossés comme autour des grandes villes, plutôt un maigre chemin. Une piste qui tendait à disparaître quand les voyageurs manquaient. Un sentier qui alors se confondait avec l’herbe sèche et les buissons rachitiques de la campagne. De fait, le plus simple pour gagner les Marches restait de suivre les auberges qui se succédaient à intervalle régulier. Le confort y demeurait rude, les clients grossiers, mais Théophore se sentait tout de même rassuré par ce semblant de civilisation. Le jeune noble voyait la route comme une racine venue de Cannirnosk, un rhizome qui produirait des pousses toutes les douze ou quinze lieues.

La plus grande hôtellerie répondait au nom d’Étape du père Mathurien. Un ogre de bas chemin, un ancien bandit que l’embonpoint monstrueux avait contraint à abandonner son gagne-pain. L’homme était avare comme trois aristocrates, mais fournissait de bonnes chambres et de bons repas, vin assorti. À prix coûtant aussi ! C’était la qualité de son service qui lui avait permis de s’implanter sur cette route. Enfin, c’est ce que racontait le bedonnant aubergiste, la rumeur voulant plutôt qu’il avait étripé les vieux propriétaires et que depuis personne n’avait osé le déloger. Sa richesse se mesurait à son sourire : trois dents en or rien que dans la partie visible ! Chez lui, les réserves n’étaient jamais à vide. L’Étape du père Mathurien était donc le cabaret commun de tous les malfrats de la région qui possédaient un tant soit peu d’oseille et de bon goût. On y venait fêter, boire et manger. On y venait aussi pour la compagnie des serveuses, nombreuses et qui travaillaient fort tard. Théophore, en gentilhomme propret et bien élevé, faisait un peu tache dans ce contexte, pourtant il préférait cela à la belle étoile.

La saison était sèche et les chemins encore praticables sans trop de difficultés. Le trajet ne rassurait cependant pas Théophore, même s’il commençait à le connaître. Néanmoins, le jeune homme s’estimait heureux de le faire à la belle saison, bien que celle-ci tirât sur sa fin. Il avait entendu, comme tout le monde, ces histoires effrayantes sur des marchands perdus dans les sentiers des Marches, leur charrette embourbée dans les larges ornières de la route, leurs chausses crottées jusqu’à l’entrejambe. Des voyageurs poursuivis par des meutes de loups affamés, ou d’autres contes qui décrivaient les derniers instants d’une riche famille morte de froid, gelée par les rafales hivernales malgré l’opulence de sa vêture.

Lui ne connaissait pas ces désagréments et il chevauchait en silence, le bas du dos douloureux à force de jours passés sur sa monture. Il était meurtri par l’ennui plus que par la froidure ou le danger. Les quelques loups qu’il entendait n’avaient pas encore assez faim pour s’aventurer près de la route ; les bandits de grand chemin, quant à eux, s’attaquaient plus souvent aux marchands qu’aux voyageurs seuls. De toute manière, Théophore n’aurait rien eu ou presque à leur céder, aux uns comme aux autres.

Enfin, le jeune homme aperçut Castel-de-pluie, forteresse de bois courtaude et épaisse, entourée de lieues de plaines vallonnées et désertiques. Le grand portail était surmonté d’une tour basse et le fils Groëe y devinait la silhouette de quelques soldats. Le cri d’une trompe confirma la présence des sentinelles : ils l’avaient repéré et annonçaient sa venue. Comme il arrivait de l’intérieur du pays, il n’avait pas été surveillé plus tôt, mais s’il avait fait route depuis le nord, s’il était parti des terres inhospitalières, il aurait été localisé et son trajet suivi par les gardes aux yeux de faucons depuis plusieurs heures. Castel-de-pluie lui semblait très calme. Tant mieux, se dit-il, comme cela je pourrai présenter ma requête rapidement et quitter la région avant que les barbares ne se décident pour une nouvelle attaque.

En effet, si les combats se faisaient étonnement rare pour la saison, ce n’était pourtant pas l’ordinaire des Marches. Habituellement, les escarmouches incessantes ne s’arrêtaient que pour déboucher sur des batailles rangées, et les tueries pour des journées longues et éprouvantes à pelleter pour ensevelir les morts des deux camps. Tout ce sang sur la terre versé aurait pu la rendre productive, cependant celle-ci demeurait désertique. C’était le cas depuis toujours : une terre maudite, disaient les anciens. Pour pallier cela, des marchands venaient depuis les grandes villes commercer avec le Seigneur de guerre qui dépensait des fortunes pour nourrir ses hommes. Il existait pourtant bien des paysans dans le Nord, mais ceux-ci voyaient si souvent leurs plantations dévastées, par le soleil dur ou les batailles, qu’ils devenaient rapidement plus soldats qu’agriculteurs.

« Halte, qui va là ? »

Théophore immobilisa sa monture à quelques dizaines de pas des fortifications. Il y avait un vent faible et le silence permettait à la voix de porter loin.

« Théophore Groëe. Je viens sur ordre du seigneur foncier Sylvert Groëe, mon père, afin de rencontrer le Seigneur de guerre Relonor Helvival, pour qui j’ai une demande de la plus haute importance.

— Ne bougez pas, je vais me renseigner. »

Le garde disparut. Théophore pouvait voir ses compagnons, le regard tendu vers le lointain, les yeux plissés pour résister à la luminosité. Quelques minutes plus tard, la lourde porte de Castel-de-pluie grinça en tournant sur ses gonds et Théophore fut invité à entrer.

Son cheval fut emmené aux écuries et lui-même rapidement conduit au travers de la ville déserte et silencieuse que contenait la forteresse. Les rues poussiéreuses n’abritaient que quelques chats et des ancêtres qui prenaient le soleil sur le pas de leur porte. Au palais, qui ne reluisait pas plus que le reste de la cité – bois vieilli et grisâtre – son simple nom et l’objet de sa venue ouvrirent l’huis à Théophore. Le garde le laissa dans un petit salon qui faisait office de salle d’attente. Il régnait dans ce lieu une étrange ambiance ; mélange de méfiance et de légèreté, comme si les autochtones étaient parvenus à trouver le juste milieu entre le soupçon et le savoir-vivre. Un planton à la barbe blanche présidait à un bureau de planches, mais sa vigilance se limitait à lever des yeux fatigués lorsqu’un bruit trop fort se faisait entendre. Malgré tout, Théophore devinait le pommeau d’une épée dans les replis de son manteau.

Le jeune homme s’assit le plus confortablement possible : il s’attendait à patienter un long moment. Il savait, comme tout un chacun, que les dirigeants se trouvaient toujours trop occupés pour recevoir leurs invités dès leur arrivée. À son grand étonnement, la situation lui donna tort. Il n’était pas installé depuis trois minutes que Relonor Helvival lui-même passa la porte et vint à sa rencontre. Théophore s’inclina et le Seigneur des Marches lui serra la main d’une poigne vigoureuse. Le guerrier n’était pas grand, mais moins petit que Daogan. Il portait le costume élimé des hommes du Nord et rien ne le différenciait d’une simple recrue. Il y avait seulement dans son regard, d’un gris argent, les traces d’une ancienne noblesse. Cette découverte fit sourire Théophore : décidément, je reste trop plongé dans ma littérature et je me mets à imaginer plus qu’à voir !

D’un geste, le Seigneur de guerre invita l’aristocrate à entrer dans son bureau. Théophore allait s’exécuter quand il fut interrompu par un cri déchirant. Il se tourna pour tomber sur une fillette d’à peine huit ans, en larmes, qui fit irruption dans la pièce et se jeta sur le Protecteur des Marches. Elle lui attrapa le pantalon à pleines mains et chercha à l’escalader. Relonor parut un instant embarrassé et regarda Théophore comme pour s’excuser. Il prit la petite dans ses bras pour la serrer contre lui.

« Allons, mon Ildoria, qu’est-ce qui ne va pas ? Il ne faut pas pleurer comme cela, voyons. »

Par-dessus les cheveux de l’enfant, il chuchota à Théophore :

« Entrez, je vous prie, je reviens tout de suite. »

La petite continuait de sangloter à grosses larmes sans parvenir à articuler clairement son chagrin. Théophore entra et sourit en entendant l’enfant qui se plaignait de sa sœur :

« C’est Tharcille, elle est méchante avec moi ! Elle ne veut pas que je joue avec le chat ! »

Théophore se retourna pour voir le Seigneur de guerre, aussi père de famille, qui portait sa fille jusque dans les bras d’une dame qui arrivait. À son air étranger et ses cheveux clairs, Théophore devina qu’il s’agissait de Wilhjelm Helvival, l’épouse venue du Nord, la femme sauvage devenue conjointe du Seigneur des Marches.

Relonor revint un instant plus tard, s’excusant d’un salut pour le petit imprévu.

« Alors, que me vaut l’honneur de votre visite ? »

* * *

« Je ne peux vous céder mes hommes. Moins encore pour les placer entre les mains de seigneurs fonciers qui n’y connaissent rien en batailles. Votre père ne sera bon qu’à s’enliser dans une guerre sans fin qui affaiblira le pays et diminuera le nombre de sentinelles à la frontière. Je refuse. »

Rurik Helvival se pencha au-dessus de la table en direction de Théophore. Le vieil homme montrait les dents d’un air menaçant :

« Mon fils a raison. Vous croyiez vraiment que nous allions vous obéir comme de simples gamins et ranger nos guerriers sous vos ordres sans dire un mot ? »

Théophore hocha la tête. Lui aussi espérait bien que le Seigneur de guerre allait refuser. De nouveaux combattants à Hautesherbes ne feraient qu’envenimer la dispute. Néanmoins, il ne pouvait décemment en rester là, il se devait d’insister. Son père lui avait donné l’ordre de ramener leurs soldats, quoi qu’il puisse lui en coûter. Il se pencha donc à son tour au-dessus de la table et posa ses yeux dans ceux du vieil homme qui lui faisait face. Son cœur battait la chamade, mais sa voix demeura ferme :

« Messire, je ne vous ai pas parlé, c’est au Seigneur de guerre que je m’adresse. Alors, laissez-nous discuter en paix.

— Comment oses-tu ? beugla Rurik en donnant du poing sur la table. Foutriquet !

— Allons, père, laisse-moi m’en occuper », tempéra Relonor en lui mettant la main sur le bras.

Il se tourna ensuite vers Théophore et sa voix se durcit :

« Alors, qu’avez-vous à ajouter ? Je vous ai dit que je refusais que mes hommes quittent leur poste et plus encore si c’est pour servir sous vos ordres, ou ceux de n’importe quel seigneur foncier.

— Les factionnaires que vous considérez comme vôtres et que je souhaite emmener dans le sud sont en réalité ceux du seigneur Groëe. Vous ne les dirigez qu’en qualité de Seigneur de guerre afin de protéger la paix de la Cannirnosk. Mon père peut vous les retirer à tout moment s’il estime que leur présence serait plus judicieuse dans son domaine plutôt qu’à patienter dans les Marches. Or, j’ai en main une lettre de Sylvert Groëe, seigneur de Hautesherbes, qui demande ses soldats pour refréner une querelle intestine.

— Cela ne se peut ! (Relonor lut rapidement le pli, puis l’envoya sur la table.) J’ai besoin de tous les guerriers ici ; les sauvages restent calmes, mais nous ne pouvons écarter l’idée qu’ils préparent une offensive de grande envergure. Si des hommes manquent et que les barbares attaquent, c’est toute la paix du pays qui sera menacée, pas seulement celle d’un petit noble de campagne.

— Les lois sont les lois, et c’est justement la paix dans les Marches qui vous oblige à obéir ! »

Théophore prenait le dessus et Relonor le savait. Ce dernier ne pouvait gagner, car le jeune Groëe était dans son bon droit : l’absence de menace dans les Marches ne permettait pas au Seigneur de guerre de conserver des forces mandées ailleurs. Il se demanda un instant pourquoi il rechignait tant à accepter : était-ce pour le principe, ou bien par affection pour Daogan, cette ancienne recrue au caractère de cochon et son combat pour la justice ?

Comme Relonor gardait le silence, pensif, Rurik en profita pour intervenir :

« Nom d’une pucelle ! Ce n’est pas au Seigneur de guerre de s’occuper des tensions internes de la Cannirnosk, mais au Seigneur Souverain. Alors, allez donc vous plaindre à ce gamin !

— Alphidore de Pal préfère rester neutre dans ce conflit et mon père peut ainsi agir avec ses propres troupes sans que cela soit contestable.

— Satané gamin, si au moins il faisait son devoir, nous n’en serions pas là ! Breridus de Pal était un despote, mais avec lui la paix régnait dans les familles nobles : il intervenait dès que quelqu’un pétait dans son bain ! De nos jours, une guerre civile éclaterait qu’Alphidore ne lèverait pas le petit doigt. Il n’a pas les couilles de prendre la moindre décision qui ait une quelconque importance ! Ah, pour organiser des fêtes et des bals il est le premier, mais pour maintenir la stabilité du pays, par contre…

— Allons, père, calme-toi. Il est malséant de critiquer le Seigneur Souverain devant un invité. (Regard noir braqué sur Théophore.) Combien demandez-vous d’hommes ? »

Rurik s’étouffa dans sa salive et se leva d’un bond :

« Tu abandonnes comme cela ?! Tu es décidé à gouverner comme le gamin ou quoi ? Des couilles mon fils, des couilles ! Merde ! »

Rurik Helvival contint son excédent de colère et préféra quitter la pièce. Il savait qu’il n’avait pas son mot à dire ; plus depuis qu’il avait abandonné la qualité de Seigneur de guerre. Il pouvait aboyer, mais point mordre. Il gueula tout de même un peu en sortant :

« S’il en est ainsi, je vous laisse à vos âneries ! »

Relonor Helvival attendit poliment que son père soit sorti, s’excusa pour la forme puis demanda :

« Alors, combien d’hommes ?

— Tous, mon Seigneur.

— Vous rendez-vous compte du vide que cela créera dans nos forces ? Si les barbares apprennent notre faiblesse, ils fondront sur Castel-de-pluie comme un aigle sur un lapin, à la différence près que nous ne pourrons pas nous enfouir sous terre pour leur échapper.

— Je n’approuve pas cette décision, Seigneur de guerre, mais mon père, le seigneur Groëe de Hautesherbes, a été catégorique.

— Alors vous aurez vos hommes, mais pas un de plus. Et si, comme moi vous voyez la folie d’une telle entreprise, assurez-vous que la guerre soit la plus courte possible ! »

Relonor se redressa et indiqua la porte à son invité. Théophore ne se leva pas et répondit, le regard fixé sur la chaise vide du Protecteur des Marches :

« Messire Helvival, je me permets une remarque. Je pense que vous devriez au contraire venir avec vos meilleurs hommes, et en personne.

— Me prenez-vous pour un sottard ? »

La question était réelle, exempte de toute ironie, tant le Seigneur de guerre était interloqué par l’inconvenance du jeune homme. Théophore répondit calmement, bien que son cœur batte la chamade devant sa propre impertinence :

« Non, au contraire. Je m’explique. Personne n’a intérêt à voir une querelle armée s’embraser dans le sud et votre présence permettra d’enrailler le conflit. Si vous venez avec vos cavaliers, la quantité de soldats sera impressionnante et tout affrontement inutile. De plus, mon frère, Euphème, ou Daogan comme vous l’appelez, s’inclinera soit par respect devant son ancien maître, soit par peur de sa supériorité numérique et tactique.

— Vous n’êtes pas si bête. Je puis en effet confier les rênes à mon père pour quelques semaines, le temps d’aller calmer ces nobliaux. L’hiver arrive, les barbares ne devraient pas bouger de trop. Et puis, cela lui fera plaisir de prendre ma place, il ne rêve que cela depuis qu’il me l’a cédée. Les septentrions sont paisibles depuis quelques mois et des tentatives de commerce entre mes hommes et ceux de Grimm ont même commencé très récemment ; cela n’est pas encore un succès, mais je pense que ce ne peut qu’être de bon augure. »

Théophore sourit, fier de sa victoire :

« L’affaire ne sera pas trop longue et dans quelques semaines à peine vous serez de retour. Nous entendons toujours, dans le Sud, parler de la vitesse de vos chevaux…

— Allons, cessez de me flatter et ne vous vantez pas trop, vous risqueriez de me faire changer d’avis !

— Pardon, Monseigneur.

— De plus, cela me permettra de me rendre à Landargues ; j’y ferai mon rapport annuel ainsi qu’un pied de nez au Seigneur Souverain. Le gamin, comme tous ses prédécesseurs, déteste me voir traîner dans le sud et ne rêve que de me garder enfermé dans les Marches ! C’est décidé. Rentrez prévenir votre père, je me charge de rassembler mes hommes et vous suis dans quelques jours.

— Merci, Seigneur de guerre. »

Relonor Helvival griffonna un pli à destination de Sylvert Groëe et le remit à Théophore. Ce dernier salua, puis sortit. Un mélange de fierté et de mélancolie lui laissait un drôle de goût dans la bouche ; une victoire tronquée. Il avait lutté avec fougue pour une décision qu’il n’approuvait pas. Bientôt, les battements de son cœur prirent le dessus sur ses réflexions. Son corps rappelait à son esprit les mufleries qu’il avait commises vis-à-vis d’un des hommes les plus puissants du pays. Il quitta le palais d’un pas chancelant, le souffle court et les joues pâles.

* * *

Lorsque Théophore fut sorti, Relonor se rendit auprès de son épouse. Il s’arrêta, en passant, devant la salle de travail de ses filles et s’assura que la petite Ildoria ne pleurait plus. Au contraire, elle riait aux éclats en jouant avec sa sœur, pendant que leur préceptrice essayait de les calmer d’un air désappointé. Relonor sourit ; décidément ces deux petites étaient tout son plaisir ! Dans la pièce d’à côté, Wilhjelm Helvival écoutait Orphiléa, l’aînée, faire la lecture des textes sacrés au prêtre vert. Elle s’inquiéta en voyant approcher son époux et se porta à sa rencontre. Relonor l’entraîna dans le couloir et lui confia :

« Ma femme, je vais devoir vous laisser seule. Comme je le craignais, l’affrontement familial des Groëe dans le Sud s’envenime et il me faut me rendre sur place pour le calmer. Je serai absent plusieurs semaines. Mon père veillera sur vous et maintiendra la paix dans les Marches en mon absence. »

Wilhjelm aimait son époux et cette nouvelle assombrit son regard. Elle tenta de le faire changer d’avis :

« Ne pouvez-vous pas envoyer votre père dans le Sud ? Ou bien un chef de guerre ? »

Relonor secoua la tête :

« C’est ma présence qui est requise. Daogan se soumettra plus facilement devant moi que devant quiconque. »

Soudain, les trois petites surgirent dans le couloir. Elles avaient dû entendre la conversation et en avaient été inquiétées. Elles bondirent sur le Seigneur de guerre, les yeux mouillés de larmes et le regard suppliant.

« S’il te plaît papa, ne pars pas…

— Je t’en prie, ne nous laisse pas seules !

— Nous avons peur lorsque tu n’es pas là !… »

Devant l’avalanche de supplications, le Protecteur des Marches mit un genou à terre et serra ses filles dans ses bras :

« Allons, mes jolies, ne vous inquiétez pas ! Votre mère reste avec vous et votre grand-père Rurik sera là pour vous protéger. »

Orphiléa, la plus âgée des trois, répliqua :

« Non, tu ne comprends pas, nous avons peur pour toi, pas pour nous. Chaque fois que tu nous dis adieu pour partir en campagne, nous avons l’impression que tu ne vas jamais revenir…

— Il ne faut pas dire cela, Orphiléa. Et puis, je pars pour quelques jours rassembler mes hommes, ensuite je reviendrai vous embrasser avant mon départ pour le sud. Je compte sur toi pour surveiller tes sœurs, vous ne ferez pas de bêtises, hein ? »

La jeune fille baissa les yeux pour répondre :

« Oui, père… »

Le chat lui-même se frotta contre les jambes de Relonor. Il était d’une tristesse calme et sa caresse une manière de dire au revoir. Le Seigneur de guerre se pencha pour lui effleurer les oreilles et le félin ronronna imperceptiblement.

Relonor embrassa ses filles chacune à leur tour, puis serra Wilhjelm contre lui. Enfin, il sortit. Les quatre femmes gardèrent la tête baissée, malheureuses. Le chat, lui, émit un miaulement sonore : c’était l’heure de son repas.

Commentaires

Eh bien, Rurik, quel tempérament !
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lundi 6 août à 21h13